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La question Fem

La question Fem

Joan Nestle (première parution : 1984)

Mis en ligne le 28 avril 2008

Thèmes : Féminisme, (questions de) genre (100 brochures)
Transpédégouines, queer (29 brochures)

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Version papier disponible chez : DégenréE (Grenoble)

Ce texte est paru sous le titre original “The Femme Question” in Carole S. Vance (ed.), Pleasure and danger : Exploring Female Sexuality, Boston, Routledge 1984, puis publié à nouveau dans Joan Nestle (ed.) The Persistent Desire, A Femme-Butch Reader, Boston, Alyson Publications, 1992.

J’ai trouvé cette traduction dans le livre “Attirances - Lesbiennes butchs lesbiennes fems” sous la direction de C. Lemoine et I. Renard éditions Gaies et Lesbiennes. Il y a d’autres textes bien dedans !

Depuis plusieurs années, j’essaie d’imaginer comment expliquer l’essence particulière des relations butchs-fems aux féministes et aux lesbiennes féministes qui les considèrent comme une reproduction des modèles hétérosexuels et qui écartent ainsi les communautés lesbiennes passées et présentes qui revendiquent cette expression. Avant de continuer, on me demande de définir le terme même “butch-fem”, et la complexité de cette tache me submerge. Mener une vie butch-fem n’a pas été un exercice intellectuel, ni une série de théories. Je sais intimement ce qu’a signifié être fem, mais il est très difficile d’articuler cette identité de manière a ce que cela rende justice à sa nature profonde tout en satisfaisant la curiosité des lectrices. Essentiellement la dénomination butch-fem désigne une façon de percevoir, d’aimer et de vivre qui peut être exprimée par des individues, des couples ou une communauté. Dans le passé, la butch était décrite de manière simpliste comme la partenaire masculine, la fem étant sa contrepartie féminine. Ces étiquettes oublient les deux femmes qui ont développé leur style propre pour des raisons spécifiques qu’elles soient érotiques, émotionnelles ou sociales. Les relations butchs-fems, telles que je les ai vécues, étaient des affirmations érotiques et sociales complexes, et non pas des répliques factices de l’hétérosexualité. Elles se nourrissaient d’un langage profondément lesbien de postures, d’habits, de gestes, d’amour, de courage, d’autonomie. En particulier dans les années 50, les couples butchs-fems étaient les combattantes d’avant-garde contre le conservatisme sexuel. Parce qu’elles étaient si visibles, elles essuyaient la violence quotidienne de plein fouet. L’ironie du changement social veux qu’une position radicale, sexuelle, politique des années 50 soit maintenant considérée comme une pratique réactionnaire et non-féministe. Mon expérience s’enracine profondément dans ces coutumes lesbiennes et je vous livre ici mon interprétation de lesbienne sur sa propre vie.

Je suis une fem depuis plus de vingt-cinq ans. Je sais ce que provoque actuellement cette affirmation : beaucoup de lesbiennes me rejettent comme si j’étais une victime, une femme qui n’a pas eu le choix, mais ma vie dans toute sa vérité révèle une histoire fort différente. Nous, les fems, avons contribué à maintenir notre monde lesbien uni à une période dangereuse. Nous avons prodigué plus d’amour et de moiteur sur nos tabourets de bar et dans nos maisons que ce qu’on attend des femmes. Je n’ai pas d’outil théorique pour expliquer comment l’amour est venu ou pourquoi l’attirance pour les femmes sombres et minces a explosé en moi et m’a rendue si timide que je ne pouvais qu’avoir l’air dur, à tel point qu’elles devaient se détourner. Mais ni moi, ni les autres fems que je connaissaient n’étions en sucre. Nous savions ce que nous voulions et c’était un exploit formidable pour des jeunes femmes des années 50, à une époque où le pouvoir politique nous serinait qu’il fallait être dans la norme, se marier, avoir des enfants. Oh, nous avions nos manières - nous nous parions, nous parfumions, nous donnions en spectacle - et nous pouvions nous égarer dans le cou de nos partenaires de danse qui nous tenaient suffisamment serrées pour écarter tout danger. Mais nous marchions la nuit jusqu’à notre bar et nous en sortions les yeux troubles au petit matin désert pour affronter une longue et morne semaine de faux-semblants au bureau, au salon de coiffure ou à la compagnie de téléphone. J’ai toujours su que nos vies étaient un mélange étonnant d’aventure romanesques et de réalisme. Je pourrais vous raconter des histoires...

