Brochures

D’ici ou de là-bas : récits d’émigré·es et d’immigré·es queers, entre l’Algérie et la France

mis en ligne le 15 octobre 2026 - Projet d’archive collective Ifirelles

Récits de migrations depuis l’Algérie vers la France.

Nous vous conseillons de consulter la version mise en page du zine, elle comporte des photos et des peintures, parties intégrantes du projet !

Présentation du projet

Azul ! Je suis la personne qui a lancé le projet d’archive Ifirelles,
qui a donné lieu au fanzine que vous tenez entre les mains, youpi !

Je suis algérien·ne, kabyle précisément et queer, j’ai quitté
l’Algérie pour immigrer en France il y a 9 ans déjà, grâce à un visa
étudiant. Je savais que je partais pour toujours, sans avoir
conscience, à l’époque, de ce que ça impliquerait.

Pendant longtemps je suis resté·e isolé·e dans mon expérience de
migration et dans les galères de préfecture, je fréquentais
principalement des personnes blanc·hes et français·es.

Il y un an et demi, j’ai commencé à croiser sur mon chemin des
personnes immigré·es algerien·nes et queer. C’était une telle joie
de se rencontrer, de se retrouver, de savoir qu’on existait, de se
regarder dans les yeux et se comprendre immédiatement.

De (re)découvrir l’Algérie par nos divers vécus, de discuter des
sujets “tabous”, de nos galères, ainsi que de parler nos langues
natales, c’était une forme de libération.

Ces rencontres arrivaient à un moment important dans ma
réconciliation avec ma Kabylie natale et l’Algérie, comme un pont
qui se formait entre la vie de là-bas et la vie d’ici.

C’était si précieux, j’avais envie de rencontrer encore plus de gens,
de récolter leurs récits pour les partager à toutes les personnes
immigrées ou à celleux qui veulent comprendre nos vécus.

Plus particulièrement, à travers des récits queer, de migration
depuis l’Algérie vers la France.

Pour rappel, la queerness est condamnée par la loi en Algérie.

Ce fanzine s’inscrit dans le cadre d’Ifirelles (signifie hirondelle en tamazight), un projet
d’archive collective de récits de migration. Il a été créé avant
tout pour nous faire du bien, à nous.

Vous avez donc entre les mains 5 récits de personnes
merveilleuses, récoltés avec mon micro ou mon appareil photo à Paris, Saint-Denis, Marseille et Rennes entre 2025 et 2026.

Je les remercie profondément pour leur confiance et la joie
partagée lors de nos rencontres.

Par ailleurs, nous refusons que ces vécus et paroles soient
instrumentalisées d’une manière ou d’une autre par des non-
concernéEs, LGBT de droite ou tous autres fachos & racistes.
Merci pour votre bienveillance et votre respect !

Merci à toutes les personnes qui ont participé à la fabrication de ce
fanzine, que ce soit les personnes qui nous ont fait confiance en
partageant leurs récits, que celleux qui ont oeuvré de prés ou de
loin pour faire en sorte que cette archive prenne forme et vie !

Merci à Crap’ et Minh pour leur implication dans la mise en page
de la brochure, à @passiondessin pour les illustrations, à Ezra pour
les symboles et Grib’ pour le soutien et la communication sur le
projet d’archives Ifirelles.

Le projet d’archive de migrations Ifirelles est à retrouver sur
Instagram @ifirelles_archives et en podcast.

Contacte ifirelles@ik.me pour particper aux prochains
travaux, ou nous faire des retours !

Glossaire

Autorisation de travail  : Un employeur qui souhaite embaucher un salarié étranger - hors Union Européenne - doit vérifier que celui-ci a une autorisation de travail. Dans certains cas, le titre de séjour autorise le travail. Lorsque ce n’est pas le cas, l’employeur doit faire une demande d’autorisation de travail. Elle peut prendre parfois 2 mois ou plus avant son obtention ou son refus. Sans ce document, le travail est considéré comme du travail irrégulier, donc illégal et le travailleur ne dispose pas de ses droits au travail.

Émigration : Du point de vue du pays de départ, action de quitter le pays de nationalité ou de résidence habituelle, pour s’installer dans un autre pays. Cela pour que le pays de destination devienne effectivement le nouveau pays de résidence habituelle.

Exil : Être contraintE de quitter son pays d’origine, soit par raison de danger soit à cause d’une peine imposée par le pays d’origine, et ne pas pouvoir y revenir. La personne exilée peut demander l’asile auprés d’un autre pays dit d’acceuil. Cette demande implique la depossession du passeport du pays d’origine, si la décision est favorable, la personne devient réfugiée et peut posséder un
“titre de voyage pour réfugiés”.

Immigration : Du point de vue du pays d’arrivée, fait de se rendre dans un pays autre que celui de sa nationalité ou de sa résidence habituelle, de sorte que le pays de destination devienne effectivement le nouveau pays de résidence habituelle.

Précarité administrative : Situation de précarité, donc d’insécurité, qui caractérise les personnes sans papiers : pas d’accès au logement, au travail, aux droits sociaux ; ou disposant de titres de séjour temporaires ou de titres pour réfugiés. L’accès aux droits est conditionné et temporaire.

Réfugié·e : Terme utilisé pour désigner une personne qui, en cas de retour dans son pays, craint « avec raison d’être persécuté du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe ou de ses opinions politiques » . Une personne réfugiée a obtenu ce statut suite à une demande d’asile. Elle est donc sous protection de l’État du pays d’accueil. La demande d’asile se fait dans le cas où une personne est en danger dans son pays d’origine et doit fuir pour sa protection, (du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques).

