BROCHURES

Un aperçu du mouvement anti-CPE à Alès
Entretien & discussion avec un lycéen

Un aperçu du mouvement anti-CPE à Alès

anonymes , Bachibouzouk (première parution : décembre 2006)

Mis en ligne le 21 août 2009

Thèmes : Education, système scolaire (32 brochures)
Mouvements sociaux (38 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,2.1 Mo) (PDF,2 Mo)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

Paru dans Bachibouzouk n°1 - hiver 2006-2007.



Alès, ancienne ville minière, 40 000 habitants aux pieds des Cévennes, de nombreux chômeurs et RMIstes, des quartiers plutôt « chauds »... Un P.C.F. et une CGT encore forts même si, depuis une dizaine d’années, ils se sont fait piquer la place à la mairie par une crapule d’un autre style, maire, député U.M.P. qui ne répugne pas à s’allier à l’extrême droite. Et au milieu, un énorme lycée de 3 600 élèves. Et parmi eux, Grieg.

Rodrigue — À Alès, il s’est passé quoi ? Comment ça a émergé ?

Grieg — Comment ça a démarré... En fait, au début on n’était pas trop tous au courant. On en avait entendu un peu parler aux infos, dans les journaux. Au tout début, quand le CPE est sorti, on n’était pas directement sur le coup. On a parlé. Comme partout, j’ai lu dans Le Monde, qu’il y avait des débats à l’Assemblée et tout ça, que des gens n’étaient pas d’accord. On en parlait déjà et quand les manifestations ont commencé, on s’est dit : « On va s’y mettre aussi... »
C’est là que sont intervenus les délégués du CVL, le Comité de Vie Lycéenne, des gens qui ont été élus au début de l’année. Et eux, ils étaient avec la CGT tout ça, ils ont organisé les premières manifs. Au début, il y avait pas mal de discussions sur l’utilité d’une manif. Il y a eu pas mal de travail à faire pour convaincre les gens d’aller en manif, pour leur dire ce qu’il se passait. Au début, il n’y avait pas une envie ou il n’y avait pas du tout d’envies... enfin, ça dépendait des personnes... mais il y avait une sorte d’impuissance. Il y avait des gens qui disaient que ça ne servait à rien de toute façon, que les politiques ne nous écoutaient pas. Des trucs qui étaient complètement défaitistes, qui n’étaient pas faux forcément mais... Ça n’a pas trop marché. Et puis au fur et à mesure, ça s’est vu dans les manifestations, le nombre a augmenté. Il y a eu plein de trucs, des réunions, des AG. Le travail des organisateurs, les organisateurs du CVL, était bien, il y avait des choses bien, mais on a eu des problèmes, pas mal de problèmes, notamment le fait qu’ils étaient très... un peu en haut du pouvoir... Ils décidaient tout et quand on leur disait quelque chose qui n’allait pas, ça leur plaisait pas parce qu’on n’était pas... Ils nous disaient des trucs du genre : « Mais qui t’es toi pour parler ? » Donc on a gueulé pas mal de fois. Au début, on se pliait...

Rodrigue — C’était des lycéens ?

Grieg — Ouais, c’était des lycéens, ils étaient 8 à peu près. Ils organisaient leurs trucs de leur côté et après plusieurs réclamations de vraiment tout le monde... Contre les organisateurs, il y a eu quelque chose : « On en a marre, on décide rien. » Parce qu’ils faisaient des réunions entre eux et ils décidaient ce qu’on allait faire à la manif, le chemin, ceci cela. Il y a eu des histoires où des gens ont voulu faire des trucs et on leur a dit : « Non, tu fais pas ça. » Il y en a qui ont dit : « Mais pourquoi, pourquoi vous nous diriez ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire ? »

Pim — Ça, c’était même avant que le lycée soit bloqué ?

Grieg — C’était largement avant que le lycée soit bloqué.

Pim — Il y avait déjà des manifs depuis début mars ?

Grieg — Oui, oui, il y avait des manifs depuis bien avant que le lycée ne soit bloqué, genre un mois ou même peut-être deux avant. Mais voilà au tout début c’était des manifs organisées. Et puis au fur et à mesure, avec d’autres choses, comme la CCI [Chambre de Commerce et d’Industrie] par exemple, où deux des « organisatrices », entre guillemets, je ne sais pas ce qu’elles foutaient là, mais bon... sont arrivées et nous ont dit de sortir alors que...

Rodrigue — Il s’est passé quoi à la CCI ?

Grieg — On a fait un blocus de la CCI. On s’était organisé, on avait décidé en AG. Donc ça n’était pas organisé par les « organisateurs » cette fois-ci. Parce qu’on a réclamé des AG et à l’AG on a décidé qu’on allait faire le blocus de la CCI. Et en fait, ça a plutôt mal tourné — enfin mal tourné, c’était un bon truc quand même... On était en avance en fait sur ce qui était prévu par les organisateurs. C’est que normalement, il y avait le blocus de la CCI donc nous on faisait le blocus point barre.

Rodrigue — Et il n’y avait pas que les lycéens ?

