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Klokkeblomst (première parution : 2021)

Mis en ligne le 26 février 2022

Thèmes : Environnement (49 brochures)

Le désespoir vert nourrit le fascisme rouge
Le programme autoritaire de gauche d’Andreas Malm

L’autoritarisme est en train de devenir un sujet de discussion essentiel lorsqu’il s’agit de trouver des solutions à la crise écologique. Les mêmes attributs qui prédominent dans la société technologique (l’apathie, la peur, la surcharge cognitive et le sentiment d’impuissance [1]) se reflètent de plus en plus dans le mouvement environnemental dominant, ce qui nous pousse à croire en de nouveaux leaders, figures de proue et idées, comme la croissance verte [2]. Nous y reviendrons plus loin.

Récemment, je suis tombé sur plusieurs textes d’Andreas Malm, auteur et maître de conférences associé à l’Université de Lund, qui est l’un de ces autoritaires appelant à un "léninisme écologique".

Dans son récent entretien avec Verso books [3], on lui a demandé :

"Comment expliquez-vous le décalage entre le dynamisme relatif des théories marxistes écologiques -en particulier dans les pays anglo-saxons- et la faiblesse de l’intervention politique des marxistes dans ces mouvements ?"

Malm répond :

"Le Marxisme écologique a tendance à se paralyser lui-même en restant au sein du milieu universitaire. Il doit s’engager et se rapprocher des mouvements actuels sur le terrain. Les idées anarchistes doivent être combattues ; elles ne nous mèneront nulle part. Je pense qu’il est temps d’expérimenter des choses comme le Léninisme écologique, le Luxembourgisme ou le Blanquisme. Mais la faiblesse du marxisme dans la politique écologique est bien sûr inextricable de sa faiblesse quasi universelle en ce moment (c’est-à-dire un symptôme de la crise de l’humanité, au même titre que l’acidification des océans et tout le reste)."

Malm représente un exemple nordique de la pensée autoritaire éco-moderniste. En établissant une fausse dichotomie entre les approches anarchistes du changement, Malm ne réfléchit pas honnêtement aux impacts des systèmes autoritaires. Cela se combine avec une perception détachée et déformée de l’histoire récente du mouvement environnemental.

Dans Comment saboter un pipeline, Malm prône l’action directe, mais la méprise aussi. Clairement détaché des luttes écologiques, qualifiant les attaques anarchistes de pas assez importantes, il s’appuie sur les travaux de Micheal Loadenthal qui a documenté "27 100 actions entre 1973 et 2010", pour tenter de discréditer l’action décentralisée [4].

"Ces milliers de monkeywrenching actions (action de désobéissance non-violente et sabotage effectué par des militant.e.s environnementaux contre ceux qu’iels perçoivent être des exploitants écologiques) n’ont rien accomplis ou presque", explique Malm, "et n’ont pas eu d’effets durables. Elles n’ont pas été réalisées dans une relation dynamique avec un mouvement de masse, mais largement dans le vide."

Alors que Malm, n’a probablement aucune idée de ce que ces actions prônent, sans parler de la poursuite et de l’intensification des attaques éco-anarchistes en Europe entre 2010-2016 (voir Return Fire Magazine, 325, Act for Freedom Now, etc.). Plus encore, nombre de ces actions, notamment celles du Earth Liberation Front (ELF), ont été soutenues par des luttes locales [5].

Il oublie volontiers toutes les actions directes et les sabotages en lien direct avec les mouvements populaires qui ont contribué à sauver les zones humides et à arrêter les autoroutes au Royaume-Uni, ou le rôle essentiel que jouent les actions directes décentralisées et les sabotages dans la lutte très efficace du peuple Mapuche pour récupérer son territoire, pour ne citer que deux exemples - et ils sont innombrables.

Et parce que la justice environnementale et la justice sociale vont de pair, nous ne devons pas oublier le rôle important que les incendies criminels et d’autres actions de sabotage décentralisées majeures ont joué dans la campagne de désinvestissement contre le gouvernement d’apartheid d’Afrique du Sud dans les années 1980, ou le changement d’attitude de la population envers la police raciste aux États-Unis, accompli par des attaques directes et décentralisées dans tout le pays.