SOMMAIRE

I. Trans et immigrée algérienne : entre
galères de préfecture et émancipation queer

II. Identité plurielle : mon rapport au corps,
à ma famille et à Dieu

III. Trouver son “chez-soi” sans trahir
sa mémoire : espoir d’émancipation politique,
répression, exil et intégration par le travail

IV. Lesbianisme et islam : coming-out et
privilège occidental

V. Je suis kabyle, méditerranéen,
enfant des années 90 et gay

Trans et immigrée algérienne : entre galères de préfecture et émancipation queer

Antony,
décembre 2025

Transidentité et rapport au territoire
d’origine et d’accueil

« Le 23 août 2019, je pars de l’Algérie, j’arrive en France.

Je trouve ça vraiment triste que la seule solution pour sortir de ce
dôme et vivre en étant sur les rênes de sa propre vie, soit de quitter
complètement le pays et d’aller à un autre endroit.

En arrivant en “Occident”, on découvre une nouvelle vie, on se
découvre une liberté, mais j’ai pas envie d’être un argument pour
l’Occident où c’est le progrès et la liberté par rapport à ces “pays
arriérés”, et je sais pas vraiment comment naviguer ça en général.

C’est pour ça que je pense qu’il y a besoin de communauté là-bas,
entre tous les gens qui ne vivent pas vraiment dans les règles et les
mœurs établies, aussi entre les gens de la diaspora ici.

Rien que le fait de commencer à être soi-même, ça fait que ça va
être difficile d’y retourner.

Moi, j’ai commencé à prendre des hormones,
J’ai accepté d’avoir un point de non-retour.
je vais bientôt avoir des changements.

Il y aura un moment où je pourrai plus jamais y retourner, peu
importe ce qu’il se passe. Je fais comme je peux pour rester ici et
pour vivre ma vie, quitte à un jour me retrouver dans
l’irrégularité.

Je pense que quand t’es une personne trans binaire, tu
dois abandonner certaines choses.

À un moment, ça deviendra dangereux pour toi d’y
retourner, et vis-à-vis de la famille c’est très compliqué.

Je pense là, le rêve, ce serait que dans 10-15 ans j’aurais assez de
stabilité ici et assez de passing pour pouvoir y aller sans être en
danger, si j’ai encore des rapports avec quiconque là-bas.

J’y suis retourné une fois en 2022 et une fois en 2024.
Et c’est un peu terrible de se dire, je suis là et ça sera peut-être la
dernière fois que je mets les pieds ici, la dernière fois que je peux
me promener ici, la dernière fois que je peux me poser et discuter
avec des gens dans cet endroit-là.

Enfin, on ne peut pas tout avoir, moi, j’ai fait ce choix-là, et je me
dis pas non plus que je ne vais jamais y retourner, j’ai encore un
peu de temps où je peux y retourner.

Ce que je faisais en 2024 et en 2022, était que je me laisse pousser
beaucoup la barbe et j’essaie de m’attacher les cheveux de façon
qu’ils n’attirent pas trop l’attention.

Mais même avec ça en 2024, je m’attire vraiment beaucoup de
regards.

La région d’où je viens, même le fait de ne pas avoir la coupe de
cheveux de Steve dans Minecraft, c’est pas normal !

Ça fait vraiment du bien de croiser des gens queers qui
viennent du même endroit que moi, on se comprend.

Je sais pas trop encore comment formuler le rapport
qu’on peut avoir avec son pays quand il est oppressif et
arriéré dans beaucoup d’aspects.

Idéalement, ce que je voudrais pour ce pays, même si je déteste la
façon dont pensent une majorité de gens là-bas
et la politique qui s’y fait,
c’est qu’il y ait des gens assez courageux pour faire bouger les
choses.

Je ne sais pas si ça va arrivera avant l’extinction de l’humanité. »

Parcours de préfecture et expérience de
migration en France

« Quand t’arrives ici en tant qu’étranger, t’es complètement
précaire et tu vis en quelque sorte toujours sur le fil.

T’as pas le droit à l’erreur, tu dois toujours faire tes calculs autour
du titre de séjour et des autorisations de travail, organiser toute ta
vie autour de la préfecture.

Peu importe combien tu investis ici, t’es quand même un citoyen
de seconde zone qui doit demander l’autorisation à quelqu’un
d’être là chaque année.

À tout moment, quelqu’un peut décider de tout arrêter pour toi et
de détruire ta vie. Pour qu’il ne le fasse pas, il faut que tu essaies de
le convaincre, en n’étant pas libre.

Ici c’est ma vie, c’est pas juste un séjour.

Mais tout ce qui est administratif me considère comme étant juste
une personne qui est là pour faire quelque chose pendant une
année, qui doit justifier qu’elle fait quelque chose de précis pour
avoir le droit d’être là.

Alors que j’ai investi toute ma vie ici. »

II. Identité plurielle, mon rapport au corps, à la famille et à Dieu

Rennes,
fevrier 2026

Tout est à moi

« J’avoue je me suis construite plus en marocaine (qu’en
kabyle), puis j’ai tout renié d’un coup parce que je me
suis rendue compte que j’étais lesbienne.

J’étais en mode “hum... c’est pas possible d’être lesbienne et d’être nord-africaine”
, parce que je n’avais pas de représentations
dessus.

Grandir en banlieue, tu grandis avec beaucoup de nord-
africain·es et tu grandis avec beaucoup de préjugés sur ce que
c’est que ton pays d’origine alors qu’il avance. Du coup je me
suis construite un peu en opposition au faite d’être
maghrébine, du faite d’être musulmane aussi, du coup je suis
full rentrée dans mon identité lesbienne.

