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Leur écologie est un désastre, déconnectons la !

« L’énergie est notre avenir, économisons-la », « Une électricité 100 % renouvelable, c’est possible avec Enercoop », « Rejoignez Engie pour un monde bas carbone ».

On étouffe de votre énergie de partout, de tout le temps, on étouffe d’être là, pris.e.s dans vos câbles et vos lignes, votre bunker mental smart à chacun chacune instillé si subtilement, telle une appli dans nos chairs. Votre pouvoir il coule, il est fluide, n’est-ce pas ? Comme vos autoroutes sont fluides, comme vos trains vont et viennent, vos datas circulent, c’est presque beau de loin, ça fait des toiles d’araignées fluorescentes ou plutôt des constellations de LED. Tout un ordre, toute une hiérarchie, dont l’électricité est le cœur vibrant. Votre organisme, comme vous dites, dont vous chérissez tant la santé économique, il carbure à la centrale, au transformateur, il se dispatche. Et vous nous avez fait malgré nous les agents et opératrices obéissantes de ce monstre froid. Le courant passe si bien entre vos administré.e.s. Et le black-out qu’on nous brandit comme ultime risque industriel n’est peut-être que votre peur de voir votre créature s’éteindre d’un coup, et que vous vous retrouviez seuls, à la merci de celles et ceux qui se retourneront contre vous. C’est votre cauchemar ultime, votre pire scénario collapso. Pas étonnant que les théories d’effondrement intéressent autant le gouvernement. Votre société aurait-elle des airs d’île de Pâques ou de Twin Towers ? Il paraît que plus les réseaux sont complexes, plus ils sont fragiles. C’est ça non ? Eh ben c’est maintenant, et vous avez la trouille.

Le désastre, les pandas, moi et les autres

On sait toutes et tous qu’on court à notre perte, qu’on va être englouti.e.s par la montée des eaux. Cette peur taraude Linda, 16 ans et tous ses copains. Sa plage favorite où elle vient manger des glaces italiennes au quatre heures, dans son beau bikini bleu à paillettes va disparaître, et la cabane à gaufres avec. Elle angoisse de ce monde, de la mort des bébés pandas et de la fonte des glaces. Elle en parle sur Instagram avec toutes ses amies, tous les soirs. Elle twitte « Trump est un con ». À part lui et son oncle, tout le monde reconnaît le réchauffement climatique.

Le désastre environnemental est clairement palpable. On parle souvent du réchauffement climatique, un peu moins des pollutions généralisées de l’eau et des terres causées par l’extractivisme. On en parle quand même. On commence à savoir que le lithium extrait pour les batteries des voitures électriques zéro émission, pollue ; que l’extraction du graphite rend malades ses ouvrier.e.s, qu’ils et elles attrapent la silicose, que les terres agricoles deviennent arides. On sait que l’air est irrespirable à proximité des villes, mais aussi près des centrales électriques au charbon.

Les problèmes environnementaux découlent de l’obsession des firmes de l’énergie à creuser les sols, à excaver encore et encore, à pomper les ressources jusqu’à la moelle, à vider cette planète de son jus, comme une orange qu’on presserait et presserait encore et encore parce que le jus d’orange est le marché le plus juteux qui soit. Électrifier toujours plus, numériser à l’excès le sapin de noël planète Terre ! Ça clignote : Donuts, Coca, Caca ! Ça parle, ça chante, c’est beau, c’est lumineux, c’est smart ! C’est Walmart !

Cannes à sucre, extraction et colonies

Le désastre n’est pas qu’environnemental. Le marché de l’énergie est détenu en grande partie par des multinationales soutenues par les États. On nous vend le frigo connecté et l’aspirateur qui fait le ménage tout seul, masquant une plus âpre réalité. Celle d’un monde violent, hérité de l’aventure coloniale du Nouveau Monde, dominé par les pratiques mafieuses de Gasprom, Areva, Chevron, Total, EDF, Engie et consorts. Les milices paramilitaires sont leur bras armé. On nous a longtemps occulté l’horreur de notre histoire, celle du sexocide des femmes, de la colonisation ou de l’esclavage ; de la haine de l’autre et du sentiment de légitimité absolue qui guidaient les colons blancs, de leur soif de pouvoir et de domination ; de leur obsession d’asservissement sanguinaire pour l’or. On nous a endormi.e.s avec la berceuse de l’abolition de l’esclavage et de la décolonisation.

On entend la voix de De Gaulle, crachotée par un transistor, pour l’autodétermination du peuple algérien. On serait tenté.e.s de reléguer la colonisation dans les oubliettes de l’histoire. Pourtant, la France continue de déployer son armée pour « pacifier » des territoires en Afrique. On a entendu parler des mines d’uranium au Niger, de la souveraineté nucléaire française : de la fierté de ses centrales et de la bombe atomique. L’extraction des métaux rares est en expansion et les prospections se répandent comme la peste à travers le monde. Des entreprises anglaises, australiennes, canadiennes exploitent des mines en Asie, en Amérique du Sud ou en Océanie. Le géant brésilien Vale se gave du nickel des Kanaks en Nouvelle-Calédonie.

Mais la colonisation forcenée par les entreprises nord-américaines et européennes ne s’arrête pas là. Les mers sont de nouveaux territoires à conquérir et exploiter. La force des vagues et le vent marin font bander la startup nation et tous ces requins que sont les grandes industries de l’énergie. Les territoires inhabités sont leurs nouvelles terres de fantasmes : mini-centrales ou îles artificielles au programme. Les sirènes, la baleine Moby Dick et Willy, l’orque adulée par toute une génération d’enfants sont le dernier îlot de légende et de rêve qui nous reste. La lune n’échappe pas non plus au viol généralisé de notre rapport sensible au vivant. Quand la Chine excave de la poussière lunaire, nos cœurs saignent. Nos flux menstruels s’arrêtent, et l’on hurle notre colère à la nuit.