Le rejet populaire de la police est désormais si fort que de nombreuses villes sont confrontées à une pénurie de recrues pour leurs forces de police, alors même que les gouvernements locaux se battent pour accroître leur financement. Cet exemple montre les mérites relatifs de l’action décentralisée et populaire dont Malm se moque, par rapport à l’action gouvernementale poussée par les partis de gauche. Il convient également de noter que Malm ne s’intéresse décidément pas et n’est pas informé des luttes antiracistes, tout en utilisant des clichés racistes et en promouvant le cadre technocratique et institutionnel du colonialisme dans ses écrits.

La vision limitée de Malm n’est pas seulement un défaut de sa propre pensée. La tendance des technocrates à réduire les problèmes interdépendants de la dévastation écologique généralisée, des frontières et des migrations, de la faim dans le monde et de l’absence de souveraineté alimentaire causés par la soi-disant révolution verte, est un énorme problème.

Elle ouvre la porte à l’écofascisme, et donne aux fascistes et autres racistes un siège à leur table. Si nous ne pensons qu’au climat, comme s’il était distinct de tous les autres problèmes sociaux et écologiques enchevêtrés, alors nous sommes obligés de nous concentrer étroitement sur la réduction du CO2 dans le cadre institutionnel existant des États, des ONG et des entreprises. Cela signifie qu’en définitive, chaque État (en tant que principale unité administrative) est responsable de la réduction de ses propres émissions.

Cela conduit à tout un jeu comptable consistant à rejeter la responsabilité des émissions sur les pays plus pauvres, à fermer les frontières, à rejeter la faute sur les migrants, à promouvoir des technologies socialement et écologiquement destructrices (par exemple, les villes "intelligentes", les infrastructures à faible émission de carbone, les programmes de conservation idiots). De l’Autriche au Royaume-Uni, les partis verts et les mouvements environnementaux traditionnels ont déjà conclu des alliances de complaisance avec des partis et organisations d’extrême droite. Aujourd’hui, Malm tente de remettre le léninisme sur la table, reflétant ainsi la résurgence des groupes fascistes classiques et des gouvernements autoritaires.

Malm reste politiquement naïf face aux réalités de la répression et de la violence d’État subies par les personnes qui s’engagent dans des actions non violentes de sabotage et de vandalisme. Dans une critique, Gabriel Kuhn, auteur politique autrichien établi en Suède, qualifie d’"offensante" l’ignorance de Malm concernant les luttes et les mouvements, soulignant qu’il ignore la "Green Scare" (Peur Verte ; Le terme "Green Scare", fait allusion aux "Red Scares", des périodes de peur de l’infiltration communiste aux États-Unis) et que, malgré la minimisation des actions décentralisées, l’ELF et les actions éco-anarchistes ont été désignées par le FBI comme la "première menace terroriste intérieure" [6].

Des gens se battent, meurent et purgent de longues peines de prison (9 à 22 ans, voir June11.org ou toute Croix Noire anarchiste), que Malm méprise de manière flagrante pour son cirque pseudo-académique et sa tentative de renaissance du léninisme. Mais, plus important encore, de nombreu.se.x combattant.e.s s’en sortent avec ces actions qui infligent des coûts économiques et des retards réels. En ce moment, des personnes supposées militantes écologiques comme Malm, devraient travailler à normaliser socialement les luttes non-violentes engagées (mais pas pacifistes) et à les diffuser auprès de ces nouvelles « Générations Climat » qui sont impatientes de faire la différence. Pourtant, Malm vomit plutôt de l’ignorance politique, un romantisme autoritaire, un manque de respect flagrant et une hostilité concrète envers les personnes engagées dans ce combat.

