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Ray Filar (première parution : 2001)

Mis en ligne le 4 avril 2022

Thèmes : Féminisme, (questions de) genre (130 brochures)

Es-tu un manarchist ?
Suivi de Notes pour une théorie du manarchist

Ce questionnaire a été publié en 2001 sur un forum anarchiste états-unien [1]. La présente brochure en est une traduction, certaines fois adaptée au contexte français. L’enjeu principal de ce quizz est de questionner les rapports hommes-femmes sous des aspects très pragmatiques et de mettre en avant des éléments concrets de réflexion et d’action.

Ce texte s’adresse avant tout aux hommes cis, c’est-à-dire aux hommes qui ont été assignés au genre homme à la naissance, qui se sentent hommes dans leur vie, mais surtout qui sont vus et reconnus comme hommes par la société (et celles et ceux qui la composent) et qui disposent ainsi des privilèges propres à ce genre [2].

Cette brochure cible en particulier les hommes cis qui évoluent dans des espaces militants anticapitalistes, syndicaux, anarchistes, antiautoritaires ou encore anarcho-punks, et qui semblent avoir oublié que la lutte contre le patriarcat fait partie de la lutte anarchiste contre toutes les formes de domination (hé oui, y a pas que le capitalisme comme système d’oppression dans la vie).
Le texte s’adresse aussi aux mecs de ces mêmes espaces, antisexistes ou (pro)féministes, qui parlent trop souvent à la place des femmes.

Parfois, en tant qu’homme, on va se reconnaître dans les questions, se vexer et penser : « C’est n’imp’ ce texte », « Oui, je fais ça des fois, mais bon... je suis pas le pire, et je connais des femmes qui font aussi ce genre de trucs. »
C’est sûr que quelques questions ne suffiront jamais à saisir la complexité des individu·es.
Et si, pour une fois, il s’agissait juste de lire, de se questionner, de partager ces questionnements avec ses camarades, et d’essayer de comprendre ce qui se joue ?

Peut-être qu’on trouvera alors enfin la réponse à cette question : « Mais pourquoi y a-t-il si peu de femmes qui s’investissent à long terme dans les milieux militants anticapitalistes, écolos, antinucléaires ou anarchistes ? »

Parce que, franchement, des mouvements politiques révolutionnaires qui construisent le monde d’après entre hommes, en oubliant 50 % de l’humanité [3]... ça ne fait vraiment pas sérieux !

L’équipe de traduction

Questionnaire : Es-tu un MANARCHIST ?

Questions générales

1 - En tant qu’homme, tu t’inscris plutôt dans la tendance :

A - Patriarcat passif-agressif
Tu apparais souvent comme victime, impuissant, dépendant des autres ou dans le besoin ? Est-ce que tu fais en sorte que les femmes de ta vie soient tes soutiens physiques et émotionnels ? Qu’elles achètent ce dont tu as besoin ? Qu’elles prennent en charge tes responsabilités ? Qu’elles fassent les choses que tu as la flemme de faire ?
Utilises-tu la culpabilisation ou la manipulation pour ne pas assumer tes responsabilités et ta part de travail chez toi ou au sein des collectifs dans lesquels tu milites ?
Est-ce que tu prends ta partenaire pour ta « mère », ton « infirmière » ou ta « secrétaire » ?

B - Patriarcat agressif
Est-ce que tu prends tout en charge ? Est-ce que tu es convaincu qu’une femme ne peut rien faire correctement et que tu dois le faire à sa place ?
Crois-tu qu’il n’y a que toi qui puisses t’occuper des choses importantes ? Penses-tu que tu as toujours la bonne solution ?
Est-ce que tu traites ta partenaire comme une petite chose fragile, faible et impuissante, ou comme une enfant ? Est-ce que tu humilies ou ridiculises ta partenaire ? Est-ce que tu ignores ou minimises ses émotions ?
Est-ce que tu rabaisses ses opinions ?

2 - Comment réagis-tu lorsqu’une femme désigne une personne ou un fait comme étant sexiste ?
Est-ce que tu penses que c’est une « féministe reloue », une « féminazie », une « frustrée mal-baisée », « une de celles qui cassent les couilles avec leurs conneries », une personne « trop sensible », « bien-pensante », « politiquement correcte » ou qu’elle fait partie de la « police de la pensée » ?
Est-ce que tu la qualifies comme ça publiquement_ ? Entre potes ?

