BROCHURES

Gilets noirs, K-way jaunes
Interviews d’anarchistes à propos du mouvement des Gilets jaunes

GILETS NOIRS, K-WAY JAUNES
Interviews d’anarchistes à propos du mouvement des Gilets jaunes
Paris-banlieue / Toulouse / Dijon / Caen. Février-avril 2019

Sommaire :

- Introduction, par Enkapuzado & Zanzara athée, 10 avril
- T, un anarchiste de banlieue parisienne, 1-11 février
- E&L, deux anarchistes situées sur Toulouse, 19 février
- A, un anarchiste vivant en banlieue parisienne, 9 mars
- J, de Dijon, 21 mars
- R&R, deux anarchistes de Caen, 2 avril

[Avenue des Champs-Elysées, Paris, le 15 décembre 2019.]

Introduction

Cette brochure a pour origine une initiative venant d’une revue anarchiste brésilienne, Crônica Subversiva, de Porto Alegre, qui, en janvier 2019, voulait interviewer quelques anarchistes à propos du mouvement des Gilets jaunes. Des extraits de ces interviews ont d’ailleurs été publiées en portugais dans le n°3 et le seront bientôt dans le n°4.

L’idée était notamment de réfléchir à ce qui peut rapprocher ce mouvement de celui qu’a connu le Brésil en 2013-2014, pendant lequel la colère sociale s’est également exprimée par des manifestations massives sans être monopolisées ou englobées par les partis politiques ou les syndicats. C’est au sein de ces manifestations que les black blocs ont vu le jour au Brésil. Travailleur·euse·s, étudiant·e·s, jeunes des favelas et autres énervé·e·s, politisé·e·s ou non, ont pris les rues et se sont attaqué aux représentations du capital et de l’État. Ces manifestations massives ont permis la naissance de différentes initiatives auto-organisées, horizontales. À Porto Alegre, nous avons vu naître des lieux autogérés et politisés, des occupations de lieux publics comme la Chambre municipale qui ont duré des semaines, mais aussi l’entrée en lutte des plus jeunes qui ont occupé leurs écoles pendant des mois tout en participant à de nouvelles manifestations entre 2015 et 2016. Les conséquences de ces mouvements sociaux sont difficiles à mesurer aujourd’hui. Cinq ans après les « journées de juin 2013 », Jair Bolsonaro, fasciste et valet de l’impérialisme nord-américain, est élu démocratiquement par le « peuple » brésilien. Sa « conquête » du pouvoir s’est mise en place, d’une certaine manière, en s’emparant d’une partie des mouvements sociaux et en instrumentalisant une haine du Parti des Travailleurs qui avait d’ailleurs déçu un bon nombre de ses électeurs. Fin 2014, c’est un mouvement d’extrême droite (anti-amérindien, anti-noir, anti-LGBT, etc.) qui voit le jour, le MBL (Mouvement Brésil Libre), qui ramassera tout un tas de personnes paumées politiquement et qui se consolidera comme la base d’accès au pouvoir du futur président. Si le mouvement social de 2013-2014 au Brésil n’est pas responsable de l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro, il n’a pas été suffisamment puissant pour enrayer la montée du fascisme dans le pays, notamment à partir de 2015.

[Toulouse, le 19 janvier 2019.]

L’héritage des mouvements de 2013, 2014, 2015 et 2016 vit dans le coeur de tou·te·s les émeutier·e·s, dans tous les black blocs qui se sont, à un moment donné, confronté·e·s avec ténacité aux forces de l’ordre et à ce qui les opprime quotidiennement. Il vit aussi dans les futurs possibles que l’action insurrectionnelle a permis d’entrevoir. Ces mouvements ont ouvert des portes et formé corps et âme à l’action. Le mouvement des Gilets jaunes nous laisse entrevoir lui aussi un pays et ses représentant·e·s secoué·e·s par une vague insurrectionnelle, qui nous remue nous aussi à l’autre bout du monde.

Nous pensons qu’en tant qu’anarchistes, il est important de nous poser certaines questions, notamment celle de notre rôle au sein des mouvements sociaux. Comment prendre part à un mouvement social sans lâcher nos convictions ? Sans se transformer en « avant-garde » révolutionnaire ? Comment diffuser et faire partager nos idées à des personnes qui, à première vue, ont des visions du monde complètement différentes, voire contradictoires aux nôtres ? Créer le chaos est-il notre seul objectif ?

On parle beaucoup des black blocs ces derniers temps en France, les médias, les politicien·ne·s et les citoyennistes le font pour faire une distinction factice entre Gilets jaunes obéissants et respectueux des lois et extrémistes ultra-violent·e·s et minoritaires. Ce qui nous semble désormais clair dans ce mouvement, c’est qu’il est très compliqué de distinguer les K-way noirs typiques de la tactique anarchiste du black bloc des nombreux gilets jaunes qui sont arrivé·e·s dans ce mouvement sans avoir encore éprouvé l’expérience de l’émeute. Le soulèvement des Gilets jaunes a été (et continue d’être) le fait de plein de gens différent·e·s, avec des origines sociales et des cultures politiques diverses, réunissant plein de rebelles à l’ordre établi et une colère populaire rarement exprimée aussi intensément... Le 16 mars 2019 à Paris a donné lieu, encore plus qu’en décembre 2018, à un joyeux mélange insurrectionnel des identités politiques, que résume assez bien le tag de couverture : Gilets noirs, K-way jaunes. On n’oubliera pas non plus que c’est sur une avenue des Champs-Elysées ravagée par la casse et le pillage que des milliers de personnes ont entonné un slogan simple mais prometteur : « révolution ».

Pour ce qui est des interviews, l’idée est qu’elles nous donnent quelques pistes et nous montrent comment des anarchistes ont pris part au mouvement des Gilets jaunes dans différentes régions du territoire contrôlé par l’État français. Elles ont pour objectif de nous provoquer parce que les positions et analyses présentées sont plurielles et entrent parfois en contradiction les unes avec les autres. Dans tous les cas, elles nous invitent à prendre part à l’action insurrectionnelle, elles réaffirment que face à la violence quotidienne d’un État qui se croit tout puissant, la passivité et le pacifisme ne sont pas des options valides. Elles n’ont pas pour but de dresser des postures figées par rapport au mouvement en cours. Elles sont là pour alimenter les réflexions, renforcer les luttes et montrer comment des anarchistes peuvent participer/intervenir dans une dynamique insurrectionnelle, voire révolutionnaire, mais confuse dans ses perspectives politiques. Réalisées par mail entre début février et début avril 2019, elles sont aussi des instantanés d’un mouvement qui fait des vagues, gagne et perd en intensité selon les périodes, et qui semble bien plus imprévisible que les mouvements connus dans l’Hexagone ces dernières décennies. Nous avons fait le choix de les publier telles qu’elles nous sont parvenues. Elles ont toutes été réalisées à l’écrit, et on a par exemple décidé de laisser le choix à chacun·e de féminiser/neutraliser/dégenrer les mots ou non, à sa façon.

Par ailleurs, nous avons une masse assez importante de documents numérisés à propos du mouvement des Gilets jaunes (tracts, textes de fond, photos, affiches, mais aussi vidéos...). Ces archives sont en cours de constitution et sont bien entendu partageables. Si vous êtes intéressé·e·s, écrivez-nous ! Idem pour ce qui est des traductions de cette brochure. Une version en portugais est sur le feu, peut-être aussi en espagnol et en italien. Si vous avez des envies de traduire ça en d’autres langues, contactez-nous !

Paris-banlieue et Porto Alegre, 10 avril 2019
Enkapuzado & Zanzara athée

[Quai Anatole France, Paris, le 5 janvier 2019.]

