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La grève de date Pour une éthique romantique queer

mis en ligne le 4 juin 2024 - Anonyme

Sommaire

Introduction
1. Célibat queer et identité
2. Hiérarchies & injustices dans le dating
3. Justice, contrat et libéralisme relationnel
4. Non monogamie ou monogamie ?
5. Ecologie sexo-affective & amitié
6. Retrouver un rapport au futur et à la lenteur
7. Exigeons une éthique romantique
Bibliographie

Introduction

En septembre, j’ai commencé une “grève de date”. Le mot interrogeait : ce n’était pas une “détox”, une “jachère” ou une “pause”, c’était une grève. D’une certaine manière, j’avais envie de rendre ce refus politique. Je ne suis pas la première : les femmes hétéro se sont revendiquées de grèves de sexe suite à des déceptions et un épuisement, comme Ovidie, d’autres se revendiquent de lesbianisme politique (ie. choisir ne plus dater d’hommes cis), mais je ne suis pas sûre que le problème ne soit que les hommes cis. Le lesbianisme n’est malheureusement pas un antidote à la solitude, à la dating fatigue (Duportail), aux mythes romantiques.

En quelques mots, je fais la grève [1] de date parce que je trouve que c’est le contexte où s’expriment nos fascismes [2] intérieurs, où l’on reproduit souvent une société à l’opposé de ce qu’on revendique politiquement, à l’opposé du queer, une société pseudo-méritocratique, néolibérale, capitaliste, hiérarchique, violente. Comme tout point de vue est situé, je précise que je suis lesbienne, blanche, mince, aisée, valide, francilienne : je suis très loin d’être la plus à plaindre dans un système comme dans le dating, au contraire.

J’aurais pu écrire une lettre d’amour au dating queer, dire la tendresse et l’amitié que j’y ai trouvé, les personnes merveilleuses que j’ai rencontrées, la libération qu’est le dating queer par rapport au dating hétéro, et en penser chaque mot. Mais même quand on se situe dans un cadre contre l’hétérosexisme et contre la mono normativité (ie. la normativité qui encourage la monogamie), on doit faire preuve de vigilance. Critiquer les manières dont on se lie entre nous, dont on relationne, c’est une manière de faire attention aux formes de domination qui s’y reproduisent, au système hétéropatriarcal et capitaliste qui s’y insère insidieusement.

Ce texte est quand même une lettre d’amour, une invitation à se permettre d’être exigeant•es entre nous, au sein de la communauté, sur la qualité de l’amour et de l’attention qu’on reçoit et qu’on donne.

Déjà, de quoi je parle quand je parle de dating ? De la culture des rendez-vous, des verres, des applications de rencontre. Le dating, c’est pour moi la culture des scripts sexuels. Par cela j’entends, est un date tout rendez-vous qui a une attente particulière à connotation sexo-affective. Par exemple, j’inclus tous les dates d’applications de rencontres, qui ont souvent pour objectif soit une interaction physique sexo-affective, soit un prochain rendez-vous pour avoir cette interaction à terme, ou un rendez-vous suite à une rencontre “rapide”, en soirée par exemple. Le dating, c’est aussi un rapport au temps essoufflé, une urgence de l’interaction allant du texto au sexe ; un rapport aux autres étriqué, comme on résume nos dates par leurs caractéristiques (“la meuf de l’autre soirée”), leurs profils et leurs bio et plus par leurs prénoms.

Et le queer alors ? Je suis assez alignée avec Pierre Niedergang, qui soutient dans Vers la normativité queer que “‘Le queer’ n’est ni un être ou un état (‘si je suis’), ni le résultat d’une volonté individuelle (‘si je veux’) qui chercherait à affirmer son unicité (‘être unique’). C’est un ensemble de pratiques et de théories hautement conscientes de notre engoncement dans des normes, conscientes du fait que ces normes façonnent les subjectivités corporelles que nous sommes”. Alors, le dating queer serait pour moi les formes de dating qu’on utilise dans les milieux qui se revendiquent d’une conscience des normes.

Alors que les hétéros trouvent les balbutiements d’une révolution romantique dans des podcasts comme le Coeur sur la table, en déconstruisant l’injonction au couple, en revalorisant l’amitié, on peut se demander : qu’en est-il de la révolution romantique queer ? Costanza Spina interroge dans son livre Manifeste pour une démocratie déviante : amours queers face au fascine : comment faire advenir l’amour queer comme projet politique ? Pour ellui, le queer est l’opposé parfait au fascisme, idéologie fondée sur la hiérarchie entre les vies, parce que le queer invite à valoriser toutes les formes d’amour et d’individus, allant bien au-delà de l’étiquette LGBTQIA+, pour inclure les personnes racisées, non valides, précaires, etc. Je situe le queer également dans cet idéal d’anarchie entre les êtres.

Vis-à-vis de cet idéal, je me suis demandé : est-ce que nos idéaux queer radicaux, en tout cas dans mes milieux queer parisiens, se retrouvent dans la manière dont on se date dans la communauté ?

C’est dur de parler de dating queer en termes politiques. Ça m’a beaucoup interrogé. D’abord, parce que l’amour est un champ où on n’a pas envie de s’expliquer, ou de rendre des comptes, on revendique facilement qu’on “ne choisit pas” qui on aime ou par qui on est attiré•e. Ensuite et surtout, parce que l’amour queer a déjà subi suffisament de lois, de contraintes, de honte pour qu’on vienne l’interroger à nouveau, le politiser davantage quand il est déjà quasi impossible de dissocier l’amour queer de son contexte culturel, quand on a encore peur d’embrasser nos amoureux•ses dans la rue, quand on pleure encore nos mort•es.

C’est pourquoi avec ce texte, j’ai très envie de me tromper, d’être contredite, de poser un point de départ à des discussions beaucoup plus enrichissantes que ce texte lui-même, d’avoir vos retours. Je m’inclus évidemment dans les comportements que je critique. J’espère ne parler à la place de personne, et exposer un point de vue construit sur nos exigences relationnelles, particulièrement dans nos milieux lesbiens et queer citadins. Bonne lecture <3

1. Célibat queer et identité

J’ai cherché des ressources autour des “pauses” de date, j’en trouvais quelques unes, qui renvoyaient à des pauses très hétéro, et centrées sur le retour rapide au date, j’ai trouvé peu de mentions de “pauses” de dating avec une perspective queer et anticapitaliste. Pourtant le célibat queer est très différent du célibat hétéro, il est un lieu de vulnérabilité particulière.

