Le Kiosk Toulouse


13 novembre 2009, 20h30, rencontre-débat : "informations alternatives : échange d’expériences à Jaffa et à Toulouse"

mis en ligne le 27 octobre 2009.

Vendredi 13 novembre 20h30 au KIOSK
à la Maison des associations
3, rue Escoussières Arnaud-Bernard
à Toulouse
(Métro Compans-Caffarelli)

RENCONTRE-DÉBAT : "Comment répondre à la nécessité d’informations alternatives et indépendantes, échange d’expériences à Jaffa et à Toulouse"

Aujourd’hui Tel Aviv a 100 ans nous dit-on. Cette annonce est repercutée en Midi-Pyrénées par la municipalité de Toulouse, jumelée avec la capitale de l’état d’Israël depuis 1962. Tel Aviv, inscrite en 2003 au patrimoine mondial de l’humanité ; que nous pouvons « lire comme un lieu d’ancrage des idéologies du 20ème siècle européen au Proche-Orient » ; qui, « d’un quartier de Jaffa », « est devenue la vitrine des tendances du mouvement moderne en architecture en entrant de plain-pied dans l’Histoire » (1). Tel Aviv, capitale vitrine, alors que les centres de décision de la politique de l’Etat d’Israël sont à Jérusalem.

Mais que signifie « d’un quartier de Jaffa » ? Que Jaffa était la plus grande ville de la Palestine historique dans les années du Mandat britannique. C’était l’épicentre de l’économie palestinienne, en lien avec les centres commerciaux les plus importants de la côte méditerranéenne et du continent européen et c’était aussi la capitale culturelle de la Palestine. Elle était surnommée « la Fiancée de la Mer ». A cette époque, Tel Aviv n’était qu’une petit colonie, le statut municipal ne lui fut accordé qu’en 1921.
L’histoire de la Nakba et ses suites à Jaffa est l’histoire de la transformation d’un grand centre urbain moderne en pleine expansion en une zone marginalisée, pauvre et discriminée. C’est aussi l’histoire de la destruction de 8 villages palestiniens à ses alentours, sur lesquels s’est développée Tel-Aviv. Au début des années 1950, Jaffa fut administrativement absorbée par la municipalité de Tel Aviv qui prit le nom de Tel Aviv-Yafo. Immédiatement, la municipalité établit les plans de ce qu’ils appelèrent la « Judaïsation » de la ville, rebaptisant les rues arabes avec des noms de dirigeants sionistes, démolissant la plus grande partie de l’architecture arabe ancienne, et détruisant complètement les quartiers et villages des alentours (2) .

Et que signifie « en entrant de plain pied dans l’histoire ? ». Que, si toute culture est ethnocentriste, seule l’occidentale, derrière ses images, est ethnocidaire (3), refoulant l’Autre de l’autre côté du Mur, le réduisant au silence en en faisant un Barbare.

Mais que se passe-t-il aujourd’hui dans les quartiers de Tel Aviv et Jaffa ? Pour passer au-delà des représentations médiatisées, nous voulons rencontrer ceux et celles qui vivent ce conflit dans leur quotidien. Nous allons faire venir pour 10 jours, début novembre, des représentants d’associations et de groupes militants qui travaillent au changement social et politique en Israël par la promotion d’une société multiculturelle basée sur la justice sociale et la solidarité.
- pour ouvrir, en France, la question de la Palestine à d’autres publics que ceux habituellement concernés,
- et pour voir comment ce qui se passe là-bas entre en résonnance avec nos problématiques françaises de refus de l’ « étranger » et de mépris de la vie, et avec nos résistances locales.

Par le venue de ces représentants-es, il sera aussi rappelé que l’oppression du peuple palestinien et la soumission des israéliens-nes au sionisme ne se passe pas seulement en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, mais aussi en Israël même. La compréhension de cette dynamique oppressive intra-israélienne est un des éléments fondamentaux pour la compréhension de la situation.

Qui allons-nous accueillir ?

Fadi Shbita : militant social et politique, directeur de l’association Sadaka-Reut, membre du Comité de Jaffa pour le droit à la terre et au logement, du conseil d’administration de Mahapach-Taghir et du mouvement Hithabrut-Tarabut.