20 h 12, Patrick et Gisèle, après avoir mangé un bon petit plat bio surgelé écoutent David Pujadas annoncer le prochain reportage : “La Chine vient d’excaver de la matière sur la lune afin de l’analyser.” « Ils sont quand même forts ces Chinois », s’exclame Patrick. Gisèle n’est pas d’accord. « Je trouve qu’on va un peu trop loin, là. Quand même la lune, tu te rends compte ! On imagine les répercussions, les marées perturbées tout ça, quoi ! Même sur nous, nos cheveux, ton ongle incarné, et même pour nous, les… femmes, quoi ! »

Far West, campagnes et conquête électrique

Cette conquête effrénée des territoires subalternes ne s’est pas cantonnée à l’extérieur des frontières de l’État. Pour répondre à la boulimie de ses organes vitaux, les villes, il a fallu encore coloniser les terres à l’intérieur même de son organisme. Avec moins de force et de violence, mais en répondant aux mêmes logiques, il a fallu assujettir les campagnes.

L’aristocratie et les grands propriétaires terriens avaient déjà soumis, éduqué, taxé, dressé, marchandisé et standardisé les pratiques de culture. Ils avaient contraint à la mécanisation, détruit les sols, provoqué l’exode, brisé les communautés. L’écosystème naturel et social de ces territoires périphériques n’avait plus lieu d’être. Ils n’étaient même plus les organes annexes d’un cœur urbain, dont il s’agissait d’assouvir la voracité de calories alimentaires.

Les campagnes n’avaient pas même eu le temps de s’adapter à cette colonisation interne qui exigeait qu’elles réorganisent toute leur activité vers la production alimentaire à destination des villes que déjà, ces dernières se découvraient un autre appétit. Un nouveau carburant, qui ne croissait plus sur la terre, mais se cachait en dedans. Le charbon.

Jaillissant des entrailles de la Terre en même temps qu’elles les creusaient, voici surgir les cités ouvrières minières au beau milieu des campagnes. Achevant de prolétariser cultivatrices et fermiers, elles transforment pâtures en terrils et hameaux en ghettos. Au milieu du XIXe siècle, elles absorbent leurs voisines, comme Le Creusot qui multiplie par trois sa superficie et par sept sa démographie. Emblèmes de l’organisation scientifique du travail et de son industrialisation, les mines le sont hélas aussi du mouvement ouvrier. Alors, on préfère vite importer une main-d’œuvre immigrée pour mieux la discipliner. Puis, encore mieux, on choisit l’extractivisme néocolonialiste, pour délocaliser au maximum l’exploitation humaine et son administration trop coûteuse.

Mais quand les mines sortent par la porte, l’électricité rentre par la fenêtre. Après la production d’armes pendant la guerre, Le Creusot peut se reconvertir en fabriquant les pièces des centrales nucléaires. Le château de la dynastie Schneider qui exploita les mines devient un « écomusée », et Schneider Electric rachète la branche distribution d’Areva.

La métastase électrique se répand, invasive, c’est le temps des couloirs de lignes Très Haute Tension qui conquièrent les campagnes, dans la lignée de leurs aînées ferroviaires et télégraphiques. Le territoire est quadrillé. Les centrales, ces cathédrales modernes, s’imposent dans les espaces ruraux les plus disponibles ; quand les quartiers périphériques des grandes villes voient s’ériger les transformateurs et déchetteries industrielles et se déployer la répression policière. Ce sont toujours des ouvrier.es qui sont exploité.e.s dans les usines, fabriquant et assemblant les pièces nécessaires aux infrastructures énergétiques, réduit.e.s à un salariat misérable.

Il faut désormais rendre productives les dernières « zones à faible densité de population ». C’est notamment le cas du territoire de la Meuse et de la Haute-Marne, qui grâce à ses élus locaux et au lobby du nucléaire, est promu comme « pôle d’excellence nucléaire » spécialisé dans la gestion des déchets et du vieillissement des centrales. L’argent du Groupement d’Intérêt Public finance ainsi à hauteur de millions d’euros des dizaines de projets liés à la filière nucléaire : maintenance, transport, logistique, formation, quand les entreprises locales ferment les unes après les autres sans être soutenues par cette instance, supposément « d’intérêt public ». EDF grandit, les usines crèvent.

Il faut acheter le consentement de la population, éduquer la génération nucléaire et convaincre du bien-fondé du projet. Pour cela les communes proches de Bure, village choisi pour être le lieu d’implantation du projet Cigéo d’enfouissement des déchets nucléaires, sont arrosées de subventions gérées par les élus des conseils départementaux à travers les GIP. Celles-ci servent à équiper les bourgs de nouvelles salles des fêtes, lampadaires, trottoirs et autres équipements urbains dont on peut largement douter de l’utilité quand les commerces locaux ferment les uns après les autres et que le territoire se désertifie. C’est le temps de l’accaparement des terres par EDF, auréolé de la mention « service public ». Depuis 2007 par exemple, l’Andra bâtit un empire foncier considérable grâce aux SAFER, évitant ainsi des procédures d’expropriation trop longues, trop coûteuses et néfastes sur le plan médiatique.

Le modèle agro-industriel et le remembrement avaient déjà optimisé les rendements agricoles pour permettre de grignoter plus de terres. Il est désormais temps de spécialiser les territoires : nucléaire, renouvelable ou tourisme de masse ? Des illusoires enquêtes publiques dans les villages jusqu’à la répression et les expulsions en banlieue, tous les territoires sont désormais subordonnés, destinés à assouvir ce cœur battant urbain affamé.

Perte des savoir-faire et des imaginaires, réductionnisme et réalité augmentée : bienvenue à l’ubertranshumain !

