BROCHURES

Débat sur les débats

Débat sur les débats

Anonyme (première parution : septembre 2003)

Mis en ligne le 8 janvier 2004

Thèmes : Guides pratiques (42 brochures)
Théories de l’auto-organisation (45 brochures)

Formats : (HTML) (RTF,210.2 ko)

Version papier disponible chez : Iosk Editions (Grenoble)

Capitalisme, état... ? Démocratie directe !

" Au début on regarde le monde et on se dit zut alors. Ca va vraiment pas. Ca pue même. Ca pue, cette croissance sans sens, ça pue cette consommation morbide, ça pue cette grande comédie télévisée qu’est notre " démocratie ", ça pue de partout parce que la Terre est polluée jusqu’à la moëlle, il pue ce Sud que le Nord tient en laisse et conduit à sa décomposition, ça pue ce culte du travail, de la compétition, de la productivité, ça pue ces discriminations qui distinguent encore les couleurs de peau, les sexes, les sexualités... Ca pue ces millions de tristes routines soumises à la hiérarchie et à la rentabilité, ça pue cette sécurité policière dont on ne cesse de vanter les mérites, ça pue ces guerres atroces qu’on ose condamner tout en les alimentant d’armes... l’argent, pas d’odeur ? Foutaises. L’argent roi pue la mort. Ca empeste, c’est dégoûtant. " Mais qu’est-ce que tu veux faire ? On changera pas le monde. " Voilà ce qui sent le plus mauvais. La résignation. "

VOUS AVEZ DIT DEMOCRATIE PARTICIPATIVE ?

A l’heure où des centaines de milliers de personnes, se réclamant d’une " altermondialisation ", se retrouvent sur le Larzac ou dans un autre contre-sommet, on ose pourtant tout juste parler de participation. Porto-Alegre et sa démocratie participative sont présentés comme la panacée en matière de changement social. Pourtant, ses habitant-e-s ne participent qu’à une faible partie de la gestion du budget culturel et éducatif de la ville. Peut-on vraiment parler de " démocratie participative " ? Peut-on se contenter de se prononcer lorsqu’on veut bien nous laisser la parole, sur des terrains balisés, avec un travail prémâché ? N’est-ce pas une manière de donner un visage un peu plus humain au système capitaliste et étatique qui nous broie ?

POUR UNE DEMOCRATIE DIRECTE

Il nous semble que ces pratiques, tout comme notre soi-disant " démocratie " parlementaire, restent dans la logique de la délégation de pouvoir, cette idée que des " expert-e-s ", qu’illes soient politicien-ne-s ou sociologues, seraient plus à même de prendre les décisions nous concernant. Ce fonctionnement nous semble avoir fait largement preuve de ses limites, et c’est bien en cela qu’à la démocratie participative, nous préférons la démocratie directe, qu’à la délégation de pouvoir, nous répondons auto-gestion. La base d’un tel projet est bien la prise en main de l’ensemble de la vie sociale et économique par les premier-e-s concerné-e-s, là où illes se trouvent. Cela implique un réel processus de discussion, notamment au travers d’assemblées où chaque individu puisse réellement être entendu, pris en compte dans sa spécificité. C’est dans cette idée qu’il nous semble fondamental de réfléchir à nos modes de discussion et de prise de décision collective, afin de tendre réellement vers un changement radical de société.

Débats, discussions : quels enjeux politiques ?

LA COHERENCE ENTRE THEORIES ET PRATIQUES

En théorie, on critique assez facilement les rapports de force, l’oppression exercée sur certaines catégories de personnes, les attitudes excluantes, sexistes... En pratique, et notamment dans nos modes de discussion, ces critiques ne sont pas traduites en actes. Elles n’induisent tout simplement pas de changement dans notre façon de communiquer. Ainsi on est, en théorie pour le développement de rapports réellement égalitaires. Mais au quotidien, lorsqu’on discute en groupe on écrase autrui pour peu que l’on ait des facilités à s’exprimer de par son éducation, son sexe... Il est facile d’attendre un " Grand Soir " qui effacerait comme par magie cette éducation aux rapports d’oppression, cela permet de remettre à plus tard les remises en question dans nos actes. Il nous semble urgent d’abolir la séparation entre théorie et pratique, tout comme celle entre " théoricien-ne-s " et " activistes ". Révolutionner nos rapports sociaux, notre façon d’échanger, ne peut passer que par la recherche d’une réelle praxis. C’est dans ce processus que nous voulons expérimenter des modes de discussion réellement égalitaires favorisant l’expression de tou-te-s.

LES RAPPORTS DE CONSOMMATION

Certains débats pourraient s’appeler conférences... On y vient en réalité pour écouter la bonne parole d’un-e invité-e vedette ou de plusieurs personnalités qui sont censées détenir une " vérité " et ce faisant monopolisent la parole. Dans ces situations, rien n’est conçu pour nous sortir de la passivité et de la consommation d’idées : il est plus facile de ne rien dire plutôt que d’oser s’exprimer devant des personnes qui ont l’air tellement " intelligentes "... Le fait d’être simple récepteur/trice n’aiguise pas notre esprit critique et bien souvent ce qui pourrait être un moment de construction collective se résume à une succession d’idées brillantes émises par quelques émetteurs/trices plus ou moins ennuyeux-ses.

LES RAPPORTS DE POUVOIR ET LES RAPPORTS DE GENRE

Parce qu’elles sont le lieu de prise de décisions mais aussi d’élaboration de réflexions ou d’actions, les discussions collectives recouvrent des enjeux de pouvoir qui se manifestent de manière plus ou moins explicites. Cela paraît évident lorsqu’en réunion des " grandes gueules " s’affrontent pour rallier à elles le plus de gens. Mais même lors d’un simple débat d’idées, qui a priori n’a pas d’enjeux décisionnels, des rapports de pouvoir peuvent s’instaurer, de manière plus subtile peut-être.

Les mêmes " grandes gueules " exercent un pouvoir manifeste en monopolisant la parole, mais par exemple les personnes qui introduisent le débat, et donc l’orientent, ou le concluent, exercent une autre forme de pouvoir.

Quoi qu’il en soit, la forme adoptée par l’intervenant-e est une manière de s’inscrire dans des rapports de pouvoir, et ceci de plusieurs manières :

-  par le moment choisi. En effet, ce qu’on retrouve le plus couramment, c’est le fait de couper la parole, ce qui peut-être perçu comme un accident, mais qui bien souvent révèle à la fois le peu d’attention qu’on accorde aux autres et la volonté d’imposer sa parole. Par ailleurs, intervenir systématiquement après d’autres interventions peut aussi être une manière d’avoir le mot de la fin, de ramener les choses à soi.