Malm n’a pas à être un universitaire égocentrique hors-sol. Nous pouvons tou.te.s, au contraire, penser comme des hors-la-loi, comme des chats sauvages, et nous organiser avec nos ami.e.s pour détruire ce qui nous détruit. Bien que je ne sois pas sûr que leurs actions aient été "réalisées dans une relation dynamique avec un mouvement de masse" (quoi que cela veuille dire), la plupart des participant.e.s étaient ancré.e.s dans diverses communautés "militantes" ou non-militantes (pour le meilleur et pour le pire) [7]. Il existe un mouvement relativement petit, mais viral - partout - déjà en place, risquant sa vie et son intégrité physique pour affronter les mines, les pipelines, les infrastructures énergétiques et les systèmes autoritaires qui les maintiennent.

L’analyse de Malm ignore largement comment les luttes environnementales ont jusqu’à présent nécessité toutes sortes d’acteur.rice.s, des saboteur.se.s aux avocat.e.s, en passant par les journalistes et les législateur.rice.s : Il n’y a pas d’alternative. Plutôt que de faire carrière en les dénigrant et en défendant un programme pervers de gauche autoritaire, Malm devrait participer à l’organisation du soutien des prisonnier.ère.s aux éco-guerrier.ère.s, en organisant des soirées d’information sur les luttes, en recrutant des avocat.e.s, en influençant les politiques publiques pour éliminer les accusations de terrorisme, etc. Il y a tellement de choses que les gens peuvent faire en général, mais aussi les universitaires établis. Pourquoi ne pas soutenir la défense des terres indigènes, les attaques éco-anarchistes et commencer réellement à s’organiser contre les sources de la dégradation écologique, au lieu de promouvoir un schéma léniniste écervelé ? Les trotskistes de Verso devraient également se regarder dans le miroir et reconsidérer leurs valeurs politiques. Surtout, il semble peu judicieux de publier et de donner une tribune à des travaux non instruits et mal documentés comme celui-ci. Où est le retour de bâton ?

Solutions ?

Dans un entretien vidéo avec Critical Theory in Berlin, il propose de mettre en place une économie planifiée pour réduire les émissions à chaque année et d’instaurer des sanctions obligeant les entreprises à trouver des solutions technocratiques (par exemple, extraire le CO2 de l’atmosphère) afin de récupérer le pouvoir de l’État pour le salut de la planète.

Dans un éditorial co-écrit, Seize the Means of Carbon Removal : The Political Economy of Direct Air Capture [8] (Saisir les moyens d’élimination du carbone : l’économie politique du captage direct dans l’air), il présente différents scénarios d’élimination du carbone de l’air et demande à la "gauche" d’y faire face. Les puits de carbone naturels ne peuvent pas faire tout le travail, et ce qui reste évident, c’est le besoin inhérent de nouvelles avancées technologiques et d’une planification centralisée pour rendre les solutions de capture viables.

Malm estime toutefois que si les "moyens d’élimination" étaient socialisés, l’accumulation de capital pourrait être supprimée et le processus contribuerait à réparer les dommages causés au climat, sans tenir compte des coûts écologiques et énergétiques de ces technologies.

Pour être clair, la technologie de capture et de stockage du carbone à grande échelle n’est qu’un battage publicitaire, et non une technologie viable à notre disposition. Elle n’a toujours pas fait ses preuves à grandes échelles, et les installations d’essai actuelles sont fermées en raison de défaillances mécaniques répétées [9] et de coûts d’exploitation exorbitants [10].

Cela nécessite de vastes complexes industriels et une nouvelle dégradation de l’environnement, tout en libérant plus de CO2 dans l’atmosphère qu’elle n’en séquestre (comme le démontre l’installation Sleipner en Norvège [11], qui est actuellement la meilleure installation sur Terre).

De l’utopie de la géoingénierie, Malm poursuit au cours de son interview, et je paraphrase : "Si nous pouvons enfermer les gens à l’intérieur de leurs maisons pendant un certain temps, nous pouvons certainement dire que vous ne pouvez plus manger de bœuf du Brésil. Même si un État en était capable, et que la production industrielle de bœuf dans les tropiques pouvait être arrêté, est-ce vraiment le moyen de créer un changement social durable ?" L’autoritarisme suédois, et la naïveté étatique fabriquée par la social-démocratie, transparait dans sa théorie politique.

