BROCHURES

Je ne mange pas de ce pain-là
Morceaux choisis

Je ne mange pas de ce pain-là

Benjamin Péret (première parution : 1936)

Mis en ligne le 8 décembre 2014

Thèmes : Art, Culture (23 brochures)
Religions et croyances (20 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,1.5 Mo) (web)

Version papier disponible chez : Apache éditions (Paris)



Il faut savoir lire
bande de harpies,
N’essayez pas d’applaudir
j’ai semé des ronces dans vos paumes flétries

Arcane XVII


Pour que monsieur Thiers [1] ne crève pas tout à fait

Ventre de merde pieds de
cochon tête vénéneuse
C’est moi monsieur Thiers
J’ai libéré le territoire
Planté des oignons à Versailles
et peigné Paris à coups de mitrailleuse
Grâce à moi ON a pu mettre
du sang dans SON vin
Ça vaut mieux que de l’eau
et ça coûte moins cher

Les perles de ma femme sont des yeux de fédérés
et mes couilles de papier mâché
je les dégueule tout les matins
Si j’ai des renvois de nougat
c’est parce que Gallifet [2] me gratte les fesses
et si mon ventre s’allonge
c’est parce que j’ai fait danser
l’anse du panier de
la république

Première parution dans La Révolution Surréaliste n° 12, 1929


Le tour de France cycliste

Que nos oreilles soient des lampions ou des poissons crevés nous courons
Les pédales s’usent comme des cors de chasse et nous courons
Les boyaux crèvent comme des mouches et nous courons
Les guidons se dressent comme des parapluies et nous courons
Les rayons se multiplient comme des lapins et nous courons
C’est que la France s’étale comme un étron céleste et nous courons tout autour pour chasser les mouches

Bayonne Marseille Strasbourg ne sont que des crapauds crevés
d’où s’exhale une puanteur sacrée que dissipe notre passage

Les pieds des uns garnissent les salades
et les yeux des autres la pointe des seins de leur maîtresse
et l’on part
L’édredon de la nuit s’est assis sur la selle
et les puces voltigent tout autour comme des poissons dans l’aquarium de leur tête
Les bornes kilométriques leur lancent des flèches de curare
et les poteaux indicateurs sont des ours
qui croissent à tort et à travers comme des flics

Ah si les rayons étaient des jets d’eau
chacun figurerait le bassin des Tuileries
ou la double bosse du chameau
Mais voici que dieu a craché sur la route
et traînant sa sottise comme un parapluie
a tracé des ornières jonchés de crucifix
Malheur au coureur imprudent qui s’y engage comme un cheval sous un tunnel
Jésus sort de sa croix et plante son coeur dans les boyaux de la bécane
on entend un bénissez-nous seigneur
et il tombe comme une souris dans l’huile du mat
et les milles bénédictions de la bouse de vache ne le jauniront plus

Première parution dans La Révolution Surréaliste n° 8, 1926


Louis XVI s’en va à la guillotine

Pue pue pue
Qu’est ce qui pue
C’est Louis XVI l’oeuf mal couvé
et sa tête tombe dans le panier
sa tête pourrie
parce qu’il fait froid le 21 janvier
Il pleut du sang de la neige
et toutes sortes de saletés
qui jaillissent de sa vieille carcasse
de chien crevé au fond d’une lessiveuse
au milieu du linge sale
qui a eu le temps de pourrir
comme la fleur de lys des poubelles
que les vaches refusent de brouter
parce qu’elle répand une odeur de dieu
dieu le père des boues
qui a donné à Louis XVI
le droit divin de crever
comme un chien dans une lessiveuse

 [3]


Le cardinal Mercier est mort

Tous les curés on les pendra.
La Carmagnole

Issu de la sueur des mains sales
Le cardinal Mercier grandissant comme les vers qui détruisent la croix
En son coeur dormait une énorme punaise
qui plus tard
engendra ces hosties au parfum de poussière
qu’il déposait sur des langues grasses
Un jour dieu comme une vieille tache d’huile
apparut à ses yeux semblables à un anus
et Mercier depuis lors découvre la vierge dans tous les égouts

Ton père faisait le coup de feu à Bruxelles
et tu décrottais la vierge à Mallines

Cardinal Mercier à cheval sur un agent
je t’ai vu l’autre jour semblable à une poubelle
débordante d’hosties
Cardinal Mercier tu sens dieu comme l’étable le fumier
et comme le fumier Jésus

Chacun dans son coeur à une divine colique qui sommeille
la tienne s’est éveillée au son de l’harmonium
Du Dies irae et de la Brabançonne

