BROCHURES

Sans retenue, nous fêtons notre absence de retenue
Alcool et culture du viol

Voici un témoinage d’une féministe / antifasciste bulgare paru en 2012 que nous avons décidé de traduire et d’éditer sous le format d’une mini-brochure.

Un infokiosque parmi d’autres (Suisse)
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La culture du viol est un concept établissant des liens entre le viol (ainsi que d’autres violences sexuelles) et la culture de la société où ces faits ont lieu et dans laquelle prévalent des attitudes et des pratiques tendant à tolérer, excuser, voire approuver le viol.

La culture du viol véhicule des mythes sur le viol tendant à réhabiliter les agresseurs et blâmer les victimes. Les mythes sur le viol peuvent être regroupés en trois catégories : la négation ou minimisation du viol, la négation du non-consentement de la victime, ou le blâme de celle-ci.


Lumières vives, musique forte, danses excessives, pas de soucis, pas de devoirs, pas de peur. Ne penser à rien et pourtant vivre tout de manière doublement intense. Pourquoi buvons-nous de l’alcool ? Nous voulons fêter à outrance, prendre du plaisir, apprendre à connaître les autres d’une manière nouvelle et nous sentir libre. Nous voulons transformer la nuit en jour. Nous devenons proches de gens dont nous ne connaissons pas même le nom. Par la suite, nous ne pouvons-nous souvenir de rien et seul le mal de tête nous rappelle que la soirée a dû être bonne. Pas de limites, pas de retenue, tout disparaît, les conséquences nous paraissent lointaines et nous sont complètement égales. On regarde les gens autour de nous, on voit peut-être une personne attractive et c’est alors la seule chose qui compte. Ça c’est le côté désagréable de la fête – pour moi tout du moins : être attouchée, harcelée, importunée et ne presque pas avoir les moyens d’éviter ce genre de situation. J’essaie alors de m’en aller, de me détourner, fuir pour ne pas être obligée d’entrer en confrontation, d’affronter une situation que je n’ai pas choisi de vivre. « Oui mais il est bourré » est probablement la plus simple des excuses. Oui il est bourré et à cause de cela il n’a plus de retenue, ne remarque pas le refus, ou le remarque mais l’ignore.

Malgré une ambiance festive, éméchée et détendue, il y a des limites. Celles-ci peuvent évoluer en fonction du moment mais persistent pourtant. Et cela doit être respecté et pris en compte. Si je sors fêter je veux pouvoir le faire sans me sentir restreinte parce que je ne sais comment (ou n’ai pas envie de) réagir à des situations où mon consentement (ou son absence) est ignoré. Être saoul ne légitime pas de participer à la culture du viol et je n’ai aucune envie de vivre dans une société/scène/milieu qui accepte des abus sexuels qu’ils soient verbaux ou physiques.

Je n’ai pas envie de devoir me résigner, que je doive quitter l’endroit en question, alors même que je ne crée pas le problème. Non le problème ce n’est pas moi, ni même l’alcool mais c’est ce que nous faisons de nous. Ce que l’on s’inflige collectivement en se soumettant à la norme de la culture alcoolisée.

Nos normes véhiculées en matière d’alcool marchent main dans la main avec la culture du viol. Peut-être devrait-on le dire clairement une fois pour toute. L’alcool légitimise des harcèlements, des abus, impose des situations et conversations désagréables. Cette culture du viol nous implique tous et toutes : la personne qui subit, la personne qui impose et toutes les personnes qui assistent mais qui n’agissent pas.

Un exemple ? Personne A se réjouit d’être dans une fête chouette, danse et se sent bien. Personne B trouve cela attractif et développe certaines attentes sexuelles, relationnelles ou affectives. B danse en contact avec A. A trouve cela agréable mais lorsque B la touche, A ne souhaite pas ce rapprochement. Elle se détourne, prend une attitude distante. Elle ne voudrait pas passé pour une rabat-joie, finalement tout le monde est détendu et un peu éméché ici, l’ambiance est festive. Elle ne veut pas paraître « coincée » (même si bien sûr dire « non » n’a rien de coincé). Personne B n’abandonne pas et revient à la charge, d’autres voient cela, voudraient en fait intervenir d’une manière ou d’une autre, mais ne veulent pas non plus être perçus comme des trouble-fêtes. Qui intervient n’est pas désinhibé et dans une bonne fête on se doit d’être détenduE, relâchéE, positif-ve, décomplexéE. Dans ce cas tout le monde se soumet à la culture du viol, parce que personne n’a voulu casser la bonne ambiance. Avoir des limites est synonyme d’être coincéE et complexéE et laisserait supposer que la fête n’est pas assez bonne, pas assez réussie.

