BROCHURES

La Marotte

La Marotte

Max Stirner (première parution : octobre 1844)

Mis en ligne le 5 juillet 2017

Thèmes : Anarchismes, anarchie (101 brochures)
Religions et croyances (20 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,1.2 Mo) (web)

Version papier disponible chez : Apache éditions (Paris)

Homme, ta cervelle est hantée, tu bats la campagne ! Dans tes rêves démesurés, tu te forges tout un monde divin, un royaume des Esprits qui t’attend, un Idéal qui t’invite. Tu as une idée fixe !

Ne crois pas que je plaisante ou que je parle par métaphore, quand je déclare radicalement fous, fous à lier, tous ceux que l’infini, le surhumain tourmente, c’est-à-dire, à en juger par l’unanimité de ses vœux, à peu près toute la race humaine. Qu’appelle-t-on en effet une « idée fixe » ? Une idée à laquelle l’homme est asservi. Lorsque vous reconnaissez l’insanité d’une telle idée, vous enfermez son esclave dans une maison de santé. Mais que sont donc la Vérité religieuse dont il n’est pas permis de douter, la Majesté (celle du Peuple, par exemple) que l’on ne peut secouer sans lèse-majesté, la Vertu, à laquelle le censeur, gardien de la moralité, ne tolère pas la moindre atteinte ? Ne sont-ce point autant d’ « idées fixes » ? Et qu’est-ce, par exemple, que ce radotage qui remplit la plupart de nos journaux, sinon le langage de fous que hante une idée fixe de légalité, de moralité, de christianisme, fous qui n’ont l’air d’être en liberté que grâce à la grandeur du préau où ils prennent leurs ébats ? Essayez donc d’entreprendre un tel fou au sujet de sa manie, immédiatement vous aurez à protéger votre échine contre sa méchanceté ; car ces fous de grande envergure ont encore cette ressemblance avec les pauvres gens dûment déclarés fous qu’ils se ruent haineusement sur quiconque touche à leur marotte. Ils vous volent d’abord votre arme, ils vous volent la liberté de la parole, puis ils se jettent sur vous les griffes en avant. Chaque jour montre mieux la lâcheté et la rage de ces maniaques, et le peuple, comme un imbécile, leur prodigue ses applaudissements. Il suffit de lire les gazettes d’aujourd’hui et d’écouter parler les Philistins [1] pour acquérir bien vite la désolante conviction qu’on est enfermé avec des fous dans une maison de santé. « Tu ne traiteras pas ton frère de fou, sinon…, etc. ! Mais la menace me laisse froid, et je répète : mes frères sont des fous fieffés.

Qu’un pauvre fou dans son cabanon se nourrisse de l’illusion qu’il est Dieu le Père, l’empereur du Japon, le Saint-Esprit, ou qu’un brave bourgeois s’imagine qu’il est appelé par sa destinée à être bon chrétien, fidèle protestant, citoyen loyal, homme vertueux — c’est identiquement la même « idée fixe ». Celui qui ne s’est jamais risqué à n’être ni bon chrétien, ni fidèle protestant, ni homme vertueux, est enfermé et enchaîné dans la foi, la vertu, etc. C’est ainsi que les scolastiques ne philosophaient que dans les limites de la foi de l’Église, et que le pape Benoît XIV écrivit de volumineux bouquins dans les limites de la superstition papiste, sans que le moindre doute effleurât leur croyance ; c’est ainsi que les écrivains entassent in-folio sur in-folio traitant de l’État, sans jamais mettre en question l’idée fixe d’État elle-même ; c’est ainsi que nos gazettes regorgent de politique parce qu’elles sont infectées de cette illusion que l’homme est fait pour être un zoon politicon [2]. Et les sujets végètent dans leur servitude, les gens vertueux dans la vertu, les Libéraux dans les éternels principes de 89, sans jamais porter dans leur idée fixe le scalpel de la critique. Ces idoles restent inébranlables sur leurs larges pieds comme les manies d’un fou, et celui qui les met en doute joue avec les vases de l’autel ! Redisons-le encore : une idée fixe, voilà ce qu’est le vrai sacro-saint !

Ne nous heurtons-nous qu’à des possédés du Diable, ou rencontrons-nous aussi souvent des possédés d’espèce contraire, possédés par le Bien, la Vertu, la Morale, la Loi ou n’importe quel autre « principe » ? Les possessions diaboliques ne sont point les seules : si le Diable nous tire par une manche, Dieu nous tire par l’autre ; d’un côté la « tentation », de l’autre la « grâce » ; mais quelle que soit celle qui opère, les possédés n’en sont pas moins acharnés dans leur opinion.

« Possession » vous déplaît ? Dites obsession, ou, puisque c’est l’Esprit qui vous possède et qui vous suggère tout, dites inspiration, enthousiasme. J’ajoute que l’enthousiasme, dans sa plénitude, car il ne peut être question de faux, de demi-enthousiasme, s’appelle — fanatisme.

Le fanatisme est spécialement propre aux gens cultivés, car la culture d’un homme est en raison de l’intérêt qu’il attache aux choses de l’esprit, et cet intérêt spirituel s’il est fort et vivace, n’est et ne peut être que fanatisme ; c’est un intérêt fanatique pour ce qui est sacré (fanum).

Observez nos libéraux, lisez certains de nos journaux saxons, et écoutez ce que dit Schlosser [3] : « La société d’Holbach ourdit un complot formel contre la doctrine traditionnelle et l’ordre établi, et ses membres mettaient dans leur incrédulité autant de fanatisme que moines et curés, jésuites, piétistes et méthodistes ont coutume d’en mettre au service de leur piété machinale et de leur foi littérale. »

Examinez la façon dont se comporte aujourd’hui un homme « moral », qui pense en avoir bien fini avec Dieu, et qui rejette le Christianisme comme une guenille usée. Demandez-lui s’il lui est déjà arrivé de mettre en doute que les rapports charnels entre frère et sœur soient un inceste, que la monogamie soit la vraie loi du mariage, que la piété soit un devoir sacré, etc. Vous le verrez saisi d’une vertueuse horreur à cette idée qu’on pourrait traiter sa sœur en femme, etc. Et d’où lui vient cette horreur ? De ce qu’il croit à une loi morale. Cette foi morale est solidement ancrée en lui. Avec quelque vivacité qu’il s’insurge contre la piété des Chrétiens, il n’en est pas moins resté également chrétien par la moralité. Par son côté moral, le Christianisme le tient enchaîné, et enchaîné dans la foi. La monogamie doit être quelque chose de sacré, et le bigame sera châtié comme un criminel ; celui qui se livre à l’inceste portera le poids de son crime. Et ceci s’applique aussi à ceux qui ne cessent de crier que la Religion n’a rien à voir avec l’État, que Juif et Chrétien sont également citoyens. Inceste, monogamie, ne sont-ce point autant de dogmes ? Qu’on s’avise d’y toucher, et l’on éprouvera qu’il y a dans cet homme moral l’étoffe d’un inquisiteur à faire envie à un Krummacher ou à un Philippe II. Ceux-ci défendaient l’autorité religieuse de l’Église, lui défend l’autorité morale de l’État, les lois morales sur lesquelles l’État : repose ; l’un comme l’autre condamnent au nom d’articles de foi : quiconque agit autrement que ne le permet leur foi à eux, on lui infligera la flétrissure due à son « crime », et on l’enverra pourrir dans une maison de correction, au fond d’un cachot. La croyance morale n’est pas moins fanatique que la religieuse. Et cela s’appelle « liberté de conscience », quand un frère et une sœur sont jetés en prison au nom d’un principe que leur « conscience » avait rejeté ? — Mais ils donnaient un exemple détestable ! — Certes oui, car il se pourrait que d’autres s’avisassent grâce à eux que l’État n’a point à se mêler de leurs relations, et que deviendrait la « pureté des mœurs » ? D’où, tollé général : « Sainteté divine ! » crient les zélateurs de la Foi, « Vertu sacrée ! » crient les apôtres de la Morale.