Grieg — Voilà, il y avait aussi la CGT. Et on a appris qu’il y avait déjà des gens qui bloquaient la CCI. Donc quelques personnes sont allées vite à la CCI, dont moi, pour faire du monde au cas où les flics arriveraient. Pour pas qu’on puisse nous empêcher d’entrer. Enfin, c’est ce qui s’est passé finalement puisque les policiers nous ont bloqués. Ils permettaient aux gens de sortir mais pas d’entrer. Donc, nous, on s’est appelé, on a appelé les organisateurs pas mal de fois, on a dit : « Dépêchez-vous de venir, venez faire le blocus, envoyez du monde. Pas forcément faire la manifestation mais faire le blocus, envoyez du monde pour qu’on soit plus. »
C’était pas forcément nécessaire qu’on soit plus mais on se doutait bien que si on n’était pas nombreux les gens allaient se barrer. Et, au bout d’un moment, deux organisatrices se sont amenées, pratiquement en pleurs, enfin, c’était un peu du cinéma, et ont dit : « Partez tout de suite, c’est super grave, il y a des gens de la CNT — et je crois qu’elles ont carrément dit les anarchistes — il y a des anarchistes, qui vont tout casser, ils ont des battes et tout... » Et en fait, il y a quelques personnes qui ne voulaient pas sortir, quelques personnes — qui étaient là sans trop savoir pourquoi en fait — sont sorties, parce que c’étaient les deux organisatrices alors ils ont obéi. Nous, avec quelques personnes, on a dit : « Arrêtez ! », on a discuté, pourquoi il faut rester, pourquoi il ne faut pas forcément les écouter, c’est pas des personnes qui décident pour nous tous.

Rodrigue — Et au final, tout le monde est sorti ?

Grieg — Au final, au fur et à mesure les gens sont sortis. Ce qu’il y avait, c’est que les organisateurs, au début, étaient gentils, ils nous ont juste dit : « Sortez, c’est mieux ! », parce qu’ils nous ont donné des fausses informations. Mais après, ils ont carrément été agressifs quand Joe et moi, on disait : « Non mais, on va pas sortir. » On disait aux gens de rester et tout ça. Et on s’est pris la tête carrément, on s’est engueulé. Moi je crois même que Fleur, euh...une organisatrice m’a foutu une claque. Enfin, on s’est engueulé fort quoi. Des trucs du genre : « Mais arrête ton petit jeu, arrête de t’y croire et tout, tu te prends pour qui pour faire ça, t’es pas le centre du monde, nananana... »

Pim — La CCI, c’était une des premières actions ?

Grieg — C’était une des premières actions un peu blocus mais il y a eu la mairie avant... Comment ça s’est passé... Alors là pareil, c’était à peu près la même chose, le même schéma. Sauf que là, c’était à la suite d’une manif.

Pim — Celle-là, ça n’avait pas été décidé en AG ?

Grieg — Non, ça s’est décidé...

Rodrigue — Spontanément ?

Grieg — Non, je crois pas. Ç’aurait été bien mais ça avait été décidé par les organisateurs je crois. Enfin bon, on a bloqué la mairie. Et pareil, à peu près la même histoire. Il y avait les manifestants qui faisaient un mouvement pour rentrer dans la mairie, les flics qui bloquaient, et, en plus des flics, les organisateurs qui bloquaient aussi... Enfin, c’était bizarre quoi, les gens se demandaient un peu pourquoi on était là. Il y a quelques organisateurs qui sont montés là-haut pour parler avec le maire et nous on était là... Par exemple, nous on est allé, avec des amis, il y avait des portes, on est rentré et on a vu qu’il y avait un disjoncteur, le système électrique de la mairie quoi, on a tout foutu sur zéro. Et puis, tous ces trucs-là, tous les trucs qu’on balançait, des papiers, il y a eu même quelques casses, des œufs, des trucs dans ce genre-là, bah, c’était sympa mais pour les organisateurs, c’était pas bien. Ils nous empêchaient de le faire.

Rodrigue — À ton avis, pourquoi ils réagissent comme ça ?

Grieg — À mon avis, il y a de tout. Peut-être que dans leurs idées c’est pas comme ça que ça doit marcher. Mais il y a aussi beaucoup que tu te prends au jeu que t’es organisateur : « J’ai du pouvoir, faut que je gère le truc, c’est moi qui ait la responsabilité des manifestants. », des trucs dans ce genre-là. Alors qu’en fait c’est pas du tout le cas. Il y avait quelques personnes qui étaient... suiveurs des organisateurs disons, mais, en réalité, c’était chacun qui faisait sa manif, chacun qui s’exprimait...

Rodrigue — Les organisateurs, ils étaient tous affiliés à la CGT ? Tu disais un truc comme ça tout-à-l’heure.

Grieg — Disons qu’ils faisaient des réunions avec la CGT, ils s’organisaient avec la CGT.

Rodrigue — Ce qui peut expliquer certains comportements...

Grieg — Ensuite, dans la CGT, il y avait un peu de tout. Il y avait certaines personnes qui étaient plutôt, pas anarchistes, mais qui étaient plutôt pour laisser les gens faire ce qu’ils veulent, s’exprimer comme ils voulaient tout ça. Et puis, il y en avait certains qui nous prenaient pas au sérieux, qui voulaient qu’on soit sage et qu’on fassent pareil qu’eux.

Pim — Et puis, il y avait le truc qui revenait souvent : «  Il faut être crédible.  »

Grieg — On en a discuté beaucoup après et je crois que les organisateurs, enfin pas tous, mais quand même Fleur, avaient reconnu leurs erreurs sur ce truc-là, c’est qu’ils n’avaient pas à nous dire à nous ce qui était crédible ou pas, ce qu’on devait faire ou pas. On peut discuter avec quelqu’un pour lui dire ça s’est pas bien, ce qu’il faut faire c’est ça, mais tu lui dis pas « tu fais pas ça, tu fais ci, tu fais ça ! » sous prétexte que c’est ma manif, c’est moi qui l’ai organisée.

Pim — Peut-être que vous n’attendiez pas les mêmes choses aussi. Je ne sais pas. En allant occuper la mairie, c’était quoi le but ? C’était de discuter avec le maire, d’avoir un peu de visibilité...

Rodrigue — ... de se marrer, de foutre le bordel à l’intérieur ?