Enfin la guerre que tu souhaitais vint comme ton messie
et ta bénédiction emprunta la trajectoire des obus
tandis que ton eau bénite explosais comme la mélinite
C’est ainsi que tu devins un asthmatique
vêtu de rouge comme un veau écorché
c’est ainsi que tes cheveux ont rempli les ostensoirs
de la Belgique

Cardinal Mercier tu n’es qu’une hostie que les porcs ont mangée
mais les porcs en sont morts
et tu leur survécus
grâce à l’endurance et au patriotisme [4]
que tu prêchais dans l’abattoir
Mais maintenant que tu es crevé
si le monde a moins d’ulcères
les hosties gardent leur goût de cadavre

Première parution dans Clarté, n° 1, juin 1926


Nungesser und Coli sind verreckt [5]

Ils partirent
et des drapeaux tricolores sortirent de tous les anus
Dans l’égout du ciel français
ils étaient à leur aise mieux que des crapauds
mais quand ils eurent dépassé leur crachat
les requins vinrent à leur rencontre
et les rejoignirent quelque part entre deux vagues
surmontées d’un chapeau haut-de-forme
comme des croque-morts patriotiques
Mais ils étaient déjà pourris
et dans leurs yeux les vers simulaient des points d’interrogation
Les vagues crachèrent de dégoût à leur approche
et dans un hoquet les avalèrent
Trempez vieux croûtons dans le grand urinoir
Quel salace maniaque oserait de ses doigts qui s’effritent
toucher votre triste pourriture
Vous êtes crevés Nungesser et Coli
Pourtant la guerre injuste vous avait manqué
et ceux que vous assassinâtes s’avancent vers vous
Ils ont des yeux de coupe-tête et des mains de garrot
mais ils sourient de se savoir vengés
Aujourd’hui les beaux monstres de la mer
viennent flairer l’éponge de vos corps
et disent
Pouah c’est du Français puant l’eau bénite
laissons-les aux curés de leur pays
Avec leurs crânes ils feront des calices
et leurs os serviront de chandeliers
Quand à nous nous aurons des banquiers soufflés
des généraux couverts de vomissures
et de sombres bourriques de tous les pays


Le pouvoir temporel du pape

La sueur noire des porcs
accoucha d’un pou blanc
Gras visqueux il grandit
Comme il était italien
il entreprit sa pauvre marche sur Rome
et un jour arriva au cul sale du Vatican
Ce n’était plus qu’un morpion au milieu de christs pourris
et de vierges violées par ses ancêtres

Des vierges putains qui soulagèrent leur ventre
dans la tinette du bénitier
vous naquîtes
viandes d’églises suifs du confessionnal
pourritures eucharistiques
et dans le nombril de chacun de vous noir violet ou rouge
se gonfle le pou blanc
Le frère de celui qui las de vomir dans son Vatican
veut désormais contaminer les voisins
avec l’encens de son ventre galeux

Et les voisins sont satisfaits
Ils s’assemblent sur son passage
déchets de légumes dans les halles vides
Et voilà l’Italie fasciste


Jeanne d’Arc

Les petits oiseaux n’ont pas de roulettes
mais Jésus a les pieds gelés
confia un jour à Jeanne d’Arc
une bouse de vache auréolée de mouches
voisine d’un vieux bout de bois pourri
que les crapauds s’exerçaient à franchir en sautant
Et chacun au passage se nommait
Saint Jean Saint Paul Saint Louis Sainte Thérèse Saint Trouduc

Alors Jeanne comprit qu’elle était en face de Dieu
et avala la bouse comme une relique
Aussitôt Dieu se cristallisa sous forme d’hémorroïdes
et tous les chiens de Domrémy lui léchèrent le derrière
Mais Jeanne savait que Dieu l’habitait
et lui disait chaque soir
Je suis ici par la volonté du pape
et je n’en sortirai que par la force des pets
Soudain Dieu cracha si loin que Jeanne put donner des coups de pieds
dans le derrière de l’horizon
Dieu et l’horizon crièrent
Le roi Charles VIII chasse les punaises sous l’escalier
mais chaque punaise écrasée engendre deux mille poux
et les poux du roi sont aussi ceux de Jeanne

Sa peau se tend comme un tambour pour recevoir plus de poux
Elle fait aussi le signe de la croix sur les poubelles
afin que les poux qui s’y cachent la suivent
comme un chien une piste
celle qui mène au roi