Et y’a que depuis 2-3 ans, que je me dis mais attends c’est à
moi en fait.

On ne peut pas m’enlever une part pour qu’on
la remplace par une autre.

Tout est à moi, pourquoi est-ce que je devrais faire un
compromis sur mes identités ?

Tout est à moi.

Je me rends fière de cette multiplicité des identités tu vois,

je ne suis pas que marocaine,
je ne suis pas que kabyle
et je ne suis pas que lesbienne,
je ne suis pas qu’une fille,

Tout est à moi, j’ai le monde ou rien (comme dit PNL),
y a tout, tout est à moi, tu vois ce que je veux dire ou pas ? »

Tatouage avec Tamazgha* écrit en alphabet Tifinagh : ⵜⴰⵎⴰⵣⵖⴰ
*en langue amazigh ; tamazight, Tamazgha signifie le territoire géographique
d’appartenance du peuple amazigh : comprend l’ensemble de cinq pays
d’Afrique du nord : Algérie, Maroc, Tunisie, Libye et Mauritanie, le Sahara
Occidental, le nord du Mali et du Niger, une partie ouest de l’Egypte, les
enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta et les îles Canaries.

Arabes de France

« “Arabes de France” c’est une classe, c’est une classe sociale en
fait, c’est toute une classification en fait qui ne permet pas
d’en sortir.

Je pourrais jamais faire comprendre à qui que ce soit que je suis
amazigh. Ils vont toujours me voir comme une arabe, tu vois.
Donc je le combats pas.

Je me l’approprie, ok, je suis une arabe de France, c’est comme ça,
tu vois ce que je veux dire ?

De toutes manières, ça changera pas dans leur tête et si je veux
combattre le truc, il faut que j’accepte comment ils me voient.

J’essaie de le cultiver parce que sinon je vais me perdre, je vais me
perdre.

J’essaie de me le rappeler,

J’essaie de me rappeler que je suis pas qu’une
arabe de France.

Parce que sinon je vais me perdre, trop trop trop. »

Corps et tendresse

« Moi, depuis que je suis petite, j’ai une sensation de
dégoût
très fort face au corps, à
mon corps,
que de me voir nue c’est déjà m’exposer et je sais pas c’est quoi en
fait cette personne.

Je comprends pas parce que mon corps,
il appartient aux autres normalement,
et quand je suis toute seule avec, bah qu’est-ce que je fais avec en
fait ?!

Et c’est une sensation très terrible qui vient des seins ou qui vient
du fait d’être nue.

D’un coup j’ai la sensation que c’est pas moi, que je vais vomir et
qu’il faut que je rentre à la maison très vite et c’est hyper bizarre.

Et genre y a peu de gens qui comprennent mais c’est vraiment un
truc profond, profond, profond.

Je me rappelle que je suis la “fille de”.

C’est ca en fait.

La première fois que j’ai eu un contact sexuel consentis, qui n’était
pas forcément le contact le plus “abouti” on va dire, je suis rentrée
chez moi, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps.

Je lui ai dit non c’est mort, ça me dégoûte, je peux pas, je sais pas
c’est quoi, je sais pas ce que je fais, je peux plus faire ça.

Mais ouais, j’ai dû apprendre,
j’ai dû apprendre à pas pleurer. »

Fibule kabyle, sa forme triangulaire évoque la féminité, la fécondité et la longévité.
C’est un
bijou tradictionnel qui se transmet de mère en fille, les fibules sont répandues chez tous les
peuples Amazighs, elles sont diversifiées dans leurs formes et leurs symboliques.

Dieu, l’Islam et moi

« Moi, j’étais musulmane, très musulmane, jusqu’à mes 13
ans. Puis à mes 13 ans, j’ai découvert que j’étais lesbienne et
je pensais que ça ne pouvait pas coexister.

Du coup, j’ai fait un gros rejet, j’étais super athée.
Mon père n’est pas vraiment religieux et il jeûne pas, du coup ça
aide. Ma mère, elle jeûne mais elle me dit rien.

Avant j’avais honte de manger devant eux. Maintenant j’ai plus
honte, je m’en fous un peu.

Ils ont voulu m’emmener faire un exorcisme, puis ça a créé
beaucoup de psychose, je crois :

Le truc de “Dieu, il sait tout, il voit tout, t'es jamais seulE”.
Si tu dis quelque chose de mal contre Dieu, tu vas t’étouffer,
et si tu fais ci ou ça, si tu te masturbes, tu vas mourir.

Du coup, j’essaie de m’en détacher au maximum, de pas me dire
qu’il y a un Dieu omniscient mais qu’il y a un Dieu d’amour.
Genre, je peux pas me dire qu’il y a un Dieu omniscient parce que
sinon bah je suis pas libre.

Et si y a un Dieu omniscient, ça veut dire que quand je couche
avec quelqu’un, il sait et il me voit. Et moi je peux pas, je peux pas
être vue alors que moi je me regarde déjà de trop, genre tu vois, je
peux pas.

[...]
Il faut cette transition là pour après être en paix avec la religion,
pas forcément l’adopter ou pas forcément l’accepter, mais juste
être en paix avec le truc, en mode ça a été moi, ça sera toujours
moi d’une certaine manière.

Il fallait que je fasse une rupture, il fallait que je fasse
une rupture avec ce qu’on m’a appris pour pouvoir
retourner dans un terrain neutre, le mien,
genre tu vois ou pas ?

Tu vois, par exemple, la nuit du destin, le 27ème jour du ramadan,
moi je la prends très au sérieux parce que je sais que si on m’aime,
si y’a un Dieu qui m’aime, il va m’écouter, il s’en fout que j’ai fait
le ramadan ou pas.