Grieg — Je pense que chacun avait son truc. Il y avait le côté médiatique, ça allait faire parler, c’était comme tout. Comme une manifestation, ça sert à faire parler.

Rodrigue — Là justement c’est plus une manifestation.

Grieg — On espérait les journaux. Après voilà, c’est là que tout s’est joué parce qu’il y avait des gens qui espéraient le bon article dans les journaux. Et nous pas forcément. Le blocus de la mairie, c’était symbolique. Fallait pas déconner. On en avait ras-le-cul de la mairie, [le maire] Roustan avait voté pour le CPE, on en avait ras-le-cul de tout ce qui s’était passé. Parce qu’il s’était passé pas mal de trucs, le maire a été suffisamment chiant au niveau des blocus, du proviseur, de tout ça. Il a été vachement méprisant envers tout ce qui était manifestation. Il avait voté oui au CPE alors qu’il savait pertinemment qu’en gros le « peuple d’Alès » était contre, pas tous, mais... Le but était pas réellement, enfin il était peut-être de discuter avec lui mais c’était plus un affront qu’autre chose. Et il y a eu de la casse. Le but il était pas forcément dans la casse, ça dépend des personnes, il y a qui ont cassé, ils avaient leurs raisons. J’en connais qui ont cassé des vitres et balancé des œufs sur les flics. Enfin, il faut relativiser quand même parce que l’article du Midi Libre et tout le monde ont parlé de grandes violences. Il y a un flic qui a reçu un oeuf sur l’épaule, bon OK. Il y a eu des œufs sur le mur et une vitre qui a été cassée et un panneau de publicité. C’est quand même pas catastrophique.

Pim — À la CCI, il y avait la même peur. Ce qui est drôle c’est que finalement quand on est sorti de la CCI, il y a eu la manif et on est allé à la gare. Et à la gare, il y a eu des trucs lacérés dans le train, etc. Ça me semble normal, on est dans un rapport de force. Mais ce qui est marrant c’est que là personne n’en a parlé.

Grieg — De la CCI ?

Pim — Non, de la gare.

Grieg — C’est vrai que personne n’en a parlé.

Pim — C’était très consensuel. Tout se passait bien.

Grieg — Il y avait vraiment une présence, bon c’est pas forcément horrible, mais il y avait vraiment une présence d’un camp organisateur et... journaliste aussi — La Marseillaise [journal communiste], les journaux, même le Midi Libre je crois, enfin je suis pas sûr de ça — et puis la CGT aussi, c’était une sorte de camp qui organisait ensemble, qui discutait ensemble de ce qu’on allait mettre comme information et de ci et de ça. Parce qu’il y a eu des articles sur la CCI comme quoi ça s’était très mal passé, dans le sens qu’il y avait eu des problèmes genre de la casse. C’était pas dit mot pour mot mais quelqu’un qui lisait le journal se disait : «  Il y a eu de la casse à la CCI. »

Pim — Il y avait aussi le Collectif des Chômeurs et Précaires qui était là et le Midi Libre expliquait qu’ils essayaient de manipuler les lycéens.

Grieg — Ce qui était dingue c’est que tout de même pas mal de gens ont beaucoup utilisé le terme de « manipulation ». Mais bon, c’était eux qui manipulaient.

Rodrigue — Après, comment est-ce que c’était vécu par les lycéens ? J’avais cru comprendre que, à certains endroits, les lycéens disaient : «  C’est notre lutte ! » donc les adultes, les salariés, les machins, ils vont pas nous faire chier ou décider à notre place.

Grieg — Non, le truc vraiment dommage, qui fait partie des trucs que les organisateurs ont fait, c’est que dans les campagnes de sensibilisation par rapport au mouvement anti-CPE, les organisateurs n’ont pas arrêté de parler de : «  Ça vous concerne ! », « Ça vous concerne, ça vous concerne. » Résultat des courses, quand ça nous concerne plus, on n’agit plus. C’est un peu bête d’utiliser l’argument « ça vous concerne ». Moi, personnellement, je n’ai pas entendu de jeunes dire que les adultes avaient rien à foutre dans leurs manifs. Y a des gens qui t’ont dit ça ?

Pim à Rodrigue — C’était plus le truc que tu as ressenti quand on était à la CCI ?

Grieg — Il y a une différence entre «  les adultes ont rien à foutre là » et « les anarchistes ont rien à foutre là ». Parce que les articles [1] que vous avez écrit c’était vraiment très très mal vu. Mais j’en ai pris plein la gueule aussi. Pour la CCI, j’en ai pris plein la gueule. Sachant qu’à la fin tout le monde a reconnu qu’en fait on s’était gouré et que c’était bête de nous avoir fait sortir de la CCI. Vous, vous étiez des anarchistes, c’était sûr et c’était péjoratif quand ils le disaient.

Rodrigue — Après les chômeurs et précaires, c’est pas des anarchistes. Moi, à la CCI, j’avais l’impression qu’on avait pris mille précautions pour que les lycéens puissent être encore autonomes, pour pas leur imposer quelque chose et que ça avait été vécu comme l’extrême inverse.