Sadaka-Reut : reutsadaka.org, association d’éducation populaire basée à Jaffa, qui travaille au changement politique et social en Israël par la promotion d’une société binationale, multi-culturelle, basée sur la justice sociale et la solidarité. L’association s’attache en particulier à une réflexion critique sur l’éducation.

Comité de Jaffa pour le droit à la terre et au logement : voir lien sur reutsadaka.org et http://yaffastruggle.wordpress.com/..., mouvement contre la démolition des maisons à Jaffa.

Mahapach-Taghir : http://mahapach-taghir.org/, association juive et arabe s’attachant particulièrement à la place des femmes dans la société israélienne et qui travaille aux changement sociaux avec les plus marginalisés.

Marcello Weskler : militant social et politique, directeur de programmes éducatifs pour les personnes marginalisées à Tel Aviv, membre du conseil d’administration de Sadaka-Reur, de Mahapach-Taghir et de l’Alternative Information Centre (AIC) et membre de Hithabrut-Tarabut.

Hithabrut-Tarabut : voir http://www.ujfp.org/modulesnews/art..., mouvement politique engagé dans les dernières élections municipales à Tel Aviv dont le but est de lier les problèmes politiques et sociaux des Palestiniens de 1948 et 1967, les questions des travailleurs étrangers avec celles des Juifs orientaux, les questions de genre, les problèmes d’éducation.

AIC : alternativenews.org, association regroupant des Juifs et des Palestiniens diffusant une information alternative et engagée.

Yael Bin Yeffet : élue du conseil municipal, membre du parti « City for all », directrice de projet à « Misrahi Democratic Rainbow » et membre de la « Coalition Women for Peace » et de Hithabrut-Tarabut. City for all : http://city4all.org.il/english, parti local inscrit dans la construction d’un « vivre ensemble » à Jaffa – Tel Aviv.
Misrahi Democratic Rainbow : http://:www.ha-keshet.org.il/

Coalition Women for Peace : http://coalitionofwomen.org/, coalition de femmes et d’organisations de femmes engagée dans la lutte pour la fin de l’occupation, le plein engagement des femmes dans les négociations de paix, la fin de la militarisation de la société israélienne et l’égalité des citoyens palestiniens comme de tous les habitants d’Israël.

Tal Dor : membre de Zochrot et de Mahapach-Taghir.

Zochrot : zochrot.org, association pour la reconnaissance de la Nakba par l’Etat d’Israël, par un travail de mémoire avec les Palestiniens expulsés.

Sous réserve : deux personnes originaires de Jaffa, l’une y habitant encore actuellement, l’autre réfugiée en Jordanie.

La question des sans-papiers se pose de manière aiguë aujourd’hui en Israël, les personnes que nous accueillons l’aborderons aussi.

1 Caroline Rozenholc, « Tel Aviv a cent ans ! 1909-2009 : un siècle de globalisation au Proche-Orient », EchoGéo, Numéro 8, 2009 (En ligne).

2 Sami Abu Shehadeh & Fadi Shbaytah : “Jaffa : From Eminence to Ethnic Cleansing “, Electronic Intifada, february 27th 2009.

3 Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Paris, Seuil, 1980, p. 50 à 53.

Abdel-Qader Yassin raconte sa dernière image de Jaffa en 1948

Abdel-Qader Yassin est un militant politique palestinien. Cet interview par Amira Howeidy, initialement parue dans Al-Ahram weekly, est accessible sur le site PalestineRemembered.com (17/11/2000). Traduction de l’anglais pour le projet « De Jaffa et Tel-Aviv à Midi-Pyrénées ».

La nuit où les Nations Unies adoptèrent la résolution de partage de la Palestine, des tirs et des manifestations ont éclaté à Jaffa. Tout a changé, depuis lors rien n’a plus été comme avant. J’avais 10 ans à ce moment là et j’avais 4 soeurs et un petit frère. Mes parents, avec le reste de la famille, décidèrent de quitter le quartier où nous vivions, El-Manshia, très proche de Tel Aviv et qui était sur la ligne de front. Nous sommes allés dans un hotel en ville, El-Inshirah, et nous y sommes restés environ 4 mois, jusqu’à ce que les combats recommencent en avril.

