BROCHURES

Consentement : un truc... de pédé ?

LE CONSENTEMENT EXPLICITE [1] POUR LES GARÇONS QUI COUCHENT AVEC DES GARÇONS

Traduction du texte de Nick Riotfag “Positive consent for dudes who get it on with dudes”, qu’on peut trouver dans la brochure “Learning good consent”.

«  Je pouvais sentir sa bite en érection pousser à travers son short déchiré contre mon entrejambe qui gonflait aussi. J’étais un peu étourdi, galvanisé par son excitation, avide de goûter la peau salée de son cou, enivré par le frottement de nos corps en sueur vibrants l’un contre l’autre. Finalement, on a arrêté de s’emballer pour reprendre notre souffle, nous sourire et nous regarder dans les yeux. J’étais chaud, j’étais excité, j’étais prêt à tout  ; demande, je suis à toi, prends tout ce que tu veux.

Ses bras enroulés autour de mes épaules, mes fesses sur ses cuisses, les yeux dans les yeux  ; il entrouvre les lèvres, s’arrête un instant en me souriant, puis murmure d’une voix rauque, douce et sexy  :

«  J’aimerai beaucoup te baiser. Mais… j’aimerais te connaître un peu mieux avant.  »

Hein  ?


Attendez, retour en arrière. Peut-être que je devrais contextualiser un peu.

Donc, je suis punk, anarchiste et je me définis aussi comme un mec queer. Enfin, plutôt comme mec gay, mais il m’arrive de coucher avec des personnes qui ne sont pas des hommes. Donc peut-être que je pourrais me dire «  bi  », mais la «  bi  »‑narité de genre, c’est de la merde, et je m’identifie plus à la culture gay… ou quelque chose comme ça. Bon, c’est compliqué. En tout cas, je suis beaucoup sorti et j’ai beaucoup couché avec des hommes, je suis sorti du placard en tant que queer et j’ai commencé à prendre part à la culture et à l’activisme queer avant que le milieu anarcho-punk ne devienne ma principale «  maison  ». Chez les anarcho-punks, j’ai trouvé un engagement politique passionné, un rejet sans remords de la culture dominante, de la musique enragée et un mode de vie qui m’a semblé correspondre le mieux à mes besoins et mes désirs. En même temps, même si je me sens plus chez moi à un concert dans un squat ou un sous-sol que dans un bar gay mainstream, c’est un peu lourd que tous mes potes anarchistes garçons soient complètement hétéros, ou bien «  queer  » mais d’une façon qui n’implique pas le fait de sortir avec des garçons, et surtout pas avec moi. Donc je me suis toujours senti le cul entre deux chaises entre ces deux milieux très différents, jamais tellement capable d’exister dans seulement l’un des deux. Être partagé entre ces deux milieux a influencé de manière primordiale le développement de ma vie sexuelle et ma façon de vivre et de pratiquer le consentement.

Il existe des différences assez significative entre la culture de la sexualité gay mainstream et celle des groupes anarcho-punks. Quand je passe en revue mes expériences, mes désirs, les normes et valeurs que je porte à propos de la sexualité, je constate combien chacun de ces milieux m’a façonné différemment. Je reconnais que chacun m’a apporté certaines choses que je chéris et d’autres que je bataille encore pour surmonter. Comme je suppose, à tort ou à raison, que les personnes qui liront ce zine DIY (do-it-yourself = fais-le-toi-même) sont plus familières avec la culture de la sexualité anarcho-punk qu’avec celle du milieu gay mainstream, je vais plus me concentrer sur cette dernière  ; j’espère ainsi mettre en lumière certaines des influences qui m’ont façonné et quelques unes des choses, dans les expériences entre garçons gay/bi, qui peuvent apporter un éclairage sur la complexité du consentement. Mais, pour commencer…

… RÉFLEXIONS SUR LA CULTURE SEXUELLE ANARCHO-PUNK, LE CONSENTEMENT ET LES GARÇONS QUEER
À mon avis, les jeunes courageux-ses qui ont poussé le milieu et les groupes anarcho-punks à reconnaître la violence sexuelle et à transformer les normes autour du consentement ont initié un changement véritable dans notre culture commune. Pendant ces dernières années où j’étais impliqué dans ce monde bigarré de voyageur-euse-s et autres agitateur-trice-s, j’ai pu constater des différences notables dans la qualité de mes interactions sexuelles avec les gentes qui ont été socialisées dans cet environnement par rapport à celleux qui ne l’ont pas été. Pour être plus précis, j’ai trouvé que les anarcho-punks qui ont réussi à se frayer un chemin jusqu’à dans mon pantalon étaient beaucoup plus ouverts au consentement verbal et aptes à le pratiquer (et à trouver ça excitant plutôt que tue-l’amour), moins enfermés dans des stéréotypes genrés et des conceptions étriquées de ce qui constitue du «  sexe  », plus à l’aise pour s’assurer que tout se passe bien, pour échanger sur les limites de chacun-e, et généralement plus compatibles avec la façon dont je préfère faire du sexe.

Évidemment , ce ne sont que les expériences d’une seule personne, et des graves problèmes subsistent dans tous les milieux anarcho-punks  : la croyance persistante dans les mythes autour du viol et le fait de faire porter la responsabilité à la personne «  survivante [2]  », faire des grands discours sur le féminisme ou sur le consentement tout en ayant les mêmes comportements de merde, la résistance à l’« accountability [3]  » ou à la reconnaissance d’un comportement abusif, et d’autres innombrables exemples. Pour autant, j’ai observé tellement d’avancées dans la bonne direction  : des ateliers et des discussions sur le consentement dans les rassemblements les plus radicaux, une large diffusion de zines et d’écrits concernant le consentement et la sexualité épanouissante, une émergence de groupes de lecture / d’étude / de discussion qui permettent de porter l’attention sur ces questions plus en profondeur, des structures collectives solides pour des «  processus communautaires d’accountability [4] » dans les villes et lors de rassemblements… tout cela, et bien d’autres signes, indiquent qu’il est en train de se produire un réel changement dans nos façons de penser la sexualité et le consentement. En particulier, le principe féministe qui consiste à politiser le personnel a été intégré et appliqué dans le fait d’insister pour que ces conversations soient publiques et impliquent l’ensemble de la communauté plutôt que de les tenir dans la sphère privée parce qu’il s’agirait juste de nos problèmes personnels. Cela montre que nous, punks et anarchistes, nous efforçons pour changer radicalement la façon dont, collectivement et individuellement, nous pratiquons le sexe et le consentement.