Grieg — C’est plutôt du côté des organisateurs qu’il y a eu récupérage, pas du tout du collectif de chômeurs. De toute façon, il y a eu plein de choses dites qui ont été fausses. C’est peut-être pas intéressant mais tu disais « spontané » tout à l’heure. Il y a une manif où on a décidé de remettre le coup de la CCI avec quelques copains. C’était vraiment le bâtiment, au niveau symbole, le plus adapté. On avait organisé un truc dans la manif où il y avait des coureurs, enfin des gens qui couraient, et qui prévenaient des personnes qu’ils connaissaient et qui auraient pu aimer faire un autre blocus de la CCI. Donc c’était organisé spontanément, enfin spontanément, sur le coup, pendant la manif et on avait regroupé une centaine de personnes, à peu près 120 personnes. C’est pas énorme mais c’est déjà ça. C’est suffisant pour le blocus. Largement. Ce qui s’est passé — et je l’ai très très mal vécu — il y a trois ou quatre organisateurs qui sont venus vers moi et qui m’ont dit : « Ça y est tu t’organises ton truc, ça y est t’es anarchiste, tu te crois tout permis, nanana nana... Sois solidaire, reste dans la manif... » « Sois solidaire », en gros ils nous obligeaient à être « solidaire » et ils étaient quatre sur moi et d’autres, et on s’est vraiment fait agresser. On leur a dit qu’ils avaient absolument pas à décider pour nous et ils ont fait faire une chaîne humaine qui du coup bloquait la rue et nous empêchait d’aller à la CCI. Il y en a plein qui étaient super vénères, il y en a qui faisait la chaîne humaine qui se sont fait cracher à la gueule. Notamment il y en a un qui s’appelait Paulo, qui est un « communiste » a priori super engagé. Je lui ai dit : « Arrête tes conneries, qu’est-ce que tu fais là-dedans, t’as réfléchi avant de faire ça ? », et il m’a dit « Oui, mais je crois que tu sais pourquoi, il y a déjà eu de la casse... »

Rodrigue — Mais ils ont eu peur qu’il y ait un risque de casse ?

Grieg — Mais en fait, ils savaient pas réellement. En gros, ils nous ont dit qu’ils nous expliqueraient après, qu’ils avaient des informations sur un risque de casse. C’est nous qui avions organisé, euh... enfin, pas « organiser »..., mais c’est nous qui avions défini, initié ce coup, donc il n’y avait pas de risque de casse, puisque personne... Enfin, de là à nous en empêcher...

Pim — Ce truc par rapport à la casse... Par exemple, il y a des copains, ils pètent des trucs consciemment. On s’attaque à des trucs de l’État. C’est marrant que ça soit vraiment le truc répulsif...

Grieg — Bah, en fait il y a deux formes de casse et c’est ça qui doit jouer un mauvais tour. C’est qu’il y a la casse des casseurs qui n’ont aucun rapport avec la manifestation, et les médias en parlent beaucoup, et résultat...

Pim — En fait, tu crois vraiment qu’il y a «  les casseurs  »... Tu vois, par exemple sur Paris, ce qu’ils disaient c’était «  les étudiants, les manifestants partent et laissent la place aux casseurs  », alors que je pense que dans pas mal de cas c’étaient les mêmes.

Rodrigue — T’imagines les manifestants qui partent, et qui croisent les casseurs qui sont là, juste à l’heure ! Surtout, à mon avis, si tu casses, que tu le fasses très consciemment ou pas, ça exprime quelque chose de fort. Le mec qui vient de banlieue, le jeune qui est vénère parce qu’il vit dans des conditions horribles, bah, sans avoir réfléchi forcément au truc, il a envie d’aller défoncer des keufs ou d’aller casser une vitrine...

Grieg — Ouais, chacun exprime les choses à sa façon. C’est vrai, sur les coups, la casse était considérée — en tout cas par les organisateurs — comme quelque chose qu’il fallait absolument éviter. Le boulot d’un organisateur c’était d’organiser pour pas qu’il y ait de casse.

Pim — D’ailleurs, il y a eu le truc au centre nautique [2]. À partir du moment où il y a réellement eu un conflit... C’était bloqué pendant un moment et tout le monde disait «  pas de casse », «  on reste tranquille, on va peut-être pouvoir rentrer  », et à partir du moment où ils nous ont gazé...

Grieg — ... tout le monde s’est rebellé !

Pim — Quand t’as le conflit qui est là, et bien voilà... Et tout le monde se mettait à gueuler «  enculés  » [sic]...

Grieg — Mais ça je pense que ça a été un des points qui nous a fait tous changer, réviser des choses sur pas mal de trucs. Je connais pas mal de personnes qui disaient : «  Non à la violence, non à ci, non à ça ! », enfin qui font partie du groupe un peu « baba », que j’ai revu les jours après et qui gueulaient parce qu’ils s’étaient fait niquer la gueule, parce que leurs copains s’étaient fait niquer la gueule. J’ai un pote qui était devant, qui était un « baba » aussi, et lui s’est fait matraquer de coups de poings dans le ventre par un flic. C’était discrètement et personne n’a vu. Et après ça, là tu révèles tout, tout ce que tu as emmagasiné chez toi pour te dire qu’en fait le monde va bien. C’est ce truc là qui nous a fait tilt, qui nous a dit : « Putain, mais il y a pas les droits de l’homme, il y a plus rien, c’est de la connerie tout ça, on nous a menti depuis le début... et sans aucune raison, c’est dégueulasse qu’on puisse se faire gazer comme ça ! ». Bon moi j’étais énervé depuis le début, puisque ma mère...

Pim — Ouais... j’avais même pas vu ce truc là...

Grieg — J’ai très mal vécu, très mal vécu ça. En fait, ma mère était rentrée dedans avant, avant la chaîne des policiers, et elle a pris une pancarte qu’elle a brandi. Et là, un par les bras un par les jambes, ils l’ont balancée dans les manifestants. Elle s’est pris plein de coup de pieds et c’est des manifestants qui l’ont vue et qui l’ont sortie. Elle avait des hématomes, elle a vu un médecin... C’est là où tu te rends compte toutes les belles paroles sur les violences et tout ça... Après, voilà, tout le monde était finalement « violent », enfin pas forcément violent car il y a pas eu de violences, mais tout le monde l’aurait presque fait. Après le gazage, après les coups, tout le monde l’aurait fait, tout le monde appelait ça la casse, la violence, alors que c’est un instinct, c’est naturel...

