BROCHURES

Mon nom est personne
Contributions anarchistes à un débat autour de l’anonymat et de l’attaque

Mon nom est personne

anonymes (première parution : octobre 2015)

Mis en ligne le 7 décembre 2015

Thèmes : Agitations armées (35 brochures)
Anarchismes, anarchie (110 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,1.6 Mo) (PDF,1.7 Mo) (PDF,659.5 ko) (PDF,602.4 ko) (web)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

Lettre à la galaxie anarchiste - Anonyme, novembre 2011

Sans y être invités, nous entrons avec cette lettre dans un débat qui n’est pas le nôtre. Et qui ne sera jamais le nôtre, parce qu’il est posé sur un terrain qui nous semble stérile pour la quête de perspectives insurrectionnelles, ainsi que pour les idées et activités anarchistes qui se placent dans cette perspective. Pourquoi alors écrire cette lettre, pourrait-on se demander ? Parce que rien qui nous fait aussi chaud au cœur que la révolte libératrice et destructrice, que la lutte pour la subversion de l’existant ; parce que nous continuerons toujours à nous reconnaître dans tous les compagnons qui, poussés par un désir de liberté, partent à l’assaut des structures et des hommes de la domination ; parce que nous accordons infiniment d’importance à la force de la volonté individuelle, la recherche de la cohérence et au courage d’essayer malgré tout de mettre le feu à la poudrière. Ne considérez pas ces prémisses comme une vaine tentative de passer de la pommade ; elles sont sincères, tout comme l’est notre préoccupation face à l’amputation volontaire du champ de bataille anarchiste.

Ne mâchons pas nos mots : plus que jamais, il y a besoin de l’intervention destructive des anarchistes, plus que jamais, c’est le moment d’intensifier nos combats, d’aller à la recherche de possibilités et d’hypothèses pour étendre la révolte, rendre possible l’insurrection et accélérer ainsi le possible bouleversement de ce monde. Mais ce besoin et cette pulsion ne nous exemptent pas de l’obligation de réfléchir sur le quoi, où, quand, comment et pourquoi.

N’y allons pas par quatre chemins : quelles raisons poussent des anar- chistes (sachant qu’on n’a pas de problèmes à comprendre les raisons des autoritaires) à revendiquer systématiquement leurs actes et à les signer avec des sigles entre-temps devenus mondiaux ? Qu’est-ce qui les pousse à croire que la difficile question des perspectives peut être résolue en mettant une revendication sur internet ou en l’envoyant aux médias ? Qu’est-ce qui fait que prendre ce chemin semble aujourd’hui associé à une forme de profonde cohérence entre penser et agir, entre idées et pratiques, alors qu’il s’agit plutôt d’une liquidation illusoire de la tension permanente entre la théorie et la pratique – tension qui devrait exister et est certainement la force propulsive de la lutte anarchiste ?

Cette manie qui semble faire boule de neige risque d’éclipser rapidement les autres actes de révolte. Non seulement les actes des anarchistes qui se passent joyeusement de la pilule amère et toujours décevante de la revendication, mais aussi et peut-être surtout plus généralement tout le panorama de rébellion et de conflictualité sociale. Voilà peut-être une des « raisons » qui nous a incités à écrire ce texte. En avoir marre d’éprouver et de constater que sur le champ de bataille anarchiste, celui de l’attaque, du sabotage et de l’expropriation, ces actes se voient toujours plus assimilés à un sigle et, en tant que tel, à une représentation politique ; en avoir marre de voir comment les horizons se réduisent faussement à deux choix seulement contradictoires en apparence : soit opter pour l’anarchisme « gentil » et se mettre à courir derrière des assemblées, des mouvements populaires et des syndicats de base ; soit opter pour l’anarchisme « méchant », et se voir alors gentiment prié de tamponner ses contributions à la guerre sociale avec un sigle – sinon, d’autres le feront à ta place.

Car nous aussi, nous passons à l’attaque. Nous aussi, nous sortons pour saboter la machinerie du capital et de l’autorité. Nous aussi, nous choisissons au quotidien de ne pas accepter une position de mendiant et de ne pas ajourner l’expropriation nécessaire. Sauf que nous pensons que nos activités font simplement partie d’une conflictualité sociale plus large, une conflictualité qui n’a besoin ni de revendications ni de sigles. Sauf que nous pensons que ce n’est que quand les actes sont anonymes qu’ils peuvent être appropriés par tout le monde. Sauf que nous pensons que tamponner des actions d’attaque les catapulte du champ social vers le champ politique, vers le champ de la représentation, de la délégation, de la séparation entre acteurs et spectateurs. Et comme cela a souvent été répété dans ce type de débats, il ne suffit pas de proclamer le refus de la politique pour que celui-ci soit effectif. Le refus de la politique réside entre autres dans la cohérence entre les moyens et les fins, et il n’y a pas d’instrument plus politique que la revendication, tout comme le sont la carte de membre, le programme et la déclaration des principes de base.

De plus, on voit bien sévir une confusion qu’il s’agit, une fois de plus, de souligner et de combattre. Il nous est en effet indigeste de continuer à observer la signification erronée donnée de nos jours à certains concepts, comme par exemple celui d’informalité. Le choix d’un mouvement anarchiste informel et autonome est un choix qui signifie le refus des structures fixes, des organisations constituées de membres, des fédérations centralisatrices et unificatrices ; et donc aussi de signatures qui reviennent en permanence, si ce n’est de toute signature. C’est le refus d’élaborer des programmes, c’est le bannissement de tous les moyens politiques ; et donc aussi des revendications programmatiques, peu importe qu’elles s’auto-définissent virtuellement comme formelles ou bien « informelles ». Dans son sens positif, l’informalité est pour nous un archipel sans bornes, non circonscrit, de groupes et d’individus autonomes, qui forgent entre-eux des liens basés sur l’affinité et la connaissance réciproque, et qui décident sur cette base-là de réaliser des projets communs. C’est le choix de petits cercles affinitaires qui font de leur autonomie, de leurs perspectives et de leurs méthodes d’action la base pour construire des liens avec d’autres. L’organisation informelle n’a donc rien à voir avec des fédérations, des acronymes ou des sigles. Par ailleurs, qu’entendent certains compagnons lorsqu’ils parlent non seulement d’informalité, mais aussi d’« insurrectionalisme » ? Au risque de quelque peu ternir le vaste panorama d’idées, d’analyses, d’hypothèses et de propositions, on pourrait dire que « l’insurrectionalisme » est l’ensemble des méthodes et des perspectives qui, en partant d’un anarchisme sans compromis, cherchent à contribuer à des « situations insurrectionnelles ». L’arsenal de méthodes dont disposent les anarchistes en son sein est énorme. Il faut comprendre que l’utilisation de certaines méthodes (agitation, attaque, propositions organisatives etc.) ne signifient en soi que très peu : ce n’est que dans une projectualité réfléchie et en évolution qu’elles acquièrent leur sens dans la lutte. Brûler un bâtiment de l’Etat est sans aucun doute toujours une bonne chose, mais ne signifie pas en soi s’inscrire dans une perspective insurrectionnelle. Et cela vaut encore moins quant au choix de, par exemple, plutôt cibler ses attaques contre des objectifs centraux et médiatiques, avec la profession de foi qui va avec. Ce n’est pas un hasard si dans les différents moments de projectualités insurrectionnelles, l’accent a surtout été mis sur des attaques modestes, reproductibles et anonymes contre les structures et les hommes toujours plus décentralisés de la domination, ou sur la nécessité de sabotages ciblés d’infrastructures, des sabotages qui n’ont besoin d’aucun écho médiatique pour atteindre leur but, c’est-à-dire la paralysie, par exemple, des flux de transports, de données et d’énergie du pouvoir.

Il nous semble que derrière la manie actuelle de la revendication ne se cachent pas beaucoup de perspectives – ou du moins avons-nous du mal à les percevoir. En effet, et nous ne voulons par là en aucune manière enlever quoi ce soit à la rébellion sincère et courageuse de ces compagnons, il nous semble que c’est surtout la reconnaissance qui est recherchée. Une reconnaissance par l’ennemi, qui complètera rapidement ses listes d’organisations terroristes, signifie souvent le début de la fin : l’ennemi se met alors en route pour isoler une partie de la conflictualité plus large. Un isolement qui n’est pas seulement le prélude à la répression (et en fait, ceci ne compte pas vraiment, car la répression est toujours là – loin de nous l’idée de commencer à pleurer sur le fait que le pouvoir suive avec défiance les activités anarchistes, et donc les poursuive), mais surtout, et voilà le plus important, c’est la meilleure manière de contrer une éventuelle contamination. Dans l’état actuel du corps social, malade et en train de pourrir, le pouvoir ne peut rien souhaiter de mieux qu’un couteau bien identifiable et circonscrit qui essaye de faire quelques entailles ici et là, et il ne craint rien plus qu’un virus qui risque de contaminer tout le corps de façon insaisissable et donc incontrôlable. Mais peut-être nous trompons-nous, et qu’il s’agit surtout d’être reconnus par les exploités et les exclus ? Mais ne sommes-nous pas, les anarchistes, justement ennemis de toute forme de délégation, d’exemples illuminés qui souvent ne font que légitimer la résignation ?

Certes, nos pratiques peuvent être contagieuses, nos idées d’ailleurs encore plus, mais uniquement quand elles laissent la responsabilité d’agir à chaque individu particulier, distinct ; lorsqu’elles démasquent la résignation comme étant un choix individuel. Faire s’enflammer les cœurs, certainement, mais si nos pratiques ne disposent pas de l’oxygène d’une conviction à soi, elles s’éteindront rapidement et il ne s’en suivra, dans le « meilleur » des cas, que quelques applaudissements pour les martyrs en devenir. Et encore, car maintenant que la médiation politique (partis, syndicats, réformisme) s’épuise petit-à-petit et devient de fait dépassée ; maintenant que la rage peut librement porter les mains vers tout ce qui détruit la vie, il serait vraiment trop ironique que les insoumis de la politique par excellence, les anarchistes, reprennent le flambeau de la représentation et, suivant l’exemple de leurs prédécesseurs autoritaires, séparent la conflictualité sociale de la subversion immédiate de tous les rôles sociaux. Et peu importe qu’ils veuillent le faire en se mettant à la tête des mouvements sociaux, en entraînant des assemblées populaires par la rhétorique, ou en tant que groupe armé spécifique.

Ou bien s’agit-il plutôt d’une aspiration à la « cohérence » ? Malheureusement, il y a toujours eu de ces anarchistes qui échangent la recherche de la cohérence contre des accords tactiques, des alliances écœurantes et des séparations stratégiques entre les moyens et les fins. La cohérence anarchiste se trouve bien sûr dans la négation de tout cela. Et dans ce cas, il n’est pas dit pour autant qu’une certaine condition de « clandestinité » soit par exemple plus cohérente. Lorsque la clandestinité n’est plus vue comme une nécessité, soit à cause de la traque répressive ou parce qu’il devient sinon impossible de réaliser certaines actions, mais plutôt comme une sorte de summum d’activité révolutionnaire, le fameux a-légalisme est alors réduit à bien peu de choses. Au lieu de rechercher la cohérence au-delà des lois et des commandements et donc d’accepter l’affrontement, le légalisme est simplement renversé en « illégalisme ». Tout comme dans le légalisme, le caractère subversif d’activités est quantifié et mesuré par la possible peine de prison correspondante. Le refus du légalisme n’est certainement pas la même chose que le choix absolu de « l’illégalisme ». Il suffirait peut-être de faire un parallèle facile avec la situation sociale en Europe pour s’en faire une image : ce n’est pas parce que des milliers de personnes se retrouvent de fait en situation de « clandestinité » (les sans-papiers), qu’ils deviennent alors automatiquement et objectivement une menace pour le légalisme, et pourraient ainsi être perçus comme des « sujets révolutionnaires ». Pourquoi en irait-il autrement pour des anarchistes qui se retrouvent dans une condition de clandestinité ?

Ou bien encore s’agit-il de faire peur à l’ennemi ? Comme on le retrouve assez souvent dans leurs revendications, certains anarchistes croient apparemment pouvoir faire peur au pouvoir en proférant des menaces, en publiant des photos d’armes ou en faisant exploser quelques bombes (et ne parlons même pas de la pratique abjecte d’envoyer pêle-mêle des colis-piégés). Face aux massacres quotidiens organisés par le pouvoir, ceci témoigne d’une certaine naïveté, surtout pour des ennemis du pouvoir qui ne se font aucune illusion quant à des puissants plus compréhensifs, un capitalisme à visage humain, des rapports plus justes à l’intérieur du système. Si, malgré toute son arrogance, le pouvoir craint quelque chose, ce serait plutôt la diffusion de la révolte, la dissémination de la désobéissance, les cœurs qui s’enflamment hors de tout contrôle. Il est clair que les éclairs de la répression n’épargneront pas les anarchistes qui veulent y contribuer, mais ceci ne prouve en aucune manière combien nous sommes « dangereux ». La seule chose que cela pourrait peut-être dire, c’est combien la situation serait dangereuse si nos idées et pratiques se diffusaient parmi les exclus et les exploités.

Cela continue de nous surprendre à quel point l’idée d’une sorte d’ombre ne séduit plus les anarchistes, d’aujourd’hui du moins, ces anarchistes qui ne veulent pas se résigner, attendre ou construire à l’infini des organisations de masses etc. Autrefois on en était fier : faire tout notre possible pour étendre le marécage de la conflictualité sociale et le rendre ainsi impénétrable aux forces de la répression et de la récupération. On n’était pas à la recherche de la lumière des spots, ni de la gloire des guerriers ; dans l’ombre, dans la partie obscure de la société, on offrait sa contribution à la perturbation de la normalité, à la destruction anonyme des structures du contrôle et de la répression, à la « libération » par le sabotage d’espaces et de temps pour que les révoltes sociales puissent poursuivre leurs cours. Et fièrement, on diffusait ces idées, de manière autonome, sans avoir recours à des échos médiatiques, loin du spectacle politique, même « oppositionnel ». Cette agitation ne cherchait pas à être filmée, à être reconnue, mais voulait encourager la rébellion partout et forger des liens avec d’autres rebelles dans une révolte partagée.

