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Larmes blanches

mis en ligne le 17 janvier 2026 - Anonyme

Contexte :

Le zine que vous allez lire est inspiré de plusieurs auteurices et emprunte largement au travail de Ruby Hamad, notamment son livre White Tears/Brown scars : How White Feminism Betrays Women of Color (larmes blanches/cicatrices racisées : comment le féminisme blanc trahit les femmes racisées). L’auteure y parle des relations entre les femmes racisées (black & brown [1]) et les femmes blanches dont le choix a été fait de les traduire tel quel [2]. Néanmoins, les mécanismes décrits peuvent se retrouver dans d’autres circonstances.

Ce qui permet aux femmes (cis) de tirer profit de leurs larmes (littérales comme figuré) tient dans le fait d’appartenir elles-mêmes à un groupe dominé et de ne pas se percevoir comme capable d’exercer une oppression. Il y a évidemment la question de la sociabilisation genrée, mais surtout de pouvoir, à une échelle individuelle, faire appel au registre de la fragilité, de l’innocence et de l’émotion, pour obtenir de l’empathie. Appartenir à d’autres communautés marginalisées, queer ou handi par exemple, n’immunise pas contre cette dynamique, bien au contraire. Ce n’est pas parce qu’on ne possède pas tous les privilèges inhérents au fait d’être une femme cis blanche, qu’on ne peut pas parfois utiliser les mêmes stratégies. De même lorsque l’on parle ici des femmes racisées et des stéréotypes qu’elles subissent, on peut étendre l’impact aux personnes se situant sur le spectre de la féminité, ou lues comme tel par l’extérieur.

Toutes les personnes qui ont contribué à ce zine sont ou ont été affectées à un moment de leur existence par les mécanismes décrits ci-dessous, notamment dans des contextes féministes queer/TPBG, antiautoritaire, militant ou non. En dehors des apports théoriques, ce zine se base aussi sur leurs expériences. Il est largement nourri par des discussions, interpersonnelles comme publiques qui ont renforcé l’idée que des ressources francophones manquaient sur le sujet. À noter que ces écrits (parce qu’ils existent bien) ne bénéficient pas de la même possibilité de diffusion.

Si pas mal d’extraits sont issus de l’anglais, les analyses et témoignages sur le sujet suggèrent que le phénomène dont on parle ici est propre à tout l’occident (Amérique, Europe, Australie) avec des variations selon le rapport au racisme de chaque région. On vit dans un pays qui prétend que le racisme n’existe pas, qui préfère souvent renvoyer les oppressions systémiques à des questions de classes sociales ou de précarité pour ne pas avoir à affronter son passé. Une des conséquences, c’est que la compréhension du racisme en france manque généralement de nuance et il est parfois précieux de pouvoir s’appuyer sur des analyses d’autres pays pour comprendre les mécanismes qui se jouent ici. Il est alors facile d’ignorer ces réflexions en partant du principe qu’elle ne s’applique pas dans un pays «  qui ne voit pas les couleurs  ».

«  Elle [Assa Traoré] et d’autres activistes, particulièrement celleux parmi les minorités raciales, ont été accusé·e·s de se baser sur des conceptions américaines du racisme quand iels fournissaient leurs propres analyses du racisme en france, basé sur leurs expériences de personnes, né·e·s et élevé·e·s en france. Ce qu’on observe ici c’est comment les activistes sont manipulé·e·s lorsqu’iels font des liens évidents entre violence policière et racisme systémique. Il est plus facile de réduire de telles accusations à l’influence américaine, que de prendre en compte l’expérience et les critiques des minorités ethnoraciales françaises.  »

Racial Gaslighting in a Non-Racial France, Jean Beaman.

Dans les milieux féministes, on comprend très bien que la culture du viol, ce n’est pas uniquement les agressions physiques qui sont problématiques, mais aussi le harcèlement de rue, le contrôle vestimentaire, les «  blagues  » sexistes… Tout ça participe d’une même logique qui normalise les violences. Le racisme et la suprématie blanche sont aussi un continuum, il n’y a pas d’un côté les bruits de singe et les violences policières, et de l’autre «  juste une remarque maladroite  ». L’ignorance, le refus de comprendre l’impact du racisme ordinaire est aussi une stratégie de maintien de l’ordre.

C’est quoi les larmes blanches ?

Le terme «  larmes blanches  » sert à décrire les réactions émotionnelles de personnes blanches lorsqu’elles se sentent menacées ou attaquées dans une conversation autour de leurs privilèges et du racisme. C’est un outil qui permet de mettre en lumière la façon dont l’émotion de celles-ci conduit au silence des personnes racisées. Toutes les personnes racisées en ont à un moment fait les frais, à partir du moment où elles naviguent dans des environnements majoritairement blancs.

Parce que le mécanisme est plus insidieux que d’autres formes de racisme démonstratives, il est rarement reconnu et son impact est souvent minimisé, parfois même par les personnes qui le subissent. L’image la plus caricaturale des larmes blanches que l’on connaît est celle d’une femme blanche qui accuse à tort un homme noir d’être dangereux, avec les conséquences parfois tragiques que cela peut avoir. En réalité, on retrouve ce mécanisme partout, y compris dans des cercles progressistes, ou être perçu comme raciste est connoté négativement. Contrairement à d’autres formes de racisme plus visibles, les mécanismes des larmes blanches sont plus discrets, ce qui ne signifie pas que leur impact est moindre, mais cela les rend plus difficiles à combattre.

L’une des principales critiques de ce concept est qu’il reposerait sur des ressorts sexistes en invalidant des émotions et diviserait la lutte féministe. Le refus de percevoir les rapports de pouvoir au sein d’un même mouvement est ce qui le divise, et qui explique notamment la nécessité d’autres féminismes plus intersectionnels. Quant à l’invalidation des émotions, on comprend très vite que la question n’est pas d’avoir des émotions ou de les rendre visibles, mais de comment celle-ci sont instrumentalisées pour éviter toute prise de responsabilités dans une situation d’oppression.