-  par le ton. Ainsi le fait de parler fort est une manière de capter l’attention des autres, mais aussi parfois de s’imposer par la force. De même, en général plus le ton adopté est affirmatif, plus les idées énoncées vont apparaître comme des vérités et laisser peu de place à la remise en question.

-  par la posture physique. La manière dont on occupe l’espace n’est pas anodine ; se mettre en avant physiquement est une manière de montrer sa confiance en soi, de renforcer ses propos, parfois de s’imposer.

- par la rhétorique. En effet, le vocabulaire qu’on va choisir par exemple, aura plus ou moins d’impact auprès de notre auditoire mais surtout lui permettra ou non de se réapproprier notre discours et de rebondir dessus. D’autre part, des études linguistiques ont montré qu’en général, dans la langue française, notre manière de structurer nos phrases fait qu’on peut rajouter un nombre impressionnant de propositions subordonnées et qu’il est ainsi très difficile pour notre entourage de nous interrompre.

Dans notre société patriarcale, ces rapports de pouvoir sont très souvent genrés, c’est-à-dire conditionnés par le sexe des personnes. Ainsi les hommes ont souvent une place prédominante alors que les femmes sont en retrait voire absentes physiquement des débats collectifs. Cet état de fait n’est pas lié à une quelconque nature qui ferait des hommes des êtres plus motivés par la réflexion collective, plus à l’aise en public ou des femmes des personnes moins militantes, plus timides... Il s’agit bien d’une construction sociale qui dès la naissance conditionne les individuEs à adopter des comportements normés par rapport à leur sexe biologique. Ainsi les petites filles seront plus éduquées à l’écoute, à être patientes, à rester sages, alors qu’on encouragera les petits garçons à se dépenser, à se confronter aux autres, à s’affirmer... Et cela ne va pas s’arranger en grandissant puisque, selon notre sexe, on va attendre de nous de plus en plus de comportements prédéterminés.

C’est donc ces comportements genrés que l’on va retrouver lors des débats, là encore de manière plus ou moins explicite.

On a tou-te-s assisté à des débats où seuls des hommes s’exprimaient, en se coupant la parole, en empêchant ainsi quiconque de plus réservé-e de s’exprimer. Mais ces rapports de pouvoir sont parfois plus subtils. Des études très intéressantes, comme celle de Corinne Monnet (cf bibliographie) sur les rôles genrés dans la discussion, montre par exemple que dans des débats mixtes, 99% des interruptions de parole sont effectuées par des hommes. Elle montre aussi que ce sont le plus majoritairement les thèmes proposés par les hommes qui seront retenus au détriment de ceux proposés par les femmes. Enfin elle explique en quoi les femmes qui tentent de sortir de ces rôles sont mal perçues voir carrément réprimées sur des terrains personnels par le collectif.

En résumé, il nous semble illusoire de croire que la spontanéité dans les discussions collectives permettrait une répartition équitable de la parole. Alors, loin de vouloir faire une séance d’auto-flagellation collective, il nous semble important de clairement décoder les mécanismes de ces rapports de pouvoir pour les combattre efficacement, en tout premier lieu en notre sein.

CONTRE LES OPINIONS PRIVATISEES, CONTRE L’OPINION PUBLIQUE

Pour prospérer, le capitalisme a intérêt à ce que la société soit atomisée, marquée par des peurs, par la solitude, par la logique du chacun-e pour soi. Il a intérêt à ne proposer, pour souder cette société atomisée, que des principes et des moteurs vagues, lointains, consensuels, creux au possible (la nation, le football, Claude François, la croissance...). Il en va de même dans les débats : notre société encourage la privatisation des opinions, et leur somme impuissante s’échoue dans une opinion publique pleine de généralités et complètement inoffensive pour le système en place.

L’élaboration de positions collectives nous paraît essentielle. Chacun-e de celle/celui qui a participé à cette élaboration a conquis grâce aux discussions une perspective meilleure que celles qu’ille avait pu jusqu’alors bricoler dans son coin. Cette perspective est partagée, chacun-e peut s’y reconnaître.

L’absence de réelle élaboration collective est masquée par les leaders qui produisent des positions-miroirs où tout le monde est censé se retrouver mais qui en réalité occulte les individualités. Ceci se rapproche du consensus de type familial qui soude un groupe de façon répressive.

Pour entamer ce processus d’élaboration collective, il faut tout d’abord briser les consensus présupposés mais jamais réellement discutés. Ces faux consensus se repèrent par leur caractère vague et général. Les idées n’ont pas besoin d’être précises, il faut surtout qu’on ne précise pas leur contenu, car alors leurs différences se font valoir et le faux consensus se brise. C’est sur ce modèle que fonctionnent actuellement nos démocraties occidentales.

Le consensus, une prise de décision ensemble

Le processus de prise de décision par consensus est une méthode permettant de prendre une décision qui inclut l’opinion de tou-te-s les membres d’un groupe. Cette pratique est née d’une réflexion critique sur les modes de prise de décision habituels tels que le vote, qui concentre le pouvoir dans les mains de quelques-un-e-s, habiles à discourir et à convaincre, et qui ne tient pas compte des minorités.

Beaucoup s’imaginent que le consensus implique forcément des discussions aussi interminables qu’inefficaces. En réalité, quand elle est bien appliquée, la prise de décision par consensus est l’une des meilleures méthodes pour arriver à prendre des décisions que tou-te-s les membres d’un groupe pourront revendiquer et mettre en application.

De plus l’expérience a montré que par l’expression d’une diversité de points de vue, le consensus permet une plus grande richesse dans les décisions prises. Et c’est bien cette possibilité d’exprimer son point de vue propre qui permet une implication réelle de chacun-e dans ce processus.

Pour travailler en " consensus ", il faut que le groupe ait un objectif commun et la volonté de travailler ensemble à résoudre les problèmes au fur et à mesure. Voici donc un schéma du processus d’élaboration du consensus :

Problématique. Qu’est-ce que nous voulons décider ?

Collectage d’informations. Faits et opinions qui peuvent aider à résoudre le problème.

Propositions. Inventaire des options pertinentes par rapport au problème.

Contre-propositions. Modifications des propositions pour y inclure les objections.

Récapitulation. On examine les propositions soumises au consensus. Tout le monde peut-il vivre avec cette décision ?

Après ces étapes, il y a deux solutions possibles :

- Refus. On doit réexaminer la proposition.

OU

- Consensus. Large accord, pas de véto. On a une décision.

Le processus de prise de décision par consensus repose sur l’idée selon laquelle le chemin suivi pour trouver une décision est une partie importante de la décision en elle-même. Une démarche réussie donne à tou-te-s la possibilité de contribuer à la décision.

