BROCHURES
Takakia (première parution : 22 mai 2025)
Mis en ligne le 10 juin 2026
Thèmes :
Anarchismes, anarchie
(116 brochures)
Auto-organisation, expérimentations collectives
(97 brochures)
Corps, soin, santé mentale
(74 brochures)
Ecologie radicale
(64 brochures)
"Taka te préparer..."
Entretien où il est question de talkie et de méditation, de préparation et de cueillette, d’autodéfense et de chants, de respiration et de brigandage, d’émotions et de confiance en soi
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1/ Est ce que tu peux expliquer un peu comment ton intérêt et engagement pour un parcours qui implique de la préparation a grandi ? Quels ont été les moments de déclics, ou des réflexions, sentiments qui t’ont mis sur ses pistes ?
Salut ! D’abord il y a l’envie banale d’être chaque jour une individue « meilleure que la veille » un petit côté bonne élève, l’envie de savoir faire plein de choses, d’être plus fort.es que nos adversaires. Puis celle de s’améliorer pour attaquer ce monde avec plus de vigueur.
D’une manif où je suis trop essoufflée, à une rando ou je me perds trois fois parce que le balisage n’est pas fiable, en passant par ce bobo que j’ai laissé s’infecter, je « m’entraîne », pour gagner en autonomie, en capacité d’agir, et ça augmente ma confiance en moi, dans une boucle vertueuse qui soutient ma révolte, et m’aide à me sentir ok avec ma vie aussi. Je pose la question à une amie qui me répond : « L’expérience de s’être fait bolossés par des gens mieux entraînés que nous. ». Évidemment, il y a l’envie d’apprendre à se défendre de nos ennemi.es, en premier lieu.
Je vais pas être très originale, mais si je devais citer un déclic, ce serait l’expérience du premier confinement... C’est parce que je savais déjà lire une carte que j’ai trouvé les petites routes et que j’ai pu me déplacer pour amener les gens qui en avait besoin d’un point A à un point B. Parce que je savais déjà utiliser un talkie qu’on a pu faire des convois. Parce qu’on était déjà des groupes habitués à la gestion du stress qu’on n’a pas paniqué complètement. Parce qu’on s’entraînait à la bagarre en groupe qu’on avait moins d’appréhension à l’idée de rencontrer des citoyens flics. Et les remèdes pour essayer de faire passer la fièvre liée au Covid ont vite circulé.
Par contre, j’ai aussi réalisé tout ce qui m’aurait manqué si l’État avait vraiment voulu sortir ses gros muscles sur l’ensemble du territoire. Si des milices avaient pris le relais. Bref, j’ai eu le déclic que « ça peut arriver ici, et très très vite ».. Ça me fait penser à la phrase d’anarchistes russes dans une interview où ils disent plus ou moins « Bravo pour les Zad, mais vous pouvez faire ça parce que vous êtres dans un état démocrate libéral »(1). Il serait bête de s’auto-réprimer, et de ne pas profiter de ce que les démocraties libérales nous laissent – plus ou moins et pour le moment –, faire. Mais on ne peut pas compter que là-dessus, et risquer de perdre toutes nos forces si les conditions se durcissent. Il y a qu’à voir ce qui se passe outre-Atlantique pour comprendre que les acquis sociaux peuvent disparaître aussi vite qu’ils sont long à obtenir. Et qu’il semble donc judicieux de consacrer une certaine partie de son temps à essayer d’anticiper comment les choses peuvent évoluer, et comment y faire face. Et dans la majorité des cas, les choses à mettre en place nous seront bénéfiques dès à présent. Il ne s’agit pas d’appeler à attendre que nous soyons « prêt.es » ou bien à mettre nos vies en pause pour se préparer à des futurs hypothétiques. Ceux et celles qui font ce choix sont à mon sens dans l’erreur, et risquent d’être fortement déçu.es. On a qu’une vie, semble-t-il, et il faut la vivre dans le présent.
Je parlais des anarchistes russes, difficile de ne pas voir l’intensification de la guerre en Ukraine en 2022 comme un autre moment de possible « alerte », où le thème de la préparation est revenu sur la table, quand les gens là-bas expliquent eux-mêmes dans leurs écrits (2) à quel point le milieu antifa/anarchiste manquait de préparation face à la menace de la guerre, et comment selon eux et elles ça a joué dans le fait que ça soient plutôt les néo-nazis qui s’imposent lors de la révolte de Maidan. Alors la question est sacrément complexe, mais on pourra s’accorder pour dire qu’il est plus pertinent de penser réseaux de désertion en temps de « paix » qu’une fois la conscription passée...
Et puis il y a les diverses « catastrophes naturelles », cette rando en 2022 où je me retrouve à devoir demander de l’eau à des maisons faute de ruisseaux qui ne soient pas taris, ce ne sont pas des déclics vraiment, mais ce sont autant de signes que les conditions se dégradent et qu’il faut l’anticiper.…
Et au moment où j’écris (3), les fumées des incendies outre-Atlantique voilent le ciel au-dessus de nos têtes. Je ne suis pas de la team alarmiste, mais quand même...
2/ Qu’entends-tu par préparation ?
Vaste question ! C’est paradoxalement un terme que je n’emploie pas beaucoup alors que tellement d’aspects de ma vie peuvent être vus comme des activités « préparatoires ». Rares sont finalement les activités qui n’ont pas pour but aussi d’améliorer ma vie et ma capacité à agir sur ce monde maintenant. Peut-être même que je me retrouve à faire l’apôtre de quelque chose que je ne pratique finalement pas beaucoup. En tout cas, je dirais que la préparation, c’est mettre en place les choses qui nous semblent nécessaires à la réalisation de quelque chose. Finalement on se prépare tout le temps : pour résister à la pression des keufs, pour aller en manif, face à un procès. La question n’est donc pas tellement de savoir ce qu’est la préparation, mais plutôt est-ce qu’elle risque de devenir une fin en soi, ou bien quels sont les objectifs qu’elle sert. Voilà pour le dico DIY, maintenant si on décline un peu ce que peut être une bonne « préparation », je dirais qu’il y a la dimension « entraînement » qui est fondamentale, et par entraînement j’entends toute une séries d’activités qui, répétées, nous permettent de nous améliorer dans quelque chose. C’est pas du tout qu’une question de sport, ou même de capacité physique. Il est important d’entraîner son mental aussi bien que son corps, si tant est qu’il soit même possible de distinguer les deux, mais je vais le faire quand même parce que c’est plus facile pour se comprendre.