Déjà, avoir une relation visiblement queer est une ré-affirmation de son identité, et permet notamment à l’entourage de comprendre et surtout croire la personne queer (d’où les questions : “mais tu as déjà essayé ? comment tu sais que tu es queer ?”). Le célibat queer suppose d’affirmer son identité différemment, parfois simplement par le dating. Je l’ai beaucoup ressenti : si je ne date pas, que je n’ai rien à raconter sur ce plan, alors je me sens fragilisée dans mon identité queer. Ça affecte particulièrement les personnes bisexuelles, par exemple. Évidemment, la queerness ne se limite pas à qui on date, mais qui on date et la fréquence à laquelle on le fait peut être une affirmation constante, aux autres et à nous-mêmes, de notre queerness.

La pop culture a aussi été très centrée sur les représentations de l’amour queer, de manière à ce qu’on peut avoir l’impression que le coming out, notre chemin personnel vis-à-vis de la queerness, a comme graal une ou des relations queer. On apprend souvent qu’un personnage est queer par le biais de ses relations. On manque de représentations de célibat queer apaisé, de la même manière qu’on voit dans la “révolution romantique hétéro” de plus en plus de personnages féminins “célibataires et heureux”.

La solitude queer est donc toute particulière : elle remet en question notre identité, parfois notre appartenance à la communauté, alors même que les personnes queer ont de plus grandes chances d’être fragilisées par leur entourage. Dans les mots de Tal Madesta, dans Désirer à tout prix, “Dans une communauté telle que la nôtre, où les liens familiaux sont bien souvent détruits, étiolés, traumatiques et synonymes de blessures, parler d’amour familial peut sembler obscène.” Être queer, c’est souvent avoir vécu des ruptures et des conflits familiaux et amicaux, qui nous laissent parfois avec un réseau de soutien (support system) affaibli. C’est de là que vient la notion de famille choisie, de revalorisation de l’amitié comme loyauté choisie, espace de care et de réciprocité. Au regard de ces vulnérabilités, on se retrouve parfois à accepter plus facilement des situations toxiques alors qu’on devrait renforcer notre exigence de soin entre nous.

2. Hiérarchies & injustices dans le dating

C’est par rapport à ces vulnérabilités particulières aux personnes queer que je pense qu’on devrait être plus exigeant•es dans notre manière de se date. Tout particulièrement parce que ces interactions sont pour beaucoup, et particulièrement dans la communauté lesbienne, un ciment de nos communautés. A la manière du chart d’Alice dans The L Word, nous sommes tous•tes interconnecté•es. Soigner la manière dont on date, c’est faire du care intra-communautaire.

Le plus simple est de commencer par les applications de rencontre. Le fait qu’on y ait recours, en tant que personnes queer anticapitalistes m’interroge beaucoup - et pourtant j’y ai été très règulièrement, et je sais qu’on leur doit beaucoup de belles histoires d’amour et d’amitiés queers. Je sais aussi que pour les grand•es timides, pour les personnes non valides, les personnes qui connaissent peu de personnes queer, notamment des aires rurales, les applications de rencontre peuvent être salvatrices, empouvoirantes, essentielles même.

Mais dès lors qu’on peut s’en émanciper, notamment quand on est régulièrement en contact avec la communauté, ça me rend dingue d’observer qu’on soit si complaisant•es vis-à-vis de ces entreprises capitalistes qui constamment hiérarchisent les humains sur des critères physiques (voir l’enquête de Judith Duportail, L’amour sous algorithme), tout en monétisant nos solitudes queers. Nos biais cognitifs vont aussi y être très prévalents, puisqu’on doit y prendre des décisions en quelques microsecondes, qui définissent si on entre en contact avec quelqu’un ou non. Combien de fois avons-nous été surpris•es par nos attirances lorsqu’on rencontre quelqu’un, combien de fois nous sommes nous dits qu’on n’aurait jamais liké cette personne sur une application et pourtant qu’elle nous attire énormément ?

Le fait de hiérarchiser des potentiel•les partenaires relève d’une pensée méritocratique. Marie Kock, dans son essai Vieille Fille : une proposition, rappelle que l’on considère que les vieilles filles n’ont “que ce qu’elles méritent”. “Cela implique une idée dangereuse, bien que nous l’assimilions un peu plus chaque jour, celle de l’existence d’une forme de méritocratie physique. Et comme dans tout système méritocratique, on fait semblant d’oublier le patrimoine (génétique, dans ce cas-là), la multiplicité des enjeux (en dehors de celui d’”arriver aux sommets”, ici de la désirabilité), les machines systémiques (des canons de beauté qui changent en permanence et auxquels la femme doit s’adapter continuellement).” L’apparence, même dans les milieux queer, est régie par tout un tas d’injonctions, certes légèrement différentes des milieux hétéros, mais tout aussi prégnantes. Comme le dit Solène Hasse, dans Tu sais, bébé, mon coeur n’est pas sur liste d’attente, écrit en 2011 (!), “Ce n’est plus la top-model blonde pulpeuse qui a la cote, mais c’est la gouine raisonnablement andro avec baggy-patch-piercing-tatoo-ceinture-à-poches et crâne partiellement rasé. Super, on est vraiment bien avancéEs avec ça pour notre nouveau modèle de société…”

Les hiérarchies que l’on met dans le dating font partie de nos fascismes intérieurs, à considérer que certains corps, certaines personnes, valent moins que d’autres. Costanza Spina parle de capital beauté : “quand nous parlons de “capital beauté”, nous parlons en réalité de “capital normatif” : utiliser le mot “beauté” permet simplement de montrer le glissement habile que la culture occidentale a opéré pour qu’une certaine norme se confonde indissolublement avec l’idée de “beauté”.” (Les queers ont un problème avec le capital beauté, il est temps d’en parler. Manifesto XXI). On n’y est pas insensibles dans le milieu queer, au contraire, c’est bien l’endroit où nos valeurs d’intersectionnalité trouvent leurs contradictions. Si on se revendique d’être un•e allié•e contre la grossophobie par exemple, mais qu’on n’a jamais de “crush” en soirée sur des personnes grosses, sommes-nous vraiment des allié•es ? Ou faisons-nous partie du problème de la dévalorisation sexo-affective de certains corps ? Il ne s’agit pas de se forcer à apprécier qui que ce soit, ni de fétichiser, mais de reconnaître le poids des normes dans nos attirances soi-disant “naturelles”, et les interroger sans relâche. Et surtout, de ne pas nier aux personnes minorisées les injustices qu’elles subissent dans les relations sexo-affectives du fait de la dévalorisation de leurs corps.