En résumé, le consensus repose sur 3 principes clés :

le respect des sentiments. Chacun-e peut exprimer ses sentiments, et le groupe, par l’intermédiaire du modérateur/trice, doit en tenir compte. On ne peut dès lors plus dire : " si tu ne peux pas expliquer pourquoi tu ressens les choses ainsi, ce n’est pas important ", car chaque personne à son importance, et c’est au groupe de comprendre, de respecter cette spécificité tout en essayant collectivement de dépasser le problème soulevé.

La motivation des personnes. Comme chaque personne a son mot à dire, elle ne peut pas se sentir extérieure à une décision, elle y met de sa motivation pour faire avancer le collectif. De plus le processus de discussion va empêcher celleux qui parlent bien ou fort de monopoliser la parole. Le partage des pouvoirs. Et oui, normalement, fini les chef-fe-s, nous sommes tou-te-s impliqué-e-s par les décisions qui nous concernent. Au lieu de se demander comment nous allons " gagner ", nous devons désormais nous interroger sur ce que nous pensons et désirons en tant que groupe qui se répartit en son sein les pouvoirs.

L’ art de discuter : quel processus d’élaboration théorique ?

Pour qu’il y ait discussion, il faut obligatoirement pour commencer que quelqu’un-e se lance à prononcer des mots. Ca a l’air banal, mais c’est une erreur : dire quelque chose est un acte risqué, déjà " passe-moi le beurre " met notre vie en jeu. Il y en a qui trouvent moins dangereux la politique, mais illes se trompent, bien sûr : chaque fois qu’on s’exprime avec des mots on entre à tâtons dans un monde invisible et très difficilement contrôlable.

N’est-ce pas ce qui fait rire les enfants quand ils s’amusent à dire " caca " et " pipi " ? Le frisson de l’indicible nous saisit précisément à ce moment, où l’on dit ouvertement une parole, que son destinataire a d’ailleurs très souvent deviné.

Le processus d’élaboration théorique est fait d’un va-et-vient, comment éviter de le saboter sans arrêt sans s’en rendre compte ? Je me hasarde à distinguer trois étapes, présentes dans toute discussion et très souvent confondues : l’expression, la confrontation et le retour.

L’EXPRESSION

Dire son expérience et formuler les question irrésolues qu’elle charrie, ça veut dire raconter et écouter ce qui est dit, non pas dans l’optique de répondre tout de suite aux contradictions (style " oui mais... "), mais au contraire de les creuser, d’ouvrir des trous, comme dans un chantier avant de construire une maison, de radicaliser les contradictions.

Ainsi l’étape qui consiste à formuler des questions est souvent court-circuitée dans les conversations de bistrots, parce qu’on se précipite vers d’es réponses toutes faites, celles propres au milieu auquel on appartient, au lieu d’être véritablement à l’écoute de l’interrogation contenue dans l’expérience dont on parle. Bref : saisir la chance d’une discussion pour émerger hors du ghetto, que ce soit le ghetto social (toujours les mêmes têtes !) ou le ghetto conceptuel (toujours les mêmes rengaines !).

Souvent une personne qui se lance à dire son expérience et ses questions se voit coupée dans son élan par " oui, mais... ", au lieu d’être encouragée à aller jusqu’au bout de ce qu’elle a à dire, et même plus : que celleeux qui l’écoutent en profitent pour formuler avec elle les questions qu’elle cherche à poser ! Une étape donc, où l’on " suspend " les réponses qu’on pense avoir pour se rendre disponible à l’écoute de ce qu’il peut y avoir d’original dans l’expérience, et qui justement demande à être conceptualisé, pensé, remarqué, mis en relation avec d’autres expériences...

Ca veut dire vider les verres avant de pouvoir les remplir.

LA CONFRONTATION

Elle concerne ce qui vient d’ailleurs : soit des récits de luttes et leurs leçons, soit des théorisations audacieuses. Le but de cette deuxième étape est de se décentrer, d’ouvrir la fenêtre, de se rafraîchir avec d’autres langages et conceptualisations, de jouer avec d’autres projecteurs pour découvrir d’autres éclairages. Par exemple faire apparaître qu’on est en train de continuer une histoire, ou que d’autres luttes ailleurs se confrontent à des questions semblables.

Cette étape est souvent sautée par celleux qui se contentent trop de leur ghetto. Ou pire, elle est accaparée par le savoir dans ses formes traditionnelles : livres, meetings avec conférencier-e et sage public, bref : consommation d’informations qui ne deviennent pas in-formations parce qu’elles ne sont pas vraiment confrontées à l’expérience des gens dans un débat.

Cette deuxième étape implique une démarche conviviale qui va dans le sens contraire de la deuxième étape : lecture de texte, rester dans le sujet proposé, discipline donc ? Elle est assez différente de la première étape qui peut se faire sous forme de brainstorming et autre tour de parole.

Ces deux processus ne devraient donc pas être trop mélangés, car ils se gênent l’un-l’autre. Le terrorisme scolaire nous a rendu trop réfractaire à la discipline, et il faut redécouvrir le plaisir de cette attention donnée ensemble à des réflexions théoriques extérieures. Cette seconde étape devrait aboutir, comme la première, à une formulation : des thèses qui montrent ce qu’on est d’accord de retenir comme acquis, ou au contraire ce qui nous semble mériter plus d’enquête, pour pouvoir être éclairci.

LE RETOUR

Il s’agit de revenir aux questions de la première étape, pour voir en quoi les thèses plus générales qu’on a formulées éclairent autrement le vécu : qu’est-ce qu’on a gagné en prenant du recul ? Ce retour s’étend ensuite vers les autres " secteurs " : en quoi ce qu’on a gagné nous-mêmes permet aussi aux autres groupes d’éclairer leur action, de quoi avons-nous omis de tenir compte afin que nous enrichissions notre vision ? C’est ainsi, me semble-t-il, que peut se développer piano piano un processus d’élaboration stratégique qui permet de favoriser réellement la convergence des secteurs. Cette élaboration n’est pas donnée par la simple convergence pratique sur des objectifs : le processus de discussion doit être vu dans sa spécificité, valorisé pour lui-même, et il est trop souvent noyé dans un primat dogmatique accordé à la pratique. En même temps, cette théorisation ne peut qu’être un préalable à l’action commune, sinon on retombe dans la division propre au capitalisme entre management du travail et travail instrumentalisé.

Des OUTILS à diffuser

Dans ce processus de discussion, d’élaboration d’une réflexion collective, notamment afin de déboucher sur de réelles décisions collectives, des outils existent, trop peu connus, dont on peut s’aider. Il nous semble que les outils dont on se dote ne sont pas neutres, qu’ils ont bien un sens, et que si l’on tend vers une société où chaque individu-e serait responsable et partie prenante des décisions et des actes qui la ou le concernent, il faut penser des outils anti-autoritaires que chacun-e puisse se réapproprier.