Aujourd’hui nombre de compagnons semblent préférer la solution facile d’une identité à la diffusion des idées et de la révolte, réduisant par exemple ainsi les relations affinitaires au fait d’adhérer à quelque chose. Evidemment, il est plus facile de prendre et de consommer des opinions toutes faites sur les rayons du supermarché militant, plutôt que d’élaborer son propre parcours de lutte qui rompe avec cela. Evidemment, il est plus facile de se donner une illusion de force à travers un sigle partagé, que de comprendre que la « force » de la subversion se cache dans la manière dont elle réussit à contaminer le corps social avec des idées et des pratiques libératrices. L’identité et la « formation d’un front » offrent peut-être la douce illusion de signifier quelque chose, surtout à travers le spectacle des technologies de communication, mais cela ne détruit pas le moindre obstacle. Pire encore, cela manifeste tous les symptômes d’une vision bien peu anar- chiste de la lutte et de la révolution, une vision qui, face au mastodonte du pouvoir, croit pouvoir mettre en place de manière symétrique un illusoire mastodonte anarchiste. La conséquence inévitable, c’est que l’horizon se rétrécit et finit par un nombrilisme peu intéressant, quelques tapes dans le dos ici et là, et la construction d’un cadre exclusif et auto-référentiel.

Il ne nous étonnerait pas que cette manie de la revendication paralyse encore davantage le mouvement anarchiste autonome lorsqu’il s’agira de notre contribution à des révoltes toujours plus fréquentes, spontanées et destructrices. Enfermés dans l’autopromotion et l’autoréférentialité, avec une communication se réduisant à la publication de revendications sur internet, il ne semble pas que les anarchistes pourront faire grand-chose lorsque le bordel éclatera près de chez eux (à part les quelques explosions et incendies habituels, souvent contre des cibles que les révoltés eux-mêmes étaient déjà très bien en train de détruire). Plus nous semblons approcher la possibilité d’insurrections, plus ces possibilités deviennent palpables, et plus les anarchistes semblent apparemment ne plus vouloir s’intéresser à l’insurrection. Et ceci vaut aussi bien pour ceux qui se noient en reprenant le rôle de la gauche moribonde que pour ceux qui sont en train de s’enfermer dans n’importe quelle idéologie de la lutte armée. Mais clarifions un instant de quoi on parle, lorsqu’on discute de perspectives insurrectionnelles et d’insurrection. Il ne s’agit certainement pas de la simple multiplication du nombre d’attaques, et encore moins lorsque celles-ci semblent (vouloir) devenir le terrain exclusif des anarchistes et de leurs fronts. Beaucoup plus qu’un duel armé singulier avec l’Etat, l’insurrection est la rupture multiple avec le temps, l’espace et les rôles de la domination, une rupture forcément violente, qui pourrait devenir le début d’une subversion des rapports sociaux. En ce sens, l’insurrection est plutôt un déchaînement social qui dépasse la simple généralisation de la révolte ou des émeutes, et qui porte déjà dans sa négation le début d’un nouveau monde, ou au moins, devrait le porter en elle. C’est surtout la présence d’une telle tension utopique qui offre quelque point d’appui contre le retour à la normalité et à la restauration des rôles sociaux après la grande fête de la destruction. Qu’il soit donc clair que l’insurrection n’est pas la seule affaire des anarchistes, même si notre contribution, notre préparation, nos perspectives insurrectionnelles sont sans le moindre doute importantes, et qu’elles deviendront peut-être même décisives à l’avenir pour pousser le déchaînement de la négation dans une direction libératrice. Dans un monde qui devient chaque jour plus instable, ces questions difficiles devraient justement revenir au premier plan. Y renoncer à priori en s’enfermant dans un quelconque ghetto identitaire et en entretenant l’illusion de développer « de la force » à travers des sigles collectifs et « l’unification » des anarchistes prêts à attaquer, revient alors irrémédiablement à nier toute perspective insurrectionnelle.

Pour revenir au monde des fronts et des sigles, on pourrait par exemple prendre comme signe précurseur du proche enfermement dans un cadre auto-référentiel, les références obligées aux compagnons incarcérés. Il semble qu’une fois enfermés par l’Etat, ce ne soient plus des compagnons comme nous tous, mais avant tout des compagnons « incarcérés ». Les positions dans ce débat déjà difficile et pénible sont tellement figées qu’il ne reste que deux options : soit l’exaltation absolue de nos compagnons incarcérés, soit le dégoût absolu qui finit vite par le renoncement à continuer de donner corps et âme à la solidarité. Cela a-t-il encore du sens de répéter que nos compagnons enfermés dans les geôles ne se trouvent ni au-dessus ni en-dessous des autres compagnons, mais simplement parmi eux ? N’est-il pas effrayant de voir que malgré les nombreuses luttes contre la prison, le tournant actuel revient de nouveau avec le discours sur les « prisonniers politiques », désertant une perspective plus large de lutte contre la prison, la justice etc. ? En fin de compte, nous risquons ainsi de parachever ce que l’Etat cherchait à obtenir en enfermant nos compagnons : en en faisant des points de références centraux, abstraits et à exalter, on les isole de l’ensemble de la guerre sociale. Au lieu de chercher des manières pour entretenir des liens de solidarité, d’affinité et de complicité au-delà des murs en les plaçant radicalement au sein de la guerre sociale, la solidarité se borne à citer leurs noms à la fin d’une revendication. Cela génère en plus un cercle assez vicieux sans beaucoup de perspectives, celui de la surenchère en attaques « dédiées  » à d’autres, plutôt que de trouver la force en soi-même quant au choix du quand, comment et pourquoi intervenir dans des conditions données.

Mais la logique du luttarmatisme est implacable. Une fois mise en route, il semble qu’il reste bien peu à faire. Tous ceux qui n’y adhérent pas ou n’en prennent pas la défense sont assimilés à des compagnons ne voulant ni agir ni attaquer, soumettant la révolte à des calculs et à des masses, ne souhaitant qu’attendre et rejetant l’impulsion de mettre le feu aux poudres ici et maintenant. Comme un miroir déformant, le refus de l’idéologie de la lutte armée devient le refus de la lutte en armes tout court. Evidemment, rien n’est moins vrai, mais il n’y a plus d’oreilles qui veuillent entendre ça, l’espace de la discussion est asséché. Tout est réduit à une pensée en blocs, en pour ou en contre, et la voie, selon nous la plus intéressante, du développement des projectualités insurrectionnelles, se voit définitivement mise de côté. A la grande joie des libertaires formels et des pseudo-radicaux comme des forces répressives, qui ne veulent rien de plus que l’assèchement de ce marécage.

Car aujourd’hui, qui souhaite encore discuter de projectualités, lorsque le seul rythme donné à la lutte est devenu la somme des attaques revendiquées sur internet ? Qui est encore à la recherche d’une perspective qui entende faire plus que sim- plement rendre quelques coups ? Et, répétons-le, aucun doute à ce propos : donner des coups est nécessaire, ici et maintenant, et avec tous les moyens que nous pensons adéquats et opportuns. Mais le défi de développer une projectualité visant à déchaîner, faire s’étendre et approfondir des situations insurrectionnelles, exige bien plus que la seule capacité à donner des coups. Cela exige le développement de ses propres idées plutôt que de répéter ce que d’autres disent ; la force de développer une réelle autonomie en termes de parcours de lutte et de capacités ; la quête lente et difficile d’affinités et l’approfondissement de la connaissance réciproque ; une certaine analyse des conditions sociales dans lesquelles nous agissons ; le courage de lancer des hypothèses pour la guerre sociale afin de ne plus courir derrière les faits, ou derrière nous-mêmes. Bref, cela n’exige pas uniquement la capacité de savoir utiliser certaines méthodes, mais surtout les idées sur comment, où, quand et pourquoi les utiliser, et là encore, dans un mélange nécessaire avec tout un éventail d’autres méthodes. Faute de quoi, il ne restera plus d’anarchistes, mais juste une série de rôles bien tristes et circonscrits : des propagandistes, des squatteurs, des combattants armés, des expropriateurs, des écrivains, des casseurs, des émeutiers, et ainsi de suite. Face à la possibilité de la tempête sociale à venir, rien ne serait plus pénible que de se retrouver si désarmés que chacun ne dispose que d’une seule spécialité. Dans des conditions sociales explosives, rien ne serait plus fâcheux que de devoir constater que les anarchistes s’occupent trop de leur petit jardin pour être capables de réellement contribuer à l’explosion. Rien n’aurait plus le goût amer d’occasions ratées à cause d’une focalisation exclusive sur le ghetto identitaire, que de renoncer à découvrir nos complices dans la tempête sociale, à forger des liens d’idées et de pratiques partagées avec d’autres rebelles, à rompre avec toutes les formes de représentation et de communication médiée, afin d’ouvrir de l’espace pour une vraie réciprocité, allergique à tout pouvoir et à toute domination.

Mais comme toujours, nous refusons de désespérer. Nous savons que beaucoup de compagnons caressent encore, dans un espace et un temps où tout spectacle politique est conséquemment banni, les possibilités d’atteindre l’ennemi et de forger, à travers la diffusion d’idées anarchistes et de propositions de lutte, des liens avec d’autres rebelles. C’est probablement le chemin le plus difficile, parce qu’il ne recueillera jamais aucune reconnaissance. Ni de la part de l’ennemi, ni des masses, et selon toute probabilité, ni d’autres compagnons et révolutionnaires. Mais nous portons en nous une histoire, une histoire qui nous relie avec tous les anarchistes qui ont ardemment continué à refuser de se laisser inclure, que ce soit dans le mouvement anarchiste « officiel », ou dans le reflet luttarmiste de ce dernier. Qui ont toujours continué à refuser de séparer la diffusion des idées et la manière dont on les diffuse, cherchant ainsi à bannir toute médiation politique, y compris celle de la revendication. Qui sont peu intéressés à savoir qui a fait ceci ou cela, mais relient des actes avec leur propre révolte, avec leur propre projectualité, se déployant dans la seule conspiration que nous voulons : celle des individualités rebelles pour la subversion de l’existant.

Ne dis pas que nous sommes peu ; dis seulement que nous sommes déterminés - CCF & Theofilos Mavropoulos, novembre 2012

Extrait concernant la question de l’anonymat de la "Contribution des neuf membres emprisonnés de l’Organisation Révolutionnaire de la Conspiration des Cellules de Feu (OR CCF) et du prisonnier anarchiste Theofilos Mavropoulos à une rencontre anarchiste internationale appelée dans une perspective insurrectionaliste (Zurich, 10–13 novembre 2012)".

(...)

Pour continuer notre raisonnement sur comment l’existant peut vraiment être attaqué, nous pensons qu’aucune attaque ne parle d’elle-même. Aujourd’hui rien ne va de soi ou n’est évident. Même des attaques contre des agences bancaires, des centres de rétention, des batailles de rue avec les flics pendant une manifestation peuvent être faussées et apparaître comme quelque chose d’autre que ce qu’elles devaient être. Ce n’est pas seulement les représentants du pouvoir qui, à travers le spectacle et les journalistes, déformeront ces beaux moments de guerre. Il y a aussi nos mythes sur ce que nous considérons comme allant de soi : le mythe de la société enragée qui sympathise supposément avec nous et soutient nos pratiques, le mythe de la violence de masse, le mythe d’une “juste cause” en général...

Mais nous ne voulons pas de la “sympathie” d’une foule qui applaudit, nous n’attendons pas les masses pour agir, pas plus que nous n’avons de revendications afin de défendre une cause juste ou injuste, pour avoir raison ou tort. Nous ne sommes que ce que nous sommes, à la recherche de complices et compagnons. Rien de plus. Nous sommes des anarchistes négateurs de l’ordre, et nous voulons auto-déterminer nos actes, parce qu’ils sont nos invitations à tout un chacun qui veut prendre sa vie en main. Parce que nos actes font ce que nous sommes. Nous pensons donc que les groupes informels anarchistes d’action directe ne doivent pas laisser le silence handicaper leurs actions, les abandonnant à la dictature de l’évidence, mais qu’il est important d’en revendiquer la responsabilité à travers des communiqués publics.

Par ailleurs si nous abandonnons une action à la merci de l’anonymat, c’est comme si nous la privions de son âme, du sens qu’elle véhicule. La communication qui a à la fois été érodée et qui a perdu sa substance sous l’influence de la civilisation moderne, prend à nouveau sens et se libère à travers le discours des compagnons qui mènent chaque attaque. Ainsi, l’acte en lui-même cesse d’être une fin en soi, il n’est plus un nouvel article dans un quotidien ou juste un coup contre l’ennemi, mais devient quelque chose de beaucoup plus : une partie d’une histoire particulière, un héritage qui s’écrit là maintenant par des gens qui partagent un désir commun, celui d’un affrontement continu et de la destruction de l’existant. Un héritage durable dans le temps et ouvert à la critique et à l’évolution. Au-delà du fait d’ouvrir des hostilités, nous pensons que de cette manière-là nous pouvons mener une perspective insurrectionnelle continuelle, qui embrasse une galaxie internationale de groupes informels d’action directe et pose les bases pour un dialogue qui, à son tour, est crucial pour le développement des relations et de la camaraderie.

