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Julien Didier (première parution : juin 2020)

Mis en ligne le 27 janvier 2022

Thèmes : Antiracisme (29 brochures)
Environnement (49 brochures)

Antiracisme : pour les écologistes, le silence ne doit plus être une option

Introduction

Face à l’indignation généralisée causée par la mort de George Floyd et aux mobilisations importantes ayant lieu aux États-Unis et dans le monde, nous voulons questionner le silence de beaucoup de mouvements écologistes au sujet des questions de racisme et de violences policières. Plus qu’un soutien timide, il est nécessaire selon nous que les mouvements écologistes apprennent à se positionner sur ces questions et à prendre part activement à la lutte contre le racisme, mais sans y voler la place des personnes concernées. Voici pourquoi. Vous avez difficilement pu rater l’information : le 25 mai dernier, George Floyd était assassiné à Minneapolis par un policier le maintenant à terre jusqu’à l’étouffer et le tuer. Ce crime n’est malheureusement qu’un seul cas parmi un longue liste de personnes noires tuées aux États-Unis par la police, après Breonna Taylor [1], Tony McDade [2] , Ahmaud Arbery [3] et bien d’autres avant elles et eux.

Mais celui-ci a été le déclencheur d’une vague d’indignation et de protestation très forte aux États-Unis, où d’énormes manifestations et mouvements de révolte ont lieu dans plus de 300 villes américaines dans les 50 états. Au nom du slogan et du mouvement Black Lives Matter, ces millions de personnes demandent que justice soit faite et que cessent les crimes répétés et impunis contre des personnes noires, qui font face à un risque d’homicide par la police beaucoup plus élevé [4] que le reste de la population.

Alors que de très nombreux mouvements sociaux à travers le monde ont montré leur soutien au mouvement Black Lives Matter, on peut observer un silence assez important dans les mouvements écologistes, peu habitués à parler de violences policières ou de racisme systémique. Pourtant, nous pensons que rester silencieux.se.s face à ces questions n’est plus une option, y compris lorsque notre engagement social se concentre sur les questions écologiques et peut-être surtout pour cette raison.

Derrière un soutien de façade, la difficulté à réellement prendre position

Beaucoup de militant.e.s écologistes se considèrent « progressistes », se
proclament en soutien d’une plus grande égalité et contraires aux idéologies
racistes et suprémacistes. De même, les mouvements écologistes ne sont en
général pas considérés a priori comme étant hostiles à la lutte contre le racisme,
hormis des franges conservatrices ou réactionnaires dont il ne faut pas nier
l’existence et la capacité de nuisance [5] .

Pourtant, il est encore souvent compliqué d’obtenir des prises de position claires
au sein de beaucoup de mouvements et d’organisations écologistes ou
environnementalistes et les personnes qui tentent de faire bouger les lignes font
souvent face à des arguments tels que « ce n’est pas notre priorité principale »,
« ça risque de diviser nos membres », « l’écologie doit être un combat pour tout
le monde », « c’est évident qu’on n’est pas racistes » ou encore « oui c’est
important, mais la réelle urgence c’est le changement climatique ».

Le débat en restera souvent là, surtout quand la question n’est soulevée qu’à
l’occasion d’événements faisant la une de l’actualité, tels que la mort de Georges
Floyd ou des insultes lors d’un festival de musique, puisque, depuis la perception
des personnes qui n’en font pas l’expérience, en-dehors de ces événements
épisodiques, le racisme n’existe pas au jour le jour.

Selon nous, plus qu’un problème de priorité dans l’agenda, il apparait à travers
ces attitudes que nos mouvements sont en fait au mieux ignorants ou au pire mal
à l’aise avec la question du racisme, quand il ne contribuent pas eux-même à
invisibiliser la lutte antiraciste comme lors de l’action « Occupy for Climate »
organisée en dernière minute le même jour que la manifestation nationale
contre le racisme, en mars 2019. On peut aussi y déceler la peur d’offusquer une
partie de nos bases militantes, qui se pense sans doute ouverte d’esprit mais qui
sera vexée lorsqu’on aborde le privilège lié au fait d’être blanc.he [6] ou aura des
difficultés à concevoir l’importance de combats antiracistes actuels, tels que la
dénonciation du racisme derrières des figures folkloriques et carnavalesques, le
démontage de statues glorifiant l’histoire coloniale de la Belgique ou la lutte
contre les violences policières auxquelles sont confrontées les personnes racisées
(c’est-à-dire qui sont victimes de racisme).