«  Le trauma assaille les femmes racisées de toute part. Il y a la douleur initiale de subir le racisme genré et les discriminations, auquel s’ajoute la détresse de ne pas être crue ou soutenue, et de voir ses mots et son courage subtilement crédité à d’autres.

Et puis il y a un type de traumatisme infligé aux femmes racisées que beaucoup d’entre nous trouvent le plus difficile à rendre visible, celui que peu de gens sont prêts à admettre parce qu’il est tellement normalisé que la plupart des gens refusent de le voir. Pour le dire moins poétiquement, c’est un traumatisme causé par les tactiques qu’emploient les femmes blanches pour s’attirer la sympathie et éviter leur responsabilité en inversant les rôles pour accuser leur accusateur·ice.  »

How white women use strategic tears to silence women of color, the Guardian Ruby Hamad, 7-05-2018

À quoi ça ressemble ?

On peut trouver des exemples d’usage des larmes blanches dans des contextes publics, mais la plupart du temps, il se joue dans des rapports interpersonnels, avec des collègues, des camarades ou des proches. Une personne dénonce une situation de racisme, et se retrouve à devoir s’excuser ou prendre soin de la détresse causée chez son interlocuteur·ice :

«  J’ai mis en valeur ce que j’ai commencé à comprendre comme un schéma tellement prévisible qu’il fonctionnait comme un plan étape par étape, qui prédéterminait la façon dont les conflits interpersonnels entre femmes racisées et femmes blanches se jouaient. J’ai écrit, que les femmes racisées sont profondément impactées, souvent sans le réaliser, par la violence d’une vie dans une société qui ne reconnait pas, ou ne récompense pas leur valeur. Largement pas crues quand elles essaient de faire la lumière sur leur expérience du racisme genré, le manque de soutien qu’elles reçoivent s’ajoute au trauma initial, les laissant s’interroger sur leur réalité comme sur elles-mêmes. Le plus destructeur est quand cela arrive dans des interactions avec des femmes blanches, généralement considérées comme des amies, ou au moins amicales, dessinant la notion de ce que Luvvie Ajayi a appelé l’instrumentalisation des larmes de femmes blanches. J’ai souligné comment, quand une femme blanche est mise à défaut par une femme racisée, elle va souvent s’appuyer sur son privilège racial pour inverser les rôles et accuser son interlocutrice de lui faire du mal, de l’attaquer ou de la harceler. Ce processus conduit quasi systématiquement à attirer la sympathie et le soutien vers la femme blanche en détresse, lui permettant d’éviter toute reconnaissance nécessaire et laissant la 05femme racisée livrée à elle-même, la plupart du temps sans réelles options — en particulier si l’interaction a lieu dans un cadre professionnel — si ce n’est d’accepter le blâme et de s’excuser.  »

White Tears/Brown scars : How White Feminism Betrays Women of Color ;

Chap 1 : When racism and sexism collide, Ruby Hamad.

La fragilité blanche désigne, entre autres, l’inconfort qu’ont les personnes blanches à aborder le sujet du racisme et à être rappelé à leur position de personnes blanches, d’oppresseur·euses. Quand une situation de racisme est dénoncée, peu importe sa gravité, les réactions sont assez prévisibles. Les personnes se sentent culpabilisées, jugées, voire attaquées. Sur la défensive, les réponses apportées ont toutes pour but de soulager l’inconfort, sans nécessairement prendre de responsabilités. Une liste non exhaustive du type de réponse que l’on peut entendre : «  Il y a eu un malentendu  », «  la façon dont tu t’adresses à moi n’est pas correcte  », «  c’était pas mon intention  », «  je fais X actions/fait partie de Y groupe en faveur des personnes racisées  », «  j’ai rien dit de grave  », «  tu t’inventes des problèmes  », «  tu cherches le conflit  »…

L’idée, souvent inconsciente, est de renverser les positions pour faire sentir à la personne racisée qu’elle est la source du problème. Dans le cas des larmes blanches, on retrouve les mêmes mécanismes en jouant davantage sur d’autres registres : «  ça me blesse énormément  », «  je me sens pas en sécurité  », «  je traverse des trucs difficiles  », «  tu ne te rends pas compte de ce que ça me fait d’entendre ça  » … En appuyant sur la corde sensible, les larmes blanches permettent à son usager·e de fuir une situation qui l’affecte trop tout en gagnant l’empathie de ses pairs. Cette empathie sert à protéger l’auteur·e, tout en assurant la cohésion du groupe (blanc) face à une minorité trop vocale.

Suprématie blanche
Croyance que les personnes blanches sont supérieures aux autres membres de cette planète, le plus souvent au détriment de celleux-ci.

Les mécanismes des larmes blanches.

Le registre émotionnel

«  ce n’était plus à propos de ce qu’elle avait dit ou de pourquoi ça avait énervé autant de personnes racisées : c’était à propos de ses sentiments. De son innocence. De sa position de victime. De sa féminité blanche stratégique.

C’est présenté comme de l’impuissance et de la sentimentalité, mais c’est un abus de pouvoir. […] Dans le même temps, les archétypes réducteurs qui gouvernent la représentation de femmes racisées entrent en jeu. Colérique. Effrayante. Froide. Agressive.  »

White Tears/Brown scars : How White Feminism Betrays Women of Color ;

Chap 5 : When tears become weapons. Ruby Hamad.

