BROCHURES

Elles sont reloues ces féministes !

Elles ont agressé mon intégrité, bousculé mon petit confort, remis en question ma vie de femme...

Pourquoi tant de colère ? C’est vrai ça...

Moi qui suis née entourée d’hommes, ai grandi et me suis construite avec des hommes ; un père très présent, une maman pas très sure d’elle, des frères qui m’ont endurcie, des potes principalement mecs. Je n’ai jamais manqué de respect, je ne me suis jamais sentie dominée, je n’ai jamais vécu d’agression. Les hommes ça me connaît, d’ailleurs je suis convaincue d’en être un, de mec, alors je sais comment me faire respecter.

Les femmes par contre, elles me font peur, elles sont fourbes, superficielles, souvent jalouses, fragiles et faut bien le dire, pas très futées. Comment je pourrais en être une, de femme ? Moi qui me sent forte, qui joue de la clé à molette depuis longtemps et qui n’ai jamais trouvé grand intérêt à m’amuser avec la batterie d’ustensiles de la parfaite petite ménagère offerte à mes 6 ans. Bien sûr j’ai joué à la poupée et j’aimais ça, mais le rose à moi, ça m’a toujours donné des hauts le cœur, aussi loin que je m’en souvienne. Ce que j’aimais, c’était bricoler des trucs dans tous les sens, élever des fourmis dans mes casseroles en plastique et observer leur micro monde, faire l’aventurière dans les bois avec les copains. J’ai eu quelques amies au collège, des amies avec qui je tentais d’en être une, de fille, des amies avec qui ça s ‘est toujours mal fini, la jalousie ayant raison de nous à chaque fois...

Un vrai garçon manqué, une gonzesse qu’a des couilles quoi !

Ouais, c’est tout moi ça, j’adore qu’on me le dise, je me sens spéciale, surhumaine, ou plutôt surfemme. D’ailleurs, je l’entretiens cette image, je m’habille en mec, marche et crache comme un mec, j’ai vite remarqué que ça inspire le respect, alors j’en abuse, on m’emmerde pas. Très tôt déjà, j’intégrais la règle de grammaire « le masculin l’emporte sur le féminin » comme une règle de vie. Je me sens forte et en sécurité dans ces fringues, je me sens aussi moins conne. Loin de ces femmes à moitié nues qu’on voit dans les magasines et à la télévision, ces nanas qui ont tout dans le physique et rien dans la tête. Et puis de son côté, mon corps à l’air de vivre la même chose, je n’ai jamais eu guère de poitrine et des règles plutôt tardives comparées à celles du collège qui se la pétaient déjà depuis un moment de tâcher leurs pantalons et de copuler avec de beaux mâles. Moi, jusque tard, j’ai eu l’impression d’être hors jeu, de ne pas avoir ma place dans la partie. Les femmes semblaient s’épanouir dans leur corps de femmes en développement pendant que l’hybride que j’étais restait sur la touche.

Et puis un jour, enfin, un type pose ses mains sur mon corps de fillette.

J’attendais ça avec grande impatience, enfin, je pourrais me ranger dans le camp des grandes ! Et puis… c’est le flop… « C’est ça faire l’amour ? » Merde, je me fais chier comme un rat mort, même pas un petit « hum » ni même une goutte de sang, rien ! Je m’attendais à avoir au moins un peu mal, mais je ne ressentais rien. Rien à voir avec les récits de filles entendus ici et là, aucun rapport avec celui des copains, ces parfaits étalons qui se masturbent volontiers sous leurs oreillers quand on regarde des films pornos ensemble, et alors rien, mais alors rien à voir avec les incroyables cris qui sortent du gosier des actrices de ces films, ces chanceuses qui se font prendre dans tous les sens par de beaux inconnus. J’étais bien en train de me faire chevaucher, ça c’était ok, mais moi, je sentais rien… alors j’ai attendu que ça passe. C’était pas grave, j’allais enfin pouvoir me la péter moi aussi, en prenant soin de raconter aux potes que j’ai pris mon pieds, comme les autres.

Il y a bien la masturbation, mais elle ne concerne que les hommes, moi, je suis un garçon manqué, et malheureusement pas outillée pour la pratiquer. Alors je reste là, fascinée de les voir si chanceux et libres, sans gêne, à chacun son coussin, tous ensemble… sauf moi. Je me sens mec c’est vrai, mais il faut quand même bien le dire, je les envie, ils parlent de leur sexualité de façon naturelle et débridée. Moi je n’ai personne à qui poser mes questions, j’aurais trop honte.

Le temps a passé et me voilà au lycée, je me fais quelques amies et me retrouve pour la première fois entourée de nanas, c’est assez nouveau mais elles sont comme moi, ce ne sont pas des vraies filles, alors ça va, l’ambiance est bonne, bien masculine, relevée par les gars qui se joignent à la partie.

Ma sexualité...

La notion de plaisir n’arrive que plus tard dans ma vie, avec N., une vraie bouffée d’oxygène. Avec lui, c’est sexe et rock and roll, j’apprends à me libérer, à me trouver belle sous mes fringues dix fois trop grandes, à accepter mon corps, tout du moins avec lui et dans l’intimité. Enfin, et dans le secret, je me sens presque femme. Un bon début de quelque chose de nouveau, de bilatéral pour une fois, le tout couvert d’une jolie passion, on s’aime, on est jeunes, on est libres. Un soir il m’appelle, il me fera souffrir un jour il le sait et préfère s’enfuir avant. Ce jour, c’était celui-là même. Il raccroche sur une dernière larme le combiné de la cabine téléphonique, emportant avec lui mon allié, mon confident et le chemin parcouru ensemble. L’amour, mon premier, m’aura fait autant grandir que souffrir. Je n’aurai plus de signe de lui pendant des années, il ne quittera jamais mon esprit.

Me revoilà seule, avec ce corps que je connais si peu. N. le connaissait par cœur, sans lui, impossible d’éprouver le moindre plaisir. Je croise la route de quelques mecs qui sont bien incapables de me faire jouir, ils sont dans leur corps à eux. Tellement dans leur corps qu’ils ne remarquent rien quand je simule. Je simule parce que je n’ose pas leur dire quand c’est nul. Peur de les casser en plein élan. Peur de leur faire du mal. Quand ça devient vraiment insupportable, il m’arrive de simuler plus fort pour les pousser à éjaculer, histoire que ça passe plus vite, ils ont l’air de croire que plus c’est long, plus c’est bon. Impossible de leur parler de ce que je ressens, ou ne ressens pas, impossible par dessus tout de briser cette confiance qu’ils ont en eux, comment le vivraient-ils s’ils apprenaient qu’ils ne sont pas des bons coups, que tel truc ne me fait rien et tel autre me fait mal ? Impossible d’en parler aux copines non plus, elles qui prennent tant de plaisir à jouir, je passerais pour une frigide. Après tout, je prends beaucoup de plaisir à en donner, et c’est déjà pas si mal, je m’y habitue, ça devient normal. Je commence même à être plutôt douée dans l’art de la jouissance masculine.

Et puis, je rencontre quelqu’un. J’ai dix huit ans, très envie d’arrêter les études et de continuer celles de la vie. Ça tombe bien, c’est le coup de foudre, le big bang cérébral, l’occasion idéale pour sauter du navire familial et me jeter dans ses filets. Il a repêché mon cœur, nos yeux pétillent quand ils se croisent, j’aime me donner à lui. Je voudrais le faire plus souvent mais il se drogue pas mal et il faut bien avouer que ça aide pas. Parfois il s’endort pendant qu’il est en moi, alors je le roule sur le côté, reste seule avec ma frustration et finis par sombrer dans le sommeil moi aussi. C’est dur sur le moment, mais j’oublie vite, parce que je l’aime profondément.

Un an qu’on est ensemble déjà, et il a de plus en plus de mal à retarder son éjaculation qui arrive systématiquement dès les premiers contacts. Il me dit que c’est moi qui l’excite trop. Je ne voudrais surtout pas lui mettre la pression, je pense que ça empirerait le problème. Je reste calme, compréhensive et à l’écoute, je lui dis que ça n’est pas grave, que ça peut arriver à tout le monde. Surtout ne pas dramatiser, il perdrait toute confiance en lui. Je me contente de rester bien immobile pendant l’amour, le moindre battement de cils étant susceptible de lui faire perdre tout contrôle. Je lui prête volontiers mon corps pour qu’il s’exerce, mettant en stand by ma vie sexuelle. Ça n’a pas d’ importance puisque je l’aime, nous traverserons cette épreuve, mon plaisir au placard pour un temps…

Parfois j’ai des envies très fortes de sexe, envie de folies, des fantasmes qui me traversent. Il fait chaud dans ma culotte et personne pour me faire exploser de plaisir.