Chaque proclamation, chaque revendication est une invitation ouverte, une petite contribution à une discussion plus large, une façon de poser des questions plutôt que de donner des réponses, une façon de s’autodéterminer contre toute vérité officielle, une méthode pour communiquer avec des compagnons qu’on n’a jamais vus en personne ni même connus ; c’est l’extériorisation de la guerre contre le pouvoir que nous avons en nous. Par ailleurs, chaque communiqué est le résultat du désir d’un groupe de compagnons qui se sont assis pour discuter, planifier et organiser leur action, qui ont attaqué leur cible, qui se sont ensuite remis à discuter ensemble, ont partagé leurs expériences, ont fait un bilan et souvent leur auto-critique, et ont choisi de communiquer leur vécu et la conscience de leur offensive. Pour nous, chaque cellule ou groupe informel est une expérience vivante de relations humaines dans une perspective libératrice. Notamment les cellules qui ont une continuité dans le temps constituent des laboratoires de subversion, explorant le centre des relations humaines. Il est certain que les relations entre compagnons dans les groupes informels sont tentées, évoluent, s’usent, sont re-créées, et que chaque individu se découvre toujours plus lui/elle-même. Une cellule ou une fédération anarchiste informelle ne court pas derrière les faits ; au contraire, elle les provoque. Les groupes informels se forment pour dépasser le hasard des conditions historiques et n’abandonnent pas le désir de l’attaque à une spontanéité circonstancielle. Au contraire, ils déclarent leur propre guerre à l’existant ici et maintenant, sans délais.

Ces formations et noyaux sont le moyen de dire adieu à l’inertie des masses. Nous les baptisons avec les noms que nous choisissons. Le nom de chaque groupe auquel nous participons est notre psyché, notre âme. C’est notre façon de nous auto-déterminer et de rejeter toutes les identités sociales. Nous ne sommes ni des prolétaires, ni des opprimés, ni des travailleurs. Nous ne voulons pas être perdus dans l’anonymat de l’unité de masse qui supprime notre unicité. Nous sommes le nom que nous avons choisi pour nous-mêmes. C’est pour cela que nous disons que le nom d’un noyau ne fonctionne pas comme un slogan publicitaire. Au contraire, c’est l’invitation à tout un chacun afin qu’ils organisent leur praxis et créent leur propre groupe, afin de passer le point où tout retour à la normalité est impossible. Pour une insurrection anarchiste permanente qui ne finisse jamais. Parce qu’il y aura toujours un nouveau lever de soleil plus beau que tous les précédents.

Salutations fraternelles,

Conspiration des Cellules de Feu de la première période et le compagnon anarchiste Theofilos Mavropoulos, Fédération Anarchiste Informelle / Front Révolutionnaire International (FAI/FRI)

L’anonymat - Anonyme, août 2013

Alors je m’approche du monstre, en tenant une coupe remplie d’un vin aux sombres couleurs, et je lui dis :
« Tiens, Cyclope, bois de ce vin, puisque tu viens de manger de la chair humaine. Je veux que tu saches quel breuvage j’avais caché dans mon navire ; je te l’offre dans l’espoir que, prenant pitié de moi, tu me renverras promptement dans ma patrie. Cyclope, tes fureurs sont maintenant intolérables ! Homme cruel et sans justice, comment veux-tu que désormais les mortels viennent en ces lieux ? »
A ces paroles le monstre prend la coupe, et il éprouve un si vif plaisir à savourer ce doux breuvage, qu’il m’en demande une seconde fois en ces termes :
« Verse-moi encore de ce vin délectable, et dis-moi quel est ton nom, afin que je te donne, comme étranger, un présent qui te réjouisse. Notre terre féconde produit aussi du vin renfermé dans de belles grappes que fait croître la pluie de Jupiter ; mais le délicieux breuvage que tu me présentes émane et du nectar et de l’ambroisie. »
Il dit, et aussitôt je lui verse de cette liqueur étincelante : trois fois j’en donne au Cyclope, et trois fois il en boit outre mesure. Aussitôt que le vin s’est emparé de ses sens, je lui adresse ces douces paroles :
« Cyclope, puisque tu me demandes mon nom, je vais te le dire ; mais fais-moi le présent de l’hospitalité comme tu me l’as promis. Mon nom est Personne : c’est Personne que m’appellent et mon père et ma mère, et tous mes fidèles compagnons. »
Le monstre cruel me répond :
« Personne, lorsque j’aurai dévoré tous tes compagnons je te mangerai le dernier : tel sera pour toi le présent de l’hospitalité. »
En parlant ainsi, le Cyclope se renverse : son énorme cou tombe dans la poussière ; le sommeil, qui dompte tous les êtres, s’empare de lui, et de sa bouche s’échappent le vin et les lambeaux de chair humaine qu’il rejette pendant son ivresse. Alors j’introduis le pieu dans la cendre pour le rendre brûlant, et par mes discours j’anime mes compagnons, de peur qu’effrayés ils ne m’abandonnent. Quand le tronc d’olivier est assez chauffé et que déjà, quoique vert, il va s’enflammer, je le retire tout brillant du feu, et mes braves compagnons restent autour de moi : un dieu m’inspira sans doute cette grande audace ! Mes amis fidèles saisissent le pieu pointu, l’enfoncent dans l’œil du Cyclope, et moi, me plaçant au sommet du tronc, je le fais tourner avec force. — Ainsi, lorsqu’un artisan perce avec une tarière la poutre d’un navire, et qu’au-dessous de lui d’autres ouvriers, tirant une courroie des deux côtés, font continuellement mouvoir l’instrument : de même nous faisons tourner le pieu dans l’œil du Cyclope.
Tout autour de la pointe enflammée le sang ruisselle ; une ardente vapeur dévore les sourcils et les paupières du géant ; sa prunelle est consumée, et les racines de l’œil pétillent, brûlées par les flammes. — Ainsi, lorsqu’un forgeron plonge dans l’onde glacée une hache ou une doloire rougies par le feu pour les tremper (car la trempe constitue la force du fer), et que ces instruments frémissent à grand bruit : de même siffle l’œil du Cyclope percé par le pieu brûlant. Le monstre pousse des hurlements affreux qui font retentir la caverne ; et nous, saisis de frayeur, nous nous mettons à fuir. Le Cyclope arrache de son œil ce pieu souillé de sang, et dans sa fureur il le jette au loin. Aussitôt il appelle à grands cris les autres Cyclopes qui habitent les grottes voisines sur des montagnes exposées aux vents. Les géants, en entendant la voix de Polyphème, accourent de tous côtés ; ils entourent sa caverne et lui demandent en ces termes la cause de son affliction :
« Pourquoi pousser de tristes clameurs pendant la nuit divine et nous arracher au sommeil ? Quelqu’un parmi les mortels t’aurait-il enlevé malgré toi une brebis ou une chèvre ? Crains-tu que quelqu’un ne t’égorge en usant de ruse ou de violence ? »
Polyphème, du fond de son antre, leur répond en disant :
« Ô mes amis, qui me tue, non par force, mais par ruse ? Personne ! »
Les Cyclopes répliquent aussitôt :
« Puisque personne ne te fait violence dans ta solitude, que nous veux-tu ? Il est impossible d’échapper aux maux que nous envoie le grand Jupiter. Adresse-toi donc à ton père, le puissant Neptune. »
A ces mots tous les Cyclopes s’éloignent. Moi je riais en songeant combien Polyphème avait été trompé par mon nom supposé et par mon excellente ruse.

Homère, Odyssée, chant IX.

Depuis l’antiquité, il n’a certes pas manqué de monde pour avoir l’intuition et chanter les potentialités de l’usage de l’anonymat. Ce n’est que lorsqu’on est personne qu’on peut éviter d’être reconnu par ses ennemis. Il s’agit d’une sagesse grecque qui semble faire défaut aux anarchistes de la Conspiration des cellules du feu. Dans un texte écrit en prison par certains d’entre eux, signé également par un autre compagnon incarcéré, et envoyé à une rencontre anarchiste qui s’est tenue à Zurich en novembre dernier, ils développent amplement les raisons de l’utilisation d’un nom, d’un sigle et d’une identité bien précise avec lesquels revendiquer leurs actions.

Ce texte est particulier puisque, bien que ses auteurs fassent partie du groupe armé anarchiste spécifique peut-être le plus connu du moment, il recueille et s’approprie en un certain sens une grande partie de la critique la plus diffuse contre le luttarmatisme, en repoussant toute séparation et toute division des rôles. Il n’existe pas de compagnons qui sont en première ligne en train de manier des armes et des compagnons qui sont à l’arrière en train de manier du papier, parce que tout moyen est une arme, parce qu’on peut empoigner aussi bien une banderole qu’une torche, une pierre que de la dynamite. L’acier est autant la matière première des pistolets que des stylos. Il n’existe aucune hiérarchie de moyens, il n’y a aucun fétichisme technique. Tous les compagnons doivent être en mesure de pouvoir tout utiliser. Finie la spécialisation. Parfait. Mais la question de l’identité reste pourtant indépassable. De se mouvoir dans l’obscurité plutôt que sous les lumières des néons, ces compagnons grecs ne veulent vraiment pas en entendre parler.

Vu qu’ils ont argumenté leurs propres choix, ce que pendant des années beaucoup d’autres anarchistes qui en partagent le parcours n’ont pas trouvé opportun de faire, rendant donc impossible tout débat sur la question, et ayant envoyé leur texte à une rencontre anarchiste, il nous semble que leur intention d’ouvrir enfin une discussion sur ces thèmes est évidente. Ravis de leur décision, nous entendons ici apporter notre propre contribution.

* * *

Commençons par la question des moyens. Après avoir précisé ne vouloir en aucune façon mettre de limites à l’initiative anarchiste, et vouloir généraliser toutes les connaissances techniques, ces compagnons écrivent : « nous pensons que ce qu’il est nécessaire de s’approprier, c’est la volonté vers l’insurrection anarchiste elle-même, et les moyens ne sont rien d’autre que des objets que nos mains et nos désirs sont capables de découvrir. De cette manière, nous éviterons les distinctions entre basses et hautes intensités de violence, et nous détruirons la reproduction du mythe de l’expertise. Un exemple typique de l’action anarchiste polymorphe est l’expérimentation de la FAI/FRI, dont les membres ont aussi bien revendiqué des banderoles en solidarité ou le blocage d’entrées de magasins avec de la colle au Pérou et en Bolivie, que de tirer contre l’administrateur d’une compagnie nucléaire en Italie ou l’exécution de trois flics municipaux au Mexique. Après tout, en tant que Conspiration des cellules du feu, nous avons nous aussi commencé plus ou moins comme ça, et sans tomber dans la piège de l’arrogance des moyens ou de leur hiérarchie non officielle. » Ce sont des mots clairs, sans équivoque, mais... accompagnés d’un exemple pour le moins absurde. Parce que c’est une véritable aberration qu’un « sigle » unique revendique des actions aussi éloignées – en termes de conséquence – que le déploiement de banderoles et l’assassinat de policiers. Le premier est un acte commun, à la portée de tous, à la différence du second. En général, les auteurs du premier geste sont plus facilement repérables, vu qu’il ne nécessite pas de grandes précautions. Mais dans l’exemple reporté ci-dessus, ils risqueraient également de payer les conséquences du second, en particulier là où ces actions se dérouleraient sur un même territoire. Ou bien au Pérou et en Bolivie les anarchistes de la FAI/FRI devront-ils toujours se limiter aux banderoles et à la colle ? Ou bien pour mener des actes aussi simples devront-ils prendre les mêmes précautions que pour des formes d’actions bien différentes ?

* * *

Ces compagnons grecs négligent complètement de prendre en compte certains mécanismes répressifs, comme par exemple l’utilisation du délit associatif, que paradoxalement et involontairement ils encouragent dans leur fougue identitaire. Pour clarifier ce que nous voulons dire, donnons deux exemples historiques concrets.

En Espagne, dans les dernières décennies du XIXe siècle, il y eut beaucoup d’agitations sociales. Dans la Basse Andalousie en particulier, se multipliaient les incendies de vignobles et de récoltes, les coupes de bois illégales, les vols de bétail et aussi les assassinats. A la différence de l’anarchisme catalan, alors plus proche de positions légalistes, les anarchistes andalous maintenaient une certaine propension à l’action directe. C’est dans ce cadre que la Mano Negra fit son apparition en 1883, une fantomatique organisation anarchiste à laquelle les autorités attribuèrent un complot visant à tuer tous les propriétaires terriens de la région. S’il est vrai qu’elle suscita la sympathie de nombreux anarchistes andalous, il est vrai aussi que l’existence même de cette organisation reste ambiguë. Les auteurs de L’Incendie millénariste, les cangaceiros français Delhoysie et Lapierre écrivent par exemple : « ce nom a servi à désigner un ensemble d’actes et de sectes sans nom. Au total, l’ensemble des procès intentés contre les anarchistes andalous dans l’affaire de la Mano Negra se solda par 300 condamnations au bagne. » Au-delà de la question de savoir si cette « signature » a été le choix réel d’une partie des compagnons andalous ou pas, il est en tout cas certain qu’elle a englobé d’un côté toutes les actions sans nom accomplies au cours de cette période, et d’un autre côté a servi à la magistrature pour prononcer des peines extrêmement lourdes contre ceux qui avaient participé aux différentes luttes sociales (en plus de justifier de nombreuses exécutions sommaires de subversifs). Les auteurs des innombrables petites actions se virent donc traqués et condamnés parce qu’accusés de participation à une bande armée dont ils n’avaient jamais fait partie (et qui peut-être n’existait pas).

Quelques années plus tard en France, se produisit un fait analogue. Les actions menées par certains compagnons individualistes seront attribuées à une « bande à Bonnot » qui n’existait que dans l’imagination du journaliste qui l’a inventée. En réalité, il n’y a jamais eu aucune bande structurée, mais seulement un milieu actif et effervescent de compagnons. Des individus se rencontraient, s’associaient pour une action, se séparaient, sans aucune homogénéité. Mais le spectre d’un « groupe organisé » fut agité par la magistrature, et utilisé pour incriminer des dizaines de compagnons dans des délits associatifs qui prévoyaient des peines plus importantes, et qu’il aurait été impossible d’infliger sans la création de ce fantasme organisatif collectif.