Alors, pourquoi cette tendance ne s’est-elle pas traduite par un tas de mecs punks sexy qui s’aiment les uns les autres, avec l’établissement du consentement en norme  ? Je pense qu’il y a quelques facteurs qui interviennent là-dedans. Pour commencer, même s’il y a certainement toute sorte d’exceptions à cela, j’ai généralement observé que ce sont majoritairement des personnes socialisées comme femmes qui conduisent ce changement vers le consentement et la remise en cause de la culture du viol dans nos milieux. C’est sûr qu’il y a plein d’hommes anarcha-féministes qui suivent et participent activement au mouvement pour faire évoluer la sexualité vers plus de consentement, mais j’ai rencontré bien moins de punks hommes que de punks femmes qui parlent couramment le langage du consentement, dans des interactions sexuelles ou autres. Donc, pour ce qui est de moi, étant un gars qui couche avant tout avec d’autres gars, je me retrouve beaucoup plus souvent au lit avec quelqu’un susceptible d’avoir assisté à un atelier sur le consentement qu’avec quelqu’un qui en a animé un. Tant que les normes n’évoluent pas de telle façon que les hommes jugent tout aussi prioritaire de prendre au sérieux et s’impliquer dans l’organisation de trucs pour promouvoir le consentement, alors, je pense qu’un des résultats sera que le consentement restera insuffisamment pris en compte parmi les hommes qui couchent avec d’autres hommes. Évidemment, ça ne signifie pas que les hommes devraient usurper le leadership des femmes dans l’organisation et l’éducation autour du consentement (comme ça s’est passé dans tant d’autres luttes et formes d’organisation), mais plutôt que nous, les hommes, on devrait reconnaître notre responsabilité et l’enjeu pour nous dans la promotion et le façonnement du comportement basé sur le consentement dans toutes les sphères de notre vie, et œuvrer autant qu’elles à ce changement à un niveau communautaire.

Une autre dynamique frustrante et malheureuse qui aide à comprendre pourquoi les normes punk/anarchistes autour du consentement n’ont pas plus déteint sur les garçons queer, est que beaucoup de discussions, d’ateliers et autres sur le consentement se réfèrent toujours à un cadre vraiment hétérosexuel. J’ai entendu parler du consentement comme faisant partie de la responsabilité qu’auraient les hommes de protéger les femmes, presque comme une sorte de chevalerie bizarre, plutôt qu’une responsabilité mutuelle à mettre en pratique réciproquement entre partenaires, quelque soit leur genre. Même les présentations neutres par rapport au genre reposent habituellement sur des expériences hétérosexuelles, et ne se réfèrent presque jamais à des situations spécifiquement entre personnes du même sexe. Mais comprenez-moi bien  : je reconnais que la majorité des violences sexuelles sont commises par des personnes socialisées en tant qu’hommes et sont dirigées vers des personnes socialisées comme femmes. Ainsi, c’est important d’adresser aux hommes hétéros les messages qui les encourageront à agir en prenant plus en compte le consentement. De la même façon, ça a du sens que les personnes qui créent et communiquent ces messages, qui sont de par mon expérience principalement des femmes qui ont plutôt comme partenaires des hommes hétéros, voient un intérêt certain à encourager leurs partenaires actuels ou potentiels à plus réfléchir sur le consentement. Mais voilà le problème  : l’exclusion des relations queer et de la sexualité entre personnes du même sexe des modèles liés au consentement se traduit par le fait que nous, garçons qui aimons d’autres garçons, on passe à côté de messages vraiment importants qui pourraient transformer positivement notre sexualité. Et ça a plein de conséquences négatives.

Même dans ma vie et dans mes relations avec du sexe, j’ai ressenti comme si le consentement verbal était plus nécessaire ou important dans des situations sexuelles avec des femmes qu’avec des hommes. Pourquoi  ? Je pense qu’il s’agit en partie d’homophobie intériorisée – l’idée que le sexe et les relations queer ne sont pas aussi importantes et aussi «  réelles  » que celles hétéros, et que donc elles ne demandent pas la même attention et considération entre partenaires – et que ça s’explique aussi en partie par le fait que nous, les garçons queer, on n’a presque jamais eu de messages pro‑consentement adressés à nous de la part du milieu punk/anarchiste. J’ai eu des interactions sexuelles avec des hommes que j’ai ressenti beaucoup moins communicatives et basées sur le consentement que ce que j’aurais été amené à croire d’après leurs autres partenaires femmes. De la même façon, j’ai vu plusieurs exemples de harcèlement, objetisation, et violation des limites, de la part d’un homme sur un autre, minimisés, tournés en blague, et même encouragés, alors que des comportements similaires commis par un homme envers une femme auraient été immédiatement condamnés. Clairement, malgré tous les progrès dans notre communauté autour du consentement, on n’a pas toujours réussi à faire en sorte que ces changements concernent aussi les garçons queer – et, comme j’en parlerai après, les messages autour de la sexualité qui nous viennent du milieu gay commercial ne contiennent pas trop de contenus pro-consentement non plus. Parallèlement aux normes que j’ai apprises de mes partenaires punk/anarchistes et par tous nos zines, ateliers, discussions, etc., j’ai tiré d’autres enseignements sur le consentement et sur le sexe, et souvent très différents, de la culture sexuelle gay/bi masculine.

CE QUE J’AI APPRIS DE LA CULTURE SEXUELLE GAY/BI MASCULINE
Des hommes gay et bi j’ai appris l’importance cruciale du safer sex [5]. Dès mon coming-out, j’ai eu des mentors plus âgés et des pairs qui parlaient avec moi ouvertement des plaisirs et des risques du sexe, des espaces et des associations où je pouvais trouver capotes et lubrifiants, une remarquable conscience et connaissance du VIH et des autres IST [6], et une perception historique de comment les pertes causées par l’épidémie du sida avaient été destructives pour la communauté et les individus gay/bi. J’ai aussi appris à accepter en jugeant le moins possible les diversités de goûts et de préférences que les personnes vivent par rapport au sexe, du bdsm [7] au fétichisme, en passant par le sexe avec des inconnus ou avec plusieurs partenaires. J’ai appris qu’on pouvait parler ouvertement de sexe et de désir intergénérationnel, sans déni ni sensationnalisme. J’ai appris que le sexe pour le sexe peut être obtenu presque partout, dans les bars, dans les rues, dans les parcs, sur le net, et plus ou moins partout où les hommes se retrouvent. Et j’ai appris que personne, sauf moi, ne peut définir mes désirs, qu’ensemble avec mes camarades queer on peut rejeter tout ce que les «  experts  » essaient de dire sur nous, et que l’expression libre et ouverte de la sexualité peut être partie prenante d’une lutte révolutionnaire pour transformer la société par le bas, depuis son fondement.

