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Kuala-Lumpur (Malaysie) : Interview avec Arip, de l’infoshop Pustaka Semesta

Anonyme

Mis en ligne le 25 juin 2012

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Version papier disponible chez : Ailleurs

Entretien avec Arip, qui s’occupe avec quatre autres personnes de l’infoshop Pustaka Semesta (« bibliothèque universelle »), à Rumah Api (« le phare » ou « la maison insurgée »). Interview faite en anglais à Kuala Lumpur le 28 mars 2012.


- Qu’est-ce que Rumah Api ? A part l’infoshop, il s’y passe quoi ?

Rumah Api est un bâtiment loué avec un rez-de-chaussée et un étage. En haut, il y a l’infoshop, et au rez-de-chaussée il y a deux salles, une pour les concerts, projections et discussions, et une pour la cuisine, notamment utilisée par Food Not Bombs.

- Quelques personnes vivent également ici, n’est-ce pas ?

Oui, cinq personnes vivent ici, à l’étage. Et la plupart du temps, nous ne sommes pas seul-e-s, d’autres personnes nous rendent visite, les week-ends nous sommes parfois une vingtaine de personnes à rester ici, il y a toujours beaucoup de monde le week-end.

- Depuis quand existe Rumah Api ?

Rumah Api existe depuis décembre 2010. Avant, le même lieu s’appelait Gudang Noisy et était principalement utilisé pour faire des concerts punks, ça a commencé il y a environ cinq ans.

Il y a quelques temps, avec un ami, nous sommes allés à Singapour et nous y avons découvert l’espace autonome/punk Black Hole, et quand nous sommes revenus à KL [Kuala Lumpur] nous avons entendu dire que les gens de Gudang Noisy ne voulaient pas continuer leurs activités, donc on leur a fait la proposition de participer à Gudang Noisy, et quand la dernière personne impliquée dans Gudang Noisy a quitté le projet, il a voulu « prendre » le nom du lieu car il était enregistré dans les fichiers de l’Etat [un peu comme une marque déposée], donc on a changé le nom et lieu s’est appelé Rumah Api, mais on n’a pas enregistré le nom auprès du gouvernement...

Avant Rumah Api et l’infoshop Pustaka Semesta, il y avait un collectif politique appelé Kudeta, ils produisaient des zines et des feuilles d’info, ils ont été particulièrement actifs pendant le contre-G8 du Japon, en juillet 2008, mais à KL il n’y avait toujours pas de lieu anarchiste... Oh, et en 2010, on est allé aux rencontres anarchistes de Medan (Sumatra, Indonésie), et là on a rencontré des gens qui participaient à des infoshops au Japon et en Allemagne, et après on s’est dit qu’on pourrait faire quelque chose de semblable, c’est aussi un moment qui nous a pas mal inspirés.

Beaucoup d’Allemand-e-s sont venu-e-s à KL, et en Allemagne il y a pas mal d’infoshops anarchistes... Et comme on n’avait pas de lieu comme ça, on s’est vraiment dit qu’il était important d’en créer un ici, pour essayer de mobiliser des gens et faire connaître les idées anarchistes (parce qu’ici, peu de gens en connaissent l’existence), pour avoir un lieu où trouver des zines et des bouquins anarchistes, pour pouvoir en discuter, etc.

Avant, il y avait aussi un infoshop appelé A-Mince, à Terengganu, sur la côte est de la péninsule malaise, mais ça n’existe plus.

- Quand est-ce que l’infoshop Pustaka Semesta est ouvert, et comment faites-vous pour faire savoir que c’est ouvert ?

Pour commencer, on a organisé une fête d’ouverture en septembre 2010, et maintenant, comme on vit ici, on est ouvert presque tous les jours, les gens peuvent venir quand ils veulent, même si c’est mieux de ne pas venir le matin parce qu’en général, le matin, on dort.

Certain-e-s d’entre nous sont très occipé-e-s par leur travail salarié, mais malgré cela on arrive à ouvrir l’infoshop pratiquement tous les jours, pour ainsi dire on ne ferme jamais.