Mouvement social ou « branche » du mouvement anarchiste, dans ces deux cas les petites actions accomplies individuellement par des compagnons, expressions de ce bois obscur qu’est l’anarchie, seront phagocytées par une Organisation, par un Groupe, qu’il soit réel ou virtuel. L’Etat a tout intérêt à ce que cela se produise. D’un côté, il peut diffuser l’idée qu’il n’y a que quelques têtes brûlées qui le combattent, que toute tentative insurrectionnelle n’est que le fruit du complot de rares subversifs contre la volonté de très nombreux citoyens consentants, ôtant ainsi à la subversion son caractère social et généralisable. D’un autre côté, il peut avoir la main lourde contre ses ennemis, augmentant les condamnations grâce à l’utilisation du délit associatif.

Non seulement les compagnons grecs ne prennent même pas minimalement en compte ces aspects, ne serait-ce que pour des questions de sécurité, mais ils les aggravent. Ils défendent en effet qu’il n’y a pas de différence entre ceux qui déploient une banderole et ceux qui tuent des policiers. Ils peuvent et doivent être sur le même plan, membres d’une même organisation qui revendique leurs actions, qui doit les revendiquer si elle ne veut pas les abandonner au non-sens. Douce musique pour les oreilles de magistrats. Si le sigle-chapeau peut fonctionner avec l’ALF, c’est parce que les actions accomplies à travers le monde par ses activistes se ressemblent, s’agissant généralement de libérations d’animaux. Mais les exemples donnés par les compagnons grecs sont de nature bien différente. Qui est assez fou pour se faire identifier à cause d’une banderole, sachant qu’il pourrait ensuite être accusé d’un assassinat ? Il doit donc envisager l’accrochage d’un morceau de tissu en prenant les mêmes précautions que celles qu’il se donnerait s’il envisageait d’éliminer un ennemi ? A la longue, la hiérarchie des moyens qu’on a fait sortir par la porte des bonnes intentions de principe rentrera par la fenêtre des dures nécessités pratiques.

Malheureusement pour ces compagnons grecs, il n’y a qu’une manière d’éviter tous ces problèmes : l’anonymat. Tout ce qui a été dit jusqu’à présent le suggère en tant que précaution, en tant que choix « stratégique ». Mais cela n’est qu’un aspect supplémentaire de la question, et c’est à notre avis le moins important. De fait, l’anonymat est aussi et surtout la méthode qui correspond le plus à nos propres désirs. Nous ne le considérons pas qu’utile et fonctionnel, nous le considérons surtout comme juste.

* * *

L’anonymat élimine le droit de propriété de l’auteur sur ce qu’il a fait, dépersonnalise l’action en la libérant de la particularité humaine qui l’a commise. Ce faisant, il permet que l’action devienne potentiellement un acte pluriel (et tant pis si elle excite la mesquinerie des crypto-vantards). L’action anonyme n’a pas de propriétaires, n’a pas de maîtres, n’appartient à personne. Cela signifie qu’elle appartient à tous ceux qui la partagent.

Obscurs parmi les obscurs, nous sommes tous égaux. Personne n’est devant pour guider, personne n’est derrière pour suivre. Ce que nous faisons dans l’obscurité, nous seuls le savons. Cela suffit. L’obscurité nous protège de nos ennemis, mais nous protège aussi et surtout contre nous-mêmes. Pas de leaderships, pas de grégarismes, pas de vanité, pas d’admiration passive, pas de compétition, rien à démontrer à qui que ce soit. Les faits, crus et nus, sans médiations. Une banque a brûlé, une caserne a explosé, un pylône a été abattu. Qui l’a fait ? Peu importe, ça n’a aucune importance. Que ce soit Pierre ou Paul, quelle différence y a-t-il ? C’est arrivé, c’est possible de le faire, faisons-le ! Dans l’obscurité, l’action parle d’elle même. Si elle n’est pas compréhensible, ce ne seront certainement pas les communiqués ampoulés avalés par la machine à propagande de l’Etat qui lui donneront du sens. Comme quelqu’un l’a déjà fait remarquer, une action suivie d’un communiqué est comme une blague suivie d’une explication. Ce faisant, on n’en améliore pas du tout l’effet, mais on le banalise, on le gâche. Si une action ne parle pas d’elle-même, ce n’est pas en accumulant des mots dessus que se résout le problème qui, d’évidence, se trouve en amont, dans le choix erroné de l’objectif.

Les actions d’attaque n’ont besoin d’aucune justification a posteriori. Sur une planète déchirée par les guerres, il y a besoin de faire savoir pourquoi on attaque une base militaire ? Dans un monde en proie à la spéculation, il y a besoin de faire savoir pourquoi on attaque une banque ? Dans une société corrompue par la politique, il y a besoin de faire savoir pourquoi on attaque les partis ? Non. Les raisons sont sous les yeux de tous, et là où elles ne le sont pas, c’est à l’ensemble du mouvement de se charger de diffuser cette critique sociale en mesure de les rendre compréhensibles, et donc partageables, et donc reproductibles. Autant le désir d’attaquer l’ennemi est humain, spontané, naturel et immédiat, autant est artificielle et calculée l’impulsion de faire de la propagande dessus, d’en assumer la paternité, de s’en attribuer le mérite. Aux yeux de qui ? Si les auteurs d’une action se mettent en avant, c’est parce qu’ils veulent être reconnus, parce qu’ils veulent se distinguer, c’est-à-dire parce qu’ils veulent être admirés et suivis. Là commence le spectacle, là s’ouvre le bureau de recrutement. Ceux qui se mettent en lumière finissent inévitablement par parler au nom des autres. Il ne peut en être autrement, parce que c’est sur eux que les projecteurs sont braqués, c’est à eux qu’on passe le micro. Les autres, s’ils ne veulent pas se sentir utilisés, seront obligés de faire à leur tour un pas en avant ; les uns pour suivre les traces des premiers, les autres pour s’en distancier. La fin de l’anonymat marque la fin de l’égalité, le début de la représentation. Les médias sont toujours prêts à amplifier les paroles de ceux qui frappent à leur porte, de ceux qui acceptent les logiques du spectacle. Et cette amplification est gratifiante, elle donne l’illusion de la force. Un acte anonyme, aussi significatif soit-il, sera selon toute probabilité passé sous silence, tandis qu’un geste, même banal, mais « de marque », sera agité à tous les vents – écoute, ils parlent de nous ! Tu as vu comme nous sommes forts ?

Dans l’obscurité par contre, il n’y a pas de noms, pas d’identités, il existe uniquement un mouvement hétérogène, bouillant comme le magma, fragmentaire, convulsif. Personne ne commande, personne n’obéit. Les actes, comme les mots, sont valables pour leur sens, pour leur contenu, pour leurs conséquences. Pas en fonction de la réputation de leurs auteurs. Plutôt que d’invoquer la fin de l’anonymat des actions, il faudrait au contraire aussi l’introduire dans les mots. Donner naissance à un mouvement anarchiste, autonome, anonyme, décidé à attaquer sans fournir aucune explication à l’ennemi. Un mouvement capable de porter en avant la théorie et la pratique sans construire de piédestal pour les ambitieux. Où les raisons des actions seront exprimées par les livres, les journaux, les affiches, les tracts, par toutes les théories portées par le mouvement dans son ensemble. Où les passions des idées seront exprimées par les manifestations, les sabotages, les incendies, les attaques, par toutes les pratiques portées par le mouvement dans son ensemble.

* * *

Les compagnons grecs écrivent que « le nom de chaque groupe auquel nous participons est notre psyché, notre âme ». Quelle étrange affirmation ! Mais qu’y a-t-il de plus secret, de plus intime, de plus indicible, que la psyché et l’âme ? Qui voudrait voir sa psyché balancée en première page, son âme vomie par le tube cathodique ? Le nom n’est qu’une identité. Il sert pour se faire connaître pour être reconnus. Refuser le nom imposé par la société de la marchandise pour en choisir un à soi, ne fait pas grande différence. Cela ne fait que lancer un nouveau logo. Face au bavardage médiatique, ce vacarme étourdissant, comme face à l’ennemi, aucun doute : le silence est d’or. Les médias donneront le sens qui les arrangera le plus aux actions anonymes, en les distordant selon leurs besoins du moment ? Bien sûr qu’ils le feront, c’est leur métier. Mais l’utilisation d’un sigle ne change pas cette situation de fait. Mieux même, on ne fait ainsi que participer à cette œuvre de confusionnisme. Celui qui pense pouvoir parler de façon forte et claire dans le cadre des médias est bien ingénu. En réalité, ce sont les médias qui parlent à travers lui.

Et puis, que dire de cette idée que les groupes informels puissent et doivent discuter entre eux à travers les communiqués de revendication ! Mais, peut-on se demander, à qui veulent-ils s’adresser en réalité ? Aux personnes de la rue, aux exploités, et donc aux complices potentiels, qui ne comprennent pas le sens de l’action ? Ou aux compagnons d’ailleurs pour dialoguer ? Dans le premier cas, en plus de l’illusion de pouvoir utiliser les médias, on ne comprend pas la présence de toutes ces références à ce qui se passe à l’intérieur du mouvement : messages transversaux, citations, allusions, toutes ces choses qui rendent les revendications incompréhensibles aux yeux des personnes communes. Leur réaction ne peut alors être que l’indifférence par rapport à la lutte de ces étranges anarchistes qui, au moment de l’action, expriment un univers mental bien étriqué, incapables d’aller au-delà de la porte de leur maison. Les anarchistes contre l’Etat, l’Etat contre les anarchistes : c’est juste ça la guerre sociale ? Dans le second cas, par contre, on ne comprend pas la raison pour laquelle il est fait recours à un tel instrument. Pourquoi un dialogue, une discussion, un débat entre compagnons devrait-il se dérouler à travers les mass-medias plutôt qu’à travers les seuls canaux du mouvement ? Pourquoi pour affronter certaines questions, les journaux, les fanzines, les revues, ou même les blogs, ne suffiraient-ils pas ? Et en quoi ces discussions sont-elles plus intéressantes et valables si ce ne sont pas tous les compagnons qui les mènent, peut-être même au quotidien, mais plutôt les « militants des organisations combattantes » à l’occasion de leurs actions ? Pendant qu’on se déchaîne dans ce jeu de pure auto-représentation, les flics et les journalistes lisent nos mots, apprennent nos codes linguistiques, notent les similitudes, déchiffrent les ressemblances, font leurs hypothèses sur nos liens, déduisent des responsabilités... et se préparent.

* * *

Comme l’a justement fait remar- quer une compagnonne lors de la rencontre de Zurich, les différentes organisations armées revendiquèrent des centaines d’actions d’attaque contre l’Etat au cours des années 1970 en Italie. Mais en dehors de ce spectacle politique, qui a tant contribué à créer une mythologie révolutionnaire complètement démente qui continue encore aujourd’hui à faire des ravages, des actions, il y en avait des milliers. Les médias offrirent un large espace aux premières, mais firent tout pour étouffer les secondes. Il y a encore vraiment besoin d’en ex- pliquer la raison ?

Voilà pourquoi nous avons lu avec soin le document de ces compagnons grecs, et que nous sommes ravis qu’ils se soient expliqués clairement sur le sujet. Mais entre l’hypothèse que l’action radicale anarchiste s’agrège dans des Front Unis et des Fédérations Anarchistes (peut-être avec leurs pactes associatifs à signer), ou qu’elle se dissémine en petits groupes d’affinité, nous continuons à ne pas avoir de doutes. Et à préférer une révolte anarchique, autonome, anonyme...

Soyons dangereux. Pour la diffusion de l’Internationale noire - Cellule des membres incarcérés de la CCF / FAI-FRI, décembre 2013

Extrait de la partie sous-titrée "La FAI, los acrónimos y l’anonimato de la galaxia anarquista" de la "Contribution de la Cellule des membres incarcérés de la Conspiration des Cellules de Feu (CCF / FAI-FRI) envoyée aux Journées informelles anarchistes – Symposium international anarchiste de Mexico (27-29 décembre 2013)".

(...) Nous sommes au courant de la polémique délétère qui a été lancée contre la FAI par des compagnons et des “compagnons”. Nous ne nous attarderons pas sur les derniers, en les laissant à la misère théorique de leur inexistence. Mais il y a aussi les autres, qui souhaitent que s’ouvre une discussion sur l’emploi des “acronymes”, utilisés par les noyaux et la fédération informelle.

Prenons les choses dans l’ordre.

Il y a quelques mois, nous avons pris connaissance de la version anglaise d’un texte titré « Anonimato », écrit par un anarchiste du courant de l’anonymat politique. Ce texte était une critique, sans aucun esprit de camaraderie, contre la CCF et la FAI. Ce texte commence d’une manière très particulière, avec un extrait du mythe du cyclope Polyphème tiré de l’Odyssée. En résumé, selon le mythe, lorsque les cyclopes ont demandé son nom à Ulysse, il a répondu “Personne”. Puis lorsqu’Ulysse a aveuglé un cyclope, ce dernier a crié qu’il avait été aveuglé par Personne, créant la confusion, et ses frères n’ont pas compris ce qui venait de se passer. Ce mythe est le noyau de la pensée de l’auteur inconnu du texte pour nous attaquer, parlant des avantages de la politique de l’anonymat politique contre la logique des acronymes. Il écrit même qu’« une action suivie d’un communiqué est comme une blague suivie d’une explication ». La différence, disons-nous, est que nous ne sommes pas des bouffons qui racontent des blagues. Au contraire, nous avons choisi les barricades de la guerre comme demeure et le feu comme compagnon. De plus, parce que la connaissance superficielle est pire que l’ignorance, le mythe de Polyphème ne s’arrête pas là. Ulysse, en quittant l’île de Polyphème, a crié au cyclope depuis son bateau : « Moi, Ulysse, je t’ai aveuglé... »

Maintenant, loin des mythes, revenons à la réalité. A présent, nous voulons parler de la FAI.