Tu vois, c’est la nuit du destin, elle est pour tout le monde.
Qui veut parler parle, tu vois ce que je veux dire ?

Moi je vais parler et je vais dire des choses et je sais ce que je vais
dire et s’il veut m’écouter, il m’écoute.

S’il veut pas m’entendre, c’est que c’est lui qui perd,
c’est lui le perdant.

Il m’a créé et il perd maintenant, tu vois ? »


Un vieux vinyl du chanteur kabyle Idir avec notamment la bien connue chanson “a
Vava Inouva”
, accompagnée d’un texte de l’écrivain, anthropologue et linguiste, lui
aussi, algérien et kabyle Mouloud Mammeri."

III. Trouver son “chez-soi” sans trahir sa mémoire

espoir d’émancipation politique,
répression et exil, intégration par le travail

Pantin,
janv. 2026

Chez-soi

« Une idée qui a beaucoup tourné dans ma tête, c’est que
quand je suis arrivé en France, ça a confirmé une chose.
C’était le fait que j’allais me sentir chez moi nulle part.

Le fait d’avoir été très proche de cette culture,
de cette culture nord-africaine,
et d’avoir ce sentiment en fait d’être rejeté,
d’être rejeté à cause de raisons politiques,
de raisons historiques
.
Le fait de quitter l’endroit où tu as toujours vécu,
d’être forcé de partir,
tu vas le sentir comme un rejet de tout l’endroit où tu as passé
toute ta vie.

Et en essayant de te reconstruire ailleurs tu fais face aussi à du
rejet, tu es rejeté par l’administration, par les gens, par la culture
en place.

Je ne me sentirai chez moi nulle part,
parce que si je retourne vivre aujourd’hui en Algérie,
je ne m’y sentirai pas chez moi.

Et si je vais ailleurs sur la planète, je sais pertinemment que ce n’est
pas chez moi.

Donc peut être qu’un jour je trouverai un endroit où je pourrais me
sentir pleinement chez moi.

En France, c’est une lutte existentielle permanente !

Quand t’es un étranger en France, notamment originaire de pays
africains ou de l’ouest de l’Asie, c’est une quête existentielle
permanente.

Toute ta vie tourne autours du fait qu’il faut
prouver à l’administration que tu es digne de rester ici,

pour ne pas être renvoyé
dans l’endroit qui est techniquement ton chez-toi.

Mais dans lequel tu ne te sens plus chez toi. »

Rapport au travail quand on est
“Étranger en France”

« Le rapport au travail est diiiiiiifférent
en Algérie et ici.

En France, on parle quand même d’une des économies les plus
fortes de la planète.

Tandis que l’Algérie serait un pays ”du tiers monde”, gangrené par
la corruption et la “crise économique” depuis des années.
T’arrives, tu te dis “ici je peux travailler et y a vraiment quelque chose à la fin. En Algérie quand tu travailles, à la fin, y’a rien”.

C’est juste une survie de base, tu peux juste pas t’en sortir
financièrement.

Et comme beaucoup d’étrangèrEs, on arrive en France, on se rend
compte en ayant travaillé en Algérie, qu’on a la capacité de bosser
comme des esclaves.

Surtout qu’on l’a fait pour que dalle, alors que là on peut le faire
pour quelque chose, alors on fonce !

Sauf qu’après, tu te rends compte que ce quelque chose,
c’est juste de l’argent, c’est juste une illusion...

Mais vu qu’on a grandi très pauvres en Algérie, tu te dis que
maintenant que tu peux avoir accès à de l’argent, à du capital, à
une situation financière meilleure, tu vas plonger dedans.

T’as deux choix :
1) ne rien faire et juste pourrir
2) ou alors travailler et pourrir existentiellement.

Tu vas alors choisir la seconde option, car au moins à la fin du
mois, t’as un salaire.

Je pense aussi que ce rapport au travail est influencé par
les institutions et certainEs françaisES.

On est perçuEs, non pas comme des personnes qui viennent ici avec des histoires
individuelles, mais comme des “étrangers”...

“Les étrangers ils sont là, les bons étrangers ils travaillent, et les mauvais étrangers ils sont sous OQTF.”

C’est une vision complètement biaisée, complètement fausse de ce
que c’est vraiment que d’être étrangèrE en France.

Et le fait de travailler,
de travailler beaucoup,
ça te donne un sentiment de servir à quelque chose.

Tu te dis :

“Je suis dans ce pays, j'ai le droit d'être dans ce pays, personne ne va me faire chier, parce que bah je me casse le cul, je travaille toute la journée, je paye mes impôts”

Et ça aussi, bah ça devrait pas.

Parce que si une personne veut venir s’installer en France juste
parce qu’elle ne se sent plus bien dans son pays d’origine, ça
devrait être possible.

Un espagnol ou un américain qui vient s’installer en France,
c’est juste un “expatrié”.

Un africain qui vient en France, c’est un étranger qui a immigré
pour venir “voler le travail et les femmes des honnêtes français”.

Du coup, être mis dans ces catégories alors que tu sais que t’es
juste un être humain,
ça met un peu un coup au mental... »

Espoir d’émancipation et répression

« Ça c’est un peu des photos de la répression policière, en
Algérie et en France. C’est un peu une continuité.

Chaque photo est, on va dire, pas juste un souvenir, mais chacune
me replonge dans tout un contexte sociopolitique historique. C’est
un peu ce que j’aime dans la photo.

Photos de manifestations en France et en Algérie, collées sur le mur de ma
chambre.

