BROCHURES
Anonyme (première parution : 27 mars 2025)
Mis en ligne le 10 octobre 2026
Thèmes :
Antipsychiatrie
(31 brochures)
Critiques de l’âgisme, de l’adultisme et de l’éducation
(39 brochures)
Féminisme, (questions de) genre
(151 brochures)
Sexualités, relations affectives
(60 brochures)
Violences patriarcales, autodéfense queer & féministe
(49 brochures)
Oiseaux & Crocodiles - culture et politique de l’inceste
Ce zine a pour but de politiser l’inceste, et de sortir des rhétoriques moralistes qui n’ont jamais réglé le problème.
Sommaire :
- « Ah, et qu’est-ce qu’on fait des pédophiles » (ou pourquoi cette question me saoule)
- La pédophilie n’existe pas
- Est-ce que la pédophilie est une "orientation sexuelle", "un crime", une "déviance" ?
- Est-ce qu’avoir des pensées intrusives, des rêves, des cauchemars,
des flashback voir des fantasmes mettant en scène des actes
sexuels impliquant des enfants relève de la pédophilie ? - C’est quoi, à la fin, cette histoire de tabou ?
- L’inceste est-il une affaire de famille ?
- Les enfants peuvent-ils être pédophiles ?
- Toucher, c’est moins pire que violer ?
- La banalisation et la dramatisation
- Sources et ressources
PS : il a été édité par un camarade qui s’est mis en retraite militante avant de pouvoir publier une 2ème version plus poussée. Libre à vous de l’écrire ;)
- lire le texte sur le site
- télécharger la brochure mise en page : Oiseaux & Crocodiles - version cahier - PDF (9.3 Mio) - 16 planches A4 à imprimer en recto-verso bord-court.
- télécharger la brochure mise en page : Oiseaux & Crocodiles - version page-par-page - PDF (1.2 Mio) - 32 pages A5 à consulter sur écran ou à imprimer au format livret.
- version papier diffusée par Infokiosque fantôme (partout)
Intro
Ça commence par une soirée, un évènement politique, une
rencontre quelconque. Je raconte ma vie :
« Je suis militant anticarcéral, ça veut dire qu'on lutte pour l'abolition des flics, de l'institution judiciaire, et de la taule. Et qu"on cherche à
développer des alternatives dans des approches communautaires, qui sont transformatrices et non punitives. »
Ca ne manque jamais. Il, elle, iel, va me répondre, droit dans
les yeux :
« Ah, et qu'est-ce qu'on fait pour les pédophiles ? »
Il va ensuite falloir argumenter sans imploser ou exploser.
Je suis fatigué de cette hypocrisie. Le but de ce texte est de le
refiler à toutes les personnes qui seraient intéressées
d’entendre mon avis sur la pédophilie et l’inceste en tant que
militant.anticarcéral qui a vécu des violences sexuelles dans
l’enfance. Pour que je n’ai plus jamais à le faire au moment où
on me l’impose.
Je ne suis expert en rien, ni chercheur, ni historien, ni anthropologue, encore moins sur ces sujets en particulier. Mon but n’est pas d’informer en recopiant des statistiques, mais de politiser les questions de pédophilie et d’inceste (mais vous pouvez trouver toutes ces informations dans les sources à la fin).
Avertissement
En raison des conséquences traumatiques des violences sexuelles, la lecture de ce texte peut potentiellement déclencher tout un tas de symptomes du désagréable au franchement grave, voire provoquer des décompensation psys.
Ne le lisez que si vous sentez que c’est le bons moments et assurez vous d’avoir des ressources pour vous aider autours de vous.
Plusse ces ressources sont variées et de qualité
(ami.es ; soignant.es qui font leur taf ; aide
matérielle si besoin ; lieux et activités dans lesquels
vous pouvez vous réfugier ; travailler à avoir une
vie qui a du sens ; blablabla) plusse c’est le mieux.
Si vous êtes largué.es mais que vous voulez lire
quand même, y’a aussi des ressources écrites et en ligne à la fin.