3 - Penses-tu que parler du patriarcat n’est pas très héroïque ? Que c’est une perte de temps ? Un truc chiant ? Un sujet qu’il vaut mieux éviter parce qu’il crée de la division chez les anarchistes et au sein de l’extrême gauche ?

4 - Si une femme te demande ton opinion sur un sujet, penses-tu que c’est parce qu’elle n’y connaît rien ?

5 - Penses-tu que les femmes ont des « caractéristiques naturelles » inhérentes à leur genre telles que « passives », « douces », « attentionnées », « généreuses », « faibles », « prévenantes », « sensibles » ou « émotives » ?

6 - Est-ce que tu te fous de la gueule des « beaufs virils » ou des mecs « typiques » sans jamais te demander si tu ne te comportes pas de la même manière qu’eux ?

7 - Est-ce que tu considères la lutte contre le sexisme et le patriarcat comme une lutte personnelle ? Est-ce que tu la mènes en toi-même ? Dans tes relations ? Dans la société ? Au travail ? Dans la scène underground ? Dans les institutions ?

8 - Est-ce que tu interviens quand d’autres mecs font des remarques ou des blagues sexistes ? Est-ce que tu aides tes amis sexistes à se poser des questions et à évoluer ? Ou est-ce que tu continues à les fréquenter et à agir comme si ça ne posait aucun problème ?

Questions à propos de l’activisme

9 - En tant qu’homme, la lutte féministe est-elle une priorité pour toi ? Est-ce que se revendiquer féministe est radical ou révolutionnaire ?

10 - Est-ce que tu imposes ta définition de ce qui est radical et de ce qui ne l’est pas ?
Est-ce que tu subis ou est-ce que tu contribues à la norme viriliste des milieux militants (on la nomme aussi « vantardise machiste » ou « romantisme révolutionnaire ») ?
Cette norme met en avant certaines actions et valorise les personnes qui les font (faire de la garde à vue ou de la taule, accrocher des banderoles sur une grue, briser des vitrines en manif, commettre des dégradations, des sabotages ou des incendies, courser les fachos dans les rues, participer au cortège de tête, prôner une posture radicale et sans compromission, etc.) au détriment d’autres qui sont invisibilisées (attendre les personnes à leur sortie de garde à vue, soigner les blessures et soutenir émotionnellement après les bastons avec les fachos ou les flics, préparer la bouffe, faire de la médiation, etc.) [4].

11 - Est-ce qu’il t’arrive de reprendre ce que dit une femme, de le reformuler et de le dire comme si c’était ton idée ?

12 - Est-ce que tu fais les trucs chiants ou basiques dans ton organisation politique (faire la bouffe, nettoyer ou installer les lieux, gérer les appels téléphoniques, le courrier, les mails ou les listes mails, prendre des notes, rédiger les comptes rendus, soutenir des personnes, prendre en charge les enfants, etc.) ?
Est-ce que tu as conscience que, le plus souvent, les femmes prennent en charge ces choses-là spontanément sans être reconnues ni valorisées pour ça ?

13 - Passes-tu du temps et de l’énergie à faire en sorte que ton groupe militant soit un espace sécurisant et agréable pour les femmes ? Comment le fais-tu ?

14 - Si tu essaies d’impliquer plus de femmes dans tes projets politiques, est-ce en leur expliquant ce qu’elles devraient faire ou pourquoi elles devraient rejoindre ton organisation ?

15 - Est-ce qu’il t’arrive de faire attention à ton comportement ou à ton temps de parole en réunion pour ne pas prendre trop de place ou diriger le groupe ? Es-tu au courant que la plupart des femmes le font tout le temps ?

16 - En réunion, fais-tu attention aux mécanismes de groupe et à la construction d’un réel consensus, ou bien est-ce que tu diriges la réunion afin d’imposer tes décisions pour aller plus vite (sans forcément t’en rendre compte) ?

Les relations amoureuses et/ou sexuelles et leurs problèmes

17 - Fais-tu des blagues ou des commentaires sur la sexualité des femmes ou des travailleuses·eurs du sexe tels que « T’es contre l’amour libre, t’es vraiment trop coincée » ou « Toi, y a que le train qui ne t’es pas passé dessus » par exemple ?

18 - Est-ce que tu ne peux montrer ton affection à ta partenaire qu’en public (devant les ami·e·s, la famille, etc.) ou qu’en privé ?

