BROCHURES

On s’était dit rendez-vous dans quinze ans
Un regard sur les mouvements radicaux des années 2000 et 2010

On s’était dit rendez-vous dans quinze ans

Anonyme (première parution : 2018)

Mis en ligne le 7 août 2020

Thèmes : Expérimentations collectives (33 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,156.1 ko) (PDF,158.1 ko)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

« Le temps passe et passe et passe et beaucoup de choses ont changé
Qui aurait pu s’imaginer que le temps se serait si vite écoulé
On fait le bilan calmement en s’remémorant chaque instant
Parler des histoires d’avant comme si on avait 50 ans »

Cette créature aux mille visages, c’est nous 

Ça se passe il y a quinze ans déjà, si c’est pas un peu plus. À cette époque, on était complètement anarchistes. On croyait en rien. Toutes les lois, toutes les normes nous semblaient sans fondement. On riait de tout. On se moquait de tout. On écrivait aux journaux de gauche pour leur dire qu’on les détestait. On collait des affiches dadaïstes sur les murs de la ville. On proclamait l’absurdité du monde. On faisait un journal et on y marquait tout ce qui nous passait par la tête, on dénonçait les injustices, on était drôles et méchants et l’avis des adultes nous indifférait. On rencontrait des gens, on semait la pagaille. Parfois on tombait sur des livres un peu sérieux qui allaient dans notre sens et ça nous renforçait. Souvent on tombait sur des livres un peu sérieux qui défendaient la Loi et l’Ordre et ça nous faisait rire, mais rire. On chatouillait les autorités, mais nos attaques étaient tellement absurdes, tellement en décalage avec leur monde, avec ce qu’elles attendaient d’une opposition « raisonnable » qu’elles ne savaient pas comment réagir. On écoutait de la musique bruyante, on allait à des concerts punks, on cherchait dans les traces de ceux d’avant de quoi nous inspirer pour maintenant. Et on était effarés de voir tout ce que le monde avait déjà produit de livres et de musique, on rattrapait à la vitesse grand V. On voulait tout savoir, on voulait tout voir, mais surtout on voulait tout changer. La réalité était bien trop absurde. On avait décidé d’être encore plus absurdes qu’elle pour la prendre de vitesse et, peut-être, la doubler et voir ce qu’il y avait à côté. On se disait que jamais la réalité n’irait plus vite que nous, que jamais elle ne nous attraperait, qu’on arriverait toujours à être suffisamment sauvages, à être ailleurs toujours. On ne se trouvait pas ambitieux, d’ailleurs personne ne nous trouvait ambitieux. Tout le monde trouvait même qu’on manquait d’ambition, on était nuls pour la course à la réussite, aux diplômes, à la reconnaissance. La poésie, ça paye pas.

On l’appellera comme on veut. « Les radicaux , « les révolutionnaires », « les anti-autoritaires », « la mouvance », « l’archipel », « les libertaires », « les zadistes » voire même « les potes ». On l’appellera comme on veut, on en aura une vision plus ou moins parcellaire, plus ou moins théorique, plus ou moins policière, mais une chose est sûr, ça remue à gauche de la « gauche de gauche ». À tel point que ce n’est peut-être même plus la gauche. Une créature aux mille visages, un agrégat de personnes, de lieux, de liens, de pratiques, de moments, de théories, de solidarités, d’amitiés, inspiré par les idées anarchistes mais loin du dogmatisme à grandes barbes de la Fédération anarchiste. Un agrégat qui recoupe bien souvent des squats, et des personnes passées par les luttes étudiantes. Une constellation bien réelle, quoique diffuse. Je le sais, je l’ai rencontrée, et pour certains aspects j’en fais partie. Elle est plus visible, plus concentrée dans quelques nœuds, et à certains endroits elle est éthérée.