« Ah, et qu’est-ce qu’on fait des pédophiles » (ou pourquoi cette question me saoule)
Je me demande souvent si c’est une interrogation sincère. J’ai
longtemps interprété cette phrase, venant d’inconnu.es,
comme au choix : un coup de baton narquois dans les côtes ;
de la simple maltraitance ; du je-m’en-foutisme absolu ; de la
naïveté totale ; de la provocation.
Une chose est sûre, ça ne relève jamais de l’inquiètude réelle.
Ce n’est pas une question qui appelle à la recherche de
solution. Et surtout, ça n’a aucune trace d’empathie. Ni pour
les enfants qui subissent ces violences. Ni pour les adultes que
nous sommes devenus.
Il y aurait une personne sur dix qui aurait subi des violences
sexuelles avant sa majorité.
Si on prend en compte la variété de ces agressions, par
exemple : conversations explicites, faire voir des contenus
pornographiques, blagues ou remarques sexualisantes,
exhibitionnisme/voyeurisme, attouchements, viols...
Si on prend en compte la varité des mécanismes qui les
entourent : silenciation, manipulation, chantage, abus de
pouvoir, contrainte, inversion des responsabilités, insultes,
coups...
Si on prend en compte la variété des lieux dans lesquelles
elles sont susceptibles de se produire : famille, école, clubs
sportifs et autres, lieux de culte, couple, dans la rue ou
n’importe où...
Si on prend en compte tout ça, on peut se dire qu’on a
probablement soi-même subi des violences de cet ordre, ou
alors nos potes, ou alors des gens qu’on croise, avec qui on
travaille. Plein. Tout un tas de gens.
Peut-être qu’on a même été témoins. Plusieurs fois. Peut-être qu’on ne s’en est pas rendu.e compte. Peut-être qu’on a rien dit. Ou alors qu’on a dit et que...
... ce que j’essaye d’expliquer, c’est qu’en me posant la
question "Ah, et qu'est-ce qu'on fait des pédophiles ?", alors que je viens de me présenter comme militant anticarcéral, on ne se pose pas la question de savoir si je m’en suis coltiné. Des
pédophiles. Alors que la probabilité que ce soit le cas est
élevée. Il est sous entendu que mon engagement politique est
idéaliste. Qu’il ne prendrait pas en compte le plus grave. Il me
semble même parfois qu’on teste ma moralité : dans les cas
les plus graves, est-ce que je serai prêt à défendre des
monstres ?
Demander "Ah, mais qu’est-ce qu’on fait des pédophiles ?" est
toujours une manière de se laver les mains. De faire comme si
le problème se situait ailleurs. Chez les autres. De se faire
valoir en montrant qu’on trouve ça horrible. Qu’il y a des
monstres. Et qu’on en est pas, nous.
C’est une déresponsabilisation individuelle et collective bien
pratique.
C’est nier le poids des structures patriarcales, de la
domination des adultes sur les enfants. C’est nier la culture du
viol et de l’inceste.
La pédophilie n’existe pas
Evacuons les définitions juridiques. Je ne vais pas donner de
définition de la pédophilie, ni de l’inceste. Mais on peut se
poser quelques questions pour en cerner les contours, et
tenter des pistes de reflexion :
Est-ce que la pédophilie est une "orientation sexuelle", "un crime", une "déviance" ?
C’est provocateur mais pas anodin. L’idée de l’orientation
sexuelle a été portée dans les années 70, y compris à gauche.
Elle crée un parallélisme avec l’homosexualité en naturalisant
l’orientation sexuelle. On naitrait pédé. On naitrait hétéro. On
naitrait pédophile. Ces discours ont été dévastateurs dans la
banalisation des violences sexuelles diffusées partout, dans
tous types de média. Cette période a nourri un imaginaire
d’enfants consentants, et de désirs pédophiles naturels, innés
et souhaitables.
