BROCHURES

Se battre contre l’isolement, c’est se battre contre la prison
A propos du quartier d’isolement de Bruges

Se battre contre l’isolement, c’est se battre contre la prison

Collectif (première parution : octobre 2011)

Mis en ligne le 1er juillet 2012

Thèmes : Prison, justice, répression (87 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,2.3 Mo) (PDF,2.3 Mo)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

Bruxelles, octobre 2011

Cette brochure accompagne un court-métrage (24’) réalisé [en 2011] afin de rendre visible la réalité ignoble du QHS [quartier de haute sécurité] de Bruges, ainsi que la résistance qui y existe depuis sa mise en service, et qui continue, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Pour Ashraf, Farid et Kiket, ainsi que pour tous les autres individus en lutte.

Pour obtenir le court-métrage et autres : contrelataule @@@ riseup.net



SE BATTRE CONTRE L’ISOLEMENT, C’EST SE BATTRE CONTRE LA PRISON
A PROPOS DU QUARTIER D’ISOLEMENT DE BRUGES

L’État belge a ouvert en 2008, il y a trois ans, un module d’isolement dans la prison de Bruges. L’État avait besoin d’un endroit hors du circuit carcéral classique afin d’isoler les prisonniers récalcitrants. Il s’agissait d’une tentative parmi d’autres pour briser la résistance de longue date dans les prisons belges. Les objectifs de ce module d’isolement sont multiples. Dix cellules sont concernées sur une population carcérale de plus de 10.000 prisonniers. Il s’agit donc surtout de créer des boucs émissaires, de montrer l’exemple et d’exercer une pression permanente contre tout comportement possiblement rebelle. Pour la plupart des détenus qui y sont placés, il s’agit d’une douche très froide mais de courte durée, souvent pas plus de 6 mois. Ce passage en isolement à pour but de faire la leçon aux prisonniers rebelles et leur désigner le chemin, leur chemin, de résignation, de servilité et de docilité. Pour d’autres détenus, il s’agit plutôt d’une oubliette où on les place pour qu’ils ne posent plus de problèmes, de façon permanente. Pour eux, il n’y a plus aucune perspective d’encore être transférés, pour eux, un texte standardisé existe afin de justifier leur placement en isolement de manière unilatérale, tous les deux mois, chaque fois prolongé, sans aucune prise sur cette décision. Mais avant tout, c’est un lieu bien caché des yeux du monde, où on expérimente les moyens de coercition à disposition en utilisant la torture mentale, et parfois physique.

Un jour dans le module d’isolement de Bruges

Après un parcours d’une quinzaine de minutes à travers les couloirs, les sas, les portes, les escaliers, on arrive au rez-de-chaussée de la prison, où se trouve le quartier d’isolement, à côté des poubelles et du hangar de stockage du matériel de travail, et où on ne trouve plus le moindre être humain. À gauche, la salle de contrôle, de nouveau des barreaux, à droite la salle des gardiens, et au coin à gauche les cellules. L’agencement des lieux fait que dans le couloir même, les bruits sont étouffés. Il ne faudrait pas que les visiteurs soient trop choqués, et encore moins que l’image transmise par les médias ne soit brisée. À travers de nouveaux couloirs, on arrive à l’autre bout des cellules, et là, les clameurs et les hurlements deviennent insupportables. Mais les visiteurs n’y ont généralement pas accès.

La cellule

Dans la cellule, il y a un lit et une table en acier ancrés dans le sol et une plaque en inox qui devrait servir de miroir, mais où l’on ne voit rien. Un écran plasma a été placé après que certains détenus aient inondé toute l’aile et tout cassé dans leur cellule deux ans auparavant. Avec l’écran plasma et la Playstation, ils essaient d’occuper les gens et de les tenir calmes. Toutes les 30 minutes, les prisonniers sont contrôlés. Les gardiens ont aussi une vue directe sur les toilettes, pas question d’intimité donc. Il y a quelques années, la direction de la prison s’était faite taper sur les doigts en raison des mesures dégradantes qu’elle imposait à certains détenus, comme allumer la lumière toutes les quelques minutes. Pour contourner cette interdiction, l’administration pénitentiaire a placé plusieurs spots gigantesques sur la cour, qui illuminent les cellules jour et nuit. Un détenu, Nordin Benallal, a dormi tout un temps avec son matelas sur la table pour y échapper, d’autres, dont Farid Bamouhammad, ont eu moins de chance et ne pouvaient par aucun moyen se cacher de la lumière. Et puis, il y a le tapage incessant, l’armée de gardiens qui exécutent leurs opérations et les détenus qui pètent un câble régulièrement.

En plus des dix cellules, deux cachots mettent en pratique le concept de la privation sensorielle totale. Dans le cachot, il n’y a littéralement rien. Un lit en acier et une caméra. Entrer dans le cachot signifie la fin des visites, lettres et téléphone (sauf permission exceptionnelle).

Les gardiens

Tout mouvement dans le module d’isolement a lieu par groupe. Dans un si petit espace, où tout est entassé sur tout, ça ressemble chaque fois à un exercice militaire. Il y a 32 gardiens qui travaillent en équipe pour 7 ou 8 prisonniers. La première année, c’étaient surtout des blancs costauds bien musclés qui y gardaient les détenus, aujourd’hui, il y a plus de variation : quelques femmes, un gardien d’origine marocaine, un plus vieux, un plus gracile. Cette diversité s’est montrée plus efficace pour briser les détenus. Parfois, les gardiens mènent une guerre personnelle contre un détenu. Dans l’environnement de ce quartier d’isolement, les possibilités qui leur sont offertes sont infinies : provocations incessantes, brimades, nourriture totalement immangeable, faire attendre les visiteurs une demi-heure sans nouvelles, cesser la visite sans raison...

Ces gestes si attentionnés viennent s’ajouter aux consignes plus officielles de la part de la direction : attacher un détenu à une chaise roulante pour l’emmener à la douche, contrôler la cellule toutes les 30 minutes, effectuer des fouilles corporelles complètes, faire une fouille de cellule tous les jours pour faire comprendre que le détenu n’a aucune intimité, illuminer les cellules jour et nuit, rendre les détenus accros aux médicaments, refuser les demandes de visites sans explication, refuser les visites à table, obliger certains détenus à manger avec des couverts inutilisables, censurer le courrier, interdire la présence d’un bic ou d’une feuille dans la cellule, et ainsi de suite.