Je tente alors de me masturber mais il ne se passe rien, mon imaginaire n’arrive pas à dépasser la froideur du papier peint qui se trouve devant mes yeux, et puis il faut bien avouer que mon corps et moi, on fait bande à part depuis toujours. Comment pourrais-je faire jouir une femme, moi qui les connais si peu. Personne à qui donner du plaisir, je finis toujours par laisser tomber.

Cela fait bientôt une année que je prête mon corps à sa science, je commence à me sentir souillée et abandonnée, une sorte d’objet sexuel à qui on aurait retiré les piles. Et personne à qui me confier, je ne vois plus mes amis depuis un bail et je ne me vois pas en parler à ma famille. Il y a bien ses copains à lui, qui sont là chaque jour dans le salon pour fumer des pétards du matin au soir, mais comment trouver en eux une oreille ? De toute façon je commence à me vider de mon énergie, je me suis mise à fumer beaucoup moi aussi, certainement pour embuer mon pauvre cerveau qui entre peu à peu dans une sévère dépression. Notre relation s’est fragilisée, l’amour fusionnel s’est progressivement transformé en dépendance et routine mais je ne veux pas le quitter car je crois que sans moi il est foutu. Quelle femme un tant soit peu sensée voudrait d’un drogué impuissant ? Alors je tente de lui parler, je lui explique que je me sens comme une femme-objet, que faire l’amour devient une corvée, plus envie de me déshabiller pour un résultat aussi salissant, je n’en peux plus. Ça fait des années que je prends la pilule, presque tout de suite après avoir eu mes premières règles à vrai dire. Il est coutume de prescrire ces comprimés à quiconque viendrait poser une question sur ses menstruations, j’ai suivi le rythme, ne me pose plus de question car le médecin réfléchit pour moi. Quel bonheur ! Je n’ai jamais connu mon cycle sans ces saloperies et ça commence à me préoccuper sérieusement de m’empoisonner pour que son terrain d’entraînement reste disponible à tout moment. L’ultimatum est posé, si on ne va pas chercher de l’aide quelque part, si les choses ne changent pas, j’arrête la pilule et mets définitivement fin à toute sexualité avec lui. Bien sûr je n’y crois pas vraiment, faire vœu de chasteté à 20 ans n’est pas dans mes projets, j’ai encore tellement de choses à découvrir ! Mais je crois en lui, il me jure d’aller voir quelqu’un, alors je patiente, encore quelques mois...

Quelques mois seulement, pour consumer le peu d’estime qu’il me reste, quelques mois pour une réelle et profonde descente aux enfers, quelques mois pour perdre tout espoir de voir les choses changer un jour, je comprends qu’il ne fera jamais rien. Parallèlement, mon amour pour lui s’effondre, je ne serai jamais plus heureuse, j’ai perdu mon étincelle de vie. Je me porte à bout de bras pour aller au boulot chaque jour et faire bonne figure en société. A bout de souffle, j’arrête la pilule, après 1 an et demi de viol consenti, je tente de reprendre le contrôle sur mon corps. Ça n’a pas l’air de le perturber plus que ça. Je reste bouche-bée.

Notre relation est de plus en plus houleuse, pas un jour ne passe sans que l’on se dispute, on en vient souvent aux mains dès qu’on est seuls. Quant à ses amis, ils sont toujours là, au milieu de notre vie, je continue de garder bonne figure, je me sens seule, livide, transparente, morte et bientôt enterrée. J’ai peur de partir, peur de retourner vers un entourage que j’ai lâchement abandonné. Sans force ni courage, je suis maintenant convaincue que je mourrai d’ici deux ans, je mourrai de m’être fait v(i)oler mes 20 ans, je mourrai de solitude et de tristesse, je mourrai parce qu’on a éteint ma flamme et bientôt il ne restera plus rien de moi.

La cohabitation est de plus en plus tendue, on ne partage plus qu’une maison et un lit. Au fond du gouffre, je fume tellement que je crache la noirceur de mon âme chaque jour. Je fais 45 kilos, le teint transparent, les yeux cernés, je n’existe plus. Trois ans que l’on partage ce lit maintenant, et parfois je me réveille en pleine nuit avec une drôle de sensation dans la culotte. Je me sens humide. Suis-je défoncée au point de me pisser dessus sans m’en rendre compte ? Une fois, deux fois, la troisième et je décide d’en avoir le cœur net. Nous allons nous coucher comme chaque soir, chacun se tourne de son côté, je respire fort, fais mine de m’endormir et patiente... Une demie heure passe avant de le sentir venir contre moi, le sexe en érection, il s’approche de mon vagin. Folle de rage j’explose de fureur « Qu’est-ce que tu fous !!!? Tu me sautes pendant que je dors ou quoi !!!!? », d’un bond il se retourne de son côté et me rétorque qu’il faut que j’arrête d’halluciner, il ne fait rien. Je prends mon oreiller et m’installe un lit dans la pièce du haut, loin de lui. Cette nuit là comme beaucoup d’autres, je ne dormirai pas. Cette pièce vide, j’y passerai les semaines suivantes, dans la solitude. Je ne traverse la maison que pour me rendre au boulot et y afficher un joli sourire qui se transforme en larmes dès que je me retrouve seule. Je travaille dans une maison de retraite qui maltraite ses résidents, je me dois de garder la face et d’être là pour eux, malgré une guerre perdue d’avance contre ma hiérarchie qui me mène aussi la vie dure. Le retour à la maison est toujours difficile, je dois traverser le salon avec sa bande de potes et lui au milieu. Je m’empresse d’y retrouver ma pièce vide, ma tête vide, mon cœur vide. Je sais qu’ils parlent de moi en bas, c’est dur. Je pleure chaque jour pendant des heures, mais cela ne suffit pas à évacuer toute la crasse qui est en moi. Lorsque l’on se retrouve tous les deux j’essaie d’aborder le sujet parce que j’ai besoin d’en parler, il me hurle que c’est rien c’est bon, il faut que j’arrête d’en faire tout un plat. Je finis par croire qu’il a peut être raison, j’en fais peut être une montagne. La première personne à qui j’arrive à en parler est sa sœur qui me dit ce que j’ai besoin d’entendre ; ce que je vis n’est pas normal, il faut que je m’en aille. C’est le jour de notre toute dernière engueulade à se jeter des fourchettes sous le feu de la colère que je prends mon courage à deux mains et appelle ma mère, en pleurs. Elle arrive dans l’heure, lui, reste caché dans le garage pendant que je charge quelques affaires dans la voiture. Je vais le voir avant de partir, nous sommes calmés tous les deux, nous savons que c’est la fin. Les amants que nous étions il y quelques années pleurent et s’enlacent pour la dernière fois.

J’ai 22 ans et me revoilà enfant, en pyjama sur le canapé de mes parents. Je m’en suis enfin sortie.

Les années qui suivirent cette aventure me permirent de me reconstruire, tout du moins en surface. Il me faudra des mois pour retrouver le goût de vivre et moins d’une dizaine d’années pour retrouver une sexualité saine et respectueuse...

Mes amis sont toujours là, une jolie bande qui m’accueille à bras ouverts. Les copains ont maintenant des copines et le nombre de nanas dans le groupe à considérablement augmenté. Mais leurs soirées « entre filles » ne m’attirent pas le moins du monde. Je prétexte toujours quelque chose pour y échapper. Les soirées entre gonzesses, je vois d’ici ce que ça peut donner, potins et vernis à ongles, très peu pour moi merci. Quel intérêt d’exclure les mecs ? A mes yeux aucun. On fait la fête tous et toutes ensemble, je retrouve la pêche et l’envie de séduire est intacte, poussée par un désir de reconquête d’estime de moi, besoin de plaire pour me plaire à moi-même. Je rencontre des hommes, des tas d’hommes, parfois plusieurs dans le week-end. De toute façon je suis incapable de rester avec quelqu’un, le long tapis rouge de la relation d’amour possessif et destructeur se déroulant devant mes yeux à chaque rencontre. Il s’agit de fuir le plus vite possible avant que le diable (l’Amour) ne m’emporte. Et lorsque le moment arrive de se retrouver au lit, je redeviens une machine à donner du plaisir, par habitude peut-être. D’ailleurs je n’ai pas toujours envie d’aller jusque là, mais j’ai besoin d’aborder ces hommes pour retrouver mon âme, et puisque l’on ne fait pas de fumée sans feu et que j’y suis habituée, ça se finit systématiquement avec du sexe. Je prends plaisir quand même et d’autres fois… c’est pas trop ça.