C’est dans ce sens qu’il nous semble fondamental de transmettre le plus largement possible ces outils, dans notre quartier, dans notre boulot, dans nos associations... à tous les niveaux, là où nous cherchons à vivre ensemble. Si déjà nous arrivions à faire vivre ces pratiques, à les partager, ce serait un pas énorme dans la réappropriation de nos vies.

POURQUOI SE DONNER DES REGLES POUR DEBATTRE ?

Les discussions que nous pouvons avoir entre ami-e-s ou en groupe ne sont en général soumises à aucun règlement. Le débat se déroule librement et chacun-e est amené-e à intervenir spontanément à tout moment.

Or derrière cette impression se cache souvent un ensemble de règles implicites qui régissent le rapport entre chaque individu ou entre l’individu et le groupe. Nous reproduisons ainsi les comportements sociaux qui conduisent aux rapports de domination, de genre, de consommation, de manque d’écoute...

Une manière d’essayer de casser ses habitudes est de formaliser le déroulement du débat. Le groupe va se choisir un ensemble de règles qu’il va ainsi expliciter et qui doivent permettre à chacun-e de trouver sa place dans le débat. Ces règles vont notamment servir à favoriser l’écoute, la prise en compte des autres opinions, à éviter les rapports classiques de domination par exemple en donnant le même temps de parole à chacun-e, en laissant la personne s’exprimer seule en incitant le groupe à comprendre sa réflexion ou encore en travaillant en petit groupe.

Ces règles ne doivent pas représenter une contrainte. Bien au contraire, elles doivent permettre à chacun-e d’éviter de se sentir frustré-e et de s’épanouir dans le débat. Elles peuvent être vues comme autant de règles d’un jeu. De manière générale les règles que l’on se donne pour discuter doivent être remises en cause et adaptées aux différentes situations.

LE TOUR DE PAROLE AVEC TEMOIN

La parole circule par le biais d’un objet-témoin (bâton de parole, gant, etc.) : on ne peut intervenir que quand on l’a en main, et on le passe à qui le demande une fois qu’on a fini de parler. Cet outil permet de matérialiser les prises de parole et d’éviter que les gens se coupent. Il est intéressant à utiliser par exemple à la fin d’un débat, avant de prendre une décision, pour recueillir les différents points de vue. Il peut être utile de faire respecter entre chaque prise de parole un petit temps de silence pour permettre à chacun-e de prendre du recul par rapport à la discussion et de se faire sa propre opinion.

LA BANQUE DE QUESTIONS

Chaque personne est amenée à rédiger une idée sous forme de question, puis les questions sont mélangées et redistribuées au hasard. Chacun-e devra alors, en un temps limité, s’exprimer sur la question qu’ille a reçu.

Cette étape peut par exemple servir à dégager une problématique commune au début d’un débat. Elle permet également aux gens de se placer dans une autre perspective que la leur et à en comprendre les enjeux, ce qui peut être une bonne base d’ouverture pour lancer une discussion collective.

L’ECOUTE EMPATHIQUE

Soit deux personnes, A et B : A exprime une idée, et une seule, sur un thème donné, de la manière la plus claire et la plus concise possible. Puis B reformule avec ses propres mots cette idée, sans donner son point de vue. A peut alors repréciser sa pensée s’ille estime qu’ille ne s’est pas bien fait comprendre. B tente de nouveau de reformuler , et ainsi de suite jusqu’à ce que A dise " c’est bon, tu m’as compris-e ". C’est alors au tour de B de s’exprimer, selon le même principe, et ainsi de suite.

Le but du jeu est double :

-  permettre à chacun-e de préciser sa pensée, de l’affiner, de la rendre accessible

-  travailler son écoute, se concentrer réellement sur ce qu’exprime son interlocuteurice, afin de mieux se réapproprier sa pensée, au lieu de chercher immédiatement à formuler son propre point de vue.

Cet outil peut être intéressant à développer par exemple lorsqu’il y a conflit dans un groupe et qu’on reste sur des incompréhensions, tant au niveau de la réflexion que du ressenti.

DEBATS EN PETITS GROUPES

Souvent la perspective de se séparer en petits groupes nous rebute car on a l’impression de manquer ainsi une partie du débat. Pourtant, par la pratique, on réalise que le simple fait d’être moins nombreux-ses dans une discussion permet à plus de personnes de s’exprimer, ce qui est une richesse pour le débat.

Il convient cependant de bien se mettre au clair lors du départ en petits groupes sur les modalités de la mise en commun avec les autres groupes (par affiche, par compte-rendu écrit, oral...).

SYNTHESE EN GRAND GROUPE

C’est un moment qui peut être une simple étape intermédiaire : il peut servir à mettre en commun les réflexions/propositions des différents petits groupes, par exemple avant de prendre une décision. Mais il peut également se suffire à lui-même et constituer la fin du débat. Enfin il peut permettre de lancer un débat en grand groupe, s’appuyant sur le travail préparatoire déjà réalisé en petits groupes. Dans cette dernière hypothèse il risque toutefois de se reproduire les problèmes précédemment développés (monopolisation de la parole, rapports de pouvoir...).

Cette étape est fondamentale car elle va permettre ou non de retirer d’un moment de travail toute sa richesse et sa complexité. C’est donc une étape délicate qui demande beaucoup de rigueur.

Voici quelques pistes qu’on a pu expérimenter collectivement pour une meilleure synthèse possible :

- Se prévoir un temps dès le départ pour la synthèse, afin de ne pas la bâcler au final.

- Prendre les notes à tour de rôle afin de ne pas s’épuiser et que tout le monde puisse participer à la discussion.

- Visibiliser les articulations entre les idées énoncées.

- Mettre en avant typographiquement les mots clés.

- Lister ce qui est dit sur un tableau que tout le monde peut regarder, en même temps qu’une ou plusieurs personnes, selon la complexité de la discussion, prennent des notes sur papier.

- Regrouper les idées par thèmes récurrents, si les avis sont divisés, on donne les variantes.

- Elaguer dans la synthèse les récits d¹anecdotes, on ne rend que l¹idée de fond qu¹elle doit illustrer.

- Construire et valider la synthèse point par point, au fur et à mesure du débat, particulièrement lorsque la discussion doit aboutir à une prise de décision.

- Rédiger les questions posées lors de la banque de questions, des mots­clés reprenant les idées des questions, des mots-clés reprenant les réponses faites aux questions, une idée sortie de façon prédominante, et des idées peu sorties.

- Visibiliser d’un côté les pistes et les réserves (questionnements individuels), et ce qui remporte l¹adhésion du groupe (construction collective).