En créant un parallélisme entre orientation homosexuelle et
orientation pédophile, le baton pour se faire battre est tendu
aux réactionnaires qui pourront facilement stigmatiser les
pratiques homosexuelles. Si il existe des orientations
sexuelles, alors l’homosexualité et la pédophilie sont des
déviances au même titre, et les deux doivent être combattues
et éradiquées.
Le concept d’orientation sexuelle a été complètement absorbé
par les cultures LGBT+, au détriment d’une lecture politique
de ces questions. C’est un abandon des luttes révolutionnaires
pour se ranger du côté de l’acceptabilité, du patriarcat, de la
famille traditionelle, de l’essentialisation des sexualités.
On pourrait se dire que depuis, les choses ont changé. Il est
vrai que l’inceste et la pédophilie ne sont plus défendables de
la même manière. Ces actes ont été "re-diabolisés", ou du
moins on aimerait le penser. Pourtant, l’hypothèse de
l’orientation sexuelle pédophile n’a pas disparue, elle est
même courante. Le truc, c’est qu’elle a plusieurs noms. Elle
peut prendre la forme de l’hypothèse biomédicale (la
pédophilie est une maladie, qu’on a de naissance ou qu’on
attrappe, et il faut la soigner avec des médicaments ou de la
thérapie). Elle peut aussi prendre la forme de la criminalité ou
de la moralité (la pédophilie est un crime, une faute
personnelle, et la personne doit en payer le prix par de la
prison et des amendes, ce qui lui fera comprendre que ce
qu’elle a fait est très mal).
Renvoyer à la déviance, à la folie, est quelque chose
d’intéressant à analyser. La pédophilie dans l’ensemble de ses
mécanismes produit de la folie. Etre agressé sexuellement par
un adulte (qu’on nous présente toujours comme soit "de
confiance" soit comme "un inconnu à qui il ne faut pas
parler") à des conséquences importantes sur la psyché des
enfants...
et des adultes qu’iels vont devenir.
Ces conséquences vont souvent
amener ces personnes à être
psychiatrisées et médicalisées au cours
de leur vie, parfois
sans que cette cause ne soit évoquée. Ni même consciente. Si
les pédophiles existent, et que leur cas relève de la déviance,
de la maladie ou de la psychiatrie, on les met donc dans le
même sac pathologique que les victimes et les anciennes
victimes, dans un effet miroir étrange.
L’angle de la criminalité et de la moralité peut être lu avec la
même grille d’analyse que n’importe quelle thématique
anticarcérale. En cas de violences sexuelles, pédophiles ou
non, ce n’est pas la victime qui va être pris en compte en
premier lieu dans ses besoin. Le premier réflexe n’est pas de
lui venir en aide, ni même de la mettre en sécurité. Ce qui se
passe réellement, c’est que la dénonciation est difficile, la
version de la victime sera mise en doute tantis qu’on
s’empressera de recueillir la version de l’agresseur, les proches
prennent partie et s’entre-déchirent, la sanction (si elle existe)
n’est satisfaisante pour personne. Et les violences ont toutes
les chances de se reproduire, puisqu’elles n’ont pas été
éradiquées à leur source. La responsabilité des proches ne
sera pas mise en jeu, ni celle de la structure familiale (ou
scolaire, ou religieuse, ou...).
Le traitement pénal de la
pédophilie est une fumisterie.
(ce qui ne veut pas dire que vous ne devez pas porter plainte)
(si c’est ce que vous souhaitez)
Comment penser les choses autrement ? On peut par exemple
faire le choix de plutôt considérer l’hétérosexualité comme
une structure sociale et un rapport de pouvoir patriarcal, en y
associant d’autres concepts (celui de "père de famille", celui
de famille nucléaire, celui de couple, celui d’autorité parentale,
celui d’exploitation du travail domestique/sexuel/reproductif/
émotionnel, celui de viol conjugal...).
De ce point de vue là, un couple homosexuel peut tout à fait
reproduire des mécanismes issus des structures de
l’hétérosexualité. Ca permet de mieux comprendre le cadre
qui rend possible la pédophilie, en la recentrant sur son
incarnation réelle : l’inceste, comme manifestation des rapport
de domination au sein de la famille.