BB&B (Bed Breakfast & Baise)

Un jour j’ai rencontré un mec vraiment sympa dans une soirée, il partait dans le sud un peu plus tard et cherchait un endroit où crécher pour la semaine. On discute pendant des heures, je lui propose de venir à la maison, je suis en coloc avec mon frère et ma meilleure pote, ils seront d’accord pas de problème. On finit par fricoter dans la soirée et de retour à la maison, on se couche, dans le même lit… bien sûr arrive le point de non-retour, nous allons coucher ensemble et déjà je sens que je n’ai pas autant de désir que lui. Mais c’est moi qui l’ai ramené, c’est moi la salope pas lui. Il me grimpe dessus et commence à me pénétrer sans préliminaires. Pour le coup, lui n’a pas de problème d’érection, elle est même interminable. Je prends mon rôle bien à cœur, il ne comprendrait pas mon subit changement d’avis. Il ne fait pas la distinction entre douleur et plaisir, pas besoin de forcer le trait pour que les gémissements sortent naturellement. Ça dure depuis déjà une heure, je tente de changer de position pour contrôler un peu le rythme que mon vagin en feu ne supportera pas une minute de plus. Je me redresse, lui aussi, je le pousse en arrière pour qu’il s’allonge mais il résiste et me rejette, me revoilà sur le dos, j’attendrai une heure de plus que le calvaire cesse.

C’est enfin terminé, il s’endort comme un bébé.

Le lendemain, on se lève pour déjeuner avec les colocs, il passe son temps à me suivre et à me dévorer du regard, il semble être tombé en émoi devant sa poupée gonflable. Ça me colle une peur panique, car pour moi Amour = Danger. J’en parle brièvement à ma meilleure amie, je lui dis que je n’en peux plus, qu’il m’oppresse, sans attendre aucune réaction spéciale de sa part, juste besoin de le partager. En riant elle me dit « dans quelle situation tu t’es encore fourrée ». Très vite le message est divulgué dans la bande, ça fait rire les potes que je me retrouve bloquée à la maison une semaine avec un boulet, je finis par en rire aussi. C’est ma connerie, je l’assumerai jusqu’au bout. Je me sens super coupable de l’avoir ramené de mon plein gré et de devoir briser ses illusions du jour au lendemain, d’autant plus que je le sens de plus en plus amoureux. Maladroitement je lui explique que l’amour me fait flipper, que je me sens angoissée et pas très bien. Il me sert dans ses bras et me rassure, ça n’est qu’une histoire de passage, lui non plus ne tient pas à s’engager et dans tous les cas il reprend la route dans une semaine. Pas de souci à se faire donc. Peut être aurais-je dû lui dire que ma chatte n’en pouvait plus, que mes yeux brûlent à chaque fois qu’ils croisent l’étincelle qui anime les siens quand ils me transpercent, que c’est un enfoiré qui se regarde baiser et par dessus le marché un mauvais baiseur. Tentative échouée, la nuit suivante le revoilà dans ma chambre, dans mon lit, dans mon corps, pendant des heures. Chaque soir c’est la même chose, je n’ai jamais langui le mercredi suivant, ma seule issue, avec autant d’impatience. Je serre les dents pour ne pas laisser entrevoir mon mal être, plus le temps passe, plus je cache la vérité, et moins il m’est possible de lui briser le cœur. Quelque chose en moi m’interdit de lui refuser ce corps qu’il baise avec fougue, je n’ai pas le courage. Et puis le mercredi venu, le voilà enfin qui charge son sac et son cul dans la voiture pour partir larme à l’œil dans des contrées lointaines, avec un petit morceau de moi…

OUF !! Me revoilà libre !

Après tout ça n’était pas si grave et ça a bien fait rire les potes, alors je coule une chape de plomb là-dessus, la jette dans les sous-sols de mon cerveau et hop, disparition !

Ça ne m’empêchera pas d’en rencontrer d’autres, des hommes. À vrai dire j’ai toujours ce besoin de me reconstruire une estime, et même plus que jamais ! Toujours une peur bleue de l’amour. La seule différence à l’avenir, sera peut-être d’avoir envie de me laisser un peu plus de temps pour apprendre à les connaître. Je me surprends même à rester quelques semaines, voire quelques mois avec certains d’entre eux, et fuis dès qu’ils deviennent trop exigeants ou trop amoureux.

Du batteur au chanteur de groupes croisés à des concerts, de la gueule d’ange héroïnomane au bel inconnu des vendanges, les potes de potes...

C’est vrai qu’ils sont cools mes potes du lycée, depuis que je les ai retrouvés, on fait très souvent la fête, on sort, on boit, on danse. Ils me voient rencontrer à droite à gauche toutes sortes de mecs, ça leur donne certainement l’impression que je suis une nympho libre comme l’air, c’est peut-être ce que je suis après tout. Quoiqu’il en soit, on est nombreux et nombreuses et on finit souvent tard, allongé-e-s les un-e-s sur les autres sur des matelas d’un appart’ retourné.

Il m’arrive de me faire réveiller par des mecs qui me rejoignent dans la nuit...

Quand ce sont les caresses de l’ami d’un ami que je ne connais absolument pas qui me réveillent, je me dis qu’il était trop bourré. Quand c’est le mec (dégueulasse) de ma très bonne copine surpris par cette dernière, debout à côté de mon lit à se masturber avec ma main, les bruits courent vite les rues que la salope que je suis s’est tapée l’amoureux de sa pote. Quand ce sont les doigts d’un ami de longue date insérés discrètement dans mon vagin et ma main posée sur son sexe qui me réveillent, je me sens tellement conne que je continue à faire semblant de dormir en me retournant, je ne me rendors pas. J’ai peur. Et lorsque j’ose en parler un peu à l’écart à quelqu’un-e de la bande, la personne d’en face est si peu réactive que je finis par laisser tomber par peur de foutre la merde dans le groupe. Je coule une chape de plomb dessus et jette le tout au sous-sol pour continuer ma petite vie.

J’ai la pêche, la joie de vivre, les épreuves ne sont pas des claques dans la gueule mais des coups de pieds au cul qui me font avancer.

Malgré tout, je dois dire que tout est très flou pour moi, qu’est-ce que l’amour ? Je n’en ai eu qu’une vague idée il y a longtemps. Le temps passe, je grandis, je me pose. Je ne rencontre qu’un ou deux hommes en deux ans, et puis c’est le calme plat. Une sorte de bilan imposé, une pause pour mon corps et mon esprit, une opportunité de me reconnecter à moi et à mes envies.

C’est là que je rencontre A., le premier qui me dit d’entrée de jeu qu’il ne veut pas de relation, qu’il est déjà avec une nana dans un amour libre. Très bien, ça m’évite de perdre des heures à lui expliquer pourquoi je risque de me barrer du jour au lendemain, pas d’engagement, pas de tapis rouge ! Le sexe avec lui est un peu violent parfois, mais il me plaît beaucoup et bizarrement c’est le premier depuis très longtemps avec qui j’ai envie de me laisser porter. Pas de boule au ventre quand il me dévore des yeux, pas d’envie de partir en courant quand il m’embrasse au petit matin, une relation d’égale à égal, serait-ce ce que l’on appelle « amour libre » ? Je retrouve le sexe et Rock & Roll d’antan, nous sommes jeunes, beaux, et libres. Poussé-e-s par une passion dévorante, une solide complicité et un désir charnel permanent, voilà déjà un an que l’on est ensemble. Très vite il a posé ses affaires dans la grande coloc que je partage maintenant avec une petite dizaine de personnes et a décidé d’arrêter là son autre relation. Nous nous mêlons corps et cœurs, j’y prends beaucoup de plaisir. Ça fait du bien de se sentir enfin respectée, je sais que je peux lui faire confiance, je peux tout lui dire. Sa formation terminée, il retourne de temps en temps à l’autre bout de la France pour revoir sa famille. Et lorsque j’apprends par la gynéco que je suis porteuse du Papilloma virus, sous quatre de ses formes dont deux à haut risque, c’est ma confiance en lui, et en moi, qui s’effondre. Qu’il soit allé voir ailleurs m’importait peu, j’aurais vraiment pu l’entendre, c’était convenu entre nous qu’on pouvait se parler de tout. Mais comment le seul à qui j’avais eu le courage de confier mon passé avait-il pu prendre le risque de rendre mon corps malade, et me souiller de nouveau ? Il ne voulait pas me faire souffrir et pensait que me rapporter sa petite aventure sans avenir avec une ex mettrait en péril notre relation. Je ne lui en veux pas, je sais que l’erreur est humaine, je lui ai juste laissé le temps de regrouper ses affaires et de partir, besoin de me retrouver seule. Je les ai laissés lui et son gros sac sur un bord de route, sur un dernier « je t’aime ».

