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Edward Morgan Forster (première parution : 1909)

Mis en ligne le 21 février 2022

Thèmes : Sciences et technologies (51 brochures)

La machine s’arrête

Chapitre 1 LE DIRIGEABLE

Imaginez, si vous le pouvez, une petite chambre de forme hexagonale, comme une alvéole d’abeille. Elle n’est éclairée ni par une fenêtre ni par une lampe, et pourtant elle est remplie d’une lumière douce. Il n’y a pas d’ouvertures pour la ventilation, et pourtant l’air est frais. Il n’y a pas d’instruments de musique, et pourtant, au moment où commence ma méditation, cette chambre bat au rythme de sons mélodieux. Un fauteuil se trouve au centre, à coté de lui une table de lecture : voilà tout le mobilier. Et dans le fauteuil siège un morceau de chair emmitouflé : une femme, d’un mètre cinquante environ, au visage aussi blanc qu’un champignon. C’est à elle que la petite chambre appartient. Une sonnerie électrique retentit.

La femme toucha un interrupteur et la musique se tût.

« Je suppose que je dois aller voir qui c’est », pensa-t-elle, et elle mit son fauteuil en marche. Le fauteuil, comme la musique, était actionné par un mécanisme, et il la conduisit à l’autre bout de la chambre où la sonnerie retentissait toujours importunément.

« Qui est-ce ? » demanda-t-elle. Sa voix était irritée, car elle avait été interrompue à plusieurs reprises depuis que la musique avait débuté. Elle connaissait plusieurs milliers de personnes, les relations humaines ayant considérablement progressé sous certains aspects. Mais quand elle écouta dans le récepteur, un sourire se dessina sur son visage blanc, et elle dit :

« Très bien. Discutons, je vais m’isoler. Je ne m’attends pas à ce que quelque chose d’important se produise dans les cinq prochaines minutes – car je ne peux t’accorder que cinq minutes en tout et pour tout, Kuno. Ensuite je devrai donner ma conférence sur « la musique pendant la période australienne ». »

Elle appuya sur le bouton d’isolement, afin que personne d’autre ne puisse lui parler, puis sur le bouton d’éclairage, et la petite chambre fut plongée dans le noir.

« Fais vite ! ordonna-t-elle, de nouveau irritée. Fais vite, Kuno, je suis là à perdre mon temps dans l’obscurité. »

Mais il s’écoula quinze bonnes secondes avant que la plaque ronde qu’elle tenait entre ses mains ne commence à s’illuminer. Une faible lumière bleue la traversa, virant au pourpre, et peu de temps après la mère put voir l’image de son fils, qui vivait de l’autre côté de la Terre, et le fils pouvait voir l’image de sa mère.

« Kuno, comme tu es lent. »

Il sourit avec gravité.

« Je crois vraiment que tu aimes traîner.

– Je vous ai appelé à plusieurs reprises, mère, mais vous étiez toujours occupée ou isolée. J’ai quelque chose de spécial à dire.

– Qu’est-ce que c’est, mon garçon chéri ? Fais vite. Pourquoi n’as tu pas utilisé la poste pneumatique ?

– Parce qu’une telle chose, je préfère vous la dire. Je veux ...

– Eh bien ?

– Je veux que vous veniez me voir. »

Vashti observa son visage dans la plaque bleue.

« Mais je peux te voir ! s’exclama-t-elle. Que veux-tu de plus ?

– Je veux vous voir sans passer par la Machine, dit Kuno. Je veux vous parler sans passer par cette ennuyeuse Machine.

– Oh tais-toi ! dit sa mère vaguement choquée. Tu ne dois rien dire contre la Machine.

– Pourquoi pas ?

– Il ne faut pas.

– Vous parlez comme si un dieu avait créé la Machine ! s’écria Kuno. Je suis sûr que c’est elle que vous priez quand vous êtes malheureuse. Ce sont des hommes qui l’ont fabriquée, ne l’oubliez pas. De grands hommes, mais rien que des hommes. La Machine représente beaucoup, mais elle n’est pas tout. Je vois une chose qui vous ressemble dans cette plaque, mais je ne vous vois pas. J’entends une chose qui vous ressemble dans ce téléphone, mais je ne vous entends pas. C’est pourquoi je veux que vous veniez. Rendez moi visite, afin que nous puissions nous voir face à face, et parler des espoirs qui occupent mon esprit. »

Elle répondit qu’elle ne pouvait guère trouver le temps pour une visite.

« Le dirigeable met à peine deux jours pour voler de chez vous à chez moi.

– Je n’aime pas les dirigeables.

– Pourquoi ?

– Je n’aime pas voir l’horrible terre brune, ni la mer, ni les étoiles quand il fait sombre. Aucune idée ne me vient dans un dirigeable.

– Elles ne me viennent nulle part ailleurs.

– Quel genre d’idée l’air peut-il bien te donner ? »

Il se tut un instant.

« Ne connaissez vous pas ce rectangle formé de quatre grosses étoiles, au milieu duquel se trouve un alignement serré de trois autres étoiles et, suspendues à celles-ci, encore trois autres étoiles ?

– Non je ne vois pas de quoi tu parles. Je n’aime pas les étoiles. Mais t’ont-elles inspiré des idées ? Comme c’est intéressant ... Raconte moi.

– J’ai eu l’idée qu’elles représentent un homme.

– Je ne comprends pas.

– Les quatre grosses étoiles forment ses épaules et ses genoux. Les trois étoiles au centre ressemblent aux ceintures que les hommes portaient autrefois, et les trois étoiles qui pendent font comme une épée.

– Une épée ?

– Les hommes emportaient des épées avec eux, pour tuer des animaux et d’autres hommes.

– Je ne trouve pas que cela soit une très bonne idée, mais j’avoue qu’elle est originale. Quand t’est-elle venue pour la première fois ?

– Dans le dirigeable... » Il s’interrompit et elle crut le voir triste. Elle ne pouvait en être sûre, car la Machine ne transmettait pas les nuances de l’expression. Elle n’offrait qu’une idée générale des gens – une idée qui était en pratique bien suffisante, pensa Vashti. L’impondérable plénitude considérée par une philosophie discréditée comme étant la véritable essence des rapports humains, était à juste titre ignoré par la Machine, tout comme l’impondérable plénitude du raisin était ignoré par les fabricants de fruits artificiels. Notre espèce avait appris depuis longtemps à accepter ce quelque chose de « suffisant ».

« A vrai dire, poursuivit-il, je veux revoir ces étoiles. Ce sont de curieuses étoiles. Je veux les voir non pas depuis le dirigeable, mais depuis la surface de la Terre, comme le faisaient nos ancêtres il y a des milliers d’années. Je veux visiter la surface de la Terre. » Elle fut à nouveau sous le choc.

« Mère, vous devez venir, ne serait-ce que pour m’expliquer ce qu’il y a de mal à visiter la surface de la Terre.

– Il n’y a aucun mal à cela, répondit-elle en se contrôlant. Mais aucun bénéfice non plus. La surface de la Terre n’est que poussière et boue, il n’y a rien à en tirer. La surface de la Terre n’est que poussière et boue, répéta-t-elle, il n’y a plus aucune vie dessus. Et tu aurais besoin d’un respirateur, sans quoi le froid de l’air extérieur te tuerait. On meurt immédiatement au contact de l’air extérieur.

– Je sais. C’est pourquoi je prendrai bien sûr toutes les précautions.

– De plus...

– Oui ? »

Elle réfléchit et choisit ses mots avec soin. Son fils avait un tempérament étrange, et elle désirait le dissuader de partir en expédition.

« C’est contraire à l’esprit du temps, asséna-t-elle.

– Voulez vous dire par là : contraire à la Machine ?

– Dans un sens, mais... » L’image de son fils s’effaça de la plaque bleue.

« Kuno ! »

Il s’était isolé.

Vashti se sentit seule un instant.

Puis elle activa la lumière, et la vue de sa chambre, débordante d’éclat et parsemée de boutons électriques, la revigora. Il y avait des touches et des interrupteurs partout – pour commander de la nourriture, de la musique, des vêtements. Il y avait le bouton du bain chaud, qui, une fois enclenché, faisait surgir du sol une cuve en (imitation) marbre, remplie à ras bord d’un liquide chaud et inodore. Il y avait le bouton du bain froid. Il y avait le bouton qui produisait la littérature. Et il y avait bien évidemment les boutons grâce auxquels elle communiquait avec ses amis. La chambre, bien qu’elle ne contînt rien, était reliée à tout ce qui lui importait au monde.

Vashti fit un autre mouvement pour désactiver l’interrupteur d’isolement, elle fut assaillie par toutes les sollicitations accumulées ces trois dernières minutes. La chambre se trouva envahie par le vacarme de cloches et de tuyaux acoustiques.

Comment était la nouvelle nourriture ? Pouvait-elle la recommander ? Avait-elle eu des idées dernièrement ? Quelqu’un pouvait-il lui faire part de ses propres idées ? S’engagerait-elle à visiter les crèches publiques à une date rapprochée, par exemple dans un mois ?

A la plupart de ces questions, elle répondit avec irritation – un état en plein essor en cette époque accélérée. Elle dit que la nouvelle nourriture était abominable. Qu’elle ne pouvait pas aller dans les crèches publiques à cause de ses nombreux rendez-vous. Qu’elle n’avait aucune idée personnelle, mais qu’on venait tout juste de lui en confier une, selon laquelle trois étoiles au centre de quatre autres ressemblaient à un homme – une idée dont elle doutait de la consistance. Puis elle coupa le contact avec ses correspondants, car l’heure était venue de donner sa conférence sur la musique australienne.

Le système peu pratique des rassemblements publics avait depuis longtemps été abandonné ; ni Vashti ni ses auditeurs ne bougeraient de leur chambre. Assise dans on fauteuil elle parlait, pendant qu’eux dans leurs fauteuils l’entendaient, relativement bien, et la voyaient, relativement bien. Elle commença par un récit humoristique sur la musique de l’époque pré-mongole, puis décrivait la grande explosion de chansons qui avait suivi la conquête chinoise. Bien que les méthodes d’I-San-So et de l’école de Brisbane fussent lointaines et primitives, elle sentait pourtant (disait-elle) que les musiciens d’aujourd’hui pouvaient en tirer des enseignements : elles renfermaient de la fraîcheur, mais aussi et surtout des idées.

Sa conférence, qui dura dix minutes, fut bien accueillie et, une fois terminée, elle et plusieurs de ses auditeurs assistèrent à une conférence sur la mer. Il y avait des idées à puiser de la mer. L’orateur avait revêtu un respirateur pour s’y rendre dernièrement.