Les larmes (et plus généralement l’expression de détresse) permettent de mettre au centre de la conversation les émotions et l’inconfort de la personne prise à défaut. C’est une manière de valoriser sa détresse en invalidant celle de la personne en face. Les ressentis prennent le pas sur les faits. Se sentir menacé·e, revient à être menacé·e. Il est donc normal de chercher à fuir, se défendre ou contre-attaquer. La violence n’est plus dans cellui qui exerce ses privilèges ou sa domination, mais chez cellui qui la dénonce. C’est alors la responsabilité de la personne non-blanche de désescalader la situation, de prendre soin des émotions des autres, de faire preuve de patience et de compréhension. Le préjudice moral, associé au fait d’être accusé·e de racisme, devient plus important que les comportements dénoncés.

«  Il est crucial de comprendre ce dont on parle quand on parle de larmes blanches. Le type de détresse que nous analysons peut être sincère, mais il n’est ni légitime ni innocent.  »

White Tears/Brown scars : How White Feminism Betrays Women of Color ;

Chap 1 : When racism and sexism collide, Ruby Hamad.

L’instrumentalisation de stéréotypes raciaux

Les stéréotypes raciaux associés aux femmes racisées diffèrent d’une ethnie à une autre. Ils ont tous une histoire longue et complexe qui trouve ses racines dans le colonialisme et l’esclavage. Impossible ici de creuser en détail chaque stéréotype et son origine, mais il est important de retenir que ceux-ci agissent encore dans l’inconscient collectif et affecte négativement l’existence de celleux qui les subisse. Agressivité, colère, fainéantise, irrationalité, manipulation, ces stéréotypes ne sont pas nés de nulle part, et ont chaque fois servi le même but : déshumaniser des êtres pour chercher à démontrer la supériorité de la race blanche. Même des qualités en apparence enviables comme la force et la résilience des femmes noires entretiennent l’idée qu’on peut tout leur faire subir, sans trop de culpabilité. Continuer à instrumentaliser ces stéréotypes, consciemment ou non, revient non seulement à perpétuer cette tradition, mais à justifier la violence que les sociétés occidentales infligent aux personnes racisées.

Dans le cas d’un conflit ou d’une agression raciste, ces stéréotypes peuvent se transformer en armes pour nier la parole de l’autre et légitimer sa réaction : «  si je me sens agressé·e dans cet échange, c’est parce que tu es agressif·ve  », «  Si je décide de fuir l’interaction, c’est parce que tu me fais peur  », «  Si j’ai l’impression que tu es menaçant·e, alors il est normal que je le sois en retour  ». Pas besoin que ces sensations se basent sur des faits pour être considérées comme réelles.

Parler de la forme pour éviter d’aborder le fond est une diversion classique dans des interactions conflictuelles, particulièrement quand il existe des rapports de domination. Cela donne l’illusion que dans les bonnes dispositions, avec le comportement adéquat, nos remarques pourraient être entendues et comprises. Que l’empathie est quelque chose qui se mérite en adoptant un «  comportement civilisé  » que læ dominant·e. est seul capable de définir. Le piège, c’est qu’il n’existe pas de «  bonne manière  » de dénoncer le racisme, en particulier dans des situations interpersonnelles. «  Que nous soyons en colère ou calmes, que nous criions ou que nous supplions, nous sommes toujours perçus comme l’agresseur·euses.  » À partir du moment où nous décidons d’enfreindre la règle principale — rester à notre place — nous avons déjà perdu et en payons les conséquences.

«  C’est un piège, qui restreint la capacité d’une femme racisée à être émotive ou frustrée par quelque chose qu’elle subit. Si elle l’est, elle donne raison à toustes ses détracteur·ices. Sa colère est naturellement invalidée, peu importe ce qu’elle dit ou ce qui l’agace, puisque “colère” est son état irrationnel de base. Les stéréotypes de la femme racisée (particulièrement noire, asiatique et arabe) en colère sont déshumanisants, des prophéties autoréalisatrices qui gardent les femmes racisées dans un registre réduit de l’expérience humaine. Si une femme racisée en vient à perdre son sang-froid, ce sera joyeusement retenu comme une “preuve” de son “mauvais” caractère, permettant de mépriser sa personne comme son argumentaire.  »

White Tears/Brown scars : How White Feminism Betrays Women of Color ;

Chap 3 : Angry Sapphires, Bad Arabs, Dragon ladies. Ruby Hamad.

La dépolitisation

Beaucoup de gens s’accordent à dire qu’il existe un racisme d’état, que les personnes racialisées vivent des discriminations à l’embauche, dans l’accès au soin ou au logement. Mais lorsque les comportements discriminants sortent du cadre institutionnel et se passent entre individus, ils perdent soudain toute portée politique. Il est en effet plus confortable de juger un désaccord entre deux personnes en mettant de côté les rapports de pouvoirs entre celles-ci.

«  La féminité blanche stratégique rend personnel ce qui est politique. Elle reformule des critiques légitimes en disputes puériles. Elle retire la charge des structures et des systèmes qui entravent les femmes racisées pour les réduire aux comportements, réels ou perçus de celles-ci.  »

White Tears/Brown scars : How White Feminism Betrays Women of Color ;

Chap 5 : When tears become weapons. Ruby Hamad.