Le roi s’est enfui poursuivi par les porcs
que les curés couvrent d’eau bénite
Ils la boivent et se sanctifient
Les porcs vont à Jérusalem une croix à la main
Ils veulent sucer les os du Christ comme un chewing-gum
et le roi fuit

Jeanne le rejoint dans une vespasienne
et ils s’aiment comme l’urine aime l’ardoise humide

Un jour à Reims une pomme pourrie tombe sur la tête du roi
Jeanne lui en fait une couronne
bénie par quatorze archevêque au putrescible regard

Une burette vengeresse frappe Jeanne et la voici blessée
le roi dévore ses seins et ses pieds
Qui ont l’écoeurante saveur des légumes avariés
et la voici guérie

Cependant les Anglais élevaient leurs poux en France
et les poux anglais battaient les poux français
Un jour un vêtement de poux anglais couvre le corps de Jeanne
et la voici prisonnière
Pendant longtemps elle mangea des poux
espérant leur ressembler
mais elle resta toujours une punaise craquant sous le pas des ânes
une écoeurante punaise si sale et si molle
Qu’on dût un soir huileux comme le Christ
la brûler pour réchauffer les poux

Sainte Jeanne d’Arc patronne des punaises priez pour les français


Le congrès eucharistique de Chicago

Lorsque les cloportes rencontrent les cafards
et que les beefsteaks secrètent leurs hosties
tous les crachats se réunissent dans le même égout et disent
Jésus vient avec nous
et toutes les biques du monde répandent leurs crottes dans l’égout
et s’ouvre le congrès eucharistique
et chacun d’accourir vers les divins excréments et les crachats sacrés

C’est que dieu constipé depuis 20 siècles n’a plus de boueux messie pour féconder les terrestres latrines
et les prêtres ne vendangeait plus que leur propre crottin

C’est alors que leur sueur murmura
Vous êtes du cambouis et je suis dieu
Pour me recevoir vous tendrez vos vastes battoirs
Lorsque vos oreilles et votre nez se rempliront de boue
vous me verrez sous la forme d’un putois pourri
Alors tous les poux nègres se retrouvèrent sur la même fesse
et dirent dieu est grand
dieu est plus grand que notre fesse
Nous avons fait l’hostie et il nous a fait crapauds
Pour que nous puissions tout le jour croasser le dies irae

Cependant la poussière des césars pénétraient dans leurs naseaux
et ces ruminants galeux beuglaient
Judas a vendu dieu comme des frites
Et ses os ont gratté les sabots des pur-sang

Ah qui nous donnera un dieu rafraîchi comme crâne sortant de chez le coiffeur
un dieu plus sale et plus nu que la boue
Le nôtre lavé par les rivières
n’est plus qu’un absurde et livide galet

Première parution dans La Révolution Surréaliste n° 8, 1926


La mort de la mère Cognacq [6]

À l’âge ou les enfants roulés dans le sable
tel des escalopes panés
cherchent le chemin du centre de la terre
la mère Cognacq les seins lourds du lait
que sa mère lui avait légué
ramassait ses aiguilles brisés pour fabriquer des canons
Un jour le canon de ses rêves fut fondu
puis vendu aux ennemis
par le père Cognacq
En souvenir de cet événement la Samaritaine fut ouverte
Et chaque matin en s’y rendant
la mère Cognacq ramassait le crottin de ses chevaux
pour les pissenlits de son époux

Hélas elle est crevé la mère Cognacq
elle est crevé comme la France
De sa panse verte comme un pâturage
s’échappent les familles nombreuses
qui pour chaque enfant
recevaient une pelle à feu

Plus de mère Cognacq
plus d’enfant venant après dix-huit autres
à Pâques ou à Noël
pisser dans la marmite familiale
Elle est crevé la mère Cognacq
dansons dansons en rond
sur sa tombe surmontée d’un étron

Première parution dans La Révolution Surréaliste n° 6, 1926


Le pacte des 4 [7]

Quatre pouilleux dansaient devand un beefsteack
Et à mesure qu’ils dansaient leur poux tombaient par terre
Je suis français dit l’un
léger et vif comme un flic assomant un ouvrier
et si j’ai le sang bleu et un mal blanc c’est parce que mon nez est rouge

Je suis anglais dit le second
et depuis que la livre baisse je sens mes pieds s’étaler comme un vieux brie

Je suis italien dit le troisième
heureusement que j’ai le pape comme nouille
depuis que le macaroni fait des tubes de mitrailleuses