Puis Vashti s’alimenta, parla à de nombreux amis, prit un bain, parla à nouveau, et fit venir son lit.

Celui-ci n’était pas à son goût. Il était trop grand, et elle avait une préférence pour un petit lit. Mais il était inutile de se plaindre, puisque partout dans le monde les lits étaient de la même dimension, et en obtenir un d’une taille différente aurait nécessité des modifications importantes dans la Machine. Vashti s’isola – c’était nécessaire, car ni le jour ni la nuit n’existaient sous Terre , et passa en revue tout ce qui était arrivé depuis la dernière fois qu’elle avait appelé son lit. Des idées ? Presque aucune. Des évènements ? L’invitation de Kuno en était-elle un ?

A coté d’elle, sur la petite table de lecture, se trouvait un vestige de l’époque des paperasses : un livre. Il s’agissait du Livre de la Machine. Celui-ci comportait des instructions permettant de parer à toute éventualité. Si jamais elle avait chaud ou froid, si elle avait des problèmes digestifs ou si elle n’arrivait pas à trouver un mot, elle consultait le Livre, et il lui disait sur quel bouton appuyer. C’était le Comité central qui le publiait. Et conformément à une habitude de plus en plus fréquente, l’ouvrage était richement relié.

S’asseyant sur le lit, elle le prit avec révérence entre ses mains. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle dans la chambre lumineuse, comme pour s’assurer que personne ne l’observait. Puis, mi- honteuse mi-joyeuse, elle murmura : « Ô Machine ! Ô Machine ! en portant le volume à ses lèvres. A trois reprises elle le baisa, à trois reprises elle inclina la tête, à trois reprises elle ressentit la béatitude du consentement. Son rituel accompli, elle se rendit à la page 1367, qui donnait les heures de départ des dirigeables volant de l’île située dans l’hémisphère Sud, sous laquelle elle vivait, à l’île située dans l’hémisphère Nord, sous laquelle son fils vivait.

Elle pensa : « Je n’ai pas le temps. »

Elle plongea la chambre dans le noir et dormit ; elle se réveilla et illumina la chambre ; elle mangea et échangea des idées avec ses amis, écouta de la musique et assista à des conférences ; elle plongea la chambre dans le noir et dormit. Au dessus, au dessous et autour d’elle, la Machine vrombissait éternellement. Vashti ne remarquait pas le bourdonnement, car elle était née avec ce bruit dans les oreilles. La Terre même, qui la portait, vrombissait dans sa course à travers le silence orientant Vashti tantôt vers le soleil invisible, tantôt vers les étoiles invisibles. Elle se réveilla et illumina la chambre.

« Kuno !

– Je ne vous parlerai pas, répondit-il, tant que vous ne viendrez pas.

– Es-tu monté à la surface de la Terre depuis la dernière fois que nous nous sommes parlé ?

Son image disparut.

Elle consulta de nouveau le Livre. Elle devint très nerveuse et s’allongea dans son fauteuil, le cœur palpitant. Imaginez la sans dents ni cheveux. Au bout de quelques minutes, elle dirigea son fauteuil vers le mur et appuya sur un bouton qui lui était peu familier. Le mur s’écarta lentement. A travers l’ouverture, elle aperçut un tunnel qui s’incurvait légèrement, de telle façon qu’elle n’en apercevait pas la fin. Si elle voulait voir son fils, c’était là que commençait le voyage.

Bien entendu, elle connaissait tout du système de transport. Il n’y avait rien de mystérieux là dedans. Elle ferait venir une navette avec laquelle elle s’envolerait dans le tunnel jusqu’à l’ascenseur menant à la station de dirigeable : le système était utilisé depuis de très nombreuses années, bien avant l’instauration universelle de la Machine. Et Vashti avait évidemment étudié la civilisation juste antérieure à la sienne – cette civilisation qui s’était méprise sur les fonctions du système, et l’avait utilisé pour amener les gens aux choses, au lieu d’amener les choses aux gens. Quelle drôle d’époque c’était, quand les hommes partaient pour changer d’air plutôt que changer l’air de leur chambre ! Et pourtant... Elle avait peur du tunnel : elle ne l’avait pas vu depuis la naissance de son dernier enfant. Il tournait, mais pas exactement comme dans son souvenir ; il était lumineux mais pas autant que ce qu’un conférencier avait suggéré. Vashti fut saisie de terreur à l’idée d’une expérience directe. Elle recula dans la chambre, et le mur se referma.

« Kuno, dit-elle, je ne peux pas venir te voir. Je ne me sens pas bien. »

Aussitôt, un énorme appareil lui tomba dessus depuis le plafond, et un thermomètre vint se poser automatiquement contre son cœur. Elle demeura là, impuissante. Des compresses rafraîchissaient son front. Kuno avait télégraphié à son docteur.

Les passions humaines se manifestaient donc toujours au sein de la Machine. Vashti but le médicament que le médecin projeta dans sa bouche, et la machinerie se retira dans le plafond. La voix de Kuno se fit entendre, demandant comment elle se sentait.

« Mieux. » Puis, avec irritation : « Mais pourquoi ne viens-tu pas plutôt me voir, toi ?

– Parce que je ne peux pas quitter cet endroit.

– Pourquoi ?

– Parce que, à tout moment, quelque chose d’énorme pourrait se produire.

– Es-tu déjà monté à la surface de la Terre ?

– Pas encore.

– Qu’y a-t-il alors ?

– Je ne vous le dirai pas à travers la machine. »

Elle reprit sa vie normale.

Mais elle pensa à Kuno quand il était bébé, sa naissance, son retrait des crèches publiques, les visites qu’elle lui donnait là-bas, les visites qu’il lui rendait et qui prirent fin lorsque la Machine lui attribua une chambre de l’autre côté de la Terre. « Les devoirs des parents, déclarait le Livre de la Machine, cessent au moment de la naissance. P.422327483. » C’était vrai, il y avait quelque chose de particulier avec Kuno - comme avec chacun de ses enfants en fait – et, après tout, elle se devait d’affronter le voyage s’il le désirait. En outre, « quelque chose d’énorme pourrait se produire »... De quoi s’agissait-il ? Des absurdités d’un jeune homme, sans doute, mais elle se devait d’y aller. De nouveau, elle appuya sur le bouton peu familier, de nouveau le mur bascula en arrière, et elle aperçut le tunnel qui se courbait à perte de vue. Étreignant le Livre, elle se leva, chancela sur la plateforme et appela la navette. Sa chambre se referma derrière elle : le voyage vers l’hémisphère Nord avait commencé.

Ce fut évidemment très facile. La navette s’approcha et, à l’intérieur, elle trouva des fauteuils parfaitement identiques au sien. Quand Vashti lui fit signe, la navette s’arrêta, et elle en descendit pour tituber jusqu’à l’ascenseur. Un autre passager s’y trouvait déjà, le premier de ses semblables qu’elle voyait en personne depuis des mois. Peu de gens voyageaient ces temps-ci, car, grâce aux avancées de la science, la Terre était exactement uniforme. Les communications rapides, dans lesquelles les civilisations précédentes avaient placé tant d’espoir, avaient fini par causer sa propre perte. A quoi bon se rendre à Pékin alors que se serait exactement comme à Shrewsbury ? Pourquoi retourner à Shrewsbury alors que ce serait exactement comme à Pékin ? Les hommes déplaçaient rarement leur corps, toute l’agitation étant concentrée dans l’âme.

Le service de dirigeable était une réplique de l’ancienne époque. Il avait été maintenu, parce qu’il était plus facile de le garder que de l’arrêter ou de le réduire, mais il dépassait désormais largement les besoins de la population. Les vaisseaux décollaient les uns après les autres depuis les vomitoires [1] de Rye ou de Christchurch (j’utilise les noms antiques), naviguaient dans le ciel encombré et s’alignaient devant les quais du sud – sans personne à bord. Le système était si bien ajusté, si indépendant des conditions atmosphériques, que le ciel, qu’il fut dégagé ou nuageux, ressemblait à un vaste kaléidoscope où les mêmes motifs réapparaissaient régulièrement. Le vaisseau à bord duquel Vashti naviguait partait tantôt au coucher du soleil, tantôt à l’aube. Mais chaque fois qu’il passait au dessus de Reims, il croisait le vaisseau reliant Helsinki et le Brésil, et quand il survolait les Alpes, la flotte de Palerme coupait une fois sur trois son sillage. Ni le jour ni la nuit, ni le vent ni la tempête, ni les marais ni les tremblements de terre n’entravaient l’homme à présent. Il avait attelé le Léviathan. Toute l’ancienne littérature, avec son éloge et sa crainte de la Nature, sonnait aussi faux que le babil d’un enfant.

Pourtant, lorsque Vashti aperçut le vaste flanc du vaisseau, souillé par l’exposition à l’air extérieur, sa terreur de confrontation directe réapparut. Ce n’était plus tout à fait comme le dirigeable du cinématophote [2] . D’une part, il dégageait une odeur – ni forte ni désagréable, mais une odeur quand même et elle aurait su les yeux fermés qu’une chose nouvelle se trouvait près d’elle. Et puis il lui fallut marcher jusqu’à l’ascenseur et se soumettre aux regards des autres passagers. L’homme situé à l’avant laissa tomber son Livre – un détail sans importance, mais qui les perturba tous. Dans les chambres, si on laissait tomber le livre, le sol le relevait mécaniquement. Or la passerelle du dirigeable n’était pas équipée pour cela, et le volume sacré demeura sur le sol, immobile. Il s’arrêtèrent – la chose était imprévue – et l’homme, au lieu de ramasser son bien, palpa les muscles de son bras pour comprendre comment ils lui avaient fait défaut. Quelqu’un indiqua alors d’une voix franche : « Nous allons être en retard », et tous montèrent à bord, Vashti piétinant
les pages dans le mouvement.

A l’intérieur, son anxiété grandit. Les aménagements étaient démodés et frustes. Il y avait même une hôtesse, à qui elle devait faire part de ses envies pendant le voyage. Certes, une plateforme tournante traversait le vaisseau dans toute sa longueur, mais Vashti était contrainte de la quitter pour marcher jusqu’à sa cabine. Certaines d’entre elles étaient mieux que d’autres, et Vashti constata qu’elle n’avait pas eu la meilleure. Elle pensa que l’hôtesse avait été injuste, ce qui la fit frémir de rage. Les clapets en verre s’étaient fermés, elle ne pouvait plus revenir en arrière. Au bout du vestibule, elle aperçut l’ascenseur qu’elle avait pris, lequel montait et descendait tranquillement, vide. Sous ces couloirs aux carreaux scintillants se trouvaient les chambres, sur plusieurs niveaux, qui s’enfonçaient loin dans la terre. Dans chaque chambre se tenait un être humain, en train de manger, de dormir, ou de produire des idées. Et c’était là, profondément enfouie dans cette ruche que sa propre chambre l’attendait. Vashti avait peur.