Après tout, est-ce qu’on peut vraiment parler de racisme ? Est-ce que c’est vraiment le sujet ici ? Est que le racisme ne prend pas trop de place ? Ce qui est pratique, c’est que c’est la majorité qui tranchera. La majorité blanche qui décide de ce qui tient du racisme acceptable ou non. L’argument selon lequel «  on serait toustes un peu raciste  » est souvent une manière de justifier une certaine tolérance, comme si le racisme était une fatalité, quelque chose de normal que les concerné·e·s doivent accepter de subir et non un problème à combattre. Parler de désaccord dans une situation qui implique du racisme est un moyen pour les personnes blanches de pouvoir se situer à l’extérieur, de ne pas se sentir concernées. S’il s’agit d’une dispute, toutes les opinions sont valables, chacun est libre d’avoir sa propre version, car après tout, ça ne concerne que les partis impliqués. On peut difficilement être juge et partie, mais ça n’empêchera pas les personnes blanches d’ignorer leur biais raciaux et de croire sincèrement à l’objectivité de leur analyse. Les comportements racistes ne sont jamais individuels, ils sont le résultat du monde dans lequel nous évoluons, et qui les rend possibles. Dans le cas décrit ici, individualiser le problème revient à faire peser l’intégralité de la charge sur les personnes racisées qui doivent donc décider entre se défendre face à un·e individu protégé·e par son groupe ou partir. Les larmes blanches, en mettant la personne blanche au centre, sa perception, son ressenti, réécrivent l’histoire en sa faveur. En même temps, elles effacent toute forme d’individualité pour réduire la personne racisée à une caricature. La violence s’ajoute à la violence, puisque les conséquences de cette déshumanisation ne s’arrêtent pas à deux individus dans un espace social donné, mais influe ensuite dans toutes les interactions qui existent dans ce même endroit.

Solidarité blanche :
On parle de solidarité blanche pour décrire l’accord tacite qu’il existe entre les personnes blanches pour protéger leurs intérêts. Un accord qui passe notamment par le fait de ne pas nommer ses privilèges ou de ne pas interpeller ses pairs lorsqu’iels ont des comportements racistes parce que ceux-ci bénéficient au groupe dans son ensemble. Être éduquée en tant que personne blanche implique d’avoir appris cette forme de solidarité et d’en bénéficier, qu’on le veuille ou non. Remettre frontalement celle-ci en cause dans un espace social donné, peut exposer à la perte d’avantages dans celui-ci, mais n’est pas une option si on cherche à avoir une approche antiraciste.

En version plus simple : la solidarité blanche, c’est toutes les manières qu’ont les gens d’entretenir la suprématie blanche.

L’inversion des rôles

«  à chaque fois que j’ai essayé d’approcher une amie ou collègue pour lui parler de quelque chose qu’elle a fait ou dit et qui a eu un impact négatif sur moi, je me suis retrouvée à m’excuser auprès d’elle, même si j’étais certaine que j’étais celle qui avait été lésée. Ma confiance abîmée, doutant de mes propres souvenirs et interprétations des événements, je me retrouvais à patauger, entre la colère et la sensation de ne pas être entendue, terrifiée à l’idée de perdre une amie ou un job si je ne lâchais pas l’affaire.  »

White Tears/Brown scars : How White Feminism Betrays Women of Color

Chap 1 : When racism and sexism collide, Ruby Hamad.

Visibiliser une oppression ressemble souvent à traverser un terrain miné. Il faut être assez sûr·e de soi, dans une société qui vous explique que vos expériences n’existent pas. Il faut aussi trouver l’énergie, le temps, et l’espace d’avoir une conversation qui la plupart du temps est désagréable, en prenant en compte les potentiels risques. Puis il y a tous les stéréotypes à déjouer pour avoir une chance d’être entendu·e. Pour les personnes racisées, la question est toujours la même : est-ce qu’il est plus difficile de parler ou de se taire ?

Malgré cela, le spectre de la victimisation est toujours présent : est-ce que ce n’est pas un peu abusé ? Une manière de se victimiser ? Un moyen de se venger ? D’attaquer un·e individu ou un groupe minorisé ? D’obtenir des faveurs et de l’attention ? Il ne s’agit pas de nier qu’il peut exister des situations spécifiques où le racisme peut être instrumentalisé, mais d’observer comment cette accusation est quasi systématique dans ces conversations et avec quelles conséquences. Il n’est ainsi pas rare que des personnes à la base cibles d’une (micro) agression, se retrouve à devoir justifier, défendre, voire s’excuser de leurs torts supposés pour éviter des représailles.

L’invisibilisation

«  Mettre en valeur mon privilège racial invalide les formes d’oppressions que je subis (ex. : classisme, sexisme, hétérosexisme, âgisme, validisme, transphobie). On va donc avoir besoin de s’attarder sur la façon dont ton comportement est oppressif pour moi.  »

White fragility : why it is so hard for white people to talk about racism ;

Chap 10 : White fragility and the rule of engagement. Robin Diangelo

Nous ne vivons pas encore dans un monde où la suprématie blanche est abolie, et où les personnes racisées tirent un quelconque bénéfice de leur ethnicité. Dans les faits, elles sont plus susceptibles d’être exclues d’environnements qui leur sont déjà hostiles par défaut, se privant de ressources, de soutien ou même de liens. Ce qui, quand on parle de personnes appartenant à plusieurs communautés, revient souvent à les pousser à l’isolement. C’est la raison pour laquelle il est généralement plus sage pour les concerné·e·s de se taire et de faire profil bas, permettant de largement sous-estimer les problématiques de racisme dans les espaces à la marge.

«  Quoi qu’il en soit, des noir·e·s entreprennent des transitions de sexe et peuvent être amené·e·s, lorsqu’il et elles vivent en occident, à mobiliser, faute de mieux, des ressources développées pas des milieux trans ou queer blancs. Les tentatives d’exister en dehors de ses milieux constitués par le racisme (et pas seulement “traversé” par lui) se multiplient, non sans difficulté au regard de la précarité économique des noir·e·s, malgré la volonté manifeste par endroits d’entamer un processus d’autonomisation  ».

Afro Trans Perspectives. Entretiens. Poésie. Fiction.