Exode rural et accaparement des terres aidant, voici poindre les exploitant.e.s agricoles 2.0. Armé.e.s de drones à caméras et logiciels de calcul de la productivité pour chaque centimètre carré de surface, ils et elles ne sont plus paysan.ne.s, mais industriel.le.s. Les petit.e.s fermes n’existaient déjà plus, les moyen.ne.s disparaissent. Les collèges de campagne proposent des visites de l’exploitation voisine. Vaches laitières par centaines, granules OGM et méthaniseur ou vignes, produits phytosanitaires et panneaux solaires ? « À chacun son segment de marché, mon fils, tu choisiras quand tu seras grand ! ». Ces industriels d’un nouveau genre nous vendent même l’écologie de demain. Ils sont si proches de la terre, dans leurs usines 2.0 ! Ils exploitent chaque ressource à leur portée, sur leurs hectares à perte de vue.

L’extension des réseaux énergétiques est allée de pair avec une perte d’usages directs de l’énergie mécanique et de manière concomitante, de savoir-faire et de connexions sociales. Lorsqu’il devient si simple d’actionner un bouton, d’appuyer sur une pédale ou de tourner la clef d’un engin, la traction animale, les moulins hydrauliques et à vent ne semblent plus avoir leur place, tout comme les métiers qui gravitent autour.

Ce qu’on a aussi perdu avec l’arrivée de l’électricité, c’est le sens de faire en commun, nos liens d’interdépendance. La machine les a remplacés dans les champs. On fait tout, seul.e devant son écran, assis.e sur son tracteur. On a créé des multitudes de solitudes à la place de nos communautés. La centralisation de l’énergie nous a fait perdre nos usages sociaux et communaux. S’il reste des agricultrices et maraîchers qui entretiennent un rapport affectif et sensible à leurs bêtes, les grandes tablées des moissons sont loin.

Les barrages hydroélectriques intègrent la rivière au système électrique, à l’exclusion d’autres usages qui dessinaient toute une organisation sociale autour des bassins versants. Le meunier connaissait le cours d’eau ou le vent, il s’adaptait à ses variations saisonnières et quotidiennes. Il connaissait les rouages internes de sa machine : le bois qui la compose, le rythme des meules adapté pour la mouture de grain désirée. Même s’il n’était pas du côté du peuple, mais de ceux qui taxaient les récoltes, son savoir-faire s’est perdu. L’irrationalité de certains choix d’énergie, dont celui du remplacement de la force vive de l’eau par le charbon en Angleterre au XIXe siècle, a des éclairages politiques. Bien que payant, il incarnait par son aspect délocalisable et accumulable, au plus proche des « gisements de main-d’œuvre », l’énergie parfaite pour dompter les prolétaires. Le charbon impose ainsi un rythme constant et régulier, quand les fluctuations de l’eau rendaient les journées de travail irrégulières. C’est l’ajustement du temps et de l’espace à la temporalité continue de la production. C’est le temps de la « révolution industrielle », de la centralisation du travail dans des usines pensées sur le modèle des prisons, véritables instruments de domestication, assurant hiérarchie et dépendances des ouvrières. On pourrait dire la même chose de l’électricité. Le macro-système électrique alimente des usager.e.s finaux lointain.e.s, passifs, atomisées dans leurs usines, logements, bureaux où le travail est rythmé par l’interrupteur électrique, de plus en plus dispensable dans un monde de veille générale.

Thomas est ainsi complètement déconnecté des rythmes organiques et naturels, à ne plus savoir en quelle saison pousse la tomate puisque chaque jour, lorsqu’il se rend au supermarché, les étalages en regorgent. Pour traverser la ville sur son vélo, il n’a qu’à demander à son Assistant Personnel Virtuel de trouver le meilleur itinéraire. Il n’est pas triste de ne plus utiliser sa connaissance de la ville, de ne plus se laisser surprendre par le hasard de la rencontre en s’arrêtant demander sa route au passant. Thomas n’a plus besoin de personne, il est in-dé-pen-dant. Son Intelligence Artificielle apporte la réponse à toutes ses questions, lui permet de se faire livrer sa nourriture ou de rencontrer l’amour. Thomas reçoit 15 notifications par seconde. Sa vie est bien remplie. En étant noyé sous un flux d’informations en continu, il est convaincu d’y prendre part, à ce monde, d’y être connecté. Il pense même que la 5G c’est nécessaire, car il pourra charger plus vite ses contenus vidéo et y accéder en permanence depuis son machin technologique, unique fenêtre sur son monde.

Le développement de l’électricité a irrémédiablement changé notre rapport au temps et à la vitesse. On est endoctriné·es par les concepts d’efficacité et de rendement et on a fini par oublier ce que « prendre le temps » signifiait. Les flux incessants d’énergie et d’informations assurant la continuité de la production sont basés sur un temps unifié : il est la même heure à l’horloge des bourses du monde entier. La seconde, définie par la vibration de l’atome de césium, est la plus petite unité d’un temps disjoint des cycles cosmiques. On essaie de nous faire croire à l’idéal du temps réel et unique : tout va toujours plus vite et doit aller plus vite. Il faut optimiser la moindre seconde. Les informations, actualisées en permanence, sont tout de suite obsolètes. L’hétérogénéité des temps sociaux et des pulsations du vivant est lissée, car seul compte le temps contrôlé et comptabilisé de l’activité productive. Peu importe que Thomas, lorsqu’il appuie sur l’interrupteur, utilise l’énergie produite par une tempête en mer du nord ou par une canicule en Espagne. Tout est relié, tout est indifférencié. Bien que notre lien au monde s’appauvrisse de jour en jour, que des formes de vies disparaissent, le virtuel, lui, s’étend. La peur de la déconnexion ou du manque de réseau deviennent les nouvelles angoisses des humain·es toujours plus connecté·es. C’est que la numérisation du monde et les prothèses qu’elle nécessite (smartphone, montre connectée, capteurs) génèrent de nouvelles dépendances et modifient nos capacités cognitives : ce sont ces machines qui désormais nous permettent d’accéder au monde augmenté. L’humain est ainsi la nouvelle frontière à dépasser. Il n’est pas assez rapide, pas assez intelligent et justifie bien que l’on fasse confiance à des machines pour penser, prédire ce qui va arriver et prendre des décisions à notre place. Après avoir colonisé nos imaginaires, l’énergie et ses réseaux s’attachent désormais à coloniser nos chairs.