Qu’est-ce qui a fait qu’on s’est mis en mouvement ? Qu’est-ce qui a lié toutes ces luttes qui échappaient aux partis et aux syndicats ? Il y en a, des histoires à raconter sur ces réseaux, ces nébuleuses, sur toutes ces dynamiques qui ont pris le relais du triste mouvement « anti-mondialisation » à la fin des années 90, au début des années 2000. Je me souviens, au lycée, d’aller dans des manifs et qu’on se faisait alpaguer, moi et mes amis, par les organisateurs, de braves de-gauche, qui voulaient absolument nous faire tenir la banderole. Ou bien dans des réunions politiques, on se faisait interpeller « Et les jeunes, ils en pensent quoi les jeunes ? », qu’on était bien incapables de dire ce qu’en pensaient les jeunes, juste de dire ce qu’on en pensait, nous. C’est que dans tous ces vieux machins, Ligue des droits de l’homme, Lutte Ouvrière, etc. ils n’avaient pas l’habitude de voir des jeunes. Ce qui leur faisait dire, et leur fait peut-être dire encore aujourd’hui, que les jeunes se désintéressent de la politique. Mais si la politique c’est ce que nous présente la Ligue des droits de l’homme et TF1 : tant mieux que les jeunes s’en désintéressent ! Tant mieux qu’ils désertent ! Y’a pas d’avenir là-dedans, y’a pas de présent non plus, c’est que du passé, que de la mort. La politique c’est pas ça. Et j’ai pu constater, dans les années suivantes, que les jeunes ne s’en désintéressaient pas du tout de la politique. Ils se désintéressaient simplement des formes mortes, partis, assoces, syndicats. Ils faisaient vivre autre chose. Des squats, des zones de gratuité, des perturbations de « débats citoyens », des manifs sauvages, des solidarités concrètes, de la récupe, des infokiosques, des sites internets libres, des manifs à vélos, des occupations. Tout un monde à construire, à faire vivre, des idées à découvrir, et surtout, surtout, de la pratique, des rencontres, du conflit, la rue à tenir, des choses à apprendre. Vivre ? Vivre, oui, vivre contre son temps mais avec ses amis, et cette impression de construire quelque chose d’important, de changer sa vie en même temps que le monde.

La course contre la montre, toujours une urgence, le squat à défendre, les copains à dépanner, un matelas à aller récupérer dans la cave du voisin et des brochures à photocopier. L’urgence. L’activisme ? Non, plutôt l’urgence de vivre, c’est un mode de vie, on s’inspire de grandes idées politiques et on n’attend pas que les contradictions du capitalisme nous y amènent mais on fonce, on essaye de forcer le réel, on lui vole des espaces, on les détourne, on les repeint, on les habite, on créée des bastions qu’on prétend « libérés » et quelque part c’est vrai, ils sont tellement beaux nos châteaux, elles sont tellement belles nos maisons de poupées que forcément ce sont des espaces libérés, faudrait être fou pour les confondre avec leurs tristes immeubles en verre et en acier. Et puis en même temps, on le sait bien que c’est faux, qu’on n’est pas libres, qu’on est pris par la société dans laquelle on vit. On sait que quand on est dans l’eau on se mouille. Mais on sait qu’on est contre, qu’on est en lutte. Qu’on construit un contre-pouvoir. Il y a toujours cette tension de savoir si on est en train de changer nos vies ou de changer le monde. Est-ce que la révolution commence dans la cuisine, passe par la cuisine, finit dans la cuisine ou n’a rien à voir avec la cuisine ? Est-ce que pendant qu’on parle de révolution quelqu’un d’autre fait la cuisine, et est-ce que pendant qu’on fait la cuisine ça prépare la révolution ? On a travaillé ces questions, en théorie et en pratique, ce qui veut dire qu’on était toujours là, pour ranger le bordel, pour faire à manger, pour aller occuper les locaux du PS, pour inviter des camarades à présenter leurs travaux, pour organiser des concerts de soutien et pour ranger le bordel que tout ça avait recréé. Et tout ça a eu quelque impact, beaucoup de rencontres, improbables ou probables, des cocktails explosifs et les autorités ont été obligées de reconnaître, sur certains secteurs de leur compétence, qu’on existait, qu’il y avait une force non-maîtrisée sur laquelle il fallait compter. Une bande de petits cons qui empêchaient de gouverner en rond. Une bande ? Deux bandes ? Un milieu ? Un réseau ? Des réseaux ? Une mouvance ? Ils ont trouvé quelques étiquettes à nous coller dessus, à la fois ça les arrangeait pour nous identifier, et à la fois ça nous créait une sorte d’aura, il suffisait de prononcer ces mots et les responsables de la mairie commençaient à suer à grosses gouttes en se demandant s’il n’y en avait pas d’autres que ceux qu’ils voyaient, cachés dans les placards et prêts à sortir en faisant sonner les alarmes incendie. Des noms comme ça qui leur faisaient peur, il y en a eu deux ou trois au fil des années, ils ne comprenaient pas très bien comment ça s’organisait mais le fait est qu’il savaient devoir compter avec nous. On peut pas décemment expulser les gens, mener des projets d’urbanisme délirants, ouvrir des centres de recherche scientifiques honteux, on peut pas faire ça sans se manger à un moment un retour de flamme. Ils le savaient, ils l’avaient appris. Nous leur avions appris. Alors quand on représente une force, c’est assez dur de la mesurer. Tous leurs sales projets qu’ils ont laissé dans les cartons, dont on n’a jamais entendu parler, juste parce qu’on leur faisait peur, tous ces projets on n’arrivera jamais à les mesurer.