Celle de la fem de vingt ans qui, tous les samedis soirs, emportait au bar son gode préféré dans un petit sac de satin rose ; ainsi sa partenaire d’un soir savait exactement ce qu’elle voulait...

Ou comment à dix-sept ans, je traînais au Pam Pam au coin de la sixième avenue et de la huitième rue à Greenwich Village avec toutes les autres fems qui étaient trop jeunes pour entrer dans un bar et qui ne savaient pas encore se fabriquer une fausse pièce d’identité. Ce café vide et fatigué était notre camp d’entraînement, notre lieu de rassemblement pour organiser nos raids de la soirée. Il n’y avait pas que des fems, mais aussi de jeunes butchs, de tous les quartiers, qui prenaient le temps de se peigner comme il fallait dans le miroir à côté de la porte...

Ou encore quand j’ai enfin pénétré dans mon univers, un bar de la place Abingdon où j’ai appris que les femmes s’y retrouvaient depuis des années. Nous, les fems, affrontions les descentes de la police des mœurs, les femmes flics en civil, la queue aux toilettes avec sa ration précise de papier, les clients qui essayaient de payer une femme pour la nuit, et les hétéros qui nous regardaient avec des yeux écarquillés en nous prenant pour des monstres divertissants. Ma passion m’avait conduite chez moi, et aucune des voix haineuses du maccarthysme des années 50 ne m’aurait éloigné de ma communauté [1].

Chaque fois que je fais une conférence lors d’une réunion lesbienne féministe, je me présente comme une fem qui s’est ouvertement affirmée dans les années 50. Parce que c’est vrai et parce que cela me permet de rendre un hommage historique à mon époque et mon environnement lesbiens, aux femmes qui se sont éclipsées mais dont j’entends encore les voix et dont je distingue encore les chandails à col en V et les mocassins brillants. Parce que, de cette façon, je peux évoquer les femmes que je voyais en train de faire leurs courses avec leur amante au supermarché du Lower East Side [2], les compagnes fems des butchs qui travaillaient comme serveuses au Club 82. Je me souviens de quelle manière la fem a soutenu sans sourciller le regard des autres clients tout en restant, avec douceur, au bras de sa compagne. On remarquait les butchs par leur apparence, les fems par leur choix. Enfin, parce que je le fais au nom des épouses des femmes qui se faisaient passer pour hommes et qui me regardent encore sur les photos de vieux journaux ; ces femmes que les journalistes décrivaient comme celles qui se sont fait avoir, mais dont les histoires suggèrent des choix bien plus complexes. Et quand des fems semblaient être les « épouses » de femmes qui passaient pour hommes, les protectrices féminines de la rectitude du couple, il était si facile de ne pas s’intéresser à ce qui en faisait des hérétiques sexuelles, car elles ressemblaient à des femmes. Ainsi, les fems sont devenues victimes d’un double rejet : dans le passé elles ne semblaient pas être culturellement si différentes des hétérosexuelles pour qu’on remarque qu’elles brisaient les tabous relatifs au genre ; et actuellement elles n’ont pas l’air assez féministe, même dans leur contexte historique, pour mériter l’attention ou le respect d’avoir été des femmes qui ont tracé la voie.