« Ô Machine ! » murmura-t-elle. Elle caressa son Livre et s’en trouva réconfortée.

Puis les parois du vestibule semblèrent s’estomper, comme les couloirs que l’on voit en rêve, l’ascenseur disparut, tout comme le Livre abandonné qui glissa sur la gauche, les carreaux brillants se liquéfièrent tel un jet d’eau, il y eut une légère secousse, et le dirigeable, sortant de son tunnel, s’éleva au-dessus des eaux d’un océan tropical. Il faisait nuit, Pendant un instant, Vashti vit la côte de Sumatra bordée par la phosphorescence des vagues et couronnée de phares qui envoyaient encore leurs signaux désormais sans destinataires. Ils disparurent eux aussi, et il ne resta plus que les étoiles pour la distraire. Elles n’étaient pas immobiles, mais se balançaient d’avant en arrière au-dessus de sa tête, s’attroupant d’une lucarne à une autre, comme si c’était l’univers et non le dirigeable qui oscillait. Et, comme cela arrivait souvent lors des nuits claires, elles semblaient tantôt représentées en perspective, tantôt disposées sur un plan ; tantôt s’empiler les unes sur les autres dans les cieux infinis, tantôt dissimuler l’infini, comme un toit restreignant à jamais la vue des hommes. Dans tous les cas, elles lui parurent insupportables. « Allons-nous voyager dans le noir ? » demandèrent les passagers avec colère, et l’hôtesse, qui avait fait preuve de négligence, activa la lumière et abaissa les stores en métal flexible. À l’époque où les dirigeables furent construits, le désir d’observer directement les choses subsistait encore dans le monde. D’où le nombre extraordinaire de lucarnes et de fenêtres, proportionnel à l’inconfort causé aux personnes civilisées et raffinées. Même dans la cabine de Vashti, une étoile perçait à travers une fente dans le store, si bien qu’après quelques heures d’un sommeil agité, elle fut dérangée par une lueur inconnue : l’aube.

Cependant que le vaisseau filait vers l’ouest, la Terre avait tourné vers l’est plus rapidement encore, entraînant Vashti et ses compagnons vers le soleil. La science pouvait prolonger la nuit, mais seulement pour quelques temps. Ce grand espoir de neutraliser la révolution diurne de la Terre s’était évanoui, et avec lui d’autres espoirs qui étaient sans doute plus grands encore. « Avancer à la même allure que le soleil », voire la dépasser, tel avait été l’objectif de la civilisation précédente. Des avions de course capables de se déplacer à une vitesse prodigieuse avaient été construits dans ce but, pilotés par les plus grands esprits de l’époque. Ils faisaient le tour de la Terre, encore et encore, allant vers l’ouest, encore et encore, au milieu des applaudissements de l’humanité. En vain. Le globe tournait vers l’est toujours plus rapidement, d’horribles accidents se produisirent, et le Comité de la Machine, qui gagnait alors en importance, déclara cette poursuite illégale, non mécanique et punissable de Sans-abrisme [3].

Le Sans-abrisme, nous en parlerons plus loin.

Le Comité avait sans nul doute raison. Pourtant, les tentatives de « vaincre le soleil » suscitèrent le dernier intérêt commun que notre espèce manifesta pour les corps célestes, voire en réalité pour quelque sujet que ce fût. C’était la dernière fois que les hommes étaient unis par la considération d’une puissance extérieure au monde. Le soleil avait triomphé, mais c’était la fin de sa domination spirituelle. L’aube, le midi, le crépuscule, la bande zodiacale n’affectèrent plus ni la vie des hommes ni leur cœur, et la science se replia sous terre, pour se concentrer sur des problèmes qu’elle était sûre de résoudre.

Ainsi, quand Vashti trouva sa cabine envahie par un doigt rosé de lumière, elle fut contrariée et s’efforça de régler le store. Mais celui-ci remonta entièrement. Elle vit à travers les lucarnes de petits nuages roses qui flottaient sur un fond bleu et, au fil de l’ascension du soleil, ses rayons entrèrent directement, se déversant le long de la cabine comme une mer d’or. Ils montaient et descendaient, en suivant le mouvement du dirigeable, tout comme s’élèvent et s’abaissent les vagues, mais ils avançaient à une allure régulière, pareils à une marée montante. Si Vashti ne prenait pas ses précautions, la lumière heurterait son visage. Une crise d’angoisse la secoua et elle sonna l’hôtesse. Celle-ci fut tout aussi horrifiée, mais elle ne pouvait rien y faire. Ce n’était pas son rôle de réparer le store. Tout au plus pouvait-elle proposer à la dame de changer de cabine, ce que cette dernière s’apprêta donc à faire.

Partout dans le monde, les gens étaient presque exactement les mêmes, mais l’hôtesse du dirigeable, sans doute en raison de ses responsabilités exceptionnelles, s’était un peu singularisée de la masse. Elle devait souvent s’adresser aux passagers par une parole directe, ce qui lui avait conféré une certaine brusquerie et des manières originales. Lorsque Vashti s’écarta des rayons du soleil dans un cri d’effroi, l’hôtesse se comporta de façon barbare : elle tendit la main pour la soutenir.

« Comment osez-vous ! s’exclama la passagère. En voilà des manières ! »

Embarrassée, la femme s’excusa de ne pas l’avoir laissée tomber. Les gens ne se touchaient jamais les uns les autres. La Machine avait rendu cette coutume obsolète.

« Où en sommes-nous maintenant ? » demanda Vashti avec dédain.

– Nous survolons l’Asie, répondit l’hôtesse, soucieuse d’être polie.

– L’Asie ?

– Vous devez pardonner ma façon commune de parler. J’ai pris l’habitude d’appeler les endroits que je survole par leurs appellations non mécaniques.

– Oh, je me souviens de l’Asie. Les Mongols venaient de là.

– En dessous de nous, à l’air libre, se trouvait une ville qui était autrefois appelée Simla.

– Avez-vous déjà entendu parler des Mongols et de l’école Brisbane ?

– Non.

– Brisbane aussi se trouvait à l’air libre.

– Ces montagnes sur la droite... laissez-moi vous les montrer. »Elle souleva un store métallique. La principale chaîne de l’Himalaya apparut. « Elles était jadis appelées le toit du monde, ces montagnes.

– Quel nom stupide !

– Vous devez vous rappeler que, avant l’aube de la civilisation, elles semblaient former un mur impénétrable qui touchait les étoiles. On supposait que seuls les dieux pouvaient exister au- dessus de leurs sommets. Comme nous avons progressé, grâce à la Machine !

– Comme nous avons progressé, grâce à la Machine ! repris Vashti.

– Comme nous avons progressé, grâce à la Machine ! répéta le passager qui, la veille, avait laissé tomber son Livre, et qui se tenait dans le passage.

– Et cette substance blanche dans les fissures ? qu’est-ce que c’est ?

– J’ai oublié son nom.

– Couvrez la fenêtre, s’il vous plaît. Ces montagnes ne me donnent aucune idée. »

Le flanc nord de l’Himalaya se trouvait sous une ombre épaisse : sur le versant indien le soleil venait juste de prévaloir. Les forêts avaient été détruites durant l’époque de la littérature pour fabriquer de la pâte à papier, mais les neiges s’éveillaient dans leur splendeur matinale et les nuages s’accrochaient encore au sommet du Kanchenjunga. Dans la plaine, on apercevait les ruines des cités, avec de minces rivières qui s’écoulaient le long de leurs murs, et de chaque côté de ces derniers se trouvaient parfois des traces de vomitoires, caractérisant les villes d’aujourd’hui. Au-dessus de tout ce panorama, les dirigeables fonçaient, se croisant et s’entrecroisant avec un aplomb [4] incroyable, et s’élevaient nonchalamment quand ils désiraient échapper aux perturbations de la basse atmosphère et traverser le toit du monde.

– Nous avons en effet progressé, grâce à la Machine, répéta l’hôtesse, avant de cacher l’Himalaya derrière un store métallique.

Le jour s’étirait péniblement. Les passagers étaient assis chacun dans leur cabine, s’évitant les uns les autres avec une répulsion presque physique et attendant avec impatience de retourner une fois de plus sous terre. Huit ou dix d’entre eux, surtout de jeunes hommes, avaient été retirés des crèches publiques pour occuper les chambres de ceux qui étaient morts dans diverses régions de la Terre. L’homme qui avait laissé tomber son Livre rentrait chez lui. Il avait été envoyé à Sumatra pour propager l’espèce. Seule Vashti voyageait de son propre gré.

A midi, elle jeta un deuxième coup d’œil à la Terre. Le dirigeable traversait une autre chaîne de montagnes, mais elle ne pouvait pas voir grand-chose, à cause des nuages. Des masses de roche noire passèrent au-dessous d’elle, se fondant indistinctement en une tache grise. Leurs formes étaient sensationnelles, l’une d’elles ressemblait à un homme prostré.

« Pas d’idées ici », murmura Vashti, avant de cacher le Caucase derrière un store métallique.

Dans la soirée, elle regarda de nouveau à l’extérieur. Ils traversaient une mer d’or, dans laquelle se trouvaient de nombreuses petites îles et une péninsule. Elle répéta : « Pas d’idées ici », et dissimula la Grèce derrière un store métallique.

Chapitre 2 L’APPAREIL RÉPARATEUR

Via un vestibule, un ascenseur, un chemin de fer tubulaire, une plate-forme, une porte coulissante, c’est en refaisant ainsi en ses inverse toutes les étapes de son départ que Vashti arriva à la chambre de son fils, exactement semblable à la sienne. Elle aurait bien pu qualifier cette visite de superflue. Les boutons, les interrupteurs, la table de lecture avec le Livre, la température, l’atmosphère, l’éclairage... tout était parfaitement identique. Et si Kuno lui-même, la chair de sa chair, se tenait enfin près d’elle. Quelle profit pouvait-elle en tirer ? Elle était trop bien éduquée pour lui serrer la main.