Et puis dans la préparation il y a une dimension autour des compétences, celles qu’on possède, comment on les améliore si ça semble nécessaire, celles qu’on voudrait obtenir, et comment.
Enfin je dirais qu’il y a la dimension ressources matérielles, ce qu’on a déjà, de quoi on imagine avoir besoin, comment on l’obtient (et le garde !), etc.
Tout ça est évidemment déterminé par une analyse de ce à quoi on veut être prêt.es. Dans ce qui m’intéresse il y a donc à la fois quels sont les probables futurs qui nous attendent (effondrement de l’État ou son renforcement technocratique et autoritaire, catastrophe climatique, reconnaissance faciale, arrivée de l’extrême droite au pouvoir, pénalisation des queers… etc.), et qu’est-ce que j’ai envie de pouvoir faire dedans (prendre soin de mes potes, exprimer ma révolte, diffuser des pratiques anti-autoritaires, défendre les animaux…). Quand je me perds dans les hypothèses, je regarde quelles sont les choses à mettre en place qui me semblent utiles dans un plus grand nombre de scénarios possible (apprendre à esquiver le contrôle technologique, savoir se défendre…) et qui peuvent me servir dès aujourd’hui dans ma vie de rebelle.
3/ Quels liens avec ce qui est souvent appelé « le survivalisme » ?
Alors, sans doute une envie de s’autonomiser de l’État pour assurer sa subsistance, sa sécurité, etc., et le sentiment qu’il est nécessaire d’avoir une analyse du monde pour essayer d’anticiper les obstacles qui pourraient se présenter à nous. Sans doute aussi l’intime conviction qu’on ne va pas vers des jours meilleurs, que le monde part en vrille, et qu’on peut avoir de la maîtrise sur ce que ça donne sur nos vies, qu’on est pas condamné.es à l’impuissance…
Mais peut-être que dans une certaine forme du survivalisme, cette survie est envisagée comme une fin en soi quel qu’en soit le prix, fût-il de vivre deux ans dans un bunker sans voir la lumière du jour, là où pour moi, plus on peut se préparer et gagner en puissance/capacité d’agir, plus on préserve justement notre qualité de vie et nos forces pour les mettre au service de la cause qui nous parle, au lieu de subir les situations. Mais je ne saurais prétendre avoir un point de vue exhaustif sur « le survivalisme » qui comme tous les « ...ismes » contient de nombreuses déclinaisons, de l’antisocial réac dans son bunker au paléontologue passionné d’artisanat primitif en passant par toute une myriade de groupes qui forment des BAD (pour bases autonomes durables), je pense qu’on a beaucoup d’ennemi.es là-dedans, mais sans doute pas autant qu’on se plaît à le croire. On peut quand même se permettre d’avancer l’hypothèse selon laquelle certain.es personnes veulent juste survivre aux catastrophes climatiques qui se succèdent, et à un arrêt potentiel des services sociaux de l’État, s’autonomiser et vivre en famille ou en communauté. Et quel mal y aurait-t-il à ça ?
4/ D’autres parlent aussi beaucoup de préparation, notamment une certaine frange de l’extrême droite, mais récemment aussi les États ont relancé ce discours (sacs d’évacuation, manuels de survie, stocks de nourriture) en Europe depuis le début de la guerre en Ukraine. Qu’est-ce que sont alors les différences entre ces discours là et une proposition anarchiste sur la préparation, l’autonomie et la montée en compétence ?
Les perspectives ! Dans la proposition anarchiste (si tant est qu’elle existe ?) la préparation a pour but de trouver/conserver/augmenter son autonomie et sa capacité d’action pour ensuite mener à bien des projets qui découlent de nos idées et de nos aspirations à attaquer la machine techno-industrielle et le monde qui la soutient ; et non pas subir passivement des situations dégradées ou totalitaires. Elle vise à renforcer l’individu dans son combat pour la liberté, et contre l’État. De fait, l’extrême droite pourrait tenir un discours similaire, sur l’autonomie vis à vis de l’État et l’envie de vivre selon sa propre « éthique » (pas facile d’appeler des idées patriarcales et xénophobes une éthique, m’enfin c’est tout de même de ça dont il s’agit). Il est alors très important de ne pas rogner sur les valeurs que nous défendons, et qui rendent toute entente impossible. Ce n’est pas parce que nous avons des pratiques communes que nous cherchons les mêmes finalités, et l’histoire est remplie de sabotages et d’attentats commis par des personnes que nous pouvons raisonnablement qualifier « d’ennemies », sans pour autant que ça nous ait semblé être une raison pour abandonner ses pratiques là nous-mêmes… À mon sens c’est pareil avec les réflexions autour de la préparation.
L’État quant à lui cherche probablement à renforcer son rôle de « protecteur », gagnant au passage un peu plus de pouvoir sur des individus probablement de plus en plus effrayés par l’actualité et qui s’en remettent à lui. On imagine aussi que l’État à tout intérêt à ce que sa population soit préparée aux catastrophes écologiques de plus en plus fréquentes, pour éviter des situations de chaos. En ce sens nous avons les mêmes intérêts, (bien que leurs conseils ne soient clairement pas les meilleurs qu’on puisse trouver…) puisque nous ne voulons pas non plus vivre dans la panique totale en cas de « crise », et devoir être obnubilé.es par notre propre survie et celles de nos proches, justement.
Alors j’imagine qu’un danger serait que nos discours soient récupérés par l’État, mais encore une fois, dès qu’on parle de perspectives, peu de risque de faire le même taf que lui… Si l’État cherche à maintenir sa population calme et docile, nous voulons être prêt.es à tirer profit du désordre…
Parfois on agit sur les mêmes secteurs, on utilise des moyens qui peuvent sembler proches, mais pas pour servir les mêmes fins. Est-ce que cela signifie qu’il faut abandonner les moyens ? Bien sûr que non. Mais il faut être d’autant plus vigilant.es et clair.es, pour n’être ni amalgamé.es, ni récupéré.es.
5/ Quels liens est-ce que tu vois entre la préparation, la vie en nature, le ré-ensauvagement ?