Ceux qui s’agitent pour les intérêts sacrés se ressemblent. souvent fort peu. Combien les orthodoxes stricts ou vieux croyants diffèrent des combattants pour « la Vérité, la Lumière et le Droit », des Philalèthes, des amis de la lumière, etc. ! Et cependant rien d’essentiel, de fondamental ne les sépare. Si l’on attaque telle ou telle des vieilles vérités traditionnelles (le miracle, le droit divin), les plus éclairés applaudissent, les vieux croyants sont seuls à gémir. Mais si l’on s’attaque à la vérité elle-même, aussitôt tous se retrouvent croyants, et on les a tous à dos. De même pour les choses de la morale : les bigots sont intolérants, les cerveaux éclairés se piquent d’être plus larges ; mais si quelqu’un s’avise de toucher à la Morale elle-même, tous font aussitôt cause commune contre lui. « Vérité, Morale, Droit » sont et doivent rester « sacrés ». Ce qu’on trouve à blâmer dans le Christianisme ne peut, disent les plus libéraux, qu’y avoir été introduit à tort et n’est point vraiment chrétien ; mais le Christianisme doit rester au-dessus de toute discussion, c’est la « base » immuable qu’il est « criminel » d’ébranler. L’hérétique contre la croyance pure n’est plus exposé, il est vrai, à la rage de persécution de jadis, mais celle-ci s’est tournée tout entière contre l’hérétique qui touche à la morale pure.

 

La Piété a eu depuis un siècle tant d’assauts à subir, elle a si souvent entendu reprocher à son essence surhumaine d’être tout bonnement « inhumaine », qu’on ne peut plus guère être tenté de s’attaquer à elle. Et cependant, si des adversaires se sont présentés pour la combattre, ce fut presque toujours au nom de la Morale elle-même, pour détrôner l’Être suprême au profit d’un — autre être suprême. Ainsi Proudhon [4] n’hésite pas à dire : « Les hommes sont destinés à vivre sans religion, mais la morale est éternelle et absolue ; qui oserait aujourd’hui attaquer la morale ? » Les moralistes ont tous passé dans le lit de la Religion, et après qu’ils se sont plongés jusqu’au cou dans l’adultère, c’est à qui dira aujourd’hui en s’essuyant la bouche : « La Religion ? Je ne connais pas cette femme-là ! »

Si nous montrons que la Religion est loin d’être mortellement atteinte tant qu’on se borne à incriminer son essence surnaturelle, et qu’elle en appelle en dernière instance à l’ « Esprit » (car Dieu est l’Esprit), nous aurons suffisamment fait voir son accord final avec la moralité pour qu’il nous soit permis de les laisser à leur interminable querelle.

Que vous parliez de la Religion ou de la Morale, il s’agit toujours d’un être suprême ; que cet être suprême soit surhumain ou humain, peu m’importe, il en est en tout cas un être au-dessus de moi. Qu’il devienne en dernière analyse l’essence humaine ou l’ « Homme », il n’aura fait que quitter la peau de la vieille religion pour revêtir une nouvelle peau religieuse.

Voyez Feuerbach : il nous enseigne que « du moment qu’on s’en tient à la philosophie spéculative, c’est-à-dire qu’on fait systématiquement du prédicat le sujet, et, réciproquement, du sujet l’objet et le principe, on possède la vérité nue et sans voiles [5] ». Sans doute, nous abandonnons ainsi le point de vue étroit de la Religion, nous abandonnons le Dieu qui à ce point de vue est sujet ; mais nous ne faisons que le troquer pour l’autre face du point de vue religieux, le Moral. Nous ne disons plus, par exemple, « Dieu est l’amour », mais bien « l’amour est divin » ; remplaçons même le prédicat divin par son équivalent « sacré », et nous en sommes toujours à notre point de départ, nous n’avons pas fait un pas. L’amour n’en reste pas moins pour l’homme le Bien, ce qui le divinise, ce qui le rend respectable, sa véritable « humanité », ou, pour nous exprimer plus exactement, l’amour est ce qu’il y a dans l’homme de véritablement humain, et ce qu’il y a en lui d’inhumain, c’est l’égoïsme sans amour.

Mais, précisément, tout ce que le Christianisme, et avec lui la philosophie spéculative, c’est-à-dire la théologie, nous présente comme le bien, l’absolu, n’est proprement pas le bien (ou, ce qui revient au même, n’est que le bien) ; de sorte que cette transmutation du prédicat en sujet ne fait qu’affirmer plus solidement encore l’être chrétien (le prédicat lui-même postule déjà l’être). Le dieu et le divin m’enlacent plus indissolublement encore. Avoir délogé le dieu de son ciel, et l’avoir ravi à la « transcendance », cela ne justifie nullement vos prétentions à une victoire définitive, tant que vous ne faites que le refouler dans le cœur humain et le doter d’une indéracinable « immanence ». Il faudra dire désormais : le divin est le véritablement humain.

Ceux-là mêmes qui se refusent à voir dans le Christianisme le fondement de l’État, et qui s’insurgent contre toute formule telle que État chrétien, Christianisme d’État, etc., ne se lassent pas de répéter que la Moralité est « la base de la vie sociale et de l’État ». Comme si le règne de la Moralité n’était pas la domination absolue du sacré, une « Hiérarchie » !

À ce propos, on peut se rappeler la tentative d’explication qu’on a voulu opposer à l’ancienne doctrine des théologiens. À les en croire, la foi seule serait capable de saisir les vérités religieuses, Dieu ne se révélerait qu’aux seuls croyant, ce qui revient à dire que seuls le cœur, le sentiment, la fantaisie dévote sont religieux. À cette affirmation on répondit que l’ « intelligence naturelle », la raison humaine sont également aptes à connaître Dieu (singulière prétention de la raison, pour le dire en passant, que de vouloir rivaliser de fantaisie avec la fantaisie elle-même).

C’est dans ce sens que Reimarus écrivit ses Vornehmsten Wahrheiten der natülichen Religion (principales vérités de la Religion naturelle). Il en vint à considérer l’homme entier comme tendant à la religion par toutes ses facultés ; cœur, sentiment, intelligence, raison, sentir, savoir, vouloir, tout chez l’homme lui parut religieux. Hegel a bien montré que la philosophie elle-même est religieuse ! Et que ne décore-t-on point de nos jours du nom de Religion ? La « Religion de l’Amour », la « Religion de la Liberté », la « Religion politique », bref, tout enthousiasme. Et, au fond, on n’a pas tort !

Aujourd’hui encore nous employons ce mot d’origine latine « Religion », qui, par son étymologie, exprime l’idée de lien. Et liés nous sommes en effet, et liés nous resterons tant que nous serons imprégnés de religion. Mais l’Esprit aussi est-il lié ? Au contraire, l’Esprit est libre ; il est l’unique maître, il n’est pas notre Esprit, mais il est absolu. Aussi, la vraie traduction affirmative du mot Religion serait — « Liberté spirituelle ». Celui dont l’Esprit est libre est par là même religieux, comme celui qui donne libre cours à ses appétits est sensuel ; l’Esprit lie l’un, la Chair lie l’autre.