Mais alors c’était tellement la fête ? Oui et non, parce qu’il y avait tout ce qu’on réussissait et puis tout ce qu’on loosait méchamment. Toutes les réalités qui nous échappaient complètement, toutes les choses dégueulasses qu’on laissait faire, voire qu’on renforçait sans s’en rendre compte. Toutes les histoires « perso » dégueux qu’on planquait bien loin dans les placards en se concentrant sur de l’activisme. Et en miroir tous les sujets politiques et économiques super-importants qu’on ratait complètement, trop occupés à récupérer trois pots de peinture, à réparer un vélo ou à construire une barricade. Est-ce qu’on peut prétendre comprendre quoi que ce soit à la société si on ignore où on habite ? Si on ne sait pas quelles industries organisent le local ? Si on est dans la ville de l’aéronautique ou dans la ville du saucisson, les choses ne se structurent pas pareil. Quand on comprend que tous ses voisins sont des ingénieurs à 3000€ ou bien des ouvriers de la saucisse à 1200, on ne voit plus la ville pareil. Quand on comprend qu’on est au pays des winners ou dans une ville qui se casse la figure, on relativise des choses. Est-ce qu’on peut prétendre changer le monde si on habite dans cette ville (ou dans cette campagne) comme on habiterait dans n’importe quelle autre ville (ou n’importe quelle autre campagne) ? Parce que, évidemment, on était tous d’ailleurs, on était tous des produits d’importation, qui nous étions retrouvés dans cette ville sans y avoir de famille, sans y avoir tous ces liens qui se tissent quand on a été gamin dans un bled, quand on a été à l’école, au bahut avec cette diversité de gens qu’on ne rencontre ensuite plus nulle part. Et c’est pas en organisant un « repas de quartier » dans le squat qu’on vient d’ouvrir dans un quartier qu’on ne connaissait pas trois semaines avant qu’on rencontre ses voisins.

Des fois je me suis demandé si tout ça ne mériterait pas une sorte de bilan, de rapport d’étape, un outil qui nous permettrait – qui me permettrait à moi au moins – de faire le point, de faire le tri entre ce qui a marché et ce qui n’a pas marché, ce qui était adapté à l’époque et ce qui ne l’était pas, ce qui peut encore servir, ce qu’il faut jeter, ce qu’il faut inventer. Car, en toute honnêteté, je me pose la question : les libertaires/radicaux/etc (nous) sont-ils une force politique conséquente en France en 2018 ? Une force avec laquelle il faut nécessairement compter ? À part ce que NDDL représente ou a pu représenter, avons-nous la moindre influence au niveau national ? Je ne vous parle pas d’avoir des députés mais de constituer une force qui influe sur les choix de société, qui essaime des idées, un bâton dans les roues du Pouvoir. Ma réponse, c’est : non. On existe, on fait des trucs super-chouettes, parfois des trucs super-moins-chouettes, voire parfois carrément glauques mais globalement on fait des trucs chouettes. Par contre on est complètement marginaux dans l’espace politique. Je veux dire : d’une part on est minoritaires numériquement. Au vu des querelles de milieu j’ai parfois l’impression que tout le monde chez nous n’en a pas conscience, mais en France celles et ceux qui se reconnaissent dans les problématiques anti-capitalistes, libertaires et féministes ça doit culminer à moins de 1% de la population. Être minoritaires c’est pas grave. Ça arrive. Ça peut changer. Mais surtout, en plus de notre minorité numérique on n’a qu’un impact hyper-limité sur l’espace politique. Comparés – par exemple – à la Manif pour tous ou à l’association française transhumaniste (qui ont toutes deux ce point commun avec nous d’être des mouvements politiques qui ne s’inscrivent pas dans le champ politique traditionnel et d’être très minoritaires) on est des rigolos. Ce qu’on fait reste bien souvent dans la bubulle, on reste des extra-terrestres pour ma grande-tante et mes voisins d’en face. Nos pratiques et nos idées sont bien souvent tellement en décalage avec le Restedumonde qu’on n’arrive pas à communiquer.