19 - Avant une relation sexuelle, est-ce que tu parles de tes responsabilités dans la contraception ou dans la prévention des MST ?

20 Est-ce que tu répètes ou insistes pour avoir ce que tu veux dans un rapport sexuel ?
Es-tu conscient que si ça n’est pas dans le cadre d’un scénario mutuellement consenti (type BDSM), c’est de la coercition, du harcèlement, voire une agression sexuelle ou un viol ?

21 - Durant un rapport sexuel, fais-tu attention au langage corporel et/ou facial de ta partenaire pour voir si elle va bien ? Si elle est partie prenante du rapport, ou bien juste couchée là à attendre que ça passe ? Demandes-tu à une femme ce qu’elle veut avant ou lors du rapport sexuel ? Ce qui l’excite ou lui fait plaisir ?

22 - Lui demandes-tu son consentement ?

23 - Sais-tu si ta partenaire a vécu des abus sexuels, des viols ou des agressions dans sa vie ? T’es-tu déjà posé la question ?

24 - Restes-tu dans une relation amoureuse pour le confort et pour la sécurité affective que ça t’apporte ? Pour le cul ? Pour la thune ? Pour ta prise en charge émotionnelle ? Pour continuer à faire des envieux ?
Même si tu n’es pas complètement heureux ou « amoureux » de ta partenaire ? Même si tu penses que ça ne durera pas ? Est-ce que c’est parce que tu as peur ? Ou est-ce parce que tu es incapable d’être seul ? Est-ce qu’il t’arrive de mettre brutalement fin à une relation quand une « nouvelle » ou « meilleure » femme arrive dans ta vie ?

25 - Enchaînes-tu les relations ? Est-ce que tu commences une nouvelle relation avant même d’avoir mis un terme à la précédente ? Ou bien est-ce que tu prends du temps entre chaque relation pour y réfléchir et analyser ton rôle là-dedans ?
Est-ce que tu sais comment vivre seul ? Comment être célibataire ?

26 - Est-ce que tu trompes tes partenaires [5] ?

27 - Si ta partenaire te parle de tes comportements machistes ou souhaite réfléchir à l’influence du patriarcat dans votre relation, est-ce que tu y réfléchis avec elle ou est-ce que tu la quittes et trouves une autre femme qui supportera la merde que tu fais ?

28 - Est-ce que tu abandonnes des relations amoureuses sans assumer les responsabilités et les engagements que tu avais accepté de prendre envers l’autre personne ?

29 - Comprends-tu les menstruations ? Est-ce que tu as conscience que ce cycle peut impliquer des symptômes désagréables voire incapacitants pendant plusieurs jours tous les mois (douleurs physiques, fatigue mentale, problèmes de concentration, troubles du sommeil, chute de tension, etc.) ?

30 - Est-ce que tu te moques des personnes qui ont leurs règles ? Est-ce que tu décrédibilises ce qu’elles disent à coup de « Pourquoi tu t’énerves ? T’as tes règles ou quoi ? » ?

Questions sur l’amitié

31 - Quand tu veux passer du bon temps, est-ce que tu fais comme d’habitude (boire des coups dans un bar, aller à un concert, etc.) ou est-ce que tu prends en compte l’avis de l’ensemble des personnes présentes, y compris les femmes, pour savoir ce que chacun·e a envie de faire pour s’amuser ?

32 - Discutes-tu avec tes amies de sujets dont tu ne parles pas à tes amis hommes, en particulier de tes émotions ?

33 - Est-ce que tu tombes toujours amoureux de tes amies ? Restes-tu ami avec une femme jusqu’à ce que tu te rendes compte qu’elle n’est pas amoureuse de toi ? Dans ce cas, est-ce que tu mets fin à la relation d’amitié ?
Es-tu uniquement ami avec des femmes qui sont déjà en couple ou engagées dans des relations amoureuses avec d’autres personnes (c’est-à-dire, qui ne sont pas « disponibles ») ?

34 - Est-ce que tu fais des avances à tes amies ? Même pour blaguer ?
Est-ce que tu crois au concept masculiniste de « la friendzone [6] » ?

35 - Est-ce que tu discutes de tes relations amoureuses ou des problèmes dans ces relations uniquement avec tes amies (et pas avec tes amis hommes) ?