La FAI, l’Internationale Noire, les CCF, les groupes d’affinité d’anarcho-individualistes et de nihilistes sont la communauté dans laquelle nous voulons vivre. Cela n’a rien à voir avec une vision accumulative de la force. La FAI n’est pas le modèle d’une organisation centralisée. Au contraire, elle promeut l’organisation informelle, les noyaux d’affinité et la singularité de chaque individu. Nous sommes contre la dictature des nombres et des comités centraux. Nous ne suivons pas la logique de deux armées qui se combattent, mais nous promouvons au contraire la diffusion de centaines de points de rupture et d’action, qui coopèrent parfois dans une coordination internationale et d’autres fois s’expriment eux-mêmes en tant que noyaux uniques ou individus. La FAI est simplement la communauté invisible où se rencontrent les désirs d’attaque contre notre époque. C’est comme cela que nous promouvons la Nouvelle Anarchie et l’Internationale Noire.

Quelqu’un pourrait dire, « jusqu’ici ça va... mais pourquoi avez-vous cette obsession avec les acronymes et les noms des noyaux ?... » Nous répondons que nous n’avons aucune obsession, nous ressentons simplement un fort désir de nous auto-définir.

De nos jours en particulier, nous pensons que nous déclarer simplement “anarchistes”, plutôt que de parler à travers un communiqué, est pauvre et problématique. Nous avons choisi de différencier nos positions de celles des “anarchistes” qui coopèrent avec les syndicats de base gauchistes, qui utilisent des analyses marxistes, qui mettent leur misère en commun, qui calomnient les actions directes, qui fantasment sur des communautés ouvrières, qui participent à des comités de quartiers et transforment l’anarchie en thérapie sociale.

De plus, les actions parlent d’elles-mêmes à travers les communiqués, parce qu’elles gardent de cette manière leurs distances avec l’opposition “anarchiste” qui de temps en temps, pour montrer qu’elle fait quelque chose, brûle quelque banque au nom des “pauvres et contre la ploutocratie du capital”.

Quant à nous, nos banques brûlées ne sont pas une manière de protester ou une preuve d’amitié et de solidarité avec les ”pauvres gens” qui ne font rien en restant assis sur leurs canapés. C’est une manière d’exprimer notre “Moi”. Un “Moi”, qui veut se démarquer du troupeau d’esclaves, un “Moi” qui ne baisse pas la tête, un “Moi” qui n’attend pas la foule pour se révolter, un “Moi” qui revendique son propre nom, son propre “acronyme” et ne se cache pas derrière l’anonymat. Le rendez-vous des ‘Egos’ insurgés a repris le nom que nous lui avions donné. Ce nom c’est la FAI, et c’est notre “nous”, un “nous” collectif armé de rasoirs contre nos ennemis.

Nous avons donc choisi de nous identifier nous-mêmes et de ne pas être perdus dans l’anonymat d’un mouvement anarchiste imaginaire.

Les partisans de l’anonymat politique disent souvent... « Avec des communiqués et des acronymes, les actions ont des propriétaires. » Définir qui nous sommes n’est pas un contrat de propriété, mais notre manière d’exister offensivement contre la machinerie sociale de la multitude anonyme. Nous abandonnons et brûlons nos identités policières et nous devenons ce que nous voulons être en définissant nous-mêmes notre nom.

Voilà comment a commencé un dialogue entre des compagnons et les cellules. Nous laissons des cicatrices gravées sur le visage de l’autorité et partageons des expériences, des propositions, des accords, des désaccords, des plans...

Bien sûr, la FAI n’a aucune exclusivité. C’est pourquoi notre proposition n’est pas la croissance quantitative de la FAI. On peut même être en désaccord avec la FAI pour des raisons esthétiques. Notre proposition est de nous organiser et de créer des noyaux armés et des groupes d‘affinité, formant ainsi un réseau international d’anarchistes de praxis. Action directe et guérilla anarchiste diffuse, voilà notre proposition.

Nous souhaitons promouvoir l’Internationale Noire en abolissant les idées périmées de l’anarchisme social. Nous devons dépasser les fantômes du passé et l’idée de centre de l’autorité et de cœur de la bête.

Le Pouvoir, ce n’est pas uniquement des bâtiments ou des bureaux de personnes physiques. C’est un rapport social. Il commence dans les temples officiels (parlements, multinationales, banques, tribunaux, ministères, commissariats) et touche jusque la plupart des simples gestes de la vie quotidienne (famille, relations amoureuses et d’amitié).

Le Pouvoir n’a pas de siège unique. C’est pour cela que nous souhaitons que la FAI et les groupes d’affinité se rencontrent aussi sur de nouveaux champs d’action. En combinant l’explosion de banques avec les débris des compagnies publicitaires. En étendant notre hostilité au secteur techno-industriel, aux entreprises qui exploitent la nature et les animaux, à l’industrie pharmaceutique, à la civilisation et à tout compromis qui nous rend esclaves. Nous sommes partisans du courant anti-civilisation de l’anarchie et nous inventons une nouvelle forme de vie. Loin des fantasmes d’un primitivisme idéalisé, nous voulons attaquer toutes les structures qui exploitent et tuent la nature, les animaux et les humains. Loin du fétichisme de la valeur de la vie humaine, nous déclarons que notre objectif n’est pas uniquement les bâtiments, mais aussi les personnes qui les gèrent, c’est pour cela que nous promouvons l’exécution de cibles humaines.

En allant dans cette direction, nous laissons derrière nous les théoriciens de la galaxie “anarchiste” qui prêchent l’anonymat politique sans rien faire. Parce que, pour appeler les choses par leur nom, une partie du courant de l’anonymat politique cache essentiellement sa peur de la répression derrière ses théories. Mais regardons les choses en face, la prison et la mort font partie de l’insurrection anarchiste permanente. Ceux qui refusent cela, refusent l’insurrection en soi. Quant à ceux qui, au contraire, et y compris pour des raisons esthétiques, défendent l’anonymat politique à travers la praxis et pas seulement avec des mots, nous pensons que notre différence ne nous éloigne pas les uns des autres. L’anarchie ne signifie pas être d’accord, mais soulever des doutes et des questions. Comme l’a écrit le compagnon Nicola Gai du noyau Olga/FAI : « Amour et complicité pour les compagnons qui, anonymement ou pas, continuent d’attaquer au nom de la possibilité d’une vie libérée de l’autorité. »

Le projet international “Fénix” a démontré qu’il n’y a pas de copyright et de collaborations exclusives sous le même nom–chapeau. Sur les huit actions, réalisées aussi bien en Grèce, en Indonésie, en Russie et au Chili, les compagnons chiliens ne faisaient pas explicitement partie de la FAI, mais se sont nommés eux-mêmes Longue vie à la cellule Ilya Romanov, en affinité avec l’Internationale Noire. Il existe donc des opportunités infinies de coopération et de création de nouveaux projets internationaux d’action, que ce soit contre certains objectifs ou sous forme de solidarité pratique avec ceux qui affrontent les murs de l’enfermement. La question est de créer ces possibilités...

« La Liberté n’existe pas.
Pas dans ce monde.
Dans ce monde,
il n’y a que la lutte pour la liberté.
Et, que veut dire être libre ?
N’avoir pas peur de tuer ou de mourir
dans la lutte pour la liberté.
 »

Conspiration des Cellules du Feu
FAI-FRI
Cellule des Membres Incarcérés
Grèce, prison de Korydallos

Annexe à un débat avorté sur l’anonymat et l’attaque - Anonyme, mars 2014

Un débat est l’exploration en profondeur d’une certaine question à travers la confrontation entre deux ou plusieurs parties, chacune avec sa propre position. Contrairement à ceux qui pensent que les débats sont à éviter pour ne pas provoquer de divisions, nous pensons qu’ils doivent être alimentés. Parce que le but d’un débat n’est pas de déclarer un vainqueur devant lequel s’agenouiller, mais d’enrichir la conscience de chacun. Les débats précisent les idées. L’énonciation et la confrontation entre différentes idées – un débat, c’est justement cela ! – éclaire les parties obscures et indique les points faibles de ces idées. Cela aide tout le monde, personne n’est exclu. Cela aide toutes les parties qui y participent à affiner, corriger ou renforcer leurs propres idées. Et cela aide tout un chacun qui assiste au débat à faire le choix de quel côté être (que ce soit de l’un, de l’autre, ou d’aucun des deux côtés).

L’histoire du mouvement anarchiste est pleine de débats. Tous utiles, même s’ils étaient parfois douloureux. Mais son histoire est aussi remplie de débats manqués, d’idées divergentes qui n’ont jamais été confrontées, laissant chacun avec ses propres certitudes (ou doutes) initiaux. Etait-ce pour le meilleur, car de cette manière des polémiques stériles ont été évitées ? Selon nous, non, c’était pour le pire, car de cette façon des discussions fertiles ont été empêchées. L’un de ces débats qui manquent est celui sur l’utilisation ou non d’acronymes, représentant des organisations réelles, revendiquant des actions directes contre la domination. Il nous semble que ce débat, bien qu’important, a été avorté dès sa naissance.

Au niveau international, une des ouvertures vers un tel débat a été proposée par la Lettre à la galaxie anarchiste qui est sortie fin 2011. Cette lettre était une présentation des idées en faveur de l’anonymat et contre l’utilisation d’acronymes organisationnels revendicatifs. Elle parlait également des perspectives insurrectionnelles, de la notion d’informalité et de la multiplicité de l’attaque.

Un an plus tard exactement, en novembre 2012, à l’occasion de la rencontre anarchiste internationale de Zurich, les anarchistes de la Conspiration des Cellules du Feu ont diffusé un texte dans lequel ils ont présenté leurs raisons en faveur de l’utilisation d’acronymes organisationnels et contre l’anonymat. Ce texte présentait également quelques idées générales supplémentaires sur l’intervention anarchiste, comme la relation avec les « luttes intermédiaires » ou la formation de groupes de guérilla urbaine. Bien. Partant d’idées différentes, chacune des parties a fait sa propre présentation. Pour lancer le débat, la seule chose qui manquait encore était de confronter ces diffé- rentes idées. Et c’est ce qu’ont par exemple fait les anarchistes qui ont diffusé en août 2013 un texte intitulé L’anonymat, dans lequel ils prenaient clairement comme point de départ les écrits de la CCF pour les critiquer et y répondre.

À l’occasion du Symposium anarchiste international qui s’est tenu à Mexico en décembre 2013, la CCF a diffusé un texte (Let’s become dangerous... for the diffusion of the Black International) dont le chapitre « FAI, acronymes et l’anonymat de la “galaxie anarchiste” » s’ouvre par la dé- claration suivante : « Nous sommes conscients de la polémique écrasante qui a été déclenchée contre la FAI par des compagnons et des “compagnons” ». Une prémisse excluante, car elle réduit ce qui aurait dû être un débat favorable à tous, en une polémique contre quelques-uns. En outre, elle opère une distinction entre ceux qui ont tenté de lancer un tel débat, faisant la différence entre compagnons et “compagnons” (?). Cette contribution fait explicitement référence à certains textes comme la Lettre à la galaxie anarchiste et L’anonymat, liquidant cette dernière contribution comme « écrite par un anarchiste de la tension de l’anonymat politique [...] sans aucun esprit fraternel ». Un débat aurait été possible et souhaitable pour approfondir les idées, en évitant justement le blocage et le verrouillage de tout espace avec de faciles « pour » et « contre », mais il nous semble que les accusations du genre « les théoriciens qui ne font rien » mettent plutôt un terme à la discussion. Nous aurions donc pu nous taire et laisser tomber. Et en effet, nous nous serions volontiers épargnés de tenter d’alimenter un débat qui – contrairement à ce que pensaient les auteurs de L’anonymat – n’est apparemment pas souhaité.

Si nous prenons donc la parole, c’est uniquement parce que nous ne voudrions pas qu’un éventuel silence soit considéré comme une recommandation, une sorte de malentendu qui pourrait malheureusement naître en ces jours sombres et tristes. C’est pourquoi, malgré cet aspect clairement inutile, nous avons pensé qu’il était important d’écrire une annexe à un débat désormais avorté. Ce sera une annexe finale, qui aura du mal à produire une suite, une annexe écrite avec réticence, juste pour éviter d’être pris pour des personnes obséquieuses.

Que défendait le texte L’anonymat ? Fondamentalement deux choses. Tout d’abord, par ordre de discours et pas d’importance, le fait que l’anonymat est préférable d’un point de vue dit « tactique ». La persistance identitaire donne plus d’espace à la magistrature pour faire pleuvoir des accusations associatives contre les compagnons, parce que plutôt que de laisser à la police et aux juges la tâche d’inventer une « organisation » (comme la répression l’a souvent fait dans l’histoire de l’anarchisme) à travers le miroir déformant de leur spectacle répressif, les anarchistes fascinés par l’identité organisative en offrent directement une aux enquêteurs. La répression essayera toujours de réduire la subversion à une seule organisation (existante ou inventée), à un seul groupe, ou même à quelques individus disparates, afin de tenter de creuser un fossé entre les « acteurs » supposés et les « spectateurs », et d’appliquer au marécage de la subversion anarchiste et révolutionnaire, aux tensions singulières et aux actes individuels, aux affinités et aux recompositions, à l’informalité et à la multiplicité de l’attaque et des méthodes, un schéma reflétant sa propre structure autoritaire (vu que les juges ne connaissent rien d’autre et ne peuvent concevoir l’existence d’une subversion diffuse et incontrôlable), avec une traduction juridique en terme de rôles (chefs, trésoriers, stratèges, artificiers, tireurs, sympathisants, saboteurs, etc.). Tout cela, en totale contradiction avec les idées anarchistes et antiautoritaires, parce que ces idées partent de l’individu – de la capacité individuelle à penser, à agir et à s’associer avec d’autres dans la lutte contre le pouvoir –, en rejetant l’adhésion ou l’absorption de l’individu par des structures qui mutilent sa volonté et ses idées.