Et justement, quand on a à cœur de déconstruire nos préférences, de les politiser, les décisions de quelques microsecondes sont bien celles qui renforcent le plus nos biais. Un jour, le fondateur d’OkCupid a retiré les photos de l’application et a proposé à ses utilisateur•ices d’aller à des blind dates sans connaître leurs apparences, et les taux de satisfaction étaient très haut (autour de 75-80%). Cette expérience suggère qu’on surestime peut-être l’importance de l’apparence pour nos choix romantico-sexuels, alors que dans les applications de rencontre ou les soirées, on en fait le critère de choix.

Il y a des contextes où l’on prend des décisions rapides, qui tendent à renforcer nos biais et à dépolitiser nos attirances : sur Tinder, on ne rend de compte à personne sur les refus qu’on donne, en soirée, on prend ces décisions souvent sous influence de quelque chose, etc. Je considère qu’on a quand même une responsabilité de dé-hiérarchiser nos représentations érotiques, de prendre en compte les rapports de pouvoirs qui s’y exercent. Par exemple, si on est constamment attiré•es en soirée par des personnes avec un haut statut social, ou des personnes “stylées”, est-ce un intérêt profond pour la personne ou pour le capital social qu’elle a dans les milieux queer ? Est-ce qu’on ne participe pas à la hiérarchisation des personnes en renforçant ces attirances, en ne les questionnant pas ? Je pense que ces contextes, tout aussi spontanés qu’ils puissent être, sont propices à la reproduction des inégalités existantes dans le monde du dating.

Je pense que ce qui m’a fait rester aussi longtemps sur les applications de rencontre, au-delà de leur design addictif, c’est le mythe de la rencontre. On parle beaucoup du mythe de l’amour romantique, qui serait salvateur et résoudrait tous ses problèmes, mais j’ai l’impression qu’autour de moi il est assez bien déconstruit, en tout cas dans ses formes les plus classiques. On ne s’attend plus à rencontrer quelqu’un qui nous conviendra pour toujours, avec qui on va se marier et fonder une famille, tout au plus on s’attend à rencontrer quelqu’un avec qui on s’entendrait super bien avec une bonne alchimie et avec qui on ferait un petit bout de chemin ensemble avec enthousiasme.

Au-delà des applis, je voyais la démultiplication des évènements de dating, speed datings, d’animations etc, et je me demandais : est-ce que c’est vraiment ça dont on manque ? De rencontres ? Le mythe de la rencontre (je parle pas vraiment de coup de foudre, parce qu’il ne s’agit pas de tomber amoureux•se au premier regard), c’est pour moi l’idée qu’il suffit de rencontrer une bonne personne pour avoir une bonne relation. Et cette personne, qui nous convient, qui s’entendrait bien avec nous, qui aurait une super alchimie avec nous, elle existe (statistiquement, c’est sûrement vrai). Alors il suffirait de swiper à l’infini, de rencontrer des personnes à l’infini (aller à toutes les soirées queer de Paris et alentours…), pour maximiser ses chances de rencontrer cette perle rare parmi d’autres, qui nous conviendrait sans effort, avec qui ce serait naturel.

Je l’appelle mythe parce qu’il est bien construit, bien saigné dans les séries et autres productions audiovisuelles, et pourtant il fait peu sens. On a tous•tes des exemples d’ami•es qui ont eu des rencontres formidables et fortuites, qui viennent alimenter ce mythe régulièrement. Et pourtant, il n’y a pas vraiment de corrélation entre les personnes qui ont des bonnes relations régulièrement et les personnes qui rencontrent énormément de gens.

Quand j’y réfléchis, je trouve ça absurde de penser que la rencontre ou la personne telle qu’elle est à un moment T est responsable d’une bonne relation. Déjà quand on rencontre quelqu’un dans un cadre de date, on essaie de se montrer un peu différent qu’on ne l’est, dans l’intérêt de plaire, mais surtout on se connaît mal, si ce n’est pas du tout !

Le mythe de la rencontre va aussi dans le sens d’une attente éternelle pour quelque chose qui nous tomberait tout cuit dans la bouche, de manière providentielle, au lieu de prendre le temps d’apprendre à connaître des gens, dans plein de situations, puis de décider ensuite s’iels nous plaisent vraiment ou non, en tout cas dans le cadre d’une “relation” un peu plus durable que quelques jours ou nuits. De plus en plus, je me dis : si on veut une relation cool, restons, arrêtons de juger les gens sur une soirée (ou trois ou quatre…) ensemble pour décider si on est compatibles.

Par ailleurs, si la qualité de notre relation ne reposait que sur une compatibilité supposée d’une personnalité avec une autre, ça voudrait dire qu’on pourrait toujours être en attente de mieux, de ce truc idéal ou naturel. On pourrait enchaîner les relations et toujours être dans l’attente d’un idéal qui nous tomberait dans la bouche. Encore une fois, cet idéal se construit à plusieurs, dans le compromis et la justice. Pas chacun•e de son côté, avec ses besoins comme exigences, pour lesquelles personne n’est jamais assez bien.

Bref, arrêtons le dating. Et pour cela, permettons-nous de rencontrer des personnes queer en dehors des temps courts, créons des espaces inclusifs à l’amitié, à l’introversion, allons à des clubs de lecture, formons des collectifs de lutte, de réflexion, bref, prenons le temps de nous connaître, dans des cadres où l’attente sexo-affective ne vient pas piper les dés à la première minute.

3. Justice, contrat et libéralisme relationnel

Si on part du principe qu’il existe des inégalités dans le dating, a-t-on des outils pour y remédier ? Veut-on même y remédier ? Si l’amour queer consiste à détruire ses hiérarchies intérieures, comment s’y attelle-t-on ?

C’est en lisant un recueil de textes espagnol sur l’amour trans, (h)amor trans, que je suis tombée pour la première fois sur la notion de justice érotique. Si les inégalités que vivent les personnes minorisées dans le dating ont des conséquences concrètes sur leur vie, leur solitude, leur manière de relationner, alors la question mérite d’être posée : est-ce une injustice ? Comment peut-on “faire justice” ?

Amia Srinavasan, dans son livre Le droit au sexe : le féminisme au XXIème siècle, rappelle qu’il n’existe pas de créanciers pour le sexe ou l’affection – ce serait littéralement criminel de forcer quelqu’un à coucher ou à relationner avec quelqu’un d’autre comme réparation du préjudice subi. C’est d’ailleurs la logique méprisable des incels (involuntary celibates) de se revendiquer d’une misère sexuelle et d’en vouloir aux femmes de ne pas leur donner leur “dû”. Cela n’empêche pas de reconnaître que le fait d’être vu•e comme peu désirable de manière systémique (ce qui n’est pas le cas des incels, souvent hommes blancs cishet et valides, mais plutôt des populations déjà discriminées), d’avoir peu de relations sexo-affectives quand on en souhaite, a un impact sur “l’épanouissement social” d’une personne. L’Association Pour la Promotion de l’Accompagnement Sexuel (APPAS) se charge par exemple de proposer un accompagnement à la vie affective, sensuelle et sexuelle des personnes en situation de handicap. C’est dans un sens, une manière volontaire et bénévole de “faire justice” aux personnes dévalorisées sexo-affectivement par le système, de faire un pas vers une égalité de considération.