T, un anarchiste de banlieue parisienne, 1-11 février 2019

[Les trois premières questions ont été répondues le 1er février, la quatrième le 4 février et la dernière le 11 février.]

Enkapuzado : Tout d’abord, pouvez-nous nous expliquer comment est né le mouvement des Gilets Jaunes ? Et au premier abord quelle a été la réaction du/des mouvement/s anarchiste/s en relation au mouvement social ?

T : Le mouvement a été lancé au départ en octobre 2018 sur internet, dans les « réseaux sociaux », suite à une nouvelle hausse des prix du carburant. Les quelques personnes à l’origine du mouvement ne se connaissaient pas, et ne provenaient pas de milieux militants.

Le mouvement est devenu consistant à partir des premières occupations de ronds-points et du premier rassemblement agité sur l’avenue des Champs-Elysées, à Paris, le 17 novembre 2018, prenant une forme inédite et affichant une méfiance voire une hostilité envers les partis politiques et les syndicats.

Dès les premier jour, ce mouvement a réuni des gens très différent.e.s, politiquement et socialement. Et très vite, la question des taxes et de la hausse du prix du carburant a été dépassée : cette revendication principale semblait secondaire par rapport à la colère généralisée. La colère du mouvement des Gilets jaunes, c’est principalement un ras-le-bol des inégalités sociales, de la galère pour finir ses fins de mois, et du fait que des nanti.e.s (politicien.ne.s, bourgeois.es de toutes sortes) « se gavent sur notre dos », pour reprendre une expression souvent utilisée dans ce mouvement. Enfin, depuis le début du mouvement, un seul slogan fait l’unanimité lors des grosses journées de manifestation (les fameux « Actes » hebdomadaires qui ont commencé le 17 novembre) : « Macron démission ».

Dans un premier temps, par sa fixation initiale sur la question des taxes et du fait qu’il réunit des gens de bords politiques opposés, le mouvement des Gilets jaunes a suscité chez les anarchistes autant de méfiance que d’enthousiasme. Certain.e.s y ont participé activement dès le premier jour, tandis que d’autres s’y refusent toujours aujourd’hui. À l’image du mouvement anarchiste, peut-être encore plus qu’en temps « normal », il n’y a pas de position commune réunissant toutes les tendances anarchistes. Et au sein même de chacune de ces tendances, on trouvera des individus, des groupes affinitaires, des collectifs et des orgas ayant des positions divergentes quant à ce mouvement.

Enkapuzado : Ici, nous avons les échos que ce mouvement ne se revendique d’aucun parti politique et ne serait allié à aucun syndicat, comme si on pouvait y sentir un ras-le-bol général de la misère sociale et un rejet de la politique traditionnelle. Pensez-vous que c’est un « terrain fertile » pour y propager les idées et les pratiques anarchistes ?

T : C’est certain. Ce rejet est porté par une très grande partie du mouvement, et assumé comme tel depuis le début. De fait, il y a beaucoup en commun entre le mouvement des Gilets jaunes et les bases anarchistes : notamment le rejet du gouvernement, des partis politiques, des syndicats et autres « partenaires sociaux » (ces « corps intermédiaires » censés calmer la révolte et permettre une bonne entente entre l’État et les protestataires), et bien sûr, l’action directe. Le mouvement existe principalement à travers des actions illégales, allant du blocage filtrant de rond-point à l’incendie de préfecture. Les actions effectuées depuis novembre 2018 sont innombrables et très variées, les moyens d’action typiques d’une insurrection (des blocages, des sabotages, des émeutes, ...), et les cibles sont presque tout le temps les mêmes que celles auxquelles les anarchistes s’attaquent habituellement (bâtiments ou mobilier capitaliste et/ou étatique).

Particulièrement en novembre-décembre 2018, on a vu déferler plein de révolté.e.s dans les quartiers les plus riches de Paris et y saccager à peu près tout sur leur passage, y compris sur la fameuse avenue des Champs-Elysées, dans une sorte de haine de classe qui montrait bien que tout ça allait plus loin qu’une simple question de taxe sur les carburants (celle-ci a d’ailleurs été annulée dès le 5 décembre, ce qui n’a pas empêché le mouvement de perdurer).

Enfin, le fonctionnement sans chefs et la multiplication des assemblées pour s’organiser de manière autogérée montrent un autre point commun avec les pratiques anarchistes. Des assemblées se sont formées au fil du mouvement et existent toujours, se défont et réapparaissent sous d’autres formes. Ça discute aussi énormément sur des forums, des groupes virtuels sur Facebook ou des messageries comme Signal, Telegram, Whatsapp...

Pour relativiser quelque peu ces propos, il faut bien comprendre que ce mouvement est très hétéroclite, qu’il rassemble des gens avec des cultures politiques très différentes, et que si le dégoût du système actuel est le principal point commun à toutes les personnes qui participent au mouvement des Gilets jaunes, il y a aussi un certain nombre de personnes qui cherchent à faire carrière sur ce mouvement : quelques ancien.ne.s politicien.ne.s ont intégré ce mouvement pour y trouver quelques suiveurs à guider, d’autres cherchent carrément à former des partis politiques ou des listes aux prochaines élections européennes. Mais cela ne se fait pas sans remous, celles et ceux qui se sont auto-qualifié.e.s de « représentant.e.s des Gilets jaunes » au point d’envisager de rencontrer des ministres se sont retrouvé.e.s confronté.e.s à la colère du mouvement, recevant tout un tas de critiques argumentées mais aussi des messages d’insultes, des menaces de mort, etc.

Enkapuzado : On a également pu sentir un agréable débordement du mouvement qui s’est traduit par des actions directes qui se sont attaquées aux symboles matériels de l´État et du capital dans les rues des grandes villes mais aussi un peu partout en France. On imagine que les médias et le pouvoir ont essayé de récupérer ces violences pour diviser le mouvement entre les « bons manifestants citoyens » et les « casseurs ». Comment cela s’est-il traduit au sein du mouvement social et dans la relation des anarchistes avec les Gilets jaunes ?

T : Sur ce sujet comme sur le reste, il n’y a pas de consensus au sein des Gilets jaunes. Comme lors de toute révolte, le pouvoir hurle au scandale, critique les violences des rebelles sans jamais parler de la violence sociale quotidienne qui est à l’origine des révoltes. Le président Macron, son premier ministre Edouard Philippe et le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner ont sans arrêt craché sur les « mauvais Gilets jaunes ». Pareil dans les médias, où tout un tas de journalistes, de politicien.ne.s et d’expert.e.s ont appelé à un durcissement de la répression. Alors qu’une grande partie de la population se soulève, de l’extrême droite (du Rassemblement national de Marine Le Pen) jusqu’à l’extrême gauche (de La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon) en passant bien entendu par tous les partis dits « modérés », on stigmatise les « casseurs », tout en reconnaissant à mots voilés que sans eux et elles Macron n’aurait pas reculé d’un iota sur la question des taxes.

Ce qui est plus ennuyeux, mais récurrent dans les situations de soulèvement, c’est qu’on trouve aussi un bon paquet de « pompiers pacificateurs » au sein-même du mouvement. Et c’est bien entendu plus facile de dire ouvertement, devant une assemblée de 80 personnes ou face à une caméra de télévision, qu’on est contre les violences des manifestant.e.s. Il n’y a aucun risque à cela. En revanche, s’afficher à expliquer en quoi on trouve juste de défoncer la porte d’un ministère, de caillasser la police, de piller un magasin de luxe ou d’incendier une voiture de flics, c’est plus compliqué.