36 - Est-ce que tu es uniquement attiré par les « punkettes » ou les « barbies crust-punk » ? (L’idée est de savoir si les seules femmes pour lesquelles tu ressens de l’attirance sont des femmes qui correspondent aux standards de beauté dominants mais avec un look alternatif : des cheveux d’une autre couleur, des piercings ou des tatouages, par exemple.)
Est-ce que tu questionnes et remets en cause les normes de beauté féminine que tu as intériorisées ?

37 - As-tu déjà entendu parler ou discuté du « diktat de la minceur » ? Est-ce que tu penses que c’est une oppression mineure ?

38 - As-tu conscience que toutes les femmes, même les femmes dans les milieux radicaux, vivent sous la pression constante et oppressive des normes de beauté du patriarcat ?

39 - As-tu conscience que de nombreuses femmes dans les milieux radicaux ont (ou ont eu) des troubles alimentaires ?

40 - Est-ce que tu te moques de l’apparence des femmes qui sont « bien habillées » ou qui « ressemblent à des top-modèles » ?

Questions sur la gestion des taches domestiques

41 - À quand remonte la dernière fois où tu es rentré chez toi et que tu as remarqué que quelque chose était sale ou mal rangé ET que tu l’as lavé ou rangé (c’est-à-dire que tu n’es pas juste passé à côté en faisant des commentaires), même si ce n’était pas à toi de le faire ?

42 - Est-ce que tu es constamment surpris par la « fée de la nourriture » qui acquiert mystérieusement de la nourriture, la ramène à la maison, la range, la prépare sous forme d’un repas, le sert à table et nettoie après ?

43 - Est-ce que tu contribues de façon égalitaire au travail domestique ?

44 - Parmi les activités suivantes, quelles sont celles auxquelles tu contribues dans ta maison ?

• Balayer, nettoyer les sols et/ou les tapis.
• Laver et ranger la vaisselle.
• Laver la cuisinière, l’évier et le plan de travail s’ils sont sales et à chaque fois après que tu les as utilisés.
• Récupérer de l’argent, aller acheter (ou voler, ou récup’) de quoi manger, ranger les courses, et faire à manger pour les personnes avec qui tu vis.
• Faire la lessive de la maison (torchons, serviettes, etc.)
• Faire le ménage des espaces communs, même si ça n’est pas ton tour de le faire.
• Faire les tâches collectives que les autres n’ont pas faites.
• Sortir les poubelles, le recyclage, le compost.
• Faire attention aux factures, au loyer, aux impôts, à la CAF, etc.
• S’occuper du jardin et/ou des espaces extérieurs (entretien, nettoyage, etc.)
• Nettoyer la salle de bain et être sûr qu’elle est propre après que tu l’as utilisée.
• Nettoyer les WC et être sûr qu’ils sont propres après que tu les as utilisés.
• Nourrir les animaux domestiques, nettoyer derrière eux, t’en occuper, jouer avec, leur donner de l’attention, etc.

Questions à propos des enfants

45 - Passes-tu du temps avec des enfants ? Si c’est le cas, est-ce que tu passes du temps avec (les tiens ou celleux des autres) en leur proposant des activités genrées (du foot avec les garçons et de la peinture sur soie avec les filles, par exemple) ?

46 - Si tu es père, est-ce que tu passes autant de temps ET d’énergie ET d’efforts ET d’argent pour t’occuper de tes enfants que leur mère ?
Si tu as plusieurs enfants, est-ce que tu passes autant de temps ET d’énergie ET d’efforts ET d’argent avec chacun·e de tes enfants quel que soit son genre ?
Est-ce que tu accompagnes et soutiens tes enfants dans leurs questionnements intimes ? Dans les moments importants de leur vie ?

47 - Est-ce que s’occuper des enfants est une priorité pour toi (que ce soit dans les événements militants ou dans ta vie de tous les jours) ?

48 - Est-ce que tu essaies de rendre plus simple la vie des mères célibataires dans ta vie et dans tes réseaux militants en réfléchissant avec elles à comment le faire et à leurs besoins ?

49 - As-tu une réflexion politique quant à l’éducation des enfants et à la parentalité au sein des communautés radicales ? Crois-tu que les personnes qui sont dans le mouvement ont des enfants ou que le mouvement a des enfants ?
Penses-tu qu’il faut « tout un village pour élever des enfants » ? Comment participes-tu à ce village ?