Et pour l’anecdote, du coup, le jour où j’avais pris cette photo
(voir photo suivante), c’était le 5 juillet 2019, si ma mémoire est
bonne, et il faisait genre 45°C et y a eu une grosse grosse
répression, ce jour-là, des centaines d’arrestations, et toute la
journée il fallait courir pour pas se faire arrêter par les flics.

Et à un moment donné, du coup, je tombe sur ça, où y avait un
flic qui avait soif, qui avait chaud, et t’avais du coup des gens, les
mêmes gens qui se faisaient taper par les flics toute la journée, qui
lui donnaient de l’eau.

Et j’avais pris cette photo et peut-être une minute après, je voyais
des flics qui arrivaient dans ma direction et me prenaient par les
bras pour essayer de m’emmener dans un camion de CRS.

C’est vrai que j’ai un peu vu ma vie défiler parce que c’est illégal
de prendre ce genre de photos, mais c’était une manif où y’avait
tellement de chaos, à chaque fois que les flics essayaient d’arrêter
quelqu’un, les gens essayaient de le leur arracher.

Et du coup, ce jour-là, je suis pas allé en prison juste parce que
y’avait d’autres personnes dans la manifestation qui m’ont retiré
des bras des CRS et que j’ai pu m’enfuir.

À l’époque où j’avais pris ces photos là, c’était illégal de
manifester en Algérie, noir sur blanc. C’était pas des
manifestations, ils appellent ça des “attroupements non
armés”.

Mais pendant le Hirak, il y avait des centaines de
milliers de personnes qui sont sorties d’un coup. C’était
pas possible de réprimer.

Enfin, ils avaient essayé de réprimer, mais pendant des mois, ça ne
marchait pas. Ils ont finalement réussi...

Photos prises lors d’une manifestation du Hirak, 2019 à Tizi Ouzou (Algérie).
Le Hirak était une série de manifesttations hébdomadaires ayant eu lieu entre
2019 et 2021 en Algérie, initialement pour protester contre la candidature
d’Abdelaziz Bouteflika (pour son 5ème mandat présidentiel).

Et aujourd’hui, du coup, c’est revenu au statut quo, c’est illégal de
manifester en Algérie.

Avant, une manifestation était considérée comme un
“attroupement non armé”. Maintenant, tu peux être candamnéE
pour terrorisme en manifestant en Algérie.

Je parlais de la guerre civile (“la décennie noire”) et d’à
quel point, au lendemain de celle-ci, personne n’avait le
droit d’en parler.

Du coup, très vite, tout le monde avait oublié alors que la
blessure était ouverte. Le Hirak (2019-2021), c’était la
même chose en fait.

Photo prise lors d’une manifestation du Hirak, à Tizi Ouzou en Algérie, 2019.

Photos prises à Alger et à Tizi Ouzou. Parmi les slogans les plus populaires
pendant le Hirak : “Système dégage” en français et “état civil, non militaire” en
arabe “dawla madania, mâshî ‘askariya”
.

Si j’avais assisté au Hirak depuis la France, j’aurais sûrement eu un
sentiment de culpabilité.

Mais pour l’avoir vécu, c’est comme si une fois que ça s’était passé
et que j’ai vu comment ça s’est fini, j’aurais finalement aimé ne
jamais l’avoir vécu en fait.

Parce que ça te donne un coup beaucoup trop fort.

Là tu te rends compte qu’il y a plus aucun espoir, qu’un
jour, il y ait de la démocratie ou de la liberté dans le seul
endroit censé être chez toi.

Et ça, ouais, c’était un coup dur .

Mais vraiment il se passait des trucs que tu n’avais jamais vu qui se
passaient en Algérie.

C’est à dire que du jour au lendemain, notre existence avait
changé parce que, en fait, tout le pays s’était soulevé.

Au début de ce mouvement, on organisait des
conférences dans le grand amphithéâtre de l’université
de Tizi Ouzou.

Là-bas, certains opposants politiques parlaient à des
centaines, voire à des milliers d’étudiants librement.
Avant, ils se seraient retrouvés en prison.

C’était la première fois que j’entendais des opposants parler
librement.

Ce n’était pas qu’un espoir, c’était le seul espoir.

Avant ça, il n’y avait rien, vraiment.

Faut s’imaginer que politiquement avant le Hirak, c’est la même
situation du coup que maintenant. Tu parlais, tu allais en prison,
tu manifestais, tu allais en prison.

Du jour au lendemain, tout cet ordre de violence et de
répression qui était bien établi a failli s’effondrer.

Tout un régime bien ficelé a failli s’effondrer juste parce
qu’on a décidé collectivement de sortir dehors.

La raison principale pour laquelle on était sortiEs, c’était pour
contester le 5ème mandat présidentiel de Bouteflika.

Et quand Bouteflika, du coup, a cédé sa présidence et
qu’il a dit c’est bon, je ne me représente plus, on s’est dit
ah ok, donc les pressions qu’on a menées contre le
gouvernement fonctionnent.

Mais à la fin, ils ont été plus forts que nous, parce qu’ils possèdent
une armée, ils possèdent de l’argent et ils ne possèdent pas de
morale.

C’était le seul espoir parce que dans la tête de toutes les personnes
qui allaient manifester, étudiantEs ou autres, c’était soit tu obtiens
un visa pour un autre pays et tu recommences ailleurs, soit il se
passe un truc qui te donne un espoir de faire ta vie ici.
Et là, pour le coup, c’était cet espoir là.

C’est-à-dire que le gouvernement tombe, et qu’on puisse
construire une démocratie.

Et si on construit une démocratie,
j’ai envie d’être là pour la construire.