En tant qu’anarchistes, c’est donc important d’avoir un discours là-dessus, d’appuyer les actions directes comme moyen de lutte, quel que soit le supposé degré de violence. Et bien sûr, d’agir « comme d’habitude » aux côté des révolté.e.s, solidaires dans les actions offensives comme dans les moments de répression. Comme on le disait en 2006 pendant le mouvement contre le CPE et en 2016 pendant le mouvement contre la loi Travail, « nous sommes tou.te.s des casseurs » !

Enkapuzado : On imagine que chez les anarchistes aussi il y a différentes manières de prendre part au mouvement, pourriez-vous nous expliquer quelle est la votre et pourquoi ?

T : Je vais me contenter de répondre ici pour ma part, à propos de mes choix de participation et d’intervention au sein du mouvement des Gilets jaunes, car ce serait trop long et trop compliqué de dresser un panel des différentes approches que les anarchistes ont par rapport à ce mouvement.

J’ai mis plus de temps que d’autres à réaliser que ce mouvement portait en lui quelque chose d’insurrectionnel, que tout cela allait plus loin qu’une histoire de taxes et de carburant. Mais depuis début décembre, je suis à fond dedans ! J’y participe avec mon « bagage politique », mes connaissances et mes savoir-faire qui sont utiles, à moi mais aussi à l’ensemble du mouvement. Je me permets de dire ça sans fausse modestie, vingt ans de manifs, d’émeutes, d’assemblées, d’occupations, de blocages, de grèves, etc. c’est quand même pas négligeable quand on se retrouve au milieu de gens qui expriment une rage intense mais participent parfois à 35 piges à leur première manif... Et si je dis ça sans fausse modestie, je le dis aussi en reconnaissant que la fraîcheur rebelle du mouvement en novembre-décembre a permis la réalisation d’actions directes d’une ampleur assez inouïe. La connaissance du « terrain » et les habitudes de lutte que l’on a sont bien entendu des atouts à partager, mais ils peuvent aussi constituer des limites. C’est difficile d’analyser l’absence apparente d’appréhension et de peur qu’on a pu voir parmi les émeutier.e.s dans les rues de Paris (et sûrement ailleurs aussi) au moins entre le 24 novembre et le 8 décembre, et dans une moindre mesure le 5 janvier. La colère sociale débordait très clairement les habitudes militantes et activistes « habituelles ». On pourrait dire la même chose de moments de soulèvement relativement récents comme lors de la révolte incendiaire de l’automne 2005, le mouvement contre le CPE en 2006 ou même ceux plus récents contre la loi Travail en 2016 et suite à l’agression policière de Théo en février 2017. Mais j’ai l’impression que les formes qu’a pris l’explosion de rage du mouvement des Gilets jaunes est due à différents facteurs : d’une part les acquis offensifs de ces moments de luttes récentes, qui ont marqué une partie des gens qui participent à ce mouvement (au moins dans la forme, si ce n’est pas dans le contenu), auxquels on peut ajouter les émeutes sur les Champs-Elysées de l’été dernier après la victoire de l’équipe de France à la coupe du monde de foot (cette avenue est sanctuarisée et intouchable lors des mouvements sociaux habituels, alors qu’ils constituent évidemment une cible plus que pertinente, économiquement et symboliquement), les émeutes rurales sur la ZAD de Notre-Dame-de-Landes en 2012, le mouvement des Bonnets rouges en 2013-2014, autant de moments qui marquent l’idée qu’on a raison de se révolter. Tout ça, c’est pour l’imaginaire « révolté » qui peut être présent dans la tête de chacun.e d’entre nous, et pas seulement chez les anarchistes ! Pour le reste, beaucoup de gens sont venu.e.s avec leur colère et leur savoir-faire. Par exemple, début décembre et début janvier, des engins de chantier ont été utilisés en pleine émeute ou manif sauvage dans les rues les plus riches de la capitale pour déplacer des véhicules en feu en plein milieu de la route et renforcer des barricades, ou pour défoncer la porte d’un ministère et plusieurs vitrines de banques... Perso, j’avais jamais vu ça avant. Jusque là, les engins de chantier étaient au mieux incendiés. Là, ils sont utilisés à bon escient, puis incendiés.

Mais je m’enflamme et je m’égare !

Dans les manifs sauvages et les moments d’émeute, le savoir-faire anarchiste est toujours utile. Mais ma participation au sein de ce mouvement, malgré tout ce que je viens de raconter, est probablement moins fixée sur l’émeute que « d’habitude ». Déjà parce qu’au moins jusqu’à mi-janvier, si plein d’anarchistes ont participé à ces moments d’émeute, leur/notre présence n’était pas décisive, ou en tout cas beaucoup moins que par exemple en 2016 lors du mouvement contre la loi Travail, où l’on avait parfois l’impression que sans nous (les anarchistes et autres rebelles autonomes, antifas, etc.), il n’y aurait eu que défilés mous entre slogans éculés, merguez et mauvaise musique.

Mais puisque le mouvement des Gilets jaunes est particulièrement confus au niveau des idées et des perspectives qu’il porte, puisqu’il est inédit au niveau de sa composition (on y retrouve principalement des gens qui ont la haine du système et de la bourgeoisie au pouvoir, parfois nommée « oligarchie », pas mal de gens se disant « apolitiques » ou « apartisans », mais aussi plein de gens politisé.e.s allant des anarchistes, antifas, etc. jusqu’à l’extrême droite, en passant par des membres de divers partis politiques, souverainistes/nationalistes et/ou d’extrême gauche), il m’a semblé important de participer activement au débat d’idées interne au mouvement, en allant à des assemblées de lutte, en distribuant des tracts et en écrivant sur les murs... Bon, c’est pas comme si « d’habitude » je ne faisais pas ça, mais disons que là ça m’a semblé encore plus important.

Ha si, le truc nouveau pour moi, c’est d’avoir fait « l’effort » de m’inscrire et participer à des groupes de discussion virtuels de Gilets jaunes sur des messageries de type Signal, Whatsapp, Telegram... C’est clairement pas le moyen le plus intéressant d’intervention au sein d’une lutte, mais c’est indéniable que ça permet à la fois d’avoir une idée supplémentaire de ce qui se dit entre les participant.e.s au mouvement et aussi d’y apporter nos idées. Ça a notamment été utile, et ça l’est toujours, sur des thèmes polémiques comme la présence de l’extrême droite dans le mouvement, ou encore la question de la violence (oui, même dans un mouvement sauvage comme celui-ci, avec des scènes d’émeute incroyables, on trouve des gens pour affirmer que ce mouvement est « pacifique » et que « les casseurs décrédibilisent le mouvement » !).

Enkapuzado : Après presque 3 mois d’un mouvement social qui ne semble pas près de s’arrêter, quelles sont les perspectives ? Rapidement, vu d’ici, l’extrême droite semble de moins en moins présente, y aurait-il pour autant une récupération du mouvement de la part de la gauche syndicale ? Comment se positionnent les Gilets jaunes anarchistes, par exemple, face à la candidature d’une liste « Gilets Jaunes » aux élections européennes ?

T : Le mardi 5 février, il y a eu un appel à la grève générale, lancé par des Gilets jaunes, les principaux syndicats mouvementistes (CGT, Solidaires, ...) et des partis d’extrême gauche type NPA, mais ça s’est soldé par un échec relativement attendu. Finalement, c’est reparti à l’offensive le samedi 9 février, pour l’acte XIII. À Paris, la manif des Gilets jaunes a renoué avec l’aspect sauvage et émeutier de début décembre, mais l’aspect massif n’est plus le même. S’il y a encore beaucoup d’assemblées et d’auto-organisation, le mouvement me paraît au creux de la vague et semble toujours aussi hétérogène. Il est donc difficile d’en présenter des perspectives globales, même si la colère contre le pouvoir de l’argent et les élites politiciennes reste intacte.