Je suis allemand dit le dernier
Fasciste répondit l’écho des latrines
Et sous chacun de ces messieurs
un peu d’urine s’écoulait
dessinant pour l’Allemand une carte sans l’asticot du corridor
pour l’Italien un horizon de faisceaux graisseux
pour le Français la rive gauche du Rhin
pour l’Anglais un Mississipi de livres sterling
Merde dit le Français qui mangea le nez de l’Italien
cependant que l’Allemand crachait dans l’oreille de l’Anglais

et bientôt on ne vit plus qu’un petit tas de généraux
auréolés de mouches
qui tournoyaient autour des quatre drapeaux
plantés dans leurs fesses

Première parution dans Le Surréalisme au service de la Révolution n° 5, 1933


La loi Paul Boncour [8]

Partez chiens crevés pour amuser les troupes
et vous araignées pour empoisonner les ennemis
Le communiqué du jour rédigé par des singes tabétiques annonce
le 22e corps d’armée de punaises
a pénétré dans les lignes ennemis sans coup férir
À la prochaine guerre
les nonnes garderont les tranchés pour le plus grand plaisir des rengagés
et pour se faire trouer l’hostie à coup de balai
Et les enfants au biberon
pisseront du pétrole enflammé sur les bivouacs ennemis

Pour avoir hoqueté dans ses langes
un héros de trois mois aura les mains coupées
et la légion d’honneur tatouée sur les fesses

Tout le monde fera la guerre
hommes femmes enfants vieillards chiens chats cochons
puces hannetons tomates ablettes perdrix et rats crevés
tout le monde

Des escadrons de chevaux sauvage
d’une ruade chasseront les canons de l’adversaire
Et quelque part la ligne de feu sera gardé par des putois
dont l’odeur conduite par un vent propice
asphyxiera des régiments entiers
mieux qu’un pet épiscopal
Alors les hommes qui écrasent les sénateurs comme une crotte de chien
se regardant dans les yeux
riront comme les montagnes
obligeront les curés à tuer les derniers généraux avec leurs croix
et à coups de drapeaux
massacreront les curés comme un amen

Première parution dans La Révolution Surréaliste n° 12, 1929


Briand crevé [9]

Enfin ce sperme mal bouilli jaillit du bordel maternel
un rameau d’olivier dans le cul
Terrine d’eaux grasses
coiffant le chou-fleur socialiste
qui se frottait les fesses
sur le drapeau français
en pétant
La France est le roi des animaux
le pays des capotes anglaises
Vive la France
et les chiens décorés
du sang des 1500000 morts
qui enrichirent des ventres ballonnés
Voilà Monsieur Briand

CHOEUR DES PACIFIQUES COLOMBES MERDEUSES
Enfin il est mort d’avoir léché la merde qui nous recouvre
Ô merde bénie que n’était tu plus grasse et plus sale
pour étouffer plus tôt ce sinistre Briand
Colombes pour les sots
nous ne sommes que des vautours
et pissons sabres et goupillons
Les canons de M. Briand ont défoncé notre pauvre petit cul

CHOEUR DES ANGES SODOMISÉS
Jamais nous ne lui pardonnerons de les avoir oubliés là
pour désarmer la France

CHOEUR DES CURETONS
Maintenant qu’il est crevé nous pouvons dire
qu’il était notre frère comme le porc et le rat pesteux
Comme nous il se vautrait dans l’ordure et le fumier
et maintenant qu’il est crevé
nous lui rendons cette ordure avec notre bénédiction
Seigneur bénissez-nous avec le balai des cabinets
comme nous l’avons béni avec du poisson pourri

BRIAND
Certes j’ai bien mérité cet hommage

POINCARÉ
Et moi plus encore
car si tu tremble devant tes cadavres
les miens se réjouissaient
Vivent les grands cimetières avec les croix de bois
et vive la prochaine guerre
avec ses ventres ouverts et ses corps écharpés

BRIAND
J’ai bien mérité cet hommage
et la puante patrie reconnaissante
peut être fière de ma charogne
qui n’a pas de sang sur les mains

CHOEUR DES OUVRIERS TRAHIS
Dommage qu’il soit mort trop tôt
Notre guillotine n’aurait jamais si bien fonctionné
Heureusement qu’il nous reste des banquiers des généraux des députés des évêques


Peau de tigre [10]

Hélas le tigre des latrines
n’est plus que le paillasson de l’endroit
Faisons erreur mes amis
le paillasson vaut les wc qu’il régentait
mais notre merde vaut mieux que lui
il est mort
le suif séché par les lampions
de la victoire de la grippe espagnole
Vieil animal oublié dans une cave
rien ne lui manquait
pas même l’haleine fétide des résidus de goupillon
et des habitués de casernes