Quand on lit des récits de révoltes, de rébellion, de résistance, de brigandages, de la vie des sorcières, il est difficile de ne pas voir la place prépondérante des forêts et montagnes comme lieux de refuge, d’abri. Apprendre à s’y sentir à l’aise paraît donc important, même à l’heure des drones thermiques. Ce sont des territoires plus difficilement cartographiables, contrôlables, même si c’est de moins en moins vrai, ça reste plus « respirable » qu’ailleurs. Le ré-ensauvagement (encore un concept qu’il faudrait définir longuement) consiste à se rapprocher de milieux moins anthropisés et d’apprendre à en faire son milieu, à en faire partie, à s’y rapporter non plus comme une entité extérieure, au pire supérieure et gestionnaire, au mieux observatrice ou indifférente, mais de la voir comme un chez soi accueillant et rassurant. Et quoi de plus nécessaire dans un monde si aliénant, agressif et insécurisant, que d’avoir des endroits de repli réconfortant un peu partout, dans la « nature »…
Une autre dimension du ré-ensauvagement est la vie collective, puisque les versions « plus sauvages » de nous-mêmes vivaient en tribu. Ça consiste dans le fait de (ré)apprendre à vivre en groupe, de la façon la plus horizontale possible, avec un souci du bien-être de chaque individu et de l’ensemble de la « tribu » sans hiérarchiser entre l’individu et le collectif, avec beaucoup d’attention au soi, à la bonne communication, etc. Les personnes inscrites dans ces dynamiques ont des tas d’outils pour faciliter le fonctionnement de groupe, la gestion de conflit, et le « bien-être » de chaque membre de la « tribu ». Ça peut nous sembler un peu trop « shéper », mais je ne vois que des bonnes choses à prendre là-dedans. Pour le bon fonctionnement de nos groupes actuels d’une part, et même du point de vue de la préparation. On a tout intérêt apprendre à former des groupes qui fonctionnent bien, qui soient capables d’agir et de communiquer dans le stress, faire du soin, gérer leurs conflits, etc. Et c’est pas le mieux que d’apprendre à faire ça dans les moments difficiles…
Et puis « la nature », le « un peu plus sauvage », est une source enseignements tout aussi inestimable que de soin. On apprend sur soi, sur les autres, sur nos besoins « viscéraux », sur ce qu’on peut laisser… Je m’enthousiasme énormément de tout ça, mais évidemment, il s’agit là d’expériences qui même si elles sont largement partagées ne sont pas forcément universelles, et peut-être que d’autres n’y trouveraient pas ce genre de choses. Je reste un peu convaincue que notre survie, en tant qu’espèce, comme en tant qu’élan de liberté et de révolte ne peut que passer par un retour à nos liens à la terre, mais je suis forcée d’admettre que ce n’est qu’une intuition, et que de nombreuses étapes peuvent être nécessaires pour arriver à y trouver ce dont je parle. Aussi, si nous voulons qu’il y ait suffisamment de place pour que tout le monde puisse jouer dans les bois, il y a quelques zones industrielles et agricoles à détruire...
6/ Peux-tu expliquer pourquoi la préparation n’est pas qu’une question d’acquisition de compétences (de la cueillette, l’orientation, la construction d’abris cachés jusqu’au déplacement furtif, l’art du camouflage et l’autodéfense) mais aussi un aguerrissement mental et une sensibilité consciente et spirituelle ?
Si l’on doit se préparer à « survivre » dans des conditions dégradées et à trouver des moyens de continuer nos combats, alors nous avons avant tout besoin d’un sacré mental, et de détermination. Ces deux éléments se nourrissent de multiples choses, mais les spécialistes de la survie en milieu naturel nous disent que ce qui fait la différence, c’est principalement d’avoir une solide raison de rester en vie. La niaque, le truc qui fera qu’on lâche pas. De même qu’on aura besoin de solides raisons de vouloir continuer à se battre contre les démolisseurs du vivant, on aura besoin de force décuplée pour réussir à le faire. Et je crois qu’on peut trouver des forces et des raisons de se battre dans cette « sensibilité consciente et spirituelle ». Et pour les raisons que j’évoquais plus haut, le potentiel à se soigner le corps et l’âme. Avoir un lien puissant aux éléments autour de nous, au vivant, à l’inerte, à l’invisible, au vent, aux étoiles, à la lune, c’est avoir quelque chose à défendre, c’est avoir des alliés qui nous donnent la force qui nous manque si on sait comment aller la chercher.
Toutes les personnes qui ont connu des violences savent (bien qu’elles puissent ne pas en avoir conscience !) que pour s’en remettre il y a besoin, entre autres, de sécurité et d’amour. Si on n’a aucun moyen d’accéder à ça, parce que nos âmes, nos cœurs, nos corps, nos sensibilités sont trop sur la défensive ou ne savent pas où en trouver (parce qu’il n’y a pas que les potes qui peuvent nous apporter ça, et encore moins si tout le monde en a besoin en même temps…), alors je ne sais pas comment, ni combien de temps, on continue d’avancer.
Je ne crois pas au modèle de la machine suréquipée et surentraînée qui pourrait juste encaisser les coups si elle soulève suffisamment de fonte, enterre suffisamment de matos et refoule suffisamment ses émotions. Au mieux elle se coupe d’une partie d’elle-même pour être « dure » et au pire elle s’effondrera d’elle-même au bout d’un certain temps faute de garder du sens et un équilibre psychologique. Je crois qu’à se nourrir que de haine et de colère comme moteur, on se meurt à petit feu. Je pense que ça peut effectivement permettre de tenir longtemps dans la survie et dans le combat, mais je pense aussi qu’à se contenter de ça, on finit par périr dans la énième bataille. C’est beau, c’est romantique, mais ça ne donne pas beaucoup d’avenir à nos révoltes...
7/ Souvent on considère la préparation et la perspective de lutter et de survivre en conditions dégradées comme une histoire individuelle ou au plus d’une petite bande super entraînée. Qu’en penses-tu ?
« Tout seul on va plus vite, à plusieurs on va plus loin. » Vous n’avez pas envie de savoir d’où je tiens cette citation, mais elle incarne pour moi très bien une des tensions entre individuel et collectif dans les problématiques autour de la préparation.