Est-ce qu’avoir des pensées intrusives, des rêves, descauchemars, des flashback voir des fantasmes mettanten scène des actes sexuels impliquant des enfants relève de la pédophilie ?
C’est encore très provocateur. Et c’est fait exprès. Dans la continuité d’un mythe de la pédophilie, il est assez confortable de penser qu’il y aurait des Pédophiles, des personnes qui fantasmeraient sur des enfants (tandis que le reste du monde disposerait d’un espace mental totalement sain).
Dans la même logique, les personnes qui vivent ces experiences (pensées intrusives, rêves, flashback...) ne pourront que se sentir extrement coupables de ne pas être en capacité de les repousser. Elles en sont en quelque sortes rendues responsables. Pourtant, on ne contrôle pas ses pensées : tout au plus peut-on avoir un recul critique dessus.
Effectivement, la plupart des personnes qui ont vécu des agressions sexuelles enfant vont connaitre ce genre de choses. C’est déjà épuisant en soi. Ce qu’il l’est encore plus, c’est de croire que cela signifie qu’on a la pédophilie en soi, et que ces manifestations prédisent que l’on pourrait passer à l’acte.
La peur panique à l’idée
de se retrouver en
présence d’enfant, ou
pire, en responsabilité
vis à vis d’elleux, de
crainte d’être un danger
pour elleux, est un
phénomène récurrent
chez les anciennes
victimes.
Attention quand même : dans les procès, les
matraitances y compris sexuelles, sont souvent
invoquées par la défense des personnes
accusées. Le but est de dédouaner la personne
de la responsabilité de ses actes. En tant que
féministe, il m’est impossible de ne pas croire
quelqu’un.e qui affirme avoir subit des
agressions sexuelles, quand bien même iel en
aurait ellui-même produit. Mais la théorie du
cycle de la violence ne sert ici qu’à masquer le
choix que chacun.e doit faire à un moment
donné :
Soit on valide les rapports de domination. On accepte de
s’en servir au détriment des autres. On incorpore
l’idéologie dominante et on participe à la répendre.
Soit on s’oppose à ces rapports de domination. On refuse
d’en tirer profit. On décide de les identifier et de les
nommer, on réfléchit à d’autres modes de relations.
Soit on fait le choix d’agresser des enfants, soit on
ne le fait pas.
Une fois que c’est clair pour tout le monde, on peut
commencer à s’interroger sur la culture de l’inceste que
nous partageons toustes.
Est-ce que vous aimez des chansons qui valorisent
l’inceste ? Gainsbourg ? Où plutôt, ses chansons vous ont
écoeuré. ? Vous avez essayez d’en parler ? Qu’est-ce
qu’on vous a répondu ?
Combien de livre et de films, parmi les plus reconnus, les
plus cités, parlent de relation de pouvoir érotisés entre
des hommes et des filles plus jeunes/plus fragiles/plus
soumises ? Connaissez-vous des couples où la différence
d’âge, de ressources, de position sociale, est importante ?
Comment sont-elles perçue par votre entourage ? Qui
s’interroge ? Qui s’en fout ?
Si vous consommez du porno, vous avez déjà constaté
l’omniprésence de contenu,s à connotation incestueuse
ou pédophile (il n’est pas nécessaire que des enfants
soient réellement présents, mais la pédophilie et l’inceste
peuvent être suggérées par la jeunesse des actrices, par
l’épilation intégrale, par les expressions et les attitudes,
par le titre des vidéos, par le style de dessin dans le cas
des hentai...) ? Ou mettant en scène de la violence, de la
contrainte, de l’objectification ? Est-ce que vous évitez ces
contenus, ou est-ce qu’ils vous attirent ?
Avez vous déjà subi, été témoin, ou formulé vous même
des remarques sexualisantes à des enfants ou des
adolescent.es ? A quel âge c’est arrivé ? Est-ce que ces
remarques ont été remises en question, critiquées ?
Quelles ont été leur impact sur vous, sur les personnes qui
en étaient la cible ?