Catégories multiples

50 - À quand remonte la dernière fois où tu as expliqué à une femme, qui te demandait ton aide, comment faire quelque chose plutôt que de le faire à sa place en étant persuadé qu’elle ne pourrait pas le faire ?

51 - À quand remonte la dernière fois où tu as demandé à une femme de te montrer comment faire quelque chose ?

52 - Tes besoins émotionnels (comme parler de tes problèmes, de ton besoin de soutien, de l’intime, etc.) sont-ils uniquement satisfaits par des femmes, que tu sois ou pas en couple avec elles ?
Est-ce que tu essaies de construire des relations de confiance avec d’autres hommes pour parler de tes sentiments et de tes questionnements intimes ?

53 - Si une femme t’interpelle sur tes comportement machistes, fais-tu l’effort d’être présent émotionnellement dans la conversation ? À l’écoute ? Sans être sur la défensive_ ? Sans ignorer tes émotions ? Prends-tu en compte ce qu’elle t’a dit ? Admets-tu que tu as fait de la merde ? Est-ce que tu prends tes responsabilités par rapport à ce que tu as fait ? Est-ce que tu répares ce que tu as fait ?
Est-ce que tu discutes de tes sentiments ou de tes idées avec elle ? Est-ce que tu t’excuses ? Est-ce que tu entames un travail sur toi-même afin d’être sûr que tu ne reproduiras plus ce genre de comportements avec elle ou avec une autre ?

54 - Est-ce que tu te remets en question et essaies de trouver en quoi tes comportements ont foutu la merde dans tes relations ? Est-ce que tu tentes de changer tes comportements pour être un meilleur complice dans la lutte anti-patriarcale ?

55 - Est-ce que tu organises régulièrement des réunions ou des rencontres pour résoudre les conflits dans tes collectifs de lutte ? Dans ton lieu de vie ?

56 - Pour imposer ton point de vue, est-ce que tu utilises l’intimidation, les cris, les menaces ou la violence ? Est-ce que tu t’imposes dans l’espace personnel des autres personnes ?
Est-ce que tu crées ou entretiens une ambiance violente envers les femmes pour avoir de l’ascendant sur elles (comme par exemple crier, harceler, surveiller les femmes autour de toi, menacer ou terroriser leurs animaux, jeter des choses ou les briser, etc.) ?

57 - Est-ce que tu agresses physiquement, psychologiquement ou émotionnellement des femmes ? Est-ce que tu l’as déjà fait ? Est-ce qu’une femme t’a déjà dit que tu le faisais ? Comment as-tu réagi ?

58 - Est-ce que les femmes qui t’entourent (compagnes, mères, sœurs, colocs, amies, camarades, etc.) doivent régulièrement te rappeler tes responsabilités et tes engagements, et doivent te secouer pour que tu les assumes ?

59 - Est-ce que tu parles avec d’autres hommes du patriarcat et du rôle (passif et actif) que tu joues dans ce système ?
Est-ce que ta contribution se limite à expliquer à quel point d’autres hommes sont sexistes ?

60 - Sans compter la lecture de ce questionnaire, à quand remonte la dernière fois ou tu t’es posé ce genre de questions ?

Ajouts pour la présente édition française

61 - Penses-tu ou dis-tu être (pro)féministe ? Pourquoi ? Qu’as-tu à y gagner ? Une rédemption/absolution pour la merde que tu as faite ou que tu feras ? Un « capital séduction » accru auprès des femmes dans les milieux radicaux ? T’es-tu déjà interrogé sur tes motivations à te dire (pro)féministe ?

62 - Portes-tu un discours féministe radical uniquement quand des femmes sont présentes autour de toi ?
Tires-tu parti du fait de te revendiquer (pro)féministe ? Utilises-tu cette posture pour avoir des relations avec des femmes ?

63 - As-tu déjà dénoncé ou cassé la gueule à un agresseur sexuel, sans te préoccuper des besoins et demandes de la personne agressée ?
T’en es-tu vanté ?
T’es-tu senti héroïque ?

64 - Est-ce que tu penses que si tu étais à la place des féministes, tu ferais autrement (moins violent, plus pédagogique, plus ouvert, moins extrême) ? Penses-tu que la lutte féministe est trop importante pour la laisser aux femmes ?

65 - Ressens-tu le fait de ne pas pouvoir fréquenter des lieux et des événements interdits aux mecs cis comme une exclusion ? Est-ce que tu penses que la non-mixité ou la mixité choisie sans mecs cis sont des attaques contre les hommes ? Des erreurs stratégiques ? Des sources de division de la classe ouvrière ?