Quant aux questions relatives à l’extrême droite, elles sont toujours présentes. Samedi dernier (le 9 février), des affrontements entre antifas et fachos lyonnais ont eu pour conséquence une mise en déroute des fafs, pourtant très implantés sur Lyon. La semaine précédente, c’est à Paris que les fachos avaient été chassés de la manif des Gilets jaunes. La même chose a eu lieu à Bordeaux les semaines précédentes, ainsi que dans d’autres villes. Pour autant, il est trop tôt pour en conclure que l’extrême droite est dégagée du mouvement.

Pour ce qui est de la gauche syndicale, si elle commence à trouver de plus en plus sa place dans les cortèges, elle reste à la traîne, et la méfiance des Gilets jaunes à l’égard des syndicats reste assez forte. De manière générale, quelles que soient leurs tendances politiques, les Gilets jaunes sont très critiques vis-à-vis de tout ce qui pourrait ressembler à de la récupération politique. Les listes plus ou moins étiqutées ou issues du mouvement des Gilets jaunes pour les élections européennes sont pour le moment très impopulaires, peut-être encore plus impopulaires parmi les Gilets jaunes que dans le reste de la population. Celles et ceux qui se retrouvent à la tête de ces listes sont vu.e.s comme des traîtres.ses ou comme des récupérateurs. Alors le point de vue des Gilets jaunes anarchistes à ce propos est facile à deviner : il est le même.

Pas mal d’anarchistes (et apparenté.e.s) qui s’impliquent dans le mouvement des Gilets jaunes poussent à s’auto-organiser via des assemblées, à chercher des moyens horizontaux et décentralisés pour rester connecté.e.s et réussir à s’organiser à plus grande échelle, toujours en partant des assemblées locales. À l’opposé, la revendication du RIC (Référendum d’initiative citoyenne) est vue comme une manière de faire taire la révolte en créant une illusion de pouvoir populaire par des possibilités de votes thématiques... D’un côté, on a des perspectives de s’auto-organiser sans passer par l’État ni par d’autres formes de hiérarchie politique, et de l’autre on aurait le retour à un rapport social réformiste avec les mêmes modes de campagnes (avec les problèmes habituels de financement, médiatisation et bourrage de crâne typiques de la société spectaculaire-marchande) pour voter « oui » ou « non » à telle proposition, et bien sûr l’État qui décide en dernière instance. Alors sans vouloir idéaliser les formes que prennent les assemblées de Gilets jaunes pour le moment (et encore moins leur contenu), il n’y a pas trop de doutes quant aux options qui se profilent entre les assemblées de lutte, le RIC ou les listes éléctorales pour les Européennes...

Petite citation pour conclure :

« En France, malheureusement, les gens n’aiment pas forcément la police, les gens veulent tuer des policiers. Il faut quand même le répéter, sur les réseaux sociaux, on le voit bien : il y a des appels au meurtre, il y a des appels à se faire des policiers, le problème il est là, il y a des cocktails Molotov qui sont tirés sur les policiers, des policiers qui sont victimes avec des boules de pétanque, avec des bouteilles d’acide, avec des manches de pioche, donc je comprends effectivement que, que, que ça serait bien d’avoir des manifestations pacifiques, nous on le voudrait bien. »
Axel Ronde, secrétaire général du syndicat VIGI Police (organisation ex-CGT), 18 janvier 2019, émission Arrêts sur Images, « Les bavures policières, c’est l’omerta absolue ».

En réalité, face aux discours d’auto-victimisation par les représentants des flics, on dénombre en moins de trois mois de mouvement, depuis le 17 novembre, parmi les personnes blessées par les armes de la police, au moins 20 personnes éborgnées, 5 personnes avec une main arrachée, et 1 personne décédée.

[Tour Eiffel, Paris, le 9 février 2019.]

E&L, deux anarchistes situées sur Toulouse, 19 février 2019

Enkapuzado : Tout d’abord, pouvez-nous nous expliquer comment est né le mouvement des Gilets Jaunes ? Et au premier abord quelle a été la réaction du/des mouvement/s anarchiste/s en relation au mouvement social ?

E&L : Le mouvement est né sur la base d’un appel sur les réseaux sociaux par rapport au prix de l’essence. Sur la région toulousaine, ça s’est matérialisé par une présence quotidienne sur des ronds-points autour de la ville et à des péages. Au bout de deux semaines, il y eu les premières manifs du samedi. Pour notre part, ça a été un peu compliqué dans un premier temps de se positionner et de s’en saisir, au vu d’un spectre politique assez flou, comprenant des revendications nationalistes (de fermetures des frontières par exemple allant jusqu’à la dénonciation de personnes migrantes sur un rond-point dans le nord de la France). Ce qui ici a commencé à intéresser le mouvement anarchiste, c’est le caractère émeutier des manifestations, le rejet des partis et syndicats, et les revendications de classe. Cependant, c’était aussi la porte ouverte à des dynamiques fascistes, et on a l’impression qu’on a pris du temps pour trouver une manière de s’y retrouver complètement (c’est toujours le cas aujourd’hui).

Enkapuzado : Ici, nous avons les échos que ce mouvement ne se revendique d’aucun parti politique et ne serait allié à aucun syndicat, comme si on pouvait y sentir un ras-le-bol général de la misère sociale et un rejet de la politique traditionnelle. Pensez-vous que c’est un « terrain fertile » pour y propager les idées et les pratiques anarchistes ?

E&L : À Toulouse, les liens entre le mouvement anarchiste et les Gilets jaunes passent essentiellement par des cadres d’anti-répression, et de modalités d’actions. Par contre, on remarque que c’est assez compliqué d’apporter des questions de « fond » politique. Une partie des personnes tiennent à maintenir un flou politique pour éviter à tout prix une rupture. Cela empêche des positionnements clairs face à des questions essentielles. Par exemple, on peut voir des personnes protéger les keufs en chantant « tout le monde déteste la police ». C’est assez bizarre. Malgré un rapport bouleversé au politique, une grande partie du mouvement continue à revendiquer ce mouvement comme apolitique. Du coup, autant la propagande est parfois possible et offre des cadres de discussions assez intéressants, autant parfois on se heurte à un mur, où nos textes et tracts sont considérés comme « trop radicaux » ou voulant diviser.

Enkapuzado : On a également pu sentir un agréable débordement du mouvement qui s’est traduit par des actions directes qui se sont attaquées aux symboles matériels de l´État et du capital dans les rues des grandes villes mais aussi un peu partout en France. On imagine que les médias et le pouvoir ont essayé de récupérer ces violences pour diviser le mouvement entre les « bons manifestants citoyens » et les « casseurs ». Comment cela s’est-il traduit au sein du mouvement social et dans la relation des anarchistes avec les Gilets jaunes ?

E&L : Même si c’est pas aussi clair que ça, on peut voir qu’une partie du mouvement se réclamerait « citoyenniste » et une autre davantage solidaires des pluralités de moyens de lutte du mouvement. Par exemple, lors de l’acte XII, des Gilets jaunes anti-casse se sont rendu chez le maire de Toulouse pour négocier un parcours et déclarer la manif. Heureusement, cela a été énormément critiqué, et il n’y avait que 30 personnes à leur rassemblement. Cette initiative venait principalement des commerçants. Du coup, à cet endroit, la tentative de division n’a pas du tout marché.