1. Quand changer de sexe éclaire sur la condition noire occidentale — Joao Gabriel, Collectif.

Réduire la question du racisme ordinaire à un simple conflit, en particulier dans des espaces par ailleurs politisés revient à faire disparaître les rapports de forces pour privilégier l’illusion de la «  communauté  ». Une communauté qui peut ainsi se défausser d’une remise en cause globale tout en affirmant théoriquement faire le contraire. Cette culture du silence, entretenue par tous les mécanismes cités précédemment et tant d’autres, perpétue un statu quo où les personnes racisées sont seulement tolérées dans les espaces blancs. Les larmes blanches ne protègent pas uniquement un·e individu, mais tout le groupe.

À quoi servent les larmes et la fragilité blanche ?

  • Maintenir la solidarité blanche, en faisant appel à l’empathie de son groupe
  • Empêcher toute forme de remise en question, en priorisant les émotions et ressentis de la personne blanche
  • Minimiser la réalité du racisme et son impact
  • Silencier les personnes racisées, en les obligeant à des standards contradictoires et impossibles à tenir.
  • Transformer les personnes blanches en victimes, en enfermant les personnes racisées dans des stéréotypes raciaux associés à la violence.
  • Détourner la conversation, en mettant au centre la personne blanche.
  • Protéger une vision du monde limitée, où il est impossible qu’une expérience puisse être réelle si elle n’est pas observée ou expérimentée par une personne blanche.
  • Supprimer la question du racisme comme système en individualisant le problème.
  • Maintenir le statu quo, préserver son confort. Bref, perpétuer la suprématie blanche.

Que ce soit un acte calculé ou complètement inconscient ne change rien à l’impact que cela a sur la personne qui en est la cible. Parce que les larmes blanches sont souvent utilisées par des personnes qui ont moins de pouvoir dans notre société, leur impact est souvent peu considéré, y compris par les personnes qui le subissent. Il est difficile de mesurer l’impact de quelque chose qui n’existe pas, de poser des mots sur un schéma dont on pressent bien qu’il se répète un peu trop souvent. Pourtant, lors de conversation en non-mixité, nul besoin de théorie pour savoir de quoi on parle. Parce qu’à des degrés divers, nous l’avons toustes vécu, et observé nos proches racisés le vivre. Mais essayer de partager cette expérience à ses proches blanc·he·s revient souvent à faire face à un mur d’incompréhension, voir de réaction défensive.

Quel impact ?

Dans son livre La Charge Raciale, Douce Dibondo, explique toutes les façons dont le vécu des personnes racisées, en particulièrement noires est régi par des contraintes invisibles pour les autres. Elle décrit le lent apprentissage, souvent inconscient, des personnes racisées vivant en occident, dans des espaces où elles sont le plus souvent minoritaires.

En tant que personnes minorisées, nous nous retrouvons dans la position de chercher des solutions individuelles à des problèmes systémiques. Mais même ces recours-là peuvent être limités. Par exemple, l’accès à des outils thérapeutiques est compliqué pour toutes les personnes précaires, et pénalisent donc plus largement les personnes non-Blanche. Le fait de trouver un·e thérapeute ne garantit pas de trouver une personne capable de prendre en compte les oppressions systémiques.

«  Souvent incompris·e·s, il est commun pour les patient·e·s noir·e·s de faire de la pédagogie, voire de déployer un argumentaire si leur vécu et leur ressenti sont questionnés, portant alors la charge explicative qui revient normalement à un·e professionnnel·le de la santé censée comprendre toutes les subjectivités. […] Il est impératif de saisir combien nous sommes assigné·e·s à porter un poids existentiel, une charge raciale qui s’impose dans quasiment toutes les sphères de la vie et dans tous les espaces géographiques à majorité blanche ou racisée. Le manque flagrant de connaissance quant à la condition noire entraîne parfois de mauvais diagnostics ou un traitement inadéquat.  »

La charge raciale : vertige d’un silence écrasant ; Qui a peur du psychopolitique ? Douce Dibondo.

Apprendre à naviguer la fragilité blanche, et toutes les formes de manipulations qui l’accompagnent, fais partie de la charge raciale. L’impact à long terme du racisme sous toutes ses formes est difficile à quantifier sur une vie. Il ne fait cependant aucun doute que le mépris et la négation de son humanité abîment corps et psychés. Le racisme tue, de façon brutale, ou à petit feu en s’en prenant jour après jour à notre intégrité physique et mentale. Les larmes blanches ne font pas exception. En tenant plus du domaine des relations interpersonnelles, elles viennent questionner les liens individuels, et alimentent une méfiance qui s’étend à chaque nouveau coup. Difficile d’inviter régulièrement dans son quotidien, de façon choisie ou non, des personnes qui nient continuellement nos expériences. La plupart du temps sans aucune conscience des dégâts causés. Le fossé qui en résulte semble souvent invisible pour celleux qui n’en subissent pas les conséquences. Si même les personnes blanches en lesquelles nous plaçons notre confiance sont capables de nier leurs positions de domination tout en minimisant nos vécus à qui peut-on faire confiance ? Où commence l’instinct de préservation et où s’arrête l’hypervigilance ?

«  Elle marche sur des œufs, consciente de sa peau noire foncée quand elle interagit avec des personnes blanches — ce qui, puisqu’elle habite en Australie depuis deux décennies, signifie tous les jours. Elle applique une « attention extrême autour de la blanchité » et trouve plus simple d’éviter de créer des relations d’amitié avec les femmes blanches dans leur ensemble : « Le maximum que je fais est de dire “salut” et sourire. C’est tout. Mes ami·e·s m’auraient décrite comme très amicale, toujours à sourire et à tenter de trouver le bon chez les personnes blanches, mais ça a changé maintenant. »

White Tears/Brown scars : How White Feminism Betrays Women of Color ;

Chap 3 : Angry Sapphires, Bad Arabs, Dragon ladies. Ruby Hamad.