Pim — Il y avait ce discours qui était assez présent : «  Il faut être responsable, faut faire attention !  » sauf que, j’ai l’impression, à partir du moment où tu te bats contre un certain nombre de choses, c’est évident que tu vas avoir des situations, où, même si tu le veux pas, tu vas te retrouver en face à face avec les gens qui sont contre toi...

Grieg — C’est vrai qu’avec du recul, je pense que ça dépend vraiment de la vision des choses. Par exemple, les organisateurs, même maintenant, ils ne sont absolument pas pour dire que ça aurait légitime, enfin permis, enfin normal disons qu’il y ait de la casse, qu’il y ait de la violence, qu’il y ait un affront quoi. Alors qu’à la piscine l’action aurait été cent fois plus efficace si on était réellement rentré dedans, pas rentré dedans au sens bouger, mais on voulait rentrer réellement dans la piscine. Parce que ce qui s’est passé, comme les combats au collège où les jeunes font semblant de se battre, t’as un combat, t’as deux personnes qui sont là et en fait, ils sont très bien là finalement. Ils n’ont pas réellement envie de bouger et d’affronter l’autre. C’est ce qui s’est passé là. On était les manifestants et on était très bien où on était. On n’avait pas réellement un mouvement de poussée pour rentrer dans la piscine. On avait un mouvement qui s’est transformé en blocus finalement. Alors qu’à la base, c’était rentrer dans la piscine et foutre la merde. À la base, c’était ça. Enfin, c’était ça... Officiellement, non mais, avec des potes, c’est ce qu’on avait prévu.

Pim — Mais, après, est-ce qu’il y avait des volontés différentes ? C’est-à-dire, peut-être que vous étiez tous d’accord sur la base du retrait du CPE. Mais après, ces différences de mouvement, de mode d’action ou de volonté d’agir, c’est peut-être lié au fait, c’était mon impression en parlant avec différentes personnes, qu’il y en avait qui étaient juste là pour le retrait du CPE et qu’il y avait d’autres gens qui avaient quand même des discours beaucoup plus généraux et qui voulaient d’autres choses.

Rodrigue — Et puis encore d’autres gens qui étaient là parce que c’est quand même plus marrant, quand même plus vivant de participer à tout ça plutôt que d’être en cours et d’attendre la sonnerie.

Grieg — C’est clair qu’il y avait plusieurs modes d’action et plusieurs visions des choses. Honnêtement, je pense pas qu’il y a vraiment des gens assez cons pour se dire qu’il n’y avait que le CPE. Enfin, c’est ce qu’ils disaient, ils disaient : «  Faut se centrer sur un truc, on est là pour ça sinon on n’arrivera à rien si on doit s’occuper de tous les trucs. » C’est ce qu’ils disaient. Mais, à mon avis, Fleur, tout ça, ils n’étaient pas que contre... Mais c’est vrai que ce mouvement-là, pour eux, c’était plus le retrait du CPE et rien d’autre. Alors que pour beaucoup d’autres personnes quand même, notamment les gens des quartiers, tout ça, c’était absolument pas...enfin c’était un peu pour ça, mais en réalité, ils en avaient rien à foutre. Le CPE, c’était une merde comme une autre mais c’était pas contre le CPE qu’on se battait, c’était contre tout le système en général, tous les trucs qui vont pas, tous les trucs qui marchent pas.

Rodrigue — Comment t’expliques alors que, quand Villepin a dit qu’il retirait seulement l’article concernant le CPE, tout le monde se soit arrêté, plus ou moins rapidement mais progressivement.

Grieg — Très très très rapidement. L’État avait sûrement bien préparé son coup, il y avait un truc, on en parlait beaucoup, c’était l’épuisement. Nous, ça faisait, quoi ? deux semaines, la rentrée étant la troisième semaine, qu’on avait bloqué, on avait fait les manifs tout ça. Et, il y a pas mal de personnes, enfin quelques personnes, vraiment pas beaucoup, qui étaient d’ailleurs une bande — j’en faisais partie — une bande assez rejetée par tout le monde. C’était pas que des anars mais bon voilà, on était un peu des gens, des fouteurs de bordel, des cons (?). Nous, on était vraiment motivés, mais encore plus, mais vraiment pour aller jusqu’au bout. Pour dire, tant qu’à faire, on n’a qu’à enchaîner sur le CNE, ça nous donne un autre argument à la rigueur. On proposait ça pour continuer. Parce que nous, sur le blocus, on était partis un peu dans l’utopie, dans le rêve. Ça y est, c’était fini, c’était la fin. On reprendrait plus jamais les cours de toute façon. Le gouvernement allait tomber, que l’anarchie, enfin, on le disait pas comme ça mais... comme on dormait pas en plus et qu’il y en avait beaucoup qui fumaient, qui buvaient et tout, enfin bon... Et ça c’est arrêté parce qu’il y en a certains qui n’avaient pas identifié que ce n’était pas que pour le CPE qu’on se battait. Les organisateurs, à l’unanimité, c’était : « On arrête. », « On a réussi, nous on arrête. » Ça a fait beaucoup de débats après. Il y a eu pas mal de gens qui disaient : « C’est une victoire ! » Et d’autres lui disaient : «  Bah non. ». Enfin, c’est une victoire, une petite. Ouais, on peut dire une petite victoire, mais le but recherché n’étant pas du tout le retrait du CPE, enfin un peu, mais c’était pas ça le principal des trucs, il y en a qui ont vu ça comme un échec finalement. Enfin, il y a certain qui l’ont pris comme un échec.

Rodrigue — Et avant que ça se termine, vous avez fait des blocages aussi de routes ?