66 - Quelle est la dernière fois où tu t’es rendu compte qu’une réunion à laquelle tu participais était, sans que ce soit fait exprès, en non-mixité masculine ? Qu’as-tu fait pour que cet état de fait change ?

67 - Si tu soutiens les mères célibataires, est-ce que tu essaies de mobiliser d’autres hommes autour de ce soutien ? Est-ce que tu le considères comme un acte individuel ? Est-ce tu penses que ça te rend meilleur et moins sexiste que les autres mecs ?

68 - Est-ce que tu penses que tout ça, c’est surtout de l’autoflagellation qui ne sert pas à grand chose ?
Que risques-tu vraiment à essayer de changer ? As-tu peur de perdre ta virilité ?
Crains-tu de te mettre à dos tes camarades hommes en critiquant leurs comportements machistes ? Crains-tu de trahir cette fameuse « solidarité masculine » et de t’en trouver écarté le jour où, toi aussi, tu feras de la merde ?

Résultat

TOUS les hommes doivent s’attaquer aux problèmes du patriarcat, du sexisme et de la misogynie, dans les paroles et dans les actes. Ce questionnaire peut t’aider à cerner certains aspects de tes comportements afin de les faire évoluer dans une perspective antipatriarcale et antiautoritaire.

Notes pour une théorie du Manarchist

par Ray Filar

Traduit et adapté à partir du texte disponible en version anglaise https://www.strike.coop/manarchist/

TW : misogynie, agression sexuelle, viol

Le Manarchist est le meilleur des activistes.
Il le sait au plus profond de son cœur. Le Manarchist propose les actions les plus radicales, en lien avec les théories les plus pertinentes. Lui seul est éclairé. Tout le monde devrait lire Bourdieu, mais seul le Manarchist le comprend correctement.

Le Manarchist aime les femmes, il n’a donc pas besoin de les écouter. Sa posture vient d’une position de légitimité, de masculinité cis, de blanchitude. Sa voix est plus forte, ses mots sont plus vrais. Sa future société anarchiste, issue de livres écrits par d’autres hommes blancs, est inévitable. C’est une vision supérieure. Il en sait plus sur n’importe quel sujet que toi, car il a des diplômes.

Pour le Manarchist, nous ne formons qu’une seule race, la race humaine. Il a la phobie des « politiques de l’identité ». Il rêve que les personnes racisées, les femmes ou les queers cessent de diviser l’extrême gauche. Celles et ceux qu’il nomme des « _identitaires aigri·es » ou « extrémistes » gâchent son plaisir de militer. Le Manarchist comprend les oppressions des autres bien mieux qu’elleux-mêmes. D’ailleurs, un de ses amis est noir : c’est sûr, le racisme disparaîtra après la révolution. Évidemment, les luttes les plus mises en avant, majoritairement centrées sur les hommes blancs ayant un emploi et leurs conditions d’existence, n’ont rien à voir avec une lutte identitaire : c’est simplement la seule vraie lutte qui soit.

Parfois, le Manarchist est grossier. Il veut se faire remarquer. C’est un peu un enfant. Il voudrait que tu considères un peu plus ses besoins. Il ne peut pas t’apporter de soutien émotionnel tout de suite, il bosse sur une action. Il suppose que tu as besoin de son aide uniquement pour des trucs concrets. Heureusement, il a apporté sa guitare acoustique à la soirée. Il aimerait que tu te rases les aisselles, au moins pour les occasions spéciales. Il travaille sur son sexisme ordinaire : il fait attention à ne plus dire « salope » ou « _putain ». Tu dois l’excuser, il ne va pas trop bien en ce moment.

« Bourges » est l’insulte préférée du Manarchist, mais lui-même n’a évidemment jamais été un bourge.

Le Manarchist aime péter des trucs. Il aime l’ultraviolence queer, et il est un peu queer aussi parce qu’il pratique le poly-amour (il couche avec plein de femmes) et aime le BDSM (il est toujours le dominant). Le Manarchist sait que le mariage est une institution capitaliste, alors il expérimente l’anarchie relationnelle. Il rejette les contraintes patriarcales telles que l’honnêteté, la responsabilité affective et les tâches ménagères. Ses copines sont jalouses, mais ce n’est pas de sa faute. Elles sont parano, mais ce n’est pas de sa faute, elles se souviennent mal des choses, de ce qu’elles lui ont dit, ou de ce qu’il a dit, etc. Pour d’obscures raisons, elles ne veulent pas coucher ensemble pendant qu’il regarde, ce qui, pour lui, démontre bien le mensonge de la libération des femmes.