Mais à la fin, il n’y a pas eu de démocratie.
C’était le seul espoir qu’on avait pour un jour,
habiter sur notre terre natale, et d’y vivre en paix. »

La communauté étudiante était très active et présente lors des manifestations,
iels étaient des milliers à manifester, iels étaient à l’initiative de plusieurs
marches protestataires.

Photos montrant des manifestantEs de tous les âges participer au Hirak.

IV. Lesbianisme et islam

Coming-out
et privilège occidental

Paris,
janvier 2026

Enfant d’immigré·es et
acceptation de son identité

« J’ai vécu toute ma vie à Bordeaux, essentiellement avec ma mère
qui est née en Algérie et a vécu en Algérie.

Je voyais de temps en temps mon père qui est né à Marseille d’une
famille algérienne.

J’ai grandi dans un environnement essentiellement monoparental,
uniquement entre filles.

Au théâtre, on me fait beaucoup de reproches par rapport à la
manière dont je parlais, un peu trop façon accent de banlieue,
africation...

Je m’identifie tellement pas à l’identité française, genre
parce que la France n’accepte pas notre identité
algérienne aussi.

Tu vois, on a du mal à accepter notre identité algérienne.

Donc moi, je suis dans une démarche de “Pourquoi je devrais accepter mon identité française alors ?”.

J’en ai aussi parlé avec d’autres personnes immigrées, et
notamment je pense à une femme trans marocaine qui est arrivée
en France y’a 5 ans.

Elle me disait : “Mais en fait, moi, je me sens limite plus française parce que la France m'a tout donné. La France m'a acceptée en tant que femme trans, ce que le Maroc n'a pas fait et ce qu'il fera jamais en fait”.

Tu vois, pour le coup, elle a vécu toute sa vie au Maroc.

Elle a une forte identité marocaine et tout mais elle me disait “je me sens limite plus française aujourd'hui”.

En fait, moi, en parlant avec elle, je me suis rendu compte que
c’était totalement l’inverse.

Mais après, je dis pas que je suis pas née en France et que j’ai pas
des privilèges liés à ça.

C’est juste que je pense que dans mon héritage culturel,
l’Algérie a plus d’importance que l’héritage français en fait. »

Paris, 18ème

Avoir des représentations multiples de
la foi, et accepter le doute dans l’Islam

« Tu vois, la foi c’est aussi ça en fait, enfin moi c’est ce que je pense.

C’est aussi se poser des questions et tout, parce que, si ta foi elle est
uniforme, si tu ne te poses pas de questions, si tu ne remets pas en
cause, tu ne crois pas.

Après y’a évidement des nuances.

Moi, j’ai fait l’école coranique en France.

Mon prof de prière me disait genre qu’il faut se remettre en
question. C’est normal de se poser des questions en mode “est-ce que ça existe vraiment ?” ou “est ce que ce qui est dit dans le Coran c'est vraiment vrai ?”.

C’est normal d’avoir des doutes,
et même l’Islam le dit en vrai !

J’ai eu plein de modes de pensée hyper différents autour de moi.

Plein d’influences pas uniformes, que ce soit de mes oncles qui
sont hyper carrés, ou d’autres oncles qui s’en battent totalement les
couilles et qui fument et qui boivent.

Et y’a mon père, paix à son âme, genre qui a jamais eu d’éducation
religieuse, mais qui croyait dans son coeur.

Tu vois, c’est toute cette ambivalence, cette ambiguïté,
qui m’a permis en vrai de faire ma propre visualisation religieuse
et de créer ma propre foi en fait.

Elle sera toujours en réflexion constante. »

Être musulmane et lesbienne, ça existe et
c’est pas une torture !

« Du coup, je suis musulmane, algérienne et lesbienne, née et
grandit en France de parents immigrés algériens.

Quand je parle de mon identité à des personnes qui sont hétéras
musulmanes, elles me disent “ça doit être ton djihad enafs”. En gros
c’est genre “ton combat intérieur”.

Mais en fait moi c’est pas mon djihad enafs, je ne le vis pas du tout
comme ça.

Faut arrêter de croire que les personnes queer musulmanes ou
queer croyantes elles sont en mode “Oh purée, c’est trop dur et tout“.

Non non, genre on le vit bien, allôô, en mode on n’est pas tout le
temps torturéEs par ça...

On vit normalement, genre en mode tu peux très bien
être musulmane et être lesbienne ou trans !

Les deux coexistent, genre je peux très clairement aller à la
mosquée avec une meuf que je fréquente, et ça veut pas dire que
c’est haram et tout.

Genre parce que vu que ça n’existe pas, c’est à nous de
le faire exister !

On a pas de représentation de ça, tu vois. Et ça ne veut pas dire
que je vais être hypocrite envers Dieu.

J’ai appris du coup avec des conversations, qu’en fait c’est l’acte
sexuel qui est interdit.

C’est pas le sentiment, parce que Allah t’a accordé le droit d’aimer
n’importe quel genre.
C’est juste que c’est l’acte sexuel hors mariage qui est proscrit.

Et ça c’est la même chose pour les relations hétéros : les relations
sexuelles en dehors du mariage c’est considéré comme de la
fornication.

Donc en fait, il faut se marier.

Mais du coup, le problème, c’est qu’on ne peut pas se marier avec
une meuf quand on est une meuf.

Dans l’Islam c’est indiqué que la sodomie est condamnée, mais que
pour l’homosexualité masculine (cf. histoire du peuple de Lott).

Mais on parle pas du tout de l’homosexualité féminine dans la
religion.

Et en fait, on s’est renseignéEs, et il y a un hadith (une
parole rapportée du prophète Mohamed), qui dit que les
relations sexuelles féminines, elles sont autorisées.