Les familles juives qui étaient proches du front se sont retirées aussi. Ainsi s’est créé un vide qui s’est immédiatement rempli de combattants des deux camps. Entre la nuit où nous avons quitté El-Manshia jusqu’au moment où les combats ont repris, Jaffa était comme une ville fantôme. Tel Aviv était le principal point de convergence des Juifs. C’était le quartier général de l’Agence juive et des dirigeants sionistes. Des combats limités éclataient de temps en temps entre les Arabes et les Juifs, mais ils restaient contenus. Avant la résolution de partage, les Arabes allaient facilement à Tel Aviv. Mais une fois que la résolution a été annoncée, tout a changé : à la place de la vie normale s’est intallé un boycott mutuel, les deux partis étaient en guerre.

La résolution de partage était comme un signal de déclenchement de guerre. Bien que Jaffa n’ait pas été inclue dans l’Etat israélien prévu, nous savions que les gangs sionistes ne s’en tiendraient pas aux frontières annoncées. La proximité avec Tel Aviv étaient un autre facteur qui intimidait la plupart des familles qui fuyaient. Elles s’attendaient à un assaut massif des forces juives. Je me souviens d’avoir visité El-Manshia avec mon père trois jours après la résolution de partition et d’y avoir vu trois combattants de la Haganah habillés en noir, rampant vers le quartier arabe. Ils ont été repoussés par des combattants arabes, mais tout le monde pouvait voir que la guerre arrivait, même avant que la Haganah déclenche ses attaques contre Jaffa en avril.

Lors de visites ultérieures, quelques-uns des amis de mon père, qui étaient resté à El-Manshia, nous dirent à quel point les combattants arabes avaient souffert de manque de munition. Chaque combattant n’avait que 5 cartouches. Les fusils qu’ils utilisaient étaient soit des 303s anglais ou des armes italiennes provenant du Désert Lybique égyptien et récupérés par le Comité National de Jaffa.

Je lisais les 3 quotidiens arabes de Jaffa : Al-Defa’a (Défense), Phalestine (Palestine) et Al-Sha’ab (Le peuple). Il était évident, à partir des informations qu’ils publiaient et de ce que j’entendais dire par les plus âgés, que la différence de puissance était en faveur des Juifs. Ils avaient des armes modernes, des combattants entraînés et des munitions. Les Arabes, de l’autre côté, manquaient de tout. En plus, les troupes britanniques, avant de quitter la Palestine, ont laissé leurs camps militaires aux sionistes.

Mon père, comme beaucoup de Palestiniens, n’a pas rejoint les combattants arabes simplement parce qu’il n’y avait pas assez d’armes. La grande majorité des combattants achetaient leurs armes avec leur propre argent puisque les leaders politiques palestiniens ne pouvaient nous en fournir. Par dessus tout, le plupart des armes disponibles étaient vraiment vieilles. Néanmoins le moral à Jaffa était assez haut. Malgré la rareté des armes et de munitions, la victoire paraissait très proche. Si proche que le 19 mars, le représentant américain des Nations Unies a demandé à l’ONU d’annuler la résolution de partage parce qu’il sentait que jes Juifs pourraient être vaincus. Mais le 9 avril, les gangs juifs ont délibérément commis le massacre de Deir Yassin pour démoraliser les Arabes et ça a marché.

Nous avons tous entendu parlé du massacre. Je me souviens avoir lu la description intégrale des horreurs dans notre presse qui publiait une histoire prise dans le New York Times. En plus de ces terrifiantes nouvelles, les Arabes à Jaffa craignaient de ne pas pouvoir défendre leur honneur s’ils étaient attaqués par les Juifs. Ils avaient peur que leurs femmes subiisent la même humilitaion qu’à Deir Yassin. J’étais jeune, mais je sentais à quel point ça préoccupait les gens de Jaffa. Le fait d’avoir 4 soeurs était une raison suffisante pour que nous partions, étant donné que les Juifs considéraient toute chose et toute personne trouvée dans les villages qu’ils envahissaient comme leur propriété. Quand les sionistes ont lancé leur assaut sur Jaffa, ils l’ont entouré sur trois côtés, laissant le quatrième, le port, libre. Puis ils nous ont bombardés avec des explosifs, ainsi que Menahem Begin l’a admis ultérieurement dans son livre La Révolte.

