BROCHURES

Je ne veux plus agresser, je fais comment ?
Des pistes pour changer (tout simplement)

Cette brochure est là pour aider les personnes qui ont dépassé les limites d’autre(s) personne(s) à ne plus le faire. Elle s’adresse à des gens volontaires et qui, sans forcément avoir tout saisi, savent qu’iels n’ont pas agi en accord avec leurs valeurs et/ou celles d’autres personnes. Mise à jour en juillet 2026.


I - Introduction

1. Mes intentions


Cette brochure est là pour aider les personnes qui ont causé du tort à d’autre(s) à ne plus le faire. Elle s’adresse à des gens volontaires et qui, sans forcément avoir tout saisi, savent qu’iels n’ont pas agi en accord avec leurs valeurs et/ou celles d’autres personnes.

Tout d’abord, à toi qui lis cette brochure parce que as fait du mal à d’autres personnes : tu n’es pas un monstre. Tu es un être humain, qui commet des erreurs, qui peut-être a fait preuve de violence(s), qui a fait « de la merde ». Ces actes seuls ne définissent pas qui tu es. Tu es une personne complexe, tu as de la valeur juste parce que tu existes et tu as le droit de voir ta dignité et ton intégrité préservées.

L’expression « causer du tort » recouvre plein de réalités différentes : agression, viol, violences physiques, psychologiques… mais aussi ce qu’on appelle les « zones grises » du consentement et les dépassements de limites involontaires voire accidentels.

Dans cette brochure, je m’intéresse aux actes de violence qu’on est vraiment mal-à-l’aise d’avoir faits ; ou qui se répètent, que ça soit avec la même personne ou des personnes différentes ; ou qui ont eu des conséquences graves sur d’autres ; ou encore qui nous questionnent, qu’on n’arrive pas à s’enlever de la tête, qu’on ne comprend pas. Bref : les situations de violence qui nous posent problème ou question.
Parfois – souvent – ce n’est pas facile de caractériser avec précision ce qu’on a fait. Je crois que dans le travail introspectif que cette brochure invite à faire, ce n’est pas toujours nécessaire de réussir à le faire. Notamment parce qu’on peut être en désaccord avec la personne lésée sur comment nommer ce qui a eu lieu, et cette « discussion » peut se mettre à prendre toute la place, au détriment du travail de compréhension, de réparations éventuelles et de changement.

Le plus important est de savoir que ce qu’on a fait était en désaccord avec ce qui est important pour nous – parce que ça a fait du mal à d’autres à qui on tient, parce que ça ne correspond pas à l’image qu’on a de soi, parce que ça va à l’encontre de ce que l’on souhaite pour ce monde, pour nos relations, etc. – et qu’on ne veut plus que ça se reproduise.

Attention, je ne dis pas que ce n’est jamais important de nommer les faits. En particulier vis-à-vis des personnes à qui on a causé du tort : parfois ça peut vraiment les aider à se réparer.

Mais du coup, je précise que cette brochure ne parle pas de comment se comporter envers les personnes qui nous disent avoir dépassé leurs limites. Il y a d’autres textes qui existent sur le sujet et que je liste dans la biblio, dans la partie « Agir face aux violences ». Même si tafer sur soi pour que ça ne se reproduise plus est souvent considéré comme faisant partie du travail de responsabilisation et de réparation qu’on peut nous demander, je préfère le penser ici à partir de nos motivations propres, et pas seulement en réponse à la demande d’autres personnes. Mon approche s’inscrit en ça dans le champ passionnant de la théorie de l’autodétermination [15].

2- Notes sur cette deuxième version

J’ai réécrit cette brochure un peu plus d’un an après la première version. J’ai sorti le premier jet en sachant d’emblée que j’allais le réécrire mais j’avais besoin que ce texte se confronte au réel pour savoir comment l’améliorer. J’ai eu de nombreux retours critiques, certains pleins de gratitude, d’autres plein de colère, et toujours pleins de pertinence.

Durant l’année écoulée, j’ai aussi continué mon travail d’accompagnement de personnes autrices de violences et donné à deux reprises une semaine de formation sur le taf que je fais. Tout ça, plus de nombreuses discussions avec des ami·es, camarades et collègues sur les violences et leur prise en charge ont permis d’affiner ma pensée et ma pratique.

Mes réflexions ont encore continuer à évoluer durant la dizaine de jours que j’ai passée à réécrire la brochure, conséquence directe à la nécessité de devoir mettre en mot toutes ces questions. Bref : j’ai pas fait le taf seul, loin de là ! La liste des remerciements ne cesse de s’allonger.

J’ai pris beaucoup de plaisir à la réécrire, j’espère que le résultat sera à la hauteur.
Les gros changement par rapport à la première version :

• je définis (enfin) les notions de violence et d’agression

• je place la notion de pouvoir plus au centre des motivations à commettre des violences (sans que ça soit la seule)

• et quitte à de toute façon faire une brochure bien plus grosse (j’ai ajouté du contenu, et quasi rien enlevé… oupsi), j’ai mis en annexe pas mal d’outils pratico-pratiques, histoire de vous faciliter la vie

3- Des critiques qu’on pourrait faire

Cette brochure sera sûrement perçue par certain·es comme « psychologisante », c’est-à-dire expliquant les actes des gens par leur psychologie, plutôt que par des faits sociaux. Je crois que les deux coexistent : notre psychologie découle, entre autres, du/des système(s) social(aux) dont nous faisons partie. La lutte contre les systèmes oppressifs fait partie des axes permettant un changement social. Mais ce n’est pas le seul. Malheureusement, bien souvent dans les milieux de luttes d’extrême gauche dont je fais partie, l’aspect individuel du changement et spécifiquement le soin sont méprisés et mis de côté [16]. Je crois que les deux vont de paire. D’ailleurs, dans les outils de changement individuel, je nomme entre autres l’éducation politique.

On critiquera peut-être aussi le fait que je ne m’adresse pas seulement à des hommes cis, en tant qu’acteurs dominants du patriarcat. Sauf que le patriarcat n’est pas le seul système d’oppression. De plus, l’absence d’une culture positive du consentement nous amène malheureusement à être toustes potentiellement auteur·es de violences, indépendamment de notre place dans la société.

Enfin, ça peut être très crispant que je mette mon focus exclusivement sur les personnes autrices de violences, sur leurs besoins, leurs émotions, leurs difficultés, etc. Je l’entends. Si ça te rebute, ou si en fait ce n’est pas ce que tu recherchais en ouvrant cette brochure, ne te force pas à la lire. Je mets en biblio quelques autres textes, plus centrés par exemple sur l’accompagnement de personnes victimes de violences.

Cette brochure s’inscrit dans un mouvement plus large (et plein de tensions) de lutte contre les violences, qui comprend aussi, en vrac et de manière non-exhaustive : l’éducation au consentement, à la vie affective et sexuelle, aux oppressions systémiques… ; l’accompagnement des personnes victimes de violences ; l’auto-défense ; la mise en place de cellules de crises ; la diffusion d’approches non-instutionnelles de la justice ; la lutte contre les violences étatiques… Tous ces modes et endroits d’action sont importants et complémentaires, y compris l’accompagnement de personnes qui commettent des violences.

Si tu as des critiques à me formuler, celles-là ou d’autres, je t’invite à m’écrire un mail : herisson [at] poivron [point] org

4 - Qui je suis ?

Voici les trucs qui peuvent être utiles à savoir sur moi avant de lire ce texte.
Je suis un militant féministe matérialiste et queer, anarchiste, et je défends une approche non-punitive des processus de justice, qu’ils soient communautaires ou institutionnels. Si tu ne sais pas ce que ça veut dire, c’est pas bien grave. Je détaille dans la première partie les présupposés politiques sur lesquels je m’appuie dans mon travail.

Je crois que pour lutter efficacement contre les violences systémiques et, humblement, changer ce monde, il faut que les personnes qui ont commis des violences puissent être accompagnées à faire mieux à l’avenir. Je crois que ça ne peut se faire que si on respecte tout au long du processus leur intégrité et leur dignité.

Je suis aussi une victime/survivante de violences conjugales. J’ai de plus moi-même causé du tort et agressé d’autres personnes. Et certain·es de mes proches sont auteur·ices de violences, dont des viols.

Je me définis comme soignante. Je me suis formée à l’accompagnement en santé mentale, à la fois dans des contextes institutionnels, militants et en autonomie.

J’ai plongé dans les thématiques de lutte contre les violences intimes depuis 2016, en me retrouvant impliqué plus ou moins volontairement dans des processus de « justice communautaire » au sein de milieux de la gauche radicale. Depuis début 2024 (donc depuis pas très longtemps avant le premier jet de cette brochure), j’accompagne de manière formelle des personnes autrices, ou supposées autrices, de violences interpersonnelles, essentiellement pour des faits de violences sexuelles et intimes/conjugales (mais pas seulement). Ces personnes sont de tous genres et orientations sexuelles, et ont toutes une culture féministe.

Pour en savoir plus, les documents présentant mon cadre de travail sont disponibles sur demande par mail.

Le contenu de cette brochure est directement issu de ma pratique d’accompagnement. En gros, j’essaie de formaliser par écrit comment je travaille, pour que d’autres personnes puissent s’en saisir en autonomie. C’est nourri par plein d’apports extérieurs (voir notamment les remerciements à la fin de la brochure), mais ça reste ma propre approche. Elle va très probablement continuer à changer au fil du temps.

5 - Comment lire cette brochure

Une première question qui se pose, c’est : quel est le bon moment pour se saisir de cette brochure ? Les réponses vont varier selon les gens. Fais confiance à ton intuition là-dessus. Pour certaines personnes c’est impensable de commencer à « bosser sur soi » alors qu’on est encore en plein dans une période de crise (par exemple parce que les accusations sont récentes). Au contraire, pour d’autres le choc de la prise de conscience est un bon moteur pour venir remettre en question ses préjugés et ses fonctionnements. Dans tous les cas, je t’invite à trouver une forme de stabilité avant de te lancer trop à fond dans la remise en question, car c’est souvent éprouvant. Ne va pas te mettre en danger.

Aussi, les processus ne sont pas linéaires : selon les gens et les situations, des axes semblent plus prioritaires que d’autres ; y’a des trucs qu’on fait en parallèle ; d’autres sur lesquels on peut avoir l’impression de « reculer » à des moments ; parfois on se sent découragé·e, on n’a plus l’énergie, on ne voit plus l’intérêt de faire ce travail ; et, heureusement, à d’autres moments ça met plein de joie dans notre vie, de se voir s’améliorer et de constater comment ça enrichit notre lien aux autres et au monde.

Ce texte est long (sans dec’). Alors j’ai essayé de faire en sorte que chaque partie puisse se lire séparément des autres, avec des redondances selon ce qui me semblait nécessaire. Je fais aussi référence à des contenus extérieurs, qui sont listés avec plus de précisions dans les Ressources, et à pas mal d’outils qui sont détaillés en Annexe.

Bien sûr, y’a aussi moyen de tout lire dans l’ordre, hein.

Enfin, tout au long de la brochure je propose des outils pour faciliter le travail. J’ai essayé qu’il soient assez diversifiés, mais il en existe plein d’autres dont je n’ai pas connaissance. Quand ils sont rapides à décrire, je les ai mis directement dans le texte. Sinon, ou quand j’en parle à plusieurs endroits, il sont suivis d’une astérisque (*) et développés en annexe.

Un outil adapté, c’est un outil qui marche pour toi. Je dis souvent que si un outil ne « fonctionne » pas, c’est que le problème vient de l’outil, pas de la personne qui l’utilise. Certains vont être grave efficaces pour toi mais ne pas du tout parler à ton pote. C’est tout à fait normal : on a des fonctionnements et des ressources différentes.

Il y en a sûrement que tu connais déjà et d’autres pas du tout. Je t’invite à tester ceux que tu ne connais pas si tu t’en sens le temps et l’énergie. Laissent leur l’opportunité de te suprendre, ils deviendront peut-être de super compagnons dans la suite de ton voyage.

II - Vue d’ensemble

1 - Les systèmes de domination et le pouvoir

Je pense important d’expliciter d’où je parle politiquement, car cela oriente pas mal mon approche dans la prise en charge des violences. Aussi, comme une partie non négligeable du travail de changement consiste à chercher à comprendre quelles sont les violences que vivent les autres autour de nous, c’est d’autant plus pertinent de prendre le temps de développer tout ça.

Ceci étant dit, je pense que c’est tout à fait possible de ne pas être d’accord politiquement avec moi et de trouver tout de même des choses intéressantes pour soi dans cette brochure.

Je considère, comme beaucoup d’autres, que notre société (je vais me contenter du contexte français qui est celui que je connais le mieux) est structurée en groupes sociaux qui sont hiérarchisés les uns par rapport aux autres et que cela a des conséquences concrètes et mesurables sur la vie des groupes et des personnes. On parle d’« oppressions systémiques », car elles traversent toutes les couches de la société et font donc « système ». Plus un groupe est « bas » dans la hiérarchie sociale, plus il subit des discriminations et des violences. A contrario, plus un groupe est placé « haut », plus ses membres vont bénéficier de privilèges et de pouvoir sur les autres groupes sociaux. Cette hiérarchisation est permise par une « déchéance d’humanité » [17] des populations dominées : on leur retire des petits bouts de ce qui fait un·e humain·e, justifiant ainsi leur oppression. Par exemple, les femmes sont jugées plus émotives, moins maitresses de leurs réactions émotionnelles et moins douées de rationalité. Les enfants, les personnes âgées, les personnes vivant avec des handicaps sont considérées comme n’étant pas, ou moins, capables de prendre des décisions éclairées sur leur vie. Les personnes noires et en particulier africaines seraient plus proches de l’animalité et auraient besoin d’être « civilisées ». Etc. etc.

Les systèmes de domination les plus connus sont le patriarcat, qui place les hommes en position de pouvoir par rapport aux femmes, et plus généralement sur les populations qui y sont associées (comme les personnes queer) ; l’hégémonie blanche, qui s’appuie sur le racisme, l’industrie coloniale, l’impérialisme (tout ceci de manière entremêlée) au profit des populations blanches occidentales et au détriment des autres ; la domination de classe (la bourgeoisie, le prolétariat...) qui structure notamment fortement l’oganisation du travail et de l’économie, selon qui possède ou non les moyens de production, qui travaille pour qui et au bénéfice de qui, etc. (mais c’est bien plus complexe que ça) ; la domination adulte, qui confère aux adultes et tout particulièrement aux parents tout pouvoir sur les enfants. Je pourrais en citer pas mal d’autres, mais c’est déjà pas mal. Cette brochure n’est pas un traité politique (j’en serais bien incapable !).

À l’échelle de la société, cette structuration sociale se voit par des statistiques, issues d’études, qui montrent quelles populations/groupes sociaux sont les plus privilégiés et dans quels domaines de la vie ; et lesquels sont les plus discriminés et exposés à des violences.

Par exemple, en France en 2024, selon l’Observatoire national des violences faites aux femmes : parmi les victimes de violences sexuelles enregistrées par la police et la gendarmerie, 94 % étaient des femmes, alors qu’elles représentent 52 % de la population française. Si je précise autant de choses autour d’un simple chiffre, c’est que les statistiques, comme toute science, ne sont pas neutres : on peut avoir des chiffres différents selon qui conduit les études, dans quelles conditions, qui les finance, sur quel terrain, etc. Et que selon l’angle sous lequel on le prend, on peut tirer des conclusions différentes d’un même chiffre.

À l’échelle des groupes sociaux, des collectifs, cela se traduit par un renforcement des croyances et des comportements qui viennent justifier et entrenir les sytèmes de domination. Par exemple, de part son fonctionnement l’école renforce les différences de classes sociales, en mettant plus en échec les personnes issues des classes populaires, de plein de manières différentes.

À l’échelle individuelle, au moins deux éléments entrent en jeu. D’abord, nous avons toustes des préjugés sur certaines populations, qui découlent de stéréotypes culturels [18]. Cela influence grandement comment nous nous comportons avec les autres. Par exemple, à partir du stéréotype de « la femme noire sauvage », beaucoup de personnes ont le préjugé que les femmes noires ont une sexualité débridée. Cela peut avoir pour conséquence d’attendre d’elles, voire de leur imposer, certaines pratiques sexuelles que l’on ne se verrait pas avoir avec des femmes blanches.

Ensuite, au-delà de la question des préjugés, nous sommes fortement incité·es par le système à désirer le pouvoir. Plus j’ai de pouvoir, plus j’ai de reconnaissance sociale, plus j’ai de privilèges par rapport aux autres et moins je subis de discriminations et de violences. Pour garder du pouvoir là où nous en avons – ou pour en gagner – la meilleure manière est de prendre du pouvoir sur les personnes que le système dit être inférieures à nous. Cela se fait souvent de manière au moins partiellement inconsciente, tellement ce mode de fonctionnement est banalisé et encouragé par la société. Au travail par exemple, un homme va facilement couper la parole à ses collègues femmes, s’approprier leur travail quand c’est possible, leur expliquer ce qu’elles savent déjà, etc. Cela lui permet de se valoriser et éventuellement de monter en pouvoir dans l’entreprise, sans risquer de représailles s’il le faisait avec des collègues hommes de même statut social que lui.

Cette question du statut social me permet d’aborder le dernier point de cette partie : l’intersectionnalité. C’est un gros mot – souvent mal utilisé – pour dire que tout ces systèmes d’oppressions se croisent et s’influencent. Personne ne fait partie d’un seul groupe social. Le vécu de chacun·e est donc à l’intersection des groupes auxquels iel appartient. Par exemple, un homme noir et bisexuel va certes bénéficier de certains privilèges masculins, mais de manière limitée et spécifique. En effet, sa masculinité ne peut pas être détachée du fait qu’il est noir et bi. Cela lui fait « perdre » certains privilèges masculins (par exemple le fait d’être pris au sérieux par les institutions) et l’expose à des violences spécifiques (par exemple à des violences sexuelles découlant de préjugés d’hypersexualisation, du fait d’être noir ET bi). Lorsqu’on se penche sur une situation de violences, il est donc important de prendre en compte toute sa complexité, plutôt que de la lire au travers d’un seul fitre.

2- Causer du tort, faire violence, agresser : de quoi on parle ?

Définir la violence

Définir des termes, c’est faire des choix. Surtout pour des notions aussi complexes et polémiques que celles dont traite cette brochure. Voilà avec quoi je vous propose de travailler.

Je propose de considérer que ce qui est violent, c’est ce qui cause du tort ou aurait pu causer du tort : à une personne, à un groupe, à la société. Une violence peut être commise par des personnes, des groupes, des institutions, des entités légales, etc. Elle peut être involontaire ou volontaire (entièrement ou partiellement). Elle peut être considérée comme légitime (par exemple un acte d’auto-défense) ou illégitime (par exemple un acte condamné par la loi).

À partir de là, je pense indispensable de reconnaitre que ce qui est violent dépend du référentiel cuturel. Certaines personnes, certains groupes sociaux ne vont pas voir la violence aux mêmes endroits, notamment en fonction de ce qui est considéré comme un « tort ». Par exemple, dans certaines familles, mettre au coin un enfant va être estimé violent, là où dans d’autres c’est une mesure éducative bénéfique pour son développement.

La notion de légitimité est elle-aussi dépendante du référentiel culturel. Par exemple, des groupes anarchistes d’action directe peuvent considérer comme légitimes des sabotages, là où l’État les condamne.

Tout ça n’aide pas à dire avec certitude si un acte est violence ou non, puisque « ça dépend d’où on regarde ». Mais je ne pense pas que ça soit un soucis. Car dans le cadre du travail proposé par cette brochure, identifier ce qui est, ou non, violent n’est pas nécessaire. Cela peut même être contre-productif. Je m’explique :

Je l’ai dit dans l’intro, l’objectif de cette brochure est de travailler à ne plus reproduire des actes avec lesquels on est en désaccord, et/ou qui nous questionnent, et/ou que d’autres ont dénoncés et sur lesquels on veut réfléchir. À partir de là, peu importe si ces actes sont violents ou non : l’important c’est qu’on ne souhaite plus qu’ils soient commis.

S’attarder à définir ce qui est violent peut vite devenir le sujet central, au détriment du travail de transformation. D’autant plus que pour certaines personnes, il n’existe pas de violences légitimes. Ainsi, dire qu’un acte est violent le condamne d’emblée comme quelque chose qui n’aurait pas du avoir lieu et peut compliquer le fait d’y réfléchir avec finesse et profondeur.

Je ne dis pas qu’il n’est jamais pertinent de nommer la violence où on la voit. Bien au contraire, il y a plein de situations où c’est très important. Simplement, ce n’est pas le cas ici, ou en tout cas pas l’approche que j’ai choisie.