Certains gardiens feignent la meilleure volonté du monde. La même phrase revient souvent : « Nous ne voulons pas ça non plus. Nous ne faisons que notre boulot. Nous n’y pouvons rien. » Or, ce sont eux qui rendent ce régime possible. Les décisions sont prises ailleurs, mais qui les exécute jour après jour ?

« L’équipe soignante »

En plus des gardiens, il y a pas mal de blouses blanches qui se baladent dans l’aile. Un des principaux moyens utilisés pour mater les détenus, c’est de leur administrer des médicaments jour et nuit. Chaque jour, une infirmière passe pour donner la dose quotidienne aux détenus. Après, ils sont avachis pour un moment, puis recommencent les cris et les clameurs. Quelques détenus ont refusé obstinément de prendre des médicaments. Ils ont alors parfois reçu la visite de l’infirmière jusqu’à trois fois par jour pour les persuader tout de même. En vain.

Un psychiatre et un psychologue y font aussi régulièrement leur ronde. En plus de régulariser l’administration de drogues légales, leur tâche consiste à incarner le côté « doux » du système répressif. Mater les gens par la parole. En leur faisant croire que la coopération est la seule manière de quitter la section. En essayant de les convaincre d’accepter d’exécuter un travail merdique dans sa cellule, de ne pas élever la voix, de ne rien répondre, de ne pas réagir aux provocations, d’accepter de se promener dans une cage, d’avaler tout sans réagir.

Les « activités »

L’activité principale c’est travailler, seul, soit en cellule, soit dans la salle « polyvalente ». Le travail à effectuer ressemble à celui qu’on impose aux personnes avec un handicap dans les ateliers protégés. Les entreprises qui font faire leur production en prison gagnent un maximum de thunes pour un minimum de soucis. En effet, elles ne se soucient en rien des conditions de travail et économisent sur les salaires et les coûts de production. Les prisonniers représentent pour elles une main d’œuvre docile et bon marché, c’est l’esclavage moderne.

Il y a aussi un baby-foot que personne n’utilise car les détenus ne sont pas autorisés à jouer ensemble. Confrontée à ce constat, l’avocate de l’État a répondu au juge : « Les meilleurs champions jouent seuls ». Foutage de gueule intégral, quoique la stupidité prime ici sur l’arrogance.

La « promenade » a lieu dans une cage de quelques mètres carrés, entourée par des barbelés, des murs colossaux et un filet anti-hélico. Toute promenade se fait seul. Nordin refuse de rentrer dans la cage aux lions, pour lui, c’est une insulte d’accepter de prendre l’air dans ces conditions. Il dit préférer ne pas voir le ciel, plutôt que de le voir au travers de barreaux. Ça fait 4 ans que Nordin n’a plus respiré d’air frais.

Le caporal et son adjudant

Hans Meurisse et Laurent Sempot, son porte-parole éternellement loyal, trônent sans conteste sur la liste des personnalités les plus détestées de ce pays, en attestent les menaces de mort à l’égard du premier. Ses collègues ne peuvent pas travailler avec lui, les détenus le surnomment « le diable en personne ». Meurisse, qui compte déjà une carrière bien remplie - militaire, policier, directeur de prison - est depuis quelques années aussi « Directeur-général des Prisons ». A la tête d’une instance centrale, il décide du régime individuel d’une poignée de détenus ingérables. Il est le seul à décider du placement en quartier d’isolement. Sa volonté fait loi. Quand Ashraf s’est envolé en hélicoptère depuis la prison de Bruges, peu après qu’il ait passé 6 mois dans le quartier de haute sécurité (QHS), Meurisse a craint pour sa vie (à juste titre). Des policiers armés jusqu’aux dents surveillaient son domicile (la prison de Gand) et il a dû passer quelques jours avec sa famille dans un bunker.

Si le QHS existe depuis trois ans aujourd’hui, c’est avant tout une expérimentation. Il n’y a de place que pour 10 détenus dans la section. L’idée finale est de construire ce genre de section dans plusieurs prisons. La mise en place récente d’une cellule d’isolement dans la prison de Saint-Gilles à l’image de celle de Bruges n’en est que le premier exemple. Jusqu’où peuvent-ils pousser les techniques d’isolement ? Où est la frontière ? Comment les détenus réagiront-ils ? Quand est-ce qu’ils craqueront ? La Justice tâte aussi les limites de sa propre légalité. Il n’y a aucune possibilité de faire appel contre une décision de placement en QHS, et celles prévues par la loi ne sont pas appliquées. Ainsi, il y a un psychiatre préposé à justifier d’un point de vue médical le séjour en QHS et lorsqu’il donne, exceptionnellement, un avis de transfert, celui-ci est tout simplement ignoré. La tâche de ce psychiatre consiste à collaborer à cette expérience, à observer les détenus et particulièrement les séquelles de ce qu’ils endurent comme tortures mentales et physiques. Il doit déterminer la ligne critique sur laquelle balance le détenu, entre folie et effondrement, c’est le concept central du QHS.

La Justice et l’État, tous deux tortionnaires, se serrent la main

C’est aussi à travers le parcours de trois prisonniers rebelles, notamment Farid Bamouhammad qui y a passé beaucoup de temps, Nordin Benallal, qui y est toujours incarcéré, et Ashraf Sekkaki, le premier à y avoir été enfermé, que nous voulons raconter l’histoire de ce QHS. Ce sont des détenus qui ont en commun un mépris profond pour ceux qui veulent les mater : juges, personnel de prison, flics. Ils sont dépeints par les médias comme les pires monstres imaginables, en grande partie parce qu’ils ne jouent pas le jeu qu’ils devraient jouer, le jeu malsain de l’obéissance, de la balance facile à gérer. Et aussi, parce que, au-delà de la violence physique dont ils sont capables, ils savent très bien vers qui diriger leurs flèches : vers les responsables de la domination qu’ils subissent, et non contre n’importe qui pour n’importe quoi.

Nordin est enfermé dans le QHS depuis le 15 octobre 2010. Cela fait 1 an aujourd’hui. Le module est chaque fois présenté par le ministre de la Justice et par la direction du module comme un placement temporaire et non comme un lieu de séjour. Tous les deux mois, un semblant d’entretien a lieu entre le détenu et la direction, après lequel un avis de prolongement survient.