L’évitement n’est pas toujours possible ni souhaitable, mais il n’en est pas moins une stratégie compréhensible. Elle induit néanmoins un coût social, qui se manifeste par la perte de ressources, d’opportunités, d’entraides et peut conduire à l’isolement. Lorsque l’on parle de fragilité ou de larmes blanches, on ne parle pas de mécanismes qui arrivent uniquement après une micro-agression ou une remarque oppressive. On parle parfois de harcèlement, d’humiliation répétée, d’un climat rendu volontairement hostile envers les personnes racisées, d’une justification aux discriminations ou aux agressions verbales, physiques et sexuelles dans l’indifférence des personnes blanches qui en sont témoins.

Et maintenant ?

« « Si tu remets en cause notre [confort racial]… nous ne pouvons pas le supporter, notre capacité à le gérer est d’à peu près zéro. Et je vais me lâcher et faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que tu arrêtes de me remettre en question. Et si c’est pleurer, je pleurerai. Je ne suis peut-être pas en train d’y penser consciem15ment, mais c’est comme ça que ça marche » en d’autres mots, les larmes peuvent être sincères, mais ça ne les rend pas innocentes ou inoffensives : l’opposé en réalité. « Dès que je me mets à pleurer, toutes les ressources reviendront vers moi, et toi (la personne racisée) sera læ méchant·e. C’est pour ça que je pense que c’est une forme de harcèlement » Diangelo a continué. « Je parie que tu endures bien plus de racisme de la part de personnes blanches chaque jour que ce que tu t’ennuies à nous raconter. Et pourquoi tu te fatiguerais ? Parce que tu serais probablement puni davantage. Donc c’est juste une belle forme du contrôle racial blanc. Tu restes à ta place, et je reste à la mienne, et après je peux dire que tu es mon amie, ma collègue — tu vois comme je ne suis pas raciste ? Mais (uniquement) tant que tu ne viens pas remettre en question mon identité ou ma position. »

White Tears/Brown scars : How White Feminism Betrays Women of Color ;

Chap 5 : When tears become weapons. Ruby Hamad.

Écrire et analyser des enjeux de racisme est toujours complexe, parce que la réalité qui est décrite est inaudible pour une part non négligeable des personnes qui auront accès à ces textes. De nombreux auteur·es, Ruby Hamad compris, tentent de quadriller le terrain pour éviter que leurs mots ne soient interprétés de façon parfois totalement contraire à leur sens, en sachant pertinemment que c’est peine perdue. Au-delà des habituelles critiques sur le fait de trop se concentrer sur l’identité ou de se victimiser, il existe toujours la crainte de voir ses propres mots retournés contre soi, pour toutes les raisons évoquées jusqu’ici.

Les personnes non-blanches qui écrivent sur le racisme sont aussi souvent sommées de trouver elles-mêmes les solutions aux problèmes qu’elles subissent. Comme s’il suffisait d’apprendre les bons termes et d’avoir la bonne posture dans une situation donnée pour se sortir de décennies d’éducation à la suprématie blanche. Faire une liste de recommandations à adopter semble stérile, tant on sait comment celles-ci peuvent verser dans le performatif et produire l’effet inverse de celui recherché.

«  Cesser nos schémas racistes doit être plus important que travailler à convaincre les autres que nous n’en avons pas. Nous en avons, 16et les personnes racisées savent déjà que nous en avons ; nos efforts pour prouver le contraire ne sont pas convaincants. Une prise en compte honnête de ces schémas n’est pas une mince affaire au vu du pouvoir de la fragilité blanche et de la solidarité blanche, mais c’est nécessaire.  »

White fragility : why it is so hard for white people to talk about racism

Chap 10 : White fragility and the rule of engagement. Robin Diangelo

Rester paralysé·e par la culpabilité ou le sentiment d’impuissance est aussi une manière de fuir ses responsabilités. Les larmes blanches et ses mécanismes fonctionnent grâce à la solidarité blanche. Si les personnes blanches ne sont pas directement celles qui mettent leur détresse au centre, elles sont celles qui orientent leur empathie dans la même direction, hiérarchisent les souffrances, adoptent des conduites punitives, pacificatrices ou des dynamiques de groupe excluantes. Le sentiment de culpabilité et de responsabilité sont deux choses très différentes, quand l’un entraîne l’évitement, l’autre pousse à agir.

PACIFICATION :
La pacification est un terme colonial qui sert à décrire les actions militaires visant à réduire toutes formes de rébellion par la force. Dans le langage courant, on parle de pacification quand un groupe dominant cherche à amenuiser un conflit selon des modalités qui lui bénéficie par défaut, que ce soit la médiation, l’usage d’un règlement, le recours judiciaire... Cela sert à donner l’illusion d’une volonté de dialogue, de paix, dans un contexte inégalitaire et injuste qui peut être source de violences pour la ou les personnes opprimées.

«  Tourner le dos à la colère des femmes Noires, avec l’excuse ou le prétexte d’être intimidée, ne donne aucune force à quiconque — c’est uniquement une autre façon de préserver les œillères raciales, le pouvoir des privilèges établis, intouchables, intacts. La culpabilité n’est qu’une autre façon de nous traiter en objet. On demande toujours aux peuples opprimés de tendre un peu plus la joue, de construire un pont entre aveuglement et humanité. On attend des femmes Noires qu’elles mettent leur colère au service exclusif du salut des autres, ou de leur information. Mais cetteépoque est révolue.  »

De l’usage de la colère : la réponse des femmes au racisme, Audre Lorde

Le phénomène décrit depuis le début existe dans des environnements où la blanchité est une norme qui n’est pas sincèrement remise en question, ou considérée comme un problème. Læ raciste est toujours un autre théorique dans lequel personne ne se reconnait. Ça ne peut pas être soi, ou ses proches, parce que cela obligerait à regarder en face sa blanchité, ses privilèges, et le prix de ses lâchetés quotidiennes.