Quand je parle de justice sexo-affective, je pense que l’objectif serait de rétablir une égalité de considération entre les êtres. D’une part avant qu’une relation se développe, que personne ne soit d’office exclu•e des champs sexo-affectifs s’iel ne le souhaite pas, que personne ne soit exclu•e des représentations érotiques et sensuelles. Et d’autre part, pendant qu’une relation a lieu, faire en sorte que les besoins de chacun•e soient considérés a priori sur un pied d’égalité.

Si le recours à la “justice” n’est pas une solution, on peut se tourner vers un travail sur la normativité, qui nous permettrait de valoriser des comportements par exemple. Pierre Niedergang, dans Vers une normativité queer, soutient que la normalisation (par exemple, le fait de s’assimiler en tant que personne queer aux schémas hétéros) est différente de la normativité, qui serait la capacité de créer de nouvelles normes. En ce sens-là, les féministes auraient su faire usage de cet outil en créant des nouvelles normes par exemple de ce qui est condamnable ou non dans un comportement, notamment avec me too (une “main aux fesses” pouvait passer inaperçue avant, mais plus maintenant). Les queers, par ailleurs, ont eu plus de mal à s’approprier cet outil de création de normes. Pendant les années SIDA, la pratique du bareback (coucher sans préservatif) mettait en danger la communauté, mais il y avait un refus de “condamner” cette pratique en partie pour rester anti-normatif•ve. En voulant rester subversif•ves, je trouve qu’on se fourvoie en se contentant de relativisme éthique.

Je trouve qu’on ne se donne pas assez les outils pour valoriser ou non des comportements en tant que communauté. Si aujourd’hui on fait attention à la diversité des personnes au devant de la scène de nos soirées, de nos conférences, de nos groupes, qu’est-ce qui nous empêche de rechercher la diversité dans les contenus sexo-affectifs qu’on consomme personnellement (séries, films, porno, etc), et de valoriser cette recherche collectivement, d’en parler aussi fréquemment ? Il ne s’agit pas de rentrer dans le moralisme ou le jugement, mais plutôt de se demander à quoi on accorde de la valeur en tant que groupe. Si l’on veut s’éloigner de la norme sécurisante qu’offre le couple monogame par exemple - chose assez valorisée autour de moi -, qu’a-t-on à offrir comme contre-norme sécurisante du côté de la non monogamie, comme éthique ?

Selon R. Mèmeteau (Sex Friends), en s’appuyant sur le livre de la Salope Ethique, l’éthique non monogame repose sur le principe de jouissance (le plus important est de ne pas se priver de jouissance mutuellement) et le consentement. Ce principe de jouissance est vu comme altruiste, puisqu’elle se pratique dans le partage. Le consentement, par ailleurs, est défini par une obligation à un contrat préalable de la relation. Mais ce principe de jouissance peut facilement s’associer à un principe d’utilité, de plaisir personnel, négocié dans un cadre contractuel pré-défini - une logique néolibérale, similaire aux marchés (voir La fin de l’amour, enquête sur un désarroi contemporain, E. Illouz).

Aujourd’hui, et souvent avec la meilleure intention, on se retient de juger certains comportements sous le couvert de bonnes intentions ou du fait qu’ils sont “autorisés” par ce fameux “contrat préalable” (souvent oral). Par exemple, dans le cadre d’une relation ouverte, si ma•on partenaire a “autorisé” que je couche avec quelqu’un d’autre, cela ne veut pas dire que ça ne l’affectera pas. Évidemment, son affect ne remplace pas l’accord préalable, mais il fait entièrement partie de l’équation de la relation et des sujets sur lesquels je devrai lui apporter du soin. En d’autres mots : le contrat préalable n’est pas une excuse pour ne pas prendre en compte les ressentis des personnes impliquées, pour ne pas exercer sa responsabilité affective. La responsabilité affective (responsabilidad affectiva) est un concept populaire dans les milieux militants espagnols, notamment pour parler de non monogamie. Elle renvoie au fait de reconnaître que nos actes ont des conséquences émotionnelles sur les personnes avec qui on relationne, peu importe la relation et peu importe l’intention derrière.

C’est notamment une des critiques du consentement : le simple fait d’autoriser, de donner son accord à quelque chose, ne signifie pas que cette chose soit satisfaisante, équitable, ou bonne. Le consentement est tout aussi essentiel qu’insuffisant. On consent régulièrement à des choses qui ne nous font pas du bien, ni aux personnes autour de nous. Un des sujets critiques dans le dating, et dans nos formes de relationner, est bien notre propre capacité à juger des choses qui nous font du bien ou non, et d’aligner notre consentement avec celles-ci. Le consentement est constamment négociable, les choses qui nous font nous sentir bien ou qui nous procurent du care (soin) le sont moins.

Se limiter au consentement renforce en réalité une conception des relations très libérale, formée autour du contrat. Certaines négociations de relations ouvertes rappellent des négociations ultra-libérales où l’utilité (ou plaisir) de chacun•e doit être maximisée en minimisant au maximum les entraves à la liberté de chacun•e. Pour aller plus loin encore, ces contrats prennent rarement en compte les inégalités des deux personnes dans ce contrat. Si une personne par exemple, a plus de “capital beauté” pour reprendre les mots de Costanza Spina, ne tire-t-elle pas plus d’avantages d’un contrat soi-disant égalitaire ?

Par exemple, si une personne célibataire date une personne en couple, elle entre dans un cadre (les règles que se sont fixées le couple) qu’elle n’a parfois que le choix d’accepter ou de refuser. La non monogamie hiérarchique, qui valorise par exemple une relation “primaire”, qui va parfois s’apparenter au couple classique, crée des inégalités de traitement entre les personnes, avec des “pouvoirs de négociations” très différents. Ca peut créer des situations très “injustes”, où les ressentis et besoins de chaque personne ne sont pas traités de la même manière, à cause de précédents (temps passé dans la relation, engagements financiers, matériels, etc).