Mi-juin 2011, Nordin et Farid ont entamé une grève de la faim et de la soif ensemble, pendant cinq jours, pour exiger un transfert. Cela n’a pas donné de suites. Nordin a mis fin à cette grève parce qu’il ne voulait pas leur accorder la satisfaction des séquelles qu’il en garderait à vie, Farid a terminé la grève quand ils ont voulu le placer sous baxter et qu’il ne savait pas de quoi ils allaient le remplir. Les gardiens l’ont déjà plusieurs fois menacé d’en finir une fois pour toutes avec une injection d’Haldol (un calmant souvent utilisé par les docteurs dans les cachots de tout le pays et aussi administré aux jeunes dans les institutions fermées pour mineurs). Plusieurs détenus ont déjà été tués ainsi par le personnel pénitentiaire.

Peu après la grève de la faim et de la soif, l’avocate de Nordin a déposé plainte en référé contre l’État, en la personne de Hans Meurisse, contre les prolongements répétés du placement en isolement de son client et contre les conditions de détention inhumaines que ce régime produit. Le 29 juin 2011, un juge bruxellois a estimé que les mesures d’isolement extrêmes contre Nordin étaient justifiées. Dans la balance ne pesait pas seulement le dur régime qu’on impose à Nordin, mais l’existence même des modules d’isolement et des régimes individuels imposés (qui rendent possible un module d’isolement sur mesure dans chaque prison). Pour l’instant, du côté de la Justice, on ne se fait pas taper sur les doigts, on se sert plutôt les coudes, et ce n’est évidemment pas une surprise. L’avis vient de Meurisse lui-même, et personne n’a quoique ce soit à dire là-dessus, et certainement pas un juge en référé, ce que l’avocate de l’État belge a clairement exprimé.

Après 10 mois de détention dans le QHS, Nordin a décidé d’aller au cachot. Du jeudi 15 au mardi 20 septembre 2011, il décide d’entamer une grève de la faim à nouveau. Il refuse tout entretien avec les gardiens, la direction, il refuse toute coopération. Il restera dans le cachot jusqu’à son transfert. Dans les conditions où il se trouve, le refus reste une des dernières possibilités de résister. Refuser tout ce qui vient de la prison, refuser chaque activité, chaque entretien, chaque changement de comportement. La direction continue de le faire chanter en prétendant qu’il s’impose lui-même son isolement – c’est le monde à l’envers. Ainsi elle veut obtenir de lui qu’il se plie doucement aux ordres, qu’il accepte toute main tendue vers un perfectionnement du régime d’isolement. Le chantage consiste à lui faire accepter qu’il serait préférable de faire du travail d’esclave que de ne rien faire du tout, préférable de se promener dans une cage que dans les quelques mètres carrés d’une cellule, préférable de parler avec quelqu’un dont le seul but est de te briser, plutôt que de ne parler à personne. Mais Nordin ne veut rien savoir de ces techniques malsaines, son esprit reste inusable et sa résistance ne cède pas d’un pouce.

Le module d’isolement s’étend vers d’autres prisons

Bref retour en arrière : simultanément à l’ouverture du QHS de Bruges, en juin 2008, l’État se réprimande lui-même et qualifie le régime qu’a enduré Farid dans l’aile d’isolement à Lantin de « mauvais traitements, humiliations, et brimades ». Il ne pourrait plus y retourner ; en raison de « possibles traumatismes et vengeances de la part des gardiens » estime le juge. Néanmoins, il sera transféré au QHS de Bruges peu après, et sera le deuxième prisonnier à y être enfermé. Ce séjour a duré quelques mois, depuis il y est retourné à plusieurs reprises. La dernière fois, à la mi-2011, après une dispute avec les gardiens. Début septembre 2011, il a été transféré vers la prison de Saint-Gilles. Un transfert antérieur avait déjà été bloqué par les gardiens en grève qui exigeaient davantage de tenues de combat. Les négociations ont continué et peu après, Farid a reçu la visite du directeur de Saint-Gilles à Bruges. « Nous sommes prêts pour toi. 25 gardiens équipés en Robocop t’attendent. ». Dans d’autres prisons, Farid avait toujours été enfermé en isolement. Pour n’importe quel mouvement, la direction faisait appel au Corps Spécial d’Intervention (des flics anti-émeute). Quand ils se sont plaints qu’ils devaient intervenir tant de fois, Farid a été envoyé à Bruges. Une présence permanente d’une équipe de gardiens armés n’existait pas officiellement en Belgique jusqu’à maintenant. Une cellule a été totalement transformée à l’image du module d’isolement. Le lit et l’armoire sont ancrés dans le sol. Ce QHS de Bruges a ainsi été étendu vers une première autre prison. A terme, plusieurs prisons recevront de tels quartiers d’isolement.

Qui pensait encore que les centres fermés pour sans-papiers étaient différents de la prison ?

Les cellules d’isolement ne sont pas uniquement réservées aux prisons. Actuellement, l’État finalise la construction d’un nouveau centre fermé à Steenokkerzeel, appelé « Caracole ». Ce nouveau centre a comme particularité d’être construit, tout comme certaines prisons, selon les principes architecturaux du Panoptique, c’est-à-dire avec un point central duquel chaque mouvement peut-être observé. De plus, des cellules individuelles ont été conçues pour enfermer les sans-papiers rebelles. Cette évolution architecturale est bien plus qu’une modernisation des espaces, comme l’État aime à le souligner. Avec le nouveau centre fermé l’État montre sa véritable intention : enfermer les sans papiers incontrôlables et récalcitrants et empêcher la solidarité et la complicité. L’ouverture est prévue début 2012. Mais l’État veut se vanter encore plus : début septembre 2011, il annonce la construction d’un nouveau centre fermé supplémentaire, et cette fois-ci, il prend moins de gants pour clarifier son objectif : « Nouvelle approche pour les sans papiers : Fauteurs de troubles dans un centre à part. »

Une fois qu’on a pris goût à la rébellion, on ne s’en débarrasse plus si facilement

Les mesures sévères que l’État met en œuvre pour briser la résistance sont sans compter la volonté de fer des prisonniers qu’il y enferme. Depuis leur ouverture, les modules d’isolement n’ont jamais connu le calme.

