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À l’assaut du militarisme ! Des brèves du désordre contre la guerre et la répression (2014-2025)

mis en ligne le 28 août 2025 - anonymes , Avis de Tempêtes

Carnet de route. Une projectualité face à la guerre (et face à la paix)

Avis de Tempêtes, bulletin anarchiste pour la guerre sociale n°4 (avril 2018)

De la nécessité de boussoles

Souvent, nous pensons nos idées comme étant des piliers enfoncés dans un sol stable. Pourtant, le sol n’est généralement stable qu’en apparence. Il suffit que
changent les conditions, que les terres deviennent
boueuses ou que les eaux montent, pour que ce sol
stable se révèle bien meuble et que nos chers piliers s’affaissent comme des châteaux de carte. C’est alors la panique qui nous saisit, nous courrons d’une alliance indigeste à une autre encore plus improbable, nos concepts qu’on croyait si solides deviennent gélatineux, se transforment en pâte à modeler, et en peu de temps nous devenons ce dont nous avons toujours
eu horreur : de simples pions sur un échiquier qu’on
ne comprend pas. Cela est arrivé à nombre d’anarchistes lorsque la Première Guerre Mondiale a éclaté, cela est arrivé aux anarchistes espagnols entraînés
d’une situation révolutionnaire à une guerre en règle,
cela est arrivé à de très nombreux révolutionnaires
pris dans les jeux géopolitiques de la Guerre Froide,
et cela arrivera aussi encore demain.

Alors, plutôt que des piliers dans un sol tout sauf
stable, considérons plutôt nos idées comme des boussoles qui nous permettront de faire la part de choses. Anarchistes, nous nous battons contre tout pouvoir, qu’il soit sanguinaire ou tolérant, démocratique ou dictatorial, et nous ne pouvons donc jamais rallier aucun camp d’un pouvoir contre un autre. Il n’y a que deux côtés sur une barricade, et lorsque ce n’est pas notre barricade, il n’y a pas non plus de côté à nous.
C’est pour cela qu’il est primordial de disposer de
ces boussoles-idées, de les approfondir aussi, car ce
n’est que dans ces situations très tendues qu’arrive
la véritable épreuve. Il est certainement plus facile
de refuser tout rapport avec les autoritaires quand la
mort ou la prison ne guettent pas (même si les opportunistes ne s’en privent guère), que de refuser en situation de guerre une alliance militaire avec une armée lorsque les gens crèvent autour de nous sous
les bombes d’une aviation impitoyable. Une situation
de guerre mettra notre anarchisme à rude épreuve, et
tout comme de nombreux compagnons (souvent minoritaires) n’ont renoncé ni à leur éthique ni à leurs idées dans les pires conditions, il nous faut à présent recommencer à approfondir ce qu’est notre anarchisme, sous peine de faire naufrage… très vite.

De la nécessité de cartes

Si nos boussoles-idées peuvent nous indiquer les directions à prendre et surtout les errements à éviter, elles ne permettent par contre pas de discerner les contours des obstacles à affronter. Cette dimension-là est celle de l’analyse. Si cette besogne devrait déjà être permanente chez tout ennemi de l’autorité, elle devient encore plus cruciale si nous voulons aussi être capables de nous battre dans un scénario de guerre. Cela implique par exemple dès aujourd’hui de cartographier avec soin les industries militaires et les entreprises technologiques, mais aussi tout ce qui
est sensible pour le bon fonctionnement opérationnel
de la domination : réseaux de communication, axes
de transport, ressources et réseaux énergétiques, réserves stratégiques de matières premières et de nourriture. Pas de façon approximative, mais détaillée et pro-active.

De la nécessité de renseignements

Renseignements est un mot qui écorche logiquement les oreilles, tant il fait penser au fichage généralisé que les États ont réussi à mettre en place, mais nous pensons en tout cas qu’il est nécessaire non seulement d’avoir le plus d’informations possibles sur le fonctionnement les organes répressifs (qui montreront, en cas de situation de guerre leurs dents bien plus férocement qu’en temps « normaux »), mais aussi de connaître leur hiérarchie. Il y a en effet beaucoup de chance pour que le commissaire divisionnaire ou le colonel de gendarmerie d’aujourd’hui soient par exemple également ceux de demain. Sur un autre plan, il faudrait bien sûr se doter de capacités de communication difficilement pénétrables par l’ennemi, mais tristement aussi se préparer à l’éventualité d’enlèvements surprises, d’interrogatoires plombés de sadisme et d’emprisonnements spéciaux, ainsi qu’à la vaste palette dont dispose l’État pour mener une guerre sale contre les réfractaires (indicateurs, infiltrés, pressions sur les proches, manipulations,…). S’y préparer est certes une tâche ardue, mais en temps de guerre, y être minimalement prêt sera toujours mieux que rien du tout (sachant que l’importance de telles contre-mesures étatiques est déjà trop peu prise au sérieux, voire négligée au présent).