Nous sommes bien sûr conscients du fait que la répression frappera de toute façon les anarchistes, même s’ils n’utilisent pas de sigles, et la question n’est certainement pas ici d’avoir honte de ses propres actions ou idées. Il s’agit simplement de compliquer la tâche des juges afin de prolonger les hostilités, de les faire durer et d’ouvrir toujours plus d’espace pour que d’autres anarchistes et rebelles se jettent dans la bataille. Les actions anonymes – et par anonymes nous entendons les actions accompagnées par le silence le plus absolu, les actions suivies de revendications minimales, sans sigles, ou au moins sans sigles récurrents – ne facilitent pas la tâche répressive de l’ennemi, parce qu’excepté l’acte en soi, l’ennemi doit tout inventer de lui-même sans personne qui lui dise « c’est moi qui l’ai fait », sans personne qui ne donne d’éléments supplémentaires (comme par exemple certains codes linguistiques utilisés dans les revendications, un sigle organisationnel, etc.) pour identifier les auteurs.

A cette remarque, suggérée dans L’anonymat par une citation de l’Odyssée, les anarchistes de la CCF ne répondent pas. Ils se limitent à poser que « la connaissance superficielle est pire que l’ignorance », et à rappeler que « Ulysse, en quittant l’île de Polyphème, cria au cyclope depuis son navire “Moi, Ulysse, je t’ai rendu aveugle...” ». C’est terrible de voir quelqu’un ramer pour s’accrocher aux branches. Ulysse ne revendiqua son acte qu’après avoir quitté l’île de l’ennemi, lorsqu’il pensait être en sécurité sur son navire (et au passage, contre les avertissements de ses propres camarades). En d’autres termes, il n’a revendiqué son action que lorsqu’il pensait que la guerre avec les Cyclopes était terminée. Pendant que la guerre faisait encore rage, il est resté silencieux.

Mais quittons maintenant les mythes littéraires. Le second point de L’anonymat était de dire que seule l’absence d’identités émergeant au-dessus des autres, notamment à travers l’exploitation des mass-medias, rend l’égalité possible. Là où il n’y a pas de leaders, il n’y a pas de suiveurs. Là où il n’y a pas de célébrités, il n’y a pas d’admirateurs. Là où il n’y a personne qui émerge, il n’y a personne qui sur- nage. Dans l’obscurité de l’anonymat, tous sont égaux. Quel sens cela a-t- il de faire ce pas de plus par rapport aux autres insurgés de l’ombre qui at- taquent le pouvoir ?

Dans la contribution au Symposium à Mexico, on peut lire que « la FAI est simplement la communauté invisible (sic !) où les désirs d’attaque contre notre ère se rencontrent ». Mais pourquoi les désirs d’attaquer contre notre ère se rencontreraient uniquement dans l’espace restreint de trois lettres, et non pas dans la subversion de tout l’alphabet ? Un argument mis en avant par les anarchistes de la CCF est qu’ils veulent se différencier des anarchistes qui courent après la gauche. Mais pourquoi serait-ce un nom qui nous différencierait des syndicalistes ineptes et des citoyennistes fourbes, plutôt que le recours même à l’action directe comme expression d’une conflictualité permanente, et pas uniquement comme une alternative sournoise ? On peut également lire que « les actions parlent d’elles-mêmes à travers les communiqués, parce qu’elles gardent de cette manière leurs distances avec l’opposition “anarchiste” qui de temps en temps, pour montrer qu’elle fait quelque chose, brûle quelque banque au nom des “pauvres et contre la plou- tocratie du capital”. » Non, cellules irascibles. Vous ne réussirez pas à nous vendre une telle confusion. Ou bien les actions parlent d’elles-mêmes, ou bien elles parlent à travers les revendications. Ce n’est pas la même chose, cela n’a jamais été la même chose. Selon vous, les actions parlent à travers les revendications. Selon nous, elles parlent d’elles-mêmes. Et c’est le cœur de la question.

Pas besoin de chercher loin pour trouver des exemples suggestifs. Le 1er novembre dernier à Athènes, quelqu’un a ouvert le feu contre des membres d’Aube Dorée. Deux fascistes sont morts. Une action qui parle d’elle-même. Avec les fascistes, il n’y a pas à discuter, il n’y a pas à négocier, il n’y a pas à demander à l’Etat démocratique de retirer ses troupes de choc. Non, on les combat directement, sans médiations, avec toutes les méthodes d’attaque que chacun pense appropriées. Ce jour-là, alors que cette action était encore anonyme, des anarchistes du monde entier l’ont saluée. Des subversifs du monde entier l’ont saluée. Beaucoup de gens ordinaires, en Grèce et dans le reste du monde, l’ont saluée. Que fallait-il donc de plus ? En quoi la revendication du 16 novembre signée par les Fighting Popular Revolutionary Forces (Forces Révolutionnaires Populaires de Combat) a-t-elle enrichi l’action ? En rien. La re- vendication a plutôt affaibli l’action, en la reliant à l’identité et à l’idéologie de l’un des nombreux groupuscules du mouvement révolutionnaire. En aurait-il été autrement si, plutôt que par le FPRF, l’action avait été revendiquée par le GRA, ou le FLG, ou le BPC, ou le BRKJ, ou le XJT, ou le ZZP PHQWX ? Bien sûr que non. L’année dernière [il y a deux ans], certains compagnons ont montré par une attaque précise que l’establishment nucléaire est vulnérable. Cette action a montré clairement qu’il existe des hommes qui sont responsables et qu’il est possible de les attaquer. En quoi la revendication qui est arrivée après a-t-elle enrichi l’action ? Cette action n’était-elle pas claire, précise et appropriée ?

Oui, les actions parlent d’elles-mêmes. Elles n’ont pas besoin de revendications grandiloquentes. Ce sont les organisations combattantes qui ont besoin de revendications pour imposer leur propre hégémonie sur le mouvement, pour rendre leur propre lumière plus brillante que le reste de la galaxie révolutionnaire, pour en devenir des étoiles de référence entourées de satellites.

On pourrait répondre que si les actions restent anonymes, elles pourraient également être accomplies pour des raisons qu’on ne partage pas, ou avec des motivations peu appréciables. Ou qu’elles pourraient même être le fruit de sinistres forces, de la mafia ou du racket, de fascistes ou même de l’Etat lui-même. Et donc, qu’afin d’éviter toute confusion, et parce que la violence n’est certainement pas le privilège des seuls anarchistes ou des anti-autoritaires, qu’il faudrait les revendiquer. Mais dans le miroir de la gestion démocratique de la paix sociale, dans le spectacle cadavérique, les mots perdent de toute façon leur sens ; les idées anarchistes ne peuvent pas être répandues autrement que d’une manière anarchiste, dans la lutte elle-même, hors des griffes de l’Etat ; si ce n’est pas le cas, elles seront mutilées selon les besoins de contrôle et de production de consensus du pouvoir. La confusion organisée est un aspect fondamental de la répression, un de ses piliers même, et on ne peut pas la briser avec des revendications ; on ne peut la dépasser que dans des espaces de lutte où les mots et leur sens sont forgés par les rebelles eux-mêmes, afin de dialoguer entre eux, sans médiations, sans représentations.

Si les attaques que les anarchistes proposent et réalisent visent à détruire les personnes et les structures de la domination, l’aspect important est la destruction elle-même. Nous voulons la liberté, et pour cela, nous devons détruire ce qui nous étouffe. Bien. De la liberté, ou du chaos si on préfère, même si elle n’est que temporaire ou éphémère, peuvent naître aussi bien des tensions vers l’anarchie que des tensions vers des choses beaucoup moins belles. On ne peut pas se leurrer en se disant que cela dépend des revendications : cela dépendra plutôt des idées que nous serons capables d’élaborer et de diffuser, de la compréhension et de l’analyse que les anarchistes saurons faire de la réalité qui en train de changer ou d’être bouleversée par les attaques et les révoltes. Et là, nous en revenons une fois encore au même problème fondamental : la pensée et la dynamite, comme un anarchiste de la fin du XIXe siècle l’avait posé. La dynamite ne peut pas remplacer les idées, les idées ne peuvent pas remplacer la dynamite. Ce sont deux aspects intimement liés de l’anarchisme, des aspects qui corrodent la société autoritaire : dans ses idéologies comme dans ses structures, dans ses hommes comme dans ses valeurs, dans ses rapports sociaux comme dans ses flics. Le rapport entre ces deux aspects est la perspective, et le débat devrait de fait porter sur cela. Le problème de la perspective ne peut pas être résolu en envoyant une revendication pompeuse ou en renforçant une identité-organisation-logo, ni en répétant les dix mêmes banalités de base de l’anarchisme ou ce qui ressemble à un credo de l’individualisme.

La CCF n’aime pas « ceux qui se cachent derrière l’anonymat ». Ils ont choisi un nom et « ce nom c’est FAI, c’est notre “nous”. Un “nous” collectif ». Cela nous fait penser à ces militants anarchistes obtus du passé qui reprochaient à Emile Henry de ne pas s’être laissé arrêter comme Auguste Vaillant l’avait fait avant lui, de n’avoir pas voulu revendiquer son action sur place (parce qu’il voulait continuer à attaquer !). La CCF propose : « laissons derrière nous les théoriciens de la galaxie “anarchiste” qui prêchent l’anonymat politique sans rien faire. Parce que, pour appeler les choses par leur nom, une partie du courant de l’anonymat politique cache essentiellement sa peur de la répression derrière ses théories ». Que les compagnons anonymes restent « derrière » la CCF, c’est certain. Si on considère la manie de la CCF de courir devant, de se mettre en scène, de prendre la parole... Mais prétendre des compagnons qui ont décidé simplement de ne pas mettre leurs actions à la merci des médias et qui veulent continuer à rester « d’obscurs individus parmi d’autres obscurs individus », qu’ils ne feraient cela que pour masquer leur propre inactivité ou leur peur de la répression, voilà vraiment la démonstration d’un cercle vicieux. Un argument parfait pour annuler tout débat : ceux qui critiquent ne le font que parce qu’ils ne font rien d’autre et ont peur.

Le désir de rester anonyme exprime en même temps le refus de tout avant-gardisme et constitue une tentative de rester hors des griffes de la répression afin de prolonger les hostilités, et certainement pas la honte de ses propres actions. Et en passant, la frénésie revendicationiste n’a pas toujours existé. Ou alors peut-être que Ravachol, Henry, Novatore, Di Giovanni... se « cachaient » derrière l’anonymat ? Non, ils agissaient tout simplement, sans avoir besoin de s’admirer dans le miroir des médias qui renvoie le reflet son propre logo identitaire. Et quand leurs actions n’étaient pas claires ou compréhensibles, c’était le mouvement anarchiste dans son ensemble qui essayait, à travers débats, journaux, affiches, brochures, ... de les rendre compréhensibles, parce qu’en fin de compte, ces actions appartenaient à tous ceux qui se reconnaissaient dans la lutte anarchiste. De cette manière, la pensée et la dynamite essayaient d’aller main dans la main, comme deux aspects de l’anarchisme, dans l’espace de la perspective de la lutte. Mais bien sûr, ça c’était la Vieille Anarchie.

Aujourd’hui, on entend toujours plus parler de « Nouvelle Anarchie ». A quel point cette prétention est ridicule, rien que son nom le montre. Déjà au cours du siècle précédent, des anarchistes d’Espagne et d’Italie, de France et d’Argentine, d’ici et là... ont grandi avec dans leurs oreilles l’éternel refrain des vieux militants anarcho-syndicalistes prétendant que les seuls véritables anarchistes étaient ceux qui faisaient partie de la FAI (Federación Anarquista Ibérica, Federazione Italiana Anarchica, Fédération Anarchiste Française, FORA en Argentine,...) En dehors de la FAI, point de salut, que de l’ambiguïté. En dehors des organisations représentatives de l’anarchisme, il n’y avait rien. Eh bien, aujourd’hui, voici venir des anarchistes du monde entier pour nous rappeler que les véritables anarchistes, les anarchistes de praxis, sont uniquement ceux qui appartiennent à la... FAI (Fédération anarchiste informelle). A la limite, ils peuvent tolérer ceux qui acceptent d’adhérer à l’Internationale Noire ou ceux qui, selon la CCF, agissent de façon anonyme pour une raison « esthétique ». La Nouvelle Anarchie ne nous semble vraiment pas quelque chose de si nouveau, elle ne fait que reproduire la Vieille : fédérations, programmes, pactes, revendications, sigles et slogans ampoulés.

Plusieurs textes et contributions ont essayé et essaient encore d’ouvrir le débat sur la question de l’informalité, et la Lettre à la galaxie anarchiste mettait aussi l’accent sur ce point. Nous sommes perplexes sur la façon dont on peut sérieusement penser à nous vendre une organisation révolutionnaire stable, un acronyme permanent et formel, une méthode d’agir rigide, toujours la même et définie à l’avance (mener une action, puis écrire une revendication, et ensuite la diffuser) comme de l’informalité. Même dans la plus simple des significations du mot « informel », qui souligne au moins l’absence de toute formalisa- tion, il semble difficile de nier qu’un sigle est une formalisation. Ainsi, la Fédération Anarchiste Informelle, le Front Révolutionnaire International ou tout autre, ne sont pas des organisations informelles. Le problème n’est pas de se battre pour la paternité du mot « informel » (nous ne sommes pas intéressés à construire un parti avec ses dogmes et ses définitions a priori, détaché de la lutte elle-même, et donc seulement parasite) – le problème est la confusion qui fait obstacle à un vrai débat. Si l’on est en faveur de la construction d’une organisation anarchiste combattante et permanente, il suffit de le dire clairement pour être compris par tous les anarchistes. Si l’on est en faveur d’une approche syndicaliste des luttes, qui accepte la logique du petit-à-petit et des luttes revendicatives pour améliorer l’existant, et de cette manière faire grandir la fameuse « conscience prolétarienne », cela ne sert à rien (à part semer la confusion) de présenter cette approche comme insurrectionnelle.