Liaison, dépendance, — Religio, telle est la Religion par rapport à moi : je suis lié ; Liberté, voilà la Religion par rapport à l’Esprit : il est libre, il jouit de la liberté spirituelle.

Le mal que peut nous faire le déchaînement de nos passions, combien le connaissent pour en avoir souffert ! Mais que le libre Esprit, la radieuse spiritualité, l’enthousiasme pour des intérêts idéaux puissent nous plonger dans une détresse pire que ne le ferait la plus noire méchanceté, c’est ce que l’on ne veut pas voir ; et l’on ne peut d’ailleurs s’en aviser, si l’on n’est et ne fait profession d’être un égoïste.

Reimarus, et avec lui tous ceux qui ont montré que notre raison aussi bien que notre cœur, etc., conduisent à Dieu, ont montré du même coup que nous sommes complètement et totalement possédés. Assurément, ils faisaient tort aux théologiens, auxquels ils enlevaient le monopole de l’illumination religieuse ; mais ils n’en élargissaient pas moins d’autant le domaine de la Religion et de la liberté spirituelle. En effet, si par Esprit vous n’entendez plus seulement le sentiment ou la foi, mais l’Esprit dans toutes ses manifestations, intelligence, raison et pensée en général, et si vous lui permettez en tant qu’intelligence, etc., de participer aux vérités spirituelles et célestes, en ce cas c’est l’Esprit tout entier qui s’élève à la pure spiritualité et qui est libre.

Partant de ces prémisses, la Moralité était autorisée à se mettre en opposition absolue avec la Piété. C’est cette opposition qui se fit jour révolutionnairement sous forme d’une haine brûlante contre tout ce qui ressemblait à un « commandement » (ordonnance, décret, etc.), et contre la personne honnie et persécutée du « maître absolu ». Elle s’affirma dans la suite comme doctrine et trouva d’abord sa formule dans le Libéralisme, dont la « bourgeoisie constitutionnelle » est la première expression historique, et qui éclipsa les puissances religieuses proprement dites (voir plus loin le « Libéralisme »).

La moralité ne dérivant plus simplement de la piété, mais ayant ses racines propres, le principe de la morale ne découle plus des commandements divins, mais des lois de la raison ; pour que ces commandements restent valables, il faut d’abord que leur valeur ait été contrôlée par la raison et qu’ils soient contresignés par elle. Les lois de la raison sont l’expression de l’homme lui-même, car l’ « Homme » est raisonnable, et l’ « essence de l’homme » implique ces lois de toute nécessité. Piété et moralité diffèrent en ce que la première reconnaît Dieu et la seconde l’Homme pour législateurs. En se mettant à un certain point de vue de la moralité, on raisonne à peu près comme suit : Ou bien l’homme obéit à sa sensualité et par là il est immoral, ou bien il obéit au Bien, lequel, en tant que facteur agissant sur la volonté, s’appelle sens moral (sentiment, préoccupation du Bien), et dans ce cas il est moral. Comment, à ce point de vue, peut-on appeler immoral l’acte de Sand tuant Kotzebue ? Ce qu’on appelle désintéressé, cet acte l’était sûrement autant que, par exemple, les larcins de saint Crispin au profit des pauvres. « Il ne devait pas assassiner, car il est écrit : »tu ne tueras pas ! » — Poursuivre le bien, le bien public (comme Sand croyait le faire) ou le bien des pauvres (comme Crispin), est donc moral, mais le meurtre et le vol sont immoraux : but moral, moyen immoral. Pourquoi ? — « Parce que le meurtre, l’assassinat, est mal en soi, d’une manière absolue. » — Lorsque les Guérillas entraînaient les ennemis de leur pays dans les ravins et les canardaient à loisir, embusqués derrière les buissons, n’était-ce pas un assassinat ?

Si vous vous en tenez au principe de la morale qui prescrit de poursuivre partout et toujours le Bien, vous en êtes réduits à vous demander si, en aucun cas, le meurtre ne peut arriver à réaliser ce Bien ; dans l’affirmative, vous devez liciter ce meurtre dont le Bien est sorti. Vous ne pouvez condamner l’action de Sand : elle fut morale, parce que désintéressée et sans autre objectif que le Bien ; ce fut un châtiment infligé par un individu, une exécution, pour laquelle il risquait sa vie.

Que voir dans l’entreprise de Sand, sinon sa volonté de supprimer de vive force certains écrits ? N’avez-vous jamais vu appliquer ce même procédé comme très « légal » et très sanctionné ? Et que répondre à cela au nom de votre principe de la Moralité ? — « C’était une exécution illégale ! » L’immoralité du fait était-elle donc dans son illégalité, dans la désobéissance à la loi ? Accordez-moi tout d’un coup que le Bien n’est autre chose que — la Loi, et que Moralité égale Légalité ! Votre moralité doit se résigner à n’être plus qu’une vaine façade de « légalité », une fausse dévotion à l’accomplissement de la loi, bien plus tyrannique et plus révoltante que l’ancienne ; celle-ci n’exigeait que la pratique extérieure, tandis que vous exigez en plus l’intention : on doit porter en soi la règle et le dogme, et le plus légalement intentionné est le plus moral. La dernière clarté de la vie catholique s’éteint dans cette légalité protestante. Ainsi finalement se complète et s’absolutise la domination de la Loi. « Ce n’est pas moi qui vis, c’est la Loi qui vit en moi. » J’en arrive à n’être plus que le « vaisseau de sa gloire ». « Chaque Prussien porte son gendarme dans sa poitrine », disait, en parlant de ses compatriotes, un officier supérieur.

 

D’où vient l’incurable impuissance de certaines oppositions ? Uniquement de ce qu’elles ne veulent point s’écarter du chemin de la Moralité ou de la Légalité, ce qui les condamne à jouer cette monstrueuse comédie de dévouement, d’amour, etc., dont l’hypocrite mauvaise grâce achève d’écœurer ceux que dégoûtent la pourriture et la cafarderie de ce qui s’intitule « opposition légale ».

Un accord moral conclu au nom de l’amour et de la fidélité ne laisse place à aucune volonté discordante et opposée ; la belle harmonie est rompue si l’un veut une chose et l’autre le contraire. Or, l’usage et un vieux préjugé exigent avant tout de l’opposition le respect de ce pacte moral. Que reste-t-il à l’opposition ? Peut-elle vouloir une liberté lorsque l’élu, la majorité trouvent bon de la repousser ? Non ! Elle n’oserait vouloir la liberté ; tout ce qu’elle peut faire, c’est la souhaiter, et pour l’obtenir, « pétitionner » et tendre la main en la demandant par charité. Voyez-vous ce qui arriverait si l’opposition voulait réellement, si elle voulait de toute l’énergie de sa volonté ? Non, non : qu’elle sacrifie la Volonté à l’Amour, qu’elle renonce à la Liberté — pour les beaux yeux de la Morale. Elle ne doit jamais « réclamer comme un droit » ce qu’il lui est seulement permis de « demander comme une grâce ». L’amour, le dévouement, etc., exigent impérieusement qu’il n’y ait qu’une seule volonté devant laquelle toutes les autres s’inclinent, à laquelle elles obéissent avec amour et soumission. Que cette volonté soit raisonnable ou déraisonnable, il est en tout cas moral de s’y soumettre et immoral de s’y soustraire.