De la nécessité d’instruments et de connaissances

Savoir où se trouve l’antenne militaire est une chose, savoir la mettre hors service en est encore une autre. De nombreuses connaissances, allant de comment confectionner le matériel de sabotage dont on a besoin aux façons de se déplacer, se révèlent indispensables. La bonne volonté est un début, mais elle ne suffit pas. Il faut donc développer des capacités techniques, des connaissances précises tout en les projetant aussi dans une situation qui pourrait être bien différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. Certains outils se raréfient en scénario de guerre, d’autres deviennent tout d’un coup plus facilement repérables : pour ne pas laisser tout dépendre du hasard, il faut s’y préparer.

De la nécessité de coordination

Tout en restant dans la dimension informelle, la coordination entre individus, groupes affinitaires et autres constellations autonomes est indispensable, autant pour la récolte d’informations, la mise à disposition de moyens, la logistique et le soutien, le partage de nouvelles, l’élaboration d’outils de contre-information et d’agitation que pour les projets d’attaque. D’où la nécessité de réfléchir dès aujourd’hui quelles formes de telles coordinations pourraient prendre, comment elles peuvent être praticables aussi dans des situations où il pourrait être moins évident de se retrouver à plus nombreux (voir à plus de quelques-uns). De telles coordinations doivent évidemment être anti-autoritaires, agiles, partant de l’autonomie de chaque individu et de chaque groupe y prenant part.

De la nécessité de perspectives

Tout cela, pourquoi ? Vers quel but, dans quelle perspective ? Si le déclenchement d’une insurrection révolutionnaire constitue la perspective, les chemins pouvant y mener sont multiples, et dépendent également
de situations particulières. Un contexte sombrant
dans la guerre civile suite à une pénurie de masse, un
désastre environnemental, ou encore des haines identitaires est une chose, un État qui monte une intervention militaire ailleurs en est une autre. Pourtant, à la
base, nous pensons que les sabotages diffus contre ce
qui rend possible la guerre et le contrôle, contre ce qui
donne de l’énergie à l’État pourrait constituer les premiers pas. Ils permettront non seulement d’agir tout de suite et en toute cohérence, mais aussi d’allumer,
aussi petite soit-elle, une étincelle dans les ténèbres,
possible point de ralliement pour d’autres, tout en
ouvrant un champ pour la coordination et l’approfondissement organisationnel. Prendre l’initiative est le premier pas pour désorganiser les plans de l’ennemi,
bien moins agiles que pourraient être les nôtres.

* * *

Si la guerre est au cœur même de tout État, cette « organisation de la puissance » ; si les différentes formes qu’elle emprunte sont par conséquent animées par une même logique de domination ; si les massacres des opérations militaires proprement dites et la répression, l’exploitation capitaliste et l’abrutissement mis en œuvre par le pouvoir sont donc les deux faces de la même médaille de l’ordre du monde, les pistes et suggestions évoquées ici peuvent non seulement figurer dans le carnet de route de ceux qui se voient plongés dans un conflit sanguinaire, mais aussi servir à développer des projectualités anarchistes tout court.

Il n’échappera pas même aux aveugles volontaires que les instruments de répression, de contrôle ou de fabrication de consensus vont crescendo, d’un même pas avec le nombre de régions du monde plongées dans de nouvelles guerres : il s’agit de la même restructuration en cours de la domination, touchant l’ensemble des aspects de la société telle qu’on la connaît. C’est à cela qu’on doit faire face, et c’est à cela que peuvent peut-être servir les quelques notes de ce carnet de route.

Cette brochure a été éditée en mars 2025.

Les sources du désordre sont tirées de recensements des journaflics, de publications papier, d’archives et de sites anarchistes sur internet.



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