Finalement, ce n’est pas parce qu’on peut pas utiliser les outils du droit pour “faire justice” dans le cadre des relations queer qu’on ne peut pas avoir recours à la création de contre normes, ou de contre idéal, comme celui de l’égalité de considération.

4. Non monogamie ou monogamie ?

Je trouve que les débats autour de moi restent beaucoup figés autour de la grande question : monogame ou non ? On reste souvent coincé•es dans des débats manichéens, où la monogamie représente le confort, la normativité, les boomers, et la non monogamie représente la liberté, l’aventure, le subversif, etc. Dans un premier lieu, je pense qu’on confond beaucoup la monogamie comme choix et la culture monogame.

La culture monogame, telle que définie dans En defensa de Afrodita : Contra la cultura de la monogamia est la culture qui valorise la monogamie en tant que modèle hégémonique de relation. Ce système est un système d’oppression, puisqu’il marginalise les personnes qui ne rentrent pas dans cette norme. Cette oppression a des conséquences concrètes : la monogamie, ou tout type de dépendance à une seule personne, crée un environnement parfait pour développer de la violence, de l’abus, etc. Na Pai parle de "violences monogames" plutôt que de parler de violences sexistes (sans nier la dimension sexiste) par exemple, pour parler des violences au sein du couple, puisque ces violences sont permises par un idéal romantique monogame, avec tout ce que ça implique : valorisation de la jalousie, de la possession, dépendance économique et affective unique, ruptures déchirantes, etc. Parler de violences monogames permet également de mieux prendre en compte les violences intra-conjugales dans les couples queer.

Surmonter ce système, toujours selon Na Pai, ne peut pas se limiter à une réflexion sur la liberté, mais doit inclure la sécurité, et notamment la sécurité financière. Par exemple, aujourd’hui, il est beaucoup plus facile d’avoir accès à un appartement si on est en couple, de recevoir un prêt, etc. Tous ces systèmes très concrets soutiennent la culture de la monogamie. L’héritage, l’exclusivité, sont aussi des modèles de possession coloniaux qui permettent à la richesse de ne pas s’éparpiller : la culture de la monogamie est un système politique entier.

Il ne s’agit pas de critiquer la monogamie comme choix éclairé, comme besoin mutuel de deux personnes, mais plutôt de critiquer le système oppressif qui le soutient comme seule option. Mais “[...] le polyamour en soit ne résout pas le problème de la sortie du capitalisme amoureux [un autre système oppressif]. Ce n’est pas seulement la forme d’une relation qui détermine les lois du marché de l’amour, c’est aussi la manière que nous avons en amont de séduire et les raisons pour lesquelles nous le faisons. Séduire sans jamais distinguer les nuances entre séduction, intérêt, amitié, attachement, est souvent le fruit d’irrépressibles désirs de plaire, d’asseoir son pouvoir, de sentir que sa valeur sur le marché est toujours bien intacte.” (C. Spina, Les queers ont un problème avec le capital beauté, il est temps d’en parler. Manifesto XXI).

Comme présenté plus haut, la non monogamie est souvent empreinte du système néolibéral et capitaliste, remettant la notion de contrat au centre, de compétition entre les partenaires, notion reprise par la non monogamie hiérarchique (par exemple, les “couples ouverts”). La non monogamie hiérarchique, à mon sens, reprend certains traits de la monogamie : hiérarchisation des besoins des personnes autour en fonction de statuts relationnels, contrôle du corps et des envies de la personnes, de ses relations (on met des limites à la relation que notre partenaire peut avoir avec d’autres, par exemple, “tu peux coucher avec d’autres personnes mais seulement si tu n’as pas de sentiments”).

Personnellement, peu importe la nature de la relation, je veux relationner avec des personnes qui valorisent notre relation à part égale avec ses autres relations, que celles-ci soient amicales ou sexo-affectives. Je refuse de rentrer dans des dynamiques relationnelles qui ne sont pas a priori égalitaires, que celles-ci se revendiquent de la monogamie ou de la non monogamie. Ce qui, a priori, se rapproche beaucoup du concept de l’anarchie relationnelle.

Je suis très partisane de la solution suivante : valorisons (et permettons-nous de “condamner”, au sens de reconnaître comme négatif ou malsain) des comportements plutôt que des structures ou des personnes. Il est plus facile de reconnaître qu’un comportement est toxique pour soi plutôt qu’une personne le soit, ce qui est essentialisant. Il est plus facile de reconnaître qu’une relation est inégale, peut-être même injuste, plutôt que de critiquer “la monogamie” ou la “non monogamie”.

Valorisons les comportements tendres, les comportements qui nous font nous sentir en sécurité, les comportements attentionnés. Valorisons les moments où on nous donne de l’énergie, du temps, de la réciprocité, de l’honnêteté. Résistons à la médiocrité, à l’indifférence, aux relations en “demi-molle” qui ne font que renforcer l’idée que nous, personnes queer, ne méritons pas un amour exigeant.

Dans les mots de Tami T, dans sa chanson Worship my titties, Worship my cock (2022),

“If your mere presence is met with hatred
You deserve spaces where you’re celebrated
If your existence is up for public debate
You deserve to be worshipped by whoever you date”

5. Ecologie sexo-affective & amitié

Dans les milieux queers parisiens, nous vivons dans un réseau très serré de relations amicales, romantiques, parfois même professionnelles. Cet environnement nous invite à pratiquer une forme d’écologie sexo-affective (dérivé de l’écologie sexuelle de Richard Mèmeteau), à prendre en considération les personnes autour de nous. Si je communique bien avec une personne, non seulement je prends soin d’elle, mais aussi de son entourage qui n’aura pas à tergiverser avec elle sur les tenants et les aboutissants de notre relation. Je prends soin de mes futur•es partenaires en leur évitant de devoir considérer que telle ou telle personne qu’iel connaît a été blessé•e par moi. En bref, ce n’est pas révolutionnaire, mais prendre soin de ses chopes, de ses dates, même lorsque ça dure 30 minutes, c’est aussi prendre soin de sa communauté, c’est faire du care intra-communautaire. L’expression la plus concrète de cette écologie est bien le safer sex, par exemple le fait de se faire tester régulièrement pour prendre soin non seulement des personnes que l’on date, mais aussi leurs autres amant•es.