Grieg — Ouais, il y a eu pas mal de trucs. À la fin, il y a eu vraiment énormément de conflits entre organisateurs et bloqueurs. Les organisateurs, ils avaient leurs acolytes surtout dans les manifestants quelconques, qui séchaient les cours juste pour sécher les cours et qui n’étaient pas dans les blocus. Et les bloqueurs, c’était plus des gars qui voulaient aller jusqu’au bout, qui étaient super engagés. Finalement, on était quoi 30, 50. Alors que 3 000 personnes avaient voté pour le blocus. On a retrouvé que les plus volontaires, les plus engagés. Et, on a pris des décisions spontanées, comme ça, à l’arrache, et ça s’est largement mieux passé qu’avec une organisation. On a fait plein de trucs. On est allé au MLI, c’est un truc qui parle de chômage, tout ça, enfin, j’sais plus. C’est une boîte pour donner du boulot aux gens, un truc dans ce genre-là.

Pim — C’est Mission Locale d’Insertion.

Grieg — Voilà, Mission Locale d’Insertion. On est allé là-bas. On a bloqué un peu, enfin on a parlé avec les gens. C’était une ambiance cool, c’était pas un affront, en fait. On a fait un blocus du rond-point des Mineurs. On a fait divers trucs, y a eu des taggages, y a eu des affiches un peu partout, notamment au Macdo. Et tout ça ça s’est fait à l’arrache. Et c’était beaucoup plus efficace que de faire un truc organisé. Comme autre truc, il y a eu la préfecture. On l’avait déjà fait. Mais là, on l’a refait spontanément, pareil. Il y a eu une prise de la préfecture pendant un petit moment. C’était un truc avec des ballons. Et ensuite, on est allé à un truc de police [3]. On est rentré là-dedans, pareil, c’était avec des ballons, c’était plutôt cool, on s’est marré, on a fait de la musique, du bruit, tout ça. Au bout d’un moment, ça faisait un peu bide presque. Alors, après on est allé à la gare, pareil, on a fait des jeux dans la gare, on est allé un peu partout, on a fait tomber plein de trucs, tu sais au guichet y a des trucs, les files, on a fait tomber les trucs de files. Enfin voilà, on jouait, on foutait un peu le bordel, on était un peu envahissants. Et puis après, en fait, on voulait aller à la CCI, à la mairie, tout ça. Mais, ce que je disais, comme il y a eu une sorte d’épuisement au fur et à mesure, c’est malheureux, il n’y avait plus assez de personnes dans les gens qui étaient vraiment motivés pour aller jusqu’au bout qui allaient à toutes les manifs, à celles de Nîmes, celles de Montpellier, partout. On était 30. On ne pouvait plus gérer le blocus en plus des manifs. Surtout que dans les 30, au fur et à mesure, on s’est retrouvé n’être plus que 10.

Pim — Vous vous retrouviez comment ? Il y avait des AG tous les jours ou pas du tout ?

Grieg — Pas tous les jours. Disons, pendant le blocus, il y en a eu pratiquement tous les jours mais c’était un peu une arnaque. Sinon, hormis le blocus, il y a eu quelques AG, il y en avait 2 ou 3 par semaines. Au début, on a demandé la permission au proviseur de nous prêter le gymnase, ça été refusé, bon bref. Ça, c’était très rigolo aussi. Les organisateurs sont allés demander au proviseur s’ils pouvaient prendre le gymnase. Le proviseur a dit non. Les organisateurs nous ont regardé et nous ont dit : « Bon bah tant pis, on peut pas faire l’AG, on va ailleurs. » Et puis là, tout le monde : « Allez, on s’en fout ! », on est allé prendre le gymnase. Et là les organisateurs sont arrivés après et ont organisé une AG. Ils étaient un peu pris au dépourvu parce que c’était pas prévu. On leur a bien montré qu’on pouvait prendre le droit. On est libre.

Pim — Devant le lycée, c’était assez sympa souvent, il y avait le feu...

Grieg — Ouais, ouais, devant le lycée, c’était super cool. Il y avait le feu, la guitare autour du feu, les merguez, enfin bon. Et puis, on dormait dans le lycée, c’était cool de dormir dans ce bon vieux bahut, qui nous a fait subir tant de saloperies, tant de cours, tant de trucs. On était là, on dormait dans le lycée. On a fait des jeux. On avait organisé des trucs vite fait par rapport au blocus des portes. Parce qu’il y avait des gens qui forçaient pour rentrer. Il y avait 3 portes. Et ça, ça a été une grosse prise de tête parce que ceux de la porte principale — c’était le plus médiatique, c’était le plus connu, tout le monde en parlait — ils ont fait une AG entre eux. Nous, nous nous occupions des portes du fond. Et quand, on est arrivé à la fin de la semaine pour dire : « On fait une AG pour décider de ce qu’on fait la semaine prochaine. », les organisateurs nous ont fait : « Non, parce qu’on a décidé en AG que... » Alors que c’était une AG d’organisateurs sûrement et de syndicats...

Pim — Ah oui, pour la fin du blocus ?

Grieg — Ça avait vraiment fait deux équipes, il y avait ceux du portail avant qui étaient là et qui discutaient, qui faisaient leurs trucs, et nous pareil de l’autre côté. On était une vingtaine, c’est nous qui nous occupions du fond. On avait subi carrément des attaques de parents d’élèves. Des gars qui nous poussaient comme des bourrins, qui voulaient rentrer, ça a été super speed. Le proviseur qui avait une pince, comment ça s’appelle ? une pince qui pète tout...

Rodrigue — Une pince-monseigneur ?