Les désirs autoritaires de Malm se poursuivent dans Corona, Climate, Chronic Emergency, où il joue avec des idées telles que le "véganisme mondial obligatoire" [12] et invoque le "devoir" des "pays les plus riches" de "mener et d’aider un tournant mondial vers les protéines végétales" pour s’opposer à la consommation de "viande de brousse" [13] dans d’autres parties du monde. Par "viande de brousse", on entend ici la façon dont les populations autochtones, les paysan.ne.s et les ménages à faible revenu chassent et se nourrissent d’animaux locaux (lapins, serpents, iguanes, cerfs, gazelles, etc.), comme iels le font depuis des siècles. Malm fait preuve d’un orgueil colonial et d’une foi aveugle dans les systèmes alimentaires industriels et les relations qu’ils engendrent.

Les affirmations irréfléchies, et en fin de compte eurocentriques et racistes, de Malm sont encore plus stupéfiantes si l’on considère ses références en tant que géographe humain, travaillant dans l’une des universités les plus prestigieuses de Suède. La recherche en géographie humaine est célèbre pour avoir révélé les méfaits écologiques des schémas coloniaux de gestion des terres et, plus tard, des programmes de conservation des "forteresses" et des "communautés" [14]. Ces programmes ont été largement inefficaces, ne parvenant pas à enrayer le "braconnage commercial" et intensifiant les attaques contre les populations indigènes, la militarisation des forêts et l’enrégimentement des pratiques écologiquement destructrices [15]. L’application de relations autoritaires sur la terre, en particulier contre les soi-disant "braconniers de subsistance" - ou l’acquisition de "viande de brousse" selon les termes de Malm - a été un désastre étendant des pratiques coloniales de contrôle des terres, de dégradation et de guerre contre la nature [16].

Cette insanité s’étend au silence concernant les populations indigènes constamment attaquées par les mines et éoliennes en Suède. Comme le souligne Kuhn, Malm "ne mentionne pas les Samis une seule fois", bien qu’ils se considèrent comme "des écologistes radicaux de par la nature même de leur mode de vie traditionnel" [17]. Kuhn explique que c’est peut-être parce que "tous les gauchistes suédois font cela", ou parce qu’il est "plus facile de montrer du doigt des luttes lointaines", ou même qu’il avait des "raisons politiques" de les ignorer (par exemple, le fait qu’iels ne parlent pas du "capital fossile" ?). En même temps, il raconte longuement sa propre participation à un groupe d’action horriblement nommé "Indians of the Concrete Jungle" (Indiens de la jungle de béton). En substance, il aime les peuples indigènes lorsqu’ils résistent d’une manière qui attire l’attention des médias, mais fait preuve d’un désintérêt radical, voire d’un mépris, pour leurs modes de vie, leur culture et leur autonomie.

La justice climatique est anti-autoritaire

Dans de nombreuses luttes autochtones, les États coloniaux ont recours à des stratégies de division et de conquête et à des tactiques violentes pour accéder aux territoires indigènes et les contrôler [18]. Historiquement, "le patriarcat [...] est un système d’oppression qui précède l’État et peut exister indépendamment de lui", restant l’une des premières étapes de la colonisation entreprise par les Européens pour briser les tissus sociaux préexistants. De nos jours, le financement par le gouvernement des bureaucraties autochtones et la corruption des dirigeants locaux par les entreprises sont des facteurs qui divisent les luttes contre les projets d’infrastructure, entraînant des conflits internes qui entravent la résistance organisée [19].

Au sein du mouvement nord-européen, cependant, on peut ressentir un certain désespoir face aux matraques de la police et aux procès interminables ou, plutôt, dans mes milieux, une quantité écrasante de rapports scientifiques annonçant l’effondrement de l’écosystème et sa perte éventuelle.

Malheureusement, certain.e.s développent également ces sentiments envers les personnes au sein des mouvements décentralisés eux-mêmes, considérant leurs actions comme inefficaces, désordonnées et naïves. L’échec que certain.ne.s perçoivent est dû à la façon dont ielles traitent l’urgence et la science du climat, ne laissant que des opportunités fugaces de changement. Pourtant, nous devons nous demander : qui perturbe et détruit réellement les moyens logistiques d’extraction, de contrôle politique et de profit et qui les reproduit et les maintient ?