Dans les tribunaux, on remarque que souvent les personnes arrêtées assument leurs actes, autant en critiquant la justice qu’en assumant leur participation au mouvement. De la même manière, les personnes emprisonnées sont pour la plupart assez solidaires de l’ensemble du mouvement, en maintenant, malgré leurs peines souvent lourdes, des positions de non-dissociation et de maintien de leur solidarité par rapport au mouvement dans son ensemble. En partant de cadre d’organisation contre la répression qui s’abat sur les Gilets jaunes, certains anarchistes essayent de faire le lien en amenant la question de la prison dans son ensemble, en cherchant à casser la spécificité de solidarité par rapport à des prisonniers politiques.

Quant aux médias, on observe un rejet de la presse bourgeoise dans son ensemble, dans les discours et les pratiques : journalistes virés ou attaques des sièges de médias. Cette méfiance vis-à-vis des médias vient notamment du discours véhiculé par ces derniers sur les « casseurs » et plus généralement sur le mépris par rapport au mouvement.

Par rapport aux attaques en soi, on remarque que les cibles acceptées par tous et toutes sont les banques, les assurances et de plus en plus les agences immobilières. Mais il demeure des réticences et divisions par rapport au matériel urbain (stations de bus, panneaux de pub, …) et à la pratique d’auto-réduc’ / pillage dans des commerces.

Enkapuzado : On imagine que chez les anarchistes aussi il y a différentes manières de prendre part au mouvement, pourriez-vous nous expliquer quelle est la votre et pourquoi ?

E&L : Une présence dans la rue déjà, pour crier des slogans, embrouiller des fascistes et participer à l’action directe. De manière plus organisée, il nous a semblé plus « simple » de prendre part au cadre d’anti-répression en organisant des permanences pour des proches de détenus, l’écriture de lettres pour les personnes emprisonnées, et la diffusion de conseils juridiques sous formes de tracts ou d’ateliers. L’approche du mouvement sous l’angle de l’anti-répression, c’est une manière « plus facile » d’être utile tout en pouvant apporter des idées politiques auxquelles on tient.

Enkapuzado : Après presque 3 mois d’un mouvement social qui ne semble pas près de s’arrêter, quelles sont les perspectives ? Rapidement, vu d’ici, l’extrême droite semble de moins en moins présente, y aurait-il pour autant une récupération du mouvement de la part de la gauche syndicale ? Comment se positionnent les Gilets jaunes anarchistes, par exemple, face à la candidature d’une liste « Gilets Jaunes » aux élections européennes ?

E&L : Alors dans un premier temps, à Toulouse, on remarque que la présence de l’extrême droite « active » s’est davantage manifestée ces dernières semaines, avec l’attaque par des fafs d’un groupe maoïste lors d’une manifestation, la présence de la chaîne de télé de Soral, et la profusion de tags antisémites dans les rues. D’ailleurs, on peut noter qu’au début, les Gilets jaunes semblaient assez en colère lorsque des fafs étaient virés physiquement des manifestations, toujours avec l’argument que « rien ne sert d’être radical » et que cela n’allait que diviser le mouvement. À ce niveau-là, ça a aussi commencé à bouger lorsque les maoïstes se sont fait attaquer par des fafs qui faisaient des saluts nazis. C’est un peu rassurant de voir se matérialiser des limites à un principe démocratique qui se voudrait plus fort que tout même si cela reste insuffisant et qu’on aimerait bien voir apparaître d’autres lignes ou perspectives plus claires politiquement. C’est cet élément qui fait assez peur avec ce mouvement, le peu de perspectives politiques en soi à part « Macron démission ». Tout semble se centrer autour de pratiques communes et la peur de la division.

On remarque aussi qu’il y a moins de ronds-points occupés, et que pas mal de Gilets jaunes commencent à être un peu découragés au sein de certaines commissions. Plus généralement, la gauche syndicale semble à la traîne avec des tentatives un peu loupées de grève générale et des tentatives de présences lors des assemblées générales de Gilets jaunes.

[Toulouse, le 22 décembre 2018.]

A, un anarchiste vivant en banlieue parisienne, 9 mars 2019

Enkapuzado : Tout d’abord, pouvez-nous nous expliquer comment est né le mouvement des Gilets Jaunes ? Et au premier abord quelle a été la réaction du/des mouvement/s anarchiste/s en relation au mouvement social ?

A : Le mouvement des Gilets jaunes est d’abord né suite à l’augmentation en flèche des prix du carburant à la pompe. Laquelle s’ajoutait à l’explosion des radars et des amendes toujours plus nombreuses quand le gouvernement Macron a fait passer la limitation de vitesse sur les routes de 90 à 80km/h en juillet 2018, et au scandale des autoroutes françaises. Dans les années 1970 l’État a subventionné la construction des autoroutes dans un partenariat public/privé avec Vinci et autres. En clair les impôts des Français ont payé une partie des travaux et, une fois ces travaux rentabilisés pour ces géants de l’industrie les péages étaient censés disparaître. C’est tout le contraire qui s’est passé : en 1995 le gouvernement Jospin a définitivement vendu les autoroutes à ces grands groupes, allant même jusqu’à inscrire dans le contrat les liant à l’Etat une augmentation annuelle des tarifs, plus forte encore que l’inflation. Pour vous donner une idée, aujourd’hui un trajet sur autoroute en France coûte aussi cher en essence qu’en péages, lesquels revenaient même plus cher que le carburant avant le dernier choc pétrolier. Ce n’est pas par hasard si ce mouvement est né sur les ronds-points : ce fut d’abord un mouvement de personnes vivant hors des villes et pour qui la voiture représente une part colossale de leurs dépenses. Cependant il serait faux de le restreindre à ces seules préoccupations, même s’il est clair que la grande majorité des premières revendications concernaient le pouvoir d’achat. Car très vite, dès le 1er décembre au moins (le mouvement a commencé le 17 novembre), les perspectives s’élargirent : rétablissement de l’ISF, faire payer les riches ; possibilité pour le peuple de destituer ses dirigeants, volonté de « démocratie » directe et réelle. Ce qu’il faut à mon avis bien voir est que, très vite, le mouvement a mis en ouvre une défiance sans concession et généralisée envers tous les intermédiaires institutionnels (ou pas d’ailleurs) : politiciens, médias, syndicats, flics, grandes entreprises… en somme quasiment tous les acteurs majeurs d’une société capitaliste.

Le regard des anarchistes sur ce mouvement est, aujourd’hui encore, très hétérogène. Un certain nombre l’a purement snobé à ces débuts. Selon moi par mépris de ces classes moyennes travailleuses, vivant à crédit, consommant, etc. et n’employant pas les éléments de langage du militant assermenté. D’autres s’en sont tenus éloignés par peur sans doute de son vide théorique, de son apparente pauvreté politique. D’autres encore y sont allés par amour (parfois) aveugle de l’insurrection, prêts à accueillir le Grand Soir. Enfin une partie certaine y est allé pour voir, avant de commencer à y agir.

Enkapuzado : On imagine que chez les anarchistes aussi il y a différentes manières de prendre part au mouvement, pourriez-vous nous expliquer quelle est la votre et pourquoi ?

A : Ce qui est à mon avis essentiel de comprendre est que l’immense majorité des Gilets jaunes sont des primo-manifestants, pour la plupart des gens c’était bien la première fois qu’il bloquaient quelque chose, qu’ils se mettaient hors la loi. Cela se voit très bien dans la certaine naïveté avec laquelle ils affrontèrent la répression policière et judiciaire. Les chiffres sont compliqués à vérifier mais il y eut rien qu’au mois de décembre plus de 4 000 arrestations, et au moins 200 peines de prison ferme, systématiquement accompagnées d’une interdiction de manifester pendant 3 ans (ça c’est du jamais vu en France, et ça ne semble être qu’un début). Parmi les condamnés presque tous avaient un casier judiciaire vierge et n’ont été reconnus coupables que sur la base de leurs propres aveux. Genre : « oui j’ai lancé une bouteille sur les flics car ils nous avaient tapé sans raison, je ne faisais que me défendre », etc. Quand on connaît la réaction du pouvoir judiciaire face à des procédures la plupart du temps vide de toute preuve matérielle, on comprend mieux le côté naïf de tels aveux.