Évidemment, la discipline et les routines reposent sur l’individu. Idem pour les processus de guérison et « d’ouverture au monde » qui ne peuvent pas se passer de notre volonté. Pour autant, les dynamiques collectives et le soutien du groupe est essentiel. On peut s’ouvrir et s’entraîner tant qu’on veut, nos efforts seront réduits à néant si l’on est dans des ambiances toxiques et rabaissantes. Le groupe doit nous porter, sans jamais devenir indispensable à notre motivation. Et la préparation est pour moi une excellente occasion d’apprendre à compter les unes sur les autres. J’ai accepté depuis longtemps que je ne pouvais pas escalader un mur de deux mètres seule, mais c’est pas grave, parce que j’ai des ami.es qui ne me laisseront jamais sur place et qui me feront la courte échelle. La préparation est un excellent moyen de parler entraide sans créer rôle d’assisté.es, puisque tout le monde est invité à s’améliorer...
Par ailleurs, il me semble que c’est une erreur de considérer que les réflexions/perspectives autour de la préparation sont intrinsèquement anti-sociales. Une fois les compétences acquises elles peuvent se transmettre au plus grand nombre ; ce n’est pas la volonté de se préparer qui détermine les sensibilités sociales. Et les personnes qui ont à cœur de rester en lien avec « les gens » ont tout intérêt à être prêtes et compétentes pour le partager et favoriser l’autonomie de tout le monde, plutôt que d’être obnubilé.es par sa propre vie/survie.
Il ne faut pas oublier non plus que parmi les personnes qui incarnent l’individu fort envers et contre tous, il y a des déçu.es du collectif ; celles et ceux qui ne trouvent leur place nulle part, et qui donc misent d’autant plus sur la préparation individuelle. C’est pas forcément un choix, c’est aussi composer avec sa réalité. Et ça peut être sacrément dur de trouver un collectif avec lequel fonctionner – voir mes remarques plus haut sur le besoin d’améliorer le fonctionnement de nos groupes… – c’est parfois juste plus simple de se débrouiller dans son coin… Et je crois que les fameux « survivalistes » sont aussi des gens qui se sont retrouvés seuls avec leurs questionnements et leurs inquiétudes ; exclu.es d’une société dans laquelle ils/elles n’ont pas leur place.
Et puisqu’on en est là, on pourrait aussi s’atteler à casser le cliché de la bande de gens surentraînées avec que des warriors à l’intérieur, qui ont zéro problèmes physiques ou psychiques et pour qui tout est facile, versus les gens qui n’en ont rien à foutre des réflexions sur la préparation, galèrent avec leur corps, et ne font que critiquer. Personne ne fait partie d’un camp ou de l’autre. On pourrait plutôt essayer d’arrêter de faire comme si les choses étaient aussi binaires...
Il faut comprendre la pertinence des critiques qui sont faites pour s’en nourrir et s’améliorer. Alors il faut bien faire les critiques, et ne pas se braquer quand on en reçoit. Amadouer son égo, ça aussi, c’est de la préparation…
Et évidemment, c’est jamais tout noir ou tout blanc, soit tu ne te prépares pas et tu seras la victime de l’histoire, soit tu te prépares et ça sera juste la teuf pour toi et tes potes. Mais plus on aura anticipé les choses, mieux on sera pour faire ensuite bien ce qui nous plaira. Avec une bonne connaissance de sa zone de vie, des réseaux de solidarités et complicités déjà formés et solides, des compétences sur comment se soigner avec des plantes, communiquer sans téléphone, déjouer la surveillance des flics, filtrer son eau… On sera moins dans la panade en cas d’inondation par exemple, et plus à même de dégager du temps pour ce qui nous semble nécessaire de faire à ce moment-là, aider les voisin.es, transmettre nos compétences, attaquer les infrastructures critiques, voire tout ça à la fois (en étant bien organisé.es, évidemment…)
8/ Quelles sont les dimensions, terrains et axes de « préparation » que tu considères prioritaires pour celle et ceux qui aspirent à la destruction de la société techno-industrielle ?
D’abord je veux bien rappeler qu’il faut aussi détruire le socle sur lequel repose la société techno-industrielle, mais qui pourrait ne pas couler avec. Je pense évidemment au patriarcat, au racisme, etc. Pas que j’ai envie de développer ici comment s’en prendre au patriarcat ou au racisme en condition dégradées, mais gardons-nous bien d’oublier ce combat-là, qui sera au moins aussi important à avoir en tête dans des moments où les situations ne pourront que nous faire baisser la garde et nos exigences. Là aussi d’ailleurs, plus on est solides aujourd’hui dans nos réflexions et attentions sur le sujet, mieux on sera quand les conditions se durciront...
Ceci précisé, je dirai qu’il y a différentes réflexions à mener : une est individuelle, dépend des besoins de chacun.e : apprendre à bien se connaître, identifier les leviers sur lesquels nos ennemis ont une prise (notre besoin de bouffe à heure fixe, de 8h de sommeil, de clope…), nos facteurs de stress (les cris de colère d’une personne à la voix grave, le sang… ) et trouver comment travailler dessus. Ensuite il faut une analyse sans doute plus collective de ce qui semble nécessaire à mettre en place pour pouvoir continuer à attaquer ce monde ; à quoi on veut se préparer, qu’est-ce qu’on veut savoir faire, etc. Je pense qu’il ne sera jamais superflu de savoir se déplacer et communiquer sans outils technologiques, de connaître la zone géographique dans laquelle on évolue et ses ressources (bouffe, cachette, lieu de repos, eau, matos divers, essence…). On a besoin de réseaux de solidarité et de complicité. On a besoin (désolée de me répéter…) d’apprendre à gérer nos conflits, et de groupes qui soient solides, à même d’encaisser les chocs et d’en ressortir plus solides, à la fois à l’échelle du groupe mais aussi à celle de l’individu. Probablement qu’il ne serait pas superflu non plus d’imaginer que des gens puissent ne pas être ravis de nos existences, et qu’il faille se défendre, des flics aux milices de chasseurs ou de fafs. À chaque individu, et groupe, de voir selon ses envies d’agir. Et il semble qu’une bonne connaissance des infrastructures donne de bons résultats… Et comme je l’ai déjà dit, il y a aussi à mon sens un énorme taf à faire sur le « psychologique », pour réussir à fonctionner ensemble dans de bonnes conditions. Ça fait une bonne liste, à chacun.e de voir les endroits qui semblent les plus prioritaires, ou ceux où il y a le plus de travail : savoir se défendre, développer ses capacités offensives – en fonction de quelles « interventions » on veut faire – travailler sur le fonctionnement du groupe et le soin, anticiper comment subvenir à ses besoins vitaux (sécurité, bouffe, eau, abri -réseaux, cueillette, choure…)
9/ Qu’est ce qui selon toi manque aujourd’hui dans le mouvement anarchiste et écologiste radical ?