Acceptons (et valorisons ?) notre interdépendance. Comme le rappelle J. Butler dans La force de la non violence, l’égalité (et donc la lutte contre les injustices) ne devrait pas se résumer à un droit individuel, mais être un principe qui régit les relations entre les gens. Parce que nous avons toujours été dépendant•es, d’abord en tant que nouveaux nés, et même en tant qu’adultes nous ne sommes pas autosuffisant•es. Selon Butler, il faudrait “accepter l’interdépendance comme condition de l’égalité”. En pratique, ça veut dire reconnaître qu’on a tout à gagner relationnellement à reconnaître nos dépendances les un•es avec les autres, à mieux les gérer, plutôt qu’à les ignorer ou à les minimiser. L’indépendance et l’autosuffisance, dans la vie comme dans les relations, sont des mythes néolibéraux qui ont tendance à nous éloigner de nos responsabilités vis-à-vis des autres.

Il y a des contextes qui favorisent la rupture avec l’empathie et l’interdépendance. Par exemple, les personnes rencontrées dans le cadre du dating vont aussi plus facilement souffrir de déconsidération : on a moins de scrupule à ghoster quelqu’un rencontré en soirée ou sur une application de rencontre, moins d’empathie pour la personne en face, une facilité à disparaître. Pourtant, dans nos milieux queer, on va se revoir, se recroiser, c’est certain - on est dans un environnement petit et très interconnecté, notamment dans les villes. Je vous invite à vous interroger sur les personnes que vous avez rencontré récemment : comment vous êtes-vous rencontré•es ? Est-ce que votre comportement vis-à-vis d’el•leux a été plus ou moins exigeant selon l’endroit où vous avez rencontré cette personne ?

Quand on considère que le contexte du dating et la manière dont on prend soin de notre communauté sont imbriqués, si on veut aller dans le sens d’une révolution romantique queer, deux solutions s’offrent à nous : soit être collectivement beaucoup plus exigeant•es avec nos propres comportements, dans toutes les situations (applis, soirées, etc), soit s’abstenir de ces situations complètement. Je crois que c’est le sens de ma grève de date. Idéalement, j’aimerais qu’on choisisse collectivement de créer de nouvelles normes relationnelles, plus sécurisantes, soucieuses de la justice érotique et du care intra communautaire, qui rendraient les rencontres joyeuses dans tout contexte - voilà mes revendications. A défaut, je fais de mon mieux pour me retirer du “dating”.

Pour moi, la révolution romantique queer, c’est réussir à tenir notre communauté à des plus haut standards de respect, de tendresse, de care, qui soient particulièrement attentifs à la justice, à la destruction de nos hiérarchies internes. C’est être exigeant•e, exigeant•es vis-à-vis de la manière dont on se traite entre nous, dont on se rend responsables même jusque dans les aspects les plus intimes et les plus vulnérables de nos vies.

La contre-utopie du date, c’est l’amitié. Je n’appelle pas à l’abstinence, j’appelle à l’amitié. Et l’amitié, on en fait ce qu’on veut, elle peut devenir sexuelle, romantique, s’arrêter, mais c’est l’amitié qu’on tient souvent aux plus hauts standards dans notre communauté. On accepte certains comportements quand on date qu’on accepterait jamais d’un•e ami•e. L’amitié, selon bell hooks, c’est aussi la constance, une forme de loyauté (à ne pas confondre avec monogamie), aussi une redevabilité. Le care et l’amitié comme antidote au dating c’est aussi une résistance à l’indifférence. C’est une manière de résister au dilemme du prisonnier où gagne la personne qui montre le moins d’affection, à force d’être constamment dans des situations d’insécurité. La norme du date devrait être l’amitié. Elle peut être légère, passagère, circonstancielle, mais dès lors qu’on traite quelqu’un avec amitié, à mon sens on sort de la logique de date.

6. Retrouver un rapport au futur et à la lenteur

Au-delà des vulnérabilités affectives que l’on connaît pour les personnes queer, je pense qu’un aspect crucial de nos solitudes queer est le rapport au futur. Par un manque de représentations, par des épisodes marqués de morts dans notre communauté, par une espérance de vie plus faible. Mais aussi par un accès très limité à la postérité, tant par l’image des enfants, des ruptures de filiation, du manque d’accès à des reconnaissances administratives…

Après un coming out, c’est souvent toute notre représentation du futur qui se délite, on perd beaucoup de références à ce qu’est un futur désirable. Tout s’accélère : une découverte de soi en entraîne une autre, on se sent lancé•e dans un toboggan dont on ne mesure pas la longueur. Majé, dans Ne plus tomber (en amour), rapporte aussi que les relations amoureuses et le mythe de l’amour romantique sont des manières quasi religieuses de surmonter la peur de la mort : que notre mort et notre absence soient signifiantes à quelqu’un. Elle et moi partageons l’expérience d’avoir perdu notre père très tôt, entraînant tout un tas d’angoisses existentielles qu’il est “facile” de sublimer avec l’idéal de l’amour romantique, qui à tout moment pourrait nous sauver. Si par exemple, les applications de rencontre me promettent qu’il suffit de swiper un profil de plus (à l’infini) pour rencontrer la personne qui me sauvera de mes angoisses pour toujours (pour 6 mois tout au mieux), alors ça vaut le coup, non ?

Il est très dur de se permettre de ralentir le rythme auquel on a des relations lorsqu’on pense constamment à la mort et qu’on a du mal à imaginer un futur désirable (par manque de représentations, peut-être de contre normes ?), que celui-ci soit politique, environnemental, ou même romantique. Or c’est là tout l’enjeu de la révolution romantique queer : se permettre d’imaginer, d’incarner un futur, pour soigner nos relations et nous permettre de ralentir, en dehors de dates productivistes.

Le temps queer, pour moi, donne la liberté de la lenteur. Notamment lorsqu’on s’affranchit des normes temporelles : conventions de l’horloge biologique, de quand il est acceptable de se marier ou non, etc. Pour moi, être queer c’est aussi se détacher des "évidences" sociales, par exemple de l’escalator relationnel (couple, habitat commun, parentalité, organisation autour de la famille nucléaire), ce qui en retour libère le temps, la logique d’être pressé•e d’avoir des enfants, d’avoir une relation, etc.

Cette lenteur libre et douce s’oppose pourtant au regret du “temps perdu” avant le coming out/in, les premières relations queer. Ce thème d’adolescence amputée se retrouve dans la réception de la série Heartstopper qui montre des relations queer saines au collège - certain•es ont trouvé l’expérience déchirante, de voir à l’écran ce qu’iels n’avaient pas pu vivre en vrai. Je me suis toujours demandé, sûrement pour relativiser : peut-on vraiment perdre du temps ? Est-ce que ce processus de regret et de connaissance de soi-même n’est pas plus universel qu’on le croit, surtout face à l’adolescence idéalisée par la pop culture ?