Le Manarchist est un féministe engagé, et il est très heureux de rappeler régulièrement qu’il fait le ménage, qu’il propose de s’occuper des enfants ou qu’il fait du thé pour les autres. Cependant, le plus souvent quand il s’agit d’effectuer des tâches peu reconnues, le Manarchist est occupé par des choses très importantes.

Le Manarchist préfère être au centre de l’action.
Il était à Millbank [7].
Il était au dernier G20.
Il était à Occupy Wall Street,
au mouvement des Indigné⋅es,*
à Nuit Debout,*
et aux côtés des Gilets Jaunes.*
Il a fait l’EHESS.
Il était à Notre-Dame-des-Landes et à Bure.*
Il écrit dans Indymedia ou dans les sites Mutu.*
Il est dans tous les collectifs, sur toutes les listes mails, dans toutes les réunions et AG.*
Il continue sa carrière de manager des luttes, là où il a décidé qu’il fallait être.*
Il pratique le sabotage de la chasse à courre [8][.
En fait, il a toujours été là.
Et toi, t’y étais ?

Le Manarchist adore l’admiration masculine.

Il est toujours d’accord avec les femmes avec lesquelles il veut coucher, jusqu’à ce qu’elles acceptent.

Le Manarchist sait que l’activisme a été inventé par des hommes blancs. Les idées ont été inventées par des gars comme lui, et l’histoire en est une succession. Anarchisme, socialisme, communisme... ces étiquettes décrivent une tradition du génie masculin. Dans le passé, certaines femmes (Emma Goldman, Rosa Luxemburg, Rosa Parks, etc.) ont eu de bonnes idées. Pour lui aujourd’hui, les « bonnes idées » des femmes sont plus proches du fascisme : les espaces safes sont pour les faibles et les fragiles ; la mixité choisie sans mecs cis, c’est du sexisme à l’envers ; et l’idée de rendre les agresseurs responsables de leurs actes, c’est de la chasse aux sorcières. Le Manarchist ne voit aucune ironie à clamer que les hommes sont aujourd’hui victimes d’une chasse aux sorcières. Ces derniers temps, c’est vraiment dur pour un homme ne serait-ce que de parler sans être interrompu ou réduit au silence.

Bien qu’il les ait souvent à peine lus, le Manarchist aime critiquer les travaux de femmes, de personnes racisées ou de personnes trans. Il a des choses importantes à dire sur la façon dont ces travaux pourraient être améliorés. Il peut vous expliquer pourquoi votre campagne de mobilisation est mauvaise, philosophiquement parlant. De toute façon, la révolution arrive, et ce sera une gigantesque émeute.

Le vrai visage du Manarchist est la violence contre les femmes, contre les personnes qui ne sont pas des hommes blancs. Il aime sortir avec des filles qui ont « des problèmes » ou qui sont beaucoup plus jeunes, afin de pouvoir « s’occuper d’elles et les contrôler ». Il veut « coucher avec toi pendant que tu dors ». Il ne voit pas ça comme un viol. Il pense que « le harcèlement de rue n’a rien à voir avec le viol ». Parce qu’il ne croit pas aux pratiques d’exclusion des agresseurs, il traîne avec des violeurs. Son pote a peut-être frappé sa copine une ou deux fois, mais c’est quand même un bon activiste et puis il regrette, maintenant.
Sa copine ?*
Personne ne sait vraiment ce qu’elle est devenue...*
Personne ne sait plus comment elle s’appelait, d’ailleurs.*

Le Manarchist est féministe quand il veut baiser. Il utilisera le langage de la libération sexuelle pour te contraindre à avoir des rapports sexuels. Il se dira féministe tout en te violant. Il dénoncera de façon virulente les défenseurs de la culture du viol tant que ce sont des femmes et/ou des personnes racisées, ou encore des personnes qui ne font pas partie de ses potes. Il parlera de l’importance de la communauté et de prendre soin des gens en réunion le matin, et il te frappera le soir. Il te dira de ne pas être si stupide. Ne le balance pas aux autres, ça n’est pas sympa.