Me revoilà de nouveau seule et sale, mon Papilloma et moi. C’est le chaos dans ma tête, dans ma vie, dans mon corps et qui plus est, dans le monde…

Je suis effondrée, une semaine que je me réveille et me couche en larmes, je me sens complètement prise au piège. Et puis un matin, je me lève avec une énergie nouvelle, en me regardant dans la glace je me dis « C’est moi qui décide oui ou non ?! » Dans mon esprit tout devient plus clair, cette chose va disparaître j’en suis convaincue. Parallèlement ma vie salariale vit ses derniers instants de gloire, je ne veux plus me faire exploiter, ni d’une façon, ni de l’autre ! Dix ans que ça dure, c’en est trop ! Je sens depuis très longtemps que tout tourne à l’envers autour de moi, je ne comprends rien de la cage qui m’a vu naître. Je me laisse quelques mois pour me retaper, avant de tout quitter et partir sur la route en quête de sens et d’autonomie. Quelques mois plus tard je me sens prête à décoller, la gynéco me dit qu’il faudra quand même suivre ça de près et faire des tests tous les six mois, je lui dis que le prochain sera négatif, elle affiche un léger sourire de compassion.

Ah, la liberté. N’est-ce pas tout ce que l’on peut souhaiter à l’humanité ? Moi elle me fait vibrer cette liberté, je me sens aussi légère qu’un oiseau.

Plus rien ne m’attache nulle part, le désengagement total ! Fuite ou course ? Je n’en sais toujours rien, la seule chose que je peux affirmer, c’est que la route m’a envoyé les bonnes questions et les bonnes personnes pour m’aider à y répondre. Trois mois après mon départ, je reçois mes résultats d’analyses gynécologiques. Le Papilloma a disparu...

Partout en France et ailleurs, des fermes collectives, des squats, des centres sociaux… Une foule de gens qui déconstruisent un à un nos conditionnements pour tout rebâtir, se réapproprient leurs vies, leur liberté, leur corps.

C’est comme ça que j’ai rencontré G. Une toute nouvelle forme de relation s’installe dans ma vie, j’arpente de façon plus claire les sentiers de l’amour libre et ça me plaît ! Ça me plaît énormément parce que je sens que cet amour-là ne nous coupera jamais les ailes, ni n’éteindra ma flamme. Il est plus jeune que moi et a déjà fait beaucoup de chemin. Avec lui je discute des heures durant, fais l’amour avec toute mon âme et dans le plus grand des respects. Il est le premier à me questionner sur mon plaisir, le rapport à mon corps et sur ma place en tant que femme. Au départ, ses réflexions féministes me laissaient dans l’incompréhension. Je trouvais vraiment tiré par les cheveux d’aller jusqu’à transformer la langue française pour y refaire une place aux femmes. J’avais intégré depuis longtemps cette règle qui fait que si un homme se trouve dans une salle avec une centaine de femmes, on soit réunIS et non réunIES, je ne comprenais pas en quoi ça faisaient des femmes opprimées dans la vie de tous les jours, j’étais la preuve que non, moi qui ai cette force et cette détermination.

Il m’a fallu du temps pour entendre. Du temps pour accepter de déterrer ce passé chaotique et le décortiquer, comme une mine oubliée prête à exploser à la moindre vibration.

Grâce à lui, je me suis réconciliée avec la femme qui est en moi et avec les femmes en général. Il était temps pour moi d’arpenter mon propre chemin de réflexion sur la question du rapport homme-femme.

La femme que je suis et toutes les autres ne sont réellement entrées dans ma vie qu’il y a trois ans. Il m’aura fallu être apprivoisée par surprise pour que je m’autorise enfin à partager avec elles mes expériences sans peur du jugement ou de la critique. Une après midi plus calme que les autres, une nana (aujourd’hui une amie chère à mon cœur) propose un petit visionnage de film dans le dortoir de la ferme. Motivée, je me joins à la partie, nous sommes quatre à en être, quatre femmes. C’est « La vie d’Adèle » qui sera visionnée, très bien, je n’ai aucune idée de ce que c’est, je me laisse porter. Très vite ce film sur la sexualité de deux lesbiennes déclenche des conversations que j’aurais certainement fui si je les avais vues venir. Mais je me prends au jeu, je reste. Je sens une vraie complicité entre elles, une confiance, il règne comme un climat de sécurité, je me sens bien, entourée de douceur et de bienveillance. Pour la première fois j’ai l’impression de parler vrai, nous cassons cette croûte de surface qui nous terre dans le silence, les langues se dénouent. Je m’aperçois que chacune d’entre elles vit ou a vécu des choses très fortes, chacune son histoire de viol, d’attouchements, de peur de dire non… Chacune dans son coin. C’est la première fois que je me livre avec autant de sincérité dans un groupe de femmes. En les écoutant je me rends compte que je suis loin d’être seule à avoir traversé des épreuves, les leurs sont souvent bien pires que les miennes. Bien loin des potins et vernis à ongles, je découvre le bienfait d’un climat non mixte (entre femmes) sans lequel je n’aurais jamais pu entamer un réel travail de reconstruction. Je reste cependant convaincue que mes expériences n’avaient rien de traumatisant comparées aux leurs puisque partiellement consenties.

C’est en me voyant effondrée à un atelier d’autodéfense féministe (auquel j’assistais plus par curiosité que par réelle recherche) que je prends enfin conscience de l’impact qu’a eu mon passé sur moi et sur le respect de mon corps. Ce sont des femmes, mais aussi des hommes qui ont tenu à me reparler des anecdotes que je racontais à la légère, m’ouvrant les yeux sur la gravité des faits. Ça n’est pas parce que l’on vit avec son conjoint depuis plusieurs années qu’on se doit de lui offrir carte blanche sur notre vagin, ça n’est pas parce que l’on offre le gîte et le couvert à un homme qu’il faut aussi lui tendre la croupe. La chape de plomb n’aura pas soigné les blessures, tout est encore très à vif. Il me faut abattre les fondations construites dans l’urgence pour y réédifier quelque chose de plus stable et plus solide, où mon corps à aussi sa place, son mot à dire. Cette période est très rude parce qu’on se sent à poil, il s’agit de tomber la carapace, comme un vieux veston troué que l’on doit avoir le courage de jeter pour enfiler quelque chose de plus chaud.

J’ai eu envie de demander à des femmes si elles avaient déjà fait l’amour sans en avoir envie, la plupart me répondent oui, souvent cela dure depuis plus de dix ans avec leur conjoint. Et lorsque je pose cette même question à mes potes mecs, la plupart me répondent que ça a bien dû leur arriver une fois ou deux. J’ai réalisé à quel point l’écart était grand. Cela m’a donné envie de continuer à creuser le sujet et m’a ouvert les yeux sur les différences hommes-femmes et sur une réalité dont je n’avais pas conscience auparavant, ou que j’occultais par habitude.

Pourquoi les femmes se forcent-elles à donner leur corps (quand on ne leur prend pas de force…) ? C’est la question qui démarrera mon processus de réflexion.

Accompagnée par des femmes extraordinaires et par des hommes attentifs, respectueux et à l’écoute, avec qui j’ai eu la chance de partager des bouts de vie ces dernières années, j’observe avec un regard nouveau le chemin parcouru. Une sorte de balayage sur ma vie de femme, un dépoussiérage en profondeur.

Retour à la case départ :

En y repensant, je trouve très étrange d’avoir rejeté à ce point les femmes, et particulièrement celle que je suis. Pourquoi aurais-je eu intérêt à renier mon genre avec autant de virulence, ne lésinant pas sur les clichés tels que « femme au volant, mort au tournant ». Là dessus, l’un de ces compagnons m’a donné une clé lorsque, encore perplexe, je niais le caractère sexiste de certaines situations. Il m’a proposé, quand je doute, de remplacer le mot « femme » par « noir », et de voir ce que cela m’inspirait. Il est vrai que lorsque l’habituel et bienveillant « dis donc t’es bien courageuse pour une femme » se transforme en « dis-donc t’es bien courageux pour un noir », comment ne pas considérer ces propos comme racistes, et comment alors ne pas admettre le caractère sexiste de cette bienveillance ? À l’inverse, est-il envisageable de voir quelqu’un-e rentrer dans une pièce et demander l’aide de deux « blancs » forts ? Comment se sentiraient les noir-e-s qui se trouvent dans la salle ? Certes, quand on demande un homme fort, l’adjectif « fort » après « homme » conçoit l’idée qu’un homme puisse être moins fort qu’un autre, mais le mot « homme » avant « fort » implique qu’une femme ne l’est forcément pas puisque immédiatement mise sur la touche. Pourquoi huit mains d’humain-e-s ne généreraient-elles pas plus de force que quatre mains d’hommes ?

