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Parution de « Négatif » n°8, février 2007

mis en ligne le 11 mars 2007.

« Négatif »
Bulletin irrégulier - Février 2007- n°8

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Extraits :


Les élections, expression achevée du nihilisme contemporain

La plus grande partie l’emporte toujours sur la meilleure ainsi que le dit Tite-Live en parlant des Carthaginois.
Rabelais, Pantagruel, Chapitre 10

Précédées d’une préparation d’artillerie médiatique qui s’étale désormais sur des mois, voire des années, les élections, dans leur version présidentielle d’abord, législative ensuite, sont le clou du spectacle d’un régime que ses thuriféraires nomment « La Démocratie ». En France, depuis le début de la Cinquième République, pour ne pas remonter au-delà, les électeurs se sont déjà déplacés sept fois pour des présidentielles, douze fois pour des législatives. Ils le feront donc respectivement une huitième et une treizième fois au printemps 2007. Ce bel acharnement, derrière lequel il est aisé de distinguer l’intention de saisir les rares occasions qui leur sont officiellement offertes de se faire entendre, dans les limites permises, espoir évidemment toujours déçu, ne parvient pas à masquer un changement qui a commencé à devenir sensible vers le tournant des années 80.

Auparavant, hormis lors de la période de mai-juin 1968, qui avait vu momentanément renaître en France la possibilité d’une transformation révolutionnaire, la plupart de ceux qui croyaient à l’avènement d’une société répondant mieux à leurs aspirations avaient encore confiance dans la routine électorale. Les partis de gauche, plutôt que d’inspirer une absolue confiance, engrangeaient les bénéfices d’un espoir qui avait rarement su imaginer d’autres voies. Bref, le réformisme, qui était alors synonyme d’avancées sociales, alors qu’aujourd’hui lesdites réformes sont autant de régressions sociales, faisait encore recette. Les électeurs d’alors, en glissant leur bulletin dans l’urne, imaginaient faire un pas vers un monde qui serait plus juste, plus vivable, plus humain en somme. Dans les rangs des partis de gauche, on savait tirer profit de ces aspirations, si bien que l’on entendait encore parfois quelque « enragé » en costume trois pièces parler de rupture avec le capitalisme, de société socialiste, de lendemains qui chanteraient. L’existence, à l’Est, de pays dits communistes suffisait à combler les plus de 20% d’électeurs qui accordaient régulièrement leurs voix au Parti Communiste. Pour les autres électeurs de gauche, plus circonspects sur le bilan « globalement positif » de ces États et qui critiquaient avant tout l’absence de démocratie dans les «  démocraties populaires », l’existence de ce qu’ils avaient cependant la faiblesse de considérer comme une réalité extérieure au capitalisme permettait d’en envisager une autre, dégagée des aspects repoussants du stalinisme. L’expérience du Printemps de Prague en 1968, par exemple, encore fraîche dans les mémoires, certes vite écrasée par l’intervention des chars du Pacte de Varsovie, accréditait l’idée que pouvait naître un socialisme « à visage humain ». Le Programme commun de gouvernement, signé en 1972 par le Parti Socialiste, le Parti Communiste français et les Radicaux de gauche, rompu en 1977, fut certainement la dernière baudruche électorale d’une certaine ampleur sur laquelle les électeurs de gauche fondèrent leur espoir de transition vers une société construite sur d’autres bases. Lorsque la gauche arriva au pouvoir en 1981, après l’élection de Mitterrand, ce fut très vite, au bout de deux ans, le début de la fin des dernières illusions. (...)


L’autre Front populaire

Ces derniers temps, le Front populaire a souvent été évoqué comme période de conquêtes sociales sans précédent, anniversaire oblige (1936-2006), célébration sur fond de liquidation des acquis sociaux et évocation somme toute teintée d’une bonne dose de nostalgie mouillée de quelques larmes, comme s’il fallait faire danser le cadavre pour mieux exorciser un événement sur lequel il n’est rien dit d’essentiel.

Il n’est donc pas étonnant d’entendre les médias et les politiques s’emparer du thème de la vie nouvelle, matérialisée au moment du Front populaire par la baisse du temps de travail et les congés payés, notamment ; autant d’acquis octroyés par la coalition de gauche qui gagne les élections en avril 1936.

Rappelons que, si le gouvernement Blum est investi à l’Assemblée nationale le 6 juin, dès le mois de mai des grèves ouvrières avec occupation s’étendent rapidement pour atteindre le chiffre de 500 000 grévistes début juin. Cette grève générale n’a pas été ordonnée par les directions syndicales ; elle a surgi spontanément de la conscience des travailleurs du fait de la crise économique qui sévit alors et de la perte du pouvoir d’achat qui touche très durement une partie des ouvriers à la suite de la mise en place de politiques déflationnistes. Si Léon Blum ne réprime pas la grève de peur de se couper de sa « base », il n’est pas non plus très enchanté de cette situation. [1] Toutefois, les accords de Matignon sont réclamés au départ par le patronat lui-même qui prend ainsi l’initiative d’une sortie de crise. C’est que, face à un mouvement qui risque d’échapper au contrôle institutionnel (directions syndicales et partis), Léon Blum apparaît comme l’homme du compromis historique, celui qui est capable de ménager les intérêts du capital tout en canalisant les ardeurs populaires. La victoire de la tendance modérée du Front populaire, représentée par L. Blum, est donc bien aussi celle des tenants de l’ordre social finalement préservé quand le mouvement de grèves sauvages reflue. (...)