Les personnes racisées peuvent expliquer, visibiliser autant qu’elles veulent leur problématique, s’il n’y a personne pour les entendre, cela ne sert à rien. Et pourtant nous avons toujours la responsabilité d’éduquer nos pairs blanc·hes, de comprendre et d’avoir de l’empathie pour leur ignorance, quant bien même elle est souvent choisie, entretenue et nous fait du mal.

«  Nos dires ne sont pas écoutés dans la blanchité, c’est la manière dont on dit qui est scrutée. Est-ce qu’ils ne sont pas trop radicaux, séparatistes, trop vindicatif·ve·s. Qui est le corps qui parle ces dires ? Ce corps n’est-il pas susceptible d’attentat au chaos public ? Voilà le mur cognitif de la blanchité et de son silence.  »

La charge raciale : vertige d’un silence écrasant. Le silence, c’est l’antidote ? Et les subalternes se turent. Douce Dibondo.

L’amour de nous-mêmes

«  Les femmes blanches peuvent exprimer le spectre entier des émotions humaines, mais les femmes racisées ne peuvent pas se sentir tristes ou en colère que quelqu’un leur ait fait du mal. Nous devons vivre notre vie sur cette ligne… C’est difficile de prendre soin de soi quand tu reçois constamment le message que tu ne vaux rien. Tu commences à penser que tu ne vaux rien. Il est très, très important que nous posions des limites pour dire «  la porte est là — est-ce que tu peux partir s’il te plaît ?  »

White Tears/Brown scars : How White Feminism Betrays Women of Color ;

Chap 5 : When tears become weapons. Ruby Hamad.

Au cours de nos discussions, on a tenté de réfléchir plus loin que la question des larmes blanches, de comment s’en protéger ? On a essayé de penser des alternatives, des ressources, mais surtout de trouver des stratégies qui ne reposent pas sur la validation blanche, mais sur notre pouvoir. Car malgré la somme d’histoires qu’on pouvait s’échanger, quasi aucune n’avait semblé aboutir à une forme de reconnaissance, encore moins de réparations. Les réponses consistaient le plus souvent en des formes de compromis, toujours au désavantage des mêmes.

En n’ayant aucune assurance sur comment, ou pourquoi ce zine sera utilisé, ce point ne sera pas plus développé ici, mais en espérant qu’il pourra être un moyen de déclencher ces discussions, partout où elles seraient utiles.

Ce zine n’a jamais eu pour but d’aider les blanc·hes à comprendre, ou agrandir leur boîte à outils antiraciste. On sait très bien comme il est facile (et commun) de se créer une façade antiraciste pour s’immuniser de toute critique. S’il permet à certain·e·s de développer plus d’empathie, tant mieux, mais il existe d’abord pour nous. Pour toustes celleux qui ont subi ces mécanismes sans avoir les mots ou les outils pour comprendre assez vite ce qui était en train d’arriver. Voici une liste non exhaustive de choses à se rappeler si c’est ton cas.

  • Le nombre ne fait pas la justesse

Ce n’est pas parce que la majorité (blanche) autour de toi ne voit pas ce que tu vis que cela signifie que ça n’existe pas. Parfois tu es sur·e de ce que tu viens d’expérimenter, tu es certain·e que l’interaction que tu viens de vivre comportait du racisme. Pour autant tu pourrais trouver 5, 10, 50, 100 personnes qui pourraient t’expliquer que tu as tort, parfois ces personnes sont même tes ami·es blanc·he·s.

  • Ce n’est pas toujours parce que tu as fait quelque chose de «  mal  » que tu es puni·e

“Au contraire, il semblerait qu’iels aient utilisé cela comme une justification pratique pour se débarrasser d’une employée à “problème” qui avait malencontreusement enfreint l’une des règles ta19cites de la société occidentale blanche : ne remet pas en question ou souligne des biais raciaux — ou si tu le fais, prépare-toi à en subir les conséquences”

White Tears/Brown scars : How White Feminism Betrays Women of Color ;

Chap 1 : When racism and sexism collide, Ruby Hamad.

  • Les blanc·hes ne comprendront jamais

Mais ça ne les empêche pas de croire sincèrement pouvoir comprendre. Voire de penser que si on leur expliquait mieux, si tu leur expliquais mieux, alors iels pourraient comprendre. Un bon exemple est la façon dont iels vont trouver dans leur vécu des situations «  similaires  » où les enjeux de racismes sont inexistants pour chercher à faire des parallèles, ce qui revient à rendre invisible une violence spécifique, donc à ajouter à celle-ci. Être un·e bon·ne allié·e c’est être capable d’avoir de la curiosité, d’écouter, et de ne pas conditionner son empathie au fait de pouvoir «  comprendre  » une situation qu’on ne vivra jamais.

  • Tu ne dois de pédagogie à personne.

Dans une situation d’agression qui implique directement ou non d’autres personnes, il est commun de se retrouver à expliquer pourquoi ce que l’on vit est une agression. Ce qui peut revenir parfois à expliquer ce qu’est le racisme. Ce n’est pas le rôle des personnes racisées de faire comprendre et accepter aux personnes blanches leurs endroits de domination. C’est un cadeau, qui tend trop souvent à être considéré comme un dû. Ce n’est pas non plus ta responsabilité de soulager l’inconfort et la culpabilité des blanc·hes qui t’entourent.

  • Tu peux refuser de « simplement discuter »

Parce que même s’il s’agit d’un simple échange pour la/les personnes blanches, ça peut signifier pour toi de te retrouver à nouveau dans une situation stressante voire abusive. Il y a plein de raisons de ne pas vouloir se retrouver dans un échange où on sait que l’enjeu du racisme est au centre, parce qu’on sait comment ses discussions peuvent se dérouler. On ne «  refuse pas le dialogue  » quand on choisit de se préserver des méfaits de la blanchité.