- Faire le point sur le fond de la discussion et sur les formes choisies.

- Reprendre la synthèse collectivement et la compléter.

- Essayer de faire lire la synthèse à chaque participant-e, pour voir si tout le monde en fait la même interprétation.

PHILIP 6X6

En considérant par exemple qu’on constitue six petits groupes de six personnes, on fait tourner une des personnes du groupe tous les quarts d’heure dans le groupe suivant. Cette personne va synthétiser ce qui se passait dans son groupe pour faire rebondir la discussion. Et ainsi de suite jusqu’à ce que chaque personne du groupe ait tourné. Il existe de multiples variantes à ce petit exercice qu’on peut adapter au contexte. Cela peut être utile par exemple avant une prise de décision pour que chacun-e ait un aperçu global des différents arguments développés.

Des RÔLES

Différents rôles peuvent être distribués lors d’un débat, d’une réunion ou d’une discussion collective afin de faciliter les prises de parole, d’enrichir les échanges et au final d’être plus efficace. Mais ces rôles ne doivent conférer aucun pouvoir : ils sont là au contraire pour limiter les prises de pouvoir qui peuvent avoir lieu spontanément pour les raisons précédemmentcitées. Ils ne font que rappeler au groupe les consignes qu’idéalement il s’est lui-même donné. Ils cadrent la forme et non le fond des débats, ils doivent permettre au fond d’être le plus satisfaisant possible. Assumer ces différents rôles est une excellente auto-formation dans l’art de la discussion... Mais les assumer de façon répétitive, en se spécialisant, peut engendrer lassitude ou pouvoir d’expert-e. Il est donc important que ces rôles tournent ! Il est également important que chaque rôle soit assumé par une personne distincte : il est très difficile d’en mener correctement deux de front...

LA/LE MEDIATEUR/ICE

C’est en gros le rôle d’arbitre : ille est chargé-e de faire respecter les règles du jeu, de le dynamiser s’il le faut. Ille peut prendre les tours de paroles, introduire les débats, rappeler à une grande gueule qu’elle ne laisse pas de place aux autres... Ille a tout intérêt à cultiver son esprit de synthèse : son aide est souvent précieuse, dans le cours d’une grande discussion, pour résumer les différentes positions exprimées, pour recentrer et relancer ainsi le débat. Ille peut prendre la parole sans l’avoir demandée, mais son intervention doit alors servir uniquement au bon déroulement du débat, et jamais à faire primer son point de vue.

LA/LE SCRIBE

Ille prend des notes sur ce qui se dit. Ille veille à synthétiser les débats par écrit, et à noter clairement les formulations qui remportent le consensus : celles, souvent, qui concluent la discussion ou ses différentes étapes. Les notes servent surtout dans la durée : elles sont un outil de transmission, accessible à qui n’a pas pu être présent-e au débat, ou un outil de mémoire, notamment pour le groupe même s’il perdure, qui lui permet de garder des points de référence, et qui lui évite de répéter sans cesse les mêmes discussions.

LA/LE PORTE-PAROLE

C’est un rôle qui apparaît par exemple dans les débats en petits groupes. La ou le porte-parole raconte les conclusions de son propre petit groupe à l’ensemble du collectif. Ille demande à son petit groupe d’élaborer avec lui le récit qu’il fera, ou au moins de le valider avant qu’il ne s’en aille le faire. Son récit sera le plus fidèle possible, la ou le porte-parole n’omettant pas, quand on lui pose des questions par exemple, les avis qui n’étaient pas les siens (c’est si vite fait...).

LA MONTRE

C’est la personne qui garde constamment un œil sur la montre, donc, et qui garde en tête le temps que le collectif s’est lui-même imparti pour débattre (par exemple, deux heures en tout, ou 15 minutes par point " à l’ordre du jour "...). Ille intervient sans demander la parole, très rapidement (" il reste dix minutes ") et quand ça lui semble utile au groupe, pour lui donner des repères, pour le mettre en garde s’il prend du retard...

Fluidifier les discussions par un code gestuel

Lorsqu’on discute collectivement la parole est évidemment le support privilégié, mais notre corps est aussi vecteur de sens. On peut donc également s’en servir pour exprimer des choses importantes sans avoir à interrompre celle/celui qui est en train de parler.

Gain de temps. Prendre la température.

Ainsi au sein de divers collectif on a pu expérimenter un code gestuel, où selon les besoins on introduit plus ou moins de signes. En voici quelques exemples :

- main ouverte levée. Cela signifie " je souhaiterai prendre la parole, je m’inscris donc sur la liste à la suite des autres ".

- les deux mains forment un T. Cela signifie " point technique ", que ce soit à propos de la forme (et non pas du fond) de la discussion, lorsqu’on a une proposition concrète à faire ou pour tout autre aspect technique qui n’est pas en lien avec la discussion (ex : le repas est prêt ; il y a une voiture qui part maintenant...).

- agiter les mains vers le haut. Cela signifie " peux-tu parler plus fort, on ne t’entend pas ici. "

- agiter les mains vers le bas. Cela signifie " peux-tu parler plus lentement. "

- agiter les mains levées. Cela signifie " ça à l’air d’une bonne idée, je suis en accord avec ça. "

- tourner ses deux mains autour d’elles-mêmes, à la manière d’un moulin. Cela signifie, " tu te répètes, viens-en à la conclusion. "

- on forme un L avec deux doigts. Cela signifie un besoin de traduction. On peut donc utiliser ce signe lors de rencontres multilingues, mais aussi lorsqu’il y a un problème de compréhension et qu’on a besoin d’une reformulation.

Attention aux travers possibles : ce code est là pour fluidifier les discussions et pour éviter les interruptions, mais il ne doit pas tomber dans le spectaculaire. De la même manière qu’applaudir quelqu’un-e dans une assemblée perturbe la discussion mais aussi crée souvent une sorte de rapport de pouvoir où la personne qui intervient peut vite se sentir l’âme d’un-e leader/euse, le fait d’agiter les mains en l’air peut créer le même effet. A l’inverse, trop de signes gestuels de désapprobation peuvent inhiber une personne qui ressent visuellement une agressivité.

Une expérimentation collective

Fort-e-s de toutes ces réflexions, le 24 mars 2003, à Grenoble, au Tonneau de Diogène, dans le cadre du Festival FRAKA, nous avons proposé un moment d’expérimentation collective et conviviale de différents modes de discussion. Lors de cette soirée nous avons fonctionné par petits groupes constitués de manière aléatoire, par tirage au sort, de manière à casser les groupes affinitaires et à faire se rencontrer des personnes différentes. Nous avons expérimenté collectivement différents outils mentionnés plus haut, en traitant du thème des débats, de l’enjeu qu’ils comportent, de comment on les vit... Au sein de chacun de ces groupes, des notes ont été prises, lors des différentes étapes, à tour de rôle, afin de restituer à l’ensemble des participant-e-s un compte-rendu à la fin de la soirée. C’est à partir de ces notes qu’une personne de chaque groupe a rédigé une petite synthèse. Cette diversité des auteur-e-s explique donc les différentes formes que revêtent ces synthèses, ce qui est regroupé ici et dont nous avons essayé de tirer la substance.