Grieg — Ouais, une pince-monseigneur, qui voulait casser toutes les chaînes, tous les trucs. On s’est pratiquement battu avec le proviseur. Il y a des voitures qui ont essayé de forcer, enfin bon...

Pim — Au bout des deux semaines ?

Grieg — Pendant les deux semaines. Pendant le blocus, il y a eu des trucs plutôt hard. T’es en train de faire ton blocus et t’a le proviseur qui arrive avec trois gars, qui commence à te pousser, à te mettre sur le côté. C’est vachement chaud parce que c’est ton proviseur, t’as toujours eu l’habitude de lui obéir. Au début, t’es un peu désemparé, tu te mets sur le côté et puis au bout d’un moment, tu te dis :« Faut pas déconner  ! », tu rebloques. C’était vraiment intéressant parce que le proviseur avait perdu complètement son autorité. Au final, on avait nos barrières, il nous disait : « Tu fais pas ça ! » et nous on s’en foutait. Même des fois, il avait décidé de les ramener, on se mettait à plusieurs, on le poussait.

Pim — Tout-à-l’heure, tu as parlé des quartiers aussi ? Tu disais que pour certain, le CPE, ils en avaient rien à foutre, ou bien c’était un truc en plus...

Grieg — C’est clair que le blocus et les manifs, ça nous a permis aussi de rencontrer les gens des quartiers, en gros. Et c’était intéressant parce que, dans le lycée, ceux qui étaient motivés, vraiment motivés pour aller jusqu’au bout, c’était plus des du genre baba et il y avait des gros gros conflits entre babas et gens des quartiers entre guillemets. Et là, quelques uns sont venus nous voir au blocus. On a parlé, on a refait le monde plusieurs fois. On s’est expliqué sur pas mal de trucs, même au niveau des manifestations, des cassages et tout. Même à la piscine, il y avait deux trois personnes des quartiers, notamment Jean-Paul...

Pim — Oui, je me rappelle, c’est lui qui disait : «  Je vais sortir les kalach’ ! » ?

Grieg — Ouais, c’était rigolo.

Pim — Lui par exemple, il est au lycée ou pas du tout ?

Grieg — Non. Il habite le Pré’s [Quartier des Prés-Saint-Jean, juste à côté du lycée]. C’est le quartier qui craint où personne veut aller. Le quartier où il y a souvent rackett, il y a eu des voitures brûlées aussi, normal. Il y a eu pas mal de trucs qui font que c’est un quartier chaud mais les personnes qui sont dedans c’est des crèmes... Enfin, on s’en est rendu-compte, ça nous a fait du bien nous aussi, parce qu’on commençait à avoir du mal à y croire. Parce que moi j’ai eu pas mal d’histoires avec ces gens-là, enfin, c’est con de dire « ces gens là », c’est une généralité, mais... avec ce genre de personnes qui des fois se donnaient comme définition d’être contre les babas. Et finalement, tu te rends compte que leurs situations font que c’est absolument normal qu’ils se comportent comme ça. Quand tu nais dans une merde de parkings de béton, que tu vois que ça toute ta vie, que les flics pour toi, l’image que tu as de ça, c’est que des contrôles complètement abusifs où ils te prennent pour une pauvre merde, ils te font chier. Où tu es complètement rejeté, tout le monde a peur de toi, tout ça. Et puis tes parents, souvent c’est des immigrés qui ont été esclaves, à un moment où quand nous, gentils Français, avons gentiment donné plein de travail aux immigrés. Et ils voient leurs parents sans droits, tout ça, c’est normal que... enfin tu comprenais le truc quoi. Ça nous a permis de nous ouvrir un petit peu aussi.

Pim — Et ils sont venus dans le lycée ?

Grieg — Dans le lycée. Il y a eu des jeux... pas des jeux mais... Ils sont venus dans le blocus, ils étaient là dans les manifs. Des fois, il y avait des trucs chiants... Genre pour dormir. Des fois, il y en avait qui voulaient dormir, puisque ça faisait une semaine qu’on dormait pas. Il y a un soir où j’ai tapé ma gueulante parce qu’il y en avait qui hurlaient de joie, qui foutaient le bordel, qui rentraient dans l’endroit où on s’était dit qu’on allait pouvoir dormir. Mais finalement, ça s’est super bien passé. On a sympathisé et tout.

Pim — Mais il n’y a pas eu une histoire où le proviseur au bout d’un moment il a interdit qu’il y ait des gens extérieurs au lycée qui rentrent ?

Grieg — Ouais. Mais pareil, ça c’est pareil que tout. Le proviseur, il avait du pouvoir au début, un petit pouvoir. En fait, son pouvoir, il est parti un jour où il a balancé un pneu sur un élève. Et là, ses trois hommes, qui le suivait tout le temps partout, se sont barrés et nous ont dit : « On est avec vous, on n’accepte plus un tyran comme ça. » C’était vraiment super cool. Mais, voilà, de toute façon, le proviseur, c’était plus son lycée. Il n’avait plus rien à dire. Donc les gens qui ne devaient pas rentrer... C’est un vieil homme et au niveau de la force, il ne peut pas m’empêcher de faire ce que je veux, au niveau légitime non plus donc voilà quoi, je le fais. Au début, il y a quelques personnes qui ont été virées. Au bout d’un moment, on leur disait : « Vous faites ce que vous voulez. »

Rodrigue — Dans tout ce genre de mouvement, il y a des gens qui sont vachement en attente, qui sont un peu des moutons mais il y en a forcément chez qui ça déclenche des déclics et des réflexions. C’est sûrement arrivé chez vous, pour votre lycée. Il doit y avoir quelques projets ?