Du fait de la grande liberté que nous donne cette définition de la violence, c’est le terme que je vais privilégier dans la suite de cette brochure pour décrire les actes sur lesquels on va travailler. Mais j’en utiliserai aussi d’autres quand ça me semblera pertinent.

Évaluer la gravité d’un fait

Certains actes ont plus de gravité que d’autres. Avoir une idée de la gravité de ce qu’on a fait permet de prendre son juste niveau de responsabilité et d’identifier quelles sont nos priorités dans le travail sur soi. Si on a de fréquentes crises de colère, on ne décidera peut-être pas de mettre autant d’énergie à arrêter d’insulter des gens au volant qu’à arrêter de crier sur son enfant… quoi que cela dépend du référentiel de chacun·e. Et justement, on y vient : comment évaluer cette gravité ?

Je vois deux paramètres qu’on peut prendre en compte pour déterminer la gravité d’un fait : la gravité de l’acte en lui-même ; la gravité de ses conséquences.

La gravité d’un acte n’est pas absolue. Elle est déterminée culturellement. C’est-à-dire que certains actes considérés comme graves par certains groupes sociaux vont être jugés acceptables par d’autres, voire être valorisés. Par exemple, dans l’aristocratie conservatrice actuelle, qu’un homme tienne la porte à une femme sera considéré comme de la galanterie ; tandis que dans des espaces féministes cela sera pointé comme sexiste. Et parmi les actes condamnés culturellement, certains vont être plus graves que d’autres.

Ce point est important, car si une personne dit que je l’ai agressée et que nous avons des référentiels culturels différents, je peux ne pas comprendre l’accusation, voire nier que ça soit une agression. Dans ce cas, une bonne partie de mon travail sur les violences consistera à chercher à comprendre le point de vue de l’autre (en travaillant mon empathie, en m’éduquant politiquement, etc.).

L’autre aspect qui caractérise la gravité d’un fait, c’est l’impact que ça a eu sur les personnes et les groupes touchés. Cela peut être un peu plus facile de se mettre d’accord sur le niveau de gravité lié aux conséquences, car il y a certains éléments qu’on peut objectiver (développement d’un syndrome de stress post-traumatique, coûts financiers…). Cependant, même cette « objectivation » est relative et peut dépendre du référentiel culturel. Par exemple, dans certains milieux de travail très compétitifs, la santé mentale va être une non-question et les symptômes de stress ou d’anxiété seront minimisés, voire niés et renvoyés à un manque de force de caractère de la personne en souffrance. Tandis que dans d’autres espaces de travail, ces symptômes seront considérés comme sérieux et signes d’un dysfonctionnement de l’entreprise, voire signes de violences en son sein.

Et histoire de complexifier encore les choses : pour certaines personnes et groupes sociaux, ce qui définit culturellement la gravité intrinsèque d’un fait, ça sera exclusivement la gravité des conséquences. Par exemple, crier sur quelqu’un·e ne sera considéré comme grave que si ça l’impacte négativement, autrement c’est ok.
Vous avez compris : on en revient toujours à l’importance d’analyser une situation d’un point de vue situé. Comment j’évalue moi la gravité de ce que j’ai fait ? Comment les autres personnes impliquées l’évaluent ? Y a-t-il discordance sur les différentes opinions et comment puis-je les comprendre ?

C’est quoi une agression ?

J’utilise le terme de « causer du tort » comme terme parapluie, qui regroupe des réalités diverses, de l’accident à l’agression, avec là aussi des niveaux de gravité différents. Comment éviter un amalgame entre tout ça ?

Je prends le parti de dire qu’une agression est un acte qui a causé du tort à une autre personne, en portant atteinte à son intégrité et/ou sa dignité, directement ou indirectement, depuis un endroit de négation d’une part (plus ou moins grande) de son humanité.

Une agression peut être intentionnelle ou non, et le plus souvent l’est au moins partiellement, sans que cette intentionnalité soit tout à fait conscientisée.

Par exemple, un enfant pleure de colère et son parent le prend par le bras et le secoue pour qu’il arrête. Ça lui fait mal et laisse un gros bleu. Le parent est choqué et dit en toute sincérité « je ne voulais pas lui faire mal, je voulais juste qu’il arrête de pleurer ». Effectivement, l’intention consciente n’était pas de blesser l’enfant. Mais le choix, peut-être réflexe, de faire preuve de violence physique n’est pas anodin et montre (par exemple) un lien logique pour le parent entre « se faire obéir » et « faire mal pour faire peur ». Il y a donc bien quelque part une intentionnalité non conscientisée de blesser l’enfant, découlant de la position de pouvoir que la société accorde à l’adulte sur lui.

Cette question de pouvoir et de domination est essentielle dans ce qui fait une agression. La hiérarchisation des groupes et des individus passe par la négation de l’humanité des populations dominées. Ainsi, tout acte de violence permis ou motivé par une oppression est de fait une agression, quand bien même la personne n’a pas conscience de s’appuyer dessus, voire même n’a pas les outils pour le comprendre.

Par exemple, quand une personne cisgenre [19] demande à une personne transgenre si elle a fait « les opérations » (sous-entendu sur ses parties génitales), il s’agit de transphobie. Les normes dominantes de genre, issues du patriarcat, permettent entre autres ce genre de question intrusive envers une personne trans. La personne qui a posé la question peut le faire depuis un endroit sincère de curiosité envers l’autre, de désir de mieux la connaître. Elle peut n’avoir aucune éducation sur les parcours de transidentité et sur la transphobie. Son intention serait donc « bonne ». Mais elle ne se serait jamais permis de demander à une autre personne cisgenre l’apparence de ses organes génitaux : elle est imprégnée du système de domination et elle contribue à la déshumanisation des personnes trans par son comportement. Elle n’aurait peut-être pas pu agir autrement au vu des (non)connaissances qu’elle avait à ce moment sur le sujet. Ça n’est est pas moins une agression.

À noter que certaines agressions ne reposent pas particulièrement sur une oppression, mais sont plus liées à la dynamique relationnelle en elle-même et/ou à la situation spécifique.

Aussi, il nous arrive qu’à première lecture on considère qu’un acte ayant causé du tort était accidentel : nul dénigrement de l’autre, nulle assise sur une oppression. « Juste » un dépassement de limite en mode « pas de bol ». Cependant, en creusant on peut se rendre compte que c’était en fait une agression : du fait de croyances bien cachées profondément qui nous font dénigrer certaines personnes ; du fait du manque d’informations qu’on aurait du aller chercher sur ce qui fait violence à l’autre ; etc.

Par exemple, je joue avec des ami·es dans un salon et je pousse un cri car je suis en train de gagner. Cela blesse l’une des personnes car elle fait de l’hyper-acousie (sur-sensibilité aux sons). Aucune intention de nuire ici, juste l’expression, peut-être un peu vive, de ma joie. Je n’avais pas en tête que mon ami·e vivait avec cet handicap. Un accident, donc. Sauf que si iel a déjà à quelques reprises réagi négativement à certains sons, j’aurais peut-être du me demander pourquoi. Ou peut-être que la personne avait déjà dit être hyper-acousique sans expliquer ce que ça veut dire, et je ne suis pas aller chercher plus loin puis j’ai oublié l’information. Mais on devrait s’intéresser à nos ami·es, non ? Il y a donc eu négligeance de ma part, ce qui fait qu’on pourrait considérer finalement cet acte comme une agression.

Enfin, toutes les agressions n’ont pas la même gravité : certains actes sont plus condamnés moralement que d’autres ; certains ont des conséquences plus grave ; et plus l’intentionalité de nuire est présente, alors plus l’autre est dénigré·e dans son humanité et plus l’impact est grave.

Chaque situation est unique et complexe et doit être abordée comme telle. La compréhension qu’on en aura va très probablement évoluer au fil du temps, à mesure qu’on se comprend nous-même, qu’on arrive à faire preuve d’empathie envers les autres et qu’on capte de mieux en mieux comment les violences et les oppressions agissent dans ce monde.

3 - Le changement en question

Notre corps est fainéant

J’aime bien les neurosciences, même si je suis une grande débutante dans le domaine. Alors ça me donne envie de vous partager des trucs que j’ai captés et qui m’ont bien aidé. Mais si ça ne vous parle pas, vous pouvez sauter cette partie (comme n’importe laquelle d’ailleurs).

La première grille de lecture que je trouve intéressante, c’est celle du « système 1 / système 2 » [20] : c’est une manière de décrire comme un système à deux vitesses le fonctionnement de la pensée (et des mouvements qui en découlent : J’ai beaucoup de mal avec la distinction corps/esprit).

Le système 1 est extrêmement rapide, intuitif, automatique. C’est celui qui est utilisé par défaut car c’est le moins coûteux en énergie (et l’énergie, c’est ce qui nous maintient en vie). Cela correspond par exemple à nos préjugés, aux réponses réflexes face à un danger, à l’identification de certaines émotions sur le visage des autres, etc.

Le système 2, lui, est plus lent et intervient quand le système 1 fait face à une situation qu’il ne sait pas gérer. Il est aussi plus coûteux en énergie, on a l’impression de « faire des efforts », on doit se concentrer, se contrôler. C’est par exemple le cas quand on résoud un problème de mathématique, quand on essaie de se mettre à la place d’une autre personne… et quand on cherche à changer ses comportements !

Car bien souvent les violences que l’on commet ne sont pas « volontaires », en tout cas pas complètement. Par exemple, on peut avoir l’impression de « perdre le contrôle » ; ou bien on a du mal à saisir en quoi c’était une violence tellement ça nous semble normal comme manière d’agir.

Ce que je trouve important à retenir dans tout ça, c’est que changer, ça demande des efforts : il faut mobiliser le système 2 à la place du système 1 dans les contextes à risques de violences. Et ça peut être très fatiguant. Ça peut donner l’impression qu’on n’y arrivera jamais tellement le travail est grand et la vigilance permanente. Mais l’idée, c’est de petit à petit modifier son système 1 en lui apprenant d’autres automatismes, plus adaptés à ce que l’on souhaite pour nous et les autres.

Pour donner un exemple assez connu, dans la sphère de la violence légitime : les stages d’auto-défense féministe. L’un des objectifs de ces stages est d’aider les personnes qui y participent à intégrer de manière réflexe des modes de réponse face au danger qui soient dans la riposte (plutôt que par exemple dans la sidération).

Ok. Mais comment on fait ?

Acquérir de nouveaux réflexes

Pour continuer avec les neurosciences, j’ai envie de vous parler du processus de reconsolidation de la mémoire [21]. C’est une approche thérapeutique qui s’appuie sur comment nous construisons notre lecture automatique du monde (en tout cas ce que les neurosciences en comprennent aujourd’hui).

Quand on arrive dans ce monde, on a besoin de le comprendre très très vite, en traitant énormément d’informations : quelles sont les lois qui le régissent ? Comment dois-je y réagir ? Les réponses à ces questions dépendent de là où on grandit, des personnes qui nous entourent, des expériences de vie qu’on fait, etc. On se construit des « croyances » [22] sur comment le monde fonctionne. La construction de ces croyances se fait de deux manières : par accumulation statistique (par exemple : quand je pleure, le plus souvent on va me câliner => croyance = l’expression d’une détresse entraine de la réassurance et du lien social) ; ou bien par choc émotionnel (par exemple : un jour, un chien m’aboie fort dessus, j’ai très très peur pour ma vie => choc => croyance = les chiens sont dangereux, je dois les éviter). C’est très simpliste dit comme ça. C’est en réalité bien plus complexe. Notamment car bien souvent une même croyance s’est construite à partir de plein d’éléments de vie différents.

Pourquoi je raconte tout ça ? C’est que ces croyances qu’on a sur le monde, qui orientent notre système 1 et dont découle une bonne partie des violences qu’on commet, ben… on peut les changer. Des deux manières que je viens de citer : par accumulation statistique et/ou par choc émotionnel.

L’accumulation statistique consiste à vivre de nouvelles expériences qui viennent contredire la croyance à la base des faits de violence. Et ces expériences doivent être positives, pour que notre système les considère comme désirables et voie un intérêt à changer nos croyances. Pour ça, il faut consciemment et activement mettre en place de nouveaux comportements, qui vont déclencher de nouvelles situations sociales plus agréables (ici, sans violence) et donc vont petit à petit modifier nos croyances et donc nos réflexes issus du système 1.

Pour vivre ces expériences positives, ça implique de faire marcher notre système 2 à la place du système 1 dans les situations qu’on veut changer, histoire d’y avoir des comportements différents. Du coup, dans les premiers temps c’est un taf qui peut être difficile. Et parfois ça nécessite d’aller consciemment et activement identifier en quoi cette nouvelle expérience est positive, car ce n’est pas toujours évident : se sentir satisfait·e d’avoir réussi à faire mieux, noter les effets bénéfiques sur l’autre, les effets bénéfiques sur nos interactions, notre relation...

Par exemple, j’ai un·e ami·e qui se déplace en fauteuil roulant. J’ai très facilement tendance à le pousser à sa place, sans le lui demander, ce qui est une violence validiste [23] : ce comportement découle de la croyance que les personnes handicapées ne sont pas autonomes et qu’on devrait prendre des décisions à leur place. Je décide d’arrêter de faire ça et me retenir à chaque fois que je veux pousser son fauteuil. Ça me demande d’être vigilant·e à mes comportements quand je suis en sa compagnie. Je t’invite dans ces moments là de mettre l’accent en toi sur la satisfaction à avoir réussi, afin d’appuyer la charge positive de l’expérience, voire à te récompenser après coup si ce genre de stratégie marche pour toi.

La plupart des outils que je nomme dans la suite de la brochure sont destinés à bosser sous cet angle là. Certains partent de notre part analytique, celle qui cherche à comprendre intellectuellement, pour ensuite acquérir de nouveaux réflexes comportementaux ; d’autres se basent plutôt sur des expériences ancrées dans le corps, l’émotionnel, pour ensuite arriver au niveau de la compréhension consciente et du changement.

Aussi, point important : ce travail implique d’avoir des espaces sociaux dans lesquels expérimenter ces nouveaux comportements, d’où l’importance d’être entouré·e pour réussir à changer. Si tu te sens seul·e, la carte relationnelle* peut t’aider à identifier qui t’entoure, même de manière lointaine.

Enfin, l’apprentissage par choc émotionnel est dur à déclencher volontairement. Il a plutôt tendance à nous tomber dessus. Et là encore, il vaut mieux qu’il aie une charge positive pour qu’il puisse initier de nouvelles croyances plus aidantes. Sauf que quand on navigue des questions de violences, c’est rarement agréable. Alors une partie du taf de changement peut consister à minimiser les dégats de tels chocs, en apprivoisant ses émotions douloureuses pour s’en faire des alliées et contre-balancer le risque qu’elles nous sabotent. Mais certains chocs émotionnels qu’on peut rencontrer sur ce chemin peuvent être très positifs.

C’est par exemple la compréhension profonde et soudaine, presque en mode révélation, qu’on peut avoir quand on fait un travail d’empathie envers les personnes qu’on a lésées. Ou l’amour fort qu’on peut ressentir lors d’un moment privilégié avec une personne envers qui on a fait des efforts pour développer une belle relation.

Tout ça pour pointer que le travail de changement, quoi que coûteux, peut aussi être source de beaucoup de joie, de gratitude, de satisfaction et de liens épanouissants.

Les étapes du changement

Ces différentes étapes vont (plus ou moins) guider la structure de la suite de la brochure. Elles peuvent t’aider à voir par quoi commencer, selon là où tu en es dans ton travail. Ceci étant dit, le changement n’est pas linéaire : les étapes ne se succèdent donc pas sur un chemin tout tracé. Tu vas faire des va-et-vient et probablement toujours un peu bosser sur plusieurs axes en parallèle. Mais dans l’idée, voilà les étapes :

1. Stabiliser sa situation

2. Se poser un cadre de minimisation des risques le temps de changer en profondeur

3. Trouver les ressources pour changer

4. Comprendre les faits et les situer dans son propre référentiel de valeurs

5. Comprendre le référentiel de valeur des personnes lésées et/ou qui dénoncent la violence des actes

6. Définir ses objectifs, ce que l’on se souhaite pour la suite

7. (continuer à) Travailler activement au changement

Vaste et beau programme, non ?

4- Réparation et reconstruction

Malgré toute les difficultés d’un tel travail, la plupart du temps ça en vaut grave la peine. Ça brasse, ça prend du temps, y’a des moments vla douloureux ; on peut continuer à faire de la merde, à être la cible de critiques et des fois de violences communautaires, ; on peut décider de faire en parallèle un travail de réparation auprès des personnes lésées, ce qui peut demander de devoir faire des grands écarts entre les différentes temporalités et priorités ; tout ça dans un contexte souvent dégradé, avec des liens abimés voire rompus, parfois la perte d’un certain confort de vie (autour du logement, du taf) ; et j’en passe.

Mais, promis : ça vaut le coup. Le taf que tu as initié en ouvrant cette brochure, il va probablement te changer en profondeur, à plein d’endroits que tu n’avais pas anticipés. Car bosser sur les violences qu’on commet, c’est aussi bosser à mieux se comprendre, à développer des relations plus épanouissantes, à guérir nos propres endroits de blessures et éventuellement des violences qu’on a nous-même subies ; c’est capter plus de choses de comment fonctionnent le monde et les autres. Bref, c’est un travail qui va probablement te permettre d’être mieux connecté·e à toi-même, aux autres et au monde qui t’entoure.

C’est réparateur. Quand on réalise qu’on a commis des violences, souvent cela blesse notre ego, qui est rarement déjà bien solide. Ça entame l’estime qu’on a de nous, ça peut même effriter la confiance qu’on a dans les autres et nous faire perdre du sens à la vie. Faire ce travail de changement, de ce que je constate, souvent ça vient soigner tout ça.
Et double effet kiss-cool, ça a aussi des effets sur d’autres personnes : assez directement sur les personnes qui t’entourent ; souvent sur celles que tu as lésées ; sur d’autres personnes victimes, qui peuvent trouver de l’espoir en sachant que des auteur·es de violences travaillent activement à ne plus les reproduire ; sur nos groupes sociaux, et même plus largement sur la société. Ça participe à un changement culturel plus large et qu’on espère profond et pérenne.

En bref, faire ce taf peut réparer et transformer, au-delà de toi-même.

III- Stabiliser sa situation

1- Minimiser les risques de récidive

Réguler son stress

Sûrement au moment où tu as appris que tu avais commis des violences, peut-être même encore aujourd’hui, tu t’es senti·e stressé·e, angoissé·e, voire même menacé·e
Le stress et les sensations de danger sont des facteurs qui favorisent le passage à l’acte violent, tout particulièrement lorsqu’ils se combinent à une position de pouvoir (et donc une légitimisation des comportements violents).

Pour limiter les réactions violentes lorsqu’on a l’impression d’être menacé·e dans son intégrité, une des stratégies est de… moins facilement se sentir en danger ! surtout lorsqu’il n’est pas réel ou en tout cas moins grave que ce qu’on imagine. Cela implique d’abaisser notre niveau de stress quotidien, ce qui nous aide à faire preuve de plus de discernement face aux situations auxquelles nous sommes confronté·es, d’agir plus en conscience. On arrive ainsi à distinguer le danger réel de l’inconfort, et donc à réagir de manière adaptée.

Il existe quelques outils assez basiques spécifiquement dédiés à diminuer le niveau de stress, comme la cohérence cardiaque, certaines activités physiques, des médicaments, etc. Je te mets en annexe un doc de TCD Montéral sur des tips en cas de crise*.

J’ai envie de prendre le temps de détailler un peu plus la cohérence cardiaque, car c’est facilement accessible, ça aide pour réguler le stress au quotidien, mais aussi en cas de crise. Il s’agit tout simplement de prendre le temps de respirer, dans l’idéal 3 fois par jour pendant 10 minutes, mais 2 fois 5 minutes c’est déjà bien. L’important est que l’expiration soit plus longue que l’inspiration, par exemple en inspirant l’air pendant 4 temps (genre 4 secondes) puis en l’expirant sur 6 temps. Ce n’est pas de la méditation. Tu peux sans soucis laisser tes pensées vagabonder, gribouiller en même temps… Tant que tu respires au bon rythme. Ça vient naturellement abaisser le rythme cardiaque et diminuer ton niveau de stress physiologique (c’est-à-dire moins d’adrénaline et autres).

Pour avoir des outils un peu plus élaborés, je te renvoie à la suite de ce chapitre, quand je parle de comment prendre soin de soi.