N’accuse pas le Manarchist d’agression sexuelle.
Ne l’accuse pas d’être un acteur de la culture du viol.
Et la présomption d’innocence alors ?
Les femmes qui dénoncent une agression (au sein du milieu militant) ne font que diviser la lutte.*
Celles qui vont porter plainte après un viol sont des traîtresses à la cause.
Celles qui ne le font pas sont des menteuses.*

L’anarchisme du Manarchist est un projet de société hiérarchisée conçu par des hommes qui ne sont pas encore au pouvoir. Le Manarchist est le patriarcat blanc reconverti en black bloc. Il n’est pas un cas isolé.
Il est dans tous les espaces d’extrême gauche, tout comme ses amis manarchists.
Le Manarchist est un mec normal qui consacre sa vie à construire un monde meilleur. Si tu t’opposes à lui, tu es contre-révolutionnaire.

La plupart d’entre nous, notamment les femmes, avons des histoires à raconter à propos du Manarchist. Pourtant, il est difficile de raconter ces histoires.

Le Manarchist s’en fout, il s’en sort toujours.
C’est toi qui partiras.*
Il est populaire.
Il pratique la solidarité active avec les autres mecs.
Il est le meilleur activiste.
Il est le meilleur à dire qu’il est le meilleur.
Il est insoupçonnable.*

Ce qui fait la particularité du Manarchist, c’est qu’il ne reconnaît pas qu’il en est un.

Il n’écoutera pas.

Maintenant, il va te mecspliquer [9] pourquoi tu as tort.

Écrit par Ray Filar. Basé sur des conversations avec / sur des histoires de : Mijke Drift, Kirsty La Rain, Riley Coles, Jasper Jay, Olivia Walker, Linda Stupart, Annette Behrens, Toni Mac, Jacob V Joyce, Sophie Lawton, Deborah Grayson, Marta Owczarek, Selin Yildizoglu, Hannah McStar, Lily Ash Sakula, Abigail Williams.

[1Ce texte est disponible en version originale sur ce site : https://anarchalibrary.blogspot.com/2010/09/are-you-manarchist-questionnaire-2001.html

[2Avoir un meilleur salaire à boulot égal, pouvoir sortir dans la rue à n’importe quelle heure, avoir moins de risque d’être tué par son partenaire, subir moins d’injonctions sur son apparence, etc.

[3Nous ne prenons en compte ici que les rapports de domination hommes-femmes. Ceux liés à la transidentité, à la race ou à la classe pourraient également faire l’objet de questionnaires similaires.

[4On est bien d’accord que péter des vitrines c’est aussi important que de soutenir émotionnellement les camarades qui sortent de garde à vue ?

[5Par rapport à ce que vous avez défini comme possible/acceptable ou non dans le cadre de votre relation.

[6Concept venant des masculinistes états-uniens : lorsqu’un homme désire avoir des rapports sexuels avec une femme et que celle-ci refuse, ces si gentils garçons disent alors qu’ils tombent dans la friendzone, ils deviennent « juste » des amis. C’est surtout utilisé pour projeter la faute de leurs échecs sentimentaux sur les femmes, et ainsi protéger leur ego. Cela joue sur le cliché de la jolie fille peu reconnaissante qui profite de leur gentillesse. Sauf qu’un mec qui est gentil avec une fille juste dans le but de coucher avec elle est loin d’être « gentil » ; il met plutôt en pratique sa vision misogyne des rapports de séduction. Pour mémoire : « Les femmes ne sont pas des distributeurs dans lequel tu peux insérer de la gentillesse pour obtenir du sexe. »

[7Occupation du QG de campagne du parti conservateur à Westminster le 10 novembre 2010, lors de manifestations étudiantes d’ampleur au Royaume-Uni.

[8En Angleterre, le sabotage de la chasse au renard fait partie des pratiques des luttes antispécistes et anarchistes.
* Ajouts pour la présente édition.

[9C’est quand un homme explique à une femme d’un ton condescendant, sur un sujet qui la concerne elle, qu’elle a tort de penser ce qu’elle pense ou de dire ce qu’elle dit. Cela se remarque souvent quand une féministe relève quelque chose de sexiste et qu’un homme lui explique qu’elle a tort de voir les choses ainsi, parfois en expliquant à la principale concernée ce qu’est réellement le sexisme.


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