Alors je ne sais pas. Toute cette colère et toute cette innocence, que sont-elles devenues quinze ans après ? Les moyens d’actions qui étaient les bons au début des années 2000 ne sont plus forcément les bons ; et en plus on ne peut pas passer nos vies à ouvrir des squats, à ranger des zones de gratuité et à repeindre les murs de toutes les couleurs. Ce qu’on a fait, tout ce qu’on a fait, ça a eu un impact, ça a créé des rencontres et des rapports de force. Ça a transformé notre ville. C’était beau, c’était frais, et je suis bien content que nous l’ayons fait. On n’a pas perdu notre temps, on a contribué à transformer le monde et on a bousculé les directions de nos vies. D’autres ont pris le relais, ils refont exactement les mêmes choses que nous, ou bien ils les font à leur sauce, ou bien ils font complètement autre chose. Parce que ce ne sont pas les mêmes personnes que nous, et parce que l’époque a changé. Parce qu’elle s’est durcie.

Et nous, maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Personnellement, j’ai le sentiment d’avoir compris plus de choses. De moins confondre ce que je fais pour moi, pour changer ma vie, et ce que je fais pour changer le monde. J’ai l’impression que quand on confond les deux, on croit toujours faire des choses très importantes, mais on se trompe parfois. Les efforts dans ma vie personnelle, j’ai l’impression de les avoir déjà faits. D’avoir mis ma vie sur certains rails, choisis, et maintenant de pouvoir me concentrer sur changer le monde. En espérant que ça me transforme un peu en retour, mais ce n’est pas le but. Le but, c’est de transformer les rapports sociaux, que cessent l’exploitation et la domination.

L’Appel de la bubulle

Le jour où j’ai rencontré Michel, je me suis senti bête. Je l’ai rencontré chez des amis communs, je crois que c’était chez Tiqqun. Il y avait là aussi Guy, je le connaissais un peu, mais Michel je n’ai rien compris à ce qu’il disait, ça m’a vachement impressionné. Biopolitique, biopouvoir, régimes de connaissance, discipline, généalogie ; j’ai mis un peu de temps à le rencontrer. Parfois je suis allé chez lui pour causer en tête-à-tête, c’était plus sympa que chez les copains. Mais au final, je peux dire que je suis un peu fâché contre lui.

C’est à cause de cette histoire de ce qu’est le pouvoir, ou il se trouve et comment on l’affronte. Pour Michel, j’ai fini par comprendre que le pouvoir c’est quelque chose qui circule. Quelque chose qui n’a pas de centre, et d’ailleurs qui n’a pas de lieu : le pouvoir, c’est avant tout des relations de pouvoir. Les relations de pouvoir, elles sont donc entre chacun d’entre nous et ses semblables.
Je vois bien pourquoi Michel a dit ça. À l’époque, le gauchisme vivait ses heures les plus sombres. Le militantisme aliéné le plus complet : on distribue des tracts, on râle contre les exploiteurs, les capitalistes, les méchants, et puis quand on rentre à la maison on se comporte comme un connard, sans jamais faire de lien entre les grandes théories et nos vies quotidiennes. Heureusement, le féminisme a remis les pendules à l’heure.

Alors, Michel a tiré des conclusions. Il s’est dit que le pouvoir n’était pas localisé dans des institutions, qui s’affronteraient frontalement avec des individus privés de pouvoir. Mais que le pouvoir était un flux qui circulait entre les personnes, entre les institutions, et qu’on était en permanence en train de jouer avec ce flux. Et bien, je crois qu’il a tort. Je crois qu’il a tort, essentiellement parce que je vois les conséquences de ce genre de théorie quarante ans plus tard, sur fond d’effondrement des utopies et des idéologies. Je vois que les esprits critiques n’ont plus beaucoup de grandes idées auxquelles accrocher leurs révoltes pour qu’elles tiennent en l’air. Jean-François (un copain de Michel) a même scié la branche qui permettait les utopies : les « Grands récits », c’est fini, maintenant il n’y a plus la place que pour des micro-histoires.