Éviter les contextes à risque

Tant qu’on n’a pas tout compris aux raisons de nos actes et qu’on n’a pas assez de prises dessus, ça peut être vraiment malin d’éviter au maximum les situations dans lesquelles ont lieu ces violences. Par exemple, si j’ai commis des agressions sexuelles majoritairement en soirées quand j’étais alcoolisé·e, je peux décider d’arrêter de boire et/ou d’arrêter d’aller en soirée et/ou de minimiser les risques d’agression en demandant à des personnes de confiance de veiller sur moi. Les « bonnes » solutions dépendent de chaque personne, selon ses ressources (humaines, matérielles, émotionnelles...) et son fonctionnement.

Parfois, on ne voit pas quels contextes ont facilité nos comportements et/ou on identifie mal ce qui nous est reproché. Dans ce cas, je conseille de viser un peu large le temps d’y voir plus clair. Par exemple, si plusieurs ex-amoureux·es m’accusent de violences psychologiques mais que d’autres me disent en toute bonne foi que notre relation ne comportait pas de violences, ça peut être galère de comprendre pourquoi j’ai fait de la violence dans certaines relations et pas dans d’autres. Dans ce cas, je peux décider d’arrêter pendant un temps les relations amoureuses.

La question de la temporalité est importante ici : éviter les contextes à risque doit permettre de sécuriser les personnes le temps d’être capable de mieux agir. Ce n’est pas une condamnation à vie, une punition. C’est une mesure de précaution, qui a aussi l’avantage de diminuer ma vigilance et ma peur à l’idée de blesser à nouveau des gens. Je t’invite à te donner une date à partir de laquelle tu réévalues là où tu en es (3 mois, 1 an…) et si tu peux reprendre les activités que tu avais arrêtées par mesure de sécurité.
En parler avec les bonnes personnes

Je déconseille de rester seul·e face aux violences qu’on a pu commettre. Déjà parce que c’est un parcours éprouvant et qu’on a besoin de soutien. Ensuite parce qu’il est quasi impossible de changer quand on est isolé·e.

Cependant, je trouve important de choisir à qui on en parle, surtout dans les premiers temps du travail, quand tout est flou, plein de doutes, voire de colère et de honte. Certaines personnes, pensant nous aider, peuvent nous freiner voire nous saboter dans nos efforts pour changer, par exemple en niant qu’on a commis des violences, en minimisant leur gravité, en dénigrant les personnes lésées, etc. mais aussi en nous condamnant tellement durement que la relation devient difficile, voire en nous rejetant. Ça fait mal et ça peut faire galérer le travail. Au contraire, d’autres savent être soutien sans pour autant nier l’importance pour nous de faire ce travail. Iels peuvent ne pas comprendre mieux que nous ; iels peuvent avoir plus de billes et nous aider à avancer ; iels peuvent nous confronter, parfois sans douceur mais toujours avec amour.

C’est difficile de savoir d’avance qui va réagir ou non de manière soutenante. Mais ça se voit rapidement quand on commence à parler de notre situation. À ce moment là, mieux vaut arrêter d’en parler avec les personnes avec qui c’est trop difficile ; et nourrir les liens avec les autres. La carte relationnelle* peut aider à identifier les personnes qui nous enrourent, quels types de liens sont présents et le soleil des besoins* aide à voir si on souhaite qu’ils se modifient et si oui, comment.

À noter que nous en sommes pas obligé·es d’en parler à toutes les personnes qui nous entourent. Chaque situation est différente là-dessus.

2- Prendre soin de soi

Quelle que soit la situation pour toi au moment où tu lis la brochure, je t’invite à ne pas perdre de vue l’importance de te préserver et de prendre soin de toi. Peut-être que tu ressens de la honte et de la culpabilité. Cela ne doit pas être une raison pour te négliger, pour souffrir afin « d’expier tes fautes » (sauf si tu sais à coup sûr que c’est un bon vecteur de changement pour toi – mais c’est le cas de peu de monde). Il y a d’autres manières d’accueillir ces émotions, on en parlera juste après. C’est très difficile de changer si on ne dort pas assez, si on est isolé·e, si on n’a rien dans notre vie qui nous procure plaisir et joie… Si tu sais déjà ce qui te fait du bien dans la vie et/ou dans les moments difficiles : go ! Sinon, tu trouveras plein de choses intéressantes dans cette brochure (en tout cas, je l’espère). N’hésite pas non plus à demander de l’aide, que ça soit de proches ou de gens formé·es pour ça.

Les ressources, ce sont les éléments de notre vie sur lesquelles on peut s’appuyer, à la fois internes (courage, capacité à gérer son stress, à se remettre en question, optimisme…) et externes (personnes qui nous entourent, soins, argent, lieu de vie…). Les ressources peuvent nous aider de deux manières : dans notre quotidien, et en situation de crise.

Le maillage au quotidien

C’est tout ce qu’on met en place dans sa vie pour acquérir de la souplesse et de la force, afin d’être moins vulnérable en cas de crise : nouer et entretenir des relations épanouissantes ; vivre dans un environnement où on se sent bien ; faire des activités qui nous font sens ; avoir un rythme de vie qui marche pour nous ; bouger…

Tu trouveras plus d’infos là dessus dans la brochure « Se soutenir en période de stress intense ou après un événement choquant ». Pour en avoir un aperçu, je te renvoie à l’outil de la roue de la résilience* en annexe.

On peut être plus ou moins limité·es là dessus : les populations les plus discriminées/marginalisées sont à la fois celles qui sont les plus exposées aux difficultés de la vie (violences, galère d’accès à l’emploi…), mais aussi les plus vulnérables quand ça arrive (ça a des conséquences plus grave que sur des personnes plus favorisées). Dans tous les cas, on fait au mieux.

En situation de crise

Il y a aussi des outils qui aident à traverser les situations de crise, qu’elles soient courtes ou qu’elles durent dans le temps. Ils sont bien entendu aussi précieux hors des crises, pour stabiliser le maillage au quotidien. C’est possible de s’aider de la roue de la résilience* pour les construire.

• Le mode d’emploi en cas de crise

L’idée c’est de détailler à quoi ça ressemble quand on va vraiment pas bien (crise d’angoisse, période dépressive, déréalisation, dissociation, manie… ou tout autre manière que tu as de nommer ce qu’est une crise pour toi). On écrit ensuite les différentes manières dont les autres peuvent nous aider dans ces situations là (tenir compagnie, éviter ou non le contact physique, poser des questions, se taire, faire un chocolat chaud, rappeler d’aller prendre une douche…). Enfin, on transmet ce document aux personnes qui nous entourent et qui sont d’accord pour nous aider en cas de crise.

C’est important d’y préciser aussi quoi faire quand on ne semble plus capable de prendre des décisions et/ou si on devient dangereux·e pour soi et les autres. Qui prévenir ? Le SAMU ? La police ? Un·e proche ? Une personne de la famille.. ? Qui ne surtout pas prévenir ? Est-ce qu’on consent à priori à être hospitalisé·e ? Y a-t-il des actes coercitifs qui sont ok ? Contentions physiques ? Sevrage forcé ? Menaces ? Etc. etc. Tu trouveras un exemple plus détaillé de mode d’emploi à la fin de la brochure « Folie et oppression » d’Icarus Project sur le site https://icarus.poivron.org.

• La trousse de secours émotionnel

C’est une trousse, un petit sac, un porte-feuille… que tu peux emmener facilement avec toi. Dedans, tu y mets des choses qui te font du bien, et auxquelles tu peux facilement accéder quand tu sens que ça va pas : une image qui te rappelle de bons souvenir, un flacon d’huille essentielle qui t’appaise, une liste de choses (très) faciles à faire qui te font du bien, etc. À utiliser sans modération, même quand ça va bien !

• Le tableau de visualisation positive (ou « mood board »)

L’idée c’est de créer un tableau, grâce à des collages ou des dessins, qui comporte des éléments qui t’apaisent, t’apportent du sens, de la joie, de la force, etc. Ensuite, pour l’avoir facilement sous la main, tu peux l’afficher dans un endroit où tu te sens bien, par exemple dans ta chambre et/ou le prendre en photo et le mettre sur ton téléphone et/ou l’imprimer en petit format pour le mettre dans ta trousse de secours émotionnel.

• Quelques tips en cas de crise* de TCD Montréal

3- Apprivoiser ses émotions douloureuses

Les personnes qui ont fait du mal à d’autres gens ressentent souvent de la colère, de la culpabilité et de la honte (entre autres). Toutes ces émotions ont le droit d’exister… et de toute façon, elles sont déjà là ! Alors autant voir comment faire au mieux avec. Le premier pas à faire face à ces émotions, c’est de les reconnaître et de les accueillir avec compassion. Elles sont en premier lieu des alliées, nous éclairant sur nos liens avec le monde. Bien souvent, c’est lutter contre elles qui les fait devenir un poids. Alors qu’en les apprivoisant, on s’aperçoit qu’on peut coexister avec elles tout en avançant vers nos objectifs de changement ; et qu’en travaillant à s’aligner avec nos valeurs, elles s’amenuisent petit à petit, voire même disparaissent. On peut faire ce travail seul·e, avec l’aide de thérapeutes, ou celle de proches avec qui on se sent en confiance et qui comprennent un minimum comment les émotions fonctionnent (voir l’outil de la carte relationnelle*).

À noter que pour certaines personnes ça peut très difficile d’avoir accès et d’identifier leurs émotions (ainsi que celles des autres) et donc encore plus difficile dans la foulée de trouver comment agir de manière adaptée depuis leurs émotions. J’en parle un peu plus loin dans cette partie.

On peut aborder les émotions comme des indices que nous nous donnons à nous-même, pour décrypter ce qui est en train de se jouer. Ce sont de supers alliées, et elles ont aussi leurs limites voire leurs risques.

La colère

• Ça dit quoi ?

La colère indique un sentiment d’injustice, envers soi ou d’autres ; ici, plutôt envers soi. On peut avoir la sensation d’avoir été laisé·e, incompris·e, injustement accusé·e et/ou injustement puni·e (à mon sens, toute punition est injuste, mais tout le monde n’est pas d’accord avec ça). Et c’est compréhensible de ressentir de la colère : parfois on n’est pas d’accord avec tout ce qui nous est repproché (à tort ou a raison ; voire partie sur la culpabilité) ; parfois les réactions des personnes qu’on a blessées et de leur entourage paraissent disproportionnées (à tort ou a raison) ; parfois aussi on ressent que les accusations de violences viennent nier les propres agressions et/ou souffrances qu’on a pu / qu’on peut vivre.

Lorsqu’on vit une situation comme injuste, cela peut aussi vouloir dire que certains de nos droits fondamentaux sont remis en question : droit à la dignité, à une vie sociale épanouie, à des conditions matérielles d’existence décentes, etc.

• Je fais quoi ?

C’est important lorsqu’on est en colère de chercher pourquoi elle est là, au-delà du sentiment d’injustice. C’est très utile d’identifier les endroits précis où on se sent lésé·es car ce sont souvent des trucs très concrets et on peut donc agir dessus : est-ce que tu trouves que ce qui t’est reproché est (partiellement) faux ? Est-ce que la manière dont on s’est comporté avec toi après une dénonciation te semble injuste voire violent ? Est-ce que tu as l’impression qu’en t’accusant de violences on vient invisibiliser/nier des violences dont tu as pu être toi-même victime ? Y a-t-il une menace sur tes droits fondamentaux ?

Une fois que tu as identifié les endroits d’injustice perçue, tu peux te demander lesquels te semblent en effet légitimes à défendre et lesquels sont plutôt l’expression d’un mécanisme de protection excessif et donc généralisant et souvent déresponsabilisant. C’est un travail d’introspection qui implique d’arriver à prendre un peu de distance avec notre colère. Trouver un cadre sécurisant peut aider à abaisser nos barrières pour faciliter le processus. C’est pourquoi construire un minimum de stabilité dans sa vie est souvent une des premières étapes du travail de changement.

Une fois que tu as identifié les espaces où tu te sens légitimement lésé·e, la question suivante serait : comment puis-je les préserver, tout en agissant en accord avec mes valeurs ? La question des valeurs est essentielle : tout l’enjeu dans ce processus est de ne pas reproduire de violences avec lesquelles tu serais en désaccord. Et cela commence dès maintenant, au présent, dans la manière dont tu te comportes avec les autres et donc, aussi, dans la manière dont tu cherches à préserver ce qui est important pour toi.

Par exemple, si une collègue t’accuse de sexisme, tu peux trouver que c’est abusé d’exiger que tu quittes ton travail car tu en as besoin pour vivre. Par contre, cela serait hors limite de l’accuser en retour de diffamations, ou de la traiter de folle, ou autres. Même si tu n’es pas d’accord avec ce qu’elle te repproche, ou que tu ne le comprends pas bien. Car, comme je l’ai dit plus haut, tant que la colère n’est pas un minimum apaisée, on peut avoir tendance à manquer de nuances dans notre lecture des faits, passés comme présents. C’est rarement une bonne idée d’agir sous le coup de la colère. Le timing est un élément clef dans les processus de réparation/responsabilisation.

• Points d’attention

La colère peut être bloquante : elle rend compliqué le fait d’assumer ce qu’on a fait et donc de travailler dessus. Nos mécanismes de défenses nous amènent le plus souvent à chercher à protéger notre intégrité avant toute chose. Si on se sent cible d’une injustice, c’est donc ça qui va primer, avec les conséquences qu’on a vues plus haut. Dans la même logique, ressentir de la colère amoindrit beaucoup nos capacités d’empathie. Et c’est dur d’être dans un lien juste avec les personnes qu’on a lésées, sans empathie fonctionnelle.

Être pris·e par la colère, avoir l’impression d’être traité·e de manière injuste sans prendre de recul sur la situation, ça augmente considérablement les risques de commettre des violences.

La culpabilité

• Ça dit quoi ?

La culpabilité sert de boussole pour nous indiquer que l’on a fait « quelque chose de mal ». Elle renvoie à des actes précis. La subtilité avec la culpabilité, c’est que le référentiel moral peut être interne comme externe. Pour le dire plus simplement, on peut se sentir coupable pour des faits 1) car ils sont contraires à notre propre système de valeur, et/ou 2) car ils sont contraires au système de valeur de nos groupes d’appartenance (qui eux aussi sont multiples, histoire de simplifier les choses... société, famille, groupes de lutte, de potes, couple, etc.).

• J’en fais quoi ?

Un des premiers taf avec la culpabilité, c’est d’identifier précisément à quel(s) acte(s) elle est liée et, surtout, pourquoi est-ce qu’on considère qu’ils sont « mauvais ». Est-ce en lien avec ce que la société nous apprend ? Avec les normes d’un groupe dont je fais partie ? Comment est-ce que j’évalue mes actes par rapport à mon propre système de valeurs ? Car si, dans mon référentiel interne, ce que j’ai fait n’est pas si grave, et que je me sens coupable principalement car j’ai enfreint les règles sociales, alors le travail ne sera pas le même que si je suis foncièrement en désaccord avec ce que j’ai fait. Dans ce premier cas (culpabilité d’avoir transgressé des règles extérieures à moi), l’enjeu est alors avant tout de comprendre pourquoi ce que j’ai fait est condamné par d’autres, et ensuite de décider si oui ou non je suis en accord avec cette condamnation morale.

Mais le sentiment de culpabilité peut être enfermant et amener à ressentir de la honte. Le glissement est facile entre « j’ai commis quelque chose de mal » et « je suis une mauvaise personne » (voir partie sur la honte). Quand on ressent de la culpabilité, il s’agit de s’appuyer dessus pour se mettre en action, en la transformant en « responsabilité » : une fois que tu as identifié les endroits où tu estimes être effectivement coupable, comment peux-tu prendre tes responsabilités pour réparer, transformer… ?

• Points d’attention

Si tu constates que ta culpabilité est finalement liée à des comportements que tu trouves ok mais que d’autres dénoncent ; ou si dès le début, tu ne ressens pas de culpabilité face aux critiques qui te sont faites : prends quand même le temps de comprendre pourquoi ce que tu as fait est condamné par d’autres. Cela implique souvent de se documenter, pour mieux saisir des réalités qui seraient loin de la nôtre. Cela te permettra peut-être de te rendre compte que, finalement, ce que tu as fait était en effet contraire à tes propres valeurs, même si tu n’en avais pas conscience sur le moment.

Par exemple, tu aurais pu ne pas savoir que pour la personne que tu as lésée, tes actes s’inscrivent dans une continuité d’agressions, liées à un système discriminant (sexisme, racisme, transphobie, classisme, validisme…) et sont donc violents – là où pour des personnes ne vivant pas les mêmes opressions, ça n’aurait pas été le cas. Faute de saisir toute la complexité de ces discriminations, tu n’avais pas conscience de la violence de tes actes. Alors que si tu avais su ce que ça faisait subir à l’autre, tu n’aurais pas agi comme ça, puisqu’en fait, bah… c’est pas dans tes valeurs de faire du mal à des personnes qui ne t’ont rien fait (par exemple).

La honte

• Ça dit quoi ?

La honte est aussi une boussole morale… mais avec laquelle on se juge nous même, plutôt que nos actes. Et elle est assez déréglée. Quand on se sent honteux·se, c’est qu’on déprécie l’ensemble de qui on est : on serait nul·le, intrinsèquement mauvais·e, cassé·e, impossible à aimer… Elle est souvent associée à des sentiments d’humiliation, d’impuissance et d’indignité. Elle a donc des conséquences assez dures : certitude d’être un « monstre », ruminations (on n’arrête pas de penser à ce qu’on a fait), renfermement sur soi, idées noires, auto-agression... tout ceci pouvant mener à un sentiment d’impuissance et à un immobilisme. On est tellement bloqué·e sur le fait d’être une horrible personne qu’on n’imagine même pas pouvoir sortir de ça.

Précision importante : on peut avoir très honte sans être coupable de quoi que ce soit. Les personnes victimes de violences sous emprise (le plus souvent durant l’enfance, mais aussi lors de violences conjugales) ressentent très souvent de la honte. C’est un outil utilisé par les auteur·es des violences pour maintenir leur emprise. La honte peut rester ancrée même une fois que les violences sont finies. La honte n’est donc PAS une bonne boussole, ni pour juger ses actes, ni pour juger sa propre valeur.

• J’en fais quoi ?

Là où la honte est utile, c’est qu’elle nous pointe l’un des axes importants de travail sur soi : booster l’estime de soi. Déjà, parce que je crois qu’on à toustes de la valeur du simple fait d’exister. Sortir de la honte, reconnecter avec cette valeur propre permet de retrouver de l’estime de soi. C’est un chemin de reconstruction, parfois long, mais toujours bénéfique. Ensuite, cela permet de limiter le risque de reproduire des violences : la détresse augmente fort le risque de commettre des violences. Tout ça, c’est beaucoup plus facile à dire qu’à faire, j’en ai conscience. C’est là où on peut demander de l’aide, que ça soit de proches ou de professionnels de la santé mentale.

• Point d’attention

C’est souvent l’une des émotions les plus ancrées en nous, indépendamment des faits. Notamment car elle peut être liée à des choses douloureuses que l’on a vécues par le passé. Elle est donc souvent difficile à faire passer. Dans les premiers temps, il s’agit surtout de réussir à cohabiter avec la honte, sans la laisser être la voix principale en nous. Se rappeler, même si c’est uniquement intellectuellement et pas émotionnellement, que « je suis une belle personne », « j’ai de la valeur », « j’ai le droit d’aller bien »… ou tout autre phrase qui marche pour toi.

… Et si je ne ressens pas grand-chose ?

Si c’est ton cas, il n’y a que toi qui peut décider si c’est un problème ou non. Y’a pas mal de gens qui ont peu voire pas accès à leurs émotions et y’a plein de raisons différentes à ça. Ce qui est super, c’est que ça n’empêche pas de faire tout le chemin écrit dans cette brochure, en adaptant un peu les stratégies.

Des fois, l’accès aux émotions est compliqué un peu tout le temps, par exemple car on ne nous a pas très bien transmis au début de notre vie ce que sont les émotions, comment elles s’expriment dans notre corps, ce qu’elles racontent… Dans ce cas, on peut focaliser le travail surtout sur des outils cognitifs : comprendre comment on fonctionne, identifier ses valeurs, ses objectifs pour ce travail. Des outils comme le tableau d’enregistrement des pensées*, le tableau des valeurs* ou la roue des émotions* peuvent être particulièrement utiles pour ça.

Ça peut être aussi car ce qu’on est en train de traverser est trop douloureux et que le mécanisme réflexe de protection consiste à se couper de ses émotions, ou en tout cas à les mettre à distance (cetrain·es parlent de dissociation). On peut ne pas s’autoriser à explorer ce qu’on ressent, par peur de ce qu’on peut y trouver : par exemple, peur de la honte, du dégoût qu’on ressentirait envers soi-même. Elles ré-émergeront probablement spontanément quand cela sera possible pour toi de les traiter. Ou bien tu peux décider d’aller à leur rencontre : dans ce cas, je te conseille d’y aller avec beaucoup de douceur et/ou de te faire accompagner par quelqu’un·e dont c’est le travail. Sinon, il y a le risque d’y aller trop fort, trop vite et que cela dépasse ta « fenêtre de tolérance », ce qui est source de beaucoup de détresse et de risque de (re)traumatisation.