Mais je considère pour ma part qu’il faut bien se garder de prendre cette naïveté de haut. Je croyais en la justice avant ma première garde à vue… Les gens ont besoin de faire ces expériences, et en tant qu’anarchistes « expérimentés » je pense qu’on doit absolument laisser le temps, le prendre car ce mouvement n’en est qu’à ses débuts.

Alors que les deux derniers mouvements dits loi Travail avaient montré l’incapacité des professionnels de la lutte autonome à inventer de nouvelles formes de lutte, à dépasser véritablement les cortèges syndicaux, des gens qui n’avaient jamais manifesté et que certains prennent de haut l’ont fait en moins de deux mois…

Enkapuzado : Après presque 3 mois d’un mouvement social qui ne semble pas près de s’arrêter, quelles sont les perspectives ? Rapidement, vu d’ici, l’extrême droite semble de moins en moins présente, y aurait-il pour autant une récupération du mouvement de la part de la gauche syndicale ? Comment se positionnent les Gilets jaunes anarchistes, par exemple, face à la candidature d’une liste « Gilets Jaunes » aux élections européennes ?

A : En ce qui concerne les différentes tentatives de récupération du mouvement, elles ont pour l’instant toutes échoué, et en beauté ! La demi douzaine de Gilets jaunes auto-proclamés leaders du mouvement et qui, pour certains tentent de créer une liste aux élections européennes, ont tous reçu des menaces de mort. Si bien que la plupart y ont bien vite renoncé. Ces menaces ne se résumèrent pas à de simples lettres anonymes, et de la même manière que les gens attaquent régulièrement les logements personnels des élus (tentative d’incendie de celui de Richard Ferrand, président de l’Assemblée nationale ; voiture personnelle brûlée devant son domicile pour Johanna Rolland, maire de Nantes ; nombreuses permanences de partis politiques attaquées…), le message est clair pour quiconque tenterait de parler à la place des autres. La myriade d’attaques, d’incendies, de sabotages qui ont lieu sans faiblir depuis début décembre sont visiblement le fait de Gilets jaunes purs et durs. Mis à part l’incendie de France Bleu Isère à Grenoble en janvier qui fut revendiqué par des camarades anarchistes, l’immense majorité de ces actes a été portée par des monsieur ou madame tout le monde. Ce qui explique d’ailleurs la facilité pour les acteurs de la répression à en retrouver les auteurs quasi systématiquement. (Personnes sans gants, non masquées, qui jouent du smartphone en même temps qu’elles cassent et, comme vu plus haut, aux aveux faciles.)

J’aurais donc tendance à considérer vaines toutes les tentatives de récupération, d’où qu’elles viennent. Et s’il est vrai que l’extrême droite est de moins en moins présente, grâce aussi à une présence physique des groupes antifas qui les chassent littéralement de la plupart des manifs, les cortèges parisiens ressemblent de plus en plus à l’éventail social de l’extrême gauche traditionnelle. Et en matière de récupération, je dirais que la seule réussite de la gauche citoyenno-pacifiste se joue non pas sur le terrain des idées, car le mouvement Gilets jaunes a ça de révolutionnaire qu’il bannit dès l’idée même toute complicité avec un quelconque acteur capitaliste, mais plutôt dans le fait d’avoir imposé l’air de rien aux cortèges parisiens des traditionnels samedis des parcours à nouveau déclarés, donc éloignés des quartiers riches et encadrés à « l’allemande » par des centaines de flics sur chaque trottoir.

Depuis le début du mois de février, les forces contre-révolutionnaires tournent à plein régime. Ayant certainement observé l’impossibilité actuelle d’encadrer le mouvement en le récupérant, le pouvoir a fait le choix de la répression dure. On n’avait tout simplement jamais vu ça, même pas en 1968 disent les anciens. Les chiffres augmentent presque chaque jour mais en gros : 3 000 blessés graves ; 22 personnes éborgnées (dont une grosse moitié sont clairement des pacifistes !) ; 5 mains arrachées (par les fameuses grenades GLI-F4 contenant de la TNT ; 6 000 arrestations depuis novembre, 5 000 gardes à vue, au moins 2 000 condamnations (sachant que beaucoup de procès n’ont pas encore eu lieu), 250 peines de prison ferme (et souvent pour de simples lunettes de plongée...). Il faut ajouter à cela la toute nouvelle loi « anti-casseurs » dans les tiroirs depuis 10 ans mais qu’aucun gouvernement n’osait faire, et pour cause : elle prévoit et permet d’arrêter préventivement toute personne soupçonnée par l’État de, peut-être, un jour, inch’allah... commettre des violences. C’est réellement Minority Report au pays de Voltaire.

Et afin de seconder son bras armé d’une main de velours, la dernière trouvaille du gouvernement n’est pas la moins culottée. Alors que pendant la manif du 16 février, Alain Finkelkraut (un intellectuel très facho et, par ailleurs, juif) s’est fait dégager par à peine cinq personnes aux cris de « sale sioniste haineux », l’État a sauté sur l’occasion pour accuser le mouvement d’antisémitisme, ce qui est la preuve selon lui de sa récupération par une extrême gauche supposée antisémite elle aussi. Au mois de décembre, les Gilets jaunes étaient tous des beaufs infiltrés par des nazis, aujourd’hui ce sont des antisémites convertis par l’extrême gauche, demain peut-être serons-nous de vilains agents russes au service des schtroumpfs ?! Toujours est-il que, et là c’est moins drôle, Macron en personne s’est prononcé pour l’inscription dans la loi de l’antisionisme comme partie intégrante de l’antisémitisme...

[Rue Kléber, Paris, le 1er décembre 2018.]

J, de Dijon, 21 mars 2019

Enkapuzado : Tout d’abord, pouvez-nous nous expliquer comment est né le mouvement des Gilets Jaunes ? Et au premier abord quelle a été la réaction du/des mouvement/s anarchiste/s en relation au mouvement social ?

J : Salut, le mouvement des Gilets jaunes est né d’une contestation d’une taxe sur le carburant, mais si tu discutais un peu avec les gens qui avaient envie d’y prendre part tu te rendais compte qu’il y avait d’autres sources de ras le bol. Les camarades pour la plupart étaient assez méprisant·e·s justement parce qu’ils/elles voyaient ça, en caricaturant, comme une manif de beaufs qui râlent pour payer moins cher leur gasoil. Nous, à Dijon, on devait être moins de 10 à la première manif. Les potes ont assez vite changé d’avis quand ils/elles ont vu l’ampleur du truc.

Enkapuzado : Ici, nous avons les échos que ce mouvement ne se revendique d’aucun parti politique et ne serait allié à aucun syndicat, comme si on pouvait y sentir un ras-le-bol général de la misère sociale et un rejet de la politique traditionnelle. Pensez-vous que c’est un « terrain fertile » pour y propager les idées et les pratiques anarchistes ?

J : En effet le mouvement se revendique comme ça. Les « leaders », surtout montés comme tels par les médias, ne se comportent pas du tout comme les institutions l’auraient espéré. Le gouvernement n’a pas d’interlocuteur comme avec les syndicats, du coup ils n’ont personne pour relayer leurs appels au calme ou au dialogue.