Tout en détournant les yeux, elle s’adressa à lui :

« Me voici. J’ai fait le voyage le plus épouvantable qui soit et le développement de mon âme en a été grandement retardé. Cela n’en vaut pas la peine, Kuno, cela n’en vaut pas la peine. Mon temps est trop précieux. La lumière du soleil m’a presque touchée, et j’ai rencontré les gens les plus grossiers qui soient. Je ne peux rester que quelques minutes. Dis ce que tu as à dire, et je devrai ensuite repartir.

– J’ai été menacé de Sans-abrisme », déclara Kuno.

Elle le regardait dorénavant.

« J’ai été menacé de Sans-abrisme, et je ne pouvais pas vous dire une telle chose à travers la Machine. »

Le Sans-abrisme est synonyme de mort. La victime est exposée à l’air libre, ce qui la tue.

« Je suis allé à l’extérieur depuis la dernière fois que je vous ai parlé. La chose formidable s’est produite, et ils m’ont découvert,

– Mais pourquoi ne pourrais-tu pas aller à l’extérieur ? s’exclama-t-elle. C’est parfaitement légal, parfaitement mécanique, de visiter la surface de la Terre. J’ai récemment assisté à une conférence sur la mer ; il n’y a pas d’objection à cela. Il suffit de demander un respirateur et d’obtenir un permis de Sortie. Ce n’est pas le genre de chose que font les gens d’esprit, et je t’ai supplié de ne pas le faire, mais il n’y a pas d’objection légale à cela.

– Je n’ai reçu aucun permis de Sortie. – Alors comment as-tu fait pour sortir ?

– Je me suis frayé mon propre chemin. »

Ses propos n’avaient aucun sens pour elle, et il dut les répéter.

« Ton propre chemin ? Murmura-t-elle. Mais ce serait mal.

– Pourquoi ? »

La question la choqua outre mesure.

« Vous commencez à vénérer la Machine, dit-il froidement. Vous pensez qu’être sorti par mes propres moyens fait de moi un mécréant. C’est exactement ce qu’ils ont pensé dans le Comité, quand ils m’ont menacé de Sans-abrisme. »

À ces mots, elle se mot en colère. « Je ne vénère rien ! s’écria-t- elle. Je suis bien plus évoluée. Je ne te crois pas irréligieux, car il ne reste rien de la religion. Toute la peur et la superstition d’autrefois ont été détruites par la Machine. Ce que je voulais seulement te dire, c’est que sortir par tes propres moyens était... D’ailleurs, il n’existe pas d’autre sortie.

– C’est ce qu’on présume toujours.

– À l’exception des vomitoires, pour lesquels il faut un permis de Sortie, il est impossible de partir. C’est ce que dit le Livre.

– Et bien, le Livre se trompe, parce que je suis sorti, debout sur mes pieds. »

Il faut dire que Kuno possédait une certaine force physique.

À cette époque, être musclé était mal considéré. Chaque nourrisson était examiné à la naissance et tous ceux qui laissaient augurer une force excessive étaient supprimés. Les philanthropes pouvaient bien protester, cela n’aurait pas été un acte de bienveillance que de laisser vivre un athlète. Il n’aurait jamais été heureux dans le genre de vie auquel la Machine l’avait destiné. Il aurait désiré des arbres dans lesquels grimper, des rivières dans lesquelles se baigner, des prairies et des collines auxquelles il aurait pu mesurer son corps. L’homme doit être adapté à son environnement, n’est-ce pas ? À l’aube du monde les faibles doivent être exposés sur le mont Taygète, à son crépuscule les forts subiront l’euthanasie, afin que la Machine puisse progresser, afin que la Machine puisse progresser, afin que la Machine puisse progresser éternellement.

« Vous savez que nous avons perdu le sens de l’espace. Nous disons « l’espace est annihilé », mais ce n’est pas l’espace que nous avons annihilé, c’est le sens de celui-ci. Nous avons perdu une partie de nous-mêmes. J’ai décidé de me la réapproprier, et j’ai commencé par arpenter de long en large la plate-forme de la voie ferrée située à l’extérieur de ma chambre. J’allais et venais, jusqu’à ce que je fusse fatigué, et j’ai ainsi retrouvé le sens des mots « proche » et « lointain ». « Proche », c’est un lieu où je peux me rendre rapidement à pied, et non pas en prenant le train ou le dirigeable. « Lointain », c’est un lieu que je ne peux pas rejoindre rapidement à pied ; le vomitoire est « lointain », bien que je puisse m’y rendre en trente-huit secondes en appelant le train. L’homme est la mesure. Ce fut ma première leçon. Les pieds de l’homme sont le mesure de la distance, ses mains la mesure de la propriété, son corps la mesure de tout ce qui est digne d’amour, désirable et fort. Ensuite, je suis allé plus loin : c’est à ce moment-là que je vous ai appelée pour la première fois, et que vous avez refusé de venir.

« Cette ville, comme vous le savez, est profondément enfouie sous la surface de la Terre, seuls les vomitoires faisant saillie. Après avoir sillonné la plate-forme située à l’extérieur de ma chambre, j’ai pris l’ascenseur jusqu’à la suivante, que j’ai elle aussi parcourue en tous sens, et ainsi de suite jusqu’à ce que j’atteigne la plus élevée, au-dessus de laquelle commence la terre. Toutes les plates-formes étaient exactement les mêmes, et tout ce que j’ai gagné en les visitant, ce fut de développer mon sens de l’espace et mes muscles. Je pense que j’aurais dû m’en contenter – ce qui n’est pas rien ,mais alors que je marchais en ruminant, il m’est venu à l’esprit que nos villes avaient été construites à l’époque où les hommes respiraient encore l’air extérieur, et que des conduits de ventilation avaient été mis en place pour les ouvriers. Je ne pouvais penser à rien d’autre que ces conduits d’aération. Avaient-ils été détruits par tous ces tubes à nourriture, à médicaments ou à musique que la Machine a propagés ces derniers temps ? Ou en restait-il des traces ? Une chose était sûre : si je devais tomber dessus, ce ne pouvait être que dans les tunnels ferroviaires du dernier étage. Partout ailleurs, le moindre espace avait été envahi.

« Je raconte mon histoire rapidement, mais n’allez pas penser que je n’aie jamais eu peur ou que vos réponses ne m’aient pas accablé ». Ce n’est pas correct, ce n’est pas mécanique, ce n’est pas décent de marcher le long d’un tunnel de chemin de fer. Ce n’était pas de mourir électrocuté en foulant un rail conducteur que je craignais. Je craignais quelque chose de beaucoup plus intangible : faire ce qui n’était pas prévu par la Machine. Puis je me suis dit : « L’homme est la mesure », alors j’y suis allé, et au bout de nombreuses explorations j’ai trouvé une ouverture.

« Les tunnels étaient bien évidemment éclairés. Tout est lumière, lumière artificielle ; l’obscurité est l’exception. Alors quand j’ai découvert une brèche noire entre les carreaux, j’ai su que c’était une exception et m’en suis réjoui. J’y ai inséré mon bras – je ne pouvais pas faire plus au début – et j’ai agité de gauche à droite, fou de joie. Après avoir enlevé un autre carreau, j’ai glissé ma tête et j’ai hurlé dans l’obscurité : « Je vais venir, je vais finir par y arriver », et ma voix s’est répercutée le long de galeries interminables. Il m’a semblé entendre les esprits de ces ouvriers morts qui avaient retrouvé chaque soir la lumière des étoiles et leurs épouses, et toutes les générations qui avaient vécu à l’air libre m’appelèrent en retour : « Tu vas y arriver, tu vas venir. »

Il s’arrêta et, bien que ce fût absurde, ses derniers mots émurent Vashti. Car Kuno avait récemment demandé à être père, mais sa demande avait été rejetée par le Comité. Il ne correspondait pas au genre d’homme que la Machine souhaiter perpétuer.

« Puis un train est passé. Il m’a frôlé, mais j’ai fourré ma tête et mes bras dans le trou. J’en avais assez fait pour une journée, alors j’ai regagné la plate-forme en rampant, pris l’ascenseur et fait venir mon lit. Ah, quels rêves ! Et à nouveau je vous ai appelée, et à nouveau vous avez refusé. »

Elle secoua la tête et dit :

« Ne fais pas ça. Ne parle pas de ces choses terribles. Tu me rends malheureuse. Tu es en train de rejeter la civilisation.

– Mais j’avais retrouvé le sens de l’espace, et un homme ne peut pas en rester là. Je me suis promis de m’engouffrer dans la brèche et d’escalader le conduit. J’ai donc fait travailler mes bras. Jour après jour, j’ai effectué des mouvements à n’en plus finir, jusqu’à ressentir de la douleur dans ma chair, jusqu’à être capable de me suspendre par les mains et de tenir l’oreiller de mon lit à bout de bras pendant de nombreuses minutes. Puis j’ai demandé un respirateur et je me suis mis en route.

« C’était facile au début. Le mortier s’était en quelque sorte décomposé, j’ai aussitôt enfoncé quelques carreaux de plus pour grimper après eux dans les ténèbres, et les esprits des morts m’ont encouragé. Je ne sais pas bien ce que je veux dire par là. Je dis juste ce que j’ai ressenti. J’ai ressenti, pour la première fois, qu’on avait protesté contre la corruption et que, à l’instar de ces morts qui m’encourageaient, j’encourageais moi aussi ceux qui n’étaient pas encore nés. J’ai ressenti que l’humanité existait, et qu’elle existait sans atours. Comment pourrais-je expliquer cela ? Elle était nue, l’humanité semblait nue, et tous
ces tubes, ces boutons et cette machinerie n’étaient pas venus au monde avec nous, ne nous suivront pas quand nous le quitterons, et n’ont pas d’importance suprême tant que nous sommes ici. Si j’avais été fort, j’aurais arraché un par un les vêtements que je portais et serais sorti à l’air libre démailloté. Mais ce n’est pas pour moi, ni peut-être pour ma génération. J’ai grimpé avec mon respirateur, mes vêtements hygiéniques, mes comprimés diététiques ! C’était mieux d’y aller équipé que de renoncer.