L’écologie sans l’antiracisme, un non-sens

En choisissant de ne pas parler de cette question, nous nous tirons pourtant une
balle dans nos pieds écologistes, car nous ne comprenons pas à quel points les
causes écologistes, décoloniales et antiracistes sont liées à leurs racines, pour
trois raisons au moins.

Premièrement, quand nous critiquons les modèles de développement capitalistes
et fondés sur la croissance comme étant les principaux responsables des crises
écologiques, nous oublions trop souvent que le capitalisme n’a pu mener une
telles entreprise de destruction qu’en étant étroitement lié à la colonisation [7] et
l’exploitation de peuples et des territoires hors de l’Europe. Malcolm Ferdinand
rappelle ainsi dans son essai « une écologie décoloniale » [8] à quel point il est
important de comprendre que les racines de la destruction écologique se
trouvent dans le développement d’un « habiter colonial » de la terre, qui réduit
la terre, les femmes et les populations non-blanches à l’état d’objets pour se
permettre de les exploiter. La colonisation a engendré la déforestation des forêts
tropicales, l’exploitation de millions d’êtres humains, le développement de
monocultures intensives et a posé les bases actuelles de la mondialisation. Pour
justifier cette entreprise de domination, il fallait aussi un argument
civilisationnel, et c’est à ce moment que le racisme moderne a été construit
comme un système de valeur permettant de justifier la domination et
l’exploitation des populations réduites en escalavage.

Deuxièmement, par son ambition universaliste, l’écologie (et encore plus les
mouvements de luttes climatiques) se veut une cause qui concerne l’entièreté de
la population, puisque nous serions « tous dans le même bateau » face aux
catastrophes écologiques et climatiques. Cette lecture de la situation se veut
certes altruiste, mais elle occulte le fait que les catastrophes écologiques frappent
toujours plus vite et plus fortement les populations paupérisées et marginalisées,
à l’échelle du monde et au sein de chaque pays ou région. Cela inclut les
femmes, les personnes LGBTQI+, les populations indigènes,...ainsi que les
personnes non-blanches, en particulier noires. Les effets du racisme sont
structurels et multiples et affectent la santé physique, la santé mentale, l’accès
aux études, à un emploi, à un logement décent, et à un espace public non-
menaçant. Tous ces facteurs renforcent très fortement la vulnérabilité des
personnes racisées, qui souffrent avant d’autres de canicules, de pénuries
alimentaires, de la sécheresse ou encore des traumatismes psychiques causés par
ces catastrophes, qui sont renforcés par les traumatismes issus du racisme [9] . Nous
devons donc comprendre que lutter contre les effets destructeurs de futures
catastrophes écologiques passe dès maintenant par la lutte contre la
marginalisation et l’exclusion de groupes sociaux entiers, y compris en Belgique.
Enfin, il est aisé de constater que les mouvements écologistes sont très
majoritairement composés de personnes blanches de classe moyenne et
supérieure. On entend souvent que cette homogénéité sociale serait due au
manque d’intérêt des personnes non-blanches, qui ne partageraient pas la même
conscience écologique (par un argument issu du racisme culturel) ou parce
qu’elles auraient d’autres sujets de préoccupation plus urgents (ce qui serait en
fait déjà complètement légitime). Or, de récentes enquêtes menées aux États-
Unis montrent que les personnes non-blanches se déclarent en général plus
préoccupées par les questions environnementales [10] que les personnes blanches.
En réalité, avoir des difficultés à obtenir un emploi ou un logement décent
n’empêche pas de se soucier de la qualité de l’air qu’on respire, ces questions
peuvent au contraire se renforcer. Si des personnes intéressées par les questions
écologistes ne se retrouvent pas dans nos mouvements, cela signifie que s’y
perpétuent des mécanismes d’exclusion et le fait de ne pas vouloir aborder plus
clairement les questions de racisme y contribue sans doute. Ce faisant, nos mouvements se coupent d’une partie entière de la population et de ses
revendications, maintenant de fait une division bien plus profonde que celle qui
serait causée par une discussion inconfortable sur le racisme dans un
mouvement majoritairement blanc.

Ne pas être raciste ne suffit pas, il faut être antiraciste »

Reste maintenant à savoir comment les mouvements écologistes peuvent se
rendre activement solidaires de la lutte antiraciste et comment le faire de
manière juste, notamment sans reproduire eux-mêmes de dominations qu’ils
cherchent à combattre.