C’est cette notion de temps perdu qui selon moi participe à un “rattrapage”, à une rapidité des relations, du temps de date, etc. Peut-être à raison ? Autour de moi, j’ai quelques exemples de relations qui sont restées ouvertes parce qu’une des deux personnes sortait d’un coming out et avait envie d’élargir ses expériences (désir tout à fait légitime par ailleurs). Ce qui m’interroge, c’est avoir de l’expérience pour quoi ? Comme si l’amour ou la sexualité étaient un cours universitaire dans lequel il faudrait prendre de la bouteille, comme s’il fallait mériter l’Amour avec un grand A ou la Sexualité avec un grand S avec des expériences qui seraient si importantes à vivre qu’on y baisse parfois (souvent ?) nos standards.

On ne le redira jamais assez : peu importe ce qu’en dit le développement personnel, les contenus sur les styles d’attachement qu’il faudrait changer avant de vivre l’amour, les adages comme quoi il faut d’abord s’aimer soi-même avant de pouvoir aimer quelqu’un d’autre, on mérite amour, respect, tendresse et considération à toute étape de notre vie, même les plus sombres, les plus chaotiques. Ce “mérite” est lié à notre humanité, à rien d’autre, à aucune hiérarchie. Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’on les mérite que les autres nous les “doivent”. On peut mériter amour et respect même quand personne ne nous en donne de toute notre vie. Ces deux choses ne sont pas contradictoires, l’une a à voir avec notre valeur (nous avons une valeur en tant qu’être vivant qui mérite le respect) et l’autre avec comment les autres, plus largement la société, nous traite, en fonction d’une vision de nous (avec tous ses biais, toutes ses hiérarchies, etc).

A mon sens retrouver la lenteur, c’est reconnaître qu’on mérite de la tendresse, du respect et de l’affection, peu importe où on en est dans notre timeline queer, qu’il n’y a d’urgence à rien, ni à se prouver aux autres, ni à se prouver à soi-même, ni à tout expérimenter, en tout cas pas aux dépens de nos exigences collectives de douceur. C’est d’une certaine manière dé-hiérarchiser la rapidité face à la lenteur, là où la rapidité est très valorisée par notre société capitaliste.

Je dis tout ça et j’adore la rapidité. Je l’ai vécue avec toute l’intensité qu’elle m’a apportée, toute la liberté de mouvement qu’elle sous-tend, tout ce qu’elle enflamme. Et je continuerai sûrement à la vivre ainsi, de temps en temps. J’invite seulement à questionner d’où vient cette rapidité, pourquoi on la valorise autant, est-ce qu’elle nous convient, quels sont les comportements qui la sous-tendent ? Personnellement, je ne sais pas si j’arrive à apporter autant de care que je veux dans la vitesse. Et je crois que le care, c’est d’abord renoncer (ici, à la multiplicité des expériences par exemple) avant d’ajouter (des pratiques collectives de soin ?). Je trouve que la lenteur c’est à la fois révolutionnaire - c’est une rupture avec l’ordre existant - et radical - un retour aux racines, aux temps du corps -. La lenteur donne le temps de la construction et de la générosité.

7. Exigeons une éthique romantique

Je me suis beaucoup demandé : est-ce que ma grève de date a “fonctionné” ? Parce qu’évidemment, ça ne m’a pas empêché d’avoir des crushs, des déceptions, des intérêts, d’avoir l’impression de retomber dans des vieux schémas. Mais je me suis rendue compte que je ne me suis pas sentie “en danger” émotionnellement depuis que j’ai commencé. J’ai appris à connaître, doucement et sûrement (dans ce que je considère être le cadre de l’amitié), des nouvelles personnes, avec ou sans ambiguïté. Et j’ai essayé de faire en sorte que toutes mes décisions soient “justes”. Et je me sens mieux.

Déjà parce qu’aucune de ces relations ne s’est terminée abruptement. On a juste ré-évalué les modalités de notre relation selon nos besoins et nos envies, avec beaucoup d’honnêteté et de tendresse. Rien de révolutionnaire, encore une fois, mais je me suis sentie confortée dans ce cadre-là. Je n’ai pas eu l’impression de trop me protéger, ni de laisser mon imaginaire prendre le dessus et de foncer tête baissée sur mes idéaux projetés sur quelqu’un d’autre.

Très concrètement, j’ai vécu mes crushs comme ce qu’ils sont : des projections romancées, scénarisées, agréables à vivre, tout en me rappelant que les crushs, c’est souvent (pour moi) des inconnu•es sur qui je projette des fictions utiles. Je leur attribue des qualités dont je rêve, pour moi ou pour mes partenaires, je leur imagine des univers loin du mien auxquels iels me laisseraient goûter - les crushs sont mon “aspiration au dehors”. Dans les mots de Brigitte Vasallo (traduite par Elisende Coladan), “Et si le désir était quelque chose de beau en soi ? Et s’il n’était pas nécessaire de faire toute une histoire chaque fois que nous éprouvons du désir ? Et si cela pouvait être plus simple et que nous pouvions dire à quelqu’un.e “je te désire” et que l’autre personne pouvait nous répondre “oh, c’est beau” et rien de plus, sans que le désir soit une proposition, ni une attente, ni rien de plus que du désir ?”

En termes de sexualité, ma grève s’est soldée par une abstinence, même si je ne la revendique pas comme telle. Je ne l’ai pas vécue avec apathie - les tests internet me qualifient d’hypersexuelle… - mais avec curiosité : est-ce qu’une sexualité épanouie nécessite forcément un•e partenaire ? Comment vivre une amitié sexuelle quand on a toujours compartimenté ces deux aspects et qu’on a du mal à s’en défaire (ou pas envie d’ailleurs) ? Est-ce que finalement, le sexe en groupe n’est pas la solution..? En bref, quelle place donner à la sexualité dans une éthique romantique ? Je n’ai pas trouvé de réponse très satisfaisante, mais j’ai décidé que cette histoire d’éthique romantique était plus importante pour moi pour l’instant.

Je ne sais pas vraiment ce que veut dire une éthique romantique. Concrètement, pour moi ça voulait dire : me demander si j’avais bien pris en considération toute la situation, toute la personne, si je ne l’avais pas réduite à quelques traits blessants (comme les red flags) ou à ses plus belles qualités. Evidemment, certains red flags méritent d’être qualifiés ainsi, mais ce concept a été largement abusé et représente parfois une exigence de perfection - une forme d’absolutisme qui se rapproche du totalitarisme. Je crois que l’éthique romantique repose en partie sur le droit à l’erreur. Pour moi, le romantisme a beaucoup été une recherche d’absolu - je n’en veux plus ; je veux être généreuse et qu’on le soit avec moi.