En même temps, j’ai appris à connaître un consumérisme sexuel de la pire espèce  : un système qui passe par les sites internet et les niches commerciales du porno qui réduit la personne à des listes de caractéristiques, de statistiques, de chiffres. J’ai appris que les «  préférences  » racistes, le fascisme corporel, la phobie envers les personnes efféminées, et les hiérarchies sur la taille de la bite étaient acceptées comme si elles étaient neutres, apolitiques et pas critiquables, parce que «  on a les préférences qu’on a, c’est tout  ». J’ai appris à me définir par rapport à ma sexualité, en affirmant mon identité et en m’évaluant en fonction du nombre et du type de partenaires sexuels que j’avais. En d’autres mots, j’ai appris de la culture sexuelle gay certains des aspects les plus néfastes de la masculinité conventionnelle en termes de sexualité, par dessus ces messages similaires auxquels la plupart des personnes socialisées comme hommes ont été soumis par la culture et les médias dominants hétéros. Cet héritage contradictoire légué par la culture sexuelle des hommes gay/bi façonne mes désirs et la manière dont je les vis, et constitue les fondations sur lesquelles repose ce qui pour moi constitue le consentement.

LES HOMMES GAY/BI ET LE CONSENTEMENT VERBAL
C’est une partie pas confortable mais récurrente de mon expérience  : parmi les garçons gay/bi je n’ai pas souvent trouvé de partenaires qui préféraient le consentement verbal. D’un côté, les déclarations que font certain-e-s anarchistes que je connais, selon lesquelles «  tout sexe sans consentement verbal est une agression sexuelle  », ont un ton autoritaire frustrant, alors que les normes d’une des sous-cultures sexuelles les plus centrales dans ma vie n’admettent ou ne valorisent pratiquement jamais des interactions de ce type. En même temps, un des aspects de mon histoire sexuelle qui m’a le plus permis de m’affirmer, qui m’a donné le plus la pêche et m’a réconforté (en plus d’avoir été excitant) ça a été de trouver des hommes queer qui apprécient et pratiquent le type de consentement verbal et de communication dans la sexualité qui fonctionne le mieux pour moi. C’est suffisamment rare que je rencontre quelqu’un qui aime faire ça comme j’aime, pour que je sache qu’il s’agit alors certainement de quelqu’un de très spécial. Mais pourquoi si peu d’hommes qui aiment les hommes, du moins ceux que j’ai rencontré et avec qui j’ai eu une relation, pratiquent et apprécient le consentement verbal pendant le sexe  ? Je vois plusieurs raisons à cela.

L’une d’elle est que pour beaucoup d’hommes qui aiment le sexe avec des hommes, ce plaisir est chargé de culpabilité, de secret, de déni et d’autres émotions douloureuses auxquelles le conditionnement d’une société homophobe les soumet. À cause de cela, beaucoup de gars trouvent INCROYABLEMENT difficile de parler sincèrement de leurs désirs. Certains trouvent répugnant de dire à haute voix ou d’entendre dire par quelqu’un les pratiques sexuelles qu’il a ou qu’il désire avoir. Spécialement pour les gars au placard ou qui s’identifient comme hétéros, verbaliser leur désir signifierait d’assumer le fait d’être homo d’une façon qu’il ne pourraient pas gérer  ; c’est pour ça que la communication à travers le langage du corps et les gestes, souvent à travers le filtre de l’alcool et des drogues, constitue le seul moyen qu’ils ont pour vivre leurs fantasmes. Même les hommes qui sont plus à l’aise avec leur désir et leurs comportements homosexuels ont appris que souvent leurs partenaires ne le sont pas, et trouvent plus prometteur sexuellement (ou même plus sûr physiquement) de simplement agir en laissant non-dites leurs pratiques indicibles. En particulier avec les pratiques sexuelles qui sont le plus lourdement stigmatisées parce que «  féminines  », comme de se faire enculer, l’expression verbale de son désir peut être ressentie comme humiliante, d’une façon qui enlève du plaisir à l’acte lui-même.

Un autre facteur qui diminue l’importance du consentement verbal réside dans le fait qu’une part significative de sexe gay se négocie sur des sites de rencontre en ligne ou sur des lieux de drague, lesquels impliquent tout deux un engagement de courte durée seulement sur une base explicitement sexuelle. Si je chatte avec quelqu’un sur Manhunt.net ou si on se fait de l’œil dans un parc, on sait tous les deux que si je le suis à son appartement, c’est pour une raison et une seule. Par conséquent, pour beaucoup c’est évident que le consentement a été communiqué préventivement par le simple fait d’être là. Dans beaucoup de cas, spécialement sur internet, les personnes concernées se mettent d’accord à l’avance sur les rôles qu’elles désirent avoir et sur les pratiques qui leur font envie, laissant encore moins de place à l’incertitude. Évidemment, au-delà du désir réciproque, il existe un monde de nuances qui complique le consentement, mais dans une culture sexuelle qui implique communément des interactions brèves, exclusivement sexuelles et arrangées à l’avance, la négociation verbale sur le moment n’est pas aussi centrale que dans d’autres circonstances sexuelles.

Une autre raison encore qui explique pourquoi le consentement verbal n’est pas plus présent chez les hommes qui font du sexe avec des hommes, consiste dans le fait que la culture sexuelle gay reflète en partie la socialisation sexuelle de la culture dominante autour de la masculinité et de qui est désirable. Les «  vrais  » hommes (que nous, qui aimons les hommes, sommes, bien sûr, supposés désirer plus que tous les autres) sont ceux qui prennent les choses en main, ceux qui savent ce qu’ils veulent et qui l’obtiennent  : actif=masculin. Beaucoup d’hommes gay que je connais disent aspirer à un homme qui sera entreprenant avec eux, qui prendra l’initiative sexuellement et qui leur fera perdre la tête. Il y a quelque chose de suspicieusement féminin à demander avant, à ne pas prétendre savoir lire sans effort dans les pensées de tes partenaires ni prendre la responsabilité de réaliser les désirs qu’ils ont pour toi, à être attentif aux besoins et aux limites d’une autre personne. Et rien n’est moins sexy que ce qui est féminin, dans une culture gay souvent misogyne et phobique de la féminité. Puisque les hommes homo et bi voient leur masculinité mise en question, dévalorisée et niée par la culture dominante hétéro qui nous entoure tout le temps, beaucoup parmi nous essaient de compenser en rejetant tout ce qui est féminin. Malheureusement ça se manifeste souvent dans des modes sexistes et blessants, qui vont de la misogynie caractérisée, le manque de respect envers les femmes, leur exclusion, jusqu’au rejet machiste de tout partenaire qui ne correspond pas suffisamment à la conception conventionnelle de la masculinité.

En réalité, les hommes gay et bi désirent des hommes dans une vaste palette de caractéristiques de genre – nous, les folles, savons que nous aussi pouvons nous envoyer en l’air assez souvent, en dépit de leur blabla «  ch style hétéro, mecs masculins seulement  »  ! En tout cas, en termes de ce qui est valorisé ou socialement acceptable, les modèles sont dictés par les normes de la masculinité conventionnelle, et une partie de ces modèles implique une pression à être capable de lire dans les pensées et à faire plaisir à un partenaire sans avoir à poser de questions. Les hommes gay et bi jouent les deux faces de cette dynamique  : à la fois le gars «  butch  » dominant qui cherche à impressionner avec des actions, pas des mots, et le mec que ça refroidit dès que quelqu’un ne prend pas juste la situation en main, mais s’arrête pour demander si ça va.