Il y a pas mal de syndiqué·e·s parmi les Gilets jaunes, des gens qui voient bien qu’au sein de leur syndicat c’est la même chose qu’au sein des partis politiques. Les gens se gavent sur ton dos. Ils/elles restent aux syndicats parce que dans leur taf ça peut que leur être utile à une petite échelle. Mais le samedi c’est Gilet jaune, et là tout le monde oublie les manifs plan-plan auxquelles les syndicats ont habitué tout le monde.

C’est sûr, c’est un terrain fertile pour nos pratiques aussi pour ça, tout le monde capte qu’en s’attaquant aux symboles du capitalisme (même si c’est pas nommé comme ça) ou en frappant l’économie (comme en bloquant Paris les samedis après-midi), on te prend au sérieux. Après, soit on t’envoie les flics soit on répond à tes exigences. Pour l’instant, et c’est pas plus mal pour pouvoir développer nos idées, l’État envoie toujours plus de flics.

Enkapuzado : On a également pu sentir un agréable débordement du mouvement qui s’est traduit par des actions directes qui se sont attaquées aux symboles matériels de l´État et du capital dans les rues des grandes villes mais aussi un peu partout en France. On imagine que les médias et le pouvoir ont essayé de récupérer ces violences pour diviser le mouvement entre les « bons manifestants citoyens » et les « casseurs ». Comment cela s’est-il traduit au sein du mouvement social et dans la relation des anarchistes avec les Gilets jaunes ?

J : Pour ce que je peux te dire de Dijon, les camarades vont dans les manifs Gilets jaunes très peu « organisé·e·s », ou vont peu dans les manifs Gilets jaunes. Deux ou trois samedis seulement, on y est allé avec des objectifs et en nombre pour les réaliser, c’est important de le dire parce que ça pète quand même tous les samedis et c’est donc pas nous qui le choisissons mais bien des Gilets jaunes.

De ce que j’ai pu entendre dans les assemblées où je suis allé, les Gilets jaunes ne font pas vraiment la distinction entre eux/elles et les casseur·e·s. Pour eux/elles, tout le monde reste «  Gilet jaune  » et les pratiques sont complémentaires. Très vite, ça a été le discours ici et c’est plutôt cool.

Enkapuzado : On imagine que chez les anarchistes aussi il y a différentes manières de prendre part au mouvement, pourriez-vous nous expliquer quelle est la votre et pourquoi ?

J : Moi, je suis allé à la première manif pour voir, parce que je voyais ce truc prendre de l’ampleur sur internet et dans les médias, que chez les camarades on le présentait comme un truc que les fachos allaient récupérer alors ça me faisait à la fois flipper et à la fois je ne croyais pas à ça. Donc j’y suis allé. Et là, c’était la plus grosse manif que j’aie vu à Dijon ! 10 000 personnes, c’était annoncé que les Gilets jaunes voulaient aller sur la rocade, la préf’ avait fermé la rocade à la circulation automobile pour que les gens puissent défiler dessus, mais direct la foule a refusé, ça a parlé vite fait en disant en gros « on va défiler en ville, on va leur faire voir comment on est en colère ». Et voilà, dès ce premier samedi et jusqu’à samedi dernier, la foule a fait ce qu’elle a voulu et s’est pris des lacrymos.

Enkapuzado : Après presque 3 mois d’un mouvement social qui ne semble pas près de s’arrêter, quelles sont les perspectives ? Rapidement, vu d’ici, l’extrême droite semble de moins en moins présente, y aurait-il pour autant une récupération du mouvement de la part de la gauche syndicale ? Comment se positionnent les Gilets jaunes anarchistes, par exemple, face à la candidature d’une liste « Gilets Jaunes » aux élections européennes ?

J : Les perspectives, c’est dur à dire vraiment. Les syndicats, vu ce qui s’est passé le samedi 16 mars, ils ne sont pas vraiment chauds à reprendre le mouvement et c’est tant mieux. Je crois qu’ils sont aussi paumés que le gouvernement.

Dans les assemblées de Gilets jaunes, il y a peu de discussions sur les élections en vrai, voire aucune. C’est plutôt rassurant.
On espère que ça ne va pas s’arrêter.
Là avec la répression et le reste, on va voir comment ça va se passer.
On espère qu’avec le beau temps ça va continuer fort !
Ciao.

[Petite rue de la Monnaie, Dijon, le 2 février 2019.]

R&R, deux anarchistes de Caen, 2 avril 2019

Enkapuzado : Tout d’abord, pouvez-nous nous expliquer comment est né le mouvement des Gilets Jaunes ? Et au premier abord quelle a été la réaction du/des mouvement/s anarchiste/s en relation au mouvement social ?

R&R : Le mouvement est né sur les réseaux sociaux avant toute chose. Une vidéo postée sur un réseau social produit des millions de vues. Elle exprimait son mécontentement concernant la politique du gouvernement et plus particulièrement de la hausse des taxes sur le diesel. Dans la foulée, des « automobilistes en colère » sont aussi apparus sur les réseaux sociaux de manière un peu constituée. Il y a eu quelques rassemblements avant le 17 novembre, date qui officialise le début du mouvement des Gilets jaunes encore en cours aujourd’hui. À noter que cette date du 17 novembre est celle où le plus de monde était présent (282 000 selon le gouvernement) surtout sur les ronds-points ou sur les grands axes routiers et un peu dans les rues également.

La réaction n’a pas du tout été la même au sein du mouvement révolutionnaire. En fonction du vécu des individus, de leur bases idéologiques ou de leur position géographique, certain-e-s militant-e-s sont intervenu-e-s dans le mouvement dès le début, prenant part aux occupations de ronds-points. D’autres, sceptiques, ayant peur de voir ce mouvement complètement noyauté par l’extrême droite, ont attendu quelques semaines avant de le rejoindre. Certains viennent juste pour les moments de conflictualité (en manifestation) et ne participent que peu à l’organisation du mouvement. Enfin, il y en a sûrement encore d’autres qui, extrêmement critiques, réclament une cohérence politique plus ferme, et ne participent pas du tout au mouvement.

Enkapuzado : Ici, nous avons les échos que ce mouvement ne se revendique d’aucun parti politique et ne serait allié à aucun syndicat, comme si on pouvait y sentir un ras-le-bol général de la misère sociale et un rejet de la politique traditionnelle. Pensez-vous que c’est un « terrain fertile » pour y propager les idées et les pratiques anarchistes ?

R&R : En effet, dès le début du mouvement, une volonté nette de supprimer toute représentativité a été affirmée. Aucun parti ni syndicat, c’est une certitude et cela va dans notre sens. En revanche, aucun représentant ou porte-parole, c’est plus délicat. Dans certains endroits, des porte-parole auto-proclamé-e-s sont né-e-s. Parfois avec un succès relatif (donnant le ton le jour des manifs, montrant une forte présence dans les médias du capital, etc.), parfois avec un échec flagrant (huées dans les manifs, expulsion hors des manifs). Donc, cela dépend des lieux. En ce qui nous concerne, nous pouvons dire qu’il s’agit d’un « terrain fertile » pour y propager nos idées et nos pratiques car les porte-parole ont été vite dégagés. Les modes d’action utilisés (sabotage de radars , actions directes, offensives face aux forces de l’ordre) confirment également cela. Et puis dans les modes d’organisation, outre les réseaux sociaux qui ne nous conviennent guère, il y a eu des assemblées générales à près de 300 personnes dès le début du mouvement. L’une d’entre elles s’est déroulée dans un squat de migrant-e-s (le squat du Marais qui héberge entre 200 et 250 personnes). Certains contacts faits avec les premiers Gilets jaunes ont pu amener à la mise en place de cette AG, et dès le début de celle-ci il a été rappelé la solidarité avec les étranger-e-s qui sont maltraité-e-s par l’État français.