Grâce à cette clé j’ai enfin pu comprendre. A t’on déjà vu une personne noire cracher sur les noir-e-s ? Et si cette personne existe, pourquoi un tel comportement ? Une seule raison valable à mes yeux : la protection. Se positionner hors d’une classe inférieure et donc hors de portée des discriminations en adoptant le comportement des dominant-e-s. Dans mon cas, dénigrer les femmes et me comporter dans ma bande de mecs comme un mec me permettait à l’évidence d’être considérée et respectée comme tel. Ce que je rejetais en fait, c’était le cliché de la femme bonne et conne, l’alimentant pathétiquement…

J’étais donc devenue sexiste par féminisme ??

Je constate avec tristesse à quel point notre société a su diviser les femmes. On ne s’est jamais vraiment fait de cadeau, je me suis souvent heurtée à cette rivalité qui nous oppose, l’impression qu’elles étaient toujours prêtes à me remettre un coup si je tentais de me relever. Elles m’ont souvent rejetée, ne comprenant pas que le rapport que j’entretenais avec mes amis pouvait être basé sur un autre concept que la séduction, m’interdisant strictement d’approcher leur acquisition de près ou de loin. Pour moi, ça a toujours été plus simple, plus fluide avec les hommes. Tellement de gens pensent encore que l’amitié homme-femme ne peut exister sans d’un côté, l’intention de séduire, de l’autre, le besoin physiologique de copuler. Cette idée reçue est l’une des raisons d’être de la jalousie et de la rivalité entre femmes. Une autre de ces raisons selon moi est cet a priori qui enchaîne la gente masculine à ses soi-disant pulsions animales, et qui, si l’on s’en détachait enfin, permettrait peut-être à un homme de regarder une femme dans la rue (comme je me l’autorise moi-même lorsqu’une personne dégage une beauté et une énergie qui ne me laisse pas indifférente) sans passer pour un pervers en rut. À l’époque où, perdue, je laissais aux autres le droit d’infliger à mon corps leur propre volonté, je ne manquais pas de passer pour la salope de service aux yeux des femmes, et pour la fille facile à ceux des hommes. Ces jugements hâtifs renforçaient mes comportements auto-destructeurs et produisaient finalement l’inverse des effets recherchés dans cette quête de regain d’auto-estime.

Je suis maintenant atterrée lorsque j’entends des femmes en dénigrer d’autres ou justifier (voire reproduire) des comportements machistes, car l’oppression des femmes par les femmes est l’une des meilleures armes du patriarcat. Tendre le bâton pour que l’esclave se flagelle elle-même lui laisse le temps d’aller fouetter d’autres chattes. Les femmes s’occupent de renforcer ce cadre dans lequel on les enferme, frappant sur la première qui a le malheur de refléter l’inverse des tourments qui la traversent (pour mon cas, une femme enchaînée à son passé et qui tente de s’en sortir par la pire des façons).

J’ai depuis trois ans le plaisir de goûter à des relations d’amitié profonde avec des femmes qui se sont opposées à ces normes et à ces schémas de pensée, qui ont compris le bénéfice d’une réconciliation. C’est un bonheur de constater de quoi nous sommes capables en baissant les armes, et combien de belles choses peuvent naître de notre complicité. J’ai pu reprendre confiance, être moins sur mes gardes.

Depuis, je retourne dans ma tête des situations vécues, réunis ces faits du quotidien que l’on ne remarque plus. J’observe comment se sent diminué un homme seul dans une assemblée de femmes, qui entend « Bonjour à toutes ». Je réalise que notre histoire est peuplée d’hommes (Jésus et ses apôtres, nos rois, nos présidents, nos savants…) et que celle de l’humanité se résume (dans nos livres d’école) à l’histoire de l’Homme. J’imagine une femme raconter à ses amies comment elle s’est fait sucer par son mec qu’elle a ensuite « sauté » dans les chiottes. Je tente d’en visualiser trois autres, qui interpellent, sifflent et poursuivent un pauvre type dans la rue qui aurait eu l’audace de montrer ses jambes en plein été, pour le complimenter sur ses atouts physiques. J’essaye de concevoir l’idée qu’une femme puisse se masturber avec la main d’un inconnu pendant qu’il dort sans qu’elle ne finisse à l’asile ou brûlée. J’essaie de croire encore que tout ça n’est que du vent, mais cette boule dans mon ventre me dit le contraire.

La réalité, c’est que les femmes sont considérées comme une classe inférieure depuis très longtemps et conditionnées comme telle. Très tôt déjà, nous sommes poussé-e-s à suivre un panel de comportements genrés. Le petit garçon se doit d’être fort et courageux quand la petite fille que l’on éduque comme une petite chose fragile, douce et jolie devient plus tard une proie potentielle, qui sera incapable d’assurer sa défense sans la tutelle d’un homme fort et courageux. Objet de désir, elles alimentent ce cliché en prenant soin d’être toujours désirables et en libre service à tout moment. La vérité c’est qu’à force d’entendre qu’elles ne sont pas capables, elles le croient avant même d’avoir essayé, et qu’à force de ne pas essayer, elles le sont devenues. Quand une femme a pris l’habitude de demander de l’aide dès qu’il y a un effort physique à faire, il est évident que lorsqu’elle se retrouvera entre les mains d’un homme qui tente de l’agresser, son réflexe sera de crier « à l’aide ! ». Malheureusement lorsque l’on connaît le courage qui traverse les spectateur-ices d’une telle scène, on aurait plutôt envie de voir cette femme balancer une bonne mandale et faire voler quelques dents. 137 femmes se font encore violer chaque jour en France, dont plus de 80 % qui ne tentent même pas de se défendre. Le problème, c’est que tant qu’il sera évident qu’une femme n’a pas de force et ne se sait pas se défendre, dans la tête des hommes comme dans celles des femmes, elles continueront à se laisser violer, et des hommes continueront à y aller sans crainte des représailles. Cela explique peut-être pourquoi plus de 90 % des personnes violées en France sont des femmes.

Je n’ai jamais aimé qu’on me dise « attends tu vas te faire mal, laisse-moi porter ça », et parce que j’en ai toujours eu horreur, je suis aujourd’hui une femme forte qui a confiance en elle et en ses capacités. Il est cependant important de faire la part des choses entre domination et sympathie bienveillante, car pas question de rejeter l’entraide. Je suis d’ailleurs tout à fait le genre de personne à proposer de l’assistance à la moindre occasion.

Les hommes sont eux aussi prisonniers d’un conditionnement qui leur impose d’être toujours forts et de ne pas chialer. Il est d’ailleurs intéressant d’observer à quel point le sexisme et l’homophobie sont liés. Celui ou celle qui considère qu’une femme masculine est un garçon manqué sera certainement convaincu-e qu’un homme sensible et féminin est un « pédé ». Un pédé étant bien entendu un homme raté, une gonzesse, car impossible de nier l’aspect péjoratif de l’expression « c’est un truc de tapette ». Si quelqu’un-e se demande encore pourquoi les femmes ont parfois besoin de se retrouver entre elles pour pouvoir avancer (et les homosexuels aussi d’ailleurs), sachez que c’est précisément à cause du conditionnement des hommes.

Car j’ai en effet pu remarquer que si le masculin l’emporte sur le féminin grammaticalement, c’est aussi souvent le cas dans les conversations (il suffit de tendre une oreille de loin dans une soirée, dans une réunion ou autre pour s’en rendre compte), dans la vie (prises de décisions), dans les lits. Les hommes ayant souvent la voix qui porte plus que celles des femmes, une tendance à ne pas assumer, minimiser ou ridiculiser l’émotionnel, il devient dès lors moins évident de trouver l’espace pour se livrer sans avoir peur de se faire juger. Les « histoires de gonzesses » qui sont vite catégorisées comme superficielles et sans grand intérêt (je l’ai moi-même cru pendant longtemps) sont un exutoire pour des quotidiens vécus dans l’isolement.