Un des premiers prisonniers pour qui une place était réservée en isolement, Ashraf Sekkaki, a su faire sortir des témoignages dès le départ. Quand ils ont été publiés dans la presse, ça a fait scandale. La Justice s’est sentie fortement attaquée. Le journal qui avait publié les témoignages a été rappelé à l’ordre. Le ministre de la Justice est entré en scène pour défendre le module haut et fort. Il s’agirait seulement d’un placement temporaire, Ashraf aurait exagéré. Une équipe télévisée est envoyée sur place pour montrer de quelle idée fantastique il s’agit. Le directeur peut à peine terminer ses mots, Ashraf ne lui a pas accordé une seconde de répit et gueule à travers le discours hypocrite du directeur. D’autres prisonniers font un bruit infernal. Quand, trois ans après, des témoignages trouvent de nouveau leur chemin vers l’extérieur, cette fois-ci de la main de Nordin, les médias sont une nouvelle fois envoyés sur le lieu de perdition. Tout est mis en scène, les prisonniers sont paralysés par les médicaments, la presse ne peut surtout pas parler à Nordin.

En avril 2009, le premier anniversaire du module est célébré avec le désir destructif de quelques détenus. Et avec une belle portion de solidarité. Plusieurs détenus font inonder les cellules puis toute l’aile. Tout ce qu’il est possible de détruire est détruit. Le lendemain, un prisonnier enfermé dans la section « normale » suit le bon exemple. Vu que le module est totalement séparé du monde (tant physiquement que dans la tête des gens), et donc aussi du reste de la prison, cet acte de rébellion est une brèche dans la tentative de couper de l’extérieur la résistance dans le module. Lors des travaux de réparation, une Playstation et un écran plasma sont ajoutés à la cellule. Le lit et l’armoire sont attachés au sol. Mais ces interventions n’apaiseront pas la révolte. Les prisonniers continuent d’attaquer le régime, entre autres par des lettres et des témoignages. Les gardiens sont aussi de temps à autre gratifiés d’un nez en sang. Dans le cachot, un prisonnier a récemment détruit la seule chose qui reste, l’oeilleton en métal sur la porte. Début septembre 2011, un prisonnier met le feu à la cellule du QHS, il sera mis au cachot pendant 9 jours. Silence dans les médias. Les gardiens parlent d’un acte de désespoir, mais comme un prisonnier nous dit : « Ce sont les vivants, les vainqueurs qui écrivent l’histoire ». Cependant, les gardiens du module mal famé sont visés. Leurs noms sont rendus publics et diffusés, les gardiens sont photographiés, menacés, et insultés quand ils quittent la prison.

En dépit de la menace que le QHS veut instiller à toute la population carcérale, le désir de liberté gagne du terrain sur la résignation ; ces derniers mois, il y a eu, pour ainsi dire, plus d’armes posées contre le cou des gardiens que de poignées de main distribuées. L’administration pénitentiaire peut ainsi installer des filets anti-hélico et construire des cellules d’isolement, elle a choisi la voie de la violence brute, c’est aussi par cette voie que les réponses lui seront adressées.

Un monde sans prisons

Le QHS de Bruges n’est pas un phénomène isolé ; après l’Espagne et son régime FIES, l’Italie et son régime 41bis, la France et ses QHS, la Grèce et son île-pénitencier, c’est au tour de la Belgique de disposer de la possibilité officielle et formelle d’enterrer vivant les prisonniers rebelles.

Nous sommes solidaires avec la révolte des détenus, avec ceux qui, avec courage, refusent leur enfermement et désirent plus que dépérir dans la dépendance aux drogues et tout ce qu’elle suppose (le fait de se retrouver à mendier et répondre aux chantages, collaborer avec le système, entre autres choses). C’est pour ces prisonniers que le QHS a été construit, et la lutte contre celui-ci est un signe de la continuation de cette révolte, qui est également la nôtre. L’isolement n’est cependant pas limité à cet endroit misérable à Bruges. Il s’étend à d’autres prisons, et à l’imposition de régimes individuels pour détenus récalcitrants. L’isolement existe chaque fois qu’une lutte n’est pas comprise, chaque fois qu’un révolté se retrouve seul. Pour le briser, un premier pas est la communication de leur révolte vers l’extérieur.

Quand nous sommes confrontés à la prison, toutes sortes de questions nous viennent à l’esprit. Pourquoi y a-t-il tant de gens qui y finissent ? Pourquoi viennent-ils pour la plupart de la même souche sociale ? Comment pouvons-nous imaginer nos vies sans intervention des défenseurs de l’ordre et des cours de justice ? Comment pouvons-nous retirer à l’État et à son appareil de pouvoir le monopole sur les rapports de conflits et leurs conséquences ? Comment pouvons-nous vivre ensemble sans prisons ?

Et peut-être la question la plus préoccupante de toutes : comment pouvons-nous imaginer des réponses au sein de ce monde comme il se montre à nous aujourd’hui. Comment pouvons-nous libérer un espace dans notre esprit lorsque nous avons appris, du berceau au cercueil, à obéir aux instances supérieures ; l’État et ses chiens de garde, le patron ou la patronne, le ou la prof, le patriarche de la maison, le ou la psychiatre, le pouvoir religieux, le contrôle de la communauté. Elles tentent de nous dominer que se soit d’une main de fer et par l’exercice de la force physique, ou sous couvert de « l’amour », de l’illusion de la chaleur du nid, dans un monde qui s’endurcit, qui ressemble parfois au mode de « tous contre tous » et « chacun pour soi ». Cet espace doit être forcé, en perçant des formes figées de pensées et en inventant de nouvelles perspectives en remettant en question les choses profondément.

Comment pouvons-nous nous imaginer un monde sans prisons, sans à la fois en attaquer les racines, qui sont ancrées dans les rapports de pouvoir sur lesquels ce monde est basé ?

Nous luttons contre la prison parce qu’elle est le canevas des relations autoritaires de pouvoir qui pénètrent la société toute entière. Comme les rudiments des mécanismes d’obéissance face au « chef », les jeux de pouvoir malsains avec la direction, les faveurs et les petits privilèges, comme la carotte derrière laquelle on ne cesse de courir, les assistants sociaux et les drogues qui doivent rendre les choses supportables, et la résistance qui est implacablement étouffée, mais qui est finalement la seule chose qui garde les gens en vie. Nous luttons contre la prison car elle jette une ombre sur notre liberté.