  • Tu as le droit d’avoir des émotions

Tu as le droit d’être en colère, d’être triste, d’être exaspéré·e, fatigué·e ou au contraire de ne rien ressentir. Le spectre de tes émotions est plus large que le cadre auquel tu es assigné·e. Il y a plein de bonne raison de ne pas rendre visibles ses émotions dans plein de situations, notamment pour éviter de se mettre en danger. Ça n’en fait pas moins une situation profondément injuste. Ce n’est pas normal que ta survie dépende de ta capacité à cesser d’agir comme un être humain. Cette injonction à garder la tête froide en toute circonstance va souvent avec le fait de sous-estimer l’impact de ce qui est vécu. Prends le temps nécessaire pour digérer à ton rythme.

  • C’est OK de partir.

C’est probablement pas pour rien que les livres de Ruby Hamad et Douce Dibondo se terminent tous les deux pas la même proposition, à savoir cessez de s’engager autant que possible, avec la blanchité et donc avec les blanc·hes. Évidemment, plus facile à faire dans des contextes ou l’on n’est pas isolé·es et/ou une communauté, qu’elle soit familiale ou amicale nous attend quelque part. C’est d’ailleurs bien souvent la raison pour laquelle on minimise ou ferme les yeux sur nos propres abus (et ceux dont on est témoins). On a pas toujours quelque part où aller. Au-delà de ça, on peut ne pas avoir envie de ça, et exister dans un monde où on se méfie de la majorité des gens qui nous entoure est épuisant.

Le conseil reste néanmoins valable, et il peut être intéressant de faire la balance entre ce qu’on gagne à subir une situation donnée (sécurité matérielle, affective, financière…) et ce qu’on y perd (son temps, son sommeil, sa santé mentale, son identité.). Il n’existe pas de solution toute faite, mais des sommes de stratégies individuelles et communautaires, d’où l’importance de

Ne pas rester seul·e

C’est probablement le point le plus important à retenir, ne serait-ce que pour se souvenir des précédents. Prends soin et nourris tes liens avec d’autres personnes non-blanches qui peuvent comprendre les difficultés que tu traverses. Cultive des espaces d’entraide, de solidarité, de lien, de repos, de réflexion. Habite des espaces hors de la blanchité, juste pour le soulagement de baisser la garde quelques heures ou quelques jours et ne pas avoir la sensation de toujours marcher sur des œufs. Il semble qu’il y ait un consensus, à la fois dans les écrits, mais aussi dans nos conversations sur la nécessité vitale de se retrouver entre nous, ne serait-ce que pour se rappeler que non, nous ne sommes pas l’agresseur·euse, nous ne sommes pas fol·les, nous ne nous victimisons pas pour rien. On parle d’oppressions systémiques, parce qu’elles font justement systèmes, nous subissons toustes des variations des mêmes schémas, y compris dans nos relations les plus proches. Il peut être facile de l’oublier, ou de penser que notre situation n’est que le fruit de notre parcours individuel, si on n’a aucun pair autour de nous pour nous rappeler la banalité de notre vécu.

On a pas toustes les mêmes stratégies face à la blanchité, et il y aura toujours des personnes racisées qui choisiront de se ranger de son côté pour tout un tas de raisons trop complexes à développer ici. On n’est pas toustes aux mêmes endroits ou aux mêmes étapes dans notre compréhension du racisme. Un réflexe naturel peut-être d’être plus dur·e envers celleux qui nous ressemble, parce qu’iels devraient comprendre, et plus patient·e avec les blanch·es. C’est important de garder en tête que l’action des premièr·es ne sera jamais aussi nocives et destructrices que celle des second·es. La vraie source du problème reste le système dans lequel on vit et qui nous a éduqués.

Apprendre à fonctionner hors de ce système, à décoloniser nos esprits, à déloger la blanchité de nos têtes est vital. La théorie a ses limites, et on voit comment elle peut régulièrement être réappropriée et avalée (une pensée pour Audre Lorde et bell hooks en premier lieu). Ce qui se construit à l’abri du regard dominant est nécessaire et beau. Et c’est la raison pour laquelle ce zine s’arrêtera là,

«  Nous ne parlons souvent qu’en surface de soutien et de connexion mutuelle entre femmes noires, car nous n’avons pas encore franchi les barrières qui nous mènent à ces possibilités, ni pleinement exploré les colères et les peurs qui nous empêchent de réaliser le pouvoir d’une véritable sororité Noire. Et reconnaître nos rêves, c’est parfois reconnaître la distance qui les sépare de notre situation actuelle. Reconnus, nos rêves peuvent façonner notre avenir, si nous les nourrissons de travail acharné et de l’attention du présent. Nous ne pouvons nous contenter de liens superficiels, ni de parodies d’amour-propre. Nous ne pouvons pas continuer à nous fuir les unes les autres au plus profond de nous-mêmes par crainte de la colère de l’autre, ou continuer à croire que le respect signifie ne jamais regarder une autre femme noire directement ou ouvertement dans les yeux.

Je n’étais pas fait·e pour être seul·e ou sans toi qui comprends. »

Sister outsider ; Eye to Eye : Black Women, Hatred and Anger ; Audre Lorde ; letter from black feminist, 1972—1978, Barbara & Berverly Smith

[1L’adjectif «  brown  » inclut toutes les personnes racisées qui ne sont pas noires.

[2À l’exception de la dernière page ou «  femmes noires  » et remplacé par «  personnes racisées  » pour les raisons développées ici.

Contact : ouinouinbouhou@riseup.net


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