Émotions et fenêtre de tolérance

C’est normal que ça soit inconfortable de ressentir des émotions douloureuses. L’enjeu quand on les accueille, c’est de les garder dans ce qu’on appelle notre « fenêtre de tolérance » : c’est le niveau d’intensité émotionnelle qu’on peut traverser sans que cela ne devienne de la détresse. Au dessus de ce niveau, on se fait déborder et tout devient plus compliqué. C’est par exemple le cas quand on ressent plein d’émotions mélangées et intenses.

Il y a un deux mouvements conjoints qui permettent de vivre ses émotions sans saboter le travail sur soi : réguler leur intensité pour qu’elles restent tolérables ; et élargir sa fenêtre de tolérance pour avoir plus de capacité émotionnelle et d’action, d’où l’importance de prendre soin de soi et de trouver une forme de stabilité. La psycho-éducation aux émotions peut être très aidante, comme par exemple la roue des émotions*.

Je t’invite à faire preuve de compassion et de douceur envers toi-même. Faire ce travail est une bonne manière de prendre soin de ton estime de toi, de préserver une belle image de toi-même. C’est courageux de faire ce que tu fais, en plus d’être important pour prendre soin de toi et des autres.

4- Approches thérapeutiques

Le champ de la psychologie clinique et des psychothérapies est énorme. Je t’invite à faire des recherches pour creuser la question si tu souhaites commencer un accompagnement psy, de quelque nature que ce soit. Voilà quand même des infos transversales que je trouve importantes à avoir avant de se lancer.

Le point le plus important quand on cherche un accompagnement thérapeutique, c’est avant toute chose de trouver un·e soignant·e avec qui on se sent en confiance. Quelques soient les approches outils utilisés, si la relation de soin est sécurisante, alors une grosse partie du travail sera fait. Et vice-versa : même avec des outils qui seraient super adaptés à ta problématique, si tu sens un malaise avec le·a soignant·e, alors c’est peu probable que ça marche très bien.

Il existe plein de « titres » différents, qui ne recouvrent pas les mêmes réalités en terme de formations et reconnaissance légale : psychologue (formation en psychologie à l’université) ; psychiatre (médecin spécialisé) ; psychotérapeute (titre réglementé par la législation, sans forcément de diplôme reconnu par l’État) ; psychopracticien (cadre légal qui s’applique à tout thérapeute)… En notant que sous un même intitulé peuvent se cacher des approches très différentes.

Attention, certain·es practicien·nes et certaines écoles de psychothérapie peuvent être néfastes (pratiques sectaires, endoctrinement, tarifs exorbitants, mise en place de relation d’emprise…) [24].

Certaines méthodes vont se focaliser sur les « racines » des problèmes (par exemple en cherchant à guérir un psychotrauma) ; certaines visent à traiter les symptômes (par exemple mieux vivre avec les conséquences du trauma) ; certaines encore ont pour seul objectif de mieux se comprendre ; et enfin certaines sont surtout là pour apporter un soutien pendant les périodes difficiles, sans objectif particulier de changement.

Je te conseille de se renseigner sur les approches qui te parlent, mais aussi sur les différentes « écoles » en son sein, puis sur les thérapeutes que tu as en ligne de mire. C’est un travail un peu fastidieux, ça peut prendre du temps de trouver la bonne personne pour t’accompagner. Ça peut être aidant de demander autour de toi si les gens ont des noms à conseiller, tout en gardant en tête que ce qui a marché pour tes potes peut ne pas du tout te parler.

Enfin, l’essentiel des accompagnements psycho-thérapeutiques sont payants, voire chers. Il existe des mutuelles qui remboursent certains soins, et en France il est possible avec le dispositif « Mon soutien psy » d’avoir des séances gratuites auprès de psychologues, sous certaine conditions. Tu peux aussi t’adresser aux CMP (centres médicaux-sociaux), où les suivis psy sont gratuits. Mais il peut y avoir beaucoup d’attente pour avoir un rendez-vous et les soins y sont de qualités très variées. Il existe des associations qui proposent des soin psy à tarifs solidaires. N’hésite pas non plus à demander directement aux praticien·nes s’iels peuvent adapter leurs tarifs à tes possibilités, voire à négocier frontalement les prix : des fois, ça marche !

IV- Trouver les ressources en soi pour changer

1- Changer pour soi, pas seulement pour les autres

Dans l’intro, je parle d’agir « à partir de nos motivations propres, et pas seulement en réponse à la demande d’autres personnes ». C’est un point important pour que le travail sur soi soit sincère et pérenne. Si on agit essentiellement sous la contrainte, la peur, la pression sociale ou juste pour répondre aux attentes d’autres gens, on va lâcher le processus quand ces contraintes extérieures se lèveront. Il y a aussi de fortes chances d’être au moins partiellement malhonnête avec soi et les autres, par peur de la punition.

Alors qu’en agissant pour soi, à partir de notre éthique propre, ça marche en général beaucoup mieux. L’un des axes du travail est donc de trouver en toi tes motivations propres, ou dites « intrinsèques », pour continuer ton travail. C’est typiquement le taf que font les professionnel·les de la santé avec l’outil de l’entretien motivationnel. C’est dans tout ça que tu vas pouvoir trouver l’énergie pour changer.

Tout l’enjeu de cette brochure est de définir quel est ton objectif et de trouver les moyens pour y parvenir. Alors, peut-être que tu sais déjà quelle est la réponse à cette question. Et probablement que non. Elle va prendre forme au fur-et-à-mesure de ton travail. Le chemin n’est pas linéaire, les différentes « étapes » se répondent et se nourrissent constamment. Peut-être que ton objectif évoluera en même temps que ta compréhension de qui tu es, de ce que tu as fait, et de ce qui compte pour toi. [25]

→ Quels sont les actes que je ne veux plus reproduire ? Pourquoi ?
→ Comment je veux me comporter à l’avenir envers les autres, que ça soit dans des situations similaires à celles sur lesquelles je travaille, ou d’une manière plus générale dans ma vie ?
→ Qu’est-ce que ça va changer concrètement à mon quotidien, d’adopter ces nouveaux comportements ?
→ Qu’est-ce que ça va changer dans mon lien avec les autres ?
→ Qu’est-ce que ça va me permettre que je ne pouvais pas faire avant ?
→ Comment ça va modifier l’image que j’ai de moi, mon estime de moi ?
→ Qu’est-ce que j’ai déjà mis en place pour favoriser ce changement ? (à part avoir ouvert cette brochure :) )
→ Quelles sont les étapes suivantes dans mon processus ?
→ Quelles sont les ressources déjà présentes, en moi et dans mon environnement, sur lesquelles je peux m’appuyer pour changer ?

2- Devenir plus autonome

Si tu réussis mieux à réguler tes affects, en particulier douloureux (frustration, colère, tristesse, abandon..) et que tu es plus autonome pour répondre à tes besoins, il y a moins de chances que tu en veuilles aux autres de ne pas le faire, et donc moins de chance que tu dépasses leurs limites en exigeant d’elleux des choses irréalistes ou injustes.
Si tu en ressens le besoin, tu peux te créer des « figures ressources internes » qui t’aideront à te sentir épaulé·e, sans pour autant dépendre d’autres personnes. Il s’agit d’identifier 3 personnes, réelles ou fictives, voire des archétypes : un·e qui te fait ressentir un amour inconditionnel ; un·e qui te donne de la force ; et un·e qui représente la sagesse. Tu peux ensuite les convoquer en toi quand tu en ressens le besoin, simplement en les visualisant, en les ressentant, ou en dialoguant avec elles pour connaître leur avis sur une situation qui te pose question. Tu peux aussi les afficher sur ton tableau de visualisation positive dont je parle dans la partie II. à « Prendre soin de soi ».

Être autonome ne veut pas dire pour autant se couper des autres, ne pas chercher de soutien, gérer tout solo… C’est plutôt d’être en mesure de trouver la juste manière, pour soi et pour les autres, de prendre soin de soi, au sens large.

C’est ok de demander du soutien aux gens qui nous enrourent. Attention cependant à qui on fait la demande. Une personne sur qui on a un ascendant et à qui on demande de l’aide aura probablement moins d’espace pour dire non que quelqu’un·e avec qui on a un meilleur équilibre relationnel.

Pour identifier à qui on peut demander du soutien, il y a un combo de deux outils qui fonctionnent bien ensemble : la carte relationnelle* et le soleil des besoins*.

3- Préserver son intimité pour faciliter le processus

S’il y a une seule chose à retenir de cette partie : c’est à toi, et à toi seul·e de décider si, et avec qui, parler de tout ça. Préserver son intimité, c’est un truc important pour se sentir assez en sécurité pour changer.

Une grande partie du processus de changement implique de l’introspection et du dévoilement de l’intime. Ça brasse. Peut-être que tu te confronteras à de la honte, à des blessures, à des doutes, etc. Cela peut être très intimidant et bloquant de devoir partager tout ça avec d’autres. Mais aussi parfois très aidant. Si tu as envie d’avoir des personnes avec qui partager ce qui te traverse et que tu ne sais pas trop comment faire, je te renvoie à l’outil de la carte relationnelle*.

Tu peux te sentir redevable aux personnes que tu as blessées de leur donner accès à ce que tu traverses dans ce processus, à ce que tu comprends de toi et de ce qui s’est passé entre vous. Si c’est le cas, assure-toi d’abord 1) que tu as envie un minimum de le partager et que tu ne le fais pas juste par obligation et 2) que la personne souhaite elle aussi avoir accès à ces infos (et si oui, par quels biais). C’est un point essentiel. Ça peut être très violent (voire retraumatisant, selon le vécu de la personne) de recevoir de manière non-sollicitée des bouts d’intime de quelqu’un·e qui nous a fait du mal.

Se sentir obligé·e de rendre des comptes à d’autres gens, ça peut être au gros frein au travail introspectif. Par exemple, ça peut nous empêcher de réfléchir aux faits qui nous sont reprochés. On peut aller jusqu’à se mentir à soi-même pour éviter de le reconnaître, par peur de la punition. C’est grave dommage si la peur des conséquences t’empêche de t’interroger avec sincérité sur ce que tu as fait. Tu as le droit de prendre le temps d’y voir plus clair avant de nommer vers l’extérieur ce que tu as compris de ce que tu as fait.

4- Faire les choses en conscience

Parfois, nos besoins paraissent incompatibles avec ceux de la personne à qui on a causé du tort. Si tu identifies que le travail de réparation auprès de la personne lésée semble entrer en conflit avec ton propre travail de transformation, demande toi lequel tu veux privilégier dans un premier temps.

La plupart des féministes (et pas que) estiment qu’en cas de violences, ce sont les besoins de la victime qui sont prioritaires. Si tu acceptes de répondre à ses demandes de réparation au détriment de certains de tes besoins, je t’invite à faire ce choix en étant aligné·e avec. Sinon c’est très probable que tu empires les choses en reproduisant des violences. Si tu ressens de l’injustice, tu risques juste de contre-attaquer, consciemment ou inconsciemment, de manière directe ou sournoise.

D’une manière générale je trouve aidant dans ce genre de processus de savoir pourquoi on fait les choses, même si nos motivations ne nous paraissent pas très « légitimes ». Dans l’immense majorité des cas on fait les choses pour plusieurs raisons à la fois, certaines dont on est fier·e (ex : je veux arrêter de faire souffrir des gens) et d’autres dont on a un peu honte (ex : je veux garder une bonne réputation). Je t’invite à accueillir tout ça avec compréhension et compassion. Se voiler la face empêche d’avancer. Et puis, ce qui se passe en toi ne regarde, au final, que toi. Il y a donc tout à gagner à être sincère et lucide sur ce qui te traverse.

→ Quelles sont réellement mes motivations à changer ? À m’excuser ? À répondre aux demandes des personnes que j’ai lésées ? Ou bien de ne rien faire de tout ça… ?

5- Développer son empathie et sa curiosité envers l’autre

L’un des facteurs centraux qui permet d’agresser une personne est le fait de lui ôter dans la manière dont on la perçoit un peu de son humanité. Il est donc essentiel de réussir à considérer les autres dans toute leur complexité, comme ayant une vie intérieure propre, étant capables de prendre des décisions pour elleux-même en toute autonomie et ayant autant de valeur que nous, du simple fait qu’iels existent.

Théoriquement, ok. Mais concrèrement, comment on fait pour sincèrement, émotionnellement, profondément considérer l’autre comme un·e égal·e ? C’est là où le travail d’empathie intervient, en cherchant à être touché·e par ce que vit l’autre, à connecter avec sa subjectivité.

Alors, certes, c’est impossible de ressentir réellement dans sa chair ce que vivent les autres. Mais le travail d’empathie ne nécessite pas de trouver la « vérité » de l’expérience d’autrui (si tant est que ça soit un truc qui existe). L’idée est plutôt de vivre en soi-même une expérience émotionnelle qui nous permet d’approcher le vécu interne de l’autre.

L’empathie, c’est une compétence qui se travaille, même si c’est plus facile pour certain·es que pour d’autres selon là d’où on part. Ça dépend de notre compréhension globale des émotions, de notre niveau de connexion à ce qu’on ressent, de nos capacités d’écoute et d’imagination… Tout ce qu’on appelle les compétences socio-émotionnelles. Tout ça, ça se développe. Quelques outils pour t’y aider :

• La roue des émotions*, pour apprendre à capter ce qui se passe en toi et comprendre plus largement le fonctionnement des émotions

• Lire ou écouter des récits et témoignages à la première personne et/ou regarder des documentaires faits par des personnes concernées, en particulier autour de vécus proches de ceux des personnes à qui tu as fait violence.

• Faire des exercices de jeux de rôle, qui te mettent dans des situations similaires à celles que tu as fait vivre aux autres, pour capter dans ton corps ce que ça peut générer. Il faut trouver les bonnes personnes avec qui le faire. Peut-être as-tu des gens compétent·es là-dessus dans ton entourage plus ou moins proche ? Pour ça, tu peux jeter un œil à l’outil des cartes relationnelles*.

• Trouver des thérapeutes spécialisées dans le développement des compétences socio-émotionnelles.

• Faire des stages thématiques sur le sujet, par exemple sur la communication non-violente (CNV). Attention, le milieu du développement personnel peut vite coûter cher et ça arrive de tomber dans des situations d’emprise. [26]

• Se former à l’écoute active et aux bases de l’approche centrée sur la personne. Pour ça, tu peux contacter Élie qui anime régulièrement des stages sur l’écoute active. Ptet l’occasion de la faire venir dans ton coin et de vous former collectivement ?

elie-t-ecoute [at] proton [point] me

V- Comprendre ses actes

1- Mettre les faits au clair

C’est difficile de changer sans savoir d’où on part. Pour autant, aussi paradoxal que ça puisse paraître, ce n’est pas indispensable d’identifier précisémenent ce qu’on a fait pour commencer le processus de réflexion et de changement. Notamment, c’est fréquent de ne pas se souvenir clairement des faits lorsqu’on est encore en lutte avec la honte, la culpabilité et/ou la colère. L’oubli, sélectif ou total, peut être un moyen de protéger son intégrité : on chercherait inconsciemment à préserver l’image qu’on a de soi, et/ou à se protéger de la violence de nos actes et/ou de la possibilité qu’elle nous ramène à des violences qu’on aurait pu subir dans le passé. On peut aussi mal se souvenir du fait de la prise de produits stupéfiants, notamment l’alcool.

Malgré ces freins (émotions envahissantes ; mémoire hésitante), ça reste intéressant d’essayer de décrire avec précision les faits concrets qui ont eu lieu :

• Pour toutes les personnes impliquées : quels ont été leurs gestes et actions ; leurs comportements non verbaux ; leurs paroles… et aussi leurs silences !

• Pour toi : quelles ont été tes pensées, tes émotions et tes sensations corporelles à chaque moment clef, ainsi que leur évolution au fil du temps.

Sans chercher à tout prix à caractériser avec précision les faits, ça reste important d’en identifier la teneur : les actes étaient-il plutôt verbaux, physiques, sexuels, autres ? Ponctuels, répétés sans lien apparent entre eux, ou encore étalés dans le temps comme un continuum ? Ont-ils déjà eu lieu par le passé auprès d’autres personnes, ou en tout cas des actes qui y ressemblent ?

Que les violences soient ponctuelles ou récurrentes, je t’invite à réaliser une chronologie des faits, des dynamiques relationnelles avec la/les autre(s) personne(s) impliquée(s) et de tes propres événements marquants dans ta vie durant ces périodes là. Cela permet de remettre en contexte les actes. Tu peux t’aider d’une frise chronologique pour avoir une vue d’ensemble, utiliser des couleurs différentes selon le type d’élément et pourquoi pas dessiner.

La plupart du temps on ne retient que les violences « spectaculaires », qui sont celles qui sont visibles et donc considérées comme graves. Or, bien souvent, ces violences sont inscrites dans une continuité d’abus et de violences moins visibles. Typiquement, dans le cadre de violences conjugales, les violences psychologiques sont systématiques et sont les premières à apparaître. Pourtant, elles sont très dures à mettre à jour, et donc à conscientiser quand on en est l’auteur·e ou la victime. Il y a un document sur les violences psychologique que je peux transmettre par mail sur demande. Ainsi, analyser le pourquoi d’une agression sexuelle sans prendre en compte tout ce qui a pu y mener, ça empêche de réfléchir à comment éviter que ça se reproduise.

Pour le moment, contente-toi de décrire les choses, sans chercher à tout prix à les analyser. Un outil qui peut bien aider pour ça est le tableau d’enregistrement des pensées* (ou TEP), en utilisant uniquement les premières colonnes descriptives.
Attention ! Se repasser en mémoire des faits de violences – ou bien perçus comme tels par toi ou par d’autres – peut être éprouvant. C’est donc important de le faire dans un cadre sécurisant, à un moment où tu te sens suffisamment appaisé·e. Il y a des outils qui facilitent ça, notamment en diminuant le niveau de stress : cohérence cardiaque, activité physique (modérée), méditation pleine conscience... ou toute autre chose que tu sais te faire du bien. Pour plus d’infos, je t’invite à aller voir les parties III : 1 et 2.

2- Identifier les raisons des violences

De quoi on parle ?

Il y a probablement une infinité de raisons intimes pour commettre de la violence envers d’autres personnes. De mon expérience, elles sont quand même bien souvent connectées à deux notions : le pouvoir et le danger. Je détaille tout ça après.

La plupart du temps, nos raisons à faire de la violence sont au moins partiellement inconscientes. C’est nécessaire pour éviter la dissonnance cognitive – incohérence entre nos valeurs et nos comportements – et pour protéger l’estime de soi. Elles sont difficiles à avouer, même à soi-même, car elles sont souvent en contradiction avec l’image qu’on se fait d’une « bonne personne ». Elles sont donc source de honte, puisqu’elles nous donnent l’impression d’être quelqu’un·e de mauvais. Et la honte appelle le silence, voire le tabou.

Quel intérêt à aller creuser un peu loin sur nos raisons de dépasser les limites des autres ? Car cela nous donne des billes pour identifier à quels besoins ou attentes nos comportements violents essaient de répondre. Et du coup, trouver quels comportements/réponses alternatives on peut avoir et qui soient plus en accord avec nos valeurs, tout en prenant soin de notre intégrité.

On peut par exemple travailler à mieux comprendre ses fonctionnements automatiques, à améliorer ses qualités d’observation, d’empathie, de communication…

« L’autre m’appartient »

Certaines personnes intègrent plus que d’autres le fait que des choses leur sont dues. C’est souvent là que se nichent la frustration et d’autres émotions qui peuvent y être liées, spécifiquement le sentiment d’injustice et la colère.

Schématiquement, plus on a de pouvoir dans la vie, plus c’est facile de considérer que c’est normal d’accéder à des privilèges, et plus on peut avoir du mal à tolérer de ne pas recevoir ce qu’on souhaite. C’est dépendant aussi du contexte et de ce que nos groupes d’appartenance, et plus largement la société, nous disent avoir droit. L’exemple typique est celui de la sexualité au sein du couple, avec le (non)fameux « devoir conjugal » : de nombreux hommes estiment que leur conjointe, indépendamment de ce qu’elle souhaite, doit répondre à leurs « besoins/désirs » sexuels (qui sont en fait souvent une manière pour eux d’accéder à de la tendresse/intimité, plutôt qu’à de la sexualité) [27]. À noter que ce sont des normes que beaucoup de femmes intègrent aussi.