CONSENTEMENT EXPLICITE POUR DES PRATIQUES EXCITANTES ENTRE MECS
À la lumière de tous ces obstacles au consentement verbal, à quoi ressemble une excitante rencontre entre hommes avec un consentement solide et explicite  ? Et bien, ça a l’air différent pour chacun, mais au moins pour moi il y a quelques composantes clés. Il y a plein de zines et d’essais qui posent les bases les plus importantes  : connaître tes limites à l’avance  ; demander à chaque nouvelle phase de l’activité sexuelle  ; reconnaître les signaux non verbaux et le langage corporel ainsi que les signaux verbaux  ; tout le monde devrait être assez sobre pour pouvoir être lucide sur ce qui est en train de se passer  ; et toutes ces autres choses importantes. Ce que je veux ajouter c’est juste deux trois autres trucs que j’ai formulés en ayant à l’esprit les mecs queer en particulier. Pour l’essentiel c’est des trucs qui valent pour les gentes de n’importe quel genre et orientation sexuelle, mais ils sont issus de mon expérience spécifique de garçon qui couche avec d’autres garçons. Donc, quand j’envisage de sortir avec un garçon mignon, voilà un peu ce à quoi je pense  :

RESPECTE-TOI
Aussi niais que ça puisse paraître, voici de loin ce qui est le plus important. Nous, queers qui nous aimons et nous respectons, avons plus de chances de réfléchir, de décider et d’affirmer nos limites  ; d’insister sur le safer sex  ; d’être capables de fuir toute rencontre qu’on ne sent pas, sachant que nous pourrons trouver ailleurs de l’amour, de la confiance en soi et de la satisfaction sexuelle. C’est tellement dur de savoir ce que signifie le consentement – sans parler de le donner et de le recevoir – quand on ne croit pas d’abord qu’on mérite qu’on respecte notre consentement. Donc, s’il te plaît, prends le temps d’apprendre à t’aimer - tu le vaux bien  !

COMMENCE PAR NÉGOCIER LE SAFER SEX
Ne déconne pas avec ta santé. Avant de te prendre la tête sur des questions de positions et de rôles, assure tes arrières au sujet du safer sex. Connais tes limites, communique-les avec clarté, et ne fais pas de compromis – même s’ils sont hyper sexy, même s’ils prétendent qu’ils n’arrivent pas à prendre leur pied avec une capote, même s’ils refusent de se laisser sucer si tu insistes pour utiliser une protection, ou quoique ce soit d’autre. Garde des capotes sur toi ou à portée de main chaque fois qu’il y a une possibilité que tu puisses faire du sexe – ne compte pas sur ton ou tes partenaire(s) pour en avoir. Fais-toi tester régulièrement, et, si tu as un partenaire régulier, assure-toi qu’il le fasse aussi. Ne présume pas du statut sérologique de ton/tes partenaire(s), ni de leur situation par rapport à d’autres MST/IST, et ne pars pas du principe qu’ils te disent toute la vérité. Rappelle-toi que les pratiques qui sont safe pour le VIH ne le sont pas toujours pour d’autres maladies douloureuses et incurables (syphilis, herpes, etc..) et que même si tu es déjà séropositif, rester en bonne santé signifie éviter d’autres infections. Sois sûr que tu es juste en train de consentir à du sexe, et pas à une infection ou une maladie qui pourraient durer toute ta vie.

DEMANDE-LEUR QUEL TYPE DE CONSENTEMENT ILS AIMENT
En réalité, des gens n’aiment simplement pas le consentement verbal. Ça peut être pour certaines des raisons que j’ai exposé plus haut concernant la culture sexuelle masculine gay/bi  ; ça peut être parce qu’ils n’ont pas remis en cause une partie du conditionnement pourri de la culture dominante qu’ils ont reçu des médias, de la culture grand public, et ainsi de suite  ; ça peut être pour des raisons totalement différentes et valables que tu ne peux pas comprendre faute d’en avoir le contexte. En tous cas, ce qui est important que tu saches, c’est ce qui marche pour toi – si tu ne peux pas avoir une expérience positive sans un consentement verbal clair et bien établi, alors peut-être tu ne devrais pas coucher avec quelqu’un qui n’est pas partant pour s’y essayer. Donc, demande franchement, jauge comment la personne préfère exprimer ses désirs, préférences et limites – et sois suffisamment clair sur les tiens pour dire «  non merci  » s’ils ne coïncident pas.

NIQUE LE PLACARD
Voici un conseil qui sans doute est polémique, mais qui vient de mon expérience  : ça ne vaut peut-être pas la peine de commencer à sortir avec des gars qui ne sont pas suffisamment à l’aise avec leur sexualité pour pouvoir dire ce qu’ils veulent. Faire du sexe avec des garçons hétéros peut être excitant, et ça peut booster ton ego de savoir que tu as réussi à pécho l’inchopable, mais dans mon expérience, dans la majorité des cas ça ne vaut pas le coup. Te donne pas la peine et sors avec des types qui sont suffisamment à l’aise avec eux-mêmes et leurs désirs pour pouvoir en parler ouvertement. Ce n’est pas important quelle identité ou quelle étiquette ils utilisent pour eux-mêmes  ; ce qui est important c’est s’ils sont capables de communiquer de façon directe ce qu’ils veulent, sans avoir besoin d’être bourrés pour ça, en évitant de passer par du sexe maladroit pour atteindre silencieusement leur but. C’est aussi plus sûr – fais gaffe aux «  coups durs  » [8], alias les gars qui te laisseront les sucer mais dont l’homophobie les mettra en rage contre toi après avoir joui.

LUTTE CONTRE L’HOMOPHOBIE ET L’HÉTÉROSEXISME
L’une des principales barrières pour être capable d’aimer librement et dans le consentement réside dans les systèmes d’oppression mis en place par notre société pour faire haïr nous-mêmes et nos désirs. Mais il y a des tonnes de super moyens pour les combattre  ! Avant tout, on peut sortir du placard et vivre ouvertement ce que nous sommes – chaque personne rend les choses un peu plus faciles pour tous les autres. On peut s’organiser pour obtenir les mêmes droits, la même reconnaissance et dignité que ceux accordées aux hétéros, mais on n’a pas à s’assimiler, nous, à leurs normes de la monogamie, du mariage et des familles nucléaires. On peut critiquer les manières flagrantes et subtiles par lesquelles les personnes queer sont exclues – par exemple en demandant que les ateliers et les discussions sur le consentement aient un cadre neutre par rapport au genre et qu’ils incluent des exemples spécifiquement queer. On peut mettre à disposition des jeunes queer des espaces où ils puissent exister librement, les reconnaître comme des êtres sexuels, sans les exploiter ou les objetiser, et jouer pour eux le rôle de mentor et de modèle positif. Et envoyer chier les connards de religieux homophobes – on peut refuser de tolérer les conneries fondamentalistes qui nient notre humanité en se cachant derrière la Bible, la parole d’un quelconque dieu ou prêcheur, ou derrière une quelconque conception débile de ce qui serait «  naturel  ». Toutes ces choses sont interconnectées et constituent la manière dont nous pouvons transformer notre culture, et ainsi créer plus d’espaces où on pourrait reconnaître ouvertement les choses que nous voulons sexuellement et les demander, ce qui posera les bases de normes sexuelles pro-consentement.