La volonté qui régit la censure paraît déraisonnable à beaucoup de gens. Cependant, dans un pays où sévit la censure, celui qui lui soustrait ses écrits fait mal et celui qui les lui soumet fait bien. Que quelqu’un, dûment averti et rappelé à l’ordre par le censeur, passe outre et installe par exemple une presse clandestine, on sera en droit de l’accuser d’immoralité, et, qui plus est, de sottise s’il se fait prendre ; son aventure ne lui donnera-t-elle pas quelque titre à l’estime des « honnêtes gens » ? Qui sait ? — Peut-être s’imaginait-il servir une « moralité supérieure » ?

La toile de l’hypocrisie moderne est tendue aux confins des deux domaines entre lesquels, alternativement ballottée, notre époque tend les fils déliés du mensonge et de l’erreur. Trop faible désormais pour servir la morale sans hésitation et sans défaillance, trop scrupuleuse encore pour vivre tout à fait selon l’égoïsme, elle passe en tremblant, dans la toile d’araignée de l’hypocrisie, d’un principe à l’autre, et, paralysée par le fléau de l’incertitude, ne capture plus que de sottes et pauvres mouches. A-t-on eu l’audace grande de dire carrément son avis, aussitôt on énerve la liberté du propos par des protestations d’amour : — résignation hypocrite. A-t-on, au contraire, eu le front de combattre une affirmation libre en invoquant moralement la bonne foi, etc., aussitôt le courage moral s’évanouit et l’on assure que c’est avec un plaisir tout particulier qu’on a entendu cette vaillante parole : — approbation hypocrite. Bref, on voudrait tenir l’un, mais ne pas lâcher l’autre ; on veut vouloir librement, mais on n’entend pas, à Dieu ne plaise, cesser de vouloir moralement. — Voyons, Libéraux, vous voilà en présence d’un de ces adversaires dont vous méprisez la servilité ; nous vous écoutons : vous atténuez l’effet de chaque mot un peu libéral par un regard, de la plus loyale fidélité ; lui habille son servilisme des plus chaudes protestations de libéralisme. Maintenant, séparez-vous ; chacun pense de l’autre : je te connais, masque ! Il a flairé en vous le Diable, aussi bien que vous avez flairé en lui le vieux Bon Dieu.

Un Néron n’est « mauvais » qu’aux yeux des bons ; à mes yeux, il est simplement un possédé, comme les bons eux-mêmes. Les bons voient en lui un franc scélérat et le vouent à l’enfer. Comment se fait-il que rien ne se soit opposé à ses caprices ? Comment a-t-on pu tant supporter ? Les Romains domestiqués valaient-ils un liard de plus pour se laisser fouler aux pieds par un tel tyran ? Dans l’ancienne Rome, on l’eût immédiatement supprimé, et on ne fût jamais devenu son esclave. Mais les « honnêtes gens » de son temps se bornaient, dans leur moralité, à lui opposer leurs vœux, et non leur volonté. Ils chuchotaient que leur empereur ne se soumettait pas comme eux aux lois de la Morale, mais ils restaient des « sujets moraux », en attendant que l’un d’eux osât passer franchement par-dessus « ses devoirs de sujet obéissant ». Et tous ces « bons Romains », tous ces « sujets soumis », abreuvés d’outrages par leur manque de volonté, d’acclamer aussitôt l’action criminelle et immorale du révolté.

Où était, chez les « bons », le courage de faire la Révolution, cette Révolution qu’ils vantent et exploitent aujourd’hui, après qu’un autre l’a faite ? Ce courage ils ne pouvaient l’avoir, car toute révolution, toute insurrection est toujours quelque chose d’ « immoral », auquel on ne peut se résoudre à moins de cesser d’être « bon » pour devenir « mauvais » ou — ni bon ni mauvais.

Néron n’était pas pire que le temps où il vivait ; on ne pouvait alors être que l’un des deux : bon ou mauvais. Son temps a jugé qu’il était mauvais, et aussi mauvais qu’on peut l’être, non par faiblesse, mais par scélératesse pure ; quiconque est moral doit ratifier ce jugement. On rencontre encore parfois aujourd’hui des coquins de son espèce mêlés à la foule des honnêtes gens (voyez, par exemple, les Mémoires du chevalier de Lang). En vérité, il ne fait pas bon vivre avec eux, car on n’a pas un instant de sécurité ; mais est-il plus commode de vivre au milieu des bons ? On n’y est guère plus sûr de sa vie, sauf que quand on est pendu, c’est du moins pour la bonne cause ; quant à l’honneur, il est encore plus en danger, bien que le drapeau national le couvre de ses plis tutélaires. Le rude poing de la morale est sans miséricorde pour la noble essence de l’égoïsme.

« On ne peut cependant pas mettre sur la même ligne un gredin et un honnête homme ! » Eh ! qui donc le fait plus souvent que vous, Censeurs ? Bien mieux, l’honnête homme qui s’élève ouvertement contre l’ordre établi, contre les sacro-saintes institutions, etc., vous le coffrez comme un criminel, tandis qu’à un subtil coquin vous confiez vos portefeuilles et des choses encore plus précieuses. Donc, in praxi, vous n’avez rien à me reprocher. « Mais en théorie ! » En théorie, je les mets sur la même ligne, sur la ligne de la moralité, dont ils sont les deux pôles opposés. Bons et mauvais, ils n’ont de signification que dans le monde « moral », juste comme, avant le Christ, être un Juif selon la Loi ou non selon la Loi n’avait de signification que par rapport à la Loi mosaïque. Aux yeux du Christ, le pharisien n’était rien de plus que « les pécheurs et les publicains », et de même, aux yeux de l’individualiste, le pharisien moral vaut le pécheur immoral.

Néron était un possédé très malcommode, un fou dangereux. C’eût été une sottise de perdre son temps à le rappeler au « respect des choses sacrées », pour lamenter ensuite parce que le tyran n’en tenait aucun compte et agissait à sa guise. À chaque instant, on entend des gens invoquer la sacro-sainteté des imprescriptibles droits de l’Homme devant ceux-là mêmes qui en sont les ennemis, et s’efforcer de prouver et de démontrer par anticipation que telle ou telle liberté est un des « droits sacrés de l’Homme ». Ceux qui se livrent à ces exercices méritent d’être raillés comme ils le sont, si, fût-ce inconsciemment, ils ne prennent pas résolument le chemin qui conduit à leur but. Ils pressentent que ce n’est que lorsque la majorité sera acquise à cette liberté qu’ils désirent qu’elle la voudra et la prendra. Ce n’est pas la sainteté d’un droit et toutes les preuves qu’on peut en fournir qui en font approcher d’un pas : se lamenter, pétitionner ne convient qu’aux mendiants.

L’homme « moral » est nécessairement borné, en ce qu’il ne conçoit d’autre ennemi que l’ « immoral » ; ce qui n’est pas bien est « mal » et, par conséquent, réprouvé, odieux, etc. Aussi est-il radicalement incapable de comprendre l’égoïste. L’amour en dehors du mariage n’est-il pas immoral ? L’homme moral peut tourner et retourner la question, il n’échappera pas à la nécessité de condamner le fornicateur. L’amour libre est bien une immoralité, et cette vérité morale a coûté la vie à Emilia Galotti. Une jeune fille vertueuse vieillira fille ; un homme vertueux usera sa vie à refouler les aspirations de sa nature jusqu’à ce qu’elles soient étouffées, il se mutilera même par amour de la vertu, comme Origène par amour du ciel : ce sera honorer la sainteté du mariage, l’inviolable sainteté de la chasteté, ce sera moral. L’impureté ne peut jamais porter un bon fruit ; avec quelque indulgence que l’honnête homme juge celui qui s’y livre, elle reste une faute, une infraction à une loi morale, et entraîne une souillure ineffaçable. La chasteté, qui faisait jadis partie des vœux monastiques, est entrée dans le domaine de la morale commune.