Même en n’adhérant pas à ce discours, il peut toujours nous influencer à un niveau inconscient et venir justifier que nous allions « prendre » ce à quoi nous pensons avoir droit. L’une des règles tacites du système de domination de groupes sociaux par d’autres, est que les personnes dominantes ont le droit à un accès quasi incontionnel au corps et à l’intimité des personnes dominées. L’autre devient un objet de notre désir, y compris hors sexualité. C’est ce qui vient justifier et permettre le fait que des adultes touchent des enfants sans leur consentement, que des personnes blanches « s’amusent » à toucher les cheveux de personnes noires sans rien leur demander, que des hommes agressent sexuellement des inconnues en leur mettant la main au cul, que des personnes cisgenres [28] demandent à des personnes transgenres à quoi ressemblent leurs organes génitaux, etc. etc.

En suivant la norme selon laquelle certaines personnes ont un accès inconditionnel au corps et à l’intimité de l’autre (y compris hors sexualité), la question de où se trouvent les limites de l’autres, quelles sont ses envies, ses besoins... ne se pose pas. C’est un non-sujet. Il est donc difficile de se rendre compte lorsqu’elles sont franchies. De plus, en général plus la personne est « basse » par rapport à nous dans le système d’oppressions, moins on la considère et plus on se permet d’agressions. C’est l’une des raisons qui fait que les femmes en situation de handicap sont plus victimes de violences sexuelles que les autres femmes. Et en miroir, on intègre en tant que personnes dominées que c’est normal que des personnes en situation de pouvoir puissent accéder à notre corps quand et comme iels le souhaitent.

Tout ça pour dire que quand on est en position dominante dans une relation, en particulier du fait d’oppressions systémiques, c’est assez fréquent d’agresser l’autre, surtout sur des « petits trucs » assez anodins pour que personne ne les relève. C’est ce qu’on appelle les « micro-agressions ». Mais elles n’ont de « mini » que leur banalité : leur impact est réel et grave, car leur effet est cumulatif et elles pavent la route vers des agressions plus spectaculaires en les normalisant.

Quelques exemples de raisons à l’agression

Les agressions plus graves (notamment celles qui sont socialement condamnées) sont permises par cette même logique de prise de pouvoir sur l’autre. Mais il y a souvent des raisons de plus qui font qu’on passe à l’acte. La plupart d’entre nous a envie d’être de bonnes personnes. Donc pour en venir à un acte d’agression qui est collectivement considéré comme tel, il faut que la motivation à le commettre soit supérieure à la motivation « être une bonne personne ». Tout ça, ça se passe souvent à un niveau inconscient, mais pas forcément. Voici quelques « motivations » à commettre des actes qu’on sait (au moins un peu consciemment) être des agressions :

• Remettre l’autre à « sa place », préserver l’ordre social

… parce qu’iel conteste notre pouvoir ou ne fait pas ce qu’on attend d’ellui, exemple : punir un enfant quand il nous désobéit
… parce qu’iel ne correspond pas aux attendus sociaux, par exemple : empêcher les résident·es d’un EPHAD d’avoir des relations sexo-affectives
… parce qu’iel perturbe l’ordre sociale, par exemple : les « viols punitifs » de lesbiennes, gays et personnes transgenres

• Accéder à quelque chose qui nous fait envie, au détriment d’autres personnes

… notamment dans le domaine de la sexualité, par exemple : retirer le préservatif sans que l’autre ne soit d’accord (ni même au courant)
… mais aussi pour accéder à plus de pouvoir, par exemple : faire de la violence psychologique dans un collectif (un mélange de manipulation, séduction, dénigrement, mensonges, antagonisation...) pour s’y faire une place centrale

• Protéger son intégrité (qu’elle soit ou non réellement menacée)

… parce qu’on nous met face au fait qu’on ne serait pas une aussi bonne personne qu’on le pense, par exemple : en tant que personne blanche, montrer de la détresse et demander de la réassurance à une personne racisée qui nous dit qu’on a eu un comportement raciste (« larmes blanches »)
… parce que la situation nous renvoie à une situation traumatique et qu’on a l’impression que le danger est réel, par exemple : exploser de colère et crier sur quelqu’un·e qui demande légitimement à arrêter une discussion, parce que qu’inconsciemment ça fait écho à des violences psychologiques qu’on a subies par le passé, notamment du type « loi du silence »
… parce qu’on a peur de perdre quelque chose, par exemple : harceler notre amoureux·e lorsqu’on ressent de la jalousie
… pour répondre à ce qu’on identifie comme des besoins fondamentaux : affection, confort matériel, capacité d’expression… par exemple : faire du chantage affectif pour partager un moment de tendresse et/ou de réassurance
… parce qu’on est effectivement en danger : dans ce cas, je renvoie à la notion de « violence légitime » de la partie II - 2.

→ Qu’est-ce qui m’est dû ? Dans quelles relations ? Suis-je en accord éthique avec ça ?
→ Dans quels espaces de ma vie ai-je du pouvoir ? Qu’est-ce que ça me fait ressentir d’avoir ce pouvoir ?
→ Dans quels espaces de ma vie ai-je moins, peu voire pas de pouvoir ? Qu’est-ce que ça me fait ressentir que d’autres aient du pouvoir sur moi ?
→ Qu’est-ce que ça me fait de ressentir que des gens que j’aime et sur qui j’ai du pouvoir puissent se sentir elleux-même comme ça ?
→ Quels besoins je cherche à protéger ou à remplir dans les moments où j’ai agressé ?
→ Comment puis-je répondre à mes besoins et désirs sans que cela ne pèse sur celleux qui m’entourent ? Et sans pour autant chercher à tout faire solo…
→ Et en particulier dans les relations avec un déséquilibre relationnel (quel que soit son sens) ?
→ Les actes de violence que j’ai commis correspondent-ils à certaines des situations évoquées juste avant ? À d’autres du même type ?

L’ivresse du pouvoir

Bon. Et malheureusement, certaines personnes en agressent d’autres… juste parce qu’elles le peuvent. Le pouvoir est une drogue. Plus on en a, plus on en veut et plus on se déconnecte émotionnellement des autres, en particulier de celleux qu’on considère comme inférieur·es, augmentant exponentiellement le risque de commettre des aggressions.

Quand je dis ça, tu dois sûrement avoir en tête des personnes avec vla du pouvoir, comme des hommes politiques ou des stars. Mais en creusant un peu, tu dois pouvoir trouver des exemples plus proches de toi : président·es d’asso, personnes populaires dans certains groupes de potes, personnes influentes dans des communautés, créateur·ices de projets, stars locales... On n’est jamais vraiment à l’abri de l’intoxication au pouvoir. Et sa montée peut être insidieuse, alors vaut mieux y prêter attention. Voilà quelques signes, non exhaustifs, qui doivent alerter :

sentiment de toute puissance, diminution de sa capacité d’empathie, dénigrement des avis contraires aux autres (d’autant plus inquiétant si c’est l’avis de personnes en qui on a d’habitude confiance), dénigrement de nombreuses personnes et catégories de personnes, penser que « tous les coups sont permis », refuser de déléguer, ne pas se donner les moyens de transmettre ses connaissances et compétences, être partout tout le temps, devenir indispensable, se sentir indispensable, flirter et/ou développer des relations sexo-affectives avec plusieurs personnes sur qui on a une position structurelle haute (bénévoles de l’asso dont on est président·e, salarié·es de sa boîte, participant·es à des ateliers qu’on donne…) et d’autres.

À noter que tout ceci ne va pas forcément de paire avec une bonne estime de soi. On peut être en super position de pouvoir et malgré tout douter de soi, avoir peur que les autres se rendent compte qu’on est « un·e imposteur·e », être dégoûté·e par soi-même, avoir l’impression de ne jamais faire assez, etc.

Sans forcément être « intoxiqué·e », si tu es dans à des postures de pouvoir, il y a des choses que tu peux mettre en place pour éviter de dérailler, constituer un contre-pouvoir si jamais tu merdes, et plus largement avoir un espace de réflexion sur tes pratiques :

• les pods de responsabilisation* : particulièrement conseillé pour les orga et/ou facilitataire d’événements, en particulier s’ils mettent en jeu de l’intime (BDSM, sexpo, séjours de développement personnel…)

• la supervision : surtout à destination des soi.gnant·es (au sens large), il s’agit d’être suivi·e par une personne qui fait le même taf que nous et qui nous aide à naviguer nos difficultés, nos questionnements, etc. dans les accompagnements qu’on fait. Pour que cet espace soit effectivement un endroit de contre-pouvoir, il faut avoir bien choisi la personne.

• l’intervision : c’est pour ça que je préfère l’intervision, qui est un peu comme la supervision, mais avec des collègues et de manière horizontale, réciproque et collective. On travaille ensemble sur des situations précises qui nos posent questions ainsi que sur des réflexions de fond.

• l’analyse de pratique : un moment en groupe aussi, mais animé par une personne extérieure. Une sorte de mélange entre intervision et supervision.

3- Comprendre ses réactions réflexes face au danger

Fight / Flight / Freeze / Fawn

L’une des grilles de lecture que je trouve utile, c’est celle des 4F. Comme toute grille de lecture, elle ne suffit pas à décrire le réel. Si j’en parle, c’est que j’ai constaté qu’elle aide les personnes que j’ai accompagnées à mettre du sens sur leurs comportements violents, ce qui donne un bon coup de pouce pour sortir de la honte : « je suis un monstre » devient « je suis un être humain qui, à partir de réactions normales, a des comportements inadaptés ».

En particulier car un certain nombre de motivations à agresser découlent d’une sensation de danger : « l’autre ne me respecte pas », « on me refuse quelque chose dont j’ai besoin/envie », « ça me renvoie à une situation traumatique », « j’ai peur de perdre quelque chose dans cette histoire », etc. Ces émotions de colère et de peur nous coupent de nos compétences d’empathie et de nos capacités de raisonnement. On passe en mode « défense » réflexe et tous les coups sont permis pour se sortir de la situation.

Alors, c’est quoi les 4F ? Cette approche analyse les réactions animales (dont humaines) face au danger. Ce sont des réflexes qui permettent de nous sauver la mise, et qui sont souvent bien utiles. Merci l’évolution ! Mais parfois, leur délenchement est inadapté.
Face à un danger perçu, qu’il soit réel ou imaginé, on peut réagir de différentes manières : contre-attaquer/combattre ; fuir ; se figer ; chercher à apaiser/amadouer (quand le danger vient d’une personne). Ce sont les 4F : fight, flight, freeze, fawn en anglais. Cette classification, je le redis, a ses limites : il y a plein de subtilités et de complexité dans ces réactions. Je t’invite à observer à quoi elles ressemblent chez toi, quitte à les renommer voire même à créer d’autres catégories.

Je précise que je parle bien « d’impression » de danger. Car le danger n’est pas toujours présent. Inconsciemment, on vit souvent les sentiments de détresse comme un signe qu’on est face à une menace. Et quand on est en posture de pouvoir et que notre pouvoir vient être remis en question d’une manière ou d’une autre, l’inconfort que ça génère peut être très mal vécu, parfois à un niveau de détresse tel que ça déclenche une réponse réflexe face au danger. Même si le danger n’est pas réel, on a l’impression que notre intégrité est menacée (« on me dit que je ne suis pas une bonne personne »). D’où l’utilité de s’éduquer sur les opressions systémiques, pour capter où sont nos endroits de susceptibilité, où notre ego peut être blessé et comment réussir à accueillir la critique et se remettre en question.

C’est aussi le cas quand la situation, sans qu’elle soit dangereuse, nous ramène à une situation passée qui l’était réellement et qui a laissé en nous une mémoire corporelle réflexe. La plupart sont des traces de stratégies passées qui ont bien fonctionné et nous laissent donc des réflexes adaptés (par exemple : se mettre à courir face à une menace d’agression physique). D’autres sont liées à des événements traumatiques non digérés et ça arrive dans ce cas que nos réponses réflexes actuelles face à certains dangers perçus soient inadaptées.

Dans ce cas, ça peut être aidant de se documenter sur les effets des psychotraumas et, si tu le souhaites, de suivre des thérapies qui y sont adaptées. On peut guérir d’un syndrome de stress post-traumatique, et même avant ça il existe des outils qui en diminuent les symptômes et facilitent notre quotidien, dans le lien à soi, le lien aux autres, etc.

Ces réactions aux danger sont instinctives. On ne décide pas consciemment quel « F » on va utiliser face à telle ou telle situation. Cela dépend de notre histoire, de ce qui a fonctionné par le passé, de ce que l’environnement a soutenu comme étant une « bonne réaction », etc. Par exemple, si mes parent·es me battaient quand j’étais enfant·e, j’ai pu constater que leur tenir tête ne faisaient qu’empirer les choses. Par contre, ça a pu m’aider de fuir la maison dès que possible (« flight »). Pour d’autres, c’est le « freeze » qui a été protecteur, en leur permettant de se dissocier de la douleur et de la peur. Ou encore le « fawn », en voyant venir les crises de colère et en faisant de son mieux pour apaiser l’adulte avant que ça n’éclate (anticiper ses besoins, ses demandes, se faire petit·e, gentil·le, etc.).

Ces réactions ne sont bien entendu pas sources de violences en tant que telles. Ce sont avant tout des réactions de protection. Mais selon les circonstances elles peuvent l’être, en particulier quand le danger n’est pas réel et/ou qu’on est en position de pouvoir par rapport à la personne cible. Voici quelques exemples de comportements pouvant blesser voire agresser d’autres personnes :

→ sur le mode « combat » : cris, violences verbales, violences physiques sur l’autre ou sur des objets, menaces
→ sur le mode fuite : rupture de contact sans explications, d’autant plus quand c’est très contrasté avec le lien habituel ; passer du temps dans un même espace en ignorant la présence de l’autre ; gaslighting (négation de ce qui a réellement eu lieu)
→ sur le mode figement : loi du silence ; refus de partager ses émotions (souvent car elles sont inaccessibles) ; dire que tout va bien alors que c’est palpable par l’autre que c’est faux
→ sur le mode « fawn » : quand ce mode est source de violences, ça se passe plutôt sur le moyen/long terme que lors de violences spectaculaires => on accepte en conscience des actes dont on n’a pas envie, voire qui sont hors limites, et on le fait payer à l’autre ensuite, du type : comportements passifs-agressifs, manipulation et autres violences psy, vengeance (plus ou moins subtile) et/ou passage à un mode fuite ou combat quand on atteint un point de rupture

Pour identifier les situations où notre réaction dépasse la sévérité, voire la réalité du danger qu’on perçoit, quelques quelques questions :

… l’autre te refuse quelque chose qui serait important pour toi

→ est-ce vraiment à l’autre de répondre à ce besoin ? Que puis-je faire pour être plus autonome dessus ?

… directement ou indirectement, l’autre remet en question ta valeur en tant que personne

→ est-ce vraiment ce qui se passe ? Si oui, comment puis-je en faire une opportunité pour grandir et/ou m’affirmer ? Quels apprentissages puis-je tirer de cette situation ?

… le comportement de l’autre te rappelle de manière instinctive une situation du passé où tu étais effectivement en danger

→ les deux situations sont-elles vraiment identiques ? Comment puis-je retrouver de la sécurité au présent, de quoi ai-je besoin pour ça ?

… tu sens qu’une de tes limites en train d’être dépassée

→ quelle(s) limite(s) exactement ? Quelle est ma part de responsabilité dans le fait qu’on en arrive là ? Cette question, bien que sensible, est importante : l’un des schémas pouvant mener à une agression est le fait d’avoir soi-même, pendant un certain temps, dépassé ses propres limites au sein de la relation (« fawn »). Souvent par peur de ne plus être aimé·e ou de perdre l’autre, sans pour autant que l’autre ne mette en place des choses pour te faire te sentir mal.

→ est-ce réellement une question de dépassement de limites ? Est-ce que ça pourrait être autre chose qui se joue, comme par exemple une blessure d’égo, ou l’autre qui exprime des limites pour ellui et qui m’embêtent à un niveau ou un autre ?

Repérer ses réactions privilégiées face au danger...

Mais là où il y a une bonne nouvelle, c’est que, bien que réflexes, nos réactions face au danger dépendent aussi de ce à quoi nous nous sommes entraîné·es ! C’est possible de changer ses réflexes face au danger, grâce à l’observation et l’entrainement. Pour ça, tu peux t’appuyer notamment sur le tableau d’enregistrement des pensées* et la roue des émotions*.

Pour t’aider à identifier tes réactions réflexes face au danger (si ça te semble pertinent dans ta situation), en particulier pendant les moments où tu fais de la violence, tu peux observer quelles sont tes réaction physiologiques juste avant de passer à l’acte. Cela implique de te repasser en mémoire les faits. Je te conseille de le faire dans un moment où tu te sens un minimum apaisé·e et en sécurité, pour éviter que ça doit trop dur émotionnellement, en plus d’être contre-productif.

1. Rappelle toi les quelques heures avant l’agression : que faisais-tu ? Comment te sentais-tu ?

2. Quel événement précis, même s’il semble anodin, semble avoir déclenché ton passage à l’acte ? Quels mots ? Quel comportement ? Quel contexte ?

3. Qu’est-ce que cet événement a déclenché dans ton corps comme sensations physiques : où étaient-elles, à quoi elles ressemblaient (n’hésite pas à mobiliser les 5 sens pour les décrire : mouvement, couleurs, sensations, bruits…) ?

4. À quelles réactions réflexes elles étaient connectées :

• mouvement : agitations dans les bras et les jambes, augmentation du rythme de la respiration et du coeur, envie de bouger, de courir, de taper, de crier… => fuite (flight) ou combat (fight) (ce sont les mêmes processus physiologiques en jeu)

• figement (freeze) : sensation de froid, de vide, vertige, immobilisme, impression de chute interne, déconnexion

• urgence de faire du lien (fawn) : agitation, perte de confiance en soi, ne pas pouvoir s’empêcher de parler, recherche de contact physique

5. Quelles étaient les émotions présentes ? Peur, colère, tristesse, abandon, confusion, vide, perte de sens…

6. Quelles sont les pensées automatiques qui te sont venues, même si elles semblent absurdes ou illégitimes ?

7. Est-ce que ça semble correspondre à l’un des 4 F ?

... et les changer
Une fois que tu as une idée de ce qui se passe pour toi dans ces moments qui favorisent le passage à l’acte, voici des pistes pour agir autrement à partir des mêmes réactions réflexes :

→ Combat : l’enjeu est de réussir à canaliser l’énergie autrement qu’en agressant l’autre. Souvent, le plus adapté et accessible c’est de passer en mode « fuite ». En effet, les processus physiologiques étant les mêmes dans les deux modes, tu peux utiliser l’énergie du combat pour t’extraire de la scène plutôt qu’en la dirigeant sur l’autre. Voir le point suivant pour le faire sans créer de violence supplémentaire.

→ Fuite : ce qui fait violence à l’autre dans la fuite, le plus souvent c’est la rupture brutale du lien, sans explication, alors que tu es manifestement en détresse. C’est souvent vécu comme culpabilisant, comme une punition de ce que l’autre aurait fait : « tu m’as fait tellement de mal que je dois m’en aller ». Cela vient aussi générer de l’anxiéte et de la peur chez l’autre, car tu es parti·e en allant mal, sans dire où et le risque que tu te mettes en danger est palpable. On peut aussi avoir peur de ton retour, qu’il soit source de violences plus directes si on ne fait pas ce qu’il faut pour t’apaiser avant. Une bonne manière de répondre à son réflexe de fuite sans agresser l’autre, c’est de visibiliser ce qui se passe : nommer qu’on se sent mal, que ce n’est pas de la faute de l’autre, qu’on a besoin de partir pour redescendre et éviter de faire de la violence. Pour éviter de laisser l’autre dans une attente anxiogène, je conseille de donner une temporalité maximum au bout de laquelle, a minima, on donne de ses nouvelles ; de dire ce qu’on part faire ; et de préciser que c’est pour se réguler, s’aider à redescendre en tension et être mieux capable de gérer la situation. Ce que tu vas faire dépend de ce qui t’aide à faire baisser la pression : marcher, courir, écrire ce que tu ressens, appeler un·e ami·e, ta·on psy, te secouer… Je t’invite à ce que ça soit quelque chose d’accessible, et de faire au moins un peu d’activité physique pour évacuer l’adrénaline et les autres hormones qui génèrent toute cette agitation.