Précisons d’abord de ce dont on parle quand on parle de racisme. La plupart des
personnes le définissent comme l’expression explicite de haine, de rejet ou de
supériorité envers une personne du fait de sa couleur de peau ou de son origine
et c’est souvent la notion qui nous a été enseignée, à l’école par exemple. Dans
cette optique, la solution privilégiée pour lutter contre le racisme est avant tout
d’affirmer l’égalité de toutes les personnes et de rappeler qu’il n’existe pas de
races biologiques et donc qu’il n’y a aucune justification à nous traiter
différemment selon notre origine ou notre couleur de peau. Cette conception
universaliste de l’antiracisme [11] juge nécessaire d’effacer la notion de race pour
mieux la combattre et il est d’ailleurs courant de rencontrer des militant.e.s
« progressistes » qui refusent d’être assigné.e.s à une appartenance raciale
(blanche le plus souvent), qui proclament « ne pas voir les couleurs » ou être des
citoyen.ne.s du monde.

Néanmoins, cette conception est de plus en plus jugée insatisfaisante par les
personnes subissant le racisme, car en proclamant l’égalité (comme un but déjà
atteint) et en effaçant la notion de race, elle en vient à empêcher de nommer le
racisme et favorise le déni des dominations toujours existantes. Elle ne permet
pas non plus d’analyser les questions de racisme sous un angle systémique, c’est-
à-dire en prenant en compte le fait que le racisme ne se limite pas à des actes de
haine ou d’agression individuelles, mais inclut aussi des formes collectives,
culturelles, institutionnelles ou légales de racisme, qui existent toujours malgré
le fait que le racisme soit officiellement condamné par la loi. Par exemple, la faible présence de personnes noires dans les médias, le taux d’emploi plus faible
à diplôme égal ou le taux plus élevé de personnes noires tuées par la police sont
des manifestations du racisme systémique. Ces formes de racisme sont souvent
bien plus complexes à identifier et à combattre, d’autant plus qu’elles peuvent se
perpétuer malgré nos bonnes volontés individuelles.

C’est pourquoi il est nécessaire de renouveler notre conception du racisme et de
l’antiracisme, pour y inclure la conscience que des siècles de racisme
institutionnalisé ne peuvent être effacés d’une seule loi : nous évoluons toujours
dans une société raciste, qui organise une hiérarchie entre les personnes, selon
leurs traits physiques (ainsi que leur nom ou d’autres caractéristiques
reconnaissables) et qui accorde aux personnes perçues comme blanches le statut
de norme supérieure, au contraire des personnes perçues comme non-blanches.
Cette hiérarchie s’exerce aussi entre les personnes non-blanches et place,
partout dans le monde, les personnes noires au plus bas de l’échelle. Si seule une
petite minorité de la population croit encore aujourd’hui au concept de race
biologique, nous devons reconnaitre que la « race sociale » est une réalité
sociologique [12] qui détermine notre société, à travers ses références culturelles,
ses normes de beauté, son organisation économique, son système d’éducation ou
encore son humour.

On comprend alors que, comme le rappelle puissamment Angela Davis, « dans
une société raciste, il ne suffit pas d’être non-raciste, nous devons être
antiraciste ». Ceci nécessite un travail actif de déconstruction de mécanismes
sociaux, culturels, institutionnels et de schémas inconscients en nous. Dans cette
optique, rester silencieux.se.s face aux dominations raciales qui existent dans la
société nous rend de facto complices de ces dominations puisque personne ne
peut être neutre ou hors du jeu dans une société raciste : c’est un système qui
conditionne l’ensemble de la société et qui nous assigne tou.te.s à des places,
dominantes ou dominées.

Prétendre s’extraire seul.e de ce système n’est qu’une illusion réservée aux
personnes qui ne subissent pas le racisme et le chemin commence par le fait de
reconnaître que, en tant que membres du groupe dominant, nous portons
tou.te.s en nous du racisme, puisqu’il est impossible d’évoluer dans une société
en étant imperméables à ses normes. Il s’agit donc d’un chantier qui concerne
l’ensemble de la société et appelle toutes ses composantes à prendre leurs responsabilités, même quand nous estimons déjà « ne pas contribuer au
racisme ». Voici quelques pistes de réflexion qui peuvent guider nos
mouvements dans cette tâche :