« Il y avait une échelle, faite d’une sorte de métal primitif. La lumière du chemin de fer venait s’écraser sur ses barreaux inférieurs, et j’ai vu qu’elle menait tout droit vers le haut. Hors des gravats entassés au pied du conduit. Nos ancêtres l’ont peut-être gravie et dévalée une douzaine de fois par jour pendant la construction. Lors de mon ascension, les rebords rugueux m’ont coupé à travers les gants, écorchant mes mains jusqu’au sang. La lumière m’a été d’une aide succincte, puis est venue l’obscurité et, pis encore, le silence qui a percé mes oreilles comme une épée. La Machine vrombit ! Le saviez-vous ? Son bourdonnement pénètre notre sang et guide peut-être même nos pensées. Qui sait ! J’étais en train d’échapper à son emprise. « Ce silence signifie que je fais quelque chose de mal », ai-je pensé. Mais j’ai entendu des voix dans le silence, et à nouveau elles m’ont galvanisé. » Il se mit à rire. « J’avais besoin d’elles. L’instant d’après, je me suis cogné la tête contre quelque chose. »

Elle soupira.

« J’avais atteint l’un de ces obturateurs pneumatiques qui nous protègent de l’air extérieur. Vous les avez peut-être remarqués depuis le dirigeable. Dans le noir complet, avec les pieds sur les barreaux d’une échelle invisible, les mains tailladées... je ne saurais expliquer comment j’ai franchi cette étape, mais les voix m’encourageaient toujours, et je me suis mis à tâtonner pour trouver les verrous. À mon avis, l’obturateur mesurait dans les deux mètres cinquante de diamètre. Je l’ai ausculté de ma main aussi loin que possible. Il était parfaitement lisse. Je l’ai palpé presque jusqu’au centre. Pas tout à fait, car mon bras était trop court. La voix m’a dit alors : « Saute. Ça en vaut la peine. Il y a peut-être une poignée au milieu, tu pourrais l’attraper et ainsi nous rejoindre par tes propres moyens. Et s’il n’y a pas de poignée, que tu risques de tomber et de finir brisé en morceaux, cela en vaut toujours la peine : tu nous rejoindras quand même par tes propres moyens. » Alors j’ai sauté. Il y avait une poignée, et... »

Il marqua une pause. Des larmes montèrent aux yeux de sa mère. Elle savait qu’il était condamné. s’il ne mourait pas aujourd’hui, son heure viendrait demain. Il n’y avait pas de place pour les gens comme lui dans ce monde. Et à sa pitié se mêlait du dégoût. Elle avait honte d’avoir donné naissance à un tel fils, elle qui avait toujours été si respectable et si pleine d’idées. Était-il vraiment le petit garçon à qui elle avait appris à utiliser ses interrupteurs et ses boutons, et à qui elle avait donné ses premières leçons tirées du Livre ? Les poils mêmes qui défiguraient sa lèvre montraient qu’il était en train de revenir à un certain type sauvage. Or, au sujet de l’atavisme, la Machine ne pouvait avoir aucune pitié.

« Il y avait une poignée, et j’ai réussi à l’attraper. J’étais suspendu en transe au-dessus des ténèbres, et j’ai perçu le vrombissement de ces mécanismes comme le dernier soupir d’un rêve qui se dissipe. Toutes les choses auxquelles j’avais tenu et toutes les personnes à qui j’avais parlé à travers des tubes semblaient infiniment petites. Pendant ce temps, la poignait pivotait. Mon poids avait mis quelque chose en mouvement et je me mis à tournoyer lentement, et puis...

« Je ne saurai le décrire. J’étais couché, le visage face au soleil. Du sang s’écoulait de mon nez et de mes oreilles et j’ai entendu un énorme rugissement. L’obturateur, auquel j’étais toujours cramponné, avait tout simplement été soufflé hors de la terre. L’air que nous produisons ici-bas s’échappait par l’ouverture dans les couches d’air supérieures. Il jaillissait comme une fontaine. J’ai rampé vers elle – car l’air du dessus fait mal – et j’ai pour ainsi dire pris de grandes gorgées depuis le bord. Mon respirateur s’était envolé Dieu sait où, mes vêtements étaient déchirés. Je suis resté là comme ça, avec mes lèvres près du trou, et j’ai bu jusqu’à ce que les saignements s’arrêtent. On ne peut rien imaginer d’aussi surprenant. Ah, ce creux dans l’herbe – j’en parlerai dans une minute , la lumière du soleil qui l’illuminait, non pas avec éclat mais à travers des nuages marbrés, la paix, la nonchalance, le sens de l’espace et, effleurant ma joue, la fontaine mugissante de notre air artificiel ! J’ai rapidement aperçu mon respirateur, qui était ballotté dans le courant bien au-dessus de ma tête, tandis que flottaient de nombreux dirigeables plus haut encore. Mais dans ces dirigeables, personne ne regarde jamais à l’extérieur, et dans tous les cas on n’aurait pas pu venir me chercher. J’étais là, échoué. Le soleil éclairait un petit bout du conduit et révélait le plus haut barreau de l’échelle, mais essayer de l’atteindre était sans espoir. J’aurais de nouveau été expulsé par la fuite d’air, ou bien je serais tombé dans le gouffre et en serais mort. Tout ce que je pouvais faire, c’était de rester allongé sur l’herbe, à siroter encore, et regarder de temps en temps autour de moi.

« Je savais que j’étais dans le Wessex, car j’avais pris soin d’assister à une conférence sur le sujet avant de partir. Le Wessex se situe au-dessus de la chambre dans laquelle nous discutons en ce moment. C’était autrefois un État important. Ses rois détenaient toute la côte sud depuis la forêt d’Andredswald jusqu’aux Cornouailles, tandis que la Wansdyke, s’étendant sur les hauteurs, les protégeait au nord. Le conférencier ne s’intéressait qu’à l’ascension du royaume de Wessex, je ne sais donc pas pendant combien de temps il est resté une puissance internationale, et le savoir ne m’aurait de toute façon pas aidé. À vrai dire, je ne pouvais rien faire d’autre que rire à cet instant. J’étais là, avec un obturateur pneumatique à mes côtés et un respirateur dansant au- dessus ma tête, tous les trois emprisonnés dans un enfoncement recouvert d’herbe et bordé de fougères. »

Kuno reprit son sérieux.
« Heureusement pour moi que c’était une cavité. Car l’air a commencé à s’y déverser et à la remplir comme l’eau remplit un bol. Je suis parvenu à ramper. Puis à me lever. Je respirais un mélange, dans lequel prédominait l’air qui fait mal chaque fois que j’essayais d’escalader les parois. Ce n’était pas si déplaisant. Je n’avais pas perdu mes comprimés et je restais follement joyeux. Quant à la Machine, je l’avais complètement oubliée. Mon seul objectif était désormais d’atteindre le sommet, où se trouvaient les fougères, pour voir tout ce qui se déployait au-delà.

« Je me suis rué sur la pente. Le nouvel air était encore trop âpre pour moi et j’ai roulé en arrière, après avoir brièvement aperçu quelque chose de gris. La lumière du soleil s’affaiblissait, et je me souvenu qu’il était en Scorpion – j’avais assisté à une conférence sur ce sujet également. Si le soleil est en Scorpion, et que vous êtes dans le Wessex, cela signifie que vous devez aller aussi vite que possible, ou alors il fera trop sombre. (Il s’agit là du premier fragment d’information utile que j’aie jamais tiré d’une conférence, et je m’attends à ce que ce soit le dernier.) Cela m’a poussé à tenter à tout prix de respirer le nouvel air, et à m’éloigner autant que je l’osais de mon bassin. Le creux se remplissait si lentement... Il me semblait parfois que la fontaine jaillissait avec moins de vigueur. Mon respirateur semblait danser plus près de la terre ; le grondement s’atténuait. »

Il s’interrompit.

« Je ne pense pas que cela vous intéresse. Le reste vous intéressera encore moins. Il n’y a pas d’idées dans mon récit, je n’aurais pas dû vous déranger et vous inciter à venir. Nous sommes trop différents, mère. »

Elle lui demanda de continuer.

« Le soir était tombé avant que je n’aie grimpé le flanc. Le soleil avait presque eu le temps de se glisser hors du ciel, et je ne pouvais pas avoir une bonne vue. Vous, qui venez tout juste de franchir le toit du monde, vous n’aurez pas envie d’entendre une description des petites collines que j’ai vues – de basses collines sans couleurs. Mais pour moi elles étaient vivantes, le gazon qui les recouvrait formait une peau, sous laquelle ondulaient leurs muscles. J’ai senti que ces collines avaient par le passé attiré les hommes avec une force inouïe et qu’ils les avaient aimées. Maintenant elles dorment – peut-être pour toujours. Elles communient en rêve avec l’humanité. Heureux l’homme, heureuse la femme qui réveille les collines du Wessex. Car même si elles sont endormies, elles ne mourront jamais. »

Sa voix s’éleva avec passion.

« Ne pouvez-vous voir, ne pouvez-vous tous voir, vous les conférenciers, que c’est nous qui sommes en train de mourir, et qu’ici-bas la seule chose qui vive vraiment, c’est la Machine ? Nous avons crée la Machine pour qu’elle accomplisse notre volonté, mais nous ne pouvons plus la faire plier à notre volonté. Elle nous a volé le sens de l’espace et le sens du toucher, elle a brouillé toute relation humaine et réduit l’amour à un acte charnel, elle a paralysé nos corps et nos volontés, et maintenant elle nous oblige à la vénérer. La Machine se développe – mais pas selon nos objectifs. Nous ne sommes rien de plus que des globules sanguins circulant dans ses artères, et si elle pouvait fonctionner sans nous, elle nous laisserait mourir. Oh, je n’ai pas de remède, ou alors je n’en ai qu’un : répéter aux hommes, sans relâche, que j’ai vu les collines du Wessex comme Alfred [5] les a vues quand il a renversé les Danois.

« Alors le soleil s’est couché. J’ai oublié de préciser qu’une ceinture de brouillard s’étendait entre ma colline et d’autres collines, et qu’elle était de la couleur d’une perle. »

Il s’interrompit une deuxième fois.

« Continue », dit sa mère d’un air las.

Il fit non de la tête.

« Continue. Rien de ce que raconteras ne pourra m’affecter maintenant. Je suis endurcie.

– J’avais l’intention de vous raconter la suite, mais je ne peux pas. Je sais que je ne peux pas. Au revoir. »

Vashti demeurait indécise. Elle était à bout de nerfs devant les blasphèmes de son fils. Mais elle était curieuse aussi.

« C’est injuste, se plaignit-elle. Tu m’as fait venir de l’autre bout du monde pour que j’entende ton histoire, alors je compte bien l’entendre. Raconte-moi – aussi brièvement que possible, car cela représente une perte de temps désastreuse. Raconte-moi comment tu as regagné la civilisation.

– Oh, ça ! dit-il dans un sursaut., Vous aimeriez entendre parler de la civilisation... Certainement. En étais-je arrivé au moment où mon respirateur est retombé ?