Pour faire connaître le lieu, on utilise Internet : on a un blog et une page sur Facebook, donc la plupart des gens sont au courant par Internet. On n’a mis aucune affiche dans les rues parce qu’on ne veut pas vraiment que tout le monde sache qu’on a un infoshop ici... On a aussi beaucoup appris du passé, du fait que quelques mouvements (notamment pendant le soulèvement du Parti communiste de Malaysie) ont été sévèrement réprimés via des opérations d’infiltration et de dénonciation. Comme la plupart de ce qu’on trouve ici est de tendance anarchiste, contre l’Etat, cela pourrait être suffisant pour que l’Etat décide de nous arrêter en utilisant différentes lois du style du Patriot Act, loi anti-terroriste américaine (en l’occurrence le Sedition Act ou l’Internal Security Act), simplement parce qu’on diffuse des idées anarchistes ou communistes. Ça pourrait être assez dangereux pour nous de parler publiquement/ouvertement de tout ça.

- Ok, donc vous pensez que ce serait dangereux pour vous de mettre des affiches dans les rues et de parler en public ouvertement, mais pas nécessairement de diffuser l’info par Internet avec un blog et une page Facebook ?

Ben ouais... On pense que pour le moment y’a aucun souci de parler de ça sur Internet, tant qu’on ne crie pas sur tous les toits ce qu’on peut trouver dans nos rayons. Quand on va dehors, on se contente du bouche à oreille. Ou, si on participe à un événement quelque part, alors on peut dire qu’on vient de Pustaka Semesta et si on nous demande, on explique ce que c’est, etc.

Concernant le lieu, faut qu’on fasse gaffe si jamais la police se pointe. Les flics se sont déjà ramenés ici, on a fermé la porte à clé pour les empêcher d’aller à l’étage et d’en savoir plus sur le lieu. En général, s’ils viennent, c’est parce qu’ils se posent des questions quant aux concert de punk ou de métal qui sont organisés au rez-de-chaussée, donc pour le moment on a toujours réussi à tenir les flics à l’écart de l’infoshop. On sait que la maison se ferait expulser si les flics prenaient connaissance de l’infoshop...

- Peux-tu nous dire quelques mots sur les gens qui s’occupent de l’infoshop, et sur celles et ceux qui y passent de temps en temps ? Il semble qu’à KL il y ait une population très diverse, avec des gens de différentes origines, aussi bien sociales qu’« ethniques », avec quelques tensions entre certaines communautés...

Toutes celles et tous ceux qui s’occupent de l’infoshop ont des idées anarchistes, mais parmi ceux qui visitent le lieu, il y a de nombreux punks qui se foutent pas mal de la politique (je pense notamment aux gens qui viennent juste pour les concerts organisés à Rumah Api). Ils ne sont pas anarchistes, ils viennent juste pour la musique, donc pour Pustaka Semesta, on essaye de traîner un peu avec les gens avant de les inviter formellement, on essaye de s’assurer qu’ils ont bien des réflexions/perspectives politiques. La plupart des gens qui viennent à l’infoshop sont quand même impliqués dans la scène punk, ils écrivent/lisent des zines punks et tout, beaucoup d’étudiant-e-s viennent également, notamment ces temps-ci, alors que le mouvement étudiant est en plein essor, et aussi des gens du Parti socialiste de Malaysie, qui viennent pour lire des zines ou acheter des livres.

Sur la question de l’ethnicité, il y a ici tout un mélange de gens. La plupart des punks sont malais, les étudiant-e-s peuvent aussi bien être chinois-es que malais-es ou indien-ne-s, comme dans le reste de la société, il y a un vrai mélange de personnes qui viennent ici, mais la plupart d’entre elles sont plutôt tournées « à gauche », avec différentes sortes d’idées.
A part quelques personnes du Parti socialiste de Malaysie, aucun membre de parti politique n’est jamais venu à Pustaka Semesta.

Autrement, nous cinq qui nous occupons de l’infoshop sommes malais-es, mais pour nous ça n’a aucune importance, tout le monde est le bienvenu. Et même si je dis qu’on est tou-te-s malais-es, c’est en réalité plus compliqué que cela, la plupart d’entre nous avons des origines mélangées, par exemple en partie chinoises, etc.

- J’ai vu que vous distribuez des zines et des brochures en malais et en anglais, est-ce que vous diffusez aussi de la lecture en d’autres langues ? Quels genres d’ouvrages peut-on trouver ici, politiquement ?