La question de savoir s’il faut empêcher de nouveaux dommages aux écosystèmes ne vient pas des chiffres, des heures ou des niveaux d’urgence. Il s’agit de mettre fin à nos habitudes de consommateur.rices et de dépendance des États et des entreprises, et de nous reconnecter avec nous-mêmes, notre lieu et, dans de nombreux cas, nos connaissances ancestrales.

Ça aide de reconnaître où se trouvent nos véritables forces. Du nord de la France aux banlieues de Moscou, en passant par les territoires Lakota occupés par les États-Unis, les territoires Mapuche occupés par le Chili et les communautés indigènes de Bornéo, les mouvements qui ont réellement arrêté les industries extractives et les projets d’infrastructure destructeurs ont été décentralisés et anti-autoritaires, souvent menés par des peuples indigènes en résistance.

Pendant ce temps, bon nombre de projets écocides qui ont été empêchés, des parcs éoliens industriels aux plantations forestières et aux plantations de biocarburants à base d’huile de palme, font en réalité partie de la soi-disant solution proposée par les universitaires, les ONG et autres technocrates gavés d’argent des entreprises.

Les gens doivent d’abord se connaître, se demander réellement pourquoi iels luttent et se poser la question : "Comment vais-je vivre ma vie ?"

Les nombreux visages de l’autorité

La complicité des États-nations, des ONG et des entreprises dans la dégradation écologique s’est encore manifestée récemment, lorsque le Danemark a annoncé son projet (salué par Greenpeace comme un événement historique) de supprimer progressivement les forages pétroliers en mer du Nord d’ici 2050 [20]. Parallèlement à ses objectifs ambitieux, le Danemark construit des centaines de kilomètres de nouvelles infrastructures pour les combustibles fossiles avec le projet European Baltic Pipe [21]. Ce projet sera également relié aux sucreries danoises de Lolland [22], la deuxième industrie la plus émettrice de CO2 au Danemark [23], ce qui montre clairement que les ambitions "vertes" du Danemark sont largement mal représentées.

Les ONG "vertes" comme Greenpeace continuent de faire l’inventaire de la destruction de la nature et en négocient les détails avec les entreprises responsables. En 2010, Greenpeace a conclu un accord soutenant les entreprises d’exploitation forestière dans le cadre de l’accord sur la forêt boréale canadienne [24] et, récemment, a fait l’éloge de Mærsk - la plus grande compagnie maritime de la planète et, jusqu’en 2017 [25], un acteur important de l’industrie pétrolière - simplement pour avoir refusé d’exporter un poisson spécifique de l’Antarctique [26]. Les ONG collaborent constamment avec l’État et le capital ; elles sont des entreprises en soi et ne cessent de brader les mouvements de défense des forêts, des rivières et des écosystèmes marins.

La promotion d’une notion "d’émissions zéro" et les systèmes d’échange de carbone conduisent à un important accaparement de terres dans les pays du Sud. Les énergies vertes à l’échelle industrielle, qui augmentent le marché total de l’énergie au lieu de diminuer celui des combustibles fossiles, entraînent également de nouveaux profits pour les entreprises énergétiques et dévastent de vastes zones sacrifiées dans les régions pauvres. Ce n’est pas une coïncidence si toutes ces solutions technocratiques proposées par les ONG vertes sont également soutenues par les entreprises énergétiques.

Les déguisements de l’autoritarisme ne manquent pas et ses tentatives pour résoudre les problèmes environnementaux ont échoué et ont conduit à une dégradation accrue. La démocratie représentative, et d’autres systèmes fondés sur l’autorité bureaucratique, nous ont appris que le changement passe par les politiciens, les entreprises, les ONG et, bien sûr, le choix personnel du consommateur. L’implication sous-jacente de ce discours est que l’organisation chaotique, l’action directe virale (et sans retenue) et le changement immédiat de comportement ne sont pas la réponse.