– Non... mais je comprends tout désormais. Tu as enfilé ton respirateur, et tu as réussi à marcher sur la surface de la Terre jusqu’à un vomitoire, et c’est alors que ta conduite a été signalée au Comité central.

– Pas du tout. » Il se passa la main sur le front, comme pour dissiper une forte impression. Puis, reprenant son récit, il se laissa de nouveau entraîner par l’enthousiasme.

« Mon respirateur est retombé lors du coucher du soleil. Vous ai- je bien dit que le débit de la fontaine semblait affaibli ?

– Oui.

– Vers le crépuscule, la fontaine a laisser retomber le respirateur. Comme je l’ai dit, j’avais complètement oublié la Machine, et je ne prêtais pas grande attention à l’heure, étant absorbé par d’autres choses. J’avais ma piscine d’air, dans laquelle je pouvais plonger quand l’âpreté extérieure devenait intolérable, et qui pouvait sans doute rester là pendant des jours entiers, à condition que le vent ne se levât pas pour la disperser. Lorsque j’ai réalisé ce que l’arrêt de la fuite signifiait, il était trop tard. Voyez-vous, la brèche dans le tunnel avait été réparée. L’Appareil réparateur... L’Appareil réparateur... était à ma poursuite.

« J’ai reçu un autre avertissement, mais je l’ai ignoré. La nuit, le ciel était plus clair qu’il ne l’avait été dans la journée, et la lune, qui était à environ une moitié de ciel derrière le soleil, brillait par moments dans le vallon avec un certain éclat. Je me trouvais à ma place habituelle – à la frontière entre les deux atmosphères – quand j’ai cru voir quelque chose de sombre traverser le fond du vallon puis disparaître dans le conduit. Dans un acte de folie, je m’y suis précipité. Je me suis penché pour écouter, croyant entendre un léger frottement dans les profondeurs.

« À cet instant – mais il était trop tard – je me suis inquiété. J’ai décidé de mettre mon respirateur et de quitter aussitôt le vallon. Sauf que mon respirateur avait disparu. Je savais exactement où il était tombé – entre l’obturateur et l’ouverture – et je pouvais même sentir la marque qu’il avait laissée dans le gazon. Il avait disparu, et j’ai réalisé que quelque chose de diabolique était à l’œuvre, qu’il valait mieux fuir vers l’autre air. Quitte à mourir, autant que ce fût en courant vers le nuage de couleur perle. Je n’ai pas bougé. Hors du conduit...c’est trop horrible. Un ver, un long ver blanc, s’était glissé hors du conduit et avançait sur l’herbe éclairée par la lune.

« J’ai crié. J’ai fait tout ce qu’il ne fallait pas faire, j’ai piétiné la créature au lieu de la fuir, et elle s’est aussitôt enroulée autour de ma cheville. Puis nous nous sommes battus. Le ver m’a laissé courir dans tout le vallon, mais il grimpait pendant ce temps le long de ma jambe. « À l’aide ! » ai-je crié. (Pourquoi ne pouvons-nous pas souffrir en silence ?) « À l’aide » ai-je crié. Puis mes pieds ont été liés, je suis tombé, j’ai été traîné loin des fougères bien aimées et des collines vivantes. Au-delà du grand obturateur de métal (je peux vous raconter cette partie). J’ai réalisé que celui-ci pouvait encore me sauver si je m’agrippais à sa poignée. Mais elle était recouverte, elle aussi. Eh, le vallon tout entier était rempli de ces choses. Les vers cherchaient dans toutes les directions, ils mettaient tout à nu, et d’autres pointaient leur museau blanc hors du trou, prêts à intervenir. Tout ce qui pouvait être déplacé, ils l’ont emporté : broussailles, fagots de fougères, tout, et nous sommes tous descendus entremêlés aux enfers. Les dernières choses que j’ai vues, avant que l’obturateur ne se referme derrière nous, c’était certaines étoiles, et j’ai senti qu’un homme de mon cran vivait dans le ciel. Car je me suis battu, je me suis battu jusqu’à la toute fin. Ce n’est que quand ma tête s’est cognée contre l’échelle que je me suis calmé. Je me suis réveillé dans cette chambre. Les vers avaient disparu. J’étais entouré d’air artificiel, de lumière artificielle, de paix artificielle. Mais amis m’appelaient à travers des tuyaux acoustiques pour savoir si de nouvelles idées m’étaient venues dernièrement, »

Son histoire se termina ici. Il était impossible d’en discuter, et Vashti se retourna pour partir.

« Cela finira en Sans-abrisme, dit-elle calmement.

– Je l’espère, rétorqua Kuno.

– La Machine a été très clémente.

– Je préfère la clémence de Dieu.

– Par cette phrase superstitieuse, veux-tu dire que tu pourrais vivre à l’air libre ?

– Oui.

– N’as-tu jamais vu, autour des vomitoires, les os de ceux qui ont été expulsés après la Grande Rébellion ?

– Si.

– Ils ont été laissés à l’endroit où ils périrent pour notre édification. Quelques-uns se sont éloignés en rampant, mais ils ont péri, eux aussi. Qui peut en douter ? Et il en est ainsi pour les Sans-abris d’aujourd’hui. La surface de la Terre ne supporte plus la vie.

– En effet.

– Quelques fougères et un peu d’herbe peuvent encore survivre, mais toutes les formes de vie supérieures ont péri. Est-ce qu’un dirigeable les a détectées ?

– Non.

– Est-ce qu’un conférencier s’en est occupé ?

– Non.

– Alors pourquoi cette obstination ?

– Parce que je les ai vues, explosa-t-il.

– Quoi donc ?

– Parce que je l’ai vue dans la pénombre... Parce qu’elle est venue à mon secours quand j’ai appelé... Parce qu’elle aussi a été prise par les vers et que, plus chanceuse que moi, elle a été tuée par l’un d’eux qui lui a percé la gorge.

Il était fou. Vashti partit et, dans l’agitation qui s’ensuivit, elle ne revit jamais son visage.

Chapitre 3 LES SANS-ABRI

Pendant les années qui suivirent l’escapade de Kuno, deux évènements majeurs affectèrent la Machine. À première vue, ils paraissaient révolutionnaires, mais dans les deux cas l’esprit des gens y avait été préparé. Ces nouvelles circonstances ne faisaient qu’exprimer des tendances déjà latentes.

La première de ces réformes fut l’abolition du respirateur.

Des penseurs avancés, comme Vashti, avaient toujours jugé insensé de visiter la surface de la Terre. Les dirigeables étaient peut-être nécessaires, mais quel intérêt y avait-il à sortir par simple curiosité et à se traîner dans une automobile terrestre ? C’était une manie vulgaire, voire légèrement inconvenante : elle ne produisait pas d’idées et n’avait aucun rapport avec les comportements qui importaient vraiment. Les respirateurs furent donc supprimés, et avec eux, bien sûr, les automobiles terrestres. À l’exception de quelques conférenciers qui se plaignirent de se voire interdire l’accès à leur objet d’étude, cette nouveauté fut tranquillement acceptée. Ceux qui voulaient toujours savoir à quoi ressemblait la Terre n’avaient après tout qu’à écouter un gramophone, ou à regarder dans un cinématophote. Et même les conférenciers y consentirent, quand ils constatèrent qu’une conférence sur la mer n’était pas moins stimulante lorsqu’elle était compilée à partir d’autres conférences déjà données sur le même sujet. « Méfiez- vous des idées de première main ! s’écria l’un des intellectuels les plus évolués d’entre eux. Les idées de première main n’existent pas vraiment. Elles ne sont rien de plus que des impressions physiques produites par l’amour et la peur. Qui pourrait ériger une philosophie sur cette base grossière ? Faites en sorte que vos idées soient de deuxième main, et si possible de dixième main, car elles seront alors très éloignées de cet élément perturbateur : l’observation directe. N’apprenez rien de ce sujet qui est le mien : la Révolution française. Retenez plutôt ce que je pense de ce qu’Enicharmon pensait de ce qu’Urizen pensait de ce que Gutch pensait de ce que Ho-Yung pensait de ce que Chi-Bo-Sing pensait de ce que Lafcadio Hearn pensait de ce que Carlyle pensait de ce que Mirabeau disait à propos de la Révolution française. Par l’intermédiaire de ces dix grands esprits, le sang qui a été versé à Paris et les fenêtres qui ont été brisées à Versailles seront clarifiés en une idée que vous pourrez employer de la manière la plus utile dans votre vie quotidienne. Mais assurez-vous que les intermédiaires soient nombreux et variés, car en histoire une autorité existe pour en contrebalancer une autre. Urizen doit contrebalancer le scepticisme de Ho-Yung et d’Enicharmon, je dois moi-même contrebalancer l’impétuosité de Gutch. Vous qui m’écoutez êtes mieux placés que moi pour juger de la Révolution française. Vos descendants seront encore mieux placés que vous, car ils apprendront ce que vous pensez de ce que je pense, et un autre intermédiaire sera encore ajouté à la chaîne. Avec le temps – sa voix s’éleva – viendra une génération qui aura dépassé les faits, les impressions, une génération absolument incolore, une génération « angéliquement lavée des souillures de la personnalité » qui verra la Révolution française, non pas comme elle s’est déroulée, ni comme les membres de cette génération auraient aimé qu’elle se fût déroulée, mais comme elle se serait déroulée si elle avait eu lieu à l’ère de la Machine. »

Un tonnerre d’applaudissement couronna cette conférence, qui ne faisait qu’exprimer un sentiment déjà latent dans l’esprit des hommes – le sentiment que la réalité terrestre devait être ignorée, et que l’abolition des respirateurs représentait une avancée positive. On suggéra même de supprimer les dirigeables. Cela ne se fit pas, car les dirigeables faisaient en quelque sorte partie intégrante du système de la Machine. Mais d’année en année, ils étaient moins utilisés et les personnes réfléchies y faisaient moins allusion.

La deuxième grande évolution, ce fut le rétablissement de la religion.

Cette mesure avait, elle aussi, été évoquée dans la célèbre conférence. Il était impossible de ne pas remarquer la tonalité révérencieuse que prit la fin de la péroraison, qui se réverbéra dans le cœur de chacun, Ceux qui avaient longtemps vénéré en silence se mirent désormais à parler. Ils décrivirent l’étrange sentiment de paix qui s’emparait d’eux quand ils maniaient le Livre de la Machine, le plaisir qu’ils prenaient à répéter certains chiffres qui y figuraient, bien que ces chiffres n’eussent pas beaucoup de sens pour une oreille extérieure, l’extase de toucher un bouton, aussi insignifiant fût-il, ou de faire retentir une sonnerie électrique, aussi superflue fût-elle.