La majorité sexuelle avant la majorité civile ça vous
interroge ?
Est-ce que vous croyez que les enfants doivent obéir à leur
parents ? Aux adultes ? Pourquoi ?
Quels sont les droits qu’on accorde aux parents, et aux
adultes en général, vis-à-vis du corps des enfants ? Est-ce
que les chirurgies de réassignation sexuelle sur les enfants
intersexes vous paraissent légitimes ? Comment réagissez-
vous quand vous voyez ou soupçonnez des maltraitances
envers un enfant ? Est-ce que vous en parlez ? Quelles
sont les réactions ?
Ca vous parait normal qu’à chaque polémique
islamophobe sur le voile, le burkini ou l’abaya, des
hommes s’impliquent autant dans leur obsession de
déshabiller des femmes et des gamines ?
La liste des ces questions n’est pas du tout exhaustive. Elle
n’a pas pour objectif le relativisme ("au fond, on est toustes un peupédophiles"), ni la minimisation des agressions. J’essaye juste de montrer que, qu’on ait vécu soi-même des violences sexuelles pendant l’enfance, ou non, nous sommes toustes à minima témoins de manifestations de la culture de l’inceste. Nous sommes également toustes susceptibles d’y participer, alors même que nous n’avons agressé personne.
C’est quoi, à la fin, cette histoire de tabou ?
Tabou est le mot qui est associé presque
automatiquement à l’inceste. L’anthropologie
traditionnelle place l’interdit de l’inceste comme passage
de l’humain à l’état de culture. L’économie des relations
sexuelles tournée vers l’extérieur du groupe est censée
représenter l’échange primaire des ressources et la
possibilité de faire société.
Il existe pourtant un vaste champs critique et féministe de
l’anthropologie qui conteste cette théorie depuis sa
formulation, mais il a été effacé et oublié. Cette
anthropologie critique nous apprend que le tabou n’est
pas la pratique de l’inceste (puisqu’elle est universelle,
omniprésente), mais le fait d’en parler.
Cette approche est cependant plus complexe, car en
parler, tout le monde le fait. Que ce soit sur le mode de la
romantisation ou de la monstruosité, l’inceste est sans
cesse présent dans tous les médias, tous les discours. De
très nombreuses personnes ont dit l’inceste qu’elles
avaient subi, que des proches ont subi (il y a une liste dans
les sources).
Les enfants parlent, d’une manière ou d’une autre. Les
signes de traumatismes sexuels sont détectables la
plupart du temps.
Le problème est plutôt de savoir qui est là pour écouter.
Nous évoluons dans des structures sociales ou certaines
personnes seront davantages entendues que d’autres. On
privilégie le point de vue des hommes par rapport à celui
des femmes. Des blanc.hes par rapport à celui des
racisé.es. Des riches par rapport à celui des pauvres. Des
adultes par rapport à celui des enfants.
Admettons maintenant que les enfants parlent, et que
quelqu’un.e écoute. Reste encore à les croire. La parole
des enfants est sans doute celle dont on doute le plus. Il y
a méfiance et inversion concernant la parole des enfants,
lesquels sont perçus comme menteurs, trompeurs ou
trompés, manipulateurs ou manipulés.
Devenir adulte ne garanti pas de sortir des processus de
silenciation. La silenciation ne peut être comprise que si
on admet que les violences sexuelles sur les enfants
puissent exister de manière "pure", sans autres violences,
sans autres dysfonctionnement dans la relation.
Le silence sera réactualisé à chaque fois que les
mécanismes de l’inceste seront réactualisé.
La silenciation opère dans la complaisance de la société,
dans son déni. Mais aussi dans les réponses punitives et
carcérales, car la crainte de briser le groupe social impliqué et de porter préjudice à l’agresseur est central
dans le silence des victimes. C’est rendu possible par la
priorité qui est donnée à la protection de l’institution
(famille, collectif, entreprise, école, église...).
Chaque fois qu’une parole sur l’inceste se libère et que la
réaction en face est une explosion de colère, de dégoût,
les sentiments de la personne qui témoignent sont
balayés par ceux de la personne qui reçoit, et la renvoient
au silence.