Nous devons reconnaître que l’autoritarisme et les revendications de suprématie de l’homme sur la terre ont été et continuent d’être à l’origine de la crise socio-écologique. Cela se produit par le biais de l’église, de l’État, de l’urbanisation et de la science mécanique moderne [27], qui cherchent tous à dominer et à contrôler les systèmes de notre planète. Cela ne veut pas dire que la science moderne n’est pas utile, mais il faut se rappeler qu’elle a un coût matériel et énergétique.

Le léninisme, pourquoi pas ?

Le fascisme rouge trouve ses racines dans la pensée léniniste, une analyse qui remonte aux critiques formulées en 1939 dans La lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchevisme d’Otto Rühle [28] et en 1921 dans La révolution russe et le parti communiste des "Quatre anarchistes de Moscou" [29]. Ces derniers affirment :

"Le communisme d’État [...] n’est pas et ne pourra jamais devenir la base d’une société communiste libre, volontaire et non autoritaire, car l’essence et la nature même du communisme gouvernemental est d’exclure une telle évolution. Sa centralisation économique et politique constante, sa bureaucratisation et gouvernementalisation de toutes les sphères de l’activité et de l’effort humains, son inévitable militarisation et sa dégradation de l’esprit humain détruisent mécaniquement tout germe de vie nouvelle et éteignent les stimuli du travail créatif et constructif."

Comme le déclare Gabriel Kuhn dans sa revue des publications récentes de Malm [30] :

"Tant qu’on ne sait pas comment le futur léninisme, quel qu’il soit - antistalinien, écologique, etc. - pourra éviter ces pièges, je ne trouve pas très rassurant de suggérer que, d’une manière ou d’une autre, tout ira bien cette fois-ci."

De la même manière, Malm n’ajoute pas de nouveaux éléments aux discussions sur l’escalade des tactiques dans le mouvement environnemental, contrairement à la promesse de son livre. C’est peut-être cette radicalité creuse qui divertit les cercles bourgeois et qui lui assurera une large audience distincte de celle du changement radical.

De plus, sa capacité à se vanter de ses propres flirts passés avec l’action directe, depuis le confort de son existence de classe moyenne dans une social-démocratie, montre qu’il n’a vraiment aucune compréhension de la lutte écologique. Les personnes qui prennent réellement des risques en luttant pour leur terre, leur survie, notre planète, risquent la mort ou des décennies de prison. Iels n’ont pas le droit d’inscrire leurs actions sur leur CV pour vendre des livres après quelques années seulement. Pour dire les choses clairement, Malm ne connaît pas le sens de la lutte. Son expertise consiste à rédiger des articles universitaires, à s’assurer une existence confortable et privilégiée et à élever son statut social.

Malm essaie de ridiculiser James C. Scott pour son livre pas très populaire ni influent Two Cheers for Anarchism (2012), où il fait des commentaires stupides sur les feux de circulation. Si vous êtes familier du travail de Scott, il devient évident que l’attaque de Malm pourrait être causée par la critique que fait Scott de Lénine dans Seeing like a State (1998), exposant Lénine comme contrôlant et élitiste. Le travail de Scott sera mentionné plus en détails dans les sections suivantes.

Malm & l’Etat

Alors que les anarchistes menaceront toujours le régime léniniste imaginaire de Malm et que cela pourrait être une raison suffisante pour qu’il s’oppose à elleux, une autre raison est le mythe selon lequel le pouvoir étatique est le moteur de l’histoire. Les recherches académiques sur l’histoire et la formation des premiers États parlent souvent de la création de l’État-nation comme d’un processus qui a commencé dans l’ancienne Mésopotamie et qui, depuis, s’est révélé être le sommet de l’organisation sociale, largement incontesté, et par conséquent que nous devons travailler en son sein [31].

Cependant, la recherche sur la légitimité des États n’est jamais impartiale ou objective. L’idée d’un parcours linéaire dans l’histoire (par exemple, du pire au meilleur) est une approche incroyablement eurocentrique de la réalité que nous vivons et alimente dans une large mesure la pensée suprématiste blanche. Tout comme l’académie et les sciences mécaniques ont été profondément ancrées dans des projets de domination.