« La Machine, s’exclamèrent-ils, nous nourrit, nous habille et nous loge. Grâce à elle, nous parlons les uns avec les autres. En elle se trouve notre être. La Machine est l’amie des idées et l’ennemie de la superstition : la Machine est omnipotente, éternelle. Bénie soit la Machine. » Et peu de temps après, cette allocution fût imprimée sur la première page du Livre. Dans les éditions suivantes, le rituel se développa sous la forme d’un système complexe de louanges et de prières. Le mot « religion » était soigneusement évité et, en théorie, la Machine restait encore la création et l’outil de l’homme. Mais en pratique, tous, hormis quelques rétrogrades, la vénéraient comme une divinité. Le culte ne s’exprimait pas non plus de manière identique. Un croyant pouvait être surtout impressionné par les plaques optiques bleues, à travers lesquelles il voyait d’autres croyants ; un autre par l’Appareil réparateur, que Kuno le pécheur avait comparé à des vers ; un autre par les ascenseurs ; un autre encore par le Livre. Et chacun d’eux priait pour ceci ou cela, et demandait à ceci ou cela d’intercéder en sa faveur auprès de la Machine dans son ensemble. La persécution, elle aussi, était présente. Elle n’éclatait pas, pour des raisons qui seront détaillées d’ici peu. Mais elle était sous-jacente. Tous ceux qui n’avaient pas accepté la foi minimale connue sous le nom de « Mécanisme non confessionnel » vivaient sous la menace du Sans-abrisme, ce qui est synonyme de mort, comme nous le savons.

Attribuer ces deux grandes évolutions au Comité central, ce serait avoir une vision très étroite de la civilisation, Certes, le Comité central annonça ces changements, mais il n’en était pas plus la cause que les rois de la période impérialiste n’étaient la cause de la guerre. Les membres du Comité cédèrent plutôt à quelque pression irrésistible, qui venait on ne savait d’où, et qui, une fois satisfaite, était relayée par une nouvelle pression tout aussi irrésistible. À une telle situation, il convient de donner le nom de progrès. Personne n’admit que la Machine était hors de contrôle. Année après année, elle était servie avec une efficacité croissante et une intelligence décroissante. Plus un homme connaissait ses propres devoirs envers la Machine, moins il comprenait les devoirs de son voisin, et pas une seule personne au monde ne comprenait le monstre dans son ensemble. Ces génies souverains avaient péri. Ils avaient laissé des instructions complètes, il est vrai, et leurs successeurs étaient chacun devenus les experts d’une portion de ces directives. Mais l’humanité, dans son désir de confort, avait dépassé ses limites. Elle avait beaucoup trop exploité les richesses de la nature. Avec calme et complaisance, elle sombrait dans la décadence, tandis que le progrès avait fini par signifier le progrès de la Machine.

Quant à Vashti, sa vie s’écoula paisiblement jusqu’à la catastrophe finale. Elle plongeait sa chambre dans le noir et dormait. Elle se réveillait et illuminait sa chambre. Elle donnait des cours et assistait à des conférences. Elle échangeait des idées avec ses innombrables amis et s’imaginait qu’elle devenait plus spirituelle. De temps en temps, un ou une ami(e) se voyait accorder l’euthanasie et quittait sa chambre pour Sans-abrisme qui dépasse toute conception humaine. Vashti ne s’en souciait guère. Après une conférence ratée, elle demandait parfois elle-même l’euthanasie. Mais, comme le taux de mortalité ne devait pas excéder le taux de natalité, la Machine lui avait jusqu’alors refusé cette grâce.

Les ennuis commencèrent discrètement, bien avant qu’elle n’en prît conscience.

Un jour, elle fut stupéfaite de recevoir un message de son fils. Ils ne communiquaient jamais, n’ayant rien en commun. Elle avait seulement entendu dire qu’il était toujours en vie et qu’il avait été transféré de l’hémisphère Nord, où il s’était si mal comporté, à l’hémisphère Sud – en fait, dans une chambre non loin de la sienne.

« Veut-il que je lui rende visite ? s’interrogeait-elle. Jamais plus, jamais. Et je n’ai pas le temps, »

Non, c’était une folie d’un autre genre.

Il refusa de présenter son visage sur la plaque bleue et, parlant avec solennité depuis l’obscurité, il asséna :

« La Machine s’arrête.

– Que dis-tu ?

– La Machine est en train de s’arrêter, je le sais, je connais les signes. »

Elle partit dans un éclat de rire. Il l’entendit, se mit en colère, et ils ne se parlèrent plus.

« Peux-tu imaginer quelque chose de plus absurde ? s’écria-t- elle à un ami. Un homme qui a été mon fils croit que la Machine est en train de s’arrêter. Ce serait impie si ce n’était pas fou.

– La Machine est en train de s’arrêter ? reprit son ami. Qu’est-ce que ça veut dire ? Cette tournure de phrase ne me dit rien.

– À moi non plus.

– Il ne fait pas référence, je suppose, aux problèmes qu’il y a eu ces derniers temps avec la musique ?

– Oh non, bien sûr que non. D’ailleurs, parlons de la musique.

– Vous êtes-vous plainte auprès des autorités ?

– Oui, ils ont dit qu’elle nécessitait des réparations et m’ont renvoyées au Comité de l’Appareil réparateur. Je me suis plainte de ces curieux halètements qui enlaidissent les symphonies de l’école de Brisbane. On dirait les soupirs d’un homme qui souffre. Le Comité de l’Appareil réparateur assure que ce problème sera corrigé sous peu. »

Vaguement inquiète, elle reprit le cours de sa vie. D’une part, le défaut qui dénaturait la musique l’irritait. D’autre part, elle n’arrivait pas à oublier les paroles de Kuno, S’il avait su que la musique était détraquée – il ne pouvait pas le savoir, car il détestait la musique –, s’il avait su qu’il y avait un problème, « la Machine s’arrête » était exactement le genre de remarque venimeuse qu’il aurait faite. Bien sûr, il avait lancé ces mots au hasard, mais la coïncidence tracassait Vashti et elle s’adressa avec une certaine irritation au Comité de l’Appareil réparateur.

Ils répondirent, comme avant, que le défaut serait rectifié d’ici peu.

« D’ici peu ? Tout de suite ! Rétorqua-t-elle. Pourquoi devrais-je être importunée par une musique défectueuse ? Les choses sont toujours remises en état sur-le-champ. Si vous n’effectuez pas immédiatement la réparation, je vais porter plainte auprès du Comité central.

– Aucune plainte personnelle n’est reçue par le Comité central, répondit le Comité de l’Appareil réparateur.

– Auprès de qui dois-je me plaindre, dans ce cas ?

– Auprès de nous.

– Alors je me plains.

– Votre plainte sera transmise lorsque son tour viendra.

– D’autres personnes se sont-elles plaintes ? »

Cette question étant non mécanique, le Comité de l’Appareil réparateur refusa d’y répondre.

« C’est très regrettable ! s’exclama-t-elle auprès d’un autre de ses amis. Il n’y a jamais eu de femme plus malheureuse que moi. Je ne peux plus jamais être sûre de ma musique désormais. Et c’est de pire en pire à chaque fois que j’en demande.

– J’ai aussi des problèmes, répondit l’ami. Parfois le fil de mes idées est interrompu par un léger bruit discordant.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Je ne sais pas si cela vient de ma tête ou du mur.

– Portez plainte, quoi qu’il en soit.

– J’ai déposé une plainte, qui sera transmise au Comité central quand son tour viendra. »

Le temps passa, et ils ne ressentirent plus les imperfections. Elles n’avaient pas été corrigées, mais à cette époque les tissus humains étaient devenus si serviles qu’ils s’adaptaient aisément à chaque caprice de la Machine. Les halètements accompagnant les passages les plus intenses de la symphonie de Brisbane n’irritaient plus Vashti. Elle les acceptait comme faisant partie de la mélodie. Le bruit discordant, qu’il émanât de la tête ou du mur, n’était plus perçu par son ami. Et il en fut de même avec le fruit artificiel moisi, l’eau du bain qui commençait à sentir, les rimes défectueuses que la machine à poésie s’était mise à diffuser. On se plaignit amèrement de ces dysfonctionnements au début, puis ils furent acceptés et oubliés. Les choses allèrent de mal en pis, sans contestation.

Il en fut autrement avec la défaillance de l’appareil de couchage. Ce fut une panne plus grave. Un jour arriva où, dans le monde entier – à Sumatra, dans le Wessex, dans les innombrables villes de Courlande et du Brésil –, les lits ne vinrent pas après avoir été sollicités par leurs propriétaires fatigués. Cela peut sembler être un problème ridicule, mais c’est à partir de là que nous pouvons dater l’effondrement de l’humanité. Le Comité responsable de la panne fut assailli par les plaignants, qu’il dirigea, comme d’habitude, vers le Comité de l’Appareil réparateur qui, à son tour, leur garantit que leurs plaintes seraient transmises au Comité central. Mais le mécontentement grandit, car l’humanité n’était pas encore assez malléable pour se passer de sommeil. « Quelqu’un est en train de trafique la Machine... commencèrent par dire les victimes.

– Quelqu’un essaie de se faire roi, de réintroduire l’élément personnel.

– Punissons cet homme de Sans-abrisme.

– Au secours ! Vengeons la Machine ! Vengeons la Machine !

– À l’attaque ! Tuons cet homme ! »

Mais le Comité de l’Appareil réparateur se présenta alors, et dissipa la panique à l’aide de mots bien choisis. Il concéda que l’Appareil réparateur lui-même avait besoin d’être réparé.

L’effet de cette confession sincère fut remarquable.

« Bien sûr, déclara un conférencier célèbre – celui de la Révolution française, qui auréolait chaque nouveau déclin de splendeur –, bien sûr, nous n’allons pas renouveler nos plaintes maintenant. L’Appareil réparateur nous a si bien traités par le passé que nous compatissons tous avec lui et attendrons patiemment son rétablissement. Il reprendra ses fonctions quand bon lui semblera. D’ici là, nous nous passerons de nos lits, de nos comprimés, de nos autres petits besoins. Tel serait, j’en suis sûr, le souhait de la Machine. »

Son auditoire applaudit à des milliers de kilomètres alentour. La Machine reliait toujours les individus. Sous les mers, sous les racines des montagnes, couraient les câbles par lesquels ils voyaient et entendaient, ces yeux et ces oreilles immenses qui constituaient leur héritage. Le vrombissement de tant de rouages revêtait leurs pensées d’un même uniforme de servilité. Seuls les anciens et les souffrants continuèrent à se montrer ingrats, car une rumeur disait que l’euthanasie était également devenue hors d’usage, et que la douleur était réapparue parmi les hommes.