• Reconnaître l’existence du racisme systémique et ses effets. En
Belgique, le discours officiel sur les questions de racisme se limite encore
très souvent à une version morale et individuelle, qui élude les effets
systémiques de celui-ci. Nous devons reconnaître que, si l’histoire des
États-Unis est très différente de celle de la Belgique, notre pays a
également sa propre histoire coloniale et de racisme anti-noir.e (ou
négrophobie) [13] entretenu jusqu’à aujourd’hui, qui se caractérise
notamment par un taux de chômage quatre fois plus élevé chez les
personnes afrodescendantes, quand 60% d’entre elles sont diplômées de
l’enseignement supérieur (contre 33% dans l’ensemble de la
population) [14] . Il faut reconnaître également que les violences policières à
l’encontre des personnes noires et arabes existent aussi en Europe. En
témoigne le mouvement « Vérité et Justice pour Adama » [15] en France,
créé suite à la mort d’Adama Traoré lors d’un contrôle policier où il a été
plaqué sur le ventre par trois policiers (la même technique que celle qui a
tué Georges Floyd), ou les mobilisations en Belgique suite à la mort
d’Adil [16] et de Mehdi [17] , deux jeunes garçons belges racisés tués à quelques
mois de distance suite à une collision de leur scooter avec une voiture de
police lors d’un contrôle policier.

• Agir dans nos propres mouvements et balayer devant notre propre
porte, avant de nous féliciter de notre antiracisme à l’extérieur. Comme
déjà écrit, un travail important doit être fait pour identifier et combattre
les freins multiples empêchant des personnes noires (et non-blanches en
général) de se sentir légitimes, comprises et à l’aise dans les mouvements
écologistes. Ceci passe par une réflexion sur nos pratiques, mais aussi sur
nos discours qui abordent très souvent les questions écologiques depuis le
regard des personnes blanches uniquement. Cela passe aussi par le fait d’être conscient.e.s de l’histoire coloniale et raciste des premiers
mouvements environnementaux [18] , pour mieux comprendre en quoi aujourd’hui nous pouvons encore développer une vision coloniale de l’écologie, et par la lutte contre les mouvements réactionnaires et racistes se revendiquant de l’écologie [19]. Le privilège blanc se marque entre autre
par le fait que des personnes blanches qui parlent de racisme seront plus
facilement écoutées par d’autres personnes blanches, ce qui contribue à
invisibiliser la voix des personnes concernées par leur propre lutte. Tout
en donnant la parole tant que possible à des personnes racisées dans nos
mouvements pour lutter contre cette invisibilisation (et pas que pour
parler de racisme), nous avons aussi la responsabilité de soulever ces
questions dans les espaces où il n’y a que des personnes blanches.

• Nous solidariser de mouvements antiracistes en cherchant une
juste place. Beaucoup de mouvements existants en Belgique menés par
des personnes concernées, tels que les mouvements pour les droits des
sans-papiers [20] (privés de droits humains fondamentaux du fait d’une politique migratoire raciste, faut-il le rappeler), les mouvements de lutte
contre les répressions policières [21] , des mouvements visant à mieux faire connaître la mémoire coloniale [22] ou à former au militantisme décolonial [23] peuvent avoir besoin de soutien, d’autant plus qu’ils sont en général très
mal financés (il est très difficile en Belgique pour une organisation en
majorité non-blanche d’obtenir des financements publics), ont un plus
faible accès aux médias et font face à des réactions racistes plus violentes
lors de leurs actions. Néanmoins, nous devons faire attention à nos
réflexes paternalistes ou de « sauveur blanc » [24] et penser à des formes de solidarité qui ne soient pas faites pour nous mettre en avant et voler ainsi
la lutte aux personnes premièrement concernées. Cela signifie entre
autres de vérifier qu’en cas d’actions de solidarité, ou d’alliances entre
plusieurs organisations, les personnes non-blanches disposent bien du
leadership et de la capacité de décision stratégique, étant celles qui seront touchées par les potentiels bénéfices de l’action ou en payer le coût s’il y
a un retour de bâton. Dans un récent post sur les réseaux sociaux, Aïda
Yancy, militante noire antiraciste, queer et féministe, dénonçait le
danger de l’alliance performative [25] en expliquant que les premiers appels
à manifester au nom de Black Lives Matter en Belgique ont été lancés par
des personnes non-noires, éblouies par la visibilité soudaine de cette
cause mais qui, en agissant sans concertation avec les personnes
concernées, invisibilisent les organisations noires impliquées depuis de
nombreuses années sur ces questions et ne mesurent pas le risque que
représente pour les personnes noires une telle manifestation non
autorisée en période de confinement.