Quand le bombardement a commencé, tout le monde s’est précipité vers le port, y compris ma famille. Je peux encore me rappeler le bruit des bombes qui se rapprochait de plus en plus du port au fur et à mesure de l’effondrement de la défense arabe. Quand nous avons quitté Jaffa, nous pensions tous que nous allions revenir quans les armées arabes auraient libéré notre pays. La scène du départ est encore claire dans mon esprit. Des milliers de gens se sont rassemblés au port et les seuls bateaux qui pouvaient absorber un si grand nombre de gens étaient des barges utilisées pour le transbordement des marchandises. Nous étions serrés comme des sardines par centaines dans ces petites barges et nous sommes partis comme ça. Certains, comme ma famille, allèrent en Egypte, d’autres naviguèrent vers Gaza. Je rappelle que Jaffa avait 70 000 habitants. Seulement 5 000 restèrent après l’offensive juive.

En Egypte, tous les réfugiés palestiniens suivaient les nouvelles jour après jour, et j’avais pour tâche journalière de lire les journaux pour les personnes qui ne savaient pas lire. Je me souviens avoir lu que ceux qui étaient restés étaient assiégés dans le quartier d’Ajami et qu’on les empêchaient de restaurer leurs maisons détruites. Plus tard, plus de Palestiniens se sont massés en Egypte et on a appris que quand les gangs juifs étaient entrés dans le quartier arabe après la chute de Jaffa, ils avaient massacré nombre d’innocents et de civils non armés. Ceux qui avaient réussi à rester en vie n’y étaient parvenus qu’en simulant la mort au milieu des corps de telle sorte qu’on ne les remarque pas. Une fois que les combattants juifs étaient repartis, les Palestiniens avaient couru vers le port et étaient monté dans le premier bateau qu’ils avaient vu.
Je ne suis jamais allé revoir ma maison à Jaffa. Beaucoup de ceux qui voulaient voir ces maisons après 1976 n’ont pas pu le faire. Les familles juives qui occupaient les lieux les ont empêchés d’entrer et ils sont morts de chagrin. Moi, je ne veux pas mourir.

Un Etat qui envisageait de se développer à partir de « rien d’autochtone »

Elias Sanbar, « Palestine 1948 L’expulsion », Edition « Les livres de la revue d’études palestiniennes », p. 89/93.

Toute domination est un rapport déséquilibré. Elle n’est cependant jamais illimitée, non pas que sa logique interne n’appelle pas l’écrasement extrême des dominés, mais parce que ces derniers résistent et qu’étendue ou non, une domination doit trouver de son côté, dans le cas théorique où elle viendrait à bout de toute résistance, ses propres limites. Ces dernières, qu’elles sont-elles ? Tout simplement celles que les dominants peuvent atteindre sans toutefois menacer l’existence même des dominés vu que tout rapport a besoin de ses deux termes et que la disparition de l’un d’eux aboutirait à l’abolition du rapport lui-même.

Tout au long de son histoire, la domination capitaliste, car il s’agit d’elle et de nulle autre ici, a tenté, à chaque fois qu’elle atteignait ses limites, de s’appliquer à les faire reculer. Telle est sa logique interne, mais cette dernière ne peut que se plier à l’exigence de trouver à chaque fois la frontière qui sépare le summum de domination possible de l’irréparable, à savoir l’excès qui aboutirait à une destruction telle que l’élément dominé serait à la limite exclu des sphères de la domination elle-même. Or ce sont précisément ces « évidences » que l’américanisme n’avait pas suivies ; c’est sur ce terrain que le sionisme l’avait par la suite retrouvé.