A travers la consommation d’alcool on crée un espace, où les limites du consentement ne doivent plus être respectées parce que l’on dispose d’une excuse en béton pour tout excuser. Toutefois, cela n’est pas – comme beaucoup pourraient le penser à présent – à expliquer chimiquement. Je ne parle consciemment pas de la consommation générale d’alcool, mais bien de notre rapport normé à l’alcool. L’anthropologue sociale britannique Kate Fox a tenu récemment une conférence sur des expériences à propos de l’effet placebo et des effets de l’alcool. Elle a comparé les effets véritables de notre consommation d’alcool avec les attentes que nous nous en faisons.

D’un côté il y a les normes présentes concernant notre consommation d’alcool : nous partons du principe, par exemple, que l’alcool décomplexe, augmente notre libido et/ou rend agressif. C’est avec cette expectative que nous commençons à boire et lorsque l’on est convaincu que quelque chose va nous arriver, cela arrive – également après la consommation de boisson placebo et donc non alcoolisée. Aux participantEs de l’expérience il a été servi des boissons alcoolisés et des boissons non-alcoolisés (mais annoncées comme étant alcoolisées) et ils devaient ensuite juger de leur état tout seuls. Même ceux et celles qui n’avaient reçu que des boissons non-alcoolisés se sentaient désinhibéEs, plus émechéEs. Cela ne doit pas relativiser l’effet chimique de l’alcool. Bien sûr, l’alcool a des effets sur le corps et les sens. Les troubles corporels liés à la consommation de l’alcool ne sont pas des illusions. Néanmoins la perte de limites de retenue à travers l’alcool n’est pas chimique mais culturelle. Les effets attendus tels que parler plus fort et avec moins de retenue pour les autres, prendre plus de place, être sexuellement plus actif, agir de manière asociale, sans veiller au consentement d’autrui – tout cela est culturel. C’est aussi cette norme que renforcent les campagnes anti-alcool. « Si tu bois, alors tu feras des choses que tu regretteras plus tard / tu te battras avec tes amiEs / tu oublieras de te protéger en cas de rapport sexuel / tu coucheras avec des gens que tu ne connais pas / etc. » c’est exactement cette idée-là que nous transmettent et renforcent les campagnes anti-alcool à travers leurs grands panneaux publicitaires et leurs discours.

Alors on se rencontre, on boit et on espère que les contraintes se réduisent bientôt, que les pressions deviennent moins fortes. Qui boit (en croyant boire de l’alcool) se sent souvent plus beau et attractif. La conscience de soi change complètement. On devient plus autocentré et moins attentif-ives aux autres, à leurs limites ou leurs envies. On ne change pas uniquement notre perception de soi mais aussi celles des autres. D’autres personnes, qui ont des limites pourtant claires, doivent se défendre plus fortement pour qu’elles soient respectés. Ou alors illes laissent tomber de peur de paraître trop « coincéEs », puisque dans ce mode festif nous devons tous et toutes être si décontractéE. On serait sidéré de constater à quel point des personnes politisées peuvent se révéler avoir des comportements sexistes lorsque l’on compare les remarques, attitudes et comportements de situations alcoolisées aux situations "à jeun".

C’est ainsi que l’on arrive à accepter et banaliser beaucoup d’abus. Dans ces ambiances festives et alcoolisées les limites se relâchent, beaucoup acceptent des choses qu’illes n’auraient jamais voulues dans d’autres situations, les implications de nos actes sont évaluées différemment.

Dans ces moments, nous rejetons nos propres limites ainsi que celles des autres, aussi sensée qu’elles puissent être. Peut-être s’agit-il de notre culture de l’alcool que nous devrions une fois pour toutes rejeter – parce que, elle, est insensée.

Anonyme