Je voudrais qu’il soit clair que je ne tiens pas à faire de généralités stupides, car c’est aussi ce que je cherche à dénoncer. Gardons bien à l’esprit qu’il y a toujours des exceptions, et que des femmes (moi la première) ont tendance à prendre la parole facilement (peut-être un peu trop à mon goût, mon travail sur le sujet fera peut être l’objet d’une autre brochure…). Les idées pré-mâchées alimentent jour après jour ces problèmes auxquels je fais référence, justifiant des comportements pour le moins inacceptables. Il y a un tas d’hommes avec qui j’ai des discussions aussi profondes que dans des milieux non mixtes, ce sont souvent des hommes qui ont fait un chemin de déconstruction plus avancé que le mien et qui me permettent réellement de progresser. C’est tout un système d’éducation patriarcal que je critique. J’ai remarqué que pour la plupart des gens au premier abord, le féminisme évoque un rejet des hommes en général. Je parlerai plutôt d’anti-sexisme ou anti-patriarcat, si cela peut permettre de s’ouvrir à la question comme cela a été le cas pour moi. Être anti-raciste n’implique pas de se retourner contre les blancs ou autres, il en va de même pour l’anti-sexisme qui ne cherche pas à exclure les hommes. Il est également triste de penser que donner aux femmes un rôle similaire à celui des hommes est une victoire pour le féminisme. C’est un chemin nouveau qui doit se construire en duo.

Le féminisme est avant tout la remise en question d’un système (patriarcal) qui, nous sommes tou-te-s d’accord, ne tourne pas rond.

Une fois cela compris et intégré, j’ai trouvé intéressant de parcourir les insultes couramment utilisées. Il n’y a pas besoin de chercher bien loin pour se rendre compte que le célèbre « putain » fait référence à une femme, voire plus élaboré, le « putain de sa mère » qui double la mise, ou mot compte triple ; « putain de sa mère la pute ». Lorsqu’il s’agit d’insulter un homme, il sera plutôt question d’un « fils, de pute », ou d’un « bâtard » (qui, pour plus de précision, est le fils d’une femme qui aurait tendu son cul), voire d’un « enculé » (avec l’ajout possible : « de sa mère ») ou un pédé (ce qui en soit, fait référence au même personnage). J’ai cherché une insulte qui se réfère juste à un homme hétérosexuel blanc. Un connard ? Non, le « con » fait référence au vagin… raté. Le seul qui me vient à l’esprit est l’ « enfoiré », qui à priori serait juste un mec recouvert de merde. Cependant, la plupart du temps, quand c’est un homme qui est sujet d’insulte, on se réfère plutôt à un homosexuel, à « sa race », ou à une femme de son entourage, qui est forcément une salope de putain de sa mère la pute pour avoir enfanté ou épousé un homme pareil… (Pardon pour ce paragraphe, ça n’est pas très joli dans la bouche d’une fille).

C’est drôle parce que dans certains des milieux alterno-anarcho-punk à poules que je fréquente, beaucoup de ces expressions sont restées presque intactes. Il s’agit de lieux qui se veulent alternatifs, anti-racistes, anti-homophobes, anti-dominations en général quoi… Il y a pourtant souvent une forte réticence à requestionner nos jurons, je me demande encore pourquoi. Qui peut réellement croire que quelqu’un-e qui chante du Johnny Hallyday tous les jours n’en est pas fan ?

Très lié également à nos jurons, notre humour.
Ah, l’humour. J’adore rire, avec tout le monde et de tout ce qui est drôle…
J’ai néanmoins un problème avec l’humour « noir », j’ai toujours eu un problème avec. Peut être est-ce le fait que j’ai très tôt fais la différence entre un humour qui est censé faire rire simplement et un humour qui sert à redonner un peu de notoriété et d’estime à une personne pas très sûre d’elle, et qui cherche à faire sa place en société en oppressant l’autre. Cet humour-là on le connaît tout-e-s. Qui de sa vie n’a jamais vu, peut-être même été le ou la souffre douleur de l’école ? Vous savez cet-te enfant que l’on domine, écrase, ridiculise, toujours avec le sourire, sous les éclats de rires et encouragements des autres. Pour moi l’humour « noir » n’est que la continuité de cet humour de collégien dont personne ne peut nier ni la bassesse, ni le but. Il est la démonstration éclatante d’un manque de confiance en soi (ne trouvant rien de plus intéressant à dire pour combler les blancs), mais aussi d’un manque de finesse évident, l’humour étant un art qui n’est certes, pas donné à tout le monde.

Dans ce parcours de réflexions sur les relations hommes-femmes, il était évident que j’en viendrais un jour à requestionner les plus intimes de toutes, « la sexualité » et « qu’est-ce que l’amour ».

On se le demande souvent mais aujourd’hui encore, la réponse reste discrète, et pourtant pas si loin derrière nous : d’où vient-on ?

J’ai pu obtenir un petit bout de réponse à l’occasion d’un repas de famille chez les grands parents d’un compagnon. Je voyais les femmes s’affairer en cuisine, servant leurs hommes qui se remplissaient chichement la panse en se servant des coups à boire. Jusque là rien d’inhabituel puisque j’ai (malgré tout le respect que je dois à ma famille) grandi dans cette ambiance là. C’est en s’absentant quelques minutes avant le dessert que l’on tombe par inadvertance sur « Le guide de la bonne ménagère » (ou quelque chose dans le genre) dans la bibliothèque poussiéreuse. Ce livre nous l’ouvrons et restons bouches-bées. Bien sûr nous connaissions les tendances de cette époque, mais noir sur blanc devant nos yeux effarés, s’étalaient des lignes et des lignes, des pages et des pages de bonne conduite à tenir en tant qu’épouse et mère. La soumission des femmes n’était pas insinuée bien au contraire, elle était dictée dans les livres, dans les écoles et partout ailleurs. Je n’ai malheureusement pas eu le temps d’en relever les meilleurs passages mais ma mémoire se souviendra toujours de la stupéfaction qui nous traversa à la lecture de « le repas doit être près et chaud lorsque votre époux rentre à la maison, débarrassez-le de ses affaires et installez-le, servez lui le repas, nourrissez vos enfants. Une fois que tout le monde a mangé, vous pourrez manger à votre tour. N’oubliez pas, votre rôle est de veiller à la bonne santé de votre famille, la votre importe moins que la leur, le foyer doit rester propre et agréable à vivre pour ces derniers. Quand il rentre à la maison, n’ennuyez pas votre mari avec vos centres d’intérêt qui sont bien moins intéressants que les siens... ». Et je vous passe les détails sur la conduite à tenir lorsque l’époux désire avoir une relation sexuelle avec sa femme qui doit se contenter de sourire si elle n’en a pas envie… Il sera peut-être intéressant d’ajouter que ces écoles existent encore en Suisse, que l’article de loi autorisant un mari à battre son épouse n’a été aboli qu’en 1975 en France, et ce ne sont que deux aiguilles dans une botte de foin…

Tout cela est très important car il apporte une très grande partie des réponses à mes questions. Notamment à la première qui m’est venue à l’esprit. Pourquoi les femmes se forcent-elles à faire l’amour quand elles n’ont pas envie d’un rapport ? Et à l’inverse, pourquoi n’est-il pas toujours si simple pour elles d’assumer leur désir ?

Certaines seront ravies de m’affirmer qu’elles n’ont aucun problème à ce niveau, et de nombreux hommes resteront persuadés que cela concerne les autres. S’illes en sont convaincu-e-s, je les en félicite. Il n’en est pas moins vrai qu’une très grande majorité de couples manquent cruellement de communication. D’ailleurs, moi non plus je n’ai jamais eu de problèmes à ce niveau, c’est sûrement la raison pour laquelle j’écris ce texte aujourd’hui...

Ce que je constate, et les nombreuses discussions partagées me le confirment, c’est qu’il persiste bel et bien un fossé entre hommes et femmes, notamment sur le plan sexuel.

Les violences infligées par des inconnu-e-s dans des tunnels sombres sont beaucoup moins fréquentes que celles qui ont lieu au sein de nos cercles d’ami-e-s et même très souvent, de nos familles. Cette violence étant bien moins perceptible que le viol en bonne et due forme, plus difficile de la conscientiser et donc de poser des limites.

A t-on le droit de parler de viol si on n’en ressort pas avec un œil au beurre noir ? A t-on le droit de se sentir violée par un ami de longue date, ou par son conjoint ? J’ai vécu ces deux dernières formes de violences de façon fréquente sans jamais oser poser le mot dessus, sans jamais oser poser mes limites.