Évidemment, il y a un piège, parce que derrière cette façade de micro-récits et de petites histoires, en fait les Grands récits et l’Histoire continuent. On a beau proclamer que le pouvoir n’existe plus (enfin, qu’il circule) ou qu’il n’y a plus d’Histoire, malgré tout il continue a y avoir des gens qui construisent nos cadres d’analyse généraux. Le structuralisme, l’idéologie anti-totalitaire et le récit de « la fin des Grands récits », tout ça ce sont des idéologies aussi, des cadres d’analyses qui nous sont proposés comme indépassables car, comme toute idéologie de la classe dominante, ils nient être des idéologie. Et derrière toutes ces micro-histoires il continue à y avoir des divergences de stratégie, des différences de perception du réel.

Globalement, je pense qu’en tant que contestataires on a beaucoup à perdre à croire à cette idéologie. À renoncer à énoncer clairement nos positions, nos programmes, nos stratégies. À renoncer à essayer d’unifier la critique. À se réfugier derrière des histoires de petites utopies, des récits uniquement à la première personne.

À ce propos, et si je vous parlais un peu de moi ? Ma famille appartient à cette fraction des classes populaires qui ont profité des Trente Glorieuses pour s’élever socialement, pour donner une chance à ses gamins ; gamins dont une fraction – dont je fais partie – ne se retrouve pas exactement dans les nobles ambitions placées en eux. Des études ? Un travail ? Pour quoi faire ? Le malaise est admirablement décrit dans le best-seller de 2007 L’insurrection qui vient. Voilà un livre qui était très parlant, mais uniquement destiné à un public d’étudiants mal à l’aise avec le rôle qu’on veut leur faire jouer, à un public jeune, issu de la petite bourgeoisie (ces anciens prolétaires qui n’appartiennent plus à la classe ouvrière, qui ont épousé les idéaux de la bourgeoisie mais sans en avoir les moyens économiques), en voie de désertion. Voilà un manifeste qui dit : désertons. Ou, comme le disaient des autocollants réalisés par un ami il y a quelques années : « Le capitalisme ne mérite que désertion et sabotage ». L’insurrection qui vient décrit admirablement bien un malaise, mais par contre je le trouve globalement à côté de la plaque. Voir dans l’introduction ce passage : « Les rédacteurs de ce livre n’en sont pas les auteurs. Ils n’ont fait que coucher sur le papier ce qui se murmure dans les ateliers, dans les chambres à coucher ». Quelle prétention ! Moi, quand j’écris un texte, je ne prétends pas qu’il va représenter quelqu’un d’autre que moi (ou que les gens avec qui j’écris). C’est prétentieux, mais c’est surtout faux. C’est surtout faux parce que c’est la traduction d’une erreur de compréhension de l’époque : si L’insurrection qui vient est le reflet de quelque chose de plus large que ses auteurs, alors elle est le reflet de cette jeunesse issue de la petite bourgeoisie et qui cherche à déserter car elle ne se reconnaît pas dans les idéaux et les pratiques de la société capitaliste. Je disais tout à l’heure que quand on nous met tous en ligne, les anti-capitalistes, les anti-autoritaires, les féministes, les squatters, les anarchistes, les libertaires, les Blacks Blocs, les cortèges de tête, les zadistes à chiens et les zadistes à lunettes, (etc) on peut bien se raconter des histoires mais on n’est pas nombreux, moins de 1% de la population. Alors vu d’un peu loin – de la Lune ou ne serait-ce que de la France Insoumise – nos petites querelles paraissent ridicules. Pour parler franchement, j’ai l’impression d’avoir fait ma culture politique dans des collectifs et des périodes ou toutes ces nuances s’effaçaient globalement sous un grand nombre de traits communs, et depuis je suis resté là-dessus : on est tous dans le même bateau. Ne vous méprenez donc pas sur les références à L’insurrection qui vient, les critiques que je fais là ne sont donc pas dirigées contre les Méchants Appellistes, j’essaye plutôt de mettre à jour des tendances qui nous traversent, nous tous qui n’attendons pas le Grand Soir pour tenter de changer nos vies. Tiens, à propos de « changer nos vies » : ne déserteront que celles et ceux qui en ont les moyens, culturels et économiques – et j’en fais plus ou moins partie. Quand on déserte, quand on cherche à s’inscrire ailleurs que dans les rapports sociaux habituels, on est très rapidement pris dans une contradiction. On veut vivre autrement, mais la société n’a pas changé. On ne veut pas vivre en marge, mais on y est contraint. On créé une contre-société qui agrège de façon distendue tous ceux qui ont déserté d’une manière ou d’une autre. Un archipel, une créature aux mille visages. Et comme on n’aime pas être contraints à être des marginaux, on (se) rappelle qu’on veut changer la société. Qu’on est révolutionnaires.