Si nous voulons reconstituer une histoire féministe et lesbienne réelle, nous devons commencer à nous pencher sur les vies de ces femmes qui ont été oubliées, et pour ce faire nous devons placer notre curiosité à un niveau plus élevé que celui permis par les conceptions de la sexualité politiquement correcte [3]. Celle-ci est un concept paradoxal. L’une des assertions les plus fortes du féminisme est que les femmes devraient être autonomes et maîtresses d’elles-mêmes quand elles définissent leur désir sexuel. Cependant, quand une femme affirme « voici ce que je désire », des féministes se précipitent pour dire « non, non, ça, c’est la bite que tu as dans la tête ; les femmes ne devraient pas désirer faire ça ». Mais nous ne savons pas encore réellement ce que les femmes - n’importe quelle femme - désirent. Le vrai problème est que nous avons cessé bien trop tôt de nous poser des questions dans les mouvements lesbiens et féministes, et que nous nous sommes dépêchées d’ériger des semblants de réponses dans l’édifice rigide et redoutable qui est maintenant le nôtre. Notre manque de curiosité actuelle affecte aussi notre vision du passé. Nous ne demandons pas aux femmes butchs et fems qui elles sont, nous leur disons nous-mêmes. Nous n’explorons pas la vie sociale des bars lesbiens de classe populaire des années 40 et 50, nous affirmons seulement que toutes ces femmes étaient des victimes. Nos soi-disant certitudes ont bouché nos oreilles et bloqué nos analyses. Les questions et réponses sur les vies lesbiennes qui dévient du modèle féministe des années 70 heurtent les bases du mouvement, et pourtant cette vague nouvelle d’interrogations est authentique et est issue de femmes qui ont participé à la création du mouvement féministe et lesbien ; elles le mettent maintenant au défi d’évoluer. Si nous restons fermées à l’exploration, nous pousserons certaines femmes à vivre de nouveau leur sexualité dans la honte et la culpabilité. Mais, cette fois-ci, elles seront hantées par la pensée que ce n’est pas le code patriarcal qu’elles enfreignent, mais le credo de leurs propres sueurs de lutte prétendument animées par l’amour. La curiosité construit des ponts entre les femmes, et entre le présent et le passé ; les jugements donnent un pouvoir à quelques-unes sur les autres. La curiosité n’est pas insignifiante : elle implique qu’une vie s’intéresse à une autre. Elle entraîne une ouverture d’esprit et de cœur et refuse d’être contrainte par les convenances ou le désespoir. Il est plus difficile de la garder vivante aux moments où cela est nécessaire, quand la haine, l’instabilité, les attaques dominent. Nous vivons actuellement de tels moments.

Quand je me retrouve face à une nouvelle génération de lesbiennes et que j’utilise ce mot « fem », je me sens parfois très vieille, comme une relique d’un passé depuis longtemps enterré, qui surgit de la terre, crache la poussière qui emplissait sa bouche et commence à parler. Les premières réactions auxquelles je suis confrontée sont le choc, puis le rire et enfin le trouble au fur et à mesure que le public met en perspective sa propre compréhension stéréotypée du mot avec la vue d’une femme forte qui a réalisé quelques bonnes actions dans ce meilleur des mondes lesbiens féministes. Mais le public n’est pas le seul à naviguer d’une réaction à l’autre. Moi aussi, je me demande comment je serai perçue à travers les couches de l’histoire. Une militante lesbienne des années 80 qui se définit comme fem pose le problème de notre condition d’opprimées de manière trés brûlante.

La colonisation, et la lutte contre celle-ci, mettent toujours en lumière la contradiction entre les apparences et la résistance profondes [4].

On a besoin de renvoyer au colonisateur ses images et en même temps de garder vivante une partie intime de sa propre culture, même si elle est mal saisie par l’oppresseur qui s’imagine avec arrogance qu’il comprend ce qu’il voit. Cette lutte culturelle fait partie de la réalité butch-fem. Cette réalité semble incorporer des éléments de la culture hétérosexuelle au pouvoir ; elle est rejetée par certaines qui veulent prendre position contre la permanence de ce pouvoir. Cependant, elle exprime une attitude qui a du mérite, qui a mûri pendant des années de combat ; elle est le port d’attache de femmes qui comptent parmi les plus courageuses. Le pouvoir du colonisateur non seulement impose une dévalorisation culturelle quotidienne, mais encore met en place un piège contre la mémoire, en nous forçant à déprécier les résistances du passé et en nous obligeant à livrer une bataille désespérée : il faut que nous soyons différentes de ce qu’ils disent de nous [5].