Pour l’égoïste, au contraire, la chasteté n’est pas un bien dont il ne puisse se passer ; elle est pour lui sans importance. Aussi, quel va être le jugement de l’homme moral à son égard ? Celui-ci : il classera l’égoïste dans la seule catégorie de gens qu’il conçoive en dehors des « moraux », dans celle des — immoraux. Il ne peut faire autrement ; l’égoïste, n’ayant aucun respect pour la moralité, doit lui paraître immoral. S’il le jugeait autrement, c’est que, sans se l’avouer, il ne serait plus un homme véritablement moral, mais un apostat de la Moralité. Ce phénomène, qui n’est plus fort rare aujourd’hui, ne doit pas nous induire en erreur ; il faut bien se dire que celui qui tolère la moindre atteinte à la moralité ne mérite pas plus le nom d’homme moral que Lessing ne méritait celui de pieux chrétien, lui qui dans une parabole bien connue compare la religion chrétienne aussi bien que la mahométane et la juive à une « bague fausse ». Souvent les gens sont déjà beaucoup plus loin qu’ils ne voudraient en convenir.

C’eût été de la part de Socrate, une immoralité d’accueillir les offres séduisantes de Criton et de s’échapper de sa prison ; rester était le seul parti qu’il pût moralement prendre. Et c’était le seul, simplement parce que Socrate était — un homme moral.

Les hommes de la Révolution, « immoraux et impies », avaient, eux, juré fidélité à Louis XVI, ce qui ne les empêcha pas de décréter sa déchéance et de l’envoyer à l’échafaud ; action immorale, qui fera horreur aux honnêtes gens de toute éternité.

 

Ces critiques ne s’appliquent toutefois qu’à la « morale bourgeoise », que tout esprit un peu libre fait profession de dédaigner. Cette morale, comme la bourgeoisie dont elle est la fille, est encore trop près du ciel, trop peu affranchie de la Religion, pour ne pas se borner à s’en approprier les lois. N’exigez pas d’elle de la critique, et ne lui demandez pas de tirer de son propre fond une doctrine originale.

C’est sous un tout autre aspect que se présente la morale, lorsque, consciente de sa dignité, elle prend pour unique règle son principe, l’essence humaine ou l’ « Homme ». Ceux qui parviennent à transporter résolument le problème sur ce terrain rompent pour toujours avec la Religion : il n’y a plus de place pour son Dieu auprès de leur Homme ; de plus, comme ils coulent à fond le vaisseau de l’État (voir plus loin), ils anéantissent du même coup toute « moralité » procédant du seul État et s’interdisent, par conséquent, d’en invoquer jamais même le nom. Ce que ces « Critiques » désignent sous le nom de moralité s’écarte définitivement de la morale dite « bourgeoise » ou « politique », et doit paraître aux hommes d’État et aux bourgeois une « licence effrénée ».

Cependant, cette conception nouvelle de la moralité n’a rien de neuf et d’inédit ; elle ne fait que s’adapter au progrès réalisé dans la « pureté du principe ». Ce dernier, lavé de la souillure de son adultère avec le principe religieux, se précise et atteint son plein épanouissement en devenant l’ « Humanité ». Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir conserver ce nom de moralité, à côté d’autres comme liberté, humanité, conscience, etc., en se contentant d’y ajouter tout au plus l’épithète « libre ». La morale devient « morale libre », comme l’État bourgeois, quoique bouleversé de fond en comble, devient « État libre » ou même « Société libre », sans cesser d’être l’une la morale et l’autre l’État.

La morale étant désormais purement humaine et complètement séparée de la Religion dont, historiquement, elle est sortie, rien ne s’oppose à ce qu’elle devienne elle-même une religion. En effet, la Religion ne diffère de la Morale que pour autant que nos relations avec le monde des hommes sont réglées et sanctifiées par nos rapports avec un être surhumain, et que nous n’agissons plus que par « amour de Dieu ». Mais admettez que « l’Homme est pour l’homme l’être suprême », et toute différence s’efface ; la Morale quitte son rang subalterne, elle se complète, s’absolutise et devient — Religion. L’Homme, être supérieur, jusqu’ici subordonné à un Être suprême, s’élève à la hauteur absolue, et nous sommes dans nos rapports avec Lui ce que nous sommes aux pieds d’un être suprême, — religieux.

Moralité et Piété redeviennent ainsi aussi parfaitement synonymes qu’au début du Christianisme. Si le sacré n’est plus « saint » mais « humain », c’est simplement que l’être suprême a changé et que l’Homme a pris la place du Dieu. La victoire de la Moralité aboutit simplement à un changement de dynastie.

La Foi détruite, Feuerbach croit trouver un asile dans l’Amour. « La première et la suprême loi doit être l’amour de l’homme pour l’homme. Homo homini Deus est, telle est la maxime pratique la plus haute ; par elle, la face du monde est changée [6]. Mais il n’y a à proprement parler que le dieu, Deus, de changé ; l’amour reste : vous adoriez le dieu surhumain, vous adorerez le dieu humain, l’Homo qui est Deus. L’Homme m’est — sacré, et tout ce qui est « vraiment humain » m’est — sacré ! Le mariage est par lui-même sacré ; de même toutes les relations de la vie morale : l’amitié, la propriété, le mariage, le bien de chacun sont et doivent être sacrés, en eux et par eux-mêmes [7]. » Est-ce un prêtre qui parle ? Quel est son dieu ? L’Homme ! Qu’est-ce que le divin ? C’est l’humain ! Le prédicat n’a fait en définitive que prendre la place du sujet ; la proposition « Dieu est l’amour » devient « l’Amour est divin » ; continuez à appliquer le procédé : « Dieu s’est fait Homme » vous donnera « l’Homme s’est fait Dieu », etc., et voilà une nouvelle — Religion.

« Tous les phénomènes de la vie morale constituant les mœurs ne sont moraux, ne prennent une signification morale, que s’ils ont en eux-mêmes (sans que la bénédiction du prêtre les consacre) une valeur religieuse. » Le sens de la proposition de Feuerbach : « La théologie est une anthropologie », se précise et se réduit à : « La religion doit être une éthique, l’éthique est la seule religion. » Feuerbach se contente de renverser l’ordre du prédicat et du sujet, de faire un usteron proteron [8] logique.

Comme il le dit lui-même : « L’amour n’est pas sacré (et n’a jamais passé pour sacré aux yeux des hommes) parce qu’il est un prédicat de Dieu, mais il est un prédicat de Dieu parce qu’il est par lui-même et pour lui-même divin. » Pourquoi donc ne déclare-t-il pas la guerre aux prédicats eux-mêmes, à l’amour et à toute sacro-sainteté ? Comment peut-il se flatter de détourner les hommes de Dieu, s’il leur laisse le divin ? Et si, comme il le dit, l’essentiel pour eux n’a jamais été Dieu, mais ses seuls prédicats, à quoi bon leur enlever le mot si on leur laisse la chose ?