La plupart des lectures que nous diffusons sont en anglais [en Malaysie, beaucoup de gens parlent anglais dans leur vie quotidienne], quelques zines sont en malais et en indonésien (l’indonésien peut être assez facilement lu par les gens qui parlent malais).
Dans la bibliothèque, on a aussi quelques bouquins en chinois, allemand et français.

Nous distribuons principalement des zines anarchistes, comme Rolling Thunder de Crimethinc. ou Slingshot, des choses comme ça, mais nous avons quelques problèmes pour réussir à envoyer des sous pour les zines étrangers... Quoi qu’il en soit, nous essayons de nous focaliser sur toutes lectures anarchistes/politiques parce que lors des concerts ou quoi, la majorité des gens ne distribuent que des zines punks ou musicaux. Nous essayons d’être un centre autonome où l’on peut trouver facilement des zines et de la littérature anarchistes.

En Malaysie, on peut trouver plusieurs zines punks, mais aucun zine anarchiste, c’est aussi une des raisons pour lesquelles nous avons commencé notre propre zine, qui s’appelle Bidas. C’est le zine de Pustaka Semesta, il est publié en malais.

Autrement, parmi ce que nous distribuons, il y a du matériel à vendre, pour pouvoir payer le coût des photocopies et éventuellement des frais de port, et nous avons aussi des lectures distribuées gratuitement. Mais nous laissons toujours la possibilité de laisser des dons pour nous aider à payer le loyer.

Ces derniers temps, la plupart des lectures qu’on a viennent d’Indonésie, il y a pas mal de trucs anarchistes là-bas...

- Quelles activités organisez-vous avec Pustaka Semesta ?

Nous avons organisé quelques vidéo-projections suivies de discussions, par exemple nous avons diffusé 69, sur Ungdomshuset à Copenhague, suivi par une discussion sur les mouvements squat et les possibilités de squatter ici en Malaysie, ou encore La Quatrième Guerre mondiale, après quoi nous avons parlé des relations entre les situations politiques globale et locales.

Nous avons également eu des discussions à propos de la question de la violence en manifestation à KL, notamment parce que lors d’une manif on avait vu quelques personnes s’opposer à des manifestant-e-s qui lançaient des pierres sur la police et montaient des barricades avec des containers à poubelles, etc. Quelques étudiant-e-s et membres du Parti socialiste de Malaysie sont venu-e-s discuter de ces questions, nous avons discuté de ce qui pouvait être considéré comme de la violence, est-ce qu’on est dans la violence quand on attaque la propriété ?

Il y a aussi eu des discussions sur la sexualité, parce qu’en Malaysie, beaucoup de gens sont portés par des considérations religieuses, beaucoup sont homophobes, donc on a eu des discussions sur ces sujets-là.

- A part Rumah Api, y’a-t-il d’autres espaces autonomes/anarchistes à Kuala Lumpur ? Ou d’autres tendances révolutionnaires ?

Oui, il y a un lieu à Bangsar qui s’appelle 50B, où chaque semaine ils organisent des vidéo-projections et des discussions, le mec qui s’occupe du lieu vient du mouvement punk, c’est un anarchiste qui en ce moment est pas mal impliqué autour des luttes étudiantes. Parfois on va là-bas pour les projections et les discussions. A 50B, ça discute beaucoup de ce qui s’est passé en mai 1968 en France et du SDS aux USA aussi, pour trouver de l’inspiration pour les luttes à venir.

En parlant du mouvement étudiant, un de nos principaux projets est d’essayer de mobiliser du monde (en particulier chez les étudiant-e-s) pour la manif du premier mai. L’année dernière, durant tout le mois d’avril 2011, nous avons distribué des tracts qui appelaient à la manif du premier mai, avec des perspectives anarchistes, chaque semaine nous avons organisé des vidéo-projections et des discussions à Rumah Api, et nous ferons la même chose cette année, même si certain-e-s d’entre nous sont très pris-es par le travail salarié et tout... Pour nous, le premier mai est un moment privilégié pour prendre la rue.