Aussi bien les butchs que les fems ont fait preuve d’ingéniosité dans la création de leur style personnel [6], mais étant donné que ce qui constitue ce style - les vêtements, les postures - vient de la culture hétérosexuelle, on peut facilement confondre une attitude d’innovation et d’insoumission avec une simple réplique des habitudes dominantes. Mais une lesbienne butch des années 50 qui portait des vêtements d’homme n’était pas un homme portant des vêtements d’homme ; c’était une femme qui créait un style original pour signaler à d’autres femmes ce qu’elle était capable de faire : prendre une responsabilité érotique. Pendant les décennies féministes, la fem est la lesbienne qui pose ce problème de choix mal interprété avec le plus d’acuité. Si nous nous habillons pour nous faire plaisir, à nous mêmes et aux femmes à qui nous voulons montrer notre désir, beaucoup de femmes de notre communauté nous taxent de traître parce que nous avons l’air de porter les vêtements de l’ennemi. Le maquillage, les talons hauts, les jupes, les vêtements décolletés, et même certaines façons de nous tenir sont décryptés comme une capitulation devant le contrôle du patriarcat sur le corps des femmes. Une critique fondée si une femme ne se sent pas à l’aise ou est obligée de se présenter ainsi. Mais ce n’est pas mon cas quand je sens ma puissance sexuelle et veut la partager avec d’autres femmes. Les fems sont des femmes qui ont fait des choix, mais nous devons être capables de lire entre les lignes culturelles pour apprécier leur force. Les lesbiennes devraient maîtriser les désaccords, en sachant que la résistance repose dans le changement de contexte.

Le message lancé aux fems dans les années 70 était que nous étions les Oncle Tom du mouvement. Si je portais les habits acceptables par le mouvement, les chaussures robustes, la salopette, la chemise de travail, le sac à dos, alors on me faisait confiance, mais ce n’était pas toujours comme cela que je me sentais forte. Si je porte ces vêtements-là parce que j’ai peur du jugement de ma propre communauté, je deviens une autre sorte de traître, cette fois-ci à ma perception en tant que fem de ce qu’est mon style personnel, puisque celui-ci représente ce que j’ai choisi de faire de mon état de femme. Je ne peux pas cacher ce style ni l’échanger pour un autre sans y perdre ma passion et ma force. La triste ironie derrière le jugement erroné sur les fems est que pour beaucoup d’entre nous il a fallu le parcours d’une vie pour que nos corps nous donnent du plaisir. Des amantes butchs, rassurantes et prévenantes, passionnées et entreprenantes, ont souvent été la passerelle qui nous a permis d’accepter ce que la société nous avait appris à mépriser : des corps de femmes aux hanches larges et aux fesses rebondies. L’histoire de mon propre tempérament sexuel m’amène à exprimer mes victoires féministes à ma façon ; d’autres femmes, hétéros ou gaies, gardent ces victoires personnelles en elles, hésitant à les rendre publiques de peur du jugement du mouvement des femmes. Notre compréhension de la résistance en est ainsi grandement diminuée.

Dans les années 70 et 80, on a également accusé la fem de passer pour hétéro, et de se couper de la lesbienne androgyne. Pendant les décennies antérieures, beaucoup de feras ont utilisé leur apparence pour garder des emplois et permettre à leurs amantes butchs de s’habiller et de vivre comme elles - et les feras - l’entendaient. Leur allure fem leur a permis d’aller en territoire ennemi pour pouvoir survivre économiquement. Mais quand des butchs et des fems sortaient ensemble, personne ne pouvait accuser une fem de passer pour hétéro. En fait, plus elle était fem, plus le lesbianisme des deux était évident et donc plus elles étaient en danger dans la rue. Actuellement, le style lesbien se développe dans le contexte d’une société qui a l’air de plus en plus androgyne, et l’habillement d’une fem devient encore plus problématique. Une fem est souvent prise pour une lesbienne qui agit comme une femme hétéro qui ne serait pas féministe : une interprétation terriblement erronée d’une auto représentation et d’un langage de désir libéré qui sont ainsi métamorphosés en silence de la collaboration. L’échange érotique entre deux femmes est totalement nié, cette fois-ci non par des hommes mais par d’autres femmes, souvent au nom du lesbianisme féministe.