La biométrie avait servi de base à la phrénologie, aux théories racistes et à la police scientifique. Elle ouvre une voie vers la réduction des formes du vivant à leurs caractéristiques mesurables. L’ADN serait le « code » du vivant, permettant d’expliquer toutes ses caractéristiques. C’est dans ce contexte que le transhumanisme organise la fusion de l’humain avec la machine et le code. Les armées du monde occidental planchent sur le soldat augmenté via exosquelette et opérations chirurgicales. Les investissements massifs de Google font converger I.A., biotechnologies et nanotechnologies en réactualisant les vieux délires eugénistes. On prétend nous augmenter, gommer nos défauts, on veut en fait lisser et contrôler ce qui restait d’aléatoire et d’unique en nous. Cachée sous un vernis social, c’est bien d’une marchandisation de nos êtres dont il s’agit.

La déconnexion ultime, la mort, est le dernier territoire à conquérir pour ces patrons richissimes. L’immortalité sera offerte (ou vendue) aux plus méritants sur l’autel de la science et du progrès.

Smart world, datas et surveillance

Les technologies numériques sont un glouton énergétique, mais leur boulimie peut être assouvie par la transition énergétique. Mieux, numérique et électrique se renforcent. L’avènement du smart world opère un réajustement en temps réel des flux d’électricité sur le réseau international. Il repose sur une capacité accrue de stockage et de transport des données très gourmandes en électricité. Alors qu’elle sert à alimenter les data centers, ceux-ci servent en partie à collecter des données rendant compte de la consommation électrique instantanée. Pratique !

L’Intelligence Artificielle s’immisce aujourd’hui dans tous les aspects de notre vie. Les capteurs et algorithmes se multiplient, car ils sont la source d’une nouvelle gouvernance. L’I.A. nous sauvera. À l’instar de la main invisible du marché, censée réguler les différends entre les humains, la main invisible du numérique nous permettra, par sa capacité à réduire le réel à des données chiffrées transitant via des flux, de rendre le système plus fluide, mieux gérable. Il s’agit d’optimiser la productivité de la terre devenue machine et de ses habitant.e.s. En évitant embouteillages, pics de pollutions, de consommation, inflations, comportements suspects, plus rien ne fait obstacle au fonctionnement continu du système productif et à la circulation de ses flux. Pas d’interruption, pas d’intermittence, l’ordre électrique s’en assure. Il est la condition sine qua non de la possibilité de la vie sur terre.

Dans ce monde numérisé et électrifié, les caméras se répandent : identification automatique des attitudes anormales, reconnaissance faciale et vidéo-verbalisation. Les drones de Frontex et détecteurs de mouvement aux frontières permettent une vision immédiate des flux migratoires dans une tour de contrôle centralisée. Le panoptique s’étend.

Les compteurs Linky et autres capteurs collectent en temps réel de la donnée, établissent des profils de clientes et consommateurs, moralisent les pratiques et empêchent la fraude. Les GAFAM compilent des milliers d’heures de démarches internet quand les smartphones géolocalisent. L’assurance Axa offre des montres connectées à ses client.e.s pour vérifier leurs informations de santé. FranceConnect crée des profils numériques reconnus par l’État pour centraliser toutes les démarches administratives d’un.e individu.e. Pôle emploi peut consulter vos relevés bancaires pour savoir si vous étiez à l’étranger. La police est désormais en mesure d’appréhender une boîte de nuit qui ouvre clandestinement en temps de confinement, en se basant sur ses relevés Linky. Amazon crée une application de fichage consultable sur les smartphones de flics, mise à jour en temps réel et compilant renseignement humain, condamnations judiciaires et activité militante sur internet.

Industriels, multinationales, États et forces armées se serrent les coudes. Ils parlent la même novlangue : le FALC (Facile à lire et à comprendre), qui trouve son écho dans leurs spots vidéo au design aseptisé. Tous vantent le mérite de la ville connectée et surveillée.

Si le Cloud « dématérialisé » prétend nous assister et nous servir, ses réseaux et infrastructures encombrantes envahissent nos sols. Les câbles souterrains et sous-marins enchaînent nos esprits, atrophient nos cerveaux. Nous devenons dépendant.e.s, avons besoin des écrans pour voir les autres, des capteurs pour sentir notre environnement et des données produites sur nous-mêmes pour nous connaître.

L’homme moderne et le ventre de la terre

Le système énergétique tel que nous le connaissons est indissociable du capitalisme qui l’a fait naître, nourri depuis des siècles d’expropriation, de destruction et d’exploitation des corps et des territoires. L’extractivisme qui l’alimente est fondamentalement patriarcal et colonial. Il commence avec la chasse aux sorcières en Europe, les enclosures, le travail salarié, la destruction de savoirs inscrits dans le monde et d’organisations sociales autonomes – tout autant qu’avec la geste colonisatrice de l’Europe moderne, qui consiste à exproprier, faire table rase, planter, exploiter.

On voit trop souvent les XVIe et XVIIe siècles comme une période de renaissance, de réforme et pas assez pour ce qu’ils ont été. À savoir, des temps de bûchers, de persécutions, de tortures, d’expropriation des classes rurales laborieuses hors des terres qu’elles cultivaient jusqu’à lors, de destruction de la culture paysanne et des liens communaux. Les classes dominantes ont condamné à l’errance et aux marges celles et ceux dont elles n’avaient plus besoin pour générer du profit. Elles ont offert des salaires dérisoires à une nouvelle frange de journalier.e.s, en compensation de la perte des terres et des droits de glanage. Le capitalisme a pu se développer sur le dos de ces populations en errance et grâce à la relégation à la sphère domestique de la force de travail des femmes, en s’appropriant leurs domaines de compétence et en les excluant du savoir officiel comme des activités salariées. À l’instar des guérisseuses des classes populaires traquées par les médecins. Pourvoyeuses d’un travail gratuit, anéanties par les persécutions. Voilà comment les femmes ont nourri le pouvoir naissant du capital. Paré de l’éthique de la propriété privée, du droit absolu du possédant, il a justifié également le commencement de l’expansion coloniale par un commerce d’esclaves sans précédent et l’expropriation des populations amérindiennes de leurs terres.