NÉGOCIE EN LIGNE
Pour le meilleur et pour le pire, beaucoup de sexe entre hommes se décide sur internet. Certains pensent que cela est en partie dû aux contraintes de la société homophobe qui nous empêche de nous rencontrer aussi ouvertement que les hétéros le peuvent  ; que ce soit le cas ou non, il faut faire avec cette réalité, et nous pouvons la mettre à profit pour promouvoir le consentement. Parler à travers un écran d’ordi peut réduire la peur du rejet, ainsi que le désir d’apparaître timide ou indirect, et d’autres choses qui rendent plus difficile le fait de parler de consentement. Et aussi merdique que puisse être le consumérisme du sexe par internet, le vaste choix des messages postés peut servir à nous rappeler que si quelqu’un ne nous met pas à l’aise, il y aura d’autres options pour satisfaire notre envie sexuelle. En postant nos préférences sur une annonce ou un profil, et en chattant au préalable avec quelqu’un spécifiquement du type de sexe qu’on veut avoir, on peut établir n’importe quelle norme de consentement qui nous semblera la meilleure pour nous. Le risque de ceci est, bien sûr, que le fait de s’être mis d’accord à l’avance avec quelqu’un sur quoi faire et comment, puisse amener cette personne (ou toi) à croire qu’il n’y a pas besoin de vérifier verbalement, d’être attentif au langage corporel et aux signaux non verbaux, de ménager des espaces pour des pauses ou pour arrêter complétement s’il y a quelque chose que tu ne sens pas. Mais si on choisit se s’engager sur les routes du net, on peut l’utiliser comme un moyen qui met moins la pression pour établir à l’avance des pratiques de consentement qui reflètent nos besoins et idéaux.

RÉFLÉCHIS AU CONSENTEMENT ET AU GENRE
Pour moi, un bon consentement nécessite d’être conscient et de rejeter les rôles de genre dans les agencements sexuels. Je sais que je ne peux pas me sentir sûr de moi quant au caractère consenti d’une interaction sexuelle quand tout – depuis qui prend l’initiative, jusqu’à quelles pratiques on a ensemble, et qui est pénétré par quoi – est détermine par le conditionnement des rôles genrés qui nous étrangle, plutôt que par nos propres désirs, besoins, préférences et limites. C’est dans les interactions entre personnes de sexes différents que l’impact de cette socialisation se révèle le plus clairement, mais il ressort aussi dans les histoires entre personnes du même sexe. Par exemple, si un couple de même sexe comprend un partenaire plus masculin ou butch, les conventions de genre peuvent dicter que cette personne ne devrait pas être pénétrée, qu’elle devrait prendre en charge la conduite des opérations, ou qu’elle devrait agir d’une certaine manière basée sur des dynamiques de genre. C’est compréhensible dans une culture hétérosexuelle dominante qui conçoit le sexe de façon si étroite qu’elle demande aux couples du même sexe «  qui est l’homme  ?  » ou «  qui est la femme  ?  »  ; c’est difficile d’éviter d’intégrer le déni constant et la ridiculisation de notre droit à l’autodétermination sexuelle et de genre. Dans tous les cas, indépendamment du genre du partenaire qui m’attire, et indépendamment de si je porte une mini-jupe rose ou un bleu de travail et des bottes (ou les deux  !), j’ai besoin d’être sûr, pour que le sexe soit pleinement consenti pour moi, que toutes les personnes impliquées aient un minimum conscience de comment le genre impacte nos attentes autour de ce que nous sommes censés faire, et que nous avons tou-te-s choisi de refuser ces attentes imposées pour nous concentrer à la place sur nos désirs réels.

(Bien sûr parfois nos désirs peuvent s’aligner carrément avec des schémas genrés, d’une manière qui peut mettre mal à l’aise des personnes qui s’autodéfinissent comme radicales, et qui aiment niquer le genre mais qui semblent pas pouvoir baiser sans lui. On peut rester englué dans la culpabilité et éprouver du rejet pour soi-même à cause de nos désirs illicites, tout juste comme les conneries chrétiennes anti-sexe le veulent, ou bien nous pouvons obstinément défendre nos envies les plus conventionnelles sans nous soucier des schémas patriarcaux et source d’abus qu’ils peuvent sembler véhiculer. Ainsi coincé entre le marteau et l’enclume, la seule manière que j’ai trouvé pour m’en sortir a été simplement de parler avec mes partenaires aussi honnêtement que je le peux de mes désirs et de comment je me sens par rapport à eux, de comment ils correspondent ou pas à mes options politiques  ; et d’avancer à partir de là. L’important pour moi n’est pas de faire en sorte que nos désirs se conforment à nos aspirations politiques - le désir ne se laissera jamais civiliser dans des constructions idéologiques aussi ordonnées. Ce qui compte, du moins pour moi, c’est de s’efforcer d’être le plus possible attentif au consentement, critique et honnête, et de s’aimer soi-même au maximum. S’il y a la moindre beauté à trouver parmi nos corps s’agitant au milieu de cette culture de merde, ça pourrait être en suivant ces chemins).

COMPREND LE RÔLE DU SEXE DANS TA VIE EN GÉNÉRAL
Le consentement explicite, entier et vitalisant, selon moi, nécessite d’avoir conscience du rôle que jouent dans ma vie prise comme un tout, tout sexe en général, et les rencontres sexuelles avec des individus en particuliers. À différents moments, j’ai désiré, recherché et pratiqué divers types de sexe et pour tout plein de raisons différentes  : excitation, amour profond et lien émotionnel, solitude, curiosité, amitié tendre, goût de l’aventure et du risque, ennui, indifférence face au désir de l’autre aussi puissant soit-il, désir de plaire ou d’éviter de blesser, besoin de ressources contrôlées par quelqu’un d’autre (de l’argent qu’on veut emprunter, un endroit où passer la nuit, un statut social ou du prestige), la pression de la socialisation masculine, l’envie d’impressionner quelqu’un, de s’affranchir ouvertement des normes sociales, de venir à l’aide d’une relation qui patauge, d’énerver une tierce partie, d’éviter des silences gênés... et ça c’est seulement les raisons dont j’ai conscience  ! Est-ce que je peux être certain que moi (ou mon/mes partenaire-s, d’ailleurs) on choisit librement et avec envie de faire du sexe si je ne suis pas/nous ne sommes pas conscients des motivations qui se trouvent derrière nos désirs et nos choix  ? Bien sûr c’est possible d’être submergé par des sentiments d’angoisse par rapport à nos motivations à tel point qu’on sur-analyse tout et qu’on ne trouve plus jamais le courage pour un baiser  ! Malgré tout, tout en évitant cet extrême, je me suis rendu compte que c’est crucial pour moi d’être, dans des situations non-sexuelles, en permanence en dialogue avec les autres, et, encore plus important, avec moi-même, sur comment le sexe et la sexualité s’agencent dans ma vie actuelle. De cette façon, quand je suis pris de désir ou quand une occasion se présente, je peux prendre une décision basée sur une perception plus holistique de moi-même qui reflète plus précisément ce que je ressens au sujet d’une rencontre en particulier.