Elle repose aussi sur le compromis. La communication non violente, si à la mode aujourd’hui, qui est pourtant un outil très utile, est souvent mal comprise. Elle repose sur le principe que chacun•e a des besoins et des ressentis et en est responsable. Son excès aujourd’hui est que ses besoins sont parfois présentés comme une exigence (avec un ami, on appelle ça la “dévalorisation du compromis”). Si je suis épuisée et que j’ai besoin de repos, évidemment je peux annuler ma soirée, mais pourquoi pas proposer une alternative (faire une sieste ensemble ?). Il ne s’agit pas de diminuer l’importance de ses besoins ou de ne pas poser ses limites, mais à mon sens le romantisme c’est un peu la joie du compromis.

C’est par ailleurs une des choses, je trouve, qu’on devrait récupérer de l’institution du mariage. L’engagement. J’ai parfois l’impression qu’en voulant s’attaquer à la culture de la monogamie, on a réussi à dévaloriser l’engagement, la constance, la loyauté, qui sont pourtant à la base de mes plus belles amitiés. D’une certaines manière, marions-nous avec nos ami•ex, au sens de promettons-leur d’être là pendant les temps durs comme les temps joyeux, laissons-nous avoir l’intimité de la régularité, de l’ennui, avec nos ami•exs, colocs et amant•exs. Le plus éreintant pour moi de ces dernières années de dating a été le cycle très rapide d’attachement, d’espoirs et de redescente. Alors que finalement, ce que je cherche, c’est des scènes de vie quotidienne, à plusieurs, des siestes, écouter de la musique dans un canapé, apprendre d’un instrument, se faire à manger. Pas un énième verre dans un bar.

En fait, je crois que j’ai envie qu’on se réapproprie ces valeurs qu’on retrouve dans la monogamie et qui sont sécurisantes, et qu’on arrive à les mettre dans un cadre non monogame, à les exiger des autres et de nous-mêmes (...si tout le monde en a envie ?). Je me suis tellement retrouvée à me dire que je serais mieux dans une relation monogame alors que c’est pas vraiment ça que je veux, je veux juste me sentir en sécurité, respectée, dans un cadre de générosité mutuelle qui n’empiète pas sur nos libertés (et je suis convaincue que ce n’est pas trop demander). Je n’ai pas envie d’être dans une relation monogame parce que mes désirs et ce que je fais avec mon corps n’appartiennent qu’à moi, mais je ne veux pas pour autant faire un compromis sur mes besoins de sécurité, ou sur mon idéal de justice entre les êtres.

Peut-être que tout le monde n’a pas envie de sécurité, certes. Je me dis que c’est en partie parce qu’on oppose la sécurité à la liberté, dans la dichotomie classique de la monogamie versus la non monogamie. C’est là que l’amitié entre en jeu : en général, c’est bien dans l’amitié qu’on ressent de la sécurité (on sait que la personne nous apprécie, aime passer du temps avec nous, a priori ne partira pas de notre vie du jour au lendemain) et de la liberté (l’amitié ne pose a priori pas de limites sur ce qu’on peut faire ou non). Revoir toutes nos interactions sous le prisme de la sécurité est très responsabilisant, tant sur nos comportements que sur ceux des autres : ce serait quoi, un plan d’un soir où je me sentirais en sécurité ? Quelles conditions je peux remplir pour me sentir bien, avant, pendant et après ?

C. Spina définit l’amour comme “un sentiment de bien-être dans le ventre, comme un baume de détente, la certitude d’être bien dans une situation. Je pense que toute définition que je pourrais tenter de donner serait liée à un sentiment de bien-être physique en tout cas. Nos corps ne sont pas menacés quand on est en amour” (Les amours révolutionnaires de Costa Spina). Permettons-nous la sécurité, l’absence de menace, permettons-nous le bien-être.

En fait, la vraie révolution romantique queer, c’est bien d’étendre son cercle d’empathie, de considération des êtres, et pas de le restreindre. Cela implique de ne pas rentrer dans une logique de non monogamie centrée sur sa propre utilité. Certaines logiques de non monogamie sont à mon sens presque une perte de lien social vis-à-vis de la monogamie ou de la famille nucléaire, qui se fait a priori dans le compromis et dans l’engagement.

Ma révolution romantique queer, ce serait plutôt de rentrer dans une communauté élargie, d’ami•es et d’amant•es, même d’animaux et de vivant(s), c’est-à-dire une écologie, une prise en compte du milieu, de manière anarchiste et antispéciste. Et notre préoccupation principale à ce sujet devrait bien être notre éthique, notre responsabilité, notre interdépendance, les un•es vis-à-vis des autres. La justice et l’égalité devraient avoir toute leur place dans notre conception du romantisme, et c’est dans ce sens que les hiérarchies devraient être minimisées à tout prix, qu’elles soient entre nos relations ou entre les êtres.

Mot de la fin

Merci à toutes les personnes qui ont relu, commenté, encouragé ce texte, et à toutes les personnes qui ont montré de l’intérêt pour ce texte. Si j’étais seule à l’écriture, c’est évidemment un travail collectif de réflexion, le reflet d’un million de conversations, de frustrations et d’imaginaires joyeux. J’espère qu’il est à la hauteur de tous ces échanges.

N’hésitez pas à me contacter pour des retours, des envies d’aller plus loin, de discuter, de témoigner, des sources à me suggérer… Mon mail : imaginisme@proton.me


Bibliographie

Note : certaines références sont en espagnol et en anglais et ne sont pas traduites. J’ai fait le choix de les inclure malgré une compréhension pas toujours parfaite de l’espagnol, parce que je considère que l’Espagne militante transféministe est en avance sur certains sujets, notamment ceux de responsabilités affective et de non monogamie. Editeur•ices, sautez sur l’occasion, ces livres valent la peine d’être traduits !Butler, J. P. (2023). La force de la non-violence : une obligation éthico-politique (C. Jaquet, Trans.). Pluriel.
Chetcuti, N. (2013). Se dire lesbienne : vie de couple, sexualité, représentation de soi. Payot.
Duportail, J. (2020). L’amour sous algorithme. Librairie générale française.
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[1“Depuis qu’il y a de l’exploitation au travail il y a de la grève. Celle-ci n’est pas à considérer comme un simple arrêt de la production : elle est une affirmation de soi. La grève est l’énoncé de notre irréductibilité à ce qui nous asservit. Car l’individu y affirme sa volonté de décider du sort qui lui est fait - par lui-même.” Pour la grève, A. Brault, S. Le Roulley

[2Système politique et moral autoritaire, arbitraire, violent et dictatorial imposé, qui repose sur la hiérarchie entre les êtres


)