Nous voulons en finir avec les prisons, et ce ne sera pas possible sans un bouleversement total des rapports au sein de cette société. Si nous voulons voir les prisons détruites, nous devons donc également mettre sens dessus-dessous la société qui dépend d’elles et les rend possibles. Cette société repose sur les rapports d’autorité entre les gens, cette société fait le commerce des gens et de leur temps comme de simples marchandises, et les crache comme des êtres aliénés qui ne sont que l’image d’eux-mêmes, toujours à la recherche de plus de produits pour tenter de remplir le vide de leur existence. Une révolte qui commence avec un « non » et ose réfléchir et expérimenter par d’autres manières de se mettre en relation, une révolte qui rompt avec la docilité et l’indifférence, ouvre une brèche dans le cours normal des choses. Le genre de brèches qui sont durables.

Quand nous disons que nous sommes contre toutes les prisons, cela signifie que nous ne pourrons jamais être satisfaits de quelques améliorations. Elles ne font que contribuer au perfectionnement d’une chose qui doit simplement disparaître. Comme un détenu actuellement enfermé dans le QHS l’a bien formulé : « Récemment, ils ont installé un petit rideau devant la fenêtre, soi-disant pour calmer mes yeux un peu. Je crache sur leur rideau, je méprise leurs tentatives débiles de rendre vivable l’invivable. Ce truc doit fermer, c’est aussi simple que ça ».

Nous ne demandons pas que le module soit mentionné dans la loi ni que les exigences légales soient respectées, nous ne demandons pas que ce soit toute une commission qui décide du placement en QHS, au lieu d’une personne seulement. Nous ne demandons pas que les Droits de l’Homme soient respectés, la prison elle-même est inhumaine. Nous ne demandons rien à nos ennemis. Et certainement pas de rendre un peu vivable l’inacceptable. Nos flèches ne se dirigent pas seulement contre certains excès de leur appareil de répression – qui sont certes détestables – nous voulons remettre en question et combattre fondamentalement tout leur système.

Il est important de mettre ces questions sur la table, pour renforcer notre lutte contre la prison. Il est important de discuter de ces questions sans pour autant se parer des habits du juge ou du prêtre. De personne à personne, sans reprendre le jargon des médias, ou la doctrine du crime et du châtiment qu’on nous fait bouffer depuis toujours.

Il est clair qu’entre nous et notre désir de pouvoir autodéterminer une vie en liberté, se dresse implacablement la prison. Une vie libre, débarrassée des rapports de pouvoir autoritaires, sous le joug du dieu le plus puissant de tous : le pognon. Cette prison doit être attaquée par tous les moyens. La bataille contre la prison est étroitement liée à un combat plus vaste, pour un monde autre et meilleur, et c’est là peut-être la plus belle raison d’entamer la lutte.


« Comment ça a commencé ma guerre avec les gardiens ? Eh ben c’est simple, j’ai toujours refusé de les appeler "chef". Au même titre que je ne les appellerai jamais "maton". Le mot maton vient du verbe mater ; il n’y aura jamais un gardien qui pourrait me mater, tout comme il ne pourrait jamais être mon chef. »
Farid, Saint-Gilles.

« Les gens qui dirigent les prisons sont des vrais valets du capitalisme. 98% des détenus sont issus des couches sociales défavorisées, les matons viennent des mêmes couches. La force du capitalisme, de l’État, a toujours été pour sa propre sécurité de recruter des pauvres pour taper sur la gueule des pauvres qui se révoltent. Dans les camps nazis, les Kapos étaient aussi des Juifs et des Roms. Le système est le même. »
Un vieux révolté, Lantin.

« Pour moi, il existait toujours, malgré tout, une chose qui m’avait fait choisir de vivre en marge de la loi et d’un système gangrené : la DIGNITÉ. La dignité d’assumer la tête haute ses choix de vie avec toutes les conséquences, au risque de se tromper et d’être confronté à ses propres erreurs ; la dignité d’un homme libre qui garde toujours dans son coeur une grande place pour l’espoir et l’amitié. »
Xosé Tarrío, Huye hombre huye, Espagne.

« Le quartier d’isolement ravagé par une émeute dévastatrice
Dehors, de nombreux tracts sont distribués et des affiches collées pour saluer cet acte de rébellion. La destruction de ce régime parle à bien des révoltés dehors qui luttent depuis des années contre la prison. "Solidarité avec Bruges, 6 avril - Pour célébrer la destruction du quartier de haute sécurité à la prison de Bruges, le hall d’entrée du commissariat de police près de la Gare du Nord à Bruxelles a été incendié. Solidarité !" peut-on lire sur internet. Fin avril 2009, la faculté de criminologie de l’université de Gand est occupée en solidarité avec les mutineries dans les prisons et les centres fermés, et plus spécifiquement avec la destruction de la section de haute sécurité de la prison de Bruges. "Nous avons choisi d’occuper la faculté de criminologie parce que cette science est étroitement liée à la prison, à la justice et à la police. En effet, ceux qui condamnent jour après jour des dizaines de personnes à plusieurs années de prison ou à se faire déporter ont souvent commencé leur ignoble carrière dans cette faculté".

La révolte trouve des échos dehors
Entre-temps, les révoltes continuent à éclater dans les autres prisons, les évasions se succèdent, les attaques contre la police continuent à chauffer les esprits dehors. Cocktails Molotov contre les commissariats, confrontations physiques avec la police. De nombreux syndicats de matons se font également viser. Vitres brisées, locaux incendiés, tags dénonçant leur rôle de bourreaux. Leurs voitures se font brûler comme dernièrement encore devant la prison à Ittre. Les syndicats des matons se plaignent de fréquentes insultes ou même tabassages quand des matons sont reconnus dans la rue, dans les bars, devant leur domiciles.

Un service en vaut un autre...
"Une bombe incendiaire contre la façade de la maison d’un gardien n’est plus une exception" se plaint le syndicat. "Les gardiens, médecins, directeurs et assistants sociaux travaillant dans le module d’isolement de la prison de Bruges sont attendus quand ils sortent de leur boulot. Des gens les attendent à la sortie pour les insulter, les harceler et ils se font systématiquement prendre en photo" dit Laurent Sempot, porte-parole de Hans Meurisse, directeur général des prisons. Les entreprises qui construisent de nouvelles prisons ou entretiennent celles déjà existantes s’en prennent plein aussi. Les rassemblements et les manifestations sauvages contre les prisons et en solidarité avec les révoltés se multiplient dehors. »

Tiré d’un 4-pages qui circule dans les rues de Bruxelles lorsque Nordin et Farid sont en grève de la faim et de la soif, autour du QHS et la résistance contre celui-ci. Juin 2011.