L’Amérique [les Etats-Unis] avait assisté à une arrivée massive de ses futures populations, et cette immigration n’avait strictement rien à voir avec celles qui avaient accompagné les autres conquêtes coloniales européennes. Dans le cas de ces dernières, l’assise sociale du corps conquérant demeurait en réalité en métropole. La base politique, sociale, ou matérielle de la conquête était un pays qui servait de base arrière et d’où des éléments d’avant-garde, des corps expéditionnaires, ayant occupé d’autres territoires, les rattachaient à leurs patries d’origine. Cet aspect-là se retrouvait certes dans l’histoire du Nouveau Monde : les Etats-Unis avaient commencé par être une colonie anglaise, mais avec cette différence capitale que le corps principal de leur société, celui de la masse des immigrants, n’avait pas de base arrière, ou plutôt qu’il avait pour base arrière tous les pays du monde. Aussi se dissocia-t-il radicalement de la puissance coloniale britannique contre laquelle il mena d’ailleurs, conjointement à l’ethnocide des Indiens, une guerre d’indépendance. Mieux encore, la société américaine rompait déjà à sa façon tant avec le joug qu’avec le contenu de la politique britannique. Issue d’un cheminement original, autrement plus intéressante qu’un simple « cas » ou une expérience spécifique, la société américaine [étatsunienne] avait pu s’offrir le luxe non pas tant d’adapter les rapports capitalistes à sa situation propre que de pouvoir les appliquer jusqu’à leur degré ultime car elle avait fait table rase – au sens propre du terme – des populations locales. Ainsi bien que « né » comme n’importe quelle colonie, le Nouveau Monde devint très vite terre d’émigration vide et disponible pour l’accueil d’un mouvement humain numériquement formidable, constitué de tous les rejets et de toutes les ruptures survenues au sein de la vieille Europe. Il signifia surtout possibilité d’édification de société à partir de « rien », c’est-à-dire sans qu’il y ait place à occuper ou rôle à jouer pour ceux qui peuplaient déjà cette terre : les indiens n’eurent dès le départ aucun rôle à jouer hormis celui de futurs disparus ! A partir de ces « atouts » de départ, ceux d’un terrain « nettoyé », la société américaine se développa non point en société capitaliste « pure », mais en sa forme extrême. D’ailleurs le conflit avec la colonisation britannique visait à éliminer une vision de la société – celle de la colonisation « classique » -, qui imposait entraves et limites à l’application du rapports de domination. C’est par le dépassement de ces obstacles, que la société américaine devint du point de vue capitaliste celle qui avait les moyens d’être la plus avancée. Ce caractère aura non seulement des implications sur la structure interne du pays, mais fera que dès qu’elle « sortira » de ses frontières, l’Amérique sera impérialiste et à aucun moment coloniale. Or cet américanisme, qui devenait dans les années quarante le dirigeant du camp occidental, ne pouvait qu’aller à la rencontre de la seule tentative de création d’une société sur le modèle de la sienne. En Palestine, le mouvement sioniste s’employait à édifier un pays à partir de deux mouvements conjoints : acheminement de l’extérieur de ses propres composantes et désintégration totale par l’expulsion de la société arabe palestinienne. Les Etats-Unis, à ce moment, n’étaient pas qu’en quête affective d’expériences assimilables à la leur, mais recherchaient les outils pour leur domination, d’autant plus que, lorsqu’ils avaient pris la direction du camp occidental, ils ne possédaient aucune colonie. C’est dans cette conjoncture que se présenta un allié qui non seulement voulait se mettre à leur service mais qui détenait le précieux avantage de leur renvoyer une image rassurante, puisqu’il reprenait à son compte leurs options. Là résidait la clé essentielle de la rencontre et non dans l’élément important, certes, de l’existence d’une puissante communauté juive américaine.

L’Amérique n’était-elle pas aux yeux des Américains la société idéale ? De quel meilleur outil de domination rêver que celui du futur Etat sioniste, tout à l’image, du « miracle » qui avait enfanté America ? Quelle garantie plus solide que celle offerte par un Etat qui naissait des mêmes ruptures, et qui envisageait lui aussi de se développer à partir de « rien d’autochtone » ? Quelle meilleure perspective de reproduction des rapports de domination que celle assurée par le seul mouvement qui aspirait à ce que son « corps expéditionnaire » constituât l’intégralité de sa société ? Rencontrant le sionisme, les Etats-Unis jouissaient des bienfaits apaisants du reflet de leur propre « histoire » et enrôlaient un mouvement qui envisageait de traiter les Palestiniens en « Peaux-Rouges ». Bien plus tard, les Américains affirmeront, quand on leur exposera les méfaits de leur politique proche-orientale, qu’ils ne « connaissaient » pas cette région, alors que les Anglais, les Français, les Allemands… en possédaient une connaissance vieille de plusieurs siècles.