Autrement, les socialistes de Malaysie sont souvent présents lors de luttes de travailleur-euse-s, notamment dans le nord du pays, où se trouvent de nombreuses usines.
Il y a aussi pas mal de problèmes à cause de processus de gentrification, y compris dans plusieurs villages malaysiens qui sont menacés de destruction pour y construire à la place des bâtiments tout neufs avec des loyers bien plus chers, etc.
Quelques personnes/groupes luttent également pour la création d’un salaire minimum légal pour les travailleur-euse-s, vu qu’en Malaysie ça n’existe pas encore.

Il y a aussi beaucoup de problèmes de racisme en Malaysie, plein de gens ne veulent pas se mélanger aux autres, mais il y a différentes communautés (malaise, chinoise, indienne, etc.). Le gouvernement organise la ségrégation et souvent, ici, les gens sont ouvertement racistes, pas comme en Europe où les gens n’osent pas toujours dire qu’ils sont racistes...
Et comme les principaux partis politiques sont organisés ethniquement, il n’y a que dans l’opposition que l’on trouve un parti ethniquement mélangé et qui essaye de lutter contre le racisme... Ces tensions raciales cachent aussi la lutte des classes, focalisant sur des questions raciales plutôt que sur l’oppression patronale et du travail. Souvent, les gens se concentrent sur l’ethnicité de leur patron au lieu de garder à l’esprit le problème du rôle des patrons en général.

- Ok, souhaites-tu ajouter quelque chose ?

Ha oui, en fait, Rumah Api pourrait bien être menacé d’expulsion tôt ou tard, vu qu’ils ont pour projet de construire une nouvelle autoroute qui passerait par le quartier où nous sommes installé-e-s, Ampang, ce qui veut dire qu’il va leur falloir détruire de nombreuses maisons...

Ils ont déjà déplacé plus loin le commissariat de police, mais pour construire cette autoroute ils vont devoir détruire plusieurs lotissements d’habitation. Et dans le quartier, beaucoup d’habitant-e-s sont pauvres, avec notamment pas mal de Chinois-es et d’Indonésien-ne-s... Il faut savoir qu’ils détruisent des villages malais dans les campagnes, alors ici ils ne vont pas se gêner pour détruire des quartiers pauvres, surtout s’il n’y a pas de résistance. Comme partout, l’Etat n’hésite pas s’il veut s’emparer des terres des pauvres.

- Vous organisez-vous déjà pour résister ?

S’organiser avec les gens de Rumah Api, ce n’est pas ce qu’il y a de plus simple. Plusieurs d’entre eux ne se préoccupent pas de politique, mais avec Pustaka Semesta nous essayons de parler avec eux ainsi qu’avec différentes personnes dans le quartier. Nous avons pour projet de faire quelques banderoles à mettre dans le quartier, distribuer des tracts, des trucs comme ça.

Ampang est un très vieux quartier où vivent plusieurs communautés depuis les années 1820 ou quelque chose comme ça. Bien sûr, s’ils construisent une autoroute en plein milieu, ça va défoncer tout le quartier. Et l’idée, pour nous, c’est de dire « ici c’est chez nous, et on vit ici depuis si longtemps... ». Il y a aussi l’idée de dire quelque chose contre la société qui envisage tout à travers l’utilisation de la voiture.

En fait, quelques communautés se sont déjà organisées et ont accroché quelques banderoles ici et là, par exemple quand la Ville a décidé d’agrandir la gare d’Ampang... A mon avis beaucoup de gens vont se bouger contre ce projet d’autoroute. La construction de cette nouvelle autoroute doit se terminer en 2017, mais on ferait bien de commencer le combat maintenant.

Au sujet de Rumah Api, on a mis pas mal d’énergie pour que cet espace reste ouvert et actif. On a déjà eu quelques soucis avec les flics et les nazis, alors que ce soit à cause d’une autoroute ou quoi que ce soit d’autre, on ne va pas lâcher l’affaire.
Comme je t’ai dit, cet espace est important parce qu’on peut y parler librement, on peut dire qu’on est athée, musulman ou autre, on peut parler de pratiquement tout, on peut boire de l’alcool [l’alcool est interdit aux Malais, ceux-ci étant censés être musulmans], pour pas mal de gens le lieu ici est safe, alors on ne va pas l’abandonner.

- Ok, merci beaucoup. Selamat tinggal !


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