Quand on porte l’identité fem sur la place publique du militantisme politique, la confusion grandit. Au printemps 1982, Déborah, mon amante, et moi avons présenté un diaporama sur les Lesbian Herstory Archives [7] à l’université de l’État de New York. Le public était composé de cinquante femmes travaillant dans le domaine de la santé dont quatre s’identifiaient comme lesbiennes. Je portais une longue robe mauve dans laquelle je sentais mon corps à l’aise et plein d’énergie, des bottes noires qui me rendaient forte. Deb était en pantalon, chemise, gilet et veste en cuir. J’ai animé deux heures de discussion sur les expressions authentiques de l’homophobie de ces femmes, de leurs peurs de considérer leur corps sexuellement, et des différentes formes de tyrannie qu’elles affrontaient en tant que femmes. ¿ la fin, une des femmes hétéros a avoué qu’il était plus facile de parler avec moi plutôt qu’avec Deb qui était assise dans la salle. "Je te ressemble plus, " a-t-elle dit en me montrant du doigt. Elle aussi portait une longue robe et des bottes. Mon apparence, qui était en fait un échange érotique entre Deb et moi, devenait soudain une frontière entre nous deux. Je me suis approchée de Deb, ai mis mon bras autour d’elle et ai attiré sa tête vers mes seins. "Oui, ai-je dit, mais c’est nous deux ensemble qui rendons les choses parfaitement claires." Je suis alors retournée au centre de la pièce et j’ai menti : " J’ai mis cette robe pour que vous m’écoutiez, mais notre liberté sera réelle quand je pourrai mettre un costume trois pièces et une cravate et que vous m’écouterez encore." Je me trouvais devant le paradoxe d’avoir à me battre pour une certaine liberté au prix d’une autre. Le public se sentait plus à l’aise avec moi car je pouvais passer pour hétéro, mais leur incompréhension de mon identité de fem trahissait son sens profond.

Parce que je suis souvent sur la défensive quand je parle de ces questions, il est tentant de passer sous silence les difficultés passées et actuelles. Être fem n’a jamais été une expérience simple, ni dans les anciens bars lesbiens des années 50, ni maintenant. Les fems étaient profondément chéries mais aussi dévalorisées. Il y avait toujours des blagues qui circulaient dans le bar sur les fems et en même temps énormément d’énergie et de sollicitude étaient déployées pour les courtiser. On ne nous faisait pas toujours confiance et on nous voyait comme les éléments volages du monde lesbien, ce qui était en contradiction avec nos propres vies nous avons toutes connu des fems qui étaient restées auprès de leurs amantes butchs pendant des années de lutte. Nous étions mystérieuses et pragmatiques, nous fondions des foyers et nous en détruisions, nous étions à la fois fascinantes et ennuyeuses. Les butchs et les fems avions à mener certaines négociations entre nous, mais quand la police envahissait les bars, quand nous étions physiquement menacées, quand les sarcasmes et les railleries nous poursuivaient dans la rue, nos propres discussions plus subtiles se transformaient en front monolithique où, butchs et fems, nous nous battions ardemment pour nous protéger les unes les autres contre les attaquants. Les féministes devraient approfondir leurs connaissances de la perception que les fems avaient d’elles-mêmes, et de la façon dont celles qui les aimaient les voyaient. Il est clair que l’évidence érotique qui était pour moi et bien d’autres fems au cœur de notre comportement n’a jamais été vraiment comprise par les sexologues ou par les féministes.

Étant donné que la tradition butch-fem est l’une des plus anciennes de la culture lesbienne, elle a été l’un des objets de recherche dès que les sexologues ont commencé à étudier les déviances sexuelles. L’invertie féminine, comme on nommait alors les fems, était considérée comme une déviante imparfaite. Les écrits des sexologues depuis 1909 affirment que « l’invertie pure se sent homme » [8]. Quelques années plus tard, la fem est décrite comme une « tribade efféminée » [9]. Dans les années 50, on expliquait notre pathologie de cette manière :

« La personnification féminine de la Lesbienne est celle qui cherche l’amour de la mère, qui apprécie d’être la bénéficiaire d’attention et d’affection. Elle est souvent préoccupée par sa propre beauté et est quelque peu narcissique. (...) Elle est le type même de celle qui s’accroche aux autres, et ses aînées pensent et parlent fréquemment d’elle comme d’une petite idiote sans aucune conscience de la sexualité perverse qui motive ses actions. »

Puis le médecin donne l’estocade : « Elle est plus encline à être bisexuelle et sujette à répondre favorablement au traitement. » Ici, la lesbienne fem est dépouillée de tout pouvoir, transformée en femme stupide que l’on peut facilement attirer dans le bon camp. Historiquement, on nous a déshéritées et on ne nous a considérées ni comme inverties réelles, ni comme femmes adultes.