D’un peu de tout ça ! D’abord il faudrait savoir de quel mouvement anarchiste et écologiste on parle, c’est pas très clair pour moi, et je n’ai pas du tout la prétention d’en avoir une vue exhaustive… Quelques intuitions, qui valent ce qu’elles valent… on manque cruellement de croire en nos capacités, d’accepter de se donner les moyens de tenter de grandes choses, de réfléchir avec plus d’ambitions, on manque de moteur aussi. On manque de savoir fonctionner ensemble et de savoir gérer sa frustration que les autres n’aient pas les même priorités et axes que nous. Peut-être que ça manque aussi d’une analyse stratégique qui n’abandonne pas l’attention aux dynamiques oppressives ni la recherche d’une certaine cohérence. On a besoin (ça n’est pas juste une intuition !) de dépasser les traumas collectifs (Notre-Dame-des-Landes, la répression, la récupération de nos luttes par les réformistes, …) et l’injonction à être des individus parfaits ou à ne jamais parler des conflits pour ne pas diviser la lutte. On a besoin aussi de mettre en lien les différents thèmes et pratiques de lutte plutôt que de les mettre en compétition (et les défenseur.euses de la préparation ont bien du travail à faire avec tout ça !).
C’est sûr qu’il y a des raisons de coller à son éthique et de porter haut et fort sa critique intransigeante du monde et des luttes, mais pendant que l’on a des pensées et pratiques impeccables la planète crame (en l’occurrence, littéralement, ces jours-ci..) et c’est un peu désespérant… Peut-être qu’on a un peu oublié qu’on peut vraiment réussir des choses, qu’on s’interdit de penser que oui, nous pouvons le faire. Est-ce qu’on se laisse paralyser par la crainte que des réussites ne nous pervertissent ?
10/ Peux-tu raconter deux trois histoires sur ce que des formations, des préparations des expériences t’ont apportés ? En quoi est-ce qu’elles ont modifié, approfondi ou enrichi ta perspective et ta conviction ?
Intime comme question ! Mes premiers moments d’apprentissage, disons « préparatoires » (de l’autodéfense et de footing, globalement…) m’ont surtout apporté du réconfort sur le fait que je n’étais pas condamnée à être incompétente et à subir, surtout en tant que « meuf ». Puis d’autres formations, retransmissions et autres moments de « préparation » m’ont aidé à valoriser ce que je savais faire, à me donner confiance. Et comme je le disais au début, c’est une boucle vertueuse.
Un moment qui a changé la donne pour moi, c’est un stage de méditation. J’y allais par curiosité, comme un défi à moi-même, pas tellement dans une logique de soin où d’apprentissage, plutôt en mode tête brûlée. Et finalement j’ai découvert une méthode pour se soigner de traumatismes, bobos de l’âme, agitations, insécurité et pour se protéger, gérer le stress. Je me suis bien plus « préparée » à cet endroit-là qu’à n’importe quel stage d’arts martiaux. Mais c’est sans doute propre à chacun.e. Dommage néanmoins de payer les conséquences d’années de critiques de tout un tas de pratiques associées au « new age » et aux « pacifistes/non violent », qui sont pourtant hyper précieuses...
Je me souviens aussi d’un séjour de botanique chez les ensauvagé.es. Chaque matin, il fallait dire « une gratitude ». Autant dire qu’au début je me suis dit « C’est qui ces imbéciles qui veulent me faire dire que le monde est beau alors qu’il est plein de dévastation et de souffrance ! ». Mais pression sociale oblige, quand vient mon tour de parole, je cherche d’une voix timide un truc à « remercier ». Alors je me souviens avec plaisir du bain glacé que j’ai pris au réveil, du chant de la chouette qui a accompagné mes rêves. Alors je les remercie. Et je découvre que ça fait du bien, de s’autoriser à avoir de la gratitude pour les choses, de poser son regard sur la beauté sans avoir peur de trahir ses idéaux. Le lendemain ça recommence. Et chaque matin où je me lève avec le cœur lourd, je réalise combien il est doux de l’alléger en donnant de l’importance à tout ce qu’il y a de beau autour de moi. Et petit à petit, je me défais de l’idée que la colère est le seul moteur disponible. Alors je vous raconte un peu ma transformation en hippie sans doute (et les moqueries du fond de la salle, on se tait s’il vous plaît !) mais on peut aussi le voir comme de la préparation, dans le sens où cet « élan positif » me rend aujourd’hui plus à même d’encaisser les coups sans être démolie…
Il y a aussi ce stage dans les bois où toutes les personnes présentes disent repartir avec une bien meilleure énergie que comment elles sont arrivées, qui me convainc encore un peu plus du potentiel de nourrir une belle relation au non-humain. Ou ce pacte proposé à de parfait.es inconnu.es après 5 jours à ne se nourrir que de cueillette et à chanter, de défendre la terre et le sauvage tant qu’on peut. Et d’entendre tellement d’enthousiasme des gens qui s’en font la promesse. Son énonciation n’a sans doute pas eu la même signification pour tout le monde, mais ce moment a fait exister une certaine forme de résistance et de complicité, très légère, certes, mais qui diffuse des idées et peut influer sur comment les gens se comportent quand/si les conditions se dégradent. Je l’ai aussi vu comme un moment de lutte contre le sentiment d’impuissance collectif face à ce qui arrive dans le monde.
11/ Que dirais-tu à celles et ceux qui critiquent dans la préparation l’art martial, l’éloge de la force, la spécialisation ?