L’informalité, au moins comme nous l’avons toujours comprise, est le refus de toutes structures fixes, de programmes, de méthodes préétablies, de tampons, de toute représentation. L’informalité et l’organisation informelle existent uniquement dans les expérimentations continues entre compagnons qui approfondissent leurs affinités et proposent mutuellement des projets d’attaque et de lutte. L’informalité n’a pas de texte fondateur ni de représentants. Elle n’existe que comme un support pour la lutte anarchiste, pour les anarchistes en lutte, pour nous permettre de faire ce que nous voulons accomplir. Dans leurs contributions, les anarchistes de la CCF disent que « bien sûr, la FAI n’a aucune exclusivité. C’est pourquoi notre proposition n’est pas la croissance quantitative de la FAI. [...] Notre proposition est de nous organiser et de créer des noyaux armés et des groupes d‘affinité, formant ainsi un réseau international d’anarchistes de praxis. » Si la proposition est la multiplication des groupes d’affinité (nous n’entrerons pas dans le détail sur l’utilisation d’un mot comme « cellules » qui rappelle – au moins historiquement, mais encore une fois, c’était peut être la Vieille Anarchie – la hiérarchie et l’organisation en parti), nous nous demandons alors : pourquoi la FAI ? Comme un support pour cette proposition ?

Mais un groupe d’affinité est précisément la rencontre entre des individus et l’autonomie réelle pour agir, ce n’est pas l’élément de base d’une grande superstructure, et encore moins d’une superstructure établie des années auparavant. Le lien entre des groupes d’affinité pourrait certes être l’informalité, c’est-à-dire l’échange d’idées et de perspectives, l’élaboration de projets communs, jamais finis, toujours en évolution, toujours sans formalisation. Mais dans ce cas, la proposition de la FAI ne fait que mettre des barrières sur le vaste terrain de l’informalité.

L’Etat, les partis, les assemblées, les organisations... toutes ces entités sont fondées sur un « nous collectif » : les citoyens, ou les militants, ou les activistes. L’individu, ils ne savent même pas ce que c’est. Nous, au contraire, nous aimons l’individu avec ses pensées et ses actes uniques et singuliers. Y compris quand ils sont solitaires, y compris quand ils sont pluriels parce que leurs chemins ont croisé ceux d’autres individus. Pour cette raison, nous haïssons l’Etat et les partis (qui sont toujours autoritaires) et nous nous méfions des assemblées et des organisations (qui peuvent parfois êtres libertaires). A la différence de la CCF, nous ne pensons pas que le « Moi Rebelle » puisse trouver place dans le « nous collectif ». A la différence de plusieurs revendications de la FAI, il ne nous intéresse pas de distribuer des certificats de bonne ou de mauvaise conduite aux anarchistes qui tentent de lutter, définissant l’un comme « un anarchiste de praxis » et l’autre comme « un théoricien qui ne fait rien ». C’est un mensonge flagrant qui ferme tout espace de débat et d’approfondissement que de prétendre que les seuls anarchistes qui attaquent le pouvoir seraient ceux qui soutiennent la proposition de la FAI et ceux qui ferment leurs gueules, même lorsqu’ils ne sont pas d’accord avec l’hégémonie idéologique qu’elle tente d’imposer (par la force des choses ou autrement) sur l’anarchisme informel et sur la pratique de l’attaque et du sabotage. Débats et discussions manquent cruellement aujourd’hui dans le mouvement anarchiste international, et les propositions clé en main ferment plus de portes et d’espaces de subversion qu’elles n’en ouvrent. Cette préoccupation nous a poussés à participer à ce débat avorté, et celle-ci continuera de nous animer.

Notes sur un débat en cours autour de l’anonymat - Anonyme, juin 2014

Récemment a surgi un débat au niveau international sur la question des sigles, des signatures, de la paternité, des revendications etc., en définitive, à propos de l’identification et l’anonymat dans les luttes anarchistes et antiautoritaires.

A l’occasion de l’appel à une rencontre anarchiste qui s’est tenue à Zurich en Suisse en novembre 2012, et en guise de contribution préalable, quelques compagnons incarcérés en Grèce avaient écrit un texte dont une grande partie est dédiée à la question de pourquoi utiliser un sigle, une identité, un nom bien défini.

Peu après est apparu un texte avec le titre « L’anonimato », comme réponse et avec l’intention de générer un débat autour de la question. Le texte n’est évidemment pas signé et aborde plusieurs points. Il est paru d’abord sur le site d’Indymedia-Athènes et a ensuite été traduit et diffusé en plusieurs langues. Ce texte se voulait une continuation du débat qui a été tant de fois repoussé. La critique du texte des compagnons grecs n’était qu’une incitation pour faire en sorte que la question soit débattue, partout sur la planète, par les compagnons et compagnonnes qui l’estiment nécessaire : « Vu qu’ils ont argumenté leurs propres choix, ce que pendant des années beaucoup d’autres anarchistes qui en partagent le parcours n’ont pas trouvé opportun de faire, rendant donc impossible tout débat sur la question, et ayant envoyé leur texte à une rencontre anarchiste, il nous semble que leur intention d’ouvrir enfin une discussion sur ces thèmes est évidente. Ravis de leur décision, nous entendons ici apporter notre propre contribution. »

Peu après, quelques réponses ont tenté d’en finir avec le débat et d’autres contre-réponses, en différentes langues, à le poursuivre. Ces notes chercheront à aborder quelques traits des points centraux de ce débat.

Comment pourrions-nous aborder la discussion dans le contexte local, celui de la péninsule ibérique, sans que cela ressemble à un lointain débat ? C’est facile, il suffit de prendre des exemples répressifs actuels et locaux. Récemment, plusieurs compagnons et compagnonnes ont été arrêtés dans différentes circonstances, mais tous accusés d’appartenir à des organisations ou à des sigles.

Par exemple, les arrestations à différents endroits dans la province de Barcelone de cinq anarchistes en mai 2013, accusés d’apologie de terrorisme et d’appartenance à un prétendu collectif « Drapeau Noir », qui n’était probablement qu’un profil Facebook. Ils ont été libérés après plusieurs mois de détention préventive en régime FIES.

Plus tard, en novembre 2013, dans la ville de Barcelone, cinq compagnons ont été arrêtés et accusés de plusieurs choses, dont l’appartenance à la FAI/FRI et aux GAC [Grupos Anarquistas Coordinados]. Les premiers acronymes sont les sigles que tout le monde connaît déjà et que l’Union Européenne a illégalisé il y a quelques années ; l’autre est le sigle d’une coordination anarchiste au niveau national qui n’a aucun rapport, ni dans ses intentions, ni dans son utilisation, avec le premier, mais dans lequel la police et le treillis judiciaire et médiatique ont trouvé un caramel succulent. Deux compagnons, Mónica et Francisco, sont toujours en détention préventive pour ces accusations.

Deux mois plus tard, cette fois-ci en Galice et à Ciudad Real, trois compagnons sont arrêtés et accusés d’appartenir à ADAI [Acción Directa Anticapitalista Internacionalista], un sigle avec lequel aurait été revendiquée une attaque incendiaire contre un cercle patronal à Vigo en décembre 2012. Après plusieurs jours de détention, ils ont été libérés.

Dans ce débat deux choses intéressantes sont avancées, qu’il conviendrait d’approfondir.

En premier lieu, la possibilité de maintenir un anonymat, pas tant pour une question de sécurité ou d’intention consciente de ne pas vouloir « passer à l’histoire » – parce que, en fin de compte, celui qui signe veut d’une manière ou d’une autre être reconnu, quel que soit son motif –, mais parce que si nous pensons vraiment que la révolte et la nécessité de la subversion n’appartiennent à personne, et encore moins à un groupe ou à une organisation, front ou fédération, et si nous pensons qu’il n’y a pas de hiérarchies et que tout doit être reproductible, alors pourquoi créer plus de barrières à cela ? Si une action, quelle qu’elle soit, n’est pas signée, c’est parce qu’elle n’appartient à personne. Si cette action fait partie d’un contexte concret – comme par exemple une lutte en cours – il existe encore moins de raison pour la signer, vu que cette action appartient à la lutte en soi, à tous ceux et celles qui la partagent.

En second lieu, maintenant oui, vient la question répressive. Comme on l’a esquissé à travers les exemples précédents (et ce ne sont pas les premiers), le Pouvoir tente d’utiliser des sigles afin de justifier l’existence d’une « organisation » et de cette manière pouvoir appliquer l’arsenal légal de l’antiterrorisme. Pour ceux qui ne le savent pas : l’accusation de terrorisme durcit automatiquement les conditions de détention (avec les jours d’isolement ou d’incommunication où personne ne sait rien sur les incarcérés) et avalise la torture, ainsi que des mesures particulières de détention préventive en appliquant des régimes stricts de détention comme le FIES, la dispersion, etc. Tout cela contre des accusés en détention préventive, vu que la simple accusation policière met tout l’appareil en marche.

Le texte « L’anonymat », qui comme on le disait a inauguré cette tentative de débat, fait remarquer que « Ces compagnons grecs négligent complètement de prendre en compte certains mécanismes répressifs, comme par exemple l’utilisation du délit associatif, que paradoxalement et involontairement ils encouragent dans leur fougue identitaire. Pour clarifier ce que nous voulons dire, donnons deux exemples historiques concrets.

En Espagne, dans les dernières décennies du XIXe siècle, il y eut beaucoup d’agitations sociales. Dans la Basse Andalousie en particulier, se multipliaient les incendies de vignobles et de récoltes, les coupes de bois illégales, les vols de bétail et aussi les assassinats. A la différence de l’anarchisme catalan, alors plus proche de positions légalistes, les anarchistes andalous maintenaient une certaine propension à l’action directe. C’est dans ce cadre que la Mano Negra fit son apparition en 1883, une fantomatique organisation anarchiste à laquelle les autorités attribuèrent un complot visant à tuer tous les propriétaires terriens de la région. S’il est vrai qu’elle suscita la sympathie de nombreux anarchistes andalous, il est vrai aussi que l’existence même de cette organisation reste ambiguë. Les auteurs de "L’Incendie millénariste", les cangaceiros français Delhoysie et Lapierre écrivent par exemple : "ce nom a servi à désigner un ensemble d’actes et de sectes sans nom. Au total, l’ensemble des procès intentés contre les anarchistes andalous dans l’affaire de la Mano Negra se solda par 300 condamnations au bagne". »

Au-delà de la question de savoir si cette « signature » a été le choix réel d’une partie des compagnons andalous ou pas, il est en tout cas certain qu’elle a englobé d’un côté toutes les actions sans nom accomplies au cours de cette période, et d’un autre côté qu’elle a servi à la magistrature pour prononcer des peines extrêmement lourdes contre ceux qui avaient participé aux différentes luttes sociales (en plus de justifier de nombreuses exécutions sommaires de subversifs). Les auteurs des innombrables petites actions se virent donc traqués et condamnés parce qu’accusés de participation à une bande armée dont ils n’avaient jamais fait partie (et qui peut-être n’existait pas).

« Quelques années plus tard en France, se produisit un fait analogue. Les actions menées par certains compagnons individualistes seront attribuées à une "bande à Bonnot" qui n’existait que dans l’imagination du journaliste qui l’a inventée. En réalité, il n’y a jamais eu aucune bande structurée, mais seulement un milieu actif et effervescent de compagnons. Des individus se rencontraient, s’associaient pour une action, se séparaient, sans aucune homogénéité. Mais le spectre d’un "groupe organisé" fut agité par la magistrature, et utilisé pour incriminer des dizaines de compagnons dans des délits associatifs qui prévoyaient des peines plus importantes, et qu’il aurait été impossible d’infliger sans la création de ce fantasme organisatif collectif.

Mouvement social ou "branche" du mouvement anarchiste, dans ces deux cas les petites actions accomplies individuellement par des compa gnons, expressions de ce bois obscur qu’est l’anarchie, seront fagocitées par une Organisation, par un Groupe, qu’il soit réel ou virtuel. L’Etat a tout intérêt à ce que cela se produise. D’un côté, il peut diffuser l’idée qu’il n’y a que quelques têtes brûlées qui le combattent, que toute tentative insurrectionnelle n’est que le fruit du complot de rares subversifs contre la volonté de très nombreux citoyens consentants, ôtant ainsi à la subversion son caractère social et généralisable. D’un autre côté, il peut avoir la main lourde contre ses ennemis, augmentant les condamnations grâce à l’utilisation du délit associatif. »

Face à la référence souvent répandue que dans d’autres mouvements, comme celui pour la libération animale, les sigles, comme c’est le cas pour le sigle-chapeau ALF (Animal Liberation Front), ont fonctionné comme des propulseurs à un niveau mondial, les compagnons nous rappellent que c’est « parce que les actions accomplies à travers le monde par ces activistes se ressemblent, s’agissant généralement de libérations d’animaux ». La différence est que les pratiques anarchistes ne se limitent pas à un type d’action en particulier, et tout ce qui cherche à les limiter est contraire à ses propres principes (autonomie, auto-organisation, etc.).