Il devint difficile de lire. Un fléau s’abattit sur l’atmosphère et affecta sa luminosité. Par moments, Vashti pouvait à peine voir à travers sa chambre. L’air, lui aussi, était fétide. Insistantes étaient les récriminations, impuissants étaient les remèdes, héroïque fut le ton du conférencier quand il s’écria : « Courage ! Courage ! Qu’importe, tant que la Machine continue ? Pour elle, les ténèbres et la lumière ne font qu’un. » Même si les choses s’améliorèrent après quelques temps, l’ancienne luminosité ne revient jamais et l’humanité ne se remit pas de son entrée dans le crépuscule. Une discussion hystérique eut lieu à propos de « mesures », d’une « dictature provisoire », et on demanda aux habitants de Sumatra de se familiariser avec les mécanismes de la centrale électrique principale, qui était située en France. Mais la panique régnait chez la plupart, et les hommes dépensaient leur énergie à se prosterner devant leurs Livres, ces preuves tangibles de la toute-puissance de la Machine. Il y avait différents degrés de terreur – de temps en temps apparaissaient des rumeurs d’espoir : l’Appareil réparateur était presque réparé, les ennemis de la Machine avaient été terrassés, de nouveaux « centres nerveux » étaient en train de se développer et promettaient de faire le travail encore plus magnifiquement qu’avant. Mais il vient un jour où, sans le moindre avertissement, sans le moindre signe préalable de faiblesse, tout le système de communication tomba en panne sur la planète entière – et le monde, tel que les hommes le concevaient, prit fin.

Vashti donnait une conférence à ce moment-là ; ses réflexions avaient été jusqu’alors ponctuées d’applaudissements. Au fil de l’exposé, son audience se tut, et il n’y eut plus un bruit au moment de sa conclusion. Quelque peu mécontente, elle appela un ami spécialisé en sympathie. Aucun son : l’ami dormait sans doute. Il en fut de même avec l’autre ami qu’elle essaya d’appeler, et avec le suivant, jusqu’à ce que l’énigmatique remarque de Kuno lui revînt en mémoire : « La Machine s’arrête ».

La phrase n’avait toujours aucun sens. Si l’éternité était en train de s’arrêter, elle serait évidemment vite remise en marche.

Pour preuves, il restait encore un peu de lumière et d’air, l’atmosphère s’était améliorée quelques heures auparavant. Il y avait encore le Livre, et tant qu’il y avait le Livre il y avait la sécurité.

Puis Vashti s’effondra, car avec l’arrêt de l’activité vint une terreur inattendue : le silence.

Elle n’avait jamais connu le silence, et son irruption la tua presque. Il tua d’ailleurs plusieurs milliers de personnes sur le coup. Depuis sa naissance, elle avait toujours été entourée par le bourdonnement continu. Il était à l’oreille ce que l’air artificiel était aux poumons, et d’atroces douleurs lui transpercèrent la tête. Alors, sachant à peine ce qu’elle faisait, elle avança en trébuchant et appuya sur le bouton qui ne lui était pas familier, celui qui ouvrait la porte de sa cellule.

La porte pivotait désormais d’elle-même sur une simple charnière. Elle n’était pas connectée à la centrale électrique principale, qui agonisait aux antipodes, en France. Elle s’ouvrit, éveillant des espoirs immodérés chez Vashti, car elle pensait que la Machine avait été réparée. Puis Vashti aperçut le tunnel sombre qui tournait au loin vers la liberté. Après un coup d’œil, elle recula. Car le tunnel était plein de monde ; elle était presque la dernière à s’être alarmée dans cette ville.

Les gens l’avaient toujours rebutée, et ceux-ci semblaient issus de ses cauchemars les plus horribles. Ils rampaient, hurlaient, gémissaient, suffoquaient, se touchaient les uns les autres, disparaissaient dans l’obscurité, étaient poussés de temps à l’autre de la plate-forme sur le rail conducteur. Certains se battaient autour des sonnettes électriques, essayant d’appeler des trains qui ne pouvaient pas venir. D’autres criaient pour demander l’euthanasie ou des respirateurs, ou bien blasphémaient contre la Machine. D’autres se tenaient à la porte de leur cellule, craignant, comme Vashti, à la fois d’y rester et d’en partir. Et derrière tout ce tumulte il y avait le silence : le silence qui est la voix de la Terre et des générations disparues.

Non... c’était pire que la solitude. Elle referma la porte et s’assit pour attendre la fin. La désintégration se poursuivait, ponctuée de craquements et de grondements terribles. Les clapets qui retenaient l’Appareil médical avaient dû s’affaiblir, car il s’était brisé et pendait hideusement du plafond. Le sol se souleva, s’affaissa et expulsa Vashti hors du fauteuil. Un tube glissa lentement vers elle à la manière d’un serpent. Enfin l’horreur ultime approcha : la lumière se mit à baisser, et elle sut que la grande ère de la civilisation s’achevait.

Elle se retourna, priant pour être sauvée à tout prix de ce destin, baisant le Livre, pressant chaque bouton l’un après l’autre. Le tumulte extérieur s’accentuait et traversait même le mur. Lentement, l’éclat de sa cellule déclinait et les reflets sur les interrupteurs métalliques s’estompèrent. Désormais, elle ne pouvait plus voir le pupitre, ni même le Livre, bien qu’elle le tînt dans sa main. À la volatilisation du son succéda celle de la lumière, à la disparition de la lumière celle de l’air, et le vide originel regagna la caverne d’où il avait été si longtemps exclu. Vashti continua à s’agiter, comme le faisaient les adeptes d’une religion antérieure, criant, priant, frappant les boutons de ses mains ensanglantées.

Ce fut ainsi qu’elle ouvrit sa prison et s’échappa – s’échappa par l’esprit : c’est du moins ce qu’il me semble, avant que ma méditation ne s’achève. Qu’elle pût s’échapper par le corps, je ne peux pas le concevoir. Elle heurta, par hasard, l’interrupteur qui libérait la porte, et l’afflux d’air vicié sur sa peau, les fortes rumeurs qui torturaient ses oreilles lui indiquèrent qu’elle était à nouveau confrontée au tunnel et à l’énorme plate-forme sur laquelle elle avait vu des hommes se battre. Ils ne se battaient plus à présent. Seuls perduraient les rumeurs et les petits gémissements plaintifs. Ils mourraient par centaines, dehors, dans l’obscurité.

Elle fondit en larmes.

D’autres larmes lui répondirent.

Ils pleuraient pour l’humanité, ces deux-là, pas pour eux-mêmes. Ils ne pouvaient pas supporter que ce fût la fin. Avant que le silence ne devînt total, leurs cœurs s’étaient ouverts, et ils surent ce qui avait été d’important sur la Terre. L’homme, la fleur de toute chair, la plus noble de toutes les créatures visibles, l’homme qui avait autrefois créé Dieu à son image et reflété sa force sur les constellations, ce superbe homme nu était en train de mourir, étouffé par les vêtements qu’il avait lui-même confectionnés. Il avait travaillé dur siècle après siècle, et telle était sa récompense. Il est vrai que le vêtement semblait divin au premier abord, strié des couleurs de la culture, cousu avec les fils de l’abnégation. Et il était resté tant qu’il ne constituait qu’un habit et rien de plus, que l’homme pouvait retirer à volonté pour vivre selon son essence spirituelle et son essence corporelle, tout aussi divine. Le péché contre le corps...c’était surtout cela qu’ils pleuraient, ces siècles de torts infligés aux muscles, aux nerfs et à ces cinq seuls portails par lesquels nous pouvons percevoir ; ce corps humilié par toutes les gloses sur l’évolution, qui ont fini par en faire une bouillie blanche, l’objet d’idées tout aussi incolores, derniers frémissements émouvants d’un esprit qui avait autrefois atteint les étoiles.

« Où es-tu ? », sanglota-t-elle.

La voix de son fils, dans le noir, répondit :

« Ici.

– Y-a-t-il encore de l’espoir, Kuno ?

– Pour nous, aucun.

– Où es-tu ? »

Elle rampa par-dessus des cadavres. Le sang de Kuno lui gicla sur les mains.

« Plus vite, dit-il en suffoquant, je suis en train de mourir... Mais nous nous touchons, nous
nous parlons, sans passer par la Machine. »

Il l’embrassa.

« Nous sommes revenus à nous. Nous mourrons, mais nous avons retrouvé la vie, telle qu’elle était dans le Wessex, quand Alfred renversa les Danois. Nous savons ce qu’ils savent à l’extérieur, ceux qui habitaient dans le nuage de couleur perle.

– Mais Kuno, est-ce vrai ? Y-a-t-il encore des hommes à la surface de la Terre ? Est-ce que ce... ce tunnel, ces ténèbres empoisonnées... ne sont pas vraiment la fin ? »

Il répondit : « Je les ai vus, leur ai parlé, les ai aimés. Ils se cachent dans la brume et dans les fougères jusqu’à ce que notre civilisation s’éteigne. Aujourd’hui, ils sont les Sans-abri... demain...

– Oh, demain... un imbécile redémarrera la Machine, demain.

– Jamais, affirma Kuno, jamais ! L’humanité a retenu la leçon. »

Sur ces paroles, toute la ville fut brisée comme un rayon de miel. Un dirigeable était passé à travers le vomitoire pour s’écraser sur un quai en ruines. Il explosa dans sa chute, ses ailes d’acier arrachant chaque galerie l’une après l’autre. Pendant un instant, ils entrevirent le monde des morts et, avant de les rejoindre, des fragments de ciel immaculé.

[1Un vomitoire (du latin vomitorium) est un large passage souterrain. Les amphithéâtres romains, notamment, en comportait pour relier les gradins à l’extérieur et permettre l’accès et l’évacuation rapide des spectateurs (toutes les notes sont de l’éditeur).

[2Le cinématophote, terme inventé par E.M. Forster, désigne l’écran portatif sur lequel sont diffusées les images animées.

[3Le terme « sans-abrisme » a été crée dans les années 1990 pour traduire le mot anglais homelessness.

[4En français dans le texte

[5Il s’agit d’Alfred le Grand, roi du Wessex de 871 à 899.


)

Une nouvelle publiée la première fois en 1909