Il proclame d’autre part que son but est « de détruire une illusion [9] », une illusion pernicieuse « qui a si bien faussé l’homme, que l’amour même, son sentiment le plus intime et le plus vrai, est devenu, par le fait de la religiosité, vain et illusoire, vu que l’amour religieux n’aime l’homme que par amour de Dieu, c’est-à-dire aime en apparence l’homme et en réalité Dieu ». Mais en est-il autrement de l’amour moral ? S’attache-t-il à l’homme, à tel ou tel homme en particulier, par amour de lui, cet homme, ou par amour de la Moralité, de l’Homme en général, et, en définitive — puisque Homo homini Deus —, par amour de Dieu ?

 

La marotte se manifeste encore sous une foule d’autres formes ; il est nécessaire d’en énumérer ici quelques-unes.

Parmi elles, le renoncement, l’abnégation sont communs aux saints et aux non-saints, aux purs et aux impurs.

L’impur renonce à tout bon sentiment, « renie » toute pudeur, tout respect humain ; il obéit en esclave docile à ses appétits. Le pur renonce au commerce du monde, « renie le monde », pour se faire l’esclave de son impérieux idéal. L’avare que ronge la soif de l’or renie les avertissements de sa conscience, il renonce à tout sentiment d’honneur, à toute bienveillance et à toute pitié ; sourd à toute autre voix, il court où l’appelle son tyrannique désir. Le saint fait de même ; impitoyable aux autres et à lui-même, rigoriste et dur, il affronte la « risée du monde » et court où l’appelle son tyrannique idéal. De part et d’autre, même abnégation de soi-même : si le non-saint abdique devant Mammon, le saint abdique devant Dieu et les lois divines.

Nous vivons en un temps où l’impudence du Sacré se fait sentir et se révèle chaque jour davantage, parce qu’elle est chaque jour plus obligée de se découvrir et de s’exposer. Peut-on rien imaginer qui surpasse en insolence et en stupidité les arguments que l’on oppose par exemple aux « progrès du temps » ? La naïveté de leur effronterie passe depuis longtemps toute mesure et toute attente ; mais comment en serait-il autrement ? Saints et non-saints, tous ceux qui pratiquent l’abnégation doivent prendre un même chemin, qui, d’abdication en abdication, conduit les uns à s’enfoncer dans la plus ignominieuse dégradation, et les autres à s’élever à la plus déshonorante sublimité. Le Mammon terrestre et le Dieu du ciel exigent exactement la même somme de — renoncement.

Le dégradé et le sublime aspirent tous deux à un « bien », l’un à un bien matériel, l’autre à un bien idéal, et finalement l’un complète l’autre, l’ « homme de la Matière » sacrifiant à sa vanité, but idéal, ce que l’ « homme de l’Esprit » sacrifie à une jouissance matérielle, le confort.

Ceux-là s’imaginent dire énormément qui placent dans le cœur de l’homme le « désintéressement ». Qu’entendent-ils par là ? Quelque chose de très voisin de l’« abnégation de soi ». De soi ? De qui donc ? Qui est-ce qui sera nié et dont l’intérêt sera mis de côté ? Il semble que ce doit être toi. Et au profit de qui te recommande-t-on cette abnégation désintéressée ? De nouveau à ton profit, à ton bénéfice, à charge simplement de poursuivre par désintéressement ton « véritable intérêt ».

On doit tirer profit de soi, mais ne pas chercher son profit.

Le bienfaiteur de l’humanité, comme Franke, le créateur des orphelinats, ou O’Connell, l’infatigable défenseur de la cause irlandaise, passe pour désintéressé, de même le fanatique comme saint Boniface, qui expose sa vie pour la conversion des païens, Robespierre, qui sacrifie tout à la vertu, ou Körner, qui meurt pour son Dieu, son Roi et sa Patrie. Leur désintéressement est chose admise. Aussi les adversaires de O’Connell, par exemple, s’efforçaient-ils de le représenter comme un homme cupide (accusations auxquelles sa fortune donnait quelque vraisemblance), sachant bien que s’ils parvenaient à rendre suspect son désintéressement, il leur serait facile de détacher de lui ses partisans. Tout ce qu’ils pouvaient prouver, c’est que O’Connell visait un autre but que celui qu’il avouait. Mais qu’il eût en vue un avantage pécuniaire ou la liberté de son peuple, il est en tout cas évident qu’il poursuivait un but et même son but : dans un cas comme dans l’autre il avait un intérêt, seulement il se trouvait que son intérêt national était utile à d’autres, ce qui en faisait un intérêt commun.

N’existe-t-il donc pas de désintéressement et ne peut-on jamais en rencontrer ? Au contraire, rien n’est plus commun ! On pourrait appeler le désintéressement un article de mode du monde civilisé et on le tient pour si nécessaire que lorsqu’il coûte trop cher en étoffe solide on s’en paie un de camelote : on singe le désintéressement.

Où commence le désintéressement ? Précisément au moment où un but cesse d’être notre but et notre propriété et où nous cessons de pouvoir en disposer à notre guise, en propriétaire, lorsque ce but devient un but fixe ou une — idée fixe, et commence à nous inspirer, à nous enthousiasmer, à nous fanatiser, bref, quand il devient — notre maître. On n’est pas désintéressé tant qu’on tient le but en son pouvoir ; on le devient lorsqu’on pousse le cri du cœur des possédés : « Je suis comme ça, je ne saurais être autrement, et qu’on applique à un but sacré un zèle sacré.

Je ne suis pas désintéressé tant que mon but reste à moi et que je le laisse perpétuellement en question au lieu de me faire l’instrument aveugle de son accomplissement. Je peux ne pas déployer pour cela moins de zèle que le fanatique, mais tout mon zèle me laisse, en face de mon but, froid, calculateur, incroyant et hostile ; je reste son juge, parce que je suis son propriétaire.

Le désintéressement pullule là où règne la « possession », aussi bien sur les possessions du Diable que sur celles du bon Esprit : là, vice, folie, etc. ; ici, résignation, soumission, etc.

Où tourner ses regards sans rencontrer quelque victime du renoncement ?

En face de chez moi habite une jeune fille qui depuis tantôt dix ans offre à son âme de sanglants holocaustes. C’était jadis une adorable créature, mais une lassitude mortelle courbe aujourd’hui son front, et sa jeunesse saigne et meurt lentement sous ses joues pâles.

Pauvre enfant, que de fois les passions ont dû frapper à ton cœur, et réclamer pour ton printemps une part de soleil et de joie ! Quand tu posais ta tête sur l’oreiller, comme la nature en éveil faisait tressaillir tes membres, comme ton sang bondissait dans tes artères ! Toi seule le sais, et toi seule pourrais dire les ardentes rêveries qui faisaient s’allumer dans tes yeux la flamme du désir.

Mais, soudain, à ton chevet se dressait un fantôme : l’Âme, le salut éternel !

Effrayée, tu joignais les mains, tu levais vers le ciel ton regard éploré, tu — priais. Le tumulte de la nature s’apaisait et le calme immense de la mer s’appesantissait sur les flots mouvants de tes désirs. Peu à peu la vie s’éteignait dans tes yeux, tu fermais tes paupières meurtries, le silence se faisait dans ton cœur, tes mains jointes retombaient inertes sur ton sein sans révolte, un dernier soupir s’exhalait de tes lèvres, et — l’âme était en repos. Tu t’endormais, et le lendemain c’étaient de nouveaux combats et — une nouvelle prière.