Extraits de lettres de Ashraf Sekkaki

Depuis le module d’isolement, juin 2008

Ashraf est considéré comme le meneur de plusieurs émeutes qui faisaient ravage dans différentes prisons en 2008. Il est le premier à rentrer dans le QHS. Quelques mois après l’écriture de ces mots, Ashraf est déplacé vers la section normale de la prison de Bruges. Là, il ne lui faudra pas longtemps avant qu’il ne réussisse à s’échapper en hélicoptère. Après une course poursuite longue de plusieurs semaines, il est appréhendé au Maroc. Il s’évadera de nouveau de la prison de Oujda un an plus tard, cette fois dans une valise suite à une visite. Peu après, il a malheureusement de nouveau été arrêté. Depuis lors, il réside dans le quartier de haute sécurité tout neuf de Salé, près de Rabat. Il y a passé des deux premiers mois les pieds et les mains menottés en permanence. La cellule ne contient qu’une couverture par terre. Bien qu’il y subisse le plus lourd isolement physique qu’il ait jamais eut à supporter, son moral reste d’acier et il garde le sourire en pensant à la liberté qui viendra un jour.

« Au Moyen Age, ils jetaient des gens comme moi dans les oubliettes. Aujourd’hui c’est la même chose, sauf qu’on ne meurt plus de faim et de soif. Je me sens comme dans un laboratoire où ils veulent tester jusqu’où ils peuvent aller.

Je parle avec Farid tous les jours, par la fenêtre, bien que ce soit interdit. Nous nous foutons des sanctions. Quand on n’a rien, on n’a rien à perdre. Ils essaient de mettre les autres au pas en les bourrant de médocs. Je n’ai jamais pris de drogue, de l’alcool ou de médocs et j’en suis très fier. Dans la prison, la plupart deviennent accro.

Que je fasse le malin régulièrement dans la prison est tout à fait normal. Je suis un humain, pas un robot, donc je me rebelle.

Il y a eu une visite du diable en personne. Le contenu de la très brève conversation ne mérite même pas d’être mentionné. Chez lui, première règle : j’ai toujours raison. Et deuxième règle : voir première règle.

Quand je me comporte bien, on dit que c’est grâce à l’isolement, grâce à ce régime. Quand je me comporte mal, on dit qu’il faut m’isoler plus. Je ne peux donc jamais bien faire. Quand Hans Meurisse lit ceci, je n’ai qu’un message : rien ne dure éternellement.

J’essaie de lire. Quand je lis, ça met de l’ordre dans mes pensées. Ça me calme. Tant que je lis ou que j’écris, je ne dois pas voir ma cellule autour de moi. Ça réduit l’angoisse de tout ce temps à accumuler sans but.

T’essaies de supporter les fouilles nues, tu refoules. La cellule aussi est fouillée tous les jours, comme s’il y avait la moindre chance de faire rentrer quelque chose. Les surveillants et les prisonniers se retrouvent dans une dépendance et une haine réciproques. Dans leur image hostile réfléchie, ils trouvent le respect de soi. Toutefois, je leur ressemble. Comme eux, j’ai des sentiments de haine, une espèce d’angoisse juste en dessous du diaphragme qui se contracte et grossit comme une tumeur. Nous trimbalons l’enfermement comme une maladie. Cet hôpital ne fait rien pour guérir ses patients. Au contraire, ça perpétue le mal et injecte des germes qui feront surgir d’autres maux. Un expert de la folie a écrit qu’un symptôme caractéristique de la psychopathie est le défaut de temps comme facteur structurant dans l’existence du psychopathe, qui vit dans une succession de présents liés. La réclusion est dans ce sens une insanité imposée.

Pour moi, la liberté ne sera jamais non menacée ou ordinaire. Peut-être bientôt je n’oserai même plus tendre ma main vers elle, je continuerai de la fixer comme une richesse d’autrui.

Ce que l’on oublie c’est que l’endurance d’un humain n’est pas inépuisable. Ils pourraient bien un moment se retrouver dans une situation pénible. Car, une balle que l’on essaie de garder sous l’eau, resurgit avec toute sa force. »

Ashraf

Le module d’isolement, juillet 2008

« Je veux, grâce aux témoignages que je fais sortir, amener un débat et faire savoir à la société qu’elle ne récoltera que les criminels qu’elle mérite. Le système punitif se résume à un mot : ESCROQUERIE !

Dire que la méthode dure est la meilleure, alors qu’elle est contre-productive, c’est prendre les gens pour des cons. Mais le fait est que le système se laisse davantage diriger par l’émotion de la société (la politique de l’émotion) que par une approche scientifique, ou encore par des experts qui affirment par exemple que le régime d’isolement est la méthode par excellence pour créer des bombes à retardement. Ce petit pays est malheureusement devenu tellement réactionnaire qu’il existe très peu de critique contre un tel système.

La presse qui surfe toujours davantage sur une vague de populisme, de sensationnalisme et de superficialité, joue d’ailleurs un rôle important là-dedans. J’ai refusé bien des fois de laisser les médias écrire mon histoire. Mais parfois, il faut faire quelque chose de mal pour obtenir quelque chose de bien, d’où l’article dans De Morgen. Ils ont évidemment coupé des passages et enlevé beaucoup de choses, mais mon but a été atteint. C’est ce que démontre clairement la réaction rapide et forte de Vandeurzen & co [Ministre de la Justice de l’époque qui a ouvert le quartier d’isolement en juin 2008]. C’était significatif ; ils savent que ce n’est pas très catholique et ils ont voulu devancer les réactions critiques. La Belgique a pu voir que le couloir était propre et que la cours n’a pas l’air très sympathique. Tout le monde sait aussi à quoi ressemble Guantánamo, sans pour autant savoir ce qu’il s’y passe réellement. Car "ce que l’on ne voit pas ne se passe pas", c’est la devise des sadiques en question. Et c’est ce qui me révolte.

Dialoguer avec des gens qui se prennent pour Dieu et se croient intouchables n’a aucun sens, ils ne comprennent que la loi de Newton, action réaction. Je préfère mourir debout que devoir vivre à genoux.