Tout cela, bien sûr, concerne les personnes de tout genre ou toute orientation sexuelle, mais ça me vient en partie d’avoir identifié la pression sur les gays pour qu’on se définisse à travers le sexe comme membre d’une communauté. Des fois, j’ai eu envie de sexe pour renforcer mon sentiment d’être «  gay  », pour conforter la sensation d’être connecté à une communauté, que je tire de mon identification comme queer. Mais ce à quoi j’aspire toutes ces fois-là n’est pas en réalité le sexe, mais le sentiment chaleureux d’inclusion et d’affirmation procuré par l’appartenance à une communauté. Cette prise de conscience m’a un peu secoué, et m’a amené à me poser des questions difficiles comme «  est-ce que, oui ou non, le sexe issu de ces désirs était véritablement consenti à un niveau plus profond  ?  ». La chose importante, je pense, est que, maintenant, j’ai une base complétement nouvelle à partir de laquelle je peux réfléchir au consentement, qui prend en compte, dans mes prises de décisions liées au sexe, la totalité de moi-même et du contexte de ma vie. Ouais, c’est compliqué, mais c’est important, et au final vraiment positif pour moi.


Mais revenons à moi et E. J’ai souris et soupiré, ressentant plus de soulagement que je ne l’aurai pensé, plus que ce qui avait du sens de ressentir dans ce moment chôbrulant, avant d’avoir eu le temps de regarder avec du recul et d’apprécier simplement ce qu’une telle affirmation signifiait pour moi. E. m’a plu parce que je l’attirai, parce que il était un dragueur et une salope, et qu’il était séduisamment charmant. Mais, que je l’ai vu venir ou pas, j’ai aimé BEAUCOUP, beaucoup plus, quand il a affirmé qu’il voulait que je sois plus qu’un corps pour prendre son plaisir – le lien qu’il voulait établir avec moi incluait, mais aussi dépassait, nos corps. Que je sois bien clair – je ne suis pas en train de porter un jugement sur ceux qui préfèrent une sexualité plus anonyme ou impliquant moins de connexions sur des plans non-physiques. Il s’agit juste de reconnaître que, une fois que j’ai admis que même avec ce garçon magnifique qui m’attirait carrément et avec lequel je me serais volontiers rendu coupable d’un tas de perversités, le consentement signifiait plus que juste être excités et y aller, alors je devais élargir l’idée que je me faisais du consentement. Cela signifiait pour moi à ce moment-là une reconnaissance mutuelle et l’affirmation de notre humanité respective, à même de créer véritablement la place pour moi – ou pour lui – pour pouvoir dire non, ou oui, ou attends, ou plein d’autres choses. Ça signifiait être à l’écoute de mon corps, autant que de mon cœur ou de mon cerveau, et de reconnaître que je ne peux pas séparer ces différentes parts de moi-même comme si je n’étais pas une personne entière formant un tout.

C’est donc ça que j’entends par consentement explicite pour les garçons qui couchent avec des garçons. Je recevrais volontiers toutes réflexions ou retours sur cet article à  : xriotfagx[at]riseup[point]net (n.d.t. - il vaut mieux lui écrire en anglais)

En vous souhaitant un monde plein d’excitant amour queer,

Nick


SUR LE CHEMIN DU CONSENTEMENT

Le texte qui précède est le seul que je connaisse qui traite de ce sujet. Et ce n’est pas faute d’avoir cherché et aussi demandé autour de moi. Rien de très surprenant, mais seulement la confirmation de ce que j’avais déjà constaté de par mon vécu, c’est à dire d’un manque criant de réflexions autour de la question du consentement dans le milieu gay, mais aussi pédé. Quand je suis tombé sur ce texte, j’ai donc été bien content de son existence, il m’a donné de la matière à réfléchir, et, vu qu’il n’existait pas en version française, j’ai eu tout de suite envie de le traduire. Envie renforcée aussi par un sentiment de similitude et d’identification avec la réalité de la personne qui l’a écrit, à cheval entre milieu gay et milieu anarchiste, même si avec des différences liées au contexte géographique. En même temps, dans ses analyses, je sentais aussi un manque de quelque chose, je trouvais qu’il y allait un peu léger dans la prise en compte des constructions sociales de genre et des rapports de domination et de pouvoir, d’où l’envie d’écrire un espèce de complément au texte. Finalement, le temps de traduction a été bien plus long que prévu, et dans les mois qui se sont succédés, d’autres événements que j’ai vécu ou qui se sont passés autour de moi, d’autres discussions, ont alimenté mes réflexions sur la question. Voilà ce que je voudrais essayer de partager, un peu en vrac.

Je tiens à garder ici le même point de vue situé sur la question que dans le texte, c’est à dire celui d’un garçon qui est attiré/aime/couche avec des garçons.
Comme la réalité la plus répandue est que ce sont des personnes socialisées comme femmes qui subissent le non respect du consentement, le non respect est commis par des personnes socialisées comme hommes et que tout se passe dans un cadre hétérosexuel, les réflexions/écrits/analyses autour du consentement prennent donc souvent en compte seulement cette réalité. Mais, évidemment, les enjeux sont décalés et la question se pose un peu différemment si ça se passe dans un cadre non hétérosexuel et si les personnes ont la même construction sociale par rapport au genre. Et même dans ce cadre non hétéro, ce n’est pas la même chose si les interactions sont entre personnes socialisées comme «  homme  » ou entre personnes socialisées comme «  femme  ».
Donc, moi je parlerai exclusivement d’ «  interactions  » entre garçons cisgenres [9]  : parce que c’est ce que je connais, mais aussi parce que j’ai envie de parler de leurs spécificités.