→ Figement : la difficulté avec le figement, c’est qu’on est déconnecté·e de nous. Quand tu identifies que c’est ce qui est en train de t’arriver, tu peux commencer par prendre plusieurs grandes respirations : la respiration est une fonction qui est facilement accessible car toujours présente et sur laquelle tu peux reprendre du contrôle. Ça te permet de te connecter déjà à ton corps. Puis nomme à l’autre ce qui se passe pour toi : « je suis désolée, je vois que je suis en train de me figer / de me dissocier » (ou autres mots qui collent à ta réalité). Précise que tu as besoin de prendre le temps de te reconnecter à ce qui se passe en toi et à tes émotions. Tu peux alors prendre un temps pour toi et faire des activités qui t’aident à faire ça : exercices de respirations, étirements, utiliser une roue des émotions*… Souvent, ça marche bien de commencer par connecter aux sensations physiques (plus accessibles), puis dans un second temps aux émotions (plus complexes). Comme dans la fuite, nomme combien de temps tu as besoin pour toi avant de revenir.

→ « Fawn » : on l’a vu, dans ce mode là les violences se font souvent en différé des éléments déclencheurs et peuvent passer sur un autre mode quand il y a trop d’accumulation. L’idée est d’essayer d’identifier au plus vite les symptômes et de temporiser quand c’est le cas pour prendre le temps de checker où sont tes envies et tes limites afin de s’engager auprès de l’autre de la manière la plus juste pour toi (et l’autre...).
Le point qui revient dans chaque cas, c’est de prendre le temps de temporiser, afin de décaler ta réaction réflexe primaire et mettre en place la réation alternative que tu as choisie en amont. C’est possible que tu doives expérimenter plusieurs stratégies différentes avant de trouver la bonne alternative comportementale.

Quand la situation de crise est passée, tu peux proposer à l’autre de prendre le temps de parler de vos dynamiques relationnels. La personne n’a en aucune façon l’obligation d’accepter. Mais s’iel dit oui, ça peut être très aidant de bosser ensemble là-dessus ; ce regard extérieur peut te permettre de mieux capter les éléments déclencheurs ; de réfléchir à des réactions plus adaptées pour tout le monde ; et de pourquoi pas décider ensemble de comment l’autre peut t’aider à capter que tu es en train de monter en pression (au moyen d’un mot-clef, d’un geste...) et à redescendre. Mais la préservation de la personne cible de tes violences devrait être prioritaire dans l’histoire.

Avec le temps et le travail sur toi, tu pourras probablement réussir à éviter complètement les réactions réflexes dans les situations d’activation. Tu sauras agir directement de manière adaptée, à l’écoute, dans le lien, sans d’effort particulier.

4- Identifier les facteurs de risque

De quoi on parle ?

Ces facteurs, en particulier les facteurs externes, ne sont pas des raisons à tes actes, ce sont des facteurs facilitants. Ils ne devraient pas être utilisés comme raisons pour te dédouaner de tes responsabilités. Les identifier permet, quand c’est possible, d’agir dessus et donc de diminuer la probabilité de dépasser à nouveau des limites. Par exemple, si tu identifies que tu agresses régulièrement des personnes notablement plus jeunes que toi avec qui tu sors, tu peux décider d’arrêter ce type de relations. Ça ne viendra pas régler les raisons de fond qui sont à l’origine de ces comportements. Mais ça évitera que ça se reproduise, au moins dans ce contexte relationnel de pouvoir lié à l’âge.

Lorsqu’on se demande « pourquoi », on vient souvent donner des raisons comme : « je n’avais pas conscience que c’était hors limite », « je n’en pouvais plus de ne pas être entendu·e », « la colère est montée, ça a été plus fort que moi », « j’étais épuisé·e »…

Ces justifications sont en fait construites inconsciemment après l’événement, pour y mettre/trouver du sens. On appelle ça des « rationnalisations a posteriori ». On fait ça sans en avoir conscience, lorsqu’on se retrouve à agir en désaccord avec ses valeurs ou bien de manière socialement répréhensible. Ce sont des histoires qu’on se raconte pour se sentir dans notre bon droit et ne pas avoir à se confronter à la culpabilité, voire la honte, d’avoir « mal » agi.

Ça ne veut pas dire que ces histoires sont complètement fausses. Mais elles viennent plutôt pointer des facteurs qui facilitent le passage l’acte, plutôt que les motivations qu’on a eu à agir.

Facteurs externes actuels
c’est-à-dire qui sont liés au contexte présent :
• la dynamique et les habitudes relationnelles
par exemple : peu de communication verbale explicite sur vos besoins, limites, envies ; le fait de vivre ensemble ou au contraire de se voir peu ; l’histoire de la relation et les difficultés qu’elle a traversées par le passé ; etc.
• la présence de déséquilibres dans la relation
par exemple : dans un couple hétéro ; lorsqu’une personne est plus privilégiée que l’autre à un niveau systémique (classe sociale, proximité à la blanchité, handicap, âge…) ; lorsqu’une personne est plus privilégiée dans les milieux sociaux fréquentés, a plus d’expérience, etc.
• tes conditions de vie, qui peuvent être source de stress, de difficultés à répondre à tes besoins de base, d’instabilité, etc.
• les éventuelles autres personnes de ton/votre entourage
par exemple : pression par les pairs (injonction au sexisme, à la consommation d’alcool…) ; enjeux relationnels complexes (non exclusivité amoureuse et/ou sexuelle, par exemple), etc.
• le contexte dans lequel les violences ont eu lieu
par exemple : dans une relation amoureuse, amicale, professionnelle… ; en soirée/fête, en privé, devant d’autres gens ; pendant de la sexualité ; en période de stress, fatigue…
• …

→ Mes violences ont-elles l’air d’avoir lieu dans des contextes spécifiques et/ou qui se reproduisent ?
→ Auprès de quel(s) type(s) de personnes je me permets de commettre des violences ? Ex : amoureux·es plutôt qu’ami·es
→ Les périodes de vie durant lesquelles j’ai commis les violences ont-elles des spécificités ?
→ À partir de là, quel facteurs j’identifie comme favorisant les violences ?
→ Que puis-je changer dans ma vie pour limiter au maximum les facteurs extérieurs qui facilitent le fait que je cause du tort à d’autres gens ?
Facteurs internes
c’est-à-dire liés à ton propre fonctionnement, à tes croyances, à ta perception des faits... :
• tes modes de réaction privilégiés face au danger (voir les 4F)
• ta connaissance de tes propres limites/besoins/envies : sais-tu les identifier et en prendre soin ?
• tes compétences de communication, notamment sur ta vie intérieure, tes émotions, ce que tu souhaites, ne souhaites pas, etc.
• ton histoire personnelle et familiale : a-t-on déjà dépassé tes propres limites et/ou été violent·e avec toi ? ; quelles valeurs t’ont été transmises pendant ton enfance ? ; ta famille a-t-elle un parcours compliqué (exil, guerres, contexte incestuel…) ?
• tes imaginaires, spécifiquement érotiques pour les situations d’agression en contexte de sexualité : reposent-ils sur des clichés sexistes, racistes, transphobes… ? sur une érotisation des dynamiques de pouvoir et/ou actes non consentis ? Autres ?
• à quel point tu as intériorisé les rôles genrés et les dynamiques de pouvoir qui y sont liées
• ta compréhension des systèmes d’oppression : où te situes-tu là dedans et quels sont les axes de changement possibles, tant individuels que collectifs
• ...

→ Qu’est-ce qui semble avoir facilité dans mon parcours de vie le fait de dépasser les limites d’autres personnes ?

→ Est-ce que je me sens facilement en danger, acculé·e et si oui dans quelles situations ?

→ Comment puis-je trouver du pouvoir d’agir sur mon histoire personnelle et changer ?

5- Prendre ses responsabilités

La prise de responsabilité, ou « responsabilisation » est une mise en action : reconnaître ses actes, leur gravité, leurs conséquences ; identifier les endroits où on aurait pu/du mieux faire ; travailler à réparer ce qui est possible et souhaitable ; faire ce qui est nécessaire et possible pour éviter de reproduire ces actes.

On utilise aussi le terme « responsable d’un acte » pour dire que la personne, le groupe, a contribué à ce qu’il arrive. Je crois utile de pouvoir parler de « co-responsabilité » dans une situation quand on cherche à analyser ce qui s’est passé et pourquoi, afin de faire mieux à l’avenir : quels sont les différens acteurs en jeu et quels actions (ou inactions) ont permis que la violence aie lieu ?

Car dans toute situation, les responsabilités sont multiples : nous ne sommes jamais seul·es dans une interaction et tous les acteurs ont leur part dans ce qui se passe. En plus de nous, cela comprend la personne à qui on a causé du tort mais aussi – et c’est souvent plus important encore – le collectif et le cadre existant dans lesquels l’agression a pu avoir lieu.

Mais le risque avec cet usage de « responsable », c’est de le confondre avec « coupable » : on peut avoir une part de responsabilité dans une situation sans pour autant être coupable de quoi que ce soit. C’est-à-dire, sans qu’on ne puisse nous repprocher d’avoir agi comme on l’a fait. Une victime d’agression n’est jamais coupable d’avoir été agressée. Ce n’est pas de sa faute si c’est arrivé. Ce n’est pas pour autant qu’elle est complètement impuissante pour se protéger à l’avenir et c’est en ça que la question de la responsabilité est intéressante pour tout le monde, si on souhaite faire ce travail : qu’aurais-je pu faire à mon endroit pour éviter que ça se passe ainsi, sans pour autant en porter la culpabilité quand ce n’est pas pertinent, et qu’est-ce que je peux mettre en place pour améliorer les choses ?

Attention ! Déterminer les responsabilités est un travail complexe et ne peut se faire qu’avec les personnes concernées. Sans ça, on se retrouve à faire des suppositions dans le vide… le plus souvent celles qui nous arrangent bien pour se dédouaner de nos propres endroits de responsabilités. L’important pour toi qui lis cette brochure, c’est de te focaliser avant tout sur toi : de quoi es-tu responsable ? Quelle est la chaîne d’événements, de pensées, de comportements qui te concernent et qui t’a mené·e à commettre de la violence ?

Du coup, ça peut paraître contre-intuitif, mais je crois que le travail de responsabilisation implique de se regarder un peu le nombril. C’est nécessaire de s’observer, de s’analyser, d’aller creuser là où on n’a pas l’habitude, même si c’est souvent inconfortable voire douloureux.

Chaque situation est unique et c’est parfois dur de trouver où est sa juste place, de ne pas se sur-responsabiliser, ni se sous-responsabiliser.

La sur-responsabilisation, c’est quand on prend sur nos épaules l’intégralité d’une situation et de ses conséquences. On accepte alors toutes les critiques sans même y réfléchir. On sur-investit le travail de réparation, parfois au détriment des demandes de la personne lésée et de ses besoins. On a tout compris mieux que tout le monde : « c’est nous qu’avons tout fait tout·e seul·e, et on va tout réparer tout·e seul·e ». Ça nie aux autres personnes impliquées leur agentivité : c’est-à-dire leur capacité d’agir, de réfléchir à leurs actes et de prendre des décisions en conséquence. C’est une dynamique où nous sommes fixé·es sur nous, où paradoxalement notre ego est sur-dimensionné tout en étant abîmé par la honte.

La sous-responsabilisation, c’est quand on minimise nos actes et leurs conséquences. Dans un processus de remise en question, on peut avoir envie de renvoyer les autres à leurs propres « fautes », pour éviter d’avoir à regarder où seraient les nos responsabilités. Dans des cas d’agression, ça peut mener à ce qu’on appelle de la « renversionnite » : en fait, ça serait la victime qui serait coupable. C’est le genre de rhétorique qu’on peut entendre de la part d’hommes auteurs de violences conjugales : « Moi je ne voulais pas la frapper, mais elle m’a poussé à bout, c’est de sa faute, elle n’avait qu’à faire ce que je lui demandais ! ».

Trouver quelle est sa juste responsabilité dans ce qui s’est passé est un travail tout en finesse. C’est tentant d’essayer de le définir « en creux » : ce dont on est responsable, ça serait les espaces où les autres ne le sont pas. Et donc de se concentrer sur les fautes ou erreurs des autres, plutôt que sur ses propres actes. C’est une mauvaise idée : concentre-toi sur toi. C’est en faisant des aller-retour entre les différentes parties de cette brochure que tu devrais réussir à y voir plus clair sur tes espaces de responsabilité.
Dans ce processus de responsabilisation, on peut aussi avoir envie d’ouvrir un dialogue avec les autres parties prenantes. Je déconseille de le faire tant que l’on n’est pas d’abord au clair avec soi-même sur ce qu’on a fait, sur ce dont on est responsable. Et éventuellement, dans un second temps, on peut en discuter avec les autres personnes impliquées pour identifier ensemble où seraient les responsabilités de chacun·e. Mais c’est un travail qui n’est possible que si tout le monde en a envie, et si les relations sont suffisamment apaisées pour faire preuve d’écoute et d’empathie. Une victime de violences peut ne jamais avoir envie d’échanger avec la ou les personnes qui l’ont lésée et c’est important de le respecter.

C’est important aussi d’avoir en tête que les temporalités ne sont pas les mêmes pour tout le monde : une personne victime de violences peut par exemple avoir besoin de nombreuses années avant de pouvoir envisager d’échanger à nouveau avec la personne qui l’a agressée ; quand bien même si cette dernière a fait un super taf de remise en question.

Il y a quelques outils que je ne maîtrise pas qui existent pour ce genre de processus collectif, comme la médiation et les cercles restauratifs.

Cependant, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas d’espace de dialogue avec les autres personnes impliquées dans la situation de violence, que cela veut dire qu’il faut tout faire solo, bien au contraire. Il y a toujours des choses pertinentes à faire avec les autres pour travailler à ce que des bris de consentement aient moins lieu. Je le dis tout au long de la brochure : entoure-toi de gens de confiance auprès de qui tu peux te confier, avec qui tu peux réfléchir, et qui peuvent t’aider à avancer (très probablement ça les aidera aussi !).

→ Quels sont les éléments de contexte dont je suis responsable et qui ont favorisé les violences ?

→ Comment je peux les changer ?

→ Quelles sont mes actions ou inactions qui ont mené aux violences ?

→ Qu’est-ce que j’aurais pu faire différemment à chaque étape pour éviter d’agresser ?

→ Quest-ce que je pourrais faire à l’avenir pour que cela ne se reproduise plus ?

→ Que vais-je mettre en place, maintenant que j’ai compris tout ça ?

VI- Continuer le travail de changement

1- Identifier son système de valeurs

Savoir ce qui est important pour nous dans la vie, quel est notre système de valeurs, permet de garder une ligne éthique dans comment on se comporte. C’est là-dessus que tu vas pouvoir t’appuyer pour changer.

Un des outils aidant pour ça, c’est le tableau des valeurs*. Il comporte une liste de valeurs, qu’il s’agit de noter de trois manières, de 1 à 10 : d’abord à quel point elle est importante pour moi ; ensuite, à quel point elle est effectivement présente dans ma vie d’une manière générale ; et à quel point elle était présente dans les actes de violence sur lesquels je travaille.

Cela te permet d’identifier ce qui est important pour toi et qui n’aurait pas assez de place dans ta vie ; et en parallèle, ce que tu t’efforces à avoir comme ligne de conduite alors que c’est surtout en réponse à ce que tu imagines être attendu de toi.

À noter : souvent, l’anxiété est liée à un conflit entre deux valeurs importantes, qui semblent se contredire. S’en rendre compte peut beaucoup nous apaiser et faciliter le travail en cours.

Par exemple, un père de famille dort très peu du fait de crises d’angoisse qui le réveillent la nuit mais dont il ne comprend pas l’origine. Ça se répercute sur sa compagne et ses enfants : il est facilement irritable et pousse des colères régulièrement. En remplissant le tableau des valeurs, il se rend compte que « travail » et « accomplissement » sont des valeurs très importantes pour lui, alors que l’emploi qu’il a ne lui plait pas et manque de sens. Cela le soulage déjà un peu. Et même s’il n’est pas forcément en mesure de changer de travail, il peut chercher dans quels autres espaces de sa vie trouver cette sensation d’accomplissement, apaiser ainsi ses angoisses et diminuer les violences envers sa famille.

→ Qu’est-ce qui est important pour moi dans mon rapport au monde ?

→ Comment est-ce que je veux être traité·e par les autres ?

→ Est-ce que je veux les traiter de la même manière ?

→ En quoi ce que j’ai fait n’est pas en accord avec mes valeurs (qu’elles soient politiques, spirituelles, morales, philosophiques, ou autres) ?

→ Quels comportements alternatifs dans des situations similaires auraient pu être plus adaptés (voir le tableau d’enregistrement des pensées*) ?

→ Quels comportements ai-je envie plus globalement d’avoir dans ma vie ?

→ À l’avenir, que puis-je changer en moi et dans mon environnement pour avoir ces comportements, qui sont plus en accord avec mes valeurs ?

2- Définir ses objectifs

Définir tes objectifs te permettra de ne pas perdre le fil dans le travail que te propose cette brochure. Quand on cherche à comprendre, à changer, c’est facile de partir explorer dans tous les sens. C’est normal : le travail de changement n’est pas linéaire et il se fait sur plusieurs plans à la fois. Alors, comment on sait qu’on a fini ?

Se questionner, évoluer, essayer d’être une meilleure personne, c’est le travail de toute une vie. Mais on ne peut pas le faire tout le temps avec la même intensité. Changer activement, consciemment, c’est éprouvant. Alors vaut mieux réserver le niveau d’investissement suggéré dans cette brochure à des situations dont l’ampleur ou l’intérêt qu’on leur porte nécessitent un travail poussé. Mais du coup, je repose la question : comment on sait qu’on a fini et qu’on peut passer en mode croisière, se laisser souffler un peu ? C’est là que se donner des objectifs devient vraiment utile.

Quand on travaille autour des violences qu’on commet, une des motivations fortes qui nous guide c’est de ne plus les reproduire. C’est d’ailleurs le titre de cette brochure. L’intention est bonne, mais la stratégie est mauvaise quand il s’agit de définir ses objectifs. Il y a plusieurs raisons à ça.

La première, c’est qu’on ne peut pas atteindre un objectif défini par « l’absence de quelque chose ». Car avec l’objectif « ne plus commettre de viol », par exemple, il faura que j’attende la fin de ma vie pour le valider.

La deuxième raison, c’est que c’est irréaliste d’attendre de qui que ce soit de ne plus commettre de violences.

Enfin, la troisième raison et la plus importante, c’est celle de la motivation : de quoi ai-je envie ? Car pour changer, il est plus motivant de savoir vers quoi on veut aller, plutôt que ce qu’on souhaite éviter.

L’étape suivante, une fois que tu sais ce que tu souhaites, vers quoi tu veux aller, c’est de le formuler en terme d’objectifs. C’est pas indispensable de le faire, bien entendu. Mais selon comment tu fonctionnes, cela peut être vraiment aidant. Tu trouveras en annexe le modèle des objectifs SUPER* pour te guider.

→ Comment est-ce que j’aimerais réagir dans les situations où auparavant je faisais de la violence ?
→ Quels types de relations je veux développer avec les gens qui m’entourent ?
→ Que’est-ce que j’aimerais mettre en place pour prendre soin de moi ?
→ Qu’est-ce que je pourrais mettre en place pour prendre soin des gens que j’aime ?

3- S’analyser pour mieux changer

Une bonne partie de cette brochure t’invite à un travail d’introspection, afin de mieux comprendre tes mécanismes de fonctionnement et de voir ce que tu veux changer en toi.

On pense souvent que c’est un travail qu’il faudrait faire avec un·e psy. Ça peut en effet être très aidant, et parfois nécessaire d’être accompagné·e par quelqu’un·e dont c’est le travail. Mais il y a aussi des choses qu’on peut faire par soi-même.

Le tableau d’enregistrement des pensées* (TEP) est un outil de base des thérapies cognitives et comportementales, ou TCC. Il est aussi possible de le faire seul, comme outil d’introspection. Le TEP aide à identifier ce qui se passe en nous lors de situations qui nous ont posé problème, et dans un deuxième temps à réfléchir à comment nous aurions pu réagir différemment. Il permet aussi d’avoir un suivi des violences : quand arrivent-elles ? À quelle fréquence ? Avec quelle intensité ? On peut ainsi voir si au fil du travail de changement les violences s’amenuisent effectivement, et d’ajuster nos stratégies si ce n’est pas le cas.

L’idée à la base du TEP, c’est qu’en comprenant nos actions et nos émotions, on gagne du pouvoir d’agir. On passe en mode « résolution de problème » plutôt que de subir la situation. Ensuite, réfléchir et imaginer comment on pourrait agir autrement nous aide à le faire réellement dans des situations similaires. Ça sera sûrement pas parfait au début, mais en continuant à s’analyser et à voir comment faire mieux, petit à petit on s’améliore, jusqu’à ancrer un nouveau comportement avec lequel on est plus en accord. Comme un entrainement, quoi : au début on galère, et à la fin c’est devenu un automatisme.