• Questionner nos notions souvent simplistes de violence et de non-
violence. La question de la non-violence est assez centrale au sein de
beaucoup de mouvements écologistes, de même qu’au sein de beaucoup
de mouvements antiracistes. Toutefois l’idée de non-violence peut
exprimer des choses très différentes d’une personne à l’autre, d’un
mouvement à l’autre et on a pu voir ces derniers mois des mouvements
écologistes être critiques envers les stratégies utilisées par d’autres
mouvements sociaux, tels que les gilets jaunes ou ici lors des
manifestations aux États-Unis. Comme le note Juliette Rousseau, la non-
violence ne doit jamais s’envisager comme un impératif moral fixe et
détaché des violences systémiques que nous subissons ou dont nous
profitons [26] , selon qu’on fait partie d’un groupe dominé ou dominant.
Ainsi, juger de la violence de mettre le feu à du mobilier urbain, sans
vouloir regarder la violence quotidienne infligée à des personnes pauvres
ou racisées, nous cantonne à une vision de la non-violence au service de
l’ordre social en place, comme nous le rappelle aussi Starhawk [27] . Cette
position est d’autant plus violente, quand nous le faisons au nom de
leaders de luttes antiracistes ou anticoloniales, tels que Rosa Parks ou
Martin Luther King, en ne retenant qu’une lecture simpliste de leurs
propos et en oubliant qu’iels étaient actif.ve.s dans des mouvements plus
larges, qui développaient différentes stratégies de lutte. Le discours
théorique binaire sur violence et non-violence doit donc laisser la place à
des discussions ouvertes sur les différentes stratégies, leurs risques et
opportunités, en gardant toujours à la conscience que la répression
policière et judiciaire sera toujours plus dure envers les personnes
racisées, ce qui nécessite de leur donner une voix prépondérante dans ces
discussions.

• Questionner la police, dans son fonctionnement, mais aussi dans
son rôle. Comme le révèle l’assassinat de Georges Floyd et bien d’autres
avant lui et après lui, les violences policières sont au cœur de la
problématique du racisme. Les violences policières ne peuvent être
résumées à des actes individuels de dérapages commis par quelques
« pommes pourries » comme on l’entend trop souvent. Si ces violences
n’étaient le fait que de quelques individus isolés, elles auraient été
condamnées et stoppées depuis longtemps et ces actes ne peuvent être
commis à répétition que parce qu’il y a une impunité et un silence de la
part des collègues, de la hiérarchie et de la société. Nous devons donc
interpeller l’institution policière dans son ensemble, ainsi que les
autorités politiques qui la dirigent, pour entamer un travail de
déconstruction du racisme au sein de la police (qui s’exerce d’ailleurs
aussi envers les personnes racisées y travaillant). Néanmoins, cette
réflexion sera toujours insuffisante si nous n’y incluons pas également
une réflexion plus fondamentale sur les rôles et outils de la police.
Comme le démontrent magistralement Assa Traoré et Angela Davis [28] , la
police est fondamentalement construite comme une organe répressif au
service d’un système de justice carcéral, qui reproduira toujours des
dominations d’ordre raciales ou sociales. Angela Davis estime que « ce
dont il s’agit, c’est de penser l’abolition de la police en tant que mode de
sécurité », ce qui nous oblige à penser des modes de sécurité non
militarisés qui nous protègent réellement tou.te.s, dans une perspective
antiraciste, mais aussi féministe et anticapitaliste.

• Explorer les croisements féconds entre analyses antiracistes,
décoloniales et écologistes et reconnaître la profonde imbrication de
ces questions permet d’ouvrir à des champ fertile d’analyses et à de
nouvelles perspectives de lutte. C’est ce que fait le mouvement de justice
environnementale, créé à la fin des années 80 aux États-Unis, qui met à
jour un racisme environnemental en montrant que les communautés
non-blanches sont plus exposées à des environnements pollués ou
toxiques et voient leurs revendications à un environnement sain moins
entendues que les communautés blanches. Malcolm Ferdinand [29] quant à
lui propose de penser de manière commune les luttes écologistes et les
luttes décoloniales, pour penser la « double fracture » environnementale
et coloniale. Il nous invite à envisager des manières de « faire-monde »
entre « celles et ceux qui, humains ou non-humains, trouveront des
formes de vie et d’action qui rassemblent, contre toute éthique coloniale
ou esclavagiste ». Ces analyses sont encore trop peu connues et diffusées
dans l’espace francophone et il est nécessaire de soutenir plus de
recherches dans ce domaine, en étant à nouveau attentif.ve.s à ce qu’elles
ne soient pas menées que par des personnes blanches.
Ce ne sont ici que des premières pistes d’action, qui impliquent pourtant déjà
beaucoup de travail et de questionnements. Tant d’autres choses méritent d’être
écrites et nos mouvements majoritairement blancs ont un énorme déficit de
connaissance et de pratique en ce qui concerne les questions antiracistes ainsi
que sur les croisements entre écologie et questions raciales, ce qui doit nous
encourager à continuer à nous documenter et nous questionner, surtout quand
nous ne subissons pas directement le racisme. N’oublions pas à ce sujet qu’avoir
le choix de nous éduquer sur les questions de racisme est en réalité un privilège,
face à toutes les personnes qui n’ont pas eu le choix de l’apprendre à travers
leurs corps et les violences physiques et mentales subies depuis leur naissance.
Faisons-en donc bon usage.