L’internement montre bien que "si le droit ne s’impose pas, alors c’est le pouvoir qui sera le droit". Il y a dix psychiatres qui disent clairement et unanimement que je suis responsable de mes actes et que l’internement ne devrait donc pas s’appliquer. Face à cela, il y a des juges pour qui ma privation de liberté et mes nombreuses années de prison ferme ne sont pas suffisantes et qui décident donc de m’interner. Et ce sans se baser sur un profil psychiatrique mais sur le concept du "délinquant récidiviste", bien que juridiquement, je ne le sois pas. Et de cette manière, ils essaient d’anéantir aussi mes pensées et mes actes. Mais réussiront-ils ? Je connais la réponse.

Ce qu’il m’arrive, c’est du pur Kafka.

Je sais que rien n’est éternel, et que celui qui rie le dernier, est le plus lent à penser. Il y a certaines choses dans la vie que l’on peut retenir et d’autres qui ne peuvent pas être retenues. Je fais partie de ces derniers. »

Ashraf

Prison de Bruges, début 2009

Il y a probablement des moments où nous sommes impuissants pour empêcher l’injustice, mais quand il s’agit de protester, ces moments ne devraient pas exister.

« Je ne suis plus en isolement. Et franchement, je ne m’y étais pas attendu. À deux jours près, j’aurais passé cinq ans d’affilée en isolement. J’avais attendu cette amélioration avec tant d’ardeur, mais la transition de l’isolement vers quelque chose d’humain s’est fait très soudainement. Ce transfert était la confirmation rituelle de ma captivité. C’est à ce moment-là que le système a pu m’envelopper complètement. Et ce alors qu’il me reste encore des années à purger.

Nous sommes une expérience. Mon biotope est imité. L’architecture aimable et les couleurs ingénues en font partie. Les sections normales nous étranglent bien, mais pas à mort comme l’isolement.

Je ne veux pas, pardon, je refuse de faire partie de ce cirque. Je ne me réconcilierai pas avec l’enfermement. Je veux une existence qui se base sur la force intérieure et la haine, pas sur l’acceptation, et loin de toute faveur. C’est ce qui me rend fort. Je suis en guerre avec le système.

La Justice est un système foncièrement gangrené. Dans les régions les plus hautes, et surtout à Bruxelles, il y a beaucoup de fonctionnaires dans le plein sens du mot. Les détenus sont réduits à des dossiers. Ils oublient que derrière ces dossiers, il y a des citoyens, des personnes, car ça rendrait le travail plus difficile. Beaucoup de gens, ou plutôt la société, ignorent le réel fonctionnement de la justice. La société ne sait pas et ne veut pas savoir que cette sorte de violence institutionnelle, qui mène à une spirale quasiment infinie de haine et de nouvelle violence, existe aussi en Belgique. »

Prison de Bruges, début 2009

Ma vie est une lutte” (Voltaire)

« Je souhaite, à l’occasion de la grève à Namur, commencer en l’abordant. Une haine incroyable m’envahit quand je vois et lis de quelle façon les syndicats essaient de justifier leur grève. Les syndicats ont une position sociale qui n’a pas d’égal dans ce monde. Ils sont devenus la force la plus conservatrice du pays. De plus – et c’est unique au monde –, les syndicats ne sont pas des personnes morales, ils n’ont donc pas de comptes à rendre. Ça me révolte de les voir cuire des saucisses et des hamburgers devant la porte de la prison de Namur. Comment se fait-il qu’on puisse se mettre en grève dans une prison parce que quelqu’un est dangereux ? Tout prisonnier est par définition sensé être dangereux, non ? Ce que l’on craint, on le créé soi-même.

Les conséquences négatives de l’isolement extrême devraient être regardées en face. Mais c’est un silence assourdissant qui règne. Même la Ligue des Droits de l’homme est vraisemblablement satisfaite que la loi Dupont donne un cadre légal à l’isolement. Ils remarquent simplement que la procédure d’appel n’est pas observée et que les procédures prévues ne sont pas toujours suivies. Les conséquences néfastes de l’isolement prolongé ne sont plus abordées.

Le 21 novembre 2008, la Belgique a encore été montrée du doigt dans le rapport contre la torture du Comité des Nations Unies du fait de la procédure d’appel. Aucune initiative n’a été prise. Je crois vraiment que les responsables du monde carcéral se réunissent pour décider comment rendre encore pire une existence déjà déjà dure et pénible.

Dans beaucoup de prisons où j’ai résidé, j’ai été la force motrice des mutineries. Ils ne peuvent m’enfermer que lorsque je donne la permission. Et je refuse de la donner. Le pire c’est que la plupart des prisonniers ont arrêté de revendiquer et de se révolter. Ils croient que la souffrance est leur destin et ils l’acceptent. Ils ne parlent plus, ils ressemblent à des zombies. Le régime arrache des informations à des détenus faibles et qui se sentent menacés ; ceux-ci se retrouvent désespérément coincés entre le besoin de protection et la morale carcérale.

En attendant, je ne suis pas devenu plus aimable. Je suis instinctivement plus sec à l’égard des gardiens. Ce n’est pas qu’ils m’irritent plus qu’avant ; je ne leur accorde simplement plus aucune importance. Je ne vois plus d’individus. Ils se cachent presque tous derrière leurs uniformes. À vrai dire, c’est étonnant que je les vois encore. Avec des compagnons d’infortune pleurnichards, ma patience est carrément à bout. Tous ces prisonniers en colère qui, pendant des années, n’insistent que sur leur rôle de victime. Ils n’en finissent pas de dénoncer la dépravation de la société, la corruption de l’État, de proposer facultativement des alternatives "géniales". Ils refusent de considérer leur attitude de manière critique. À les croire, je serais entouré ici de centaines de prisonniers politiques, d’idéalistes, de messies. Leur vision simpliste du monde me rend dingue. Non que le monde ne serait pas absurde, le pouvoir pas arrogant, et les longues peines pas scandaleuses, mais parce que c’est un déraillement narcissique que de monter à l’assaut vingt-quatre heures sur vingt-quatre par indignation. Si l’on s’oppose à de telles personnes, elles doublent de zèle pour te convaincre, car le moindre doute sape leur foi en leur martyre auto-proclamé. Ils sont des zélateurs de leur auto-justification, des mégalomanes, des fondamentalistes de leur propre message sectaire à un monde qui est dur d’oreille.