L’idéologie sous-jacente au capitalisme alors en plein essor, est celle de l’homme moderne et son modèle, celui de l’entrepreneur bourgeois. Cet homme parfait voit le monde par ses lunettes universelles et transcendantes. Ce regard lui suffit puisque seul compte pour lui ce qui est visible. La lumière lui est vitale, il déteste l’ombre, il voit tout et loin et s’il le faut, élimine les obstacles. Il n’hésite pas à trouer les montagnes, raser les forêts, combler le lit des rivières pour rendre lisible et accessible le territoire transformé en carte de ressources. Il se rêve comme pur esprit et oublie son corps. Il n’en a pas besoin d’ailleurs puisque d’autres, corps subalternes (peuples colonisés, femmes, non blanc.he.s, non humain.es), s’occupent de produire les biens et tous les services qui permettent à sa raison de se déployer pour percer les mystères de la nature. Oui, il est objectif, il sait s’extraire du monde pour le couper en petits morceaux et le disséquer. C’est ainsi qu’il le comprend et qu’il dévoile la Vérité, dont le nombre lui semble la plus pure représentation. Ainsi distant du monde, il peut le transformer à volonté pour le parfaire. Car ce qu’il valorise par-dessus tout, c’est l’activité, l’affairement. Sa hantise, c’est la perte. C’est le pendant de son obsession pour la production. Jamais il ne perd de temps ! Le repos, oui, mais juste ce qu’il faut pour recharger les batteries. Quant aux déchets et aux pertes inhérentes à sa manière de transformer, il les traque grâce à une optimisation permanente des processus. Quelques astuces qui montrent son ingéniosité : l’utilisation énergétique des déchets via leur incinération, qui résout à la fois le problème de l’énergie et le problème des déchets ! Ou encore, les smart grids, ces réseaux dits « intelligents » qui permettent une meilleure corrélation entre offre et demande d’électricité. Un outil merveilleux de chasse au gaspi !

Au XIXe siècle, la thermodynamique a permis à cet honnête homme d’assouvir son désir de pouvoir. La construction du concept d’énergie en est le résultat. Il permet de mesurer la capacité au travail de toute chose et transforme le monde en un vaste flux dont il est possible de tirer une production. Il est désormais possible de comparer un cheval et un wagonnet de charbon, un fleuve et une parcelle ensoleillée, une forêt de chênes et un tas de déchets, selon un critère objectif et quantitatif. De la tonne d’équivalent charbon au franc, du kilowattheure à l’euro, l’énergie présente un équivalent économique direct. Le réseau électrique concrétise cet aplatissement de phénomènes, de matériaux éclectiques et capricieux, en ressources homogènes et manipulables. Elles sont la base d’un investissement prometteur : l’énergie c’est le sang de l’industrie, le nerf de la guerre, le fondement de la civilisation moderne. L’entrepreneur de l’énergie contribue au progrès général et sert la Société par son œuvre bienfaisante. L’électricité n’est-elle pas devenue un besoin fondamental de l’humanité ? Où en serait l’Afrique sans cet ingénieur doué et audacieux ? Notre homme doit poursuivre ce projet humanitaire. Certains gisements d’énergie ne sont-ils pas encore inexploités, là où des sociétés misérables, ignorantes de cette richesse, vivent encore sans électricité ? Comme il fertilisa les déserts et ensemença le ventre rond de la terre par la force de son vit, il saura engendrer l’énergie avec le soc adapté à chaque territoire.

Participation, mirages et désillusion

Roger, sans être cet honnête homme bourgeois, a capitalisé toute sa vie et, face au poids de sa trop grande culpabilité, veut investir dans un 20e de pale d’éolienne, d’un projet participatif et citoyen sur sa commune. Fort heureusement pas dans son jardin, mais à l’autre bout du village, chez les Dupont. Il a 60 ans, parle fort, coupe la parole aux voisin.e.s et bombe le torse à l’idée de sauver la France. Les retombées permettraient de tondre le gazon devant la mairie ! En plus, il donnera un emploi à un enfant de 11 ans, dans l’extraction de lithium, preuve de son ouverture d’esprit face à la Chine, qui a quand même fait du tort aux entreprises françaises. Un monde plus propre ici et plus pollué là-bas. C’est ça l’avenir, lui a-t-on vanté. Et il a sorti le porte-monnaie, convaincu d’agir en héros écolo patriote.

On aurait pu être tenté.e.s de croire en la « participation ». De croire qu’avec l’éolien participatif, nous aurions la possibilité d’impacter la décision politique. On aurait pu se rendre aux consultations publiques, lorsque des entreprises sollicitent notre voix, et donner notre avis sur les lieux où implanter cette nouvelle source d’énergie. On aurait même pu devancer EDF. On aurait mis des panneaux solaires sur notre toit. Mieux encore, on aurait carrément pu monter notre propre projet d’éolien, avec notre village. Quelle que soit la forme choisie parmi ces trois-là, on aurait pu céder à l’appel du participatif, puisqu’il est à la mode partout, dans tous les nouveaux projets industriels et urbanistiques. On aurait pu croire que cela s’inscrivait dans une démarche d’autonomie politique, de renforcement de notre pouvoir d’agir.

Malheureusement, on ne sait que trop bien que nos attentes sont illusoires. Ce nouveau mot d’ordre de l’action publique la légitime en la couvrant d’un vague vernis démocratique.