Que je veux écouter leurs arguments, mais que ce ne sont pas les miens. Comme je le disais avant, c’est important de garder de la vigilance et de l’attention à ce que certains choses, vocabulaires, peuvent engendrer, mais pourquoi s’empêcher d’aller chercher des ressources là où on peut les trouver ? L’entraînement et la discipline peuvent paraître des gros mots, mais ils n’en restent pas moins importants si l’on veut parvenir à ses fins. Jusqu’à un certain point, je me passerais volontiers des débats sémantiques pour concentrer mon cerveau fatigué ailleurs... Le mal-être est aussi lié au manque de cadre et de discipline, les gens qui retournent au taf pour réguler un peu leur vie peuvent en parler. On peut accepter les logiques martiales (entraînement, recherche d’efficacité, discipline, personne sachante qui transmet...) s’il existe des moments de détente et qu’on en fait pas un art de vivre. S’il reste de la place pour que chacun.e aille à son rythme aussi, en créant une ambiance qui tire tout le monde vers le haut et non pas une ambiance ou les moins sûr.es d’eux/elles-mêmes doivent se cacher…
Je pense que le passage par des forêts occupées a participé à dédiaboliser certaines choses associées au militaire, comme les fringues, ou même le matos de manière générale, parce qu’il est adapté aux besoins des gens en lutte là-bas. Idem pour les déplacements, l’usage de radios ou de réflexions stratégiques sur comment déborder les flics. Si on est dans des dynamiques de conflits et d’affrontements il est logique d’aller regarder ce qu’en disent les spécialistes, et comment ils s’y préparent… D’ailleurs les militaires eux-mêmes s’inspirent des fonctionnements de guérillas et de rébellions (pour critiquer certaines formes de hiérarchie qui ralentissent la réactivité et l’interprétation des observations, notamment). Est-ce qu’on a le temps et l’énergie de tout réinventer ? Sans compter le risque de se perdre dans des débats sémantiques qui auront certes toujours une certaine pertinence, mais nous ne sommes pas des intellectuels et nos journées n’ont que 24 heures, je pense que dans la plupart des cas nous avons mieux à faire. Ce qui n’empêche pas de se poser la question de ce que le fait de s’intéresser à des méthodes et outils de militaires/d’autoritaires peut produire. Je pense par exemple qu’il faut faire attention à la pensée qui devient mécanique et froide à force de vouloir être efficace et épurée du superflu, elle en est même abêtissante. Or, au-delà du fait que personne n’a envie de devenir plus bête qu’il ne l’est déjà, nous avons besoin d’intelligence situationnelle et émotionnelle, pas de devenir des robots à la pensée rétrécie par les punchlines et la recherche de l’efficacité à tout prix.
Pour ce qui est de la spécialisation, si on maintient du lien avec nos réseaux, et qu’il y a de l’échange et de la transmission de part et d’autre je ne vois pas bien le problème. Le débat sur la force frôle lui aussi le purement sémantique, si l’on veut agir sur ce monde on a besoin de force(s) pour le faire, point. De force individuelle et de force collective. Le problème c’est de penser qu’en parlant de force on dénigre forcément les « faiblesses » et qu’on culpabilise les personnes qui avouerait en avoir, ou les cacheraient moins que les autres. Parce qu’attention spoiler, tout le monde à des faiblesses ! Elles sont toujours là, mouvantes, en fonction des moments de notre vie. Il faut les connaître et essayer d’en faire des forces (ou bien arrêter de penser en termes de forces et de faiblesses !), plutôt que de poser des jugements de valeur sur ce qui serait de la force ou de la faiblesse. Et s’il faut répéter une fois encore ces mots, je dirais que la vraie force c’est de ne pas avoir peur de ses faiblesses. Ou de ses vulnérabilités. Mais certainement pas d’en avoir aucune, encore une fois on est pas des machines !
Et je vais continuer d’enfoncer des portes ouvertes avec la spécialisation, en disant que tout le monde ne peut pas tout faire… Et pareil que pour le reste, évidemment que les critiques ne viennent pas de nulle part, mais est-ce qu’elles sont toujours pertinentes à l’heure actuelle, où, excusez-moi le raccourci, il y a de toutes façons bien peu de spécialistes autres qu’intellectuels… ?
Et si on a besoin de compétences spécialisées (Re spoiler : oui !) il faut bien que des personnes s’y collent… C’est bien que les rôles tournent, que personne ne soit indispensable mais que tout le monde soit important, mais à un certain niveau de compétence, il me semble difficile de faire sans la répartition des tâches ! Encore une fois pour moi l’attention doit se situer ailleurs, le problème c’est pas d’avoir des spécialistes (qui reprocherait à un herboriste ou une mécano d’avoir trop de compétences ?) c’est la hiérarchisation des rôles et la survalorisation de certaines choses au détriment d’autres, et qui ne sont pas uniquement liés aux taches spécialisées, d’ailleurs. Par contre, il faut évidemment réfléchir à éviter que trop de compétences se retrouvent dans les mains d’une seule personne, tant pour des questions de position de pouvoir potentielle que pour des questions pratiques si la personne venait à manquer. C’est bien d’être polyvalent.e, mais il ne faut pas que ça implique finalement le fait que tout le monde connaisse un peu tout mais personne ne soit vraiment bon dans rien.
12/ Des conseils, suggestions pour celles et ceux qui veulent se lancer là-dedans ?
Commencer petit, trouver ce qui nous plaît, se valoriser et non pas se culpabiliser, comprendre ce qui nous freine, proposer des moments collectifs pour se motiver ensemble, apprendre à compter sur les autres pour ce qu’on ne peut pas réaliser seul.e. Apprendre à bien s’entourer, se défaire des relations et dynamiques qui nous empoisonnent. Et donc probablement questionner nos rapports avec nos proches, est-ce qu’on ose compter sur eux/elles, est-ce qu’ils/elles nous mettent trop la pression et qu’on n’ose pas parler de nos galères, est-ce qu’à l’inverse on n’ose pas s’entraîner ou parler de préparation de peur de se faire juger ?
Trouver ce qui nous motive dans le fait de penser préparation : avoir une bonne estime de nous-mêmes, savoir se battre, être prêt.es en cas de guerre… ? C’est pas les mêmes choses qui vont devoir être mises en place, et c’est intéressant de trouver ce qui est transversal à tout ça, et qui est utile dès aujourd’hui.
Attention à ne pas essayer de tout faire en même temps, à ne pas se sur-entraîner, ni à faire des choses par sentiment d’obligation (tout le monde doit savoir se battre, alors je dois faire de la Muai Thaï alors que je n’y prends aucun plaisir, par exemple). Oser prendre des engagements, envers soi-même et envers les autres, ce ne sont pas synonymes d’aliénation, ce sont un puissant moyen de se sentir puissantes et libres...
13/ La société techno-industrielle a pris possession de notre esprit et de notre corps. Nous craignons violemment les éléments de la nature (pluie, froid, vent, orages) et montrons peu de respect pour nos corps affaiblis par la vie civilisée. Faut-il faire du sport alors ?