Je me souviens d’avoir vu le film de Pierre Carles, Stéphane Goxe et Christophe Coello « Volem rien foutre al pays ». En le voyant, j’ai trouvé que c’était une bonne vulgarisation de ces pratiques de désertion, qui arrive à mettre un peu en avant les motivations politiques de ces clochards célestes. Il y a cette séquence où Pierre Carles interviewe la Compagnie Tourne-sol qui parle des chiottes sèches, et il leur demande, l’air peu convaincu, si les chiottes sèches ça peut changer la société. Et, devant leur réponse (ils n’ont pas l’air de partager la même conception de ce que veut dire changer la société), il leur demande si ça change les rapports sociaux, si ça fait peur au Medef. Je ne me rappelle plus la réponse, je ne me rappelle d’ailleurs pas s’il y a une réponse (je cite de mémoire), mais cette petite séquence me paraît bien intéressante. En tout cas elle soulève de vraies questions : OK, les motivations politiques de tous ces déserteurs sont nobles ; OK, les « alternatives » mises en place sont sympathiques, conviviales, etc. et ont probablement d’importantes incidences dans la vie des participants et de leur entourage immédiat ; mais peut-on pour autant les qualifier de révolutionnaires ? Peut-on dire qu’elles changent les rapports sociaux ? La question de savoir si elles font « peur au Medef » est un peu anecdotique, mais elle soulève le problème de la conflictualité. J’aurais tendance à dire que ce n’est vrai que quand on allie des gestes dissidents et une manière de communiquer les idées qui le motivent. En fait, je crois que ce qui caractérise pour moi le côté politique et révolutionnaire d’une activité dissidente c’est le discours. Sinon : et ma grand-mère qui cultive son petit potager, pourquoi ne pas la prétendre révolutionnaire ? Quand on plante une carotte, c’est très chouette, mais excusez-moi de le dire : ce n’est pas révolutionnaire, et ce n’est pas politique. C’est éventuellement un acte influencé par des idées politiques. C’est éventuellement un acte qui influencera des idées politiques. Mais ce n’est pas politique. Si planter une carotte (ou planter une tomate, ou faire du vélo, ou prendre les transports en commun, ou éteindre la lumière en sortant de la pièce) est politique alors on en revient au degré Nicolas Hulot de la politique, c’est à dire le degré zéro : change ta vie et ça changera le monde. Fallait-il nécessairement faire le détour par Guy Debord et Michel Foucault pour développer une conception de la politique analogue à celle des Rainbows ? Enfin, analogue à une petite différence près : le côté spirituel associé aux mouvements New-age est ici remplacé par une croyance religieuse en L’Insurrection (qui ne manquera pas de venir) et donc avec un rapport obscur, un peu mythifié, à l’action violente et aux sabotages. C’est probablement une sorte de gri-gri, qui est là pour nous rappeler qu’on est bien des révolutionnaires et non pas simplement des baba-cools qui achetons des fermes pour y vivre en communauté. Non, on est aussi des méchants et des fois on met du sucre dans les engins des méchants. Très bien, je trouve personnellement que c’est une bonne idée de nuire à toutes ces saloperies, mais ce qu’on aurait besoin de s’expliquer entre nous selon moi c’est : quel rapport entretiennent ces actions (qu’on pourrait qualifier « d’offensives ») avec nos communautés quotidiennes qu’on se créé, nos espaces qu’on veut « safe », nos colocs géantes et précaires, nos fermes collectives à la campagne ? À quoi bon, finalement, cet activisme, si l’essentiel est de faire vivre des « formes de vie » ? À quoi bon se disperser ainsi ? Il me semble, moi, que les mots sont importants. Que le discours est important. Pour expliquer, voire pour convaincre parfois. Il est vrai que s’il l’on part avec le présupposé qu’on ne convaincra personne (« Les évidences c’est ce qui partage ou ce qui se partage », point barre, dixit l’Appel), ce n’est pas la peine d’argumenter. Moi, je maintiens que tout ne se passe pas dans le geste, dans la situation, dans les rencontres. Il y a également du débat d’idées. Je prétends même que le combat politique est essentiellement un combat d’idées. Qu’importe que nous ayons mille communautés autogérées. Si nous ne communiquons pas, si nous n’essayons pas d’expliquer, de convaincre, nous sommes morts. C’est à ça que servent les livres, d’ailleurs. Pas seulement à reconnaître les « amis » parce que chez eux il y aurait les « bons » livres. Mais à établir des positions, faire circuler des critiques, convaincre, déplacer les lignes du débat. Ce que je dis vaut pour un certain entre-soi radical, mais plus largement pour la « société ». Si nous publions des livres ou des brochures c’est bien pour les faire circuler hors d’un entre-soi, pour toucher des gens qui n’ont pas les mêmes pratiques, pas la même culture, pour faire bouger les lignes, pour qu’ils se positionnent par rapport à notre combat politique.