Enkapuzado : On a également pu sentir un agréable débordement du mouvement qui s’est traduit par des actions directes qui se sont attaquées aux symboles matériels de l´État et du capital dans les rues des grandes villes mais aussi un peu partout en France. On imagine que les médias et le pouvoir ont essayé de récupérer ces violences pour diviser le mouvement entre les « bons manifestants citoyens » et les « casseurs ». Comment cela s’est-il traduit au sein du mouvement social et dans la relation des anarchistes avec les Gilets jaunes ?

R&R : La distinction « bons manifestants » contre « casseurs » était déjà largement intériorisée par une bonne partie des Gilets jaunes qui, il faut bien se le dire, ne présentaient pas une culture politique très aguerrie. Cette distinction est ancienne mais a pris encore plus de poids lors des manifestations contre la loi Travail en 2016. Donc les médias et le pouvoir ont juste continué sur cette voie, accentuant même le vocabulaire en passant de simples « casseurs » en 2016, à « casseurs professionnels » pendant ce mouvement. Dès le début du mouvement dans certaines villes, celui ou celle qui s’habillait de noir et qui se masquait risquait de se faire expulser de manif. Aujourd’hui, les « black blocs » sont plus acceptés et parfois acclamés sur Facebook ou en manif. Mais force est de constater que les soit-disant « casseurs professionnels » qui se font interpeller, juger en comparution immédiate et parfois condamner sont en fait très souvent des prolétaires pas du tout habitués à manifester leur colère collectivement en détruisant là une vitrine de banque ou en balançant ailleurs un pavé sur les flics. Cela expliquerait aussi en partie pourquoi le mouvement perdure encore aujourd’hui alors qu’il y a depuis plusieurs mois, tous les samedis, une casse très importante des symboles du capitalisme et de l’État, dans plusieurs villes du pays.

Donc, le mélange entre les Gilets jaunes peu expérimentés et les militant-e-s ayant davantage l’habitude de détruire ce qui participe d’une manière ou d’une autre à leur oppression pendant les manifestations s’est, de notre point de vue, bien déroulé. Il a été question, vers le milieu du mois de janvier, de services d’ordre qui avaient un rôle différent d’un endroit à un autre. Quand certains services d’ordre voulaient protéger la manifestation de potentiels automobilistes impulsifs (pour rappel, il y a eu environ une dizaine de morts en lien avec des accidents de la circulation depuis le début du mouvement), d’autres souhaitaient franchement pacifier les Gilets jaunes les plus offensifs. Mais alors que tout le monde sait qu’un risque très grand d’affrontement avec la police est encouru chaque samedi, la plupart des Gilets jaunes poursuivent la journée et restent dans le cortège, alors qu’une petite minorité le quitte. Autrement dit, ce mouvement est quelque part devenu insurrectionnel sans vraiment en prendre conscience. Le gouvernement, quant à lui, l’a bien compris et répète pour diviser le mouvement, que celles et ceux qui continuent de manifester sont des irresponsables ne souhaitant que le désordre et le chaos.

Enkapuzado : On imagine que chez les anarchistes aussi il y a différentes manières de prendre part au mouvement, pourriez-vous nous expliquer quelle est la votre et pourquoi ?

R&R : Là où nous vivons, nous avons plutôt de la chance. Bien sûr, les identitaires et autres petits fascistes décérébrés ont participé au mouvement (blocages, manifestations, etc.) mais il n’ont jamais été en nombre suffisant pour impulser quoi que ce soit ou pour influencer une quelconque orientation politique localement. Nous les avons rapidement dénoncés et ils ont dû se faire encore plus petits qu’ils étaient aux yeux de la masse des Gilets jaunes. Aussi, l’organisation s’est faite sans leader ni porte-parole, de manière horizontale en assemblée générale avec différentes commissions (anti-répression, actions, communications, perspectives, street-medic). Les anarchistes ont participé plus ou moins vite au mouvement et nous déplorons un manque d’unité en leur sein, ce qui est peut-être propre à notre réalité locale. Des tracts et autres journaux de convergences des luttes ont été écrits et largement diffusés au sein des cortèges. Légèrement réticents au début, les Gilets jaunes acceptent dorénavant largement ces écrits anticapitalistes. La participation à tout ce qui constitue le mouvement (et même à sa marge via du soutien juridique et de l’entraide avec la dizaines de Gilets jaunes incarcérés) a été effective par des militant-e-s révolutionnaires et continue de l’être à ce jour.

Enkapuzado : Après presque 3 mois d’un mouvement social qui ne semble pas près de s’arrêter, quelles sont les perspectives ? Rapidement, vu d’ici, l’extrême droite semble de moins en moins présente, y aurait-il pour autant une récupération du mouvement de la part de la gauche syndicale ? Comment se positionnent les Gilets jaunes anarchistes, par exemple, face à la candidature d’une liste « Gilets Jaunes » aux élections européennes ?

R&R : Les perspectives sont malheureusement peu nombreuses et parfois pas intéressantes. Certains Gilets jaunes s’accrochent au RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne) et aux élections européennes. Ce n’est bien évidemment pas notre truc et nous poussons pour accentuer la lutte et instaurer un rapport de force qui a déjà fait plier le gouvernement alors que cela ne s’était pas produit depuis plus de dix ans (en 2006, lors du mouvement anti-CPE). Heureusement, à Caen, la participation aux élections n’est pas une revendication affichée.
Il y a eu l’AG des AG de Commercy (petite ville dans l’Est de la France) où plusieurs délégations se sont réunies au mois de février. On entend la volonté d’ouvrir des « maisons du peuple » mais sans trop savoir ce qu’il y a derrière (collaboration avec les autorités locales ou recherche d’autonomie par l’ouverture de squat).

On ne peut pas vraiment parler de récupération de la gauche syndicale à laquelle plus personne ne croit vu les échecs qu’elle a produit. Certains syndicalistes sont présents individuellement depuis le début mais les syndicats n’ont quasiment aucune prise sur le mouvement et tentent maladroitement de se rattraper en appelant à une journée de grève de temps à autre, mettant en avant la coagulation des luttes. Le mouvement divise encore au sein des syndicats, d’autant que les Gilets jaunes n’interviennent que très peu dans le monde du travail et n’appellent que peu à la grève. Pour certains syndicats il s’agit donc d’éviter de sombrer dans l’oubli total, ou encore de tenter de pacifier le bordel en rappelant l’importance du fumeux « dialogue social ».

A l’heure actuelle, une deuxième coordination des AG se tiendra à Saint-Nazaire en avril et chaque ville est appelée à avoir des mandats concernant les pratiques locales. Par exemple, collectiviser l’anti-répression à l’échelle nationale, partager des outils de communication, etc.

La répression est telle que nous n’arrivons même plus à avoir un décompte fiable localement, pour la petite ville que nous sommes : plus de 250 personnes interpellées, 140 procédures judiciaires dont 50 procès, au moins 12 Gilets jaunes en taule, plus de 35 000 euros de frais... Les deux condamnés de France les plus lourds sont caennais, avec des peines de 3 ans et 3 mois ferme, et 3 ans dont 6 mois avec sursis. Ce déferlement policier et judiciaire, contre des gens peu habitués au militantisme et pour la plupart précaires aura eu au moins pour effet de faire émerger une remise en question générale de la violence d’État. On a pu voir ainsi des samedis appelés pour l’interdiction des LBD-40 (ex-Flashball). Depuis peu également, une revendication émergente est celle de l’amnistie pour tous les Gilets jaunes emprisonnés.

[Caen, 5 janvier 2019.]

anonymes, Enkapuzado, Zanzara athée

P.S.

Zanzara athée & Enkapuzado ediçoês, avril 2019
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