Pourtant, il m’est difficile de me plaindre de ma propre situation, alors qu’il y a des gens qui sont libres physiquement, mais qui sont touchés par la misère, la tristesse, le désespoir. Quelle importance a la remise en liberté, alors ? Comment pourrais-je aborder les folies et les obsessions de la "société libre" ? Je peux m’imaginer parfois qu’elles me feront désirer le détachement relatif de la vie dans cette cellule, mes rêves imaginés dans ma tête – ma victoire à la Pyrrhus sur un système qui me crachera tôt ou tard.

La Justice peut bien essayer de me faire taire juridiquement, mais je ne chancellerai et je ne tomberai jamais.

Salutations,

Ashraf. »


Etranger
Une lettre de Nordin depuis le module d’isolement de Bruges, avril 2011

C’est bien possible qu’il y a juste un truc qui cloche avec moi, mais je me suis toujours senti comme un étranger. Dans n’importe quel environnement où je me trouve, je suis étranger. Rien d’autre qu’un allochtone dans ma ville. Depuis la naissance, ils m’ont mis un tampon "allochtone". Ils ont changé le système maintenant, "modernisé" si tu veux, mais le principe reste le même. Je dis allochtone, parce que j’ai passé trop de temps en Flandres, et plus haut encore, chez leurs amis hollandais, ceux qui ont colonisé la Belgique avant que ce ne soit la Belgique. Le pays qui donne l’eau à la bouche encore à ces petits ministres flamands, le pays qui leur sert de grand exemple. Je pourrai aussi dire délinquant. Petit marocain ici, berbère là-bas - sale et pauvre - rien de plus qu’un touriste perdu au Maroc.

Je suis resté sourd à la langue de camp de concentration moderne qu’est cette taule de Vught, en Hollande, où j’ai été enterré vivant pendant quelques années. De là, j’ai ensuite bougé à quelques kilomètres, mais le décor a peu changé. C’est d’ailleurs le grand exemple de l’EBI à Vught que la Belgique a emprunté pour construire son bloc d’isolement. Enfermé dans un cachot institutionnalisé et permanent dans la prison-usine de Bruges, la différence est dans la couleur des murs. Avec les matons, on n’a pas à se comprendre, je n’ai rien à voir avec eux, je n’ai pas à être ici.

***

Étranger aux miens aussi. Coup après coup, c’est moi qui me retrouve sur le banc des accusés, je regarde autour de moi, y a personne, étrange. Accusé et condamné en premier lieu par les médias, avec les juges en croupe, et les honnêtes citoyens. Et comble de tout, par de soi-disant complices : c’est devenu tellement de bon ton et si facile de marcher avec la police pour sauver son propre cul. Et ceux qui n’ont jamais rien su, ni vu, ni entendu, ramassent bien, évidemment. Pourtant, je ne penserais même pas une seconde à changer quoi que ce soit. Comme on dit, la mauvaise herbe repousse toujours. Et j’entends bien être une mauvaise herbe dans leur prairie de bonnes intentions. Face à un monde aussi exécrable, que ce soit ici ou dehors, la seule chose que t’as, c’est ta dignité. Quand tu la vends, peu importe si t’as bien encaissé, tu l’a vendue, ta dignité. A l’intérieur de toi, t’es déjà mort.

Comme c’est l’argent qui fait tourner le monde, la prison n’échappe pas non plus à cette logique. Faire travailler les prisonniers, c’est un vrai business. Toutes sortes d’entreprises ont des contrats ici. Les camions vont et viennent toute la journée. De toutes les prisons que j’ai connues, faut dire que Bruges vole haut. Un peu comme aux États-Unis où règne le monde du fric. Sur les 800 prisonniers qu’il y a ici, une grande partie travaille. Pour une rémunération minable, dans des conditions indignes, mais pas de soucis avec la législation : profit garanti ! Comme pour les sans papiers dehors, l’exploitation n’a plus de limites. La directrice m’a aussi demandé de travailler. Ça, c’était une bonne blague. Moi, j’irais chipoter avec de petits pots en plastique à longueur de journée pour remplir leurs poches ? Je ne pense pas.

Ici, un homme est maintenant attaché à une chaise, mains et pieds liés, c’est comme ça qu’ils le trimbalent à la douche à 10 mètres de la cellule. Ses hurlements des dernières semaines ont cessé, il ne fait plus que pleurer, jour et nuit. Ils bourrent tout le monde de médicaments. Ils disent que ce sont des vitamines, je leur réponds que s’ils en ont quelque chose à foutre de notre santé, qu’ils nous donnent des fruits. Ou qu’ils nous libèrent tout court. Les infirmières passent trois fois par jour. Parfois plus, quand nécessaire, comme cette fois où ils avaient besoin de vraiment droguer les gens au point qu’ils ne pouvaient plus parler, ni bouger ; c’était quand la télé est passée il y a deux semaines, avec le souci de bien montrer comme tout va bien ici, bien selon les règles. Quand, évidemment, ils ne pouvaient pas parler avec ceux qui auraient peut-être eus quelque chose à dire. Mais on a largement dépassé le stade où il suffirait de dénoncer ce qui se passe. De toute façon, ça ne choque pas. Beaucoup plus qu’exercer la répression physique contre les gens, ils ont réussi à rentrer dans leur tête. À partir de ce moment-là, c’est perdu : les gens ne voient plus que le monstre que les médias ont créé, l’étranger. Ce genre de régimes ultra-répressifs tombent pas du ciel, il y a des personnes qui lui donnent forme, qui le perpétuent jour après jour. Ce sont eux les responsables. Comme monsieur Meurisse et sa bande de laquais, ce monsieur qui a dû se cacher dans un bunker avec sa famille quand un prisonnier a réussi à s’évader d’ici. Pendant que des flics armés jusqu’aux dents protégeaient la prison de Gand, sa résidence officielle. Tous les autres, tous ceux qui exécutent ses ordres, se cachent derrière lui, pour se déresponsabiliser, comme des lâches.

***

La question de la prison, c’est vraiment très simple. Dans cet environnement, il n’y a pas dix mille options. Pour être franc, il y en a trois. Soit tu deviens fou, soit tu te suicides, soit tu t’évades. Vraiment très simple. Tout ce que ces hypocrites font, c’est caqueter réinsertion ici, resocialisation là. Et entre-temps t’es enfermé ici, et c’est une vraie lutte de ne pas perdre tes sens, aussi bien la raison que les choses qui paraissent les plus simples. Toucher, voir, sentir, entendre. Penser la liberté, te presser pour l’atteindre, c’est ce qui te garde en vie.

Kiket. »

Collectif

P.S.