Quelle qu’en soit la source, la production d’électricité contribue aux désastres en cours. Le terme même de transition énergétique est usurpé. « Transition » supposerait le passage d’une source de production à une autre alors qu’en réalité, les nouveaux modes de production d’électricité (biomasse, photovoltaïque, éolienne, méthaniseur, hydrogène, etc.) ne font que s’ajouter aux anciens et s’appuient même largement sur eux. Déjà, les acteurs du capitalisme vert étendent leurs griffes vers de nouveaux territoires à conquérir. Des firmes européennes comme l’Espagnole Guascor ou EDF Énergies Nouvelles implantent des centaines et des centaines d’éoliennes sur des milliers d’hectares dans toute l’Amérique latine, avec la même obsession que nos ancêtres pour la canne à sucre et le tabac.

On a du mal à concevoir l’ampleur de la violence qui accompagne l’appropriation de ces territoires par des entreprises qui nous sont si familières.

L’ÉDF se met aux éoliennes, c’est l’progrès, quoi ! Faut bien évoluer avec son temps ! Surtout si on n’veut plus de nucléaire ! Et puis ça leur apporte le progrès aux autochtones ! Ah qu’elle est belle l’ÉDF si chère au cœur des Français. L’État mexicain lui aussi doit bien l’aimer pour l’avoir si chaleureusement accueillie. Un quatrième parc de plus de 4000 hectares rien que pour elle, pour environ 62 éoliennes ! Mais ça doit être de très grosses éoliennes, ça dites donc ! Hein Jamie ? Fred, dis-nous tout, comment se passent ces tractations ?

« Hé bien Jamie, la population autochtone est informée dans de grandes “consulta” proposées par l’État mexicain, en espagnol et même dans leur langue ! Tout le monde est réuni sur la grande place du village. Une estrade est dédiée à tout le gratin : du président du projet d’EDF au Mexique, aux associations des droits humains en passant par le syndicat de l’énergie. Ils présentent rapidement tous les bienfaits sociaux et économiques du projet pour la communauté. Puis, la population en débat. C’est pas beau, ça la démocratie occidentale ? »

On y est allé.e.s, on peut vous dire que c’est une mise en scène grotesque devant laquelle ce beau monde se régale à la vue de la communauté qui s’étripe sous ses yeux, quatre heures durant. Et les éoliennes ne sont pas si grandes que ça ! Les pots de vin, qui visent à assurer l’acceptation du projet par la population, finissent inévitablement par provoquer tensions, conflits et in fine, déchirements des communautés locales. Le but étant de faire des terres communales la propriété privée de l’entreprise, via la corruption, mais aussi par des assassinats si la population résiste trop. C’est le cas emblématique de Berta Cáceres, dirigeante Lenka au Honduras, qui menait la résistance à un projet de barrage hydroélectrique, assassinée en 2016. Le recours aux pistoleros et à des groupes armés est monnaie courante. Les entreprises de BTP locales se mènent une guerre acharnée pour obtenir les contrats de construction. On peut affirmer que l’État français, avec sa filiale électrique, poursuit sans vergogne son œuvre colonisatrice : même soutien étatique à des entreprises extractives, mêmes relations asymétriques entre blancs et autochtones, mêmes désastres humains et environnementaux au final… Il participe à la destruction des structures sociales et des modes de vie locaux. Le vide laissé par cette déliquescence favorise les narco-trafiquants dans l’exercice de leur domination. L’État français est responsable de meurtres au nom d’une écologie mondiale. Et en ce sens, on peut bien affirmer que la France participe à l’éco-techno-fascisme ambiant.

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Crises, individus et responsabilités

En plus de savoir que le renouvelable participatif ne tient aucune de ses promesses sociales, on sait trop bien qu’il ne tient pas non plus ses promesses écologiques. Qu’une éolienne EDF installée sur notre territoire ne fait pas baisser notre facture et ne nous confère aucune autonomie supplémentaire. On sait trop bien que nous sommes dépendant.e.s d’EDF et de ses sous-traitants pour construire, transporter, installer cette éolienne ou ce panneau solaire. Que nous en sommes aussi dépendant.e.s pour l’entretenir, la démanteler, la recycler. On sait trop bien que nous n’aurons aucune maîtrise de cet outil, aucun nouveau savoir-faire, aucune autonomie. Et que l’énergie ainsi produite sera de nouveau balancée sur un réseau très haute tension, qu’elle ne nous appartiendra jamais, mais sera vendue sur le marché, pour alimenter des infrastructures bien loin de chez nous, qui fabriquent des produits polluants.

Finalement, si on dépensait notre énergie dans cette illusion de participation et d’autonomie, ce serait offrir notre énergie humaine à EDF, lui prémâcher le travail.

On aurait pu écouter celles et ceux qui militent pour un « Green New Deal ». Se féliciter du fait que l’écologie était enfin inscrite à l’agenda politique. Du fait que le réchauffement climatique était enfin pris en compte par les COP 21 et suivantes. On aurait pu se dire que toutes ces mesures étaient positives et incitaient des entreprises polluantes à se reconvertir dans le renouvelable, les contraignaient à agir en respectant davantage la planète. On aurait pu se dire qu’on était sur la bonne voie, même si cela n’était pas assez radical, militer dans des groupes partisans d’une réforme de l’action publique et privée. On aurait pu vouloir protéger certains espaces au Costa Rica pour qu’ils restent « naturels » afin d’y faire de l’écotourisme 15 jours à l’année. On aurait pu ignorer qu’exploiter et protéger ne sont finalement que les deux facettes d’une même pièce.

Mais nous avons compris que derrière les déclarations d’intention, la critique des émissions carbone n’était qu’une mutation technologique, une révolution industrielle de plus. Nous avons vu comment un marché spécialisé dans l’échange de « crédits carbone » permettait aux entreprises du monde entier de polluer toute la planète et de perpétuer la colonisation sous une nouvelle forme. Nous avons vu que tout en creusant des mines, en fissionnant des atomes, des entreprises se rachetaient en rasant des forêts africaines pour en faire de la monoculture d’arbres comme l’hévéa, expropriaient les populations et bénéficiaient, comble suprême, d’une reconnaissance pour leur action écologique.