BANQUE DE QUESTIONS

Contexte social

* En quoi dès le départ, au niveau familial, les "normes" du "non-débat" s’instaurent-elles ?’ * Le manque de vocabulaire est-il un frein au débat ? * Pourquoi n’y a-t-il pratiquement jamais de débat sur les formes de débats de notre société ? * Pourquoi le débat oral est-il présenté comme la forme aboutie du débat ? Que dire des personnes qui ne souhaitent pas s’exprimer de cette manière-là (lettre ouverte, tag...) ? Est-ce une réduction de l’espace de communication ?

Rapports de pouvoirs

* Pourquoi y a-t-il, la plupart du temps, des meneurs et meneuses de débat ? * Quels sont les aspects négatifs du débat d’idées, de la contradiction ? Où est le rapport de domination ? * Quels sont les moyens de gérer les rapports dominant-e-s /dominé-e-s au sein d’un débat ? * Comment s’affirmer sans écraser les autres ? * Est-il possible de ne pas faire intervenir nos forces d’argumentation (sexe, position du corps, niveau d’éducation ) dans un débat qu’on veut égalitaire ? * Comment préparer un débat sur un thème précis pour réduire une possible domination dûe à l’expérience, la connaissance, la notoriété ? * Le modérateur/ice (médiateur/ice) n’exerce-t-ille pas une pression sur les débats ?

Questions de genre

* " Les hommes ont toujours dominé les femmes. C’est comme ça, c’est dans la nature des choses ; je trouve ça normal que ça reste comme ça, sinon ça serait le chaos. " Comment répondre à quelqu’un-e qui dit ça pour lui faire comprendre notre profond désaccord ? * Pourquoi ne pas prendre chaque interlocuteur/interlocutrice comme humain-e et non pas comme homme ou femme ? Comment dépasser les clivages aujourd’hui ? Faut-il mettre des masques ? Cacher les voix ?

Avec qui débattre ?

* A quel point est-on sûr-e de comprendre la personne avec qui on parle ? * Est-il mieux de parler avec les gens qu’on aime ou avec les gens qu’on n’aime pas ? * Pourquoi est-il si difficile de parler avec des gens qui pensent très différemment ? Ou pourquoi refusons-nous de parler à des gens qui ont des idées opposées aux nôtres ? * Faut-il une certaine dose de tendresse pour se mettre à marcher avec tou-te-s celles/ceux qui s’opposent ?

Prises de parole

* La certitude d’avoir raison est-il le moteur indispensable à la participation active au débat ? * Est-ce qu’il est opportun dans un débat " d’imposer " à tou-te-s de prendre la parole ? De faire des tours de table ? Comment faire en sorte que personne ne soit privé du droit de s’exprimer sans forcer cette prise de parole ? * Un désaccord de fond rend-il plus difficile une réelle prise en compte de l’opinion d’autrui et une forme respectueuse dans le débat ? * Le temps de parole n’inhibe-t-il pas l’évolution de la discussion (nécessité de réagir sur l’instant pour pouvoir prendre la parole) ?

Questions de nombre

* Quelles sont les limites et les intérêts d’un débat avec de nombreuses personnes ? * Peut-on encore débattre au-delà de 10 personnes ?

Perspectives

* Comment mutualiser les réflexions abouties lors de différents débats afin qu’elles génèrent d’autres réflexions en respectant chaque opinion ? * Ceux et celles qui auront appris à débattre de manière moins oppressante ce soir pourront-elles débattre avec des personnes qui n’y ont pas réfléchi ?

OBJECTIFS DE LA DISCUSSION : INTERROGATIONS ET CONSTATS COLLECTIFS

Quel est l’objectif de la discussion ? Convaincre ? Affirmer une idée ? Informer... Réfléchir ensemble, élargir son champ de vision ?

L’espace du débat ressemble parfois à un ring. Parfois le rythme est vraiment très soutenu, il faut se battre pour placer sa parole.

Parfois certain-e-s débarquent dans les débats avec des attitudes particulièrement fermées. Par exemple, illes partent du principe que les autres sont en désaccord avec elleux, donc ne les écoutent pas. Ou illes arrivent en voulant imposer leurs idées, pas les partager. Ou illes répondent à leurs propres questions. Ou illes viennent pour s’écouter parler. Illes sont dans le débit plus que dans le débat. Les gens qui font des grands discours, qui recrachent leur idéologie, ne peuvent que susciter des réactions de suivisme, ou de rejet, mais pas d’initiatives créatives. C’est en prenant les gens pour des imbéciles qu’on suscite des réactions imbéciles.

La conversation devient souvent un jeu de pouvoir : on veut gagner, on a peur de perdre. L’autre est un-e adversaire et pas un-e collaborateurice. On ne pense qu’en termes gagnant-e/perdant-e, et pas en termes gagnant-e/gagnant-e. Qu’y a-t-il donc à gagner ou à perdre ? Dans les schémas gagnant-e/perdant-e, ce sont les gagnant-e-s, en réalité, qui ont perdu : illes sont resté-e-s immobiles dans leurs idées, et ne se sont pas enrichi-e-s.

Ces schémas apparaissent très fortement dans les situations de débat où se dessine une majorité claire. Quand on appartient à cette majorité, à cette partie gagnante, on fait moins l’effort d’écouter les autres. Il est essentiel que les minorités ne soient pas gommées, mais, au contraire, présentes et entendues.

Toute une étape d’un débat avec quelqu’un-e en désaccord, c’est d’arriver à comprendre si le désaccord est réel ou s’il est le fruit d’un malentendu (mots, etc.). Il faut arriver à comprendre les modes de pensée des autres. Souvent on n’écoute pas l’idée de l’autre jusqu’au bout. On bloque sur un mot, on reste focalisé-e-s dessus et on oublie ce qui l’entoure. Comment remettre en cause ce qui donne de la force à notre discours (expérience, construction genrée...), pour arriver à réellement écouter ? Comment arriver à écouter quand on n’est pas d’accord ?

Les réels débats sont ceux où l’on peut se sentir en désaccord sans perdre la confiance en nos interlocuteurices.