Je vais tenter d’expliquer ma conception du politique pour qu’on se comprenne. J’ai pas eu de téléphone portable ni de carte bleue pendant dix ans. Je mange des légumes de saison, ou bio, ou de récupe. J’essaye de ne pas me comporter comme un connard avec les gens. J’ai banni un certain nombre de mots de mon vocabulaire, et notamment toutes les insultes racistes et homophobes. Je fais du vélo. Enfin, bref, je ne continue pas la liste : tout ça pour vous dire que malgré tous mes défauts personnels (nombreux, trop nombreux) j’essaye de ne pas avoir la vie du militant gauchiste complètement aliéné qui distribue des tracts contre le capitalisme (ou le patriarcat, ou la société industrielle, ou tout ce que vous voulez) tout en ayant un mode de vie complètement imprégné par les valeurs et les pratiques que je condamne dans mes discours. Bien. Ceci étant posé, pour moi, la politique ce n’est pas ça. Ça, ce que je viens de vous raconter c’est (une partie de) ma vie personnelle. La politique, c’est ce qui va avoir un impact au delà de ma vie et des gens qui partagent ma vie, au delà des mes amis et mes voisins. C’est ce qui va avoir un impact sur les gens que je ne fréquente pas, que je n’ai pas de raison de fréquenter. C’est à dire ceux que je croise dans la rue, ou que je ne croise même pas dans la rue parce qu’on ne fréquente pas les mêmes quartiers, ou ceux qui travaillent dans la même boîte que moi mais qui ne sont pas mes amis, parce qu’ils sont trop différents de moi (et trop nombreux aussi). C’est en cela que la formule de l’Appel « Pour nous, il n’y aura plus d’amitié que politique » est un piège, parce qu’elle traduit en fait cette réalité : pour nous, il n’y a plus de politique qu’amicale. Sous le coup de différentes idéologies, et aussi parce que c’est toujours plus facile de faire des choses avec des gens qui nous ressemblent qu’avec des étrangers, et aussi parce que c’est toujours plus agréable de penser qu’on gagne que de penser qu’on perd, on en est venu à réduire la politique (ou la révolution) à ce qui se passe dans nos vies, aux pratiques qu’on peut avoir, aux gestes qu’on peut faire. Voilà avec quoi je suis en désaccord. Parce que pour moi, la politique c’est aller vers l’extérieur. C’est entrer en conflit, c’est convaincre ou rester minoritaire. La politique, c’est essentiellement du discours. C’est parfois aussi des actes, mais essentiellement en tant que vecteurs de ce discours. Ne me comprenez pas de travers svp : je ne cherche pas à dédouaner celles et ceux qui vont mépriser toute mise en question de leurs privilèges, toute remise en cause de micro-fonctionnements de pouvoir établis, toute volonté de rendre nos vies un peu plus vivables en évitant de nous comporter comme des connards. Oui, bien sûr, c’est mieux (et c’est important) qu’il y ait des Riseup.net et pas seulement des Gmail.com. Oui, bien sûr, c’est mieux (et c’est important) qu’il y ait des efforts pour qu’on fasse attention les uns aux autres au quotidien, pour qu’on ait une attention aux rapports de dominations qui s’exercent entre nous. Oui, bien sûr, c’est mieux (et c’est important) qu’on ait une réflexion sur nos pratiques et qu’on invente des modes d’existence en rupture avec les formes dominantes. Mais j’ai peur qu’à force de se répéter ça, on oublie le combat politique. Le combat vers l’extérieur. Le combat contre Google, pour les droits des femmes, etc. Qu’on s’enferme dans la bubulle. Elle est chouette, la bubulle, mais ce n’est pas le monde. La politique, c’est sortir de la bubulle avec toute la force qu’elle nous a donné, pour aller vers le monde, pour le détruire, ou le changer, pour qu’à terme la bubulle devienne inutile.