Des auteurs comme Peter Gelderloos ou James C. Scott ont proposé des perspectives anarchistes sur la formation des premiers États [32]. Ils ont fait valoir que la construction d’un État se produit partout, encore et encore, et qu’il n’y a pas d’impasse. Les groupes qui s’organisent de manière non hiérarchique à travers le temps subissent la coercition et la domination des États voisins et sont contraints de céder sous l’immense pression, pour ensuite renaître sous d’autres formes, en revenant à d’autres modes d’organisation sociale. Tout aussi fréquemment au cours de l’histoire, des États ont été renversés par leurs propres sujets et des sociétés non hiérarchisées ont pu résister avec succès à la formation d’États ou se défendre contre des États voisins.

L’anarchisme a donc été en mesure de se développer au-delà du mouvement ouvrier dans lequel il a d’abord acquis une réputation, de reconnaître des racines parallèles dans les luttes anti-autoritaires sur d’autres continents, de faire partie des premières luttes anticoloniales et de jouer un rôle de premier plan dans la lutte contre le patriarcat [33].

En opposition aux États, l’organisation horizontale, l’appropriation locale des structures de pouvoir de bas niveau et l’autonomisation des communautés sont des forces hautement durables et pacifiques. Ce sont égaloement ces structures qui résistent activement aux mégaprojets et protègent les habitats. Dans un sens beaucoup plus simple, et cela pourrait surprendre les universitaires détachés :

Nous nous battons déjà pour le monde dans lequel nous voulons vivre. Où êtes-vous ?

C’est sûr que ça ne sera pas télévisé

Le manque d’affinités avec les cultures de résistance de longue date et même la connaissance d’autres luttes renforcent l’aliénation et l’impuissance enseignées aux gens tout au long de leur vie, en particulier dans les régions où la colonisation est ancrée et consolidée, comme en Europe du Nord. Le marketing et la promotion culturelle de l’institutionnalisation, ainsi que l’incrédulité à l’égard de l’auto-organisation, conduisent les gens à la soumission politique, accomplissant ainsi le travail des pouvoirs étatiques : l’ordre politique et la pacification de la population.

Nous devons accorder de l’importance à la science du climat, mais nous devons examiner l’origine, l’histoire et la réalité de cette comptabilité - ou son absence - comme l’ont récemment démontré les records de chaleur et de mortalité marine en Amérique et les inondations en Allemagne, en Belgique et en France. Ce n’est qu’après que de telles catastrophes naturelles record aient frappé ces régions que les journaux ont commencé à remettre en question les projections des sciences du climat, les jugeant sous-estimées [34].

Alors que Greta est invitée aux conférences des élites, les cas de deux femmes (Jessica Rae Reznicek et Ruby Katherine Montoya), sabotant le Dakota Access Pipeline autour de 2016/2017 [35] à de multiples occasions, n’ont cependant pas été mentionnés par la plupart des médias, ainsi que d’innombrables autres actions (voir warriorup.noblogs.org). Les réseaux des ZAD ("Zones à défendre") en Europe occidentale s’opposant à de nouveaux grands projets de développement inutiles passent également largement inaperçus dans les médias internationaux. À l’exception des Zapatistes, il y a des centaines de luttes pour l’autonomie des indigènes contre les projets d’infrastructure et d’exploitation minière à travers le monde qui passent inaperçues aux yeux de ce que les médias appellent les "jeunes pour le climat" et les "militant.e.s pour la justice".

Lorsque des attentes élevées sont satisfaites par des récits incomplets de la part des médias et des universitaires, le désespoir s’installe. Le manque d’informations concernant la résistance et les alternatives à l’obéissance des entreprises et des États n’est pas une coïncidence. Le désespoir, la peur et le manque de confiance en soi créent une ouverture pour les idéologues autoritaires qui s’installent au sein des mouvements décentralisés, vendant de faux espoirs et de fausses réponses à travers leurs utopies technologiques et leur mégalomanie.

Si ce désespoir n’est pas maîtrisé, les gens se soumettront à l’existant ainsi qu’à leur conditionnement institutionnel et se tourneront vers les autorités ou les leaders. Parfois, il semble que les gens veulent simplement qu’une autorité leur dise que "tout ira bien" pour qu’iels n’aient pas à changer leurs habitudes, et encore moins à agir directement.