Pour continuer la réflexion :

  • « The climate movement’s silence. On insidious anti-blackness in climate
    activism, and the rise of Climate Chads. » [30] écrit par Emily Atkin pour
    Heated (l’idée de cette publication et plusieurs des arguments développés
    ont été inspirés par cet article écrit en anglais)
  • « Écologie politique et décolonisation : une alliance primordiale » [31] écrit
    par Kalvin Soiresse Njal pour Etopia.
  • « Une écologie décoloniale » [32] écrit par Malcolm Ferdinand, aux éditions
    Seuil (une interview de l’auteur est écoutable dans le podcast
    Afrotopiques [33] )
  • « La nature est un champ de bataille »
     [34] écrit par Razming Keucheyan, aux
    éditions Zones (un des seuls ouvrages en français traitant principalement
    de la question du racisme environnemental et de la justice
    environnementale, mis en ligne gratuitement ici [35] )
  • « Les allié.e.s de la lutte antiraciste » [36] , étude écrite par Betel Mabille pour
    BePax
  • « L’antiracisme commence avec la déconstruction du privilège blanc »
     [37] ,
    écrit par Amandine Gay dans Slate.fr
  • « Être blanc.he, le confort de l’ignorance » [38] , étude écrite par Nicolas
    Rousseau pour BePax
  • « Put your money where your mouth is » [39] , une liste reprenant des
    organisations et activistes luttant en Belgique contre le racisme, la
    négrophobie et le (néo-)colonialisme, qui ont besoin de soutien financier.
    Ces organisations sont toutes composées principalement de personnes
    concernées par ces questions.
  • « Angela Davis et Assa Traoré, regards croisés » [40] , interview parue dans
    Ballast
  • « Pour une rupture politique avec le système policier » [41], écrit par Fatima
    Ouassak pour Mediapart
  • « The answer to police violence is not ‘reform’. It’s defunding. Here’s
    why » [42] , article écrit par Alex Vitale paru dans The Guardian (anglais)
  • « Écolos, antiracistes, féministes... Nous devons nous lier ensemble contre
    le système » [43] , interview de Juliette Rousseau pour Reporterre
  • Le podcast « kiffe ta race » [44] qui aborde de nombreux thèmes liés au
    racisme, avec notamment un épisode sur l’héritage colonial belge [45] et un
    épisode sur les violences policières [46] .

Publications de Mycelium
Ce texte est publié par Mycelium (mycelium.cc ) dans le cadre de ses missions
d’animation de réflexion et de débats au sein des mouvements écologistes et
sociaux belges francophones. A travers ces publications, écrites par des
personnes directement ou indirectement actives au sein du projet Mycelium,
nous cherchons à favoriser un débat d’idées ouvert, pluriel et constructeur, au
service des mouvements avec lesquels nous travaillons. Ces publications
reflètent les points de vue subjectifs et situés de leurs auteur.rice.s et ne
prétendent pas à apporter de réponses uniques et fermées aux questions que
nous ouvrons. Ce texte est en licence creative commons CC-BY-ND.

[11https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-21-ete-2019/dossier-le-
racisme/article/l-antiracisme-et-la-race-colorblindness-et-privilege-blanc


)

Mycelium – Juin 2020

Julien Didier (il) est membre du cercle cœur de Mycelium et fait aussi partie du collectif organisateur du Climate Justice Camp Belgium.

Remerciements :

Cet article a bénéficié des commentaires de Bénédicte Allaert, Betel Mabille et Marc Decitre. Merci à elles et lui pour leur relecture attentive et leurs remarques très pertinentes.