Un exemple de la littérature lesbienne du début du XX. siècle montre aussi la complexité de la tradition fem. Dans Le Puits de solitude, publié en 1928, deux personnages principaux incarnent quelques-unes des caractéristiques mythiques des fems [10]. L’une est une épouse malheureuse qui séduit Stephen Gordon, l’héroïne butch, mais la trahit ensuite en optant pour la sécurité d’une vie à l’abri. L’autre est Beth, l’amante de qui Stephen devient le mari à la fin du roman afin de lui permettre d’avoir une vie « normale », autorisant ainsi l’auteure à plaider pour une meilleure compréhension de la condition de déviante. Cependant, la réalité de la vie de l’auteure peint un portrait différent de la fem. Lady Una Troubridge, la partenaire de Radclyffe Hall, qui se considérait comme l’épouse de Hall, a été un moteur essentiel dans la publication du Puits de solitude, même si elle savait que cela allait rendre leur vie tumultueuse et pire encore.

« Elle [Radclyffe Hall] me déclara qu’à son avis c’était le bon moment, et bien que la publication d’un tel livre pût signifier le naufrage absolu de sa carrière, elle était prête à tout sacrifice, sauf celui de ma tranquillité d’esprit. Elle souligna que notre union et ces années que nous avions partagées côte à côte entraînaient un partage : ce qui allait l’atteindre allait aussi me toucher et toute condamnation rejaillirait sur moi. Aussi, elle s’en remettait à moi pour prendre une décision, et écrirait ou s’abstiendrait selon mon désir. Je suis heureuse de me souvenir que ma réponse a jailli sans l’ombre d’une hésitation : je lui ai dit d’écrire ce que lui dictait son cœur. Quant aux conséquences éventuelles me concernant, je ne pouvais plus supporter les ambiguïtés et souhaitais seulement que l’on reconnaisse ce que je suis et mon vœu de demeurer avec elle dans le palais de la vérité. » [11]

Pourquoi Radclyffe Hall, avec cette fem inébranlable à ses côtés ne pouvait décrire le même type de femme dans son roman reste à explorer. Le cri de Troubridge, « je ne peux plus supporter les ambiguïtés », pourrait devenir la devise des fems.

J’ai tenté de montrer à travers l’analyse succincte d’exemples tirés de la sexologie et de la littérature que nous avons grand besoin d’en savoir davantage, de questionner, d’explorer. Les fems ont été perçues comme un problème depuis des décennies autant par ceux qui n’ont jamais prétendu être nos amis, que par celles qui se sont déclarées nos camarades. Le tollé contre l’incorporation d’une discussion sur les relations butchs-fems à la conférence de Barnard sur la sexualité m’a bouleversée [12] : j’avais attendu dix ans pour que cet aspect de ma vie soit pris au sérieux par un rassemblement de lesbiennes ; j’avais participé à des défilés, des manifestations, des conférences, des distributions de tracts, des groupes de conscience dans les années 70 ; je portais notre passé et les femmes de cette époque qui restent en moi tout en croyant que, lorsque nous obtiendrions un territoire sûr, nous pourrions explorer le sens réel de nos vies. Cependant, ne serait-ce qu’en abordant le sujet, qu’en jouant avec l’idée que nous n’étions pas des victimes absolues mais que nous avions une idée de ce que nous faisions, cela a été suffisant pour stimuler l’appel au silence de féministes qui craignaient nos voix. Celles d’entre nous qui veulent reprendre la parole ne font pas partie du courant réactionnaire contre le féminisme, comme aiment à le dire certaines. Nous sommes une extension de ce que le féminisme a de meilleur dans une nouvelle époque, nous tentons de remettre en cause des territoires tabous et de comprendre comment des femmes des temps passé et présent ont eu la force et le courage d’exprimer désir et insoumission. Nous posons ces questions au nom de la croyance que la vie des femmes est notre sujet le plus essentiel, même celle des fems.

Joan Nestle


[1] N.D.T. : Pour une analyse de la situation des lesbiennes dans le contexte américain de la répression mise en place par le sénateur McCarthy dans les années 50, lire Martine Caraglio, “Déviance sous le maccarthysme : de l’un-american” au “male impersonator”.”, in Revue française d’études américaines, n°70, octobre 1996, Paris, éditions Belin.