Alors, est-il indispensable d’arriver à un consensus ? Sans doute pas, l’important étant que puisse s’exprimer la différence des points de vue. Par contre il faut nécessairement une certaine sympathie dans un débat pour accueillir la parole d’autrui.

Peut-être le présupposé de base devrait-il être une volonté collective de tendre vers le consensus, même si au final on ne l’atteint jamais ?

Ou peut-être le plus important est-il de se mettre d’accord sur la forme du débat pour pouvoir aborder le fond de manière sereine ?

PARAMETRES

- Le temps. Le rythme qu’on donne à un débat influe sur son contenu. Par exemple, lorsqu’il y a traduction, cela peut permettre de se reposer et de régler les problèmes de réactions trop immédiates en obligeant à prendre du recul.

- Le vocabulaire. Il est important que chacun-e puisse apporter ses propres nuances sur les mots qu’on utilise et préciser le sens qu’on leur donne. Les mots sont également outils de manipulation, d’où la nécessité d’avoir une vigilance collective sur l’idéologie qu’ils peuvent cacher. Parfois pourtant, le flou d’une définition permet à un consensus de se former autour de cette définition. Les différences de sens que chacun met dans ses mots nous paraît à la fois source de diversité constructive, mais aussi une énorme source d’incompréhension. Toute parole est un massacre pour la pensée. Il est non seulement difficile de trouver les bons mots pour exprimer sa propre pensée, mais il est aussi difficile de se faire comprendre comme nous le souhaitons.

- Le nombre. Quelles sont les limites numéraires à un tel débat dit " démocratique " ? Nous avons le sentiment qu’à 1000 ou 10 000 personnes il serait très difficile de s’organiser comme nous l’avons fait au Tonneau de Diogène ce soir-là.

- L’organisation sociale (école, travail, famille, médias, etc.) va à contre-sens de ce type d’initiative et pèse lourd sur nos inconscients et nos actes. Nous avons donc l’impression d’être à contre-pente. Or être à contre-pente demande une grosse énergie. L’éducation nous semble être totalement primordiale pour créer une véritable relation d’échange. Ecoute, concentration, vocabulaire sont les conditions pour être des humain-e-s sachant débattre de manière constructive. Où est cette éducation aujourd’hui ? N’est-il pas possible de créer des transmissions de savoir permettant une émancipation des interlocuteurs/ices et non pas une domination ? Nous pensons par exemple au " théâtre de l’opprimé " d’Augusto Boal. L’éducation populaire passe aussi par la gestuelle, le dessin, les photos, l’écriture ! Si chaque mot a des significations différentes selon chacun-e, faut-il créer un nouveau langage pour chaque relation entre deux humain-e-s ?

COMMENTAIRES SUR LES OUTILS

Il semble très important de prendre le temps d’identifier les mécanismes de prise de parole, de rapports de pouvoir... qui opèrent lors de nos débats pour pouvoir ensuite déconstruire nos pratiques et reconstruire quelque chose de réellement innovant.

Au niveau de la présentation du débat, le point théorique réalisé par plusieurs personnes a permis une mise à niveau collective et une expression plurielle. Pour permettre que tout le monde ait le même niveau d’information en démarrant une discussion, il semble également intéressant de faire circuler au préalable des textes.

A propos de ce moment d’expérimentation, il faut toutefois se rendre compte que les participant-e-s à la réunion étaient là dans une démarche consciente et volontaire, ce qui facilitait les choses et qui est rarement le cas dans d’autres cadres.

Toutes ces règles et petits jeux permettent une meilleure participation de chacun-e, une fluidité et une sérénité que l’on ne trouve pas forcément dans d’autres formes de débat et montre certaines faiblesses des débats habituels (jeux de pouvoir, diverses dominations, participation limitée à certain-e-s) mais elles engendrent aussi un certain manque de spontanéité, expression qui peut être enrichissante.

Ces expérimentations sont plus faciles à introduire et à gérer quand il n’y a pas de rancoeurs, de conflits entre les gens, mais dans une vie collective par exemple, il en va autrement, alors comment utiliser ces différents outils ?

Concernant la banque de questions, le fait de ne pas pouvoir s’exprimer sur les questions tirées par les autres et de voir sa propre question interprétée peut être frustrant mais montre bien la nécessité d’un travail d’écoute de l’autre et permet de se mettre à sa place. La compréhension de la question et donc la réponse nous apparaît parfois surprenante.

Par contre, le fait de passer par l’écrit pour formuler des questionnements permet une égalité dans la parole de par l’anonymat et le temps dont on dispose pour réfléchir.

L’étape suivante de l’écoute empathique permet en partie de répondre à cette frustration et de palper la nécessité permanente d’être à l’écoute dans un débat ou une discussion. Tout ceci met en évidence les problèmes de compréhension de l’autre : expériences différentes, contextes sociaux, culturels... divers, différents sens des mots pour chacun-e... Le risque, et c’est ce qui s’est souvent produit, c’est de tomber rapidement dans un consensus de surface. C’est donc plutôt un outil à utiliser dans une situation conflictuelle, ou tout au moins d’incompréhension.

Le fait d’être en petits groupes pour le débat qui a suivi a permis une bonne écoute. Cette initiative nous a semblé plus constructive, conviviale et efficace qu’un café-philo par exemple. Enfin ce n’est pas la loi du " plus autoritaire " ou du " plus à l’aise " qui l’emporte.

Persistent cependant certains problèmes, notamment liés aux personnes avec qui tu te retrouves. Par exemple, lorsque tu connais les gens de ton groupe, il arrive souvent d’être catalogué-e et donc pas réellement écouté-e.

ENJEUX AU NIVEAU PERSONNEL

Au niveau de l’impression générale, certaines personnes ont été rassurées de cette expérience qui leur a permis de s’exprimer et les a valorisées en leur permettant de se rendre compte que leurs idées ou interventions ont un intérêt (contrairement aux idées reçues de leurs précédentes expériences de débat). Certain-e-s participant-e-s ont au contraire admis leur plus grande facilité à s’exprimer en public et leur connaissance d’artifices pour captiver leur auditoire et ont fait l’effort de ne pas s’en servir pour le bien de la discussion.

Notre qualité d’écoute est plus grande quand nous sommes calmes. Nous sommes plus calmes quand nous sommes sûr-e-s de nous. Peut-on manquer d’assurance et bien débattre quand même ? Le débat doit se faire dans un climat de sécurité : nous ne venons pas jouer notre peau. Peut-être que cette sécurité, quand elle n’est pas intérieure, peut être garantie par l’atmosphère générale du débat.