La ligne de fond

L’efficacité de nos actions ne peut être mesurée dans les mêmes termes que nous mesurons le déclin de nos écosystèmes. La vie, et en particulier la résistance vivante, est tellement plus importante que les actions entreprises pour influencer l’interprétation par un scientifique des métadonnées climatiques et des boucles de rétroaction. Mesurer nos efforts par leur efficacité à l’échelle de la société dominante, c’est tomber dans le même paradigme du "retour sur investissement" qui a permis le pillage de nos habitats.

Tant que nous ne considérerons pas nos luttes comme la continuité d’un combat séculaire contre la domination et la coercition de l’Etat, nous ne ferons que dans la demi-mesure, laissant le vieux monde en vie, ce qui ne fait que conduire à une intensification de l’autoritarisme, la dégradation écologique et maintenant la crise climatique.

L’organisation décentralisée, les réseaux non hiérarchiques et la résistance joyeuse ont été et seront les outils les plus efficaces pour lutter contre les bâtisseurs de ce monde écocide et pour vivre une vie sans oppression. Nous n’avons pas besoin de partis politiques ou de leaders professionnels pour pacifier nos luttes. Nous devons les soutenir, les aider à se développer et à se mettre en lien, et montrer comment elles contiennent déjà les solutions aux problèmes interdépendants de l’effondrement écologique, de la pauvreté et de l’exploitation.

Les situations de désespoir et d’urgence perçue créent des opportunités pour les autoritaires d’accroître leur pouvoir, et trompent les efforts des mouvements décentralisés vers des solutions technologiques qui accélèrent l’extractivisme néocolonial. Si des personnes ont le désir de tenter de s’approprier l’État pour créer des conditions politiques plus favorables aux défenseur.euse.s des terres et des écosystèmes ou de devenir avocat.e.s, cela est compréhensible. La bataille contre la catastrophe écologique et climatique existe déjà, le problème est qu’il y a peu de personnes qui la mènent réellement et qui la prennent au sérieux.

Si vous lisez ceci, vous êtes la résistance à la catastrophe écologique et à l’autoritarisme qui a mis le monde dans cette situation désespérée.

"Tout comme nous refusons d’être gouvernés, nous refusons de gouverner qui que ce soit." (Peter Gelderloos)

[2Hickel J. (2020), Less is more : How degrowth will save the world, London : Random House.

[5Leslie Pickering (2003), Earth Liberation Front 1997-2002.

[7Anonymous. (2018), Against the World Builders : Eco-extremists respond to critics. Black Seed : 84-108.

[11cleantechnica.com, 2019.

[12Andreas Malm (2020), Corona, Climate, Chronic Emergency - War Communism in the Twenty-First Century, p. 89.

[13Andreas Malm (2020), Corona, Climate, Chronic Emergency - War Communism in the Twenty-First Century, p. 93.

[14James Fairhead, Melissa Leach, and Ian Scoones (2012), Green Grabbing : a new appropriation of Nature ?.

[15Duffy, Rosaleen (2016), "War, by Conservation", Geoforum 69 (1) : 238-248.

[16Kelly, Alice (2013), "Property and Negotiation in Waza National Park", Land Deal Politics Initiative (LDPI), UK.

[18Gelderloos Peter (2017), Worshiping Power : An Anarchist View of Early State Formation, Oakland : AK Press.

[27Shiva V. (2002 [1989]) Staying Alive : Women, Ecology and Development, Carolyn Merchants (1983) The Death of Nature, Sullivan S. (2010) ‘Ecosystem service commodities’ – a new imperial ecology ? Implications for animist immanent ecologies, with Deleuze and Guattari.

[31Gelderloos Peter (2017), Worshiping Power : An Anarchist View of Early State Formation, Oakland : AK Press.

[32James C. Scott (2017), Against the Grain : A Deep History of the Earliest States, New Haven : Yale University Press. Peter Gelderloos (2017), Worshiping Power : An Anarchist View of Early State Formation, Oakland : AK Press.


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