Cette justification est fondée, en ce sens que les Américains ne « connaissent » pas la colonisation classique, de la façon dont on ne peut connaître une politique que l’on n’a jamais pratiquée. Mais cette « ignorance » cohabitait chez eux avec une connaissance, infiniment plus redoutable, celle de l’art très élaboré et de la très haute technicité à « indianiser » les peuples dominés. Sur ce plan, les Américains n’avaient rien à apprendre de personne. Au contraire, c’était à la vieille Europe de venir s’instruire des méthodes les plus efficaces pour balayer le poids des rapports anciens et, par quelque vide, à chaque fois que cela s’avérait nécessaire, créer les conditions optimales pour l’implantation des sociétés porteuses des meilleurs armes de la domination.

Mais les Etats-Unis, s’ils étaient nés grâce à l’ethnocide des Indiens, n’avaient mené pareille entreprise que parce qu’existaient conjointement les possibilités matérielles et humaines pour édifier une société florissante. Le continent disposait de richesses gigantesques et vierges qui lui permettaient de supporter les conséquences de la disparition des autochtones. Mieux, la disparition des Indiens était une des conditions indispensables à la prospérité future, et « l’indianisation » ne se pratiquait que parce qu’elle permettait l’avènement d’un projet de société ; elle ne se faisait pas, en tant que phénomène global, pour elle-même. Or, perçue à partir de cette exigence de rentabilité, l’expulsion des Palestiniens peut apparaître comme totalement gratuite. Les sionistes faisaient le vide des Palestiniens mais sans garantir pour autant les mêmes résultats qu’aux Etats-Unis. Car, dans le cas précis de la Palestine, que restait-il une fois les exploités potentiels, partis ? un pays pauvre, occupé par des colons acheminés sur la promesse de l’édification d’une société idyllique de refuge, avec l’illusion qu’entre autres bonheur ils vivraient celui de l’absence d’exploitation puisqu’on parlait déjà d‘une société égalitaire et même « communiste » en Eretz israël. Tout cela fait qu’on éprouve certaine difficulté à voir dans ces conditions l’utilité d’expulser de ce pays, pauvre et sans attraits économiques, la première de ses composantes exploitables, à savoir ses habitants ! Comme ils ne cherchaient pas à fonder une nouvelle fois l’Amérique mais au contraire à renforcer leur impérialisme, les Américains réalisaient néanmoins l’utilité de la disparition des Palestiniens, dont le départ fut perçu au sein d’une politique de domination régionale globale. La société israélienne sacrifierait le rendement économique au profit d’autres avantages. Le futur Etat israélien constituerait une base sûre parfaitement étanche aux Arabes et totalement acquise aux Américains. Instrument militaire de dissuasion et de frappe, ils perpétuerait une menace exemplaire pour les pays alentours. Agissant de la sorte, les Américains infirmaient-ils la règle précédemment énoncée qui veut que dans tout rapport de domination il soit impérieux pour l’élément dominant de ne pas aboutir par trop d’excès à la disparition du dominé.

Rien n’est moins sûr, car cette « incartade » n’est que la confirmation d’un corollaire qui impose qu’à l’intérieur de toute zone de domination il existe des secteurs d’exception où le rapport est appliqué au-delà de ses propres limites. Ainsi les sionistes, qui poussaient leur démarche annihilatrice jusqu’au point qu’en expulsant les Palestiniens ils faisaient disparaître la Palestine elle-même, montraient de façon éclatante que leur développement « anormal » ne fonctionnait pas isolément mais au sein d’un système global de domination formé pour sa part d’un ensemble de « normalités ». Comme si les développements « normaux » du capital se faisaient par référence à des points-pivots où sont ancrées de véritables pratiques « démentes », comme si le bon fonctionnement de cette « normalité » dépendait de ces « démences » suspendues telle une menace permanente au-dessus des têtes des éventuels récalcitrants. La domination ou, comme pour les Palestiniens, l’expulsion ! *L’Etat d’Israël a certes été fondé en Palestine, mais pour dominer et écraser la totalité des Arabes. »