Aujourd’hui, l’habitude du renoncement a glacé l’ardeur de tes désirs et les rosés de ton printemps pâlissent au vent desséchant de ta félicité future. L’âme est sauve, le corps peut périr. Ô Laïs, ô Ninon, que vous eûtes raison de mépriser cette blême sagesse ! Une grisette, libre et joyeuse, pour mille vieilles filles blanchies dans la vertu !

 

« Axiome, principe, point d’appui moral, autres formes sous lesquelles s’exprime l’idée fixe.

Archimède demandait, pour soulever la terre, un point d’appui en dehors d’elle. C’est ce point d’appui que les hommes ont sans cesse cherché et que chacun a pris où il l’a trouvé et comme il l’a trouvé. Ce point d’appui étranger est le monde de l’Esprit, le monde des idées, des pensées, des concepts, des essences, etc., c’est le Ciel. C’est sur le ciel qu’on s’appuie pour ébranler la terre, et c’est du ciel qu’on se penche pour contempler les agitations terrestres et — les mépriser. S’assurer le ciel, s’assurer solidement et pour toujours le point d’appui céleste, combien a peiné pour cela la douloureuse et inlassable humanité !

Le Christianisme s’est proposé de nous délivrer du déterminisme de la nature et de la fatalité des appétits, Son but était donc que l’homme ne se laissât plus déterminer par ses désirs et ses passions, ce qui n’implique pas que l’homme ne doit pas avoir de désirs, de passions, etc., mais qu’il ne doit pas se laisser posséder par eux, qu’ils ne doivent pas être dans sa vie des facteurs fixes, incoercibles et inéluctables.

Mais ce que le Christianisme (la Religion) a machiné contre les appétits, ne serions-nous pas en droit de le retourner contre l’Esprit (pensées, représentations, idées, croyances, etc.), par lequel il prétend que nous soyons déterminés ? Ne pourrions-nous exiger que l’Esprit, les représentations, les idées, ne pussent plus nous déterminer, cessassent d’être fixes et hors d’atteinte, autrement dit « sacrées » ? Cela aurait pour effet de nous affranchir de l’Esprit, de nous délier du joug des représentations et des idées.

Le Christianisme disait : « Nous devons bien posséder des appétits, mais ces appétits ne doivent pas nous posséder. » Nous lui répondons : « Nous devons bien posséder un esprit, mais l’Esprit ne doit pas nous posséder. » Si cette dernière phrase ne vous offre pas de prime abord un sens satisfaisant, réfléchissez au cas de celui chez qui, par exemple, une pensée devient « maxime » de telle sorte qu’il s’en fait lui-même le prisonnier : ce n’est plus lui qui possède la maxime, c’est plutôt elle qui le possède. Et lui, en revanche, possède dans cette maxime un « solide point d’appui ». Les leçons du catéchisme deviennent peu à peu, sans qu’on s’en aperçoive, des axiomes qui ne permettent plus le moindre doute ; leurs pensées ou leur — Esprit deviennent tout-puissants et aucune objection de la chair ne prévaudra plus contre eux.

Ce n’est cependant que par la « chair » que je puis secouer la tyrannie de l’Esprit, car ce n’est que quand un homme comprend aussi sa chair qu’il se comprend entièrement, et ce n’est que quand il se comprend entièrement qu’il est intelligent ou raisonnable.

Le Chrétien ne comprend pas la détresse de sa nature asservie, l’« humilité » est sa vie ; c’est pourquoi il ne murmure point contre l’iniquité lorsque sa personne en est victime : il se croit satisfait de la « liberté spirituelle ». Mais si la chair élève la voix, et si son ton est, comme il doit l’être, « passionné », « inconvenant », « malintentionné », « malicieux », etc., le Chrétien croit ouïr des voix diaboliques, des voix contre l’Esprit (car la bienséance, l’absence de passion, les bonnes intentions, etc., sont — Esprit) ; il fulmine contre elles, et avec raison : il ne serait pas chrétien s’il les écoutait sans révolte. N’obéissant qu’à la moralité, il stigmatise l’immoralité ; n’obéissant qu’à la légalité, il bâillonne, il muselle la voix de l’anarchie : l’Esprit de moralité et de légalité, maître inflexible et inexorable, le tient captif. C’est l ce qu’ils appellent la « royauté de l’Esprit » — c’est en même temps le point d’appui de l’Esprit.

Et qui messieurs les Libéraux veulent-ils libérer ? Quelle est la liberté qu’ils appellent de tous leurs vœux ? Celle de l’Esprit, de l’esprit de moralité, de légalité, de piété, etc. Mais messieurs les Antilibéraux n’ont pas d’autre désir, et le seul objet de la dispute, c’est l’avantage, que chacun ambitionne, d’avoir seul la parole. L’Esprit reste le maître absolu des uns et des autres, et s’ils se querellent, c’est uniquement pour savoir qui s’assiéra sur le trône héréditaire de « lieutenant du Seigneur ».

Ce qu’il y a de meilleur dans l’affaire, c’est qu’on peut rester tranquille spectateur de la lutte, avec la certitude que les bêtes féroces de l’histoire s’entre-déchirent juste comme celles de la nature ; leurs cadavres en se putréfiant engraisseront le sol pour — nos moissons.

Nous reviendrons par la suite sur une foule d’autres marottes : Vocation, Véracité, Amour, etc.

 

Si j’oppose la spontanéité de l’inspiration la passivité de la suggestion, et ce qui nous est propre à ce qui nous est donné, on aurait tort de me répondre que, tout tenant à tout et l’univers entier formant un tout solidaire, rien de ce que nous sommes ou de ce que nous avons n’est par conséquent isolé, mais nous vient des influences ambiantes et nous est en somme « donné » ; l’objection porterait à faux, car il y a une grande différence entre les sentiments ou les pensées que ce qui m’entoure éveille en moi, et les sentiments et les pensées qu’on me fournit tout faits. Dieu, immortalité, liberté, humanité, sont de ces derniers : on nous les inculque dès l’enfance et ils enfoncent en nous plus ou moins profondément leurs racines ; mais, soit qu’ils gouvernent les uns à leur insu, soit que chez les autres, natures plus riches, ils s’épanouissent et deviennent le point de départ de systèmes ou d’œuvres d’art, ce n’en sont pas moins des sentiments que nous avons toujours reçus tels quels, et jamais produits ; la preuve en est que nous y croyons et qu’ils s’imposent à nous.

Qu’il y ait un Absolu, et que cet Absolu puisse être perçu, senti et pensé, c’est un article de foi pour ceux qui consacrent leurs veilles à le pénétrer et le définir. Le sentiment de l’Absolu est pour eux un datum, le texte sur lequel toute leur activité se borne à broder les gloses les plus diverses. De même le sentiment religieux était pour Klopstock une « donnée » qu’il ne fit que traduire sous forme d’œuvre d’art dans sa Messiade. Si la Religion n’avait fait que le stimuler à sentir et à penser, et s’il avait pu prendre lui-même position en face d’elle, il eût abouti à analyser et finalement à détruire l’objet de ses pieuses effusions. Mais, devenu homme, il ne fit que ressasser les sentiments dont avait été farci son cerveau d’enfant, et il gaspilla son talent et ses forces à habiller ses vieilles poupées.