L’inceste est-il une affaire de famille ?
Les expert.es médiatiques (souvent des
hommes) qui vont être invités à
expliquer ce qu’est l’inceste passent en
en général beaucoup de temps sur les liens de parentés et
le cadre légal des unions dans différentes cultures. Il y a
une sorte de confusion entre inceste et consanguinité, si
l’on peut dire. Ainsi, il y aurait inceste en fonction de la
proximité relative entre deux personnes dans l’arbre
généalogique.
Pourtant, l’inceste n’est "une affaire de famille" que dans
la mesure où la famille nucléaire est une unité centrale
dans nos sociétés.
Une famille est un huis-clos, circonscrit à un lieu (le
logement), dans lequel les enfants ont une place
subordonnée, puisque légalement, si le père n’a plus
aujourd’hui le droit de vie ou de mort sur sa femme et ses
enfants, il n’en reste pas moins détenteurs de l’autorité
parentale qui ouvre tout un tas de droits sur les autres
membres de la famille. Cette domination potentielle des
parents sur leur enfants est également symbolique
(l’imaginaire des droits des parents sur leurs enfants
dépasse le simple cadre légal).
La famille est considérée comme lieu d’amour et de
protection par défaut. On ne s’imagine jamais qu’elle
puisse ne pas aimer, ou aimer mal. Alors que c’est là où se
produisent la majorité des violences. Ces violences ne se
comprennent que dans l’articulation entre le pouvoir de
domination des un.es sur les autres au sein de la
hiérarchie familiale / sociale, et les rapports d’amour et de
dépendance essentiels aux enfants pour leur construction.
Vu comme ça, on peut se dire que n’importe quelle relation à connotation érotique, amoureuse ou sexuelle entre un.e enfant et une personne que l’enfant va considérer comme un.e mentor, un.e parent.e, une référent.e, un.e prof... à une dimension incestueuse.
C’est le sens qu’on des témoignages comme celui d’Adele
Haenel lorsqu’elle parle des viols imposés par le
réalisateur Christophe Ruggia alors qu’elle avait 13 ans :
ce n’était pas son père, ce n’était pas une membre de sa
famille. Mais elle l’admirait, et il avait, de fait, du pouvoir
et une influence sur elle par son seul statut social.
L’inceste est impossible à comprendre si on ne prend pas
en compte la dimension d’amour, de reconnaissance,
d’admiration, de loyauté, de dépendance, de confiance,
de la part de la victime envers son agresseur.
L’inceste est impossible à comprendre si l’on est pas
capable de voir que la plupart des groupes sociaux
auxquels nous appartenont ont une structure
hiérarchique et patriarcale qui autorise les un.es à
exploiter les autres.
Cette lecture peut aussi s’appliquer a des violences
sexuelles qui n’impliquent pas directement d’enfant. Si on
considère l’inceste comme une rapport de domination
sexuel patriarcal, la place à laquelle la personne violentée
est réduite (souvent femmes ou minorités de genre,
handicapés, racisé.es...), même lorsqu’elle est adulte, est
celle d’un enfant. D’un.e mineure, sur laquelle on peut
s’arroger des droits. Les mécanismes et cadres qui
permettent ces violences sont semblables.
Les enfants peuvent-ils être pédophiles ?
Celle là est particulièrement douloureuse. Et
probablement inaudible pour certain.es. Pourtant,
beaucoup de violences sexuelles ont lieu entre enfants, et
sont imposées par un.e ainé.e sur le plus jeune. Ce fait
n’est pas révélateur de la perversité de l’ainé.e, mais des
dysfonctionnement de son environnement. L’abus de
pouvoir sexuel envers d’autres enfants plus jeunes relève
de la reproduction des rapports hiérarchique érotisés
produits par des adultes référents dans l’entourage.