Un autre outil un peu équivalent mais moins rigide dans sa forme est le journal de bord ou encore le journal intime : on y note au fil des journées ce qui s’est passé pour nous, ou y dessine, ou y laisse des réflexions…

Le journal de bord peut aussi être utilisé à deux (ou plus) dans une relation avec de la violence où les personnes décident de maintenir le lien et de travailler ensemble à améliorer la situation. Ça permet d’avoir le point de vue, très précieux, de la personne cible des violences. Point important cependant : personne ne devrait être forcé·e d’aucune manière à rester en contact avec des personnes qui les agressent.

4- Se former politiquement

L’une des raisons pour lesquelles les violences et autres bris de consentement sont aussi fréquents, c’est qu’ils sont normalisés, et donc invisibilisés. Chaque groupe social normalise, voire encourage, certaines violences : tout particulièrement celles qui viennent soutenir l’ordre social établi.

C’est pour cela que les violences policières sont très rarement condamnées et qu’elles sont même le plus souvent justifiées par les instances de pouvoir. C’est pour cela qu’un viol commis par un homme noir et/ou prolétaire sera beaucoup plus sévérement puni que si l’auteur est un homme blanc (si même il est reconnu coupable) : cela soutient l’hégémonie bourgeoise blanche. C’est pour cela que les violences envers les enfants sont encore peu reconnues, car elles permettent d’entretenir le cycle générationnel de la violence, sur lequel repose le système patriarcal.

Une partie du travail pour éviter de reproduire ces violences inscrites dans les systèmes de domination, c’est de comprendre :

• comment elles sont invisibilisées, banalisées
• à quoi elles ressemblent
• quels sont leurs effets, sur les individus comme sur les communautés
En fonction de ce que tu as identifié comme facteurs à tes comportements, tu peux par exemple vouloir te renseigner sur :
• les dynamiques d’opressions systémiques dans lesquelles tu as du pouvoir (racisme si tu es une personne blanche, sexisme si tu es un homme cisgenre, etc.)
• les formes spécifiques que prennent les violences selon le contexte socio-relationnel qui te concerne (violences conjugales, violences au travail, violences sexistes et sexuelles en milieu festif, etc.)
• le vécu des personnes victimes de violences, via notamment ces quelques mots-clefs : continuum des violences, micro-agressions, psychotrauma, charge mentale, charge raciale...

Pour creuser plus loin ces questions d’oppressions systémique, je t’invite à aller voir la bibliographie, mais aussi à creuser de ton côté.

5- Prendre soin de ses relations

Les outils méta-relationnels

La question de la relation à l’autre est centrale dans la question des violences. On l’a vu, agresser quelqu’un·e implique de la considérer comme ayant moins de valeur que nous, en lui ôtant un peu de son « humanité ». Cela se fait de manière généralement inconsciente, souvent via des préjugés qu’on a intégrés. Il me semble alors indispensable dans la lutte contre les violences de réussir à développer des relations basées sur le respect mutuel, l’empathie et l’accueil de l’autre dans son unicité. Vaste programme.

J’ai dans l’espoir que travailler sur les autres axes présentés dans la brochure fasse déjà pas mal bouger les choses : en trouvant ce qu’on souhaite dans nos relations ; comment on veut se comporter avec les autres ; en développant notre empathie et notre compréhension du vécu de l’autre ; en se responsabiisant et s’autonomisant ; et tout simplement en allant mieux.

Il y a quand même quelques outils supplémentaires que j’aimerais partager, qui sont les outils « méta-relationnels ». Ce sont des outils utilisables essentiellement dans des relations suivies ou impliquantes, et qui peuvent permettre de :

• identifier comment on fonctionne et le communiquer aux gens qui nous entourent ou qui rentrent dans notre vie

• les inviter à faire de même

• avoir un espace cadré pour discuter de la relation, partager ce qu’on souhaite y mettre

• faciliter les feedbacks, notamment si des choses se sont mal passées

Quelques exemples :

• l’outil RBDSM*, pour Relations – Bounderies/limites – Désirs – Santé/statuts – Meaning/significations

• l’outil RIB DSL* : une variante du RBDSM, adapté par des personnes des milieux sexpositifs

• des formes plus courtes, comme le « queer platonic relationship request form »* (« formulaire de demande pour une relation platonique queer »)

• la brochure « 100 questions sur le consentement et les relations sexuelles », qui porte bien son nom, et donne un support de discussion à 2 ou plus (ainsi que solo)

• la brochure « Questions à se poser avec son partenaire et entre ami·es », à destination de personnes qui traversent une période compliquée dans leur relation

• faire des débriefs systématiques après un moment de sexualité (ou autre moment impliquant, selon vos besoins), à chaud puis à froid. Les mettre en place de manière systématique facilite le fait de faire remonter quand il y a des soucis, car on sait que quoi qu’il arrive, le moment de débrief aura lieu. Et se dire ce qui s’est bien passé, c’est aussi très important.

Attention ! Il est important d’utiliser ces outils uniquement si toutes les personnes impliquées en ont envie. Car tous les outils ne conviennent pas à tout le monde. En imposer un à quelqu’un·e, sous prétexte que « c’est comme ça qu’on construit une bonne relation », ça ne fait qu’ajouter de la violence. Et même sans imposer quoi que ce soit, si une personne maîtrise mieux ces outils que l’autre, alors ça lui donne un certain pouvoir auquel il faut faire très attention.

Si vous décidez que vous avez envie d’utiliser des outils pour faciliter votre relation, cherchez-en ensemble des qui conviennent à tout le monde. Et pourquoi pas : inventez les vôtres !

À noter qu’avec ou sans outils méta-relationnels, un peu la base pour prendre soin de ses relations, c’est de faire preuvre de sincérité, d’écoute, de respect de la réalité de l’autre et d’oser montrer de la vulnérabilité.

Au sein des groupes

J’en ai un peu parlé (mais pas assez : il faudrait une brochure complète sur le sujet) : les dynamiques de groupes ont une réelle responsabilité dans la survenue de violences. Notamment : en les encourageant explicitement ; en refusant de les voir (ce qui est une autre manière de les cautionner) ; en les laissant advenir ; ou en les commettant directement (harcèlement, isolement...).

Par exemple, dans le cas de violences conjugales, le comportement de l’entourage joue un vrai rôle dans le fait qu’elle aient lieu et puissent perdurer. Ou encore dans des collectifs, le fait de refuser de voir que certaines personnes ont du pouvoir sous prétexte qu’iels n’ont pas le titre de « chef » leur laisse le champs libre pour en abuser.
Une des premières choses à faire pour éviter ces violences, c’est de reconnaître collectivement qu’elles peuvent arriver. Ensuite, d’oser nommer les choses quand on les constate. Plus facile à dire qu’à faire : nommer qu’il y a abus de pouvoir, c’est prendre le risque de s’exposer soi-même à de la violence. C’est l’un des éléments clef qui permet au système de tenir.

Pour ça, il existe différents outils de régulation collective, visant à faciliter l’expression de toustes, à pointer les enjeux de pouvoir et les situations de violence, à savoir comment y réagir, etc. Si tu veux aller creuser le sujet, tu peux te renseigner sur l’intelligence collective. Quelques idées :

• le site de l’Université du Nous

• le blog Hacking Social

• les formations données par Fert’Îles
Quelques outils collectifs :

• les pods de responsabilisation*

• les groupes d’accompagnement*

• le tableau des chefs, qui décrit quels sont les types de pouvoir dans un groupe et
comment éviter indviduellement et collectivement qu’on puisse en abuser. Il est trouvable
en ligne à pas mal d’endroits, ou en me demandant par mail.

VII- Annexes

Tips en cas de crise

La carte relationnelle : deux modèles

Le soleil des besoins

Cet outil a pour objectif de voir comment répondre au mieux à nos besoins, en voyant là où je peux être autonome et ailleurs sur quelles personnes je peux m’appuyer. C’est plus facile de le faire en s’appuyant sur la carte relationnelle.

D’abord j’identifie quels sont mes besoins dans la vie, notamment en termes affectifs, mais aussi matériels. Par exemple : me sentir aimé·e, me sentir valorisé·e, avoir une sécurité financière, me sentir utile…

Attention : on confond souvent un besoin avec la manière d’y répondre. Par exemple : « me sentir aimé·e » est un besoin, et « recevoir des mots doux par sms tous les soirs » est une manière d’y répondre, mais tout comme « partager des câlins », « recevoir des compliments », et plein d’autres à inventer ! Je le précise car lorsqu’on demande a quelqu’un·e de répondre à un de nos besoins, ce n’est pas juste pour iel d’attente qu’iel y réponde d’une certaine manière plutôt que d’une autre. Il y a toute une discussion à avoir à ce sujet, déjà pour savoir si cette personne est ok à l’idée de répondre au besoin en question, mais aussi pour déterminer ensemble comment le faire d’une manière qui fasse plaisir à tout le monde.

Ensuite, j’identifie quelles sont les personnes/collectifs qui m’entourent, par exemple grâce à la carte relationnelle.

Puis je fais le lien entre les deux, pour voir qui répond à quoi (des fois c’est moi-même qui répond solo à un besoin et c’est ok)

J’analyse si c’est fonctionnel ou non : par exemple si un besoin important repose sur une seule personne, ou sur des gens sur qui j’ai de l’ascendant, alors peut-être qu’il vaut mieux changer ça.

Enfin, je trouve si besoin des alternatives, par exemple en explcitant auprès des personnes dont j’aimerais du soutien, en nourrissant les relations que je trouve aidantes et fonctionnelles, en développant mon autonomie sur les points qui me semblent pertinents (par exemple dans les endroits où je fais de la violence), etc.
Il y a aussi quelques brochures intéressantes autour de tout ça, notamment « La fabrique artisanale des conforts affectifs » (voir biblio).

Le tableau d’enregistrement des pensées : deux exemples

Il existe plusieurs forme de TEP et je t’invite à aller vers celles qui te parlent le mieux. Je t’en donne deux exemples : l’un issu de l’application Feel, une application d’auto-soin en santé mentale qui s’appuie sur les TCC (thérapies cognitives et comportementales). Je ne l’ai pas testée ; et l’autre outil issu d’un manuel de TCC Montréal à destination des patient·es. C’est juste un extrait, je peux envoyer le tout sur demande.

La roue de la résilience

Cette roue de la résilience est issue du travail du collectif Soutien et Rétablissement, qui forme des collectifs militants, notamment d’action directe, à gérer les situations de violences (notament policières) et leurs suites. Tu trouveras plus d’infos dans le zine « Se soutenir en période de stress intense ou après un choc ».

L’idée est de venir diversifier ce qu’on peut mettre en place pour prendre soin de soi, en allant explorer 8 axes fondamentaux à notre bien-être :

Stabiliser les bases

– dormir suffisamment et à manger sainement (selon ce que ça veut dire pour toi), faire de l’exercice physique (selon ce qui est accessible : cela peut être une balade de 15 min par jour)

– trouver des activités routinières et des habitudes au quotidien. La routine indique à ton cerveau que tu es de retour dans une situation sûre.
Aller chercher les soins dont tu as besoin

– certains médicaments t’ont peut-être aidé·e par le passé, ça peut être le moment de les reprendre

– aller vers d’autres types de soins qui te font du bien
Prendre du temps pour toi

– se protéger de la surstimulation et s’offrir des moments de calme si tu en as besoin

– être patient, doux et gentil avec toi-même

Prendre du temps avec d’autres personnes

– trouver la compagnie de personnes en qui tu as confiance et qui te donnent de l’énergie

– prendre le temps de se parler des choses difficiles, mais aussi s’amuser : jouer à des jeux, aller à une fête...

– formaliser tes besoins pour que les autres puissent plus facilement t’aider en connaissance de cause (ex : besoin de gens pour me faire à manger, pour m’écouter...)

Te connecter à ton environnement

– rapproche-toi de la nature, par exemple en te promenant, en travaillant dans un jardin ou en passant du temps avec des animaux.

Faire preuve de créativité dans le traitement de l’expérience

– il est utile d’écrire ce que tu vis et ce que tu ressents mais tu peux aussi le faire en dessinant, en peignant, en dansant...

– faire de la musique ou écouter de la musique

Faire travailler ton cerveau

– se donner des tâches significatives (et réalisables) : le meilleur moyen de se sentir à
nouveau maître de la situation est d’utiliser ses compétences en matière de résolution de problèmes

– apprendre quelque chose de nouveau

Te rappeler les bonnes raisons que tu as a de faire tout ça

– réfléchir à ta motivation intérieure et aux raisons pour lesquelles il est si important pour toi de t’engager dans ce travail de changement

– essayer des exercices de pleine conscience ou de méditation, trouver l’espoir et la confiance à travers une forme de spiritualité qui te convient

La roue des émotions

Elle est particulièrement utile pour identifier sur le moment T ce que tu es en train de ressentir. Souvent, assez spontanément ça aide à capter pour quelles raisons on a ces émotions, quels besoins ne sont pas remplis si elles sont douloureuses, et quoi mettre en place pour aller mieux. Elle est aussi utile sur le long terme pour gagner en compétences socio-émotionnelles et travailler son empathie.

Il en existe plusieurs modèles. Tu as un exemple juste après. Tu peux aussi utiliser des applications sur téléphone, comme par exemple « Ma roue des émotions », qui est plus détaillée. Ou en acheter une en couleur et cartonnée sur le site de L’Autrement Dit (https://lautrementdit.net/shop). Elles sont un peu chères, mais jolies et pratiques, avec au centre des sensations corporelles, au milieu des émotions, classées en grandes familles (peur, joie, colère, tristesse), et à l’extérieur de la roue toute une série de besoins, là aussi classés par catégories (sécurité-survie, repères-créativité, pouvoir-concrétisation, relation aux autres-partage, communication, réalisation, sens). Très intéressante !

Si identifier tes émotions est assez nouveau pour toi, je t’invite à en utiliser une à destination des enfants. C’est plus accessible et donc plus utile.

Formulaire de demande de relation platonique queer

… mais utilisable pour pas mal de relations différentes. Dézo, j’ai pas trouvé de version satisfaisante en français.

Objectifs SUPER

L’outil SUPER est utilisé dans les contextes d’accompagnements individuels dits « orientés solutions », où l’on cherche à obtenir certains résultats. Mais il peut aussi être très aidant pour définir très propre objectifs de changement, ou dans le cadre d’un groupe d’accompagnement.

Spécifique : Plus l’objectif sera précis, plus il sera facile à travailler. Ne pas hésiter à lui ajouter une temporalité si c’est réaliste avec ton mode de travail de la personne accompagnée : « lister les raisons pour lesquelles je reste en couple avec X » ou « ne plus avoir de relation sexo-affective pendant au moins 6 mois, le temps d’y voir plus clair ».

Uniquement pour soi : L’objectif ne doit pas dépendre d’une autre personne. Il ne doit pas non plus découler (exclusivement) d’une pression extérieure : tu dois y trouver un intérêt pour toi-même (par exemple car ça te permet de se sentir plus aligné·e avec ses valeurs »). Par exemple : « je vais présenter mes excuses à X » et non pas « X va me pardonner ».

Positif : La prévention de la récidive est un objectif quasiment constant. Or, l’objectif « ne plus commettre de violences », tourné à la négative, est à la fois compliqué à évaluer et peu motivant. Par contre, dans le cas de VSS par exemple, l’objectif « mettre en place des outils formels dans ma pratique du consentement sexuel » permet de prévenir la récidive, de manière à la fois désirable et évaluable : on s’appuie sur des pratiques concrètes, inscrites dans une sexualité probablement plus épanouissante.

Ecologique : L’objectif doit être en cohérence avec tes valeurs, tes conditions de vie et respecter ta dignité et ton intégrité. Par exemple, si tu as agressé des personnes sous alcool et que dans tes objectifs de minimisation des risques de récidive tu décides de ne plus te retrouver dans des contextes festifs, mais que tu es DJ et que c’est ta seule source de revenus, alors ça va te mettre en péril. L’idée est de trouver des objectifs qui respectent ton intégrité (et soient réalistes), comme par exemple se faire accompagner par un·e addictologue, sans pour autant arrêter ton travai.

Réaliste : La question du rythme du travail est centrale ici. Des objectifs irréalistes en début de travail pourront devenir pertinent à la fin. Par exemple, dans le cas d’une personne qui frappe ses proches quand iel est en colère, « rester calme quand on me tient tête » devra sûrement passer avant par l’étape « sortir de la pièce quand je suis en colère ». C’est aussi important de prendre en compte tes ressources internes et externes. Par exemple, si tu es en dépression, cela sera probablement nécessaire de commencer par des objectifs orientés vers le soin, plutôt que vers un travail de fond autour des raisons des violences.

Tableau des valeurs

Pour chaque valeur proposée, tu notes l’importance de cette valeur pour toi entre 0 (aucune importance) et 10 (extrêmement importante).

Ex : A quel point la justice est importante pour toi ?

Note ensuite la présence effective de cette valeur dans ta vie actuelle.

Ex : A quel point es-tu juste dans ton quotidien ou oeuvres-tu en faveur de la justice ?

Enfin, note ensuite la présence effective de cette valeur dans la situation de violences.

Ex : A quel point dans cette situation as-tu été juste avec les autres personnes impliquées et avec toi-même ?

Voici une proposition de valeurs. N’hésite pas à les modifier, à en rajouter : cet outil est pour toi, c’est important de te l’approprier.

AUTORITÉ : Avoir de l’autorité, être en charge d’autres personnes, prendre des décisions
JUSTESSE : Avoir des opinions et des croyances justes et véridiques, ne pas dire des choses fausses, vérifier ses sources
ACCOMPLISSEMENT : Avoir fait des réalisations importantes, Contribuer à un projet qui nous dépasse
NOUVEAUTÉ / CHANGEMENT : Vivre des expériences nouvelles et excitantes, Avoir une vie remplie de changements de surprises
AUTONOMIE : Prendre ses propres décisions, être indépendant, ne pas dépendre des autres
BEAUTÉ : Être beau / belle, être perçu·e comme tel·le
ENTRAIDE : Prendre soins des autres, Rendre service
RELEVER DES DÉFIS : Résoudre des tâches ou des problèmes difficiles, repousser ses limites
LIBERTÉ : pouvoir faire ce que l’on veut quand on le veut, ne pas avoir à suivre de règles, ne pas avoir de responsabilité
COMPASSION / EMPATHIE : Être sensible aux malheurs d’autrui et agir en conséquence
FIABILITÉ : Être une personne digne de confiance et sur qui l’on peut compter
DEVOIR : Respecter mes devoirs et mes obligations
ÉCOLOGIE : Vivre en harmonie avec l’environnement
CRÉATIVITÉ : Avoir des idées nouvelles et originales, Faire des activités artistiques (chant, danse, théâtre, dessin, etc.)
FIDÉLITÉ : Être loyal et vrai dans les relations Interpersonnelles, Maintenir des relations pour une longue période de temps
POPULARITÉ : Être connu et reconnu, Être apprécié des gens
FAMILLE : Avoir une famille heureuse et unie
SANTÉ PHYSIQUE : Être bien physiquement, être en santé
PARDON : Être capable de pardonner aux autres
AMITIÉS : Avoir des amis proches et présents pour soi
PLAISIR : Jouer et avoir du plaisir, Avoir des loisirs, relaxer
GÉNÉROSITÉ : Être capable de donner aux autres
AUTHENTICITÉ : Agir de manière sincère, congruente avec nos valeurs et croyances.Être réellement soi-même. Être vrai.
SPIRITUALITÉ / RELIGION : Vivre selon les enseignements de sa religion, croire en quelque chose de plus grand que soi
HUMILITÉ : Être modeste, avoir consciencede ses faiblesses
HONNÊTETÉ : Dire la vérité, être honnête, ne pas mentir
HUMOUR : Capacité de rire de soi-même, des autres et du monde en général
JUSTICE : Promotion des conditions ou des traitements justes et égaux pour tous
TRAVAIL : Avoir un emploi, Travailler fort et bien
AMOUR : Capacité d’aimer, d’apprécier les autres.Avoir une relation amoureuse
MODÉRATION : Éviter les excès et les extrêmes
OUVERTURE D’ESPRIT : Être ouvert aux nouvelles expériences, idées et opinions
ORDRE : Avoir une vie bien ordonnée et organisée
BONHEUR : Se sentir bien, heureux
RAISON : Être guidé par la raison et la logique dans ses actions
PLAN D’AVENIR : Avoir des buts, des objectifs de vie
RESPONSABILITÉ : Prendre des décisions de manière réfléchie et sérieuse. Considérer les conséquences de ses actes.
SÉCURITÉ : Être en sureté, avoir un endroit où vivre, avoir à manger
ACCEPTATION DE SOI : S’accepter tel que l’on est
AUTO-CONTRÔLE : Être discipliné dans ses actions, se maitriser
RICHESSE : Avoir beaucoup d’argent, être riche
SOLITUDE : Avoir le temps et l’espace pour être seul
TOLÉRANCE : Accepter et respecter les gens différents de nous
TRADITION : Respecter les façons de faire et les coutumes du passé
PAIX : Promouvoir la paix dans le monde

RBDSM

R- RELATION :

Dans quel type de relations es-tu actuellement ?
Quels sont tes accords au sein de ces autres relations qui risquent d’affecter nos interactions ?
Quelles sont tes relations actuelles et passées ? (en particulier celles que je peux connaître)
Relations au monde : Es-tu porté.e par la spiritualité ? Le militantisme ? autre ?