En fait, ça dit que le frottement de 2 parties génitales féminines,
genre c’est pas vu comme illicite, c’est banal.

Mais du coup ça donne l’impression de pas être prises au sérieux.
Ça donne une réponse en mode “c’est pas aussi haram qu’on l’a
pensé”, en mode on a trop diabolisé ça, faut arrêter... »

L’injonction au coming-out en Occident :
quand s’outer reste un privilège

« En Occident, il y a une sorte d’injonction au coming-out.

En fait, dans toutes nos familles, on a toujours quelqu’unE.

Par exemple on a un oncle qui est un peu efféminé, on a une tante
qui est un peu masculine, mais c’est juste qu’on en parle pas, c’est
de l’indicible, et ça se dit pas.

Mais ça veut pas dire que ça n’existe pas et qu’on le voit pas, mais
on n’a pas besoin de le verbaliser, genre en mode il faut arrêter de
tout le temps tout verbaliser.

Tu vois, même par rapport à la guerre d’Algérie c’est des non-dits,
c’est tout le temps des non-dits en fait.

On m’a souvent sorti :

“tu vas faire ton coming-out, tu vas être libérée, et c'est trop important de le dire, et........ ”

Non, non !

Toi, ça va être le cas parce que tu es blancHE et parce que toi ça
va te libérer et tout mais nous ça va pas forcément nous libérer.

Le coming-out peut coûter NOTRE VIE,
en mode on peut VIVRE À LA RUE.
Genre littéralement.

Les personnes vont être en mode :

“ouais mais c'est tes parents, tu peux leur dire”
Non, nous on ne dit pas tout à nos parents.

Il y a une idéalisation du coming out et c’est occidental, tu
vois, le coming out a archi été idéalisé par l’Occident.

Je ne dis pas que le coming-out est purement occidental, ou que
ça ne peut pas être difficile pour des personnes blanches.

Mais pour nous c’est le péché ultime, c’est inimaginable.

Et là y a des personnes qui vont être en mode “mais c’est une
dinguerie !!”, alors que pour nous, bah non, c’est la norme.

Genre la majorité des occidentaux ne voient pas le coming-out
comme un privilège, genre comme la norme, en mode tu es
homosexuel, tu dois te outer.

Non, pour moi,
c’est vraiment un privilège de s’outer. »

V. Je suis kabyle, meditérranéen, enfant des années 90 et gay

Marseille,
mars 2026

J’habite en face du lieu où j’ai grandi

« Quand on me demande où j’habite, je prends conscience que
je suis vraiment très proche de la mer et ça me fait trop
plaisir.

On est à Marseille, en Méditerranée, en face de Béjaïa. Peut-être
pas précisément.

Mais quand même,
je trouve ça trop beau de se dire :

“je vis juste en face de là où j'ai grandi”

Je suis content. Ça renforce un peu mon identité de
méditerranéen. Dans le sens où je suis quand même revenu.
J’aurais pu vivre dans d’autres villes, d’autres régions en France, ou
même ailleurs.

Mais je suis là.

Je dirais que j’étais un enfant des années 90’ - en Algérie, en
Kabylie - et gay.

J’étais un garçon un peu tourmenté, qui était fan de Nicki Minaj
et de Lady Gaga. Autant maintenant je critique la pop culture et le
capitalisme, autant à l’époque, ça m’a bien servi à m’accepter.

Mon enfance a été d’un côté beaucoup impactée par la peur du
terrorisme.

Et d’un autre, j’ai été aussi beaucoup influencé par l’Europe et la
France surtout, avec le colonialisme.

Parfois j’essaye de me dire mais c’est bon, ça y est, on
peut se détacher, on a nos martyrs, on ne les oublie
pas. On a nos monuments, nos rues, nos bouquins et
tout, c’est bon... mais en fait non !

C’est hyper récent, hyper frais, la colonisation, elle a duré trop
longtemps, c’est des générations entières.

Du coup, parfois, quand je suis un peu en down et tout, je me dis :
“mais t'es algérien !”

Et ça tu vois ça boost, genre vraiment.

Avec tout ce qu’on traversé en si peu de temps : le
colonialisme, la décennie noire...
En vrai tu te dis :“mais ça vaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa ”

Enfin, ça aide et ça aide pas, parce que ça peu invalider les
émotions qu’on peut ressentir. On se dit “non mais ça va, t’en fais
trop”, et tout...

Et en même temps, je me dis “ouais, mais t’es algérien, vas-y !”.

Je pense ça fait plus de bien que de mal, mais ça fait un peu de mal
aussi quand même. Parce qu’on a grandi à nier nos émotions, à
juste aller de l’avant, à être fonctionnel. »

Identité gay et vie sexuelle à Béjaïa, en Kabylie

« Je pense que, dès 11 ans, j’ai une vie sexuelle qui a commencé.

En tous cas, une vie sexuelle choisie, avec des mecs de mon
entourage.

Un peu plus tard, j’ai compris que faire ça, c’était une pratique
homosexuelle : c’était gay.

Je suis passé par pleins de phases, et je pense c’est là où la religion
m’a influencé aussi.

Autant, y’a des moments où je vais être très religieux, autant
parfois pas du tout. Ou parfois croire que ce qui m’arrange.

J’avais une amie à qui je parlais souvent sur Facebook, un jour je
lui dis “bon bah je suis gay”.

Et elle m’a dit :

“Non, mais là faut, que tu pries tous les jours, faut que tu fasses des douaas, que tu demandes à Dieu de te guérir, ...”

Je pense ce qui m’a quand même aidé à me dire, non t’es pas
malade, c’est la pop culture. Il y a aussi des influences
culturelles algériennes qui m’ont fait beaucoup de bien.