Ma grand-mère, qui devait bien baisser sa culotte de temps en temps (ce sont ses propres mots), a enfanté ma mère qui elle-même continue à se comporter de la sorte (malgré un mari aimant et ouvert), et moi qui arrive juste derrière, avec mon vécu… Le paquetage serait-il héréditaire ? Aucun manuel ne m’a expliqué comment me forcer si je n’ai pas envie de faire l’amour, néanmoins je me le suis souvent imposé, gardant bonne figure et simulant par peur de décevoir l’autre, et nous sommes très nombreuses à être passées par là. Il est dur de se l’avouer, quand une société qui impose aux femmes de donner leur corps et de simuler le plaisir partagé, stigmatise aussi ce comportement comme quelque chose de grotesque et honteux. À l’inverse, j’ai de très nombreuses fois freiné des désirs envers mon partenaire pensant que s’il ne venait pas vers moi, c’est qu’il n’en avait simplement pas envie. Dans mon for intérieur et sans jamais l’avoir réellement conscientisé, il était évident que si j’encourageais mon amant pour un rapport charnel, il devait se faire violence, car si l’homme voulait coucher avec moi, je pensais qu’il viendrait. Je n’avais en aucun cas envie de le forcer à faire l’amour, le tableau du viol me coupant toute libido, je laissais tomber. C’est en commençant à communiquer (réellement) avec eux que je me suis aperçue que ça n’était pas une science exacte, et de la même façon ils se sont aperçus que je n’avais pas systématiquement cette envie en même temps qu’eux ou qu’il m’arrivait de me retenir. J’avais peur de passer pour une nymphomane, étant généralement plus en demande que mes compagnons (car là où l’homme est un étalon, la femme est une chienne). Peut-être me sentais-je coupable de désirer provoquer un acte qui m’avait déjà tant souillée par le passé, incarnant alors à la perfection la salope qui s’était laissée pénétrer de nombreuses fois.

Les fameuses idées pré-mâchées dont je parlais sont selon moi l’une des causes à tout cela. Car s’il est acquis pour une femme qu’un homme a un instinct primaire à assouvir, il est clair qu’elle donnera son corps sans broncher pour satisfaire les pulsions de son cher et tendre. Irait-on jusqu’à justifier le fameux viol du tunnel avec cet argument ?

Ce même mécanisme impose aux hommes de se comporter comme des bêtes de sexe, s’imaginant que c’est ce qu’une femme attend d’eux. Le fameux « plus c’est long plus c’est bon » est à anéantir au plus vite, car non, un marteau piqueur avec une mèche de 30cm ayant une autonomie de 5h, bloqué sur la même position, n’est pas le coup du siècle… Surtout quand notre consentement n’est que le reflet d’une incapacité à poser des limites, et nous force à assumer les faits jusqu’au bout sans se mouvoir (pensant qu’ « après tout je n’ai rien dit je suis donc responsable de cette situation »). Les hommes se sont habitués à considérer ces silences ou ces sourires pincés comme des « oui » et restent malheureusement inconscients de nos réalités.

S’il est l’un des faits les plus évidents à mes yeux, c’est que malgré le mitraillage intempestif de clichés plus dégradants les uns que les autres et d‘une sexualité débridée dans nos médias, le sexe et ses problématiques n’en restent pas moins un sujet tabou dans nos vies. Il n’est jamais simple de partager ses expériences personnelles, ses questions et ses ressentis les plus intimes. Hommes et femmes se contentent de vivre leurs doutes dans la solitude, et ce, même entouré-e-s des personnes les plus bienveillantes. Il est temps de briser ces barrières, car je suis convaincue que c’est en partageant et en s’ouvrant que l’on disloquera peu à peu ces mécanismes qui nous empêchent d’être simplement nous, individu avant d’être homme ou femme, libre de penser et de vivre ce que bon lui semble.

Nous sommes tou-te-s différent-e-s et si l’on ne communique pas à l’autre nos vrais besoins, il lui sera difficile de les deviner. Arrêtons de croire que parce que l’on s’aime tout va de soi et tout est acquis, c’est au contraire là que tout commence.

C’est un principe que nous respectons avec S. avec qui je fais équipe sentimentale depuis quelque temps. Patient et attentif, un compagnon idéal pour « travailler » mes casseroles. Avec lui je continue d’arpenter les sentiers de l’amour libre. De longues conversations qui ne voient pas les heures passer, de celles qui agitent les neurones, touchent au plus profond, font tomber le masque et quitter le vieux veston troué pour enfiler quelque chose de plus chaud. Parce qu’amour libre, ça signifie aussi libre d’aimer profondément. Sans aucune attente ni projection, sans aucune idéalisation chimérique, sans aucune notion de possession ni domination, et avec énormément de respect.

Amour libre, kesako ?

Je souhaite partager quelques réflexions également concernant l’amour libre, parce que ce sujet est lui aussi très lié à ces problématiques et que l’idée de la relation ouverte à tous les abus et à tout type de fornication de passage reste figée dans la tête des gens. Je voudrais y apporter quelques rectifications.

Il est incontestable que le modèle du couple traditionnel occidental (hétérosexuel, cela va de soi) est considéré comme le mode d’emploi universel de la vie conjugale. Ce patron de la relation type pose chaque nouvelle rencontre amoureuse sur des rails qui sont de plus en plus difficiles à franchir, il ne s’agit d’ailleurs pas de les franchir puisque si peu le remettent en question. Une fois encore, pas besoin de réfléchir car on le fait pour moi.

Lorsque je rencontre un homme qui me dit d’emblée « je te préviens, je préfère l’amour libre », c’est un soulagement et une sensation de légèreté qui m’envahissent. Cette phrase pourrait en faire fuir grand nombre, car illes entendent « j’te préviens j’me fais le ou la première qui passe ». Pour moi, elle résonne juste comme « laissons-nous libres d’inventer notre propre histoire, laissons-nous le temps de construire une relation qui ne soit pas calquée sur un modèle universel et dictatorial, qui oublie de considérer nos personnalités, nos passés, nos envies, nos libertés. Laissons-nous libres de tout repenser, d’innover, de se respecter en tant qu’individus.

Et ironie du sort, c’est avec eux que je reste des années, vivant des relations d’échange sincèrement respectueuses qui me font faire des pas de géante.

C’est dans les relations sans avenir prévisible et sans attentes que les pépites apparaissent par surprise.

Les personnes qui emploient ce terme sont avant tout des gens qui requestionnent les rapports entre humain-e-s et les systèmes de domination. Beaucoup aiment parler de leur course aux trophées comme étant de l’amour libre, ce sont elleux qui brouillent les pistes, une grande différence selon moi et non la moindre, est qu’il ne s’agit pas là d’amour. On parle pourtant bien d’amour libre.

Pour moi, ce terme permet avant tout de poser deux mots simples sur un concept. Il ne s’agit pas de réunir toutes les autres formes de relation sous la bannière « amour castrateur, possessif et destructeur » mais de pouvoir évoquer des bases de réflexions en deux mots. Certains couples traditionnels vivent leur histoire de façon libre, dans la bienveillance et la communication sans ressentir le besoin d’en parler et je trouve ça très bien. L’un n’empêche pas l’autre. Si l’idée d’amour libre fait encore sourciller beaucoup de monde, elle m’a en tout cas permis de sortir du cadre duquel je m’échappais il y a dix ans pour m’y replonger sans cesse, et m’y casser les dents. Elle m’a offert une réelle opportunité de me reconstruire en profondeur.

Tout cela est arrivé naturellement dans ma vie, comme réponse à une question à laquelle je n’avais jamais vraiment su répondre ; qu’est-ce que l’amour au fond, pourquoi on aime, et comment ?