L’ainé.e n’a pas forcément besoin d’avoir été victime
d’inceste. Simplement d’en avoir été témoin, ou d’avoir
intégré que, ici, les un.es ont le droit d’utiliser les autres, y
compris de cette manière là. Ce n’est donc que le
révélateur d’un fonctionnement latent au sein de la
famille (au sens large).
Par exemple, il peut s’agir d’un fonctionnement où les plus
grands parlent de sexualité devant les plus jeunes comme
si iels parlaient à des pairs (les ainé.es vont regarder des
contenus pornographiques en présence des plus jeunes).
Il peut aussi s’agir d’un environnement où l’intimité de
chacun.e n’est pas respectée ; où imposer sa nudité est
naturel, ou entrer dans la chambre ou dans la salle de bain
lorsque les autres y sont est rendu acceptable.
L’impensé des agressions entre enfants repose sur les
préjugés que nous avons sur les elleux :
– Iels seraient par nature innocents, ce qui nous empêche
de les penser comme victimes autant que comme
agresseurs (dans les deux cas, parler de ce sujet est jugé
comme pervers, et enfants victimes comme agresseurs
seront aussi considérés avant tout comme pervers)
– Iels seraient irrationnels, incapable de savoir ce qui est
bon pour elleux, et n’auraient pas les capacités pour
porter leurs propres intérêts politiques.
– Iels sont considérés, de manière contradictoire, à la fois
comme des sauvages à civiliser, à la fois comme des êtres
inaptes à la violence.
Il est dangereux de faire des agressions produites pas des
enfants sur d’autres enfant un angle mort des réflexions
sur l’inceste, en particulier parce que lorsqu’un enfant
agresse, il est probable qu’iel soit lui même en danger.
Toucher, c’est moins pire que violer ?
Cette partie est sans doute la plus insupportable à écrire.
Elle sera donc la plus courte possible. Plusieurs féministes
ont théorisé la manière dont la hiérarchisation légale des
atteintes sexuelle est patriarcale et centrée sur la
personne qui produit l’agression (et non sur celle qui la
reçoit).
Dans cette hiérarchisation, proposer ou insinuer est moins
grave que faire. Se faire toucher est moins grave que de
toucher. Les attouchements sont moins grave que les
viols. La fellation est moins grave que la pénétration
vaginale, elle même moins grave que la sodomie, etc.
Bien sûr, je ne cherche pas à dire que certains actes (ainsi
que leur répétition, et les autres violences physiques ou
psychologiques associées) n’ont pas des conséquences
plus graves que d’autres sur les personnes qui les
subissent. Statistiquement. Mais une personne qui a vécu
l’inceste se demandera toujours si tout ça était
suffisament que ça mérite qu’on en parle. Alors que ça
mérité toujours qu’on en parle.
On ne se demande donc pas ce qui est réellement
important du point de vue d’un enfant agressé
sexuellement. Je ne suis pas dans la tête d’un.e autre,
donc je ne peux que dire ce qui était important pour moi :
Ne pas me sentir en sécurité dans ma maison. Etre mis en
position de responsabilité des actes et des émotions des
adultes autour de moi. Ne pas faire confiance aux adultes
autour de moi en cas de problème. Ne pas être cru quand
j’ai tenté de parler de violences dans la famille, et à
l’école, ou de la part de médecins. Avoir été entretenu
dans l’idée que j’étais "mature", "en avance pour mon
âge". Avoir constaté l’incapacité des adultes autour de moi
à s’occuper de mes besoins élémentaires. Avoir constaté
leur incapacité à me protéger. La négligence.
L’acte en lui-même a eu finalement assez peu d’importance. Ce n’était pas sa gravité légale ou morale qui a determiné les conséquences que ça a eu sur moi. Par contre, ça a determiné mon incapacité à l’identifier comme agression sexuelle et inceste.
Tout ça pour dire que la pédophilie n’existe pas. Si elle
existe, c’est à la marge. L’inceste lui, est bien réel. Réduire
la question de l’inceste à une question de monstres ne
permet pas du tout de sortir de la culture de l’inceste, et
encore moins de protéger les enfants. Se demander "ce
qu’on fait des pédophiles" revient comme d’habitude à se
concentrer sur l’acte et l’agresseur, pas sur les besoins des
victimes et sur les conditions qui ont rendu ça possible.