Note :
[1] Voir Daniel Guérin, Front populaire. Révolution manquée, Actes Sud, coll. Babel, 1994, p. 192.


Imaginaires socialistes et socialisme imaginaire

Parmi les penseurs et les militants socialistes, Karl Marx se distingue par sa critique de l’économie en tant que science et représentation du réel. En développant une critique radicale de l’économie politique, il dévoile un secret : le fonctionnement de la domination marchande. Pourtant cet effort critique n’a pas été poursuivi de façon aussi radicale et systématique par ses successeurs. Les présuppositions de l’économie politique finissent par s’imposer au sein même des dirigeants socialistes révolutionnaires et du prolétariat à la fin du XIXe siècle. De l’organisation du travail à la planification des loisirs, c’est une conception purement économique du quotidien et de la vie qui triomphe dans les têtes comme un mal étrange. Est-il possible de transformer le monde sans changer notre façon de penser, de dire et de faire ?

1. Autrement que l’économie politique

L’originalité et la radicalité de Karl Marx par rapport aux autres socialistes de son époque tiennent au fait qu’il a critiqué l’économie politique en adoptant un point de vue différent et extérieur. Cela lui a permis de ne pas reprendre à son compte les catégories de l’économie politique, mais de les démonter et de les remettre en cause en tant que représentation du réel.

Marx investit l’économie politique en apprenant son langage, mais aussi en utilisant la méthode hégélienne et les critiques des autres penseurs socialistes. Ce que Marx reproche à quelqu’un comme Proudhon, pour qui il avait de l’estime, c’est précisément d’adopter les catégories de l’économie politique sans même les critiquer et de rester prisonnier des présuppositions des économistes.

K. Marx va ainsi pouvoir s’intéresser à l’expropriation originelle des prolétaires au début du capitalisme industriel, cette violence initiale qui a fait passer les hommes du statut de producteurs à celui d’ouvriers salariés, et au processus d’aliénation du travail, c’est-à-dire à la déshumanisation de l’homme.

2. Dans la faille du temps

Lorsqu’au début du développement du capitalisme industriel le machinisme est introduit en Angleterre, la première forme de résistance des artisans qui voient leur travail directement menacé par la production de masse d’objets standardisés, c’est la destruction des machines. L’action de ces briseurs de machines, les luddites, constitue une opposition frontale au travail salarié. Ils avaient compris que les nouvelles formes de production capitaliste signifiaient leur propre fin, leur expropriation et la prolétarisation.

Les artisans étaient encore maîtres de leur travail et étaient conscients qu’il s’agissait d’une partie d’eux-mêmes, d’une création humaine authentique. La prolétarisation, cela veut dire non seulement que les hommes deviennent étrangers à leur propre travail, mais qu’ils finissent aussi par y être asservis. La marchandise n’est jamais que cela : une chose étrangère dont les hommes sont les esclaves.

De même, lorsque dans les années 1830 en France, au lieu de dormir pour reconstituer leur force de travail, des prolétaires se réunissaient pour rêver d’Icarie, d’un ailleurs où il aurait été possible de vivre humainement, ils s’opposaient à l’ordre capitaliste. C’était des heures arrachées au déroulement monotone du temps : au travail dans le fer et le supplice succédait le repos réparateur. C’était une résistance en acte à la vie quotidienne scandée par la production et la reproduction du capital. L’utopie, l’ailleurs comme représentation et comme volonté, était alors bien présente.

3. Du monde de l’économie à l’économie-monde

La plupart des socialistes après Marx, notamment au moment du triomphe du positivisme à la fin du XIXe siècle, perdent de vue que l’auteur du Capital a été avant tout le meilleur critique de l’économie politique de son temps. La séparation entre la théorie critique de Marx et la pratique révolutionnaire qui lui était liée repose d’abord sur l’acceptation des présuppositions de l’économie politique. Petit à petit cette dernière n’est plus seulement une représentation du monde, mais elle s’identifie au réel, devient la nature des choses, une vérité en soi et enfin le monde lui-même. Dès lors, la lutte n’a plus pour but l’émancipation sociale et la fin de la domination marchande, mais l’aménagement de cette domination. Il ne s’agit plus d’abolir le salariat, mais d’améliorer les conditions de son exploitation, d’organiser la survie à l’intérieur même de l’économie devenue monde. (...)


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