Nous ne sommes donc pas de celles et ceux qui militent pour un « état d’urgence climatique ». Les décideurs ne se découvrent pas, soudainement, une brèche d’humanisme. Ils nous annoncent surtout qu’il faudra déléguer à un pouvoir centralisé et paternaliste le monopole de la gestion d’une nouvelle crise qu’ils ont largement provoquée eux-mêmes. Lorsque les dominants admettent une partie du problème en le qualifiant de « crise » ou d’« urgence écologique », ce n’est certainement pas pour le résoudre, mais plutôt se déclarer compétents pour la prendre en charge. Et on voit bien que la crise sanitaire actuelle n’appelle nullement les États à endiguer ses causes que sont la déforestation, l’industrialisation agressive ou les élevages concentrationnaires. La seule réponse qui est donnée à toutes ces « crises », qu’elles soient économiques, sécuritaires ou sanitaires, ce sont des mesures restrictives pour les libertés, des violences, et de brutales avancées dans la centralisation du pouvoir politique. Il n’y a pas de raisons qui laissent penser qu’il en sera autrement pour la crise climatique.

Émilie est « zéro déchet ». Elle a découvert le mouvement Zéro en répondant à un défi sur les réseaux sociaux. Depuis, elle achète ses céréales à l’épicerie vrac en centre-ville. Et quand elle va au marché bio le dimanche, elle apporte ses propres contenants en verre, qu’elle transporte dans son sac en coton. Elle fait du vélo électrique. Mais c’est pas de sa faute si une partie est alimentée par les centrales. Elle, elle est à Enercoop. Elle reçoit trois notifications par minute, sur son fairphone dont le Cobalt vient des mines du Congo. Mais Émilie est « zéro déchets », elle voudrait bien que Apple produise local. Et les métaux rares de son ordi, ça compte pas dans ses déchets : c’est pas des emballages qui s’entassent dans sa cuisine. C’est pas sale, c’est loin.

On aurait pu se laisser séduire par le discours appelant à l’éco-responsabilité. Se prendre au jeu du « consom’acteur », de la responsabilité individuelle. On aurait pu croire au smart world. Télécharger les nouvelles applications pour signaler les déchets autour de chez nous. On aurait pu se faire la police morale de nos rues, sous couvert d’écologie. Essayer d’éduquer les quartiers et utiliser l’argument écologique pour verdir une domination de classe. On aurait pu accepter le Linky, se dire que réguler nos consommations, contrôler les pics, c’était positif, quand bien même c’était au prix de données personnelles. On aurait pu stigmatiser les pauvres qui ne refont pas leur isolation. Et ceux qui roulent au gasoil. On aurait voté pour que les voitures électriques bénéficient de stationnements gratuits et de réduction aux péages. Même si elles sont aussi polluantes que les autres en amont, lors de leur fabrication. On aurait pu voter pour la smart city, participer aux débats en lignes, soutenir les poubelles connectées dans lesquelles il est impossible de fouiller pour se nourrir. On se serait fait écocitoyen.ne.s. On aurait dit que cet « éco » renvoyait autant à l’écologie qui nous animait, qu’à la volonté de faire des économies ; et qu’en ce sens, c’était un truc inclusif pour les classes populaires. On aurait pu se mentir en soutenant le greenwashing : le label bio payant, le vrac livré en container, l’électricité produite au prix d’expropriations. On aurait pu nier toutes les conséquences sociales et extractivistes de ce capitalisme « vert » et nous targuer sur les réseaux sociaux d’en être les pionnier.e.s. Mais nous avons choisi de nous construire contre lui.

Objets objectifs et Chose mouvante

Le désastre que l’on vit n’est pas un problème d’ingénieur.e.s qui nécessiterait une ou des solutions pour nous sortir d’affaire. Ce n’est pas une externalité que les gestionnaires doivent prendre en compte et intégrer dans leurs algorithmes pour pouvoir continuer comme si de rien n’était. Notre manière de vivre le désastre consiste à accepter d’aller vers l’inconnu. On ne sait pas comment nous vivrons sans la production actuelle d’électricité. Nous en sommes pour l’instant dépendant.e.s, certes, mais cela ne nous empêche pas de nous opposer à ce qui nous détruit.

Si aujourd’hui les gouvernements assument de plus en plus une dérive autoritaire claire, c’est que des mouvements sociaux remettent de plus en plus en question le patriarcat, la police, le racisme, etc. Nous pensons que c’est aussi le moment d’attaquer l’ordre électrique. Aujourd’hui assis.e.s autour d’une table, des complicités se révèlent et nous nous prenons à rêver d’une chose…

Cette Chose a pris naissance il y a bien longtemps déjà, dans les luttes autonomes passées, dans les luttes antinucléaires lorsqu’on y trouvait encore une critique radicale de l’État et de l’armée, avant de s’enfermer dans un argumentaire purement écologique qui aujourd’hui prône l’industrie du renouvelable. On a pu la trouver au détour de chantiers collectifs se réappropriant savoirs et savoir-faire. Elle a ouvert des squats, cultivé des terres collectives ou fait du pain à Calais. Plus récemment on l’a retrouvée au pied d’un pylône en train de le déboulonner, construisant des cabanes ou se baladant dans un bois occupé. Elle se confrontait directement à ce monde en prenant la rue avec joie et détermination ; laissant derrière elle les réformistes et leurs outils de contrôle de sa colère. Les ronds-points lui ont appris qu’une multitude de pratiques, de rencontres et de bousculements étaient en cours, que la mise en lien de tout ça, que le fait d’accepter de se laisser percuter par l’autre, loin de son confort politique, participe d’un processus d’émancipation collectif difficilement récupérable.

Pour nous, les luttes écologiques n’ont de sens et ne peuvent réellement avoir un impact que si elles sont menées non seulement en lien avec d’autres luttes s’attaquant aux systèmes de domination, mais aussi en acceptant d’être traversées par ces dernières.