B- BOUNDARIES - LIMITES :

Quelles sont tes limites personnelles vis a vis de moi (exemples : je ne souhaite pas que tu me touches telle ou telle partie de corps, je ne souhaite pas telle pratique, pas d’interaction avec des personne en relation multiple ...)

Quelles sont tes limites liées à tes autres relations ? (exemples : accord de ne pas avoir de génitalité en dehors d’une relation, accord de ne pas développer de sentiments, de ne pas interagir devant un.e partenaire ... )

Quels sont tes limites au sujet des marques d’affection en public ?

D- DÉSIRS :

Quels désirs as tu avec moi ? Qu’est ce que tu as envie de me faire ? que je te fasse ?

Comment tu as envie de te sentir pendant cette interaction ? Comment as tu envie de prendre soin de toi ? (avant pendant apres)

Je vous invite à partager de manière vulnérable ce que sont vos désirs, même s’ils ne sont pas entièrement satisfaits par cette personne en particulier.

Si les désirs sont différents, je vous encourage à jouer le jeu de la contre-offre jusqu’à ce que vous vous mettiez d’accord sur un arrangement qui vous fait du bien à tous les deux, ou de découvrir que peut-être que vous n’êtes pas un match idéal après tout, et que vous pourriez avoir besoin de dire non à l’autre (ce qui est tout à fait bien aussi).

S-STI - SANTE :

Les gens ont besoin de pouvoir choisir à quoi ils exposent leur corps afin d’avoir un consentement éclairé. De plus, si tu es dans des relations multiples, cela ne concerne pas seulement ta propre santé mais aussi celle de celleux avec qui tu es impliqué.e.

De quand datent tes derniers test ? As tu eu des prises de risque depuis (rapport protégé ou non protégé, partage de materiel...)

As-tu connaissance d’avoir une IST ou une autre affection contagieuse actuellement ? As tu connaissance qu’ un.e partenaire a une IST actuellement ? Si oui quelle sont les modalités d’interaction safer ?

Es tu d’accord pour me recontacter si tu découvres après coup que tu avais un risque de transmission d’ ist au moment de notre interaction ? par quel moyen de contact ?

Utilises-tu un moyen de contraception ?

M- MEANING - SIGNIFICATION

Comment aimerais tu que l’on reste en lien ?

Quel est le sens de cette relation pour toi ?

Quels mots utiliser pour décrire la relation ?

Qu’est-ce que cela signifie pour toi de dormir dans le même lit ? de manger ensemble ? Lire des livres ensemble ? De se raconter nos journée ? S’embrasser ? Partager de l’énergie sexuelle ? Faire l’amour ensemble ? Rencontrer tes amis ? Rencontrer ta famille ? Dire "Je t’aime" ?

RIB-DSL

R - RELATIONS :

S’informer de ce qui pourraient affecter nos interactions

> Quel est ton paysage relationnel ?
> Dans quel(les) type(s) de relation es-tu actuellement ? Et les relations passées ?
> Quels sont tes accords au sein de ces autres relations ?

I - INTENTIONS ET SENS

> Avec quelles intentions fais-tu tes propositions ?
> Quels moyens souhaiterais-tu mettre en œuvre pour rester en lien ?
> Qu’est-ce que cela signifie pour toi en termes d’émotions et d’attentes si nous choisissons de : Dormir dans le même lit, Manger ensemble, Lire des livres ensemble, Se raconter nos
journées, S’embrasser, Partager de l’énergie sexuelle, Faire l’amour ensemble, Rencontrer
tes amis, Dire “Je t’aime”.

B - BIAIS

> Que perçois-tu de moi qui te donne envie de venir vers moi ?
> Quels sont les éventuels liens hiérarchiques qui existent entre nous (participataire/orga,
collègues, employeurs, client, thérapeute...) ?
> Le contexte actuel joue-t-il ?
> Comment tout cela peut-il impacter nos interactions et que choisissons-nous de faire pour
traiter les risques et les conséquences non souhaitées de ces biais ?

D - DÉSIRS :

> Quels désirs as-tu envers moi ? (Physique, relationnel, immédiat ou futur)
> Qu’est-ce que tu as envie de me faire / que je te fasse ?
> Comment as-tu envie de te sentir pendant les interactions ?
> Comment as-tu envie de prendre soin de toi ? (Avant, pendant, après)
Invitation à partager de manière vulnérable ce que sont vos désirs, même s’ils ne sont pas entièrement
satisfaits par cette personne en particulier.

S - SANTES

Connaître le statut de maon partenaire potentiel.le me permet de choisir à quoi je m’expose. Si je suis
dans des relations multiples, cela ne concerne pas seulement ma propre santé. Personne n’est obligé
de partager ses informations de santé mais je peux choisir de renoncer à l’interaction ou de poser des
limites spécifiques en l’absence d’informations importantes pour moi.

> De quand datent tes derniers tests ? Quelles ont été les éventuelles prises de risque
depuis ? (Rapport protégé ou non protégé, partage de matériel...)
> As-tu connaissance d’avoir une IST ou une autre affection contagieuse actuellement ?
> Utilises-tu un moyen de contraception ?

Santé mentale et physique

As-tu des particularités physique ou mentale que tu souhaites partager pour faciliter
ou sécuriser nos interactions ? (Douleur dans une zone du corps, maladie chronique,
hypersensibilité d’un sens, TSA ...)

As tu un risque de crise au cours de l’interaction et souhaite tu me communiquer la bonne
prise en charge ou attitude en cas de survenue ?

L - LIMITES

> Quelles sont tes limites personnelles vis-à-vis de moi ? (Touchers, pratiques, marques d’affections)
> Quelles sont tes limites liées à tes autres relations ?

Les pods de responsabilisation

Cet outil vient des communautés anarchistes noires étatsuniennes de Philadelphie, comme une alternative au système de justice/police étatique.

Il s’adresse aux personnes qui sont en position de pouvoir et/ou d’influence dans des communautés. Il a deux fonctions : être un contre-pouvoir à celui que je peux avoir ; être une ressource pour ma remise en question et ma responsabilisation. L’existence d’un pod doit être publique dans les communautés concernées.

Concrètement, c’est un groupe de 4 à 6 personnes : à la fois des personnes en qui j’ai confiance et dont j’estime l’avis, mais qui sont aussi capables de me « tenir tête » ; tant des personnes de qui je suis proche, que plus éloignées de moi ; qui n’ont pas trop d’enjeux avec moi (pas d’amoureux·ses, d’employé·es…) ; et qui représentent des populations minorisées dont je ne fais pas partie.

Si quelqu’un·e à des retours critiques à me faire, par exemple en cas d’agression, iel peut s’adresser à mon pod. L’objectif du pod est alors de m’accompagner dans mon processus de remise en question et de responsabilisation envers la personne lésée.

La reconnaissance du taf que font les gens du pod est importante : parlez-en. Notamment si tu l’as mis en place dans le cadre d’une activité rémunératrice. Est-ce que tu vas les payer, puisque l’existence du pod te permet de continuer à travailler dans de bonnes conditions ?

Les groupes d’accompagnement

Ça peut être aidant d’avoir des personnes qui nous entourent lorsqu’on essaie de changer. Ce groupe peut avoir différentes fonctions : il peut se créer pour gérer une situation spécifique, et se dissoudre ensuite ; ou bien être plus général.

Je conseille de déterminer avec toutes les personnes concernés plusieurs points de cadre. Le groupe peut en effet avoir beaucoup de pouvoir sur la vie de la personne qu’il accompagne, et comme toute situation de pouvoir, cela peut amener à des dérives autoritaires. Les points à définir ensemble :

• les objectifs du groupe (voir les Objectifs SUPER*) : ils doivent être précis et avec des critères qui aident à déterminer lorsqu’ils sont atteints. C’est un point difficile à définir, mais cela reste important d’avoir des grandes lignes. Quelques exemples d’objectifs : réparations auprès de la personne lésée ; changement des pratiques afin d’éviter la récidive ; éducation politique ; soutien moral ; soutien matériel...

• sa constitution : voir la partie sur les pods de responsabilisation* dont on peut s’inspirer

• la durée du groupe : décider a minima d’une date à laquelle on fait le point, pour savoir si le travail continue ou bien peut s’arrêter

• les mandats et outils à sa disposition : typiquement, le groupe peut-il faire médiation entre la personne accompagnée et les personnes qu’elle a lésé·es ?

• les modes de fonctionnement : à quelle fréquence le groupe se réunit ? Sur quelle durée ? Se réunit-il avec ou sans la personne accompagnée ? Etc.

• les limites du mandat : le groupe a-t-il droit de regard sur les relations affectives de la personne qu’il accompagne ? A-t-il des moyens coercitifs et/ou punitifs ; exemples : peut-il exiger le retait de certains espaces ? Etc.

C’est aussi important d’avoir en tête que faire partie d’un groupe d’accompagnement va forcément changer les liens au sein du groupe et avec la personne accompagnée. Pas forcément énormément, pas forcément en mal, mais c’est un vrai risque. J’ai fréquemment vu des amitiées voler en éclat dans ce genre de contexte. Alors avant de rejoindre un tel groupe, demandez vous avec la personne accompagnée si vous êtes prêt·es à prendre ce risque et/ou quels outils vous pouvez mettre en place pour le minimiser (voir les outils méta-relationnels dans la partie V. : « Prendre soin de ses relations »).

2- Ressources

Je ne suis pas la personne la plus fortiche sur les ressources. Tu trouveras quand même ici quelques « bases » à partir desquelles aller fouiller par toi même les sujets que tu veux prioriser.

Aussi, il y a des sujets sur lesquels je n’ai pas trouvé de ressources. Par exemple : les rapports de pouvoir liés à l’âge dans les relations amoureuses, ou liés aux classes sociales. Et sûrement plein d’autres.

J’ai la plupart des documents dispo en pdf, les brochures comme les livres.

1- Infokiosques en ligne

Ces sites sont de vraies mines à brochures. Toutes celles que je cite ici et au fil du texte sont trouvables sur l’un ou l’autre. Mais si besoin tu peux me faire un mail pour que je te les envoie.

• Infokiosques : centralisation d’énormément de brochures sur plein de sujets, il vaut mieux l’utiliser en faisant des recherches thématiques

→ https://infokiosques.net/

• Radis Calcaire : plein de textes sur le soin communautaire, les processus alternatifs de justice, l’organisation collective…

→ https://radiscalcaire.wixsite.com/

• Zinzinizine : un site qui regroupe des ressources de différents types (brochure, témoignages, audio…) sur la folie et la santé mentale dans une optique anti-psychiatrie

→https://web.archive.org/web/20230321231317/https://www.zinzinzine.net/zinotheque.html

• Linktree de Chiche Paillette : des brochures et partage de tips dans des situations de dénonciation de violences

→ https://linktr.ee/chichepaillette

4- Prendre soin de soi

• La fabrique artisanale des conforts affectifs (brochure)

• Étrangèr·e à soi (brochure)

• Se soutenir pendant une période stressante ou après un événement choquant (brochure et atelier, me contacter pour plus d’infos)

• Toutes les brochures d’Icarus project, trouvables en français sur https://icarus.poivron.org/

• Complexe PTSD : from surviving to thriving, de Pete Walker (livre, en anglais uniquement)

• Le corps n’oublie rien : le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme, de Bessel Van der Kolk (livre)

5- S’éduquer sur les oppressions systémiques

Patriarcat, masculinités et sexisme

• Les vidéos de Leo (chaîne youtube)

• Comprendre le patriarcat, Bel Hooks (brochure)

• Nos alliés les hommes (compte instagram)

• Masculinités : enjeux sociaux de l’hégémonie, de Raewyn Connel (livre)
Hégémonie blanche, racisme, colonialisme

• Moi et la suprématie blanche, de Layla F. Saad (livre)

• Mécanique du privilège blanc, d’Estelle Depris (livre)

• La transphobie et ses croisement avec le racisme (brochure)
Inceste et pédocriminalité

• Inceste (brochure)

• Sensations volées (brochure)

• Ce que Cécile sait : journal de sortie d’inceste, de Cécile Cée (bande-dessinée)

• Culture du viol et transmisogynie dans les milieux féministes / queer / TPG / militants (brochure)

Différences d’âge dans des relations sexo-affectives

• Critique anti-autoritaire du grooming et autres rapports de domination par l’âge dans les relations de séduction (brochure)

• Culture du viol et transmisogynie dans les milieux féministes / queer / TPG / militants (brochure)

• Lolita n’est pas une histoire d’amour (brochure – dispo sur le site https://dcaius.fr)
Validisme et psychophobie

• Y’a pas viol si c’est une folle (brochure)

• Qu’est-ce que la psychophobie ? (brochure)

Queerphobies

• Les licornes existent et ont la rage : brochure d’autodéfense contre le biphobie en milieu tp(b)g (brochure)

• La transphobie et ses croisement avec le racisme (brochure)

• Culture du viol et transmisogynie dans les milieux féministes / queer / TPG / militants (brochure)

6- S’outiller sur le consentement

• 100 questions sur le consentement et les interactions sexuelles (brochure)

• Apprendre le consentement en 3 semaines (brochure)

• Apprendre le consentement en 3 semaines : le cahier de vacances (brochure)

7- Agir face aux violences

• Que faire quand quelqu’unE te dit que tu as dépassé ses limites (brochure)

• Soutenir un·e survivant·e d’agression sexuelle (brochure)

• J’ai violé, j’ai agressé (mais je veux pas perdre mon badge du club des mecs déconstruits-feministo-alliés) (brochure)

8- Associations et collectifs

• Nous sommes : association présente dans plusieurs villes de France et en ligne qui propose des groupes de parole à destination des hommes ainsi que des groupes de paroles à destination d’hommes auteurs de violences.

• Le Welly Welly Want : un atelier sur le consentement ; pour plus d’infos, me demander par mail.

• La FNACAV (Fédération nationale des associations et centres de prise en charge d’auteurs de violences conjugales et familiales) peut être une ressource pour orienter vers des dispositifs existants.

Cette brochure n’aurait jamais pu exister sans toute l’aide qu’on m’a apportée : par la relecture, les retours critiques, le partage de ressources, les discussions de fond, les intervisions autour du taf d’accompagnement, le soutien moral pendant mes crises d’(il)légitimité, les jeux de société, les bons petits plats...

Pour la première édition, un grand merci spécifique aux ami·es, collègues et camarades qui ont relu la brochure, proposé des modifications et m’ont accordé le temps de longues discussions pour l’améliorer : Paillette, Cécile, Élie, Noëlla et Ari. Vous êtes brillantes !

Pour cette deuxième édition, merci aux personnes qui ont pris la peine de me faire des retours détaillés : Marie-Louise, Baptiste, Claire, Océane, Jules, Éléonore, Eve, Noa et d’autres. Vos questionnements, vos suggestions mais aussi votre colère et vos oppositions m’ont sincèrement nourri.

Merci aussi à celleux qui m’ont partagé leur gratitude que la brochure existe et l’aide qu’elle leur a apportée ; celleux qui ont contribué à sa diffusion ; et toustes celleux qui m’ont encouragé à continuer. C’était essentiel à ma motivation.

Enfin, merci tout plein à Anne-Emmanuelle et à Julien qui m’ont accueilli pendant 10 jours durant l’été caniculaire de 2026 afin de travailler sur ce texte. Je n’aurais rien pu faire sans ce refuge. Une pensée tout particulièrement pour nos discussions de fond avec Anne-Emmanuelle, sans lesquelles plusieurs parties de cette brochure auraient galéré à prendre forme.

Coeur coeur sur vous, et sur toustes les autres sans lesquel·les je n’aurais jamais pu pondre un truc pareil (j’espère que vous vous reconnaitrez).

[1] Voir la page Wikipédia du même nom.

[2] Sur le sujet, je conseille l’article « La gauche a besoin de maturité émotionnelle » (de Leïla et Clément, sur le site medium.com)

[3] On rapproche ces populations et individu·es de l’animalité et de la « Nature », justifiant ainsi leur domination par des humain·es plus « civilisé·es ». Cela est permis car notre culture blanche occidentale considère les humain·es comme hors de la Nature et supérieur·es à elle. C’est ce qui permet la domination spéciste sur les autres animaux, l’exploitation de la terre comme simple ressource et l’extractivisme, et déclenche les crises climatiques, la chute de la biodiversité, etc. Mais ce n’est pas le sujet de la brochure, alors je vais me contenter de cette (longue) note de bas de page.

[4] Quand je parle de « culture », ça concerne tout groupe social, pas seulement des groupes nationaux, ethniques…

[5] Cisgenre : personne qui se reconnaît dans le genre qu’on lui a donné à la naissance car « Oh, une vulve, c’est donc une petite fille »

[6] voir Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, de Daniel Kahneman, 2011 ; ou l’article Wikipédia associé (merci wiki <3)

[7] La reconsolidation thérapeutique de la mémoire – 2ème édition : Transformer les schémas émotionnels avec la thérapie de la cohérence, de Sophie Côté et Pierre cousineau, 2026

[8] Ici, le terme de « croyance » ne fait pas spécifiquement référence aux croyances spirituelles.

[9] C’est-à-dire l’oppression spécifique envers les personnes qui vivent avec des handicaps.

[10] - Voir pour ça le podcast Méta de Choc : https://metadechoc.fr

[11] Si la question des motivations intrinsèques versus les motivations extrinsèques t’intéressent, tu peux aller jeter un oeil à l’article de Hacking Social que je mets en biblio.

[12] Voir pour ça le podcast Méta de Choc : https://metadechoc.fr

[13] - Là dessus, je te renvois à la vidéo sur la misère sexuelle des hommes, sur la chaine youtube « Les vidéos de Léo ».

[14] Cisgenre : personne qui se reconnaît dans le genre qu’on lui a donné à la naissance car « Oh, une vulve, c’est donc une petite fille »

[15] Voir la page Wikipédia du même nom.

[16] Sur le sujet, je conseille l’article « La gauche a besoin de maturité émotionnelle » (de Leïla et Clément, sur le site medium.com)

[17] On rapproche ces populations et individu·es de l’animalité et de la « Nature », justifiant ainsi leur domination par des humain·es plus « civilisé·es ». Cela est permis car notre culture blanche occidentale considère les humain·es comme hors de la Nature et supérieur·es à elle. C’est ce qui permet la domination spéciste sur les autres animaux, l’exploitation de la terre comme simple ressource et l’extractivisme, et déclenche les crises climatiques, la chute de la biodiversité, etc. Mais ce n’est pas le sujet de la brochure, alors je vais me contenter de cette (longue) note de bas de page.

[18] Quand je parle de « culture », ça concerne tout groupe social, pas seulement des groupes nationaux, ethniques…

[19] Cisgenre : personne qui se reconnaît dans le genre qu’on lui a donné à la naissance car « Oh, une vulve, c’est donc une petite fille »

[20] voir Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, de Daniel Kahneman, 2011 ; ou l’article Wikipédia associé (merci wiki <3)

[21] La reconsolidation thérapeutique de la mémoire – 2ème édition : Transformer les schémas émotionnels avec la thérapie de la cohérence, de Sophie Côté et Pierre cousineau, 2026

[22] Ici, le terme de « croyance » ne fait pas spécifiquement référence aux croyances spirituelles.

[23] C’est-à-dire l’oppression spécifique envers les personnes qui vivent avec des handicaps.

[24] - Voir pour ça le podcast Méta de Choc : https://metadechoc.fr

[25] Si la question des motivations intrinsèques versus les motivations extrinsèques t’intéressent, tu peux aller jeter un oeil à l’article de Hacking Social que je mets en biblio.

[26] Voir pour ça le podcast Méta de Choc : https://metadechoc.fr

[27] - Là dessus, je te renvois à la vidéo sur la misère sexuelle des hommes, sur la chaine youtube « Les vidéos de Léo ».

[28] Cisgenre : personne qui se reconnaît dans le genre qu’on lui a donné à la naissance car « Oh, une vulve, c’est donc une petite fille »