Haha. Faire du sport je sais pas, encore une fois je ne pense pas qu’il y ait de réponse « pratico-pratique » qui fonctionne pour tout le monde, et beaucoup blessent leurs corps et ne le respectent pas en faisant trop de sport... Par contre mettre son corps en mouvement, avoir une bonne relation à lui (désolée pour les dualismes…), ça oui, pour sûr. Simplement parce qu’il est notre moyen de se mettre en relation avec le monde, on en a besoin. Et quels que soient nos atouts ou handicaps de départ, il y a toujours moyens de travailler pour augmenter le panel de choses qu’il nous est possible de faire. Peut-être que dans l’analyse du futur et de nos envies là-dedans il y a besoin d’un corps fonctionnel, peut-être pas. Mais au-delà de ça, on est juste mieux dans sa peau (c’est le cas de le dire) quand on a une bonne relation à lui. Et le sport est un moyen de plaisir à bas prix, un exutoire qui nous abîme peut-être un peu moins que les autres… Mais toutes les « activités physiques » ne se valent pas s’il s’agit d’apprendre à connaître ce corps qui nous donne autant de plaisir et de peine. Par ailleurs, les axes qu’il est conseillé de travailler dans une visée « préparatoire » à des situations disons instables et inconnues, c’est de faire un peu de tout : du travail de force, d’endurance, de la mobilité… Team yoga – rando – méditation – kettle ! Et plus largement, d’entraîner son corps à jeûner, à supporter le chaud et le froid, à dormir ! Un exercice que conseillait un spécialiste de la survie4 en milieu naturel c’était d’aller dormir dans les bois. Il partait de chez lui, allait faire une sieste au pied d’un arbre, et rentrait en considérant qu’il avait fait son entraînement de la journée. J’ai trouvé ça génial, d’abord parce que ça casse les clichés sur la survie et l’entraînement de gros musclés (en l’occurrence le type en question n’a pas l’air musclé du tout), et ensuite parce que ça parle de l’importance du sommeil, et du repos pour être bien préparé.es à affronter des situations de stress. Alors yoga, méditation, kettle... et sieste, du coup ! Dans son lit pour commencer si on veut, mais quand même dans les épines de pins à terme...
(Demi) blague à part, nous avons besoin de pratiques qui nous relient à notre corps pour se connaître, et développer une bonne relation à lui, mais aussi parce que le corps est un moyen par lequel se soigner et travailler sur des traumatismes. Je n’y connais pas grand-chose donc je ne vais pas m’étendre la-dessus, mais des tas de thérapies passent par le corps pour essayer de soigner nos bobos intérieurs, chose que je considère fondamentale à une bonne préparation (bien plus que de soulever des Kettles Bell, s’il faut vraiment préciser… Mais l’un n’empêchant pas l’autre, aucune raison de s’en priver ! Mentionnons quand-même que c’est aussi beaucoup plus dur de s’attaquer à nos bobos intérieurs que d’aller faire une séance de cross-fit, et que ça demande une dose de courage qu’on imagine difficilement quand on est pas habité.e par les bobos en questions).
Et aussi important qu’un bon repos dans toutes les situations, c’est le potentiel d’une bonne respiration. Les exercices liés à la respiration sont transversaux à toutes les disciplines, du dodo sous un épicéa à du travail de fractionné, en passant par la gestion de nos traumatismes. Je ne pouvais pas finir un paragraphe sur l’entraînement physique sans mentionner la respiration.
14/ Quelle place pour le soin, la guérison, le soin du corps et de la santé physique, mentale et spirituelle dans la préparation ?
Primordiale ! Notre corps, notre psyché, sont à la fin la seule chose dont nous disposons. Ils sont nos premiers alliés, et nos premiers outils. Il est primordial qu’ils fonctionnent au mieux (ce qui ne veut pas dire qu’il faille dénigrer ceux qui fonctionnent moins bien ou différemment !), si on veut qu’ils puissent fonctionner en mode dégradé. Sans doute que je dis ça aussi parce que ça me semble déjà manquer cruellement dans nos luttes actuelles. Alors a fortiori il y a besoin de travailler là-dessus si on veut être à même de réagir en cas de problèmes. Si nous avons besoin de moteurs que peuvent être la haine et la colère, elles ne sont pas toujours bonnes conseillères : elles nous consument et ne nous aident ni à être juste les un.es envers les autres, ni à prendre du recul dans une situation de conflit. Il faut une sacrée dose de confiance en soi pour garder des perspectives quand le monde autour de nous devient de plus en plus flippant. Et cette confiance passe par le soin. Ça ne sert à rien de connaître toutes les ressources d’une ville ou d’une vallée si personne ne peut marcher jusque là-bas, ou si tout le monde est trop tétanisé par la situation pour réfléchir tranquillement à qui va y aller et comment. Il est déjà parfois dur de continuer à trouver du sens dans nos révoltes, ça le sera d’autant plus en conditions dégradées. C’est en ayant des choses solides qui nous font du bien et nous soigne qu’on peut aller plus sereinement vers ce qui nous fait du sens et nous rend fièr.es, mais aussi nous blesse et nous abîme...
15/ Est-ce que la préparation veut toujours dire dépasser ses limites, les repousser, éloigner le moment où l’on va dans le rouge ?
« Le seul problème qui ne peut pas être résolu par de l’entraînement… C’est le surentraînement. » (Pas trop de pensées slogans on a dit – vous remarquerez que j’ai de l’autodérision ! –, alors c’est la dernière !)