[2] N.D.T. Quartier Pauvre de Manhattan à l’époque.

[3] Voir Muriel Dimen, “Politically correct ? Politically uncorrect ?” in Carole S. Vance (ed.), op.cit, p. 138-148, pour une discussion sur l’origine et le developpement de normes de ce qui est politiquement correct ou incorrect, en particulier concernant la sexualité.

[4] Le texte d’Albert Memmi, The colonizer and the colonized, New York, Orion, 1968, est particulièrement utile pour comprendre les luttes culturelles dans une période pré-révolutionnaire.

[5] On peux faire l’analogie avec les Noirs qui ne mangent pas de poulet frit (parce que c’est ce que les Blancs attendent des Noirs), même s’ils adorent ça aussi bien par goût que pour se rappeler des souvenirs d’enfance. Une façon de résister à cette déshérence forcée est de faire d’une activité culturelle une affaire intime, où seuls les membres de la famille partagent ce plaisir. Beaucoup d’individues butchs et fems et leurs communauté ont adopté cette forme de résistance. Elles existent en marge du mouvement des femmes et féministe-lesbien, ou alors quelques membres de cette communauté franchissent la frontière et participent à la construction d’organisations et de projets féministes, mais retournent le soir à leurs relations butchs-fems.

[6] Je veux souligner ici que les styles butchs-fems différent d’une communauté à l’autre et selon les époques. J’ai écrit ailleurs sur les couples butch-fem qui ont l’air de se ressembler, toutes les deux avec des cheveux courts et en pantalons (voir Hérésies n°12 : "Sex issue"). Plusieurs couvertures du journal The Ladder présentent des photos de ce style [N.D.T. : The Ladder (littéralement « L’échelle ») était le journal du groupe Daughters of Bilitis (DOB, « Les filles de Bilitis ») originaire de San Francisco et qui a essaimé à travers les États-Unis. The Ladder fut publié de 1956 à 1972. DOB a été sans doute l’un des premiers groupes lesbiens étatsuniens de l’époque, et le plus important, qui, sans avoir de position politique définie, a donné un espace d’expression à un grand nombre, particulièrement avant le renouveau du féminisme des années 70]. La manière dont les hétéros voyaient ces couples marchant main dans la main dans les années 50 était souvent hostile et ils ajoutaient avec mépris à l’adresse des couples visiblement moins définis « Laquelle d’entre vous est l’homme ? » Je pense que nous toutes à cette époque pouvions distinguer la butch de la fem par de subtiles différences dans la façon de marcher, la tenue des épaules ou le port de tête dans les conversations.

[7] N.D.T : Herstory plutôt que History, afin de mettre l’accent sur l’histoire des femmes (her plutôt que his). Le terme, souvent utilisé dans le mouvement féministe et/ou lesbien nord-américain, a été parfois traduit par hystoire, hystorique.

[8] Katherine Bement Davis, Factors in the sex life of twenty-two Hundred women, New York, Harper & Brothers, 1929. Davis cite ici August Forel, The sexual Question, New York, Rebman, 1908.

[9] Frank Caprio, Female Homosexuality, New york, Grove, 1954, p.18

[10] Radclyffe Hall, The well of loneliness, Londres, Jonathan Cape, 1928. (Première édition française, Le puis de solitude, Paris, Gallimard, 1932, traduit par Mlle Léo Lack.)

[11] Lady Una Troubridge, the life and death of Radclyffe Hall, Londres, Hammond &Hammond, 1961, p.81-82

[12] N.D.T. : La Conférence intitulée "The Scholar and the Feminist IX - Towards a Politics of Sexuality" a eu lieu à l’Université Bamard le 24 avril 1982. Elle a été le lieu d’affrontement entre deux courants féministes, d’une part celui militant contre la pornographie et d’autre part celui développant une analyse des pratiques sexuelles lesbiennes, y compris les pratiques sadomasochistes. Voir, entre autres, Joan Nestle, "Lesbian Sex and Surveillance" in A Fragile Union, San Francisco, Cleis Press, 1998 et Carole S. Vance (l’une des organisatrices de la réunion), op.cit.