On comprendra à présent de quelle valeur pratique est la différence que nous faisons entre les sentiments qui nous sont donnés et ceux dont les circonstances extérieures ne font que provoquer en nous l’éclosion. Ces derniers nous sont propres, ils sont égoïstes, parce qu’on ne nous les a pas soufflés et imposés en tant que sentiments ; les premiers, au contraire, nous ont été donnés, nous les soignons comme un héritage, nous les cultivons et ils nous possèdent.

Qui a pu ne pas remarquer ou tout au moins éprouver que toute notre éducation consiste à greffer dans notre cervelle certains sentiments déterminés, au lieu d’y laisser germer au petit bonheur ceux qui y auraient trouvé un sol convenable ? Lorsque nous entendons le nom de Dieu, nous devons éprouver de la crainte ; que l’on prononce devant nous le nom de Sa Majesté le Prince, nous devons nous sentir pénétrés de respect, de vénération et de soumission ; si l’on nous parle de moralité, nous devons entendre quelque chose d’inviolable ; si l’on nous parle du mal ou des méchants, nous ne pouvons nous dispenser de frémir, et ainsi de suite. Ces sentiments sont le but de l’éducateur, ils sont obligatoires ; si l’enfant se délectait, par exemple, au récit des hauts faits des méchants, ce serait au fouet à le punir et à le « ramener dans la bonne voie ».

Lorsque nous sommes ainsi bourrés de sentiments donnés, nous parvenons à la majorité et nous pouvons être « émancipés ». Notre équipement consiste en « sentiments élevés, pensées sublimes, maximes édifiantes, éternels principes », etc. Les jeunes sont majeurs quand ils gazouillent comme les vieux ; on les pousse dans les écoles pour qu’ils y apprennent les vieux refrains, et, quand ils les savent par cœur, l’heure de l’émancipation a sonné.

Il ne nous est pas permis d’éprouver, à l’occasion de chaque objet et de chaque nom qui se présentent à nous, le premier sentiment venu ; le nom de Dieu, par exemple, ne doit pas éveiller en nous d’images risibles ou de sentiments irrespectueux ; ce que nous devons en penser et ce que nous devons sentir nous est d’avance tracé et prescrit.

Tel est le sens de ce qu’on appelle la « charge d’âme » : mon âme et mon esprit doivent être façonnés d’après ce qui convient aux autres, et non d’après ce qui pourrait me convenir à moi-même.

On sait combien il faut se donner de peine pour acquérir une façon à soi de sentir vis-à-vis de bien des noms que l’on prononce même tous les jours ; on sait aussi combien il est difficile de rire au nez de celui qui attend de nous, lorsqu’il nous parle, un air pénétré et un ton de bonne compagnie.

Ce qui nous est donné nous est étranger, ne nous appartient pas en propre ; aussi est-ce « sacré » et est-il malaisé de se dépouiller du « saint émoi » que cela nous inspire.

On entend beaucoup vanter aujourd’hui le « sérieux », la « gravité dans les sujets et les affaires de haute importance », la « gravité allemande », etc. Cette façon de prendre les choses au sérieux montre clairement combien déjà invétérées et graves sont devenues la folie et la possession. Car il n’y a rien de plus sérieux que le fou lorsqu’il se met à chevaucher sa chimère favorite ; devant son zèle, il ne s’agit plus de plaisanter. (Voyez les maisons de fous.)

Max Stirner

P.S.

A lire, de et sur Max Stirner :

  • L’Unique et sa propriété, traduction de Robert L. Reclaire, Stock, décembre 1899.
    fr.wikisource.org
  • Massimo Passamani, L’utilisation réciproque : relationnalité et révolte chez Max Stirner, 1993.

Max Stirner

De son vrai nom Johann Caspar Schmidt (1806 - 1856), Max Stirner est considéré comme l’un des précurseurs de l’anarchisme individualiste, bien qu’il n’ait pas employé le qualificatif d’anarchiste et critiqué les premiers écrits de Proudhon il se réfère positivement à l’anarchie dans L’Unique et sa propriété.

Après des études en philologie, philosophie et théologie, il commence à fréquenter les Freien, les « Affranchis », un groupe de jeunes hégeliens, à la fin de l’année 1841. Il y cotoie ente autre Arnold Ruge, Bruno Bauer et Friedrich Engels, étant lui même un membre assez effacé. Le groupe, quant à lui, cesse d’être actif vers la fin des années 1840.

Stirner a peu écrit, outre une série d’articles entre 1842 et 1844 (la trompette du jugement dernier contre Hegel, l’athée et l’antéchrist, le faux principe de notre éducation, art et religion...), une étude sur les Esquisses koenigsbergiennes de Rosenkranz (1842) et une sur les Mystères de Paris d’Eugène Sue (1844), son oeuvre la plus importante, L’Unique et sa propriété, a été publié en octobre 1844, daté de 1845. Epargné par la censure, considéré comme « trop absurde pour être dangereux », le livre est un réquisitoire contre toutes les puissances supérieures auxquelles on aliène son « Moi », l’auteur y exhorte chacun à s’approprier ce qui est en son pouvoir, contre les diverses forces d’oppression extérieures au Moi.

Après deux articles polémiques en réponse aux critiques de L’Unique, les critiques de Stirner (1845), et Die philosophischen Reactionäre (1847), outre quelques traductions et une Histoire de la réaction (1852) alimentaire, il n’écrit plus. Présent à Berlin lors de la révolution de mars 1848 il n’y prend pas part. Max Stirner fini dans la misère, après deux séjours en prison pour dettes il meurt en juin 1856.

Tombé dans l’oubli avec son auteur, (la seconde édition de L’Unique ne parait qu’en 1882) l’oeuvre de Stirner est redécouverte un demi siècle plus tard par John-Henry Mackay qui lui consacre en 1897 une biographie (Max Stirner, sa vie son oeuvre) et s’attache à exhumer ses différents écrits. En 1893, la grande maison d’éditions Reclam, de Leipzig, édite L’Unique dans sa Bibliothèque Populaire.


« Max Stirner fut un penseur maudit et incompris pour la lucidité et la richesse des apports de son oeuvre L’Unique et sa propriété. [...]

Les diverses interprétations qui en ont été données firent oublier qu’il ne désirait dire qu’une chose ; l’homme est le maître de ses oeuvres et la liberté se conquiert dans la lucidité.

Ce penseur libertaire n’a cessé jusqu’à nos jours de déranger les philosophes et les politiques des "systèmes" par son cri déchirant d’homme en guerre contre toute aliénation.

"Les pauvres ne deviendront libres et propriétaires que lorsqu’ils s’insurgeront, se soulèveront, s’élèveront. Quoi que vous leur donniez, ils voudront toujours d’avantage, car ils ne veulent rien de moins que la suppression de tout don". »

Tiré de la jaquette de L’Unique et sa propriété, Stock, réedition de septembre 1972.


[1] Ancien peuple d’asie, par extension nom donné par les étudiants allemands aux personnes étrangères aux universités, particulièrement aux bourgeois et gens de commerce, il désigne une personne d’esprit vulgaire et d’idées étroites. (NdAE)

[2] Un animal politique. (NdAE)

[3] Achtzehntes Jahrhundert, II, 519.

[4] Proudhon : De la création de l’ordre, p. 36.

[5] Feuerbach, Anekdota, II, 64.

[6] Wesen des Christentums, zw, Aufl., p. 402.

[7] Wesen des Christentums, zw, Aufl., p. 403.

[8] Inversion des termes du sujet. (NdAE)

[9] Ibid., p. 408.