CONSTRUCTION SOCIALE DE GENRE ET SPÉCIFICITÉ PÉDÉ
Je vais commencer d’abord par poser un peu le cadre de cette spécificité, aussi à partir de mon histoire personnelle.
Contrairement à la construction genrée féminine, quand on est socialisé comme hommes, on nous apprend à plus facilement dire «  non  » et à faire respecter nos limites, à connaître nos désirs et vouloir les concrétiser, on ne nous apprend pas à vivre en fonction de l’autre ni à vivre notre corps comme disponible et appropriable par l’autre. Bref, on n’a généralement pas eu une «  socialisation à la passivité  ». Ce qui fait, non seulement que les hommes cisgenres sont beaucoup plus souvent ceux qui ne respectent pas le consentement des autres, mais aussi qu’ils sont plus à l’abri de subir des situations de non consentement.
En plus de ça, je crois que la construction de mon rapport à la sexualité et au désir, de mon rapport à l’autre et au corps de l’autre, vient aussi du fait d’être pédé et du fait d’avoir côtoyé et évolué par moments dans le milieu gay et/ou pédé. Grandir en tant que pédé dans ce monde hétéro-patriarcal a voulu dire grandir avec, d’un côté une certaine honte pour mes désirs affectifs et sexuels et surtout pour leurs expression et concrétisation, de l’autre, un fort isolement, une forte misère affective et sexuelle et donc une grande détresse et frustration. Cette construction de la sexualité dans la honte a impliqué des pensées (et donc des réflexes) du genre  : je ne veux/peux pas dire mais je veux que les autres comprennent et prennent l’initiative sans demander. Ce qui montre bien qu’aller vers une sexualité plus consentie veut dire aussi se débarrasser le plus possible de l’homophobie intériorisée. Mais ça laisse quand même des traces, des fois aussi dans les projections que je fais sur les autres. Cette misère affective et frustration a impliqué (et implique encore des fois, malheureusement) des formes plus ou moins fortes et inconscientes d’égoïsme et d’interactions physiques centrées sur soi-même, sans une vraie prise en compte de l’autre («  j’ai tellement envie de ça et c’est tellement rare que même si je ne suis pas sûr que ce que je fais soit très cool, je le fais quand même  »). Que ce soit clair  : ce que je viens d’écrire n’est pas pour trouver des justifications ou des excuses à des comportements pourris, mais juste pour expliquer des mécanismes mentaux.

Une autre partie des normes et valeurs autour du sexe et de la sexualité avec lesquelles je me suis construit et par lesquelles j’ai été imprégné, je crois qu’elle vient du fait d’avoir été et d’être en contact avec les milieux gay et pédé, voire d’y avoir en partie évolué au moment de l’affirmation de mon identité sexuelle. Une certaine pression à la sexualité, une pression à l’épanouissement à travers le sexe, sinon on est considéré comme bloqué, pudique, coincé. Une valorisation sociale à travers le sexe. Une facilité dans le contact corporel, mais surtout sensuel et sexuel. Une plus forte acceptabilité du fait de pousser les limites des autres ou du fait d’être insistant. Tout ça accompagné par l’évidence autour de ce que ça doit être une interaction sexuelle «  normale  », avec une forte centralité de la bite et de la génitalité. Je sais que certains éléments du cadre que je viens d’esquisser viennent aussi de mon parcours personnel et ne sont donc pas généralisables à tous les gay/pédés. Néanmoins je crois que le gros de cette construction sociale correspond quand même à une réalité répandue, que je prendrai comme point de départ pour la suite.

ÇA CONCERNE AUSSI LES GAYS ET LES PÉDÉS
Le fait d’avoir été socialisés comme hommes implique une construction masculine dans le domaine de la sexualité et du rapport aux autres, et donc aussi une construction de «  violeur potentiel  », qu’on partage avec les hommes hétéros. Mon vécu et ce que je vois autour de moi sont une confirmation de ça. En même temps, j’ai très très rarement entendu parler d’histoires de viol ou d’abus sexuels dans le milieu pédé, même dans des réseaux théoriquement sensibles aux idées féministes. Je ne prends même pas en considération l’idée que de tels comportements seraient absents dans ce milieu. Alors j’ai essayé de me demander le pourquoi de ce «  silence  », de trouver des éléments de réponse et de voir quelles conséquences ça provoque. Bien sûr, le fait qu’on vit dans une société pro-viol reste valable, ce qui implique les difficultés «  habituelles  » à avoir conscience de comportements abusifs et à en parler.
Aussi, comme dans d’autres groupes sociaux minoritaires-communautaires, il y a souvent une illusion, une tendance à penser qu’on est toustes égales, au même niveau, et que donc il ne peut pas y avoir de rapports de pouvoir ou de domination à l’intérieur du groupe même.
Mais je pense qu’il y a aussi autre chose qui s’ajoute.

Je crois qu’une partie des explications vient de l’existence d’évidences par rapport à comment devrait se passer une interaction sexuelle entre garçons.
C’est vrai que, entre pédés cisgenres, une certaine similitude et réciprocité dans la construction du désir et du rapport à la sexualité, et aussi des codes et imaginaires relatifs, peuvent réduire les probabilités de comportements non consentis dans les interactions sensuelles/sexuelles. Parmi mes plus grandes prises de conscience et remises en question de mes comportements et réflexes, il y a celles qui viennent d’expériences que j’ai eu avec des garçons hétéros, qui m’ont mis face à des situations moins lisibles, du fait du déséquilibre et de la différence d’attirance, de désir, d’évidences (construites) et codes autour de ce qui pouvait se passer entre nous. Ça demandait donc une plus forte nécessité de communication, ou mieux, je me suis rendu compte qu’il fallait partir de plus loin pour arriver à des échanges consentis. Mais, en réalité, cette réduction de probabilité n’est pas à voir comme une prise de conscience majeure sur la question du consentement chez les pédés, vu qu’elle n’est pas liée à une réflexion sur ses propres comportements mais juste à un vécu social similaire de fait.
En plus, ces évidences et ces codes, non seulement ne sont pas forcément partagés non plus dans les interactions entre pédés, d’où le fait que cette nécessité de communication devrait être la même. Mais elles peuvent aussi produire un effet opposé, c’est à dire qu’elles peuvent «  invisibiliser  » les rapports/comportements de non consentement, parce qu’elles créent aussi l’existence d’une norme, d’un modèle d’interaction sexuelle  ; avec comme sous-entendu qu’il n’y a pas besoin de communication pour que ça se passe bien. Avec les conséquences que ça rend difficile d’exprimer des envies différentes, mais surtout de se sentir légitime (et pas anormal) à désirer autre chose ou à refuser telle autre qui rentrerai dans le pack, en contribuant ainsi au fait d’accepter des choses même si on n’en a pas vraiment envie.

Je pense qu’une autre partie des explications de la quasi-absence d’histoires de non-consentement vient d’un mélange d’éléments différents  : une acceptation communautaire plus grande de comportements insistants, d’attouchements pas consentis, la valorisation et l’érotisation de comportements virils. Ce qui porte à accepter, voire à apprécier, des comportements pas attentionnés et pas respectueux de l’autre, et aussi de soi-même.
Aussi, le fait d’avoir grandi ou d’être dans des situations d’isolement, de rareté de rencontres et de misère affective et sexuelle, porte, dans un contexte de pression à la sexualité (à une sexualité «  libérée  » et pas coincée) et de pression à l’épanouissement à travers le sexe, à être plus concentré sur le fait de «  vivre des choses  », plutôt que sur comment elles se passent, avec comme conséquence, à nouveau, le fait d’accepter des trucs dont on n’a pas forcément envie.