Bien sûr que non ! On se crame et on va pas bien loin si on passe son temps à dépasser ses limites et à se mettre dans le rouge. Le repos fait partie de l’entraînement, comme je le disais plus haut. Et si on passe son temps dans le rouge, on a plus aucune réserve quand on n’a plus d’autres choix que d’aller dans le rouge, justement. Il faut d’abord identifier les limites pour savoir quand on s’en approche et quand on les dépasse, et qu’est-ce que ça va créer chez nous (tétanie, épuisement, mise en danger, effet tunnel, blessures, ... ce qui dépend probablement aussi du type de limites que l’on dépasse !). Ensuite oui, dans de bonnes conditions, on peut essayer de les repousser et/ou s’entraîner à les dépasser mais évidemment en s’écoutant et en respectant son rythme. La question de repousser ses limites dépend vraiment de nos profils, certain.es ont besoin de se pousser un peu plus, quand pour d’autres, c’est ralentir et se poser qui les sort de leur zone de confort… En survie en milieu naturel (quand on se perd en rando, donc), il est dit qu’avec une bonne préparation on peut effectivement repousser le moment où l’on rentre en mode survie, que suivant la personne on sera dans une situation inconfortable, ou une situation de survie. Une personne qui n’a aucune habitude des milieux naturels ni n’est jamais tellement sortie de sa zone de confort, voire qui a vécu des choses qui l’en ont rendue encore plus dépendante sera en danger si elle ne trouve pas le refuge dans lequel elle avait prévu de dormir. Alors qu’une personne plus expérimentée aura les compétences pour trouver un abri naturel, un corps entraîné à supporter un peu de froid, un mental pour se dire que la situation est à peu près ok si éventuellement elle a un briquet et une couverture de survie. Dans un cas la situation est dangereuse, dans l’autre cas non. Cela dit si je dois être honnête, il est aussi dit que la chose la plus fondamentale c’est « l’attitude », un mélange entre la niaque et l’intelligence situationnelle : les gens qui meurent le moins en situation de survie sont ceux et celles qui ont des raisons de vivre solides. Et ça ne se travaille ni en soulevant des geekettes ni en apprenant à faire du feu sous la pluie, c’est un peu plus subtil que ça…
16/ D’où viennent la crainte et le soupçon dans la mouvance par rapport à la préparation ? Comment les dépasser ?
Ce concept est souvent associé au virilisme, pour beaucoup c’est un imaginaire pas tout positif. Il y a l’appréhension que se rejouent des enjeux autoritaires, que certain.es disent quoi faire (des pompes, des exercices de respiration et de la méditation, tout ça sous un chêne !) et que les autres suivent. Mais il faut casser nos préjugés sur ces choses. Et si les préjugés ne sortent pas de nulle part, à nous d’inventer des formes qui nous parlent... Beaucoup de réflexions sur les oppressions systémiques amène à une certaine déresponsabilisation (et tant mieux, on est pas seule responsable de notre situation !) mais peut-être qu’il faudrait la transformer en une déculpabilisation qui ne soit pas déresponsabilisation, et qui remettent un peu les choses entre nos mains. Personne ne pourra faire les choses (des pompes […] sous un chêne !) à notre place. D’un côté, il faut (arrêter d’écrire Il faut !) arrêter de juger et de survaloriser une forme de préparation (des pompes !) sur une autre (de la méditation), de l’autre il ne faut pas se sentir attaqué.es ou crier à l’autoritarisme dès qu’une proposition est faite. Un des enjeux qui traverse toutes ces réflexions est la question du validisme, évidemment. Parler de préparation et d’entraînement reviendrait à prôner une norme et un futur valide, pour les valides et par les valides. Cette problématique est en partie résolue par la non hiérarchisation d’une forme d’entraînement sur une autre (tout le monde peut travailler avec sa respiration – je pense !). Il faut les mettre ensemble, au lieu de faire de la compétition entre les unes et les autres. Le souci n’est pas, je pense, de vouloir se préparer et s’entraîner, c’est que ces thématiques visibilisent (et peut-être dans une certaine mesure renforcent) des problématiques qui existent en dehors de ça, que ça soit l’autoritarisme, la culpabilisation, la hiérarchisation d’un type de pratiques sur d’autres (d’ailleurs la réponse à ça n’est pas de tout niveler non plus !), etc. Dans les réflexions autour de la préparation (comme dans l’élan de révolte qui l’accompagne) il doit y avoir de la place pour chacun.e (à nous d’avoir de l’imagination pour en faire !), et on a toujours la possibilité de s’améliorer, qu’elles que soient nos conditions de départ..
Il y a aussi le risque d’engendrer de l’attentisme, mais il me semble que les appels constants à agir devraient rassurer tout le monde sur ce point… Est-ce qu’un autre problème c’est que la préparation devienne la perspective principale, une fin en soi qui laisserait trop de personne sur le côté ? Ou bien le problème c’est l’objectif qu’elle servirait ? L’idéologie qu’on a peur de voir se reproduire ? Aux critiques de la préparation de répondre… Il y a aussi la peur de verser dans le « développement personnel », que je comprends, mais est-ce qu’on peut quand-même considérer que le but poursuivi avec toutes ces histoires de préparation, c’est l’attaque de ce monde aliénant ? Je dois avouer mon manque de connaissance de ces critiques pour répondre avec pertinence à ces questions, quand je ne vois pas tellement le problème… C’est pas nouveau non plus que les anarchistes se posent la question de la préparation, et d’un mode de vie disons, sain, alors à quel moment avoir une hygiène de vie (et prôner d’en avoir une !) devrait devenir synonyme de norme oppressive ?
Je pense que toutes ces tensions viennent aussi, pour ne pas dire principalement, des postures hautaines de personnes qui ont besoin d’être absolues et condescendantes pour se sentir fortes et sûres de leur projet. C’est pas forcément signe de personnes « horribles », nous sommes tous à divers degrés des animaux blessés qui ne savons pas beaucoup interagir autrement que par l’attaque. Et d’un autre côté, on ne peut pas dire d’une personne qu’elle est virile ou autoritaire, ou jugeante, simplement parce qu’elle parle d’entraînement et de préparation, c’est absurde. Ces critiques faites aux unes et aux autres se renforcent mutuellement. J’espère qu’on trouvera des moyens de dépasser ces conflits pour se comprendre un peu plus. C’est l’un de mes objectifs (et qui me paraît bien nécessaire pour préparer l’avenir qui nous attend... Et la boucle est bouclée !)
Allez, une petite blague pour terminer sur une note légère et vous remercier d’avoir lu tout ça :
Comment fait un éléphant pour monter sur un arbre de 20 m de haut ?
Il monte sur un arbre de trente mètres et il saute !
Trop fort ! Et comment fait-il pour en descendre ?
Il s’assoit sur une feuille et attend l’automne...
Haha ! Merci d’avoir partagé tes pensées et bon courage !
Notes
1. Qu’attendez-vous ? Entretien avec des anarchistes russes, septembre 2019.
2. Voir le texte Anarchistes et guerre : perspectives anti-autoritaires en Ukraine dans la brochure « Entre deux feux » p.25 disponible sur Infokiosques.net.
3. Mi-juin 2025, les fumées des incendies de forêt massifs au Canada atteignent l’Europe. Au Canada, on craint un nouvel épisode de mégafeux comme en 2023, quand 6700 feux ont ravagé 18,5 millions d’hectares de forêt.