La banalisation et la dramatisation
Ecarter un violeur d’enfant d’une famille ne réglera pas le
problème de l’inceste dans cette famille. Et encore moins
le problème de l’inceste dans sa globalité.
Il y aurait milles choses supplémentaires à dire sur le sujet.
De quoi parler pendant des heures, des jours. De quoi
écrire des milliers et des milliers de page. Mais ce texte
n’ira pas beaucoup plus loin que ça.
Un dernier mort sur la banalisation et la dramatisation.
L’inceste est banalisé, car il est autour de nous et
personne ne le voit. L’inceste est dramatisé, car on fait
semblant de ne pas le voir, et quand on est contraint de le
voir, les réactions sont d’une telle intensité qu’elles
feraient taire n’importe qui. L’inceste est banalisé, car on
fait semblant de ne pas le voir, et quand on est contraint
de le voir, les réaction peuvent (aussi) être le déni ou
l’indifférence. Ce qui ferait taire n’importe qui. L’inceste
est dramatisé, car on s’empresse d’en faire la
caractéristique des monstres, des personnes qui seraient
différentes de nous, qu’on devrait donc soigner de gré ou
de force, isoler ou abattre. L’inceste et banalisé, car les
dominants pensent avoir des droits, avant d’avoir des
responsabilités, envers celleux qu’ils dominent.
L’inceste
est dramatisé, car dès qu’on parle d’enfants, l’émotion
prend toute la place, l’analyse politique s’efface.
Pour remettre l’inceste à sa place, on a besoin d’en faire
une analyse politique. Admettre que le drame est banal.
Ne plus accepter cette banalité. La solution est sans doute
quelque part de ce côté là : nous avons une responsabilité
collective à
1) ne plus fermer les yeux sur l’inceste, sur son étendu, sur
sa gravité
2) détruire les rapports de domination et les lieux où ils
s’incarnent. Détruire le système famille et le patriarcat.
Opposer une autre culture à la culture de l’inceste.
Merci d’avoir lu.
SOURCES ET RESSOURCES
LIVRES (essais)
- Iris Brey, Juliet Drouar, La Culture de l’inceste, Seuil,
2022
- Dorothée Dussy, Le Berceaux des dominations, Pocket,
2021
- Dorothée Dussy, L’Inceste, bilan des savoirs, La
Discussion
- Françoise Héritier, Les Deux Sœurs et leur mère :
anthropologie de l’inceste, Odile Jacob, 1994
- George Viragello, Histoire du viol : 16 -20 siècle,
Seuil, 1998.
LIVRES (témoignages et fictions)
- Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, 2011
- Delphine de Vigan, Les Loyautés, 2018
- Claude Ponti, Les Pieds-bleus, 1998
- Toni Morrisson, L’Oeil le plus bleu, 1970
- Dimitri Rouchon-Borie, Le Démon de la colline aux
- loups, 2021
- Toute l’oeuvre de Christine Angot
- Gabriel Tallent, My Absolut Darling, 2017
Vidéos et audios (témoignages, conférences, podcasts)
- Charlotte Pudlowski, Ou peut-être une nuit, Louie
Media, 2020
- Charlotte Bienaimé, Inceste et pédocriminalité, Arte
radio, 2020
- Victoire Tuaillon, La loi des pères, Binge audio, 2021
- Victoire Tuaillon, Qui sont les incesteurs ?, Binge
audio, 2021
- Richard Gaitet, Bookmakers : Claude Ponti, Arte radio,
2022
Sites, associations et collectifs
- CIIVISE (Commission Indépendante sur l’Inceste et les
Violences Sexuelles faites aux Enfants)
- Face à l’Inceste
- AREVI (Association d’action/recherche et échange
entre les victimes d’inceste)
SUR RENNES
- Groupe de parole mensuel au Bocal Féministe
- Le CRI (Collectif Rennais contre l’Inceste)