La bubulle, c’est la conséquence d’un renoncement. D’une certaine tactique pour changer la société, qui est en fait un renoncement. Grosso modo, la tactique qui consiste à créer des formes de vies dissidentes du capitalisme. Ces « bases arrières » (qu’on distingue mal des « alternatives » prônées par les décroissants, à part qu’on y lit L’insurrection qui vient) sont vouées à être les ferments de la révolution à venir, qui ne manquera pas de venir car le système est au bord de l’implosion. C’est une hypothèse. C’est une tactique. Mais c’est aussi un renoncement à une certaine forme de volontarisme (je ne parle pas d’activisme). C’est un renoncement à l’idée de politique. À l’idée qu’on peut argumenter, débattre, convaincre. Que les êtres humains peuvent avoir une prise sur les grandes forces qui les dépassent, économie, technologie. C’est un renoncement au pouvoir de la parole. Or, qu’est-ce qui nous constitue en tant qu’êtres humains, sinon cette place accordée à la parole ? Je ne suis pas en train de vous la jouer racoleur pour Attac ou pour La France Insoumise. Je ne vous demande pas de faire pression sur les autorités, à coup de pétitions ou d’élection. Je n’y crois pas. Par contre il est clair que quand on déserte un champ de bataille, certains s’en emparent. Pour moi, l’idée que les élections, les partis, les syndicats, les associations sont essentiellement des courroies de transmission du système capitaliste ne doit pas nous convaincre de renoncer à toute forme d’implication politique, à toute forme de discussion. Nous avons des idées, des pratiques, des analyses, des critiques. Soit on prend « les gens » pour des cons, et on part s’acheter une ferme en Ardèche pour y lire Benjamin ou Debord en attendant que le système s’écroule ; soit on postule que nous sommes « des gens » comme les autres et on essaye de faire bouger les lignes par le pouvoir de la discussion et de l’écriture. On essaye de rallier des gens à nos positions, de constituer une fraction non-négligeable du champ des idées.

J’ai écrit « soit ». C’est à dire que je pense bien qu’on peut intervenir dans le débat politique tout en habitant en Ardèche. Mais le fait d’habiter en Ardèche ne constitue pas pour moi une option politique, juste un mode de vie. J’ai pas mal de pratiques quotidiennes en dissidence avec le Français moyen. Mais mon implication politique ne repose pas là-dessus. Au contraire, elle repose sur mes points communs avec mes concitoyens. L’apologie de la marge je m’en méfie (pourtant, un sociologue-flic pourrait aisément démontrer que j’en fais partie, de la marge). Parce que pour changer la société, pour changer les rapports sociaux, on a besoin de connaître la diversité du monde et de s’appuyer dessus. De s’appuyer sur nos singularités, mais aussi de ne pas perdre le contact avec nos semblables.

Pour tout vous dire, plus ça va, plus les codes militants, les gens qui s’habillent en noir, qui ne causent que de politique tout le temps en oubliant à quel point le monde est vaste et divers, ceux qui vous font bien sentir par leurs manières et leur vocabulaire qu’on n’est pas du même monde, tous ceux qui plongent du jour au lendemain dans une sorte de « radicalité » avant tout vestimentaire et affinitaire, je n’en peux plus. En une quinzaine d’années, j’ai l’impression d’avoir perdu trop d’amis qui ont aplani toutes leurs rugosités et leurs singularités pour faire partie du club. Alors, bienvenue au club, mais sans moi. De l’air, de l’imagination, de l’inventivité, des singularités, c’est ça que je vais continuer à chercher. Les mille autres visages de la créature.

Anonyme

P.S.

Éditions pirates / 2018

Merci aux zami-e-s, sans qui j’aurais jamais sorti ça.
Merci aussi à Patrick Bruel et aux Neg’ Marrons.

editionspirates@@@riseup.net