Évoluant dans des milieux sensibles et/ou proches aux idées féministes, où il y a une recherche de rapports plus consentis, une critique des justifications de la société des rapports non consentis et une volonté de réagir et de changer cette réalité, je m’aperçois aussi que, dans ces milieux, le fait que des comportements de non-consentement ne s’inscrivent pas dans un rapport genré de domination structurel, comme dans l’hétérosexualité, contribue à les rendre aussi plus tolérés et acceptés, par les autres, mais aussi par soi-même, et donc à les invisibiliser. Même si j’ai bien conscience que, même dans l’hétérosexualité, ça reste difficile de prendre conscience des ces comportements.

Combien de fois je me suis retrouvé, après une interaction sexuelle, avec ce sentiment contradictoire d’insatisfaction et de déception, parfois même d’énervement, par rapport à comment ça s’était passé, ce sentiment d’avoir fait et accepté des choses dont je n’avais pas particulièrement envie, et en même temps content d’avoir «  vécu quelque chose  »  ?
Quand je regarde rétrospectivement ma vie sexuelle, ça ne m’est pas difficile d’y voir une bonne liste de situations de non‑consentement, voire d’abus, subies, mais parfois aussi commises. J’ai mis longtemps à prendre conscience de ça, et des traces et des blessures que ça m’a laissé. Parce qu’en vrai j’ai comme une espèce d’impression, de sentiment que tout ça ne m’affecte pas trop. Même avec le regard de maintenant, quand je me retrouve à vivre de telles situations, je ne le vis pas trop mal (bon, à part quand ça devient un peu plus trash). Je trouve que cette manière de ressentir les choses en dit beaucoup sur la réalité et la normalité auxquelles je (on  ?) suis habitué et accoutumé.

Pour revenir plus généralement sur la question du consentement dans les milieux pédé et gay, là où je voulais en venir est que, en gros, la situation n’est pas que des comportements de non-consentement n’existent pas entre pédés ou gays. Plutôt, ils existent mais ils restent «  sous silence  » parce que invisibilisés, acceptés ou aussi, dans certains contextes, plus tolérés. Plutôt, ces comportements font partie de la «  normalité  », des interactions «  habituelles  ». Ils font des dégâts et il faut que ça change, il faut agir pour que ça change. Parce que cette question du consentement concerne aussi les pédés, même si souvent on a l’impression ou on fait comme si ça ne nous regarde pas trop.

ÇA TE CONCERNE AUSSI TOI-MÊME
Après avoir vu comment la question du consentement concernait non seulement les hétéros (et les lesbiennes) mais aussi les gays et les pédés, je crois qu’il y a encore une étape à faire pour affronter cette question avec honnêteté et pouvoir vraiment s’atteler au travail pour aller vers une sexualité et une sensualité plus consenties  : s’inclure soi-même dans le problème.
Autour de moi je vois qu’on a souvent du mal à se percevoir comme potentiel agresseur et à s’englober dans nos réflexions là-dessus. Quand, en plus d’être pédé, on se considère aussi comme (pseudo‑)féministe, on a l’impression que cette question nous concerne encore moins, qu’elle est vraiment loin de nous. Comme si ça regardait juste les gars hétéros, ou au pire les gay machos et misogynes, dans les boîtes ou les lieux de drague. Là-dedans j’y vois exactement le même mécanisme qui est présent dans la construction du stéréotype du violeur dans la société. Sauf qu’à la place du malade, du fou, il y aurait le «  mauvais  » mâle (l’hétéro) ou au pire le «  mauvais  » gay (le gay macho). La construction de ce stéréotype a la même fonction d’éloigner la question loin de soi.

Je crois vraiment que ça ne suffit pas non plus d’avoir (beaucoup) réfléchi à la question, d’avoir beaucoup discuté de ça, pour se dire que là c’est bon, on ne va plus avoir des comportements qui ne prennent pas en compte le consentement des autres. Et je dis ça parce que je le vois sur moi-même.
Ça fait un bon moment que j’ai pris conscience de l’importance du consentement, que je réfléchis à la question et que j’essaie de mettre en pratique mes réflexions, en essayant de changer mes réflexes et mes comportements. Même si je vois que ça progresse, que ça sert à quelque chose, j’ai beau essayer d’être attentionné, je me surprends encore parfois à pas être satisfait de moi, de ce que je fais, à avoir des doutes après coup. Ça reste le plus souvent sur des petits trucs, où des fois il y a aussi des responsabilités partagées, mais ça existe quand même et ça me fait me dire encore une fois que le travail de remise en question et de changement de sa construction sociale n’est jamais fini, c’est un travail continu. Exactement comme la recherche d’une sensualité/sexualité plus consentie.

Je crois alors qu’il faut toujours garder bien à l’esprit tout ça, prendre la responsabilité de ce qu’on est et continuer à rester toujours vigilant de ses comportements et réflexes profondément ancrés. Pour avancer sur le chemin du consentement.

p.
février-mai 2013


Pour tout retour, commentaire ou critique, tu peux écrire à :
consentementpede[at]riseup[point]net


Toutes les notes sont des notes de traduction.

Nick Riotfag, p.


[1] traduction approximative de l’expression «   positive consent  » employée par l’auteur.

[2] «  survivor  » en anglais. Le terme, pas encore très utilisé en français, fait référence à une personne ayant subi une agression/violence/viol.

[3] en anglais, «  accountability  » signifie communément «  assumer ses responsabilités  », surtout dans le monde du travail. Mais la signification est un peu différente dans les milieux politiques qui prennent en compte les systèmes d’oppression. Il s’agit plutôt de la responsabilité des dominants par rapport aux systèmes d’oppression dont ils profitent. Dans les milieux féministes le terme est utilisé notamment dans des contextes d’agressions/violences de genre, qu’elles soient psychologiques, physique ou sexuelles.

[4] en anglais «  community accountability  ». En lien avec la conception féministe d’accountability, le processus communautaire d’accountability a comme base l’idée que chaque acte de discrimination/violence commis d’une personne envers une autre touche la collectivité dans son ensemble. Donc la gestion des suites à donner en réponse à l’acte doit être collective, au niveau de la communauté. Ce qui implique de faire assumer ses responsabilités à la personne qui a commis l’acte, en même temps qu’on soutient la personne qui l’a subi. Ça implique aussi la participation active de la personne qui a commis l’acte, qui doit rendre des comptes à toute la communauté.

[5] la réduction des risques dans le sexe

[6] infections sexuellement transmissibles

[7] bondage, domination, sado-masochisme

[8] «  rough trade  » dans la version originale, qui est une expression communautaire gay qui designe un partenaire sexuel considéré comme potentiellement rude ou violent, parce qu’il vient de classes prolétaires.

[9] contrairement aux personnes trans, les personnes cisgenres vivent dans le même genre que celui qui leur a été assigné à la naissance.