Que met-on en jeu de nous-mêmes, de notre identité, pour être à ce point affecté-e-s dans des débats contradictoires ? Pour ne pas arriver à se sentir en sécurité, pour que la peur marque nos discussions ? Identifions-nous des personnes entières à leurs idées ? Faisons-nous la même chose avec nous-mêmes ? Nous incarnons-nous dans les idées que nous exprimons ? Les combats d’idées nous blessent-ils nous-mêmes plus profondément que ce qu’on croit ? Renforcer nos idées dans un débat revient-il à nous renforcer nous-mêmes, est-ce qu’on cherche en fait à se rassurer ? Peut-on tenir à une idée et ne pas se sentir blessé quand elle est mise à mal ?

Comment exprimer une opinion contraire à celle de l’autre sans qu’ille ait l’impression d’être lui-même remis en question ? Peut-être faut-il pour cela que l’antagonisme soit exprimé clairement.

Vers une meilleure communication des ressentis

(Inspiré de Curarse un@ mism@ sin los peligros de los medicamientos, brochure de l’association Sumendi, écrite par le docteur Eneko Landaburu Pitarque)

La base de toute communication passe par l’écoute, pour qu’un échange puisse être réellement constructif. Or demander de l’écoute, comme savoir écouter, n’est pas quelque chose d’inné, ça peut se travailler. On se retrouve souvent démuni-e-s dans des situations de crise, alors on peut s’aider de quelques petites techniques. Voici donc quelques pistes dont on peut s’inspirer.

Tout d’abord, il ne faut pas chercher à occulter ses ressentis, mais plutôt être à leur écoute. La tristesse peut ainsi s’évacuer par les larmes et par les pleurs, la peur par les tremblements et les sueurs froides... Les traductions physiques de nos sentiments peuvent être une manière de les gérer, bâiller, se gratter, s’étirer, libère les tensions musculaires.

Une autre manière d’évacuer, de se décharger de tensions est bien sûr la parole, et c’est là qu’intervient l’écoute. On peut solliciter une personne pour qu’elle nous écoute. Il est alors très important de sentir que la personne est disponible pour ça, tout d’abord par respect pour elle, et ses propres fragilités, mais aussi par souci d’efficacité. Il faut donc trouver la personne et le moment opportun. On peut aussi écouter l’autre en premier, ce qui peut être une bonne démonstration pratique.

Lorsque l’on écoute :

NON... N’interromps PAS le déchargement. NE donne PAS de conseils ni de solutions. NE l’interprète PAS ni ne dis ce que tu crois qu’il est en train de se passer. N’essaye PAS de raisonner la personne. N’essaye PAS de lui remonter le moral, de la calmer, ou de lui faire passer un bon moment. NE discute PAS ses sentiments et ses pensées. NE lui enlève PAS d’importance. N’essaye PAS de satisfaire ta curiosité.

OUI... Parle peu à la personne et aide-la à parler d’elle-même. Demande-lui comment elle se sent. Montre-lui de l’intérêt. Montre-lui que tu es content-e de l’écouter. Montre du respect pour ce qu’elle pense et éprouve. Approuve ses décharges émotionnelles et montre-toi tranquille. Démontre-lui de l’estime, dis-lui les choses qui te plaisent en elle, rappelle-lui ses qualités.

On pourrait dire qu’une communication fluide entre personnes passe par :

1. Moins de reproches et plus de démonstrations d’affection. Pour être bien nous avons besoin d’être pris-e en compte, de ne pas être face à l’indifférence des autres. Mais la plus grande source de mal-être reste souvent le manque affectif : nous vivons dans une culture qui manque de démonstrations d’affection, et cela engendre tout un tas de névroses. Nous devons réapprendre à donner, demander et recevoir des gestes affectueux : un regard amical, un sourire, un clin d’œil, une caresse, un baiser, un câlin, un massage, des mots gentils et valorisants,...

2. Communiquer les ressentiments aussi vite que possible, sans rendre l’autre responsable de son mal-être. Un "ressentiment" est un sentiment de mal-être qu’un événement a déclenché en soi. Ce mal-être nous rend distant-e par rapport à l’autre. Si on s’habitue à garder pour soi les choses qui nous blessent, elles finissent par s’accumuler et la vie en collectivité se change en enfer. Comment faire ?

- Premièrement il faut arrêter de jeter la pierre à l’autre, et se rendre compte du sentiment qui est né en soi (UN ADJECTIF : effrayé, triste, rejeté, honteux...)

- Ensuite se rendre compte de l’action qui a déclenché ce mal-être (UN VERBE : élever la voix, arriver en retard, rester silencieux-se ...)

- Et enfin se rendre compte de comment on pense que l’autre aurait dû agir. Cette exigence est la cause de la souffrance.

Une fois clair-e avec soi-même, on peut partager le ressentiment avec l’autre, sans le/la juger ou lui jeter la pierre. "Quand tu es arrivé-e tard,... je me suis senti-e méprisé-e.".

3. Exprimer ses impressions (ce qu’on pense de l’autre, ou bien ce qu’on imagine qu’ille pense de soi). Il y a du vrai dans toute impression, jusqu’à la plus insensée de toutes (la paranoïa). Une pensée a toujours une cause. Quand on communique sincèrement ses impressions et quand elles sont sincèrement contestées, on peut découvrir la part de vrai. Qu’est-ce qui est certain et qu’est-ce qui ne l’est pas dans cette pensée qui vient de m’assaillir ? Pourquoi en suis-je venu à penser ça ?

Anonyme

P.S.

Bibliographie

- Jo Freeman, La tyrannie de l’absence de structure, 1970 env.

- Corinne Monnet, La répartition des tâches entre hommes et femmes dans le travail de la conversation, 1998

- Pratiques anticapitalistes dans la discussion et la transmission de savoir, 2001

- Pour des collectifs totalitaires, des idées sur l’autogestion et sa pratique, 2002

- Article sur les réunions dans le bulletin sans-titre numéro 1110, 2003

Féminisation du langage

Mais qu’est-ce dont que cette grammaire fluctuante et farfelue ? Et bien c’est que notre précieux langage n’est pas neutre : comme tout outil il a un sens, et lorsqu’on dit que le masculin l’emporte sur le féminin, il faut encore voir là le reflet d’une société patriarcale. Les femmes sont réellement invisibilisées puisque l’on parle au masculin de groupes sociaux composés d’hommes et de femmes. La féminisation du langage est donc une manière de casser cette logique et de se réapproprier un moyen d’expression politique.

Et après ?

Si ces quelques réflexions et récits de pratiques vous ont interpellé-e-s, vous ont donné envie d’expérimenter, alors n’hésitez pas à nous contacter.

Toutes ces brochures, aisément photocopiables et à prix libre, sont disponibles à l’infokiosque des 400 couverts, traverse des 400 couverts, près de la gare à Grenoble. Et pour nous contacter, vous pouvez nous écrire à : iosk@inventati.org.