Et du coup, ma pratique sexuelle c’était beaucoup quand je
rentrais à la campagne.

Par exemple, une fois à un mariage, alors qu’il y avait 100
personnes entrain de faire la fête en bas, moi j’étais dans une
chambre avec un gars, en train de faire nos trucs.

Et avec l’horreur de se faire choper.

Enfin, genre je risque pas juste de me prendre une fessée ou d’être
puni, mais c’est énorme.

Je risque peut être pas ma mort, mais on sait pas.

Ça peut être hyper violent, et pour toute la vie je serai “le mec qui a
couché au mariage de machin”, et tout.

À l’époque, c’était même pas chercher la sensation,
l’adrénaline ou autre. C’était juste le seul moment, le seul
endroit qu’on avait pour vivre ce qu’on ressent vraiment.

Puis c’est pas un choix.

Étant donné que tout le monde habite chez ses parents et dans les
villages, tout le monde sait qui tu es et te croise dans la rue en te
demendant qui tu es, où tu vas, etc.

C’est dans la culture, ce n’est pas de l’intrusion, c’est comme ça. »

Montagnes de Djurdjura, Ǧerǧer, robe kabyle, les couleurs de notre Kabylie, taqemdurt, branches de figuiers, on sent leurs odeurs d’ici, taneqelt..."

Religion et cultures

« La religion elle est aussi ancrée dans les calendriers. Beaucoup
de jours fériés sont en fonction de la religion, des traditions,
des fêtes...

Après, en Kabylie, un peu moins j’ai l’impression, et ça me fait
beaucoup plaisir en grandissant de savoir ça. Je sais que là-bas, on
est aussi beaucoup influencéEs par les saisons, par l’écologie,
l’environnement local et tout.

Par exemple, dans les traditions d’accueil de tafsut
(printemps), il y a différents types de couscous en
fonction des légumes et herbes du moment, pour
célébrer les saisons (par exemple Seksou d ubissar).

Aussi plein de plats et de coutumes sont liés à la nature,
avec la cueillette des olives en hiver par exemple.

Du coup, en Kabylie c’est mi-religion, mi-saisons et je pense que
ça m’a fait du bien d’avoir eu un repère autre que la religion.

En fait, j’ai été en conflit permanent avec la religion, et toujours
aujourd’hui.

Mais, l’Islam, je pense, c’est aussi une partie de ma
tradition, de ma culture, du fait des calendriers, des
événements, et tout. Et j’y crois quand même que ca
nous rassemble !

Il y a deux ans, j’ai commencé un taf dans une entreprise et j’ai ressenti
qu’ils sont tous safe et tout par rapport à mon identité LGBT, racisé,
nord-africain, réfugié et tout.

Et j’ai commencé à faire le ramadan, j’avais arrêté y’a 4 ans, et depuis 2
ans j’ai repris, là c’est mon 2ème ramadan.

L’année passée, je l’ai fait et ça a perturbé plein de gens, on m’a dit “Ah bon, tu fais le ramadan et tout, je pensais pas” bah c’est-à-dire, pourquoi
pas ?!

Ils avaient un peu le discours de “bah je sais pas, toi t'es un peu différent, tu bois, tu es... genre... dévergondé” et tout.

Et je me suis dis bah tu sais quoi, je vais le faire, je vais
faire l’Aïd, je vais faire le henné. Et en fait, c’est ma
culture aussi, j’avais trop envie de valoriser ça.

Le titre de voyage pour réfugiéEs est un document qui permet aux personnes
protégées en France et leurs enfants de voyager à l’étranger sauf au pays
d’origine de la personne.

Toutes les propriétés positives de l’Islam, je me dis j’y crois de ouf.
Il y a certains éléments qui aident à analyser les choses.

Par exemple en économie : c’est une religion anti-capitaliste.
L’existence de la zakat aussi. C’est l’impôt qui fait que quand t’as de
l’argent dans tes réserves qui n’a pas bougé depuis un certain temps, bah
t’es obligé d’en donner un pourcentage, et je trouve ça génial.

Et du coup, il y a plein de choses qu’on trouve logiques
maintenant, et qui ont toujours existé dans l’Islam.

Après, là, c’est sous couvert de religion. Mais je pense que ça existait
aussi avant parce que la religion ça a juste acté des choses. »

Les vignes suspendues, les nefliers, les tuiles en terre cuite sur les toits, les
mésanges sur les balcons, le souvenir d’une Kabylie natale.

Ressources

Livres :

Abdelmalek Sayad - La double absence

Nour Bekkar - Corps étranger sous la peau

Salima Amari - Lesbiennes de l’immigration : construction de soi et
relations familiales

Nelly Slim - Entre ici et avant il y a la mer

Podcast :

Ifirelles - Aarchive collective dédiée aux vécus d’immigréEs et enfants
d’immigréEs

Leila Berattoo - Sauce algérienne : récits de jeunes algérien.nes entre
la France et l’Algérie

Anas daif - A l’intersection : partage de récits personnels et réalités
des personnes racisées en France

Zakaria El Haddany - Corne de gazelle : la voix de la communauté
arabe queer : partage d’histoires personnelles

Collectif Queer RaciséES Autonomes - Et iels firent un village : série
de 4 épisodes par et pour les prsn queer racisées, outils d’orga
collective

Films :

Karim Ainouz - Marin des montagnes
Mounia Meddour - Papicha
Nadia Zouaoui - La voyage de Nadia
Nadia Zouaoui - La promesse d’Imane
Ismael Ferroukhi - Les hommes libres

PS : Tanemirt, saha, merci !


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