Grieg — Ouais. Après toutes les manifs tout ça, il y avait pas mal de gens qui au début suivaient le truc qui étaient là, ils ne savaient pas trop pourquoi et tout. Mais avec tout ce qu’ils ont vécu, notamment les affrontements avec les flics et puis même les affrontements avec les organisateurs, enfin avec un peu tout le monde, tous les débats qu’il y a eu... Ils étaient au début un peu du genre socialiste, qui étaient contre le CPE.
Ils se sont rapprochés vachement d’une pensée anarchiste en fait. Sans dire qu’ils étaient anarchistes parce évidemment c’est le mot tabou. Mais, il y a plein de gens, là je parlais avec quelqu’un qui me disait : « Cette année, il faut qu’on fasse quelque chose, il va falloir trouver un argument pour organiser des manifs ! ». Mais il y en a plein aussi qui sont fatigués. Le CPE, ça a pu augmenter leur sentiment d’impuissance. Il y a pas mal de ceux que j’appelle les « philosophes défaitistes ». Les personnes qui disent : « On n’y peut plus rien d’toute façon, on est dans une merde pas possible, tout est contrôlé, les droits de l’homme ça n’existe plus, la démocratie c’est des conneries, donc vaut mieux vivre sans se poser trop de questions ! » Tu vois, un peu des défaitistes mais même des gros défaitistes. Et ça, y en a quand même une bonne partie. Mais tu as aussi pas mal de personnes qui veulent bien faire bouger les choses et qui ont appris des trucs. J’dirais les manifs du CPE ça a réduit le nombre de personnes qui voulaient changer les choses mais en même temps ça les a rendues beaucoup plus puissantes, beaucoup plus constructives, enfin... beaucoup plus nourries...

Rodrigue — ... déterminées...

Grieg — Beaucoup plus déterminées ou un peu plus réfléchies. Y’en a ça a été le passage pour eux qu’ils allaient s’y mettre à fond, qu’ils allaient niquer ce putain de système. Y’en a ça a été le passage complètement contraire. Et dès qu’on parle de ça, bah voilà : « J’vais plus rien faire, parce que de toute façon c’est tout le temps la même chose ! » Ils ont plus envie de se battre.

Rodrigue — Bon donc, un nouveau blocage du lycée c’est pas pour tout de suite ? Un blocage sans raison, sans autre raison que...

Grieg — ... qu’un argument...

Rodrigue — Sans raison. Bon, y en a marre, on bloque le lycée, on est 3 000.

Grieg — Faut pas se faire d’illusions. Ce que tu dis... par exemple, moi avant, j’pouvais pas sécher un cours. Pour moi, c’était... J’avais jamais séché un cours de ma vie et ça me paraissait fou. Pendant les manifs, j’en ai séché plein et là, je suis en 1ère S — j’comprends toujours pas pourquoi je suis parti en 1ère S d’ailleurs — et je suis en retard à tous mes cours parce que ça me fait chier que quand je parle avec quelqu’un il y ait une sonnerie qui me dise d’aller en cours. Que je sois en train de bouffer et qu’il faut que je finisse vite pour aller en cours. Et il y a plein de règles que je ne respecte pas parce qu’elles n’ont absolument pas de raisons d’exister mais...c’est pas tout le monde, donc ça se fera pas. Après, ce serait génial qu’un lycée bloque en disant : « Ouais, y a pas de raison, enfin y a une raison mais pas de raison précise, c’est contre le système point barre. »

Pim — Et par rapport au proviseur ou aux profs ?

Grieg — Alors le proviseur, il a « récupéré l’autorité », entre guillemets. Moi, je l’ai revu une ou deux fois je crois. Il a récupéré l’autorité sur la plupart du monde mais il y a une sorte de clin d’oeil à chaque fois entre le proviseur et certaines personnes. Moi, quand je le vois, je suis toujours un peu... C’est pas un clin d’oeil au sens « Salut ! », c’est plutôt au sens narguant : «  Tu te rappelles ce qui s’est passé, hein connard ! Tu nous as fait chier... »

Pim — «  Tu perds rien pour attendre... »

Grieg — On parlait de communautés à un professeur, et il disait : « Tu sais ce qui s’est passé en 68 ? Il y a eu plein de communautés mais après tout le monde est revenu, ça ça a jamais marché ! ». Puis on s’est engueulé : « Sale défaitiste de merde ! » Quand t’as dit ça une fois à un gars, t’as du mal à accepter qu’au bout d’un moment il reprenne l’autorité. Même dans le cœur, tu ne l’as pas du tout. Avant, on n’avait pas le droit de grimper dans les arbres alors qu’avec des gens on aime bien monter dans les arbres. Dans le lycée, au début on le faisait pas, on se cachait. Et là, c’est vraiment plus rien à foutre.
On a appris qu’on pouvait leur dire : « Ferme ta gueule, tu nous fais chier, tu vas pas me donner des ordres ! » et ça c’est pas mal.

Rodrigue — Ouais, c’est plutôt pas mal.

Grieg — On est de plus à plus à se rebeller vraiment quoi. Puis bon — ça faut pas le dire à mes parents — mais moi, au début j’voulais faire mes études mais pfff... Je sais même pas si je vais aller jusqu’au bac quoi. Je sais que ça paraît bizarre mais...

Rodrigue — Bon allez, on n’enregistre plus alors...

Grieg — Ouais, c’est plus la peine d’enregistrer...

anonymes, Bachibouzouk


[1] En effet, Pim et Rodrigue avaient diffusé, lors d’une manifestation à Alès, deux tracts un peu rentre-dedans intitulés « Avis aux lycéens » et « Que faire face aux syndicats ? Que faire face aux médias ? ».

[2] Inauguration en grande pompe du flambant neuf Centre Nautique par le maire UMP Roustan, accompagné du président de région PS Georges Frêche...

[3] Une antenne de la police municipale, semble-t-il.