Lorsque passionnée, je travaillais encore dans le milieu animalier, je pouvais déjà observer deux formes de passion bien distinctes. J’ai souri lorsqu’une dame est venue des étoiles plein les yeux me dire qu’elle aussi les aimait beaucoup, possédant déjà quatre oiseaux et deux lapins… en cage. Je n’ai jamais pu m’identifier à ces gens-là, parce que mon amour pour les animaux est sensiblement le même que pour les êtres humains. J’aime les voir vivre, évoluer, sans toucher à leur essence, parce que selon moi la liberté préserve toute la splendeur d’un être. N’est-il pas préférable de s’asseoir à côté d’une jolie fleur pour la regarder pousser plutôt que de la cueillir au risque de la voir faner ? Ce que cette soi-disant passionnée aime chez les animaux (et je ne serais pas étonnée de constater qu’il en va de même dans ses relations conjugales), c’est elle-même. Le reflet de sa propre personne dans les yeux de l’autre. La question qu’elle oublie de se poser est la suivante : « est-ce que j’aime l’autre pour ce qu’il EST ou pour ce qu’il FAIT pour moi ? ». Parce qu’en l’occurrence dans son cas, ses animaux ne répondent qu’à une seule chose, un manque d’affection, ils viennent combler un vide en elle, probablement une incapacité à être seule, à être « entière » seule. Dans une vie de couple, le processus est le même. Il est courant d’entendre « ma moitié » pour parler de son ou sa compagne, « sans lui, sans elle, je suis perdu-e, je me sens vide ». Cela signifie clairement qu’en perdant l’autre (qui me complète) je perds une partie de moi, je ME perds. En fait, ce que j’aime chez l’autre, c’est MOI, tout simplement. Ces relations sont souvent très possessives (et accompagnées de jalousies) puisque qu’on ne voudrait pas que quelqu’un-e emporte une partie de nous, nous ampute. C’est la raison pour laquelle les « séparations » sont si mal vécues, comme un deuil. Mais la personne en question est toujours là, bien vivante ! Si je suis entière à tes côtés, le déplacement du curseur de notre relation vers le côté amitié n’implique en rien que je te perde (que je me perde). Parce que l’autre est libre de me donner ce qu’ille se sent capable de me donner, je sais que ce que nous partageons est sincère. Ille ne m’appelle pas au téléphone dans le seul but d’éviter les foudres et reproches d’une absence de preuves d’amour, provoqué-e-s par ce manque de confiance en soi et cette peur de la solitude, pour moi « tromper » ça ressemble plus à ça. Enchaîner quelqu’un-e à sa vie et lui hurler « aime-moi ! » n’a jamais renforcé quelque amour que ce soit.

Bien triste est l’humain-e qui s’enferme dans une dualité obstinée, celle du tout ou rien...

Si demain, la vie, le vent emporte la magie de cette histoire-là, je célèbre le temps passé ensemble, à se construire, à avancer. Cela ne change en rien ce que l’on s’est apporté, et ce que l’on peut s’apporter encore. Que l’on soit frère, amant ou ami, lorsque j’aime c’est irréversible. En considérant ce principe, je ne perds pas le fond de la relation, je transforme juste sa forme.

Les conflits aussi sont généralement très mal vécus, car impossible d’accepter l’idée que ma moitié ne soit pas d’accord avec ma vision des choses, moi, son autre moitié, cela me couperait en deux. Pourtant ils représentent selon moi d’incroyables opportunités de faire un pas vers l’autre, pour découvrir un peu plus encore son intégralité, et me permettre d’apprendre sur moi et mes mécanismes de défense. Lorsqu’un conflit surgit, avant de sauter à la gorge de l’autre, je me pose d’abord la question « qu’est-ce que cette situation remue chez moi ? Et chez l’autre ? Pourquoi suis-je à fleur de peau sur ce sujet ? » et à chaque fois, cela se conclut par de longues conversations d’échanges constructifs, et un amour renforcé. Si j’aime l’autre (prenons le cas d’un compagnon), c’est aussi parce qu’il m’agace, m’interroge, me remue, m’apprend à me connaître davantage. C’est la totalité de son « être » qui m’intéresse, l’entièreté de ce qu’il EST, je ne désire pas occulter les maillons de sa personnalité qui m’irritent plus que les autres au risque de me voir créer l’illusion idéaliste d’un être qui en soit, n’existera jamais…

Dans cette dualité toujours, celle qui fait que « ou je te possède par amour, ou tu disparais définitivement de ma vie » (sous entendu je t’aime beaucoup trop pour te garder dans ma vie… ???), reconnectons-nous désormais avec le principe du consentement que nous avons abordé plus tôt. Nous retrouvons ici de tristes mécanismes qui nous poussent à penser que « ou l’on fait l’amour comme des bêtes sauvages, ou l’on dort ». Quel dommage alors de se priver d’un simple désir de baisers, de tendresse, de caresses, sous prétexte que l’autre espérera forcément la totale (préliminaires, coït et bonne nuit !). Et qu’il est triste de se forcer à aller jusqu’au bout lorsque l’on ne le désire pas, de ne pas pouvoir exprimer simplement son désir, comme on l’exprime facilement à une personne qui nous tend un biscuit. Si je n’en ai pas envie, cela ne signifie pas que je rejette ces biscuits à tout jamais, parce qu’ils m’ont déçue ou dégoûtée. Non. Simplement, là, tout de suite, je n’en ai pas envie. Mais la réalité est la suivante, il y a beaucoup, beaucoup d’amant-e-s qui vivent encore ces mécanismes, malgré un amour et un respect certains, passant alors à côté d’une connexion sexuelle débordante d’imagination, de liberté et de créativité.

Lorsque j’ai fait part à S. de mon passé et de toutes mes réflexions quant à la question, il m’a serrée dans ses bras et s’est excusé (au nom des hommes) pour moi et pour toutes les femmes.

Il ne réalisait pas encore ce que vivent beaucoup d’entre elles, car aucune ne lui en avait parlé. Ce jour-là nous permit encore de faire un pas l’un-e et l’autre, et l’un-e vers l’autre. Nous avons décidé de trouver quelque chose, une sorte d’outil qui nous permette de communiquer plus facilement sur le moment, parce que même en se promettant de tout se dire, le naturel revient vite au galop dans le feu de l’action. En quelques minutes, nous trouvions l’idée. Une couleur par désir, un seul mot pour décrire toute une pensée. Pour nous, quatre grandes lignes ; « aucune envie, non négociable » : blanc, « des câlins, de la tendresse, rien de plus » : vert, « pas super chaud-e mais y’a moyen de me motiver » : jaune, et « chaud bouillant ! Vas-y !!!!! » : rouge. En un mot il devenait simple de communiquer ses envies à l’autre, même dans le feu de l’action. Il va de soit qu’une couleur est flexible, j’ai très bien pu commencer avec juste une envie de câlins qui a fini par m’échauffer et à l’inverse, un très fort désir à l’origine peut tout à fait retomber à « rien, non négociable », et c’est souvent dans cette dernière situation que la culpabilité nous pousse à aller jusqu’au bout…

Bien sûr il ne s’agit pas de s’enfermer de nouveau dans un cadre, nous ne l’utilisons que lorsque le besoin s’en fait ressentir. Cela permet simplement de faire part de l’évolution de ses envies à l’autre, de connaître les siennes, de s’affranchir des peurs de lui imposer quelque chose qu’ille ne désire pas réellement, et de s’accompagner pour ne pas le/la laisser seul-e avec sa frustration.

Conclusion :

J’aurais aimé en trouver une qui ait de la gueule, qui pourrait faire croire que pour moi tout est maintenant clair et résolu, mais cela n’étant malheureusement (ou heureusement) pas le cas, je laisse cette porte ouverte à qui voudra bien la franchir, pour continuer ma petite bonne femme de chemin.

Cette brochure je souhaiterais que la lisent les personnes qui, comme je l’ai longtemps fait, closent le sujet suffisamment rapidement pour ne pas avoir à se sentir concernées...

Pourquoi ce titre ?

Parce que j’étais de ces gens qui le pensent. Je me sentais agressée dès que le sujet était abordé, et pour les plus affirmées, j’aurais juré qu’elles se faisaient griller des verges au barbecue l’été venu. Moi qui ai toujours été entourée d’hommes et me sens si proche d’eux, j’avais l’impression de devoir mettre tout mon passé, mon entourage et mes références au placard, l’impression qu’on balançait une bombe dans ma meute. Et puis j’ai fini par comprendre de quoi il était question, grâce à l’un de mes compagnons (féministe convaincu et surtout, patient) j’ai fini par m’ouvrir… Les choses me sont apparues les unes après les autres, comme un petit bout de ficelle tiré par inadvertance. Aujourd’hui ce bout de ficelle est devenu une pelote, que je continue de démêler jour après jour. Impossible désormais de faire marche arrière, car la qualité de vie et de relations que m’a apporté cette ouverture d’esprit dépasse de loin tout ce que j’ai pu connaître jusqu’ici. Nos façons de se relationner (dans l’intimité et en dehors) constituent selon moi l’un des piliers fondamentaux de notre construction sociale. Je souhaiterais, à travers ce texte, briser le silence et tendre ce petit bout de ficelle à celles et ceux qui nient encore la réalité des faits, ralentissant les améliorations possibles dans nos sociétés et dans nos vies, en tant que femme et en tant qu’homme, se privant ainsi d’une qualité de vie et de liberté qui n’a pas son égal.

Anonyme

P.S.

Édition : Mai 2017