À travers les luttes qu’on a vécues, on s’est prêté.e.s à maintes pratiques. Certaines heureuses, d’autres moins. On a joué le jeu du spectacle médiatique, on a cherché à « massifier » et à « sensibiliser », à faire de jolies actions non violentes symboliques, délaissant trop souvent les actions directes bien qu’elles soient indispensables à la construction du rapport de force. On a parfois su mieux que les autres, et on s’est laissé.e.s cloisonner dans un entre-soi militant (mais pas seulement). Avec le numérique on a aussi pu devenir des rebelles de canapé, croyant agir, mais ayant perdu tout ancrage dans le réel. On a pétitionné, fait des procès ou essayé de changer des lois ; ça n’a pas suffi. On a trop souvent été sommé.e.s de se justifier : « vous êtes contre le nucléaire et l’éolien ? Très bien, mais que proposez-vous ? ». Ce monde est incohérent, absurde, nous ne choisirons ni le SRAS ni la grippe H1N1 ! Leurs solutions ne sont que de nouveaux problèmes et nous ne serons plus les technicien.ne.s de leur désastre. On ne veut plus passer notre temps à apporter des pansements à ce système de mort.

La Chose s’attaque à EDF, à son ordre électrique, ses infrastructures et sa propagande verte. Nous cherchons à nous réapproprier ce qui, au cœur même de nos vies, est contrôlé et géré par la force de l’État et du capital. Les réseaux électriques sont indispensables à leur suprématie et à toutes les dominations qui en découlent. Nous voulons fouiner, creuser, enquêter, pour anticiper les projets destructeurs que les aménageurs de l’énergie cachent le plus longtemps possible. Nous exposerons leurs abus, leurs déboires et nous fracturerons leur communication rassurante. Nous montrerons que nous sommes capables de connaître dans les moindres recoins ces réseaux qui nous enferment, que nous sommes capables d’en identifier les brèches et de nous y engouffrer avec fracas. Nous leur ferons savoir que nous les voyons. Que nous les traquerons. Que nous ne les laisserons pas continuer sans vergogne leur délire techno-mégalo-maniaque. Parce qu’elles sont partout, les infrastructures sont faibles et indéfendables : pylônes, transformateurs, compteurs et concentrateurs Linky, antennes 5G, aucun de ces nœuds énergétiques ne peut tenir sans le consentement de la population.

Partout, nous serons la rupture. L’ingénierie, l’agriculture, l’enseignement ne sont pas l’apanage d’une société gestionnaire. Il nous faut en faire les outils d’une contre-proposition radicale et conviviale. Ensemble, au chantier ! Contre l’éolien, fabriquons des éoliennes ! Abreuvons-nous de savoir-faire artisanaux, laissons la neutralité carbone aux partisans du statu quo. Dotons-nous de technologies suffisantes, mais surtout transmettons les outils, la capacité et l’envie de nuire. Construire l’alternative n’a de sens que pour ébranler l’existant.

La lutte ne peut se renouveler qu’en comptant sur notre capacité à nous reconnaître, à nous réunir ; mais aussi à supporter l’inconfort de la diversité idéologique. Écologistes consciencieux, anarchistes irréductibles, âmes errantes terrifiées par l’effondrement de notre sophistication ; profitons des camps pour saisir ces connivences, pour participer au vrombissement immémorial des luttes qui essaiment.

La Chose n’est pas un collectif ni un groupe fermé. C’est un ensemble de personnes qui se rencontrent, issues d’horizons multiples, déterminées à en découdre avec l’ordre électrique et à cultiver l’autonomie énergétique et politique. La Chose demeure dynamique, elle est un processus qui consiste à mettre du lien entre les gens de lutte, les rompus, les incrédules. Elle existe contre leurs objets, connectés, soi-disant autonomes, mais affectivement distants. Elle appelle plutôt à se rencontrer à l’occasion de camps, de chantiers collectifs, d’actions ; théâtres d’une connexion vivante et concrète entre les êtres voulant retrouver prise sur leurs moyens d’existence. Elle est prête à échapper encore à leurs normalisations et à leurs récupérations. À refuser de se laisser enfermer. Elle cherche à construire un rapport de force. Elle crée de l’autonomie, parfois incohérente, toujours partielle, mais néanmoins concrète et ancrée dans des pratiques locales et collectives. Elle n’est pas construite, elle croît. Elle est métamorphoses et force d’ouverture aux possibles.

Ceci est une invitation. Nous ne sommes pas dupes, mais nous y croyons quand même. Ils ont cru qu’on serait dépassé.e.s par leurs systèmes toujours plus complexes, au contraire ! On embrasse la complexité, mais la nôtre ! Celle qui relie chaque chose vivante, celle qui nous permet de créer des complicités, celle qui nous bouscule dans nos constructions sociales et politiques, celle qui nous permet d’avancer, d’apprendre, d’évoluer. Rétorquons à leur complexité quelque chose que les algorithmes ne sauront jamais décrire : la force que l’on nourrit en se comprenant, en construisant et résistant ensemble et de toutes les manières. Émilie ! Prends ton sac en coton bio, glisses-y une clef à molette et viens voir la Chose et ce qu’elle construit au prochain chantier collectif ! Thomas ! Et si tu disais à Siri d’aller se faire voir ? Ingénieur.es, désertez ! Venez vous confronter au monde réel, celui des gens qui vivent, qui se battent contre vos systèmes et procédés. Électriciennes et électriciens qui pètent des câbles, n’avez-vous pas des petites idées pour les débrancher ? Hackers, hackeuses, quelles failles critiques saurez-vous exploiter ? Copaines, copines, copains, où que vous soyez, si ce texte a fait résonner quelque chose en vous, créons et recréons ces espaces, ces lieux de déconnexions, de vie et de résistances, relions-les pour constituer cet archipel vibrant qui ne se laissera pas numériser, virtualiser, électrifier, écraser. Qui veille et réagira sans détour à leurs tentatives totalisantes. Enrageons de joie et libérons-nous de l’emprise de ces réseaux de mort. La Chose existe. Faisons-la vivre.

Coordination Hétéroclite pour l’Obturation des Systèmes Electriques = C.H.O.S.E.

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