Malgré le fait que les compagnons grecs prétendent le contraire, il est inévitable que l’utilisation de certains sigles crée une hiérarchie de moyens et de types d’action. Cela crée alors de nouvelles divisions qui ne peuvent qu’affaiblir. Il y a ceux qui savent faire des choses difficiles, les durs, les dévoués. Et puis il y a le reste, ceux qui se dédient à faire le sale boulot qui ne rentre dans aucun genre de sigle (bien au-delà de celui du syndicat) comme la propagande, les manifestations etc. Ainsi, nous qui pensons que l’anonymat donne de la force, nous la voyons justement dans la possibilité que les actions soient à la portée de chaque personne, anarchiste ou pas, de tous ceux qui les estiment utiles, nécessaires, judicieuses.

« L’anonymat élimine le droit de propriété de l’auteur sur ce qu’il a fait, dépersonnalise l’action en la libérant de la particularité humaine qui l’a commise. Ce faisant, il permet que l’action devienne potentiellement un acte pluriel [...]. L’action anonyme n’a pas de propriétaires, n’a pas de maîtres, n’appartient à personne. Cela signifie qu’elle appartient à tous ceux qui la partagent. »

Quelques points sur l’anonymat - Anonyme, mars 2015

Il y a eu jusqu’à présent différentes contributions au débat sur l’anonymat et les revendications. Nous sommes des compagnons de divers endroits du monde à avoir contribué à cette discussion actuelle, inaugurée avec les textes Lettre à la galaxie anarchiste et le Communiqué des compagnons des CCF pour la rencontre de Zurich. Il y a eu jusqu’alors diverses interventions en provenance de divers compagnons et avec divers arguments, certains prenant la défense des acronymes et des communiqués, tandis que d’autres étaient bien plus critiques.

Nous avons déjà diffusé dans cette publication quelques textes qui tentent de poser des perspectives sur l’anonymat et l’attaque ; cette fois nous apporterons quelques nouvelles lignes à ce débat, découlant évidemment d’une perspective propre.

Pour commencer

Beaucoup de choses ont été dites en faveur de l’anonymat, des compagnons argumentent que l’anonymat est aussi une stratégie pour pouvoir contrecarrer les coups répressifs et d’une certaine manière éviter que ces coups ne soient assénés en masse. De nombreux exemples dans le monde viennent à l’appui de cette position, le plus récent est celui de l’Opération Pandora, qui a frappé différents compagnons et compagnonnes dans l’Etat espagnol. Nous pouvons trouver d’autres exemples renforçant cet argument dans le texte Notes sur un débat en cours à propos de l’anonymat de la revue Aversión en juin 2014, et quelques autres lignes sont tracées dans le texte simplement intitulé L’anonymat. Pour notre part, nous aimerions contribuer précisément sur ce point, c’est-à-dire sur la question légale et l’anonymat.

Un bref panorama local

Au Mexique, bien avant l’année 2007 – au cours de laquelle ont commencé à apparaître des sigles FLA ["Fronte de liberacion animal", ALF en anglais] qui, selon l’argumentaire de ses communiqués, était presque intégralement liée à l’anarchie – la praxis anarchiste était déjà menée à partir de l’anonymat. Des actions de sabotages non revendiquées et des expropriations, mais manifestement de caractère anarchiste, ont été réalisées pour la plupart par des compagnons anarchistes antiorganisation, ainsi que par ce qui fut une part active du mouvement anarchopunk. A la différence d’autres endroits, celui-ci sortait en effet de la logique CRASS pour adopter un chemin de lutte très proche de ce que nous appelons aujourd’hui (comme hier) l’insurrectionalisme anarchiste. La diffusion constante de brochures, de fanzines, de revues, de dossiers et d’essais sur l’anarchisme insurrectionnel faisait partie de la pratique anarchiste de ce mouvement folklorique, et a forgé les idées de nombreux compagnons qui ont décidé de passer à l’action. Ces temps de changement de perspectives ont aussi été marqués par de nombreuses et âpres discussions et des embrouilles (y compris physiques) avec d’autres anarchistes du milieu fédéraliste, avec des anarcho-pacifistes et des gens de la scène punk autonome. Le mouvement anarchopunk qui s’est montré extrêmement actif durant une décennie – quoique limité par son aspect folklorique – a connu son apogée lors du contre-sommet de 2004 à Guadalajara, Jalisco ; même si les actions ont continué par la suite.

Les sigles sont donc arrivés en 2007, lorsque l’élan donné par ce qui était le Front de Libération animale a déferlé sur la mouvance anarchiste diffuse qui visait au conflit quotidien et à l’attaque, avec des communiqués et des sigles de revendication. Mais cela s’est aussi accompagné d’autres “vices” étrangers à la pensée anarchiste, tels que le culte de la personnalité si prononcé dans le mouvement de libération animale. Même si le FLA dans sa conception universelle a toujours visé à la spécialisation dans les méthodes et à des objectifs partiels, il a conservé au Mexique ce qui lui a donné vie : des moyens d’attaque faciles à reproduire et l’attaque diffuse contre tout symbole en lien avec l’exploitation animale, tout en restant limité dans les objectifs.

Parallèlement à cette irruption du FLA, sont aussi apparues des actions revendiquées par de courts communiqués et sans acronyme pour les identifier, tandis que d’autres encore restaient dans l’anonymat ; mais toutes ont fait partie de la campagne de sabotages constants qui s’est exprimée de manière accrue dans la capitale du pays. Quelques-unes de ces actions ont accompagné activement la campagne pour la libération de Amadeu Caselles, et d’autres ont ensuite été réalisées en solidarité avec des compagnons anarchistes grecs emprisonnés comme Giannis Dimitrakis.

Vers 2009 sont apparus les nouveaux sigles de cette époque. Durant tout un mois, de nouvelles cellules d’action ont fait irruption avec un discours qui, tout en suivant la ligne imposée par le FLA – revendications, sigles et cultes –, était davantage de “caractère“ anarchiste proche du projet insurrectionnel. A partir de ce moment et jusqu’à aujourd’hui, des groupes anarchistes sont apparus, revendiquant leur actions contre l’Etat-Capital ou en solidarité avec les compagnons en prison ; mais aussi générant toute sorte de débats à l’intérieur du mouvement, y compris sur l’anonymat, les revendications et les sigles.

Finalement, beaucoup de ces groupes anarchistes d’action sont retournés dans l’anonymat d’où ils étaient sortis et ont ainsi poursuivi leur activité, comme plusieurs d’entre eux l’ont affirmé dans des entrevues accordées au compagnon Gustavo Rodríguez pour le livre Que se ilumine la noche.

Notre perspective sur l’anonymat

Même si ce texte est écrit à titre individuel-collectif, nous pouvons dire qu’au Mexique la perspective de l’anonymat dans son sens général est toujours restée loin des arguments de type légal. Premièrement pour une question de principes, mais aussi pour une question d’expérience propre et de contextes locaux.

Pour une question de principes, parce que nous pensons qu’en tant qu’anarchistes nous ne pouvons (ni ne voulons) baser notre analyse, notre pratique, notre manière de penser sur les cadres légaux du système, pas plus que nous ne voulons nous calquer sur l’agenda de l’Etat. Ainsi, nous voyons pour notre part dans l’anonymat une manière de mettre en pratique l’agir anarchiste de manière plus cohérente avec nos perspectives. Bien qu’à certains moments nous ne doutions pas qu’un communiqué aide à clarifier l’angle de l’action, nous pensons que l’action anonyme rompt avec toutes sortes de limites et de représentativité qui se cachent derrière n’importe quel sigle. Nous ne représentons rien à part nous mêmes en tant qu’individus, et l’action anonyme est le reflet des intentions que la révolte s’étende à des niveaux généralisés sans que ne se créent ni spectateurs, ni acteurs principaux.

C’est pourquoi l’anonymat dont nous parlons se fonde dans notre perspective sur l’éthique, la théorie et la praxis anarchistes, et non sur une simple question stratégique qui, pire encore, se baserait sur les mouvements du pouvoir. Nous ne sommes pas téméraires, mais nous ne pensons pas non plus qu’en ne revendiquant pas les actions ou en n’utilisant pas de sigles, nous sommes à l’abri de la répression de l’Etat-Capital qui peut nous toucher. C’est précisément parce que nous refusons de plonger dans la clandestinité comme optique de lutte et que nous ne voulons pas nous noyer dans l’isolement que cela représente ; et parce qu’au contraire nous concevons la pratique anarchiste comme intégrale, que nous sommes toujours exposés. L’autre face de cette médaille que nous souhaitons souligner, c’est que la clandestinité – en tant que pratique représentative de la lutte qui s’appuie sur des sigles – ne représente pas plus une protection face aux coups répressifs, surtout parce que nous savons bien que plus tu t’éloignes du regard du policier sur la mouvance, plus tu te rapproches du choc frontal avec la police.

Ainsi, nous cherchons à maintenir l’anonymat qui accompagne les actions et autres interventions en partant de la perspective de l’éthique anarchiste, selon le principe des moyens en accord avec les fins, en évitant de mesurer notre agir selon ce que nous offre l’Etat-Capital : la répression. L’anonymat vise aussi à la reproductibilité des actions de sabotage, c’est une expression d’individualisme, cela signifie ne représenter personne et maintenir une iconoclastie caractéristique des anarchistes ; mais l’action est aussi anonyme parce que nous voulons qu’elle soit réappropriée en tant qu’acte par quiconque souhaite le faire pour la mettre en pratique, plutôt que de la récupérer pour ensuite sortir un communiqué en la dotant d’une supposée “perspective” (tout à fait propre, personnelle et limitée), ainsi de que de raisons souvent étrangères à la révolte des exploités pour leur liberté ; il existe une différence substantielle entre se réapproprier une action et la récupérer.

Pour une question de contexte, nous dirions qu’au Mexique, nous n’avons jamais fait l’expérience d’un coup répressif massif qui tente de lier les compagnons à une quelconque organisation représentative, anarchiste ou pas. Ce n’est pas qu’il n’y en ait pas, vu que le territoire mexicain est plein d’organisations armées, de groupes d’action anarchiste plus ou moins stables, de guérillas de toute sorte, de groupes d’autodéfense armés, etc. Il ne serait pas difficile pour le pouvoir de porter un coup répressif et de chercher à mettre en relation ceux qu’il frappe avec quelque organisation insurgée, anarchiste ou marxiste-léniniste, mais ce n’est pas quelque chose que nous ayons vécu en particulier.

Nous n’assurons pas non plus qu’après une opération du style Pandora, nous ne commencerons pas à voir que l’anonymat a aussi d’autres fondements, d’autant plus que nous avons déjà entendu dire par d’autres anarchistes, agglutinés dans des organisations de synthèse, que les revendications ne font qu’entrainer la répression. Mais en tant qu’anarchistes, nous préférons avant tout déterminer notre vie et notre lutte selon le critère de l’éthique et pas selon la politique ou la simple stratégie ; pour nous, l’anonymat fait partie intégrante de cette éthique de l’être anarchiste.

Pour autant, nous respectons la perspective selon laquelle de nombreux compagnons voient dans l’anonymat une manière d’éluder des actes répressifs à venir.

Sur les communiqués

Même si nous pensons qu’à certains moments un texte puisse venir à propos pour pouvoir donner plus de clarté aux actions, nous soutenons que ce qui est complémentaire avec l’action anonyme, c’est la diffusion quotidienne de la pensée anarchiste à travers tout type de propagande, mais aussi à travers notre propre vie qui est l’authentique champ de la guerre sociale. C’est aussi là que nous trouvons une rupture, aussi bien avec les divisions des tâches qu’avec des théories du double niveau ; précisément parce que, comme les compagnons de Aversión, nous pensons que l’action anonyme et le fait de ne pas revendiquer les actions sous des acronymes rompent radicalement avec les nouvelles divisions qui surgissent de par la représentativité donnée par les sigles. Il est vrai qu’à des moments donnés certaines actions ont besoin d’une clarification, mais il est tout aussi vrai – en évitant de tomber dans des généralisations – que l’anarchie insurrectionnelle a presque perdu sa caractéristique informelle et s’est vue réduite à une accumulation de communiqués pompeux, de déclarations de principes, de prisonnierisme, d’autodéfinitions terroristes et autres catégories imposées par l’Etat, de glorifications de personnages de l’aile autoritaire du marxisme-léninisme revendiqués non pas pour leur pensée mais seulement pour leur action..., de mots desquels n’émane aucun projet de subversion de l’ordre existant, mais au contraire le reflet d’un grand besoin de représentativité et de mythification.

Pour nous, il est clair que la solidarité et l’attaque sont urgentes, tout le reste n’est que prétexte, mais cela ne nous empêche pas pour autant de continuer à susciter la discussion entre compagnons affines à un projet local et international de destruction de l’Etat-Capital. La solidarité avec les compagnons en prison et pour la destruction de toutes les prisons, est la lutte elle-même.

Mexique, mars 2015

anonymes

P.S.

Sources initiales :
– Letter to the anarchist galaxy / Lettre à la galaxie anarchiste (Act for freedom, 22 novembre 2011 - la version en français a été corrigée pour cette brochure)
– Do not say that we are few ; just say that we are determined / Μη λες πως είμαστε λίγοι· πες μονάχα ότι είμαστε αποφασισμένοι (Contra info, 29 novembre 2012)
– L’anonimato (Indymedia Athènes, 31 août 2013)
– Seamos peligrosxs... por la difusión de la Internacional Negra / Να γίνουμε επικίνδυνοι ...για τη διάχυση της Μαύρης Διεθνούς (Contra info, 5 janvier 2014)
– Appendix to an aborted debate on anonymity and attack (Contra info, 26 mars 2014)
– Anotaciones sobre un debate en curso acerca del anonimato (Aversión, publicación anarquista, Península ibérica, n°11, juin 2014)
– Apuntes sobre el anonimato(Negación, Mexico, n°6, mars 2015)