Les trois couleurs au bout du nez
tendu par un fil de fer barbelé
il affirmait qu’il remontait le moral des troupes

Il est crevé
Asticots Jusqu’au bout
Dévorez cette charogne
et que ses os soient les sifflets de la révolution


La mort héroïque du lieutenant Condamine de la Tour

Première parution dans La Révolution Surréaliste n° 6, 1926, précédé de la note suivante ;

[« On sait que le projet proposé par l’Académie française pour le prix de la poésie de 1927 est « La mort héroïque du lieutenant Condamine de la Tour », tué l’été dernier au Maroc, à la tête de sa section de tirailleurs. Notre collaborateur, Benjamin Péret, inspiré particulièrement par cet action d’éclat, présente dès maintenant au jury académique le poème ci-dessous où est apprécié à sa juste valeur le haut fait d’armes de son compatriote. »]

Depuis sept siècles Condamine de la Tour
les bras en aiguille de pendule
marquant neuf heures et quart
debout sur son bouc tricolore
commandait ses quatorze homards
Dans sa cervelle percée les brises chantaient
Descendras-tu cochon de vendu
Mais du ciel noir comme le front de ses pères
aucune langoustes ne venait secourir ses homards
Seul parfois le bref éclat d’un ongle
l’avertissait que les marmites changeaient de sexe
et que les laitues perdant leurs oreilles
accouraient lui demander le secret de ses poils

Soudain dans l’air barbu
un clou s’enfonça avec un bruit de ténèbres
un clou bleu et vert comme un matin de printemps
2437 punaises sortirent de son nez
4628 lampions pénétrèrent dans ses oreilles

Il cria
Moi Condamine de la Tour je cherche des massacres
des enfants dans des souliers de nuages
Et le soldat inconnu dans le placard
Mais Jésus a jeté le soldat inconnu dans sa poubelle
et les porcs l’ont mangé
et les Alsaciens ont mangé les porcs

C’est ainsi que tu as grandi Condamine de la Tour
que tu as grandi comme un porc
et le nombril du soldat inconnu est devenu le tien
Mais aujourd’hui Jésus a mis ses pieds sales dans ta gidouille
qui lui sert de sabot
les deux pieds dans le même sabot
C’est pour cela qu’on l’a fait dieu
et que ses curés ont des chaussures
semblables à leur visage

Pourris Condamine de la Tour
Avec tes yeux le pape fera deux hosties
pour ton sergent marocain
et ta queue deviendra son bâton de maréchal
Pourris Condamine de la Tour
Pourris ordure sans os


Vie de l’assassin Foch

Un jour d’une mare de purin une bulle monta
et creva
À l’odeur le père reconnut
Ce sera un fameux assassin
Morveux crasseux le cloporte grandit
et commença à parler de Revanche
Revanche de quoi Du fumier paternel
ou de la vache qui fit le fumier
À six ans il pétait dans un clairon
À huit ans deux crottes galonnaient ses manches
Un jour d’une mare de purin une bulle monta
À dix ans il commandait aux poux de sa tête
et les démangeaisons faisaient dire à ses parents
Il a du génie
À quinze ans un âne le violait
et ça faisait un beau couple
Il en naquit une paire de bottes avec des éperons
dans laquelle il disparut comme une chaussette sale

Ce n’est rien dit le père
son bâton de maréchal est sorti de la tinette
C’est le métier qui veut cela
Le métier était beau et l’ouvrier à sa hauteur
Sur son passage des geysers de vomissements jaillissaient
et l’éclaboussaient
Il eut tout ce qu’on fait de mieux dans le genre
des dégueulis bilieux de médaille militaire
et la vinasse nauséabonde de la légion d’honneur
qui peu à peu s’agrandit

Ce mou de veau soufflé s’étalait
et faisait dire aux passants pendant la guerre
C’est un brave il porte ses poumons sur sa poitrine

Tout allait bien jusqu’au jour où sa femme recueillit
le chat de la concierge
On avait beau faire
le chat se précipitait sur le mou de veau
dès qu’il apparaissait
et finalement c’était fatal il l’avala
Sans mou de veau Foch n’était plus Foch
et comme un boucher il creva d’une blessure de cadavre

Première parution dans Le Surréalisme au service de la Révolution n° 2, 1930


Petite chanson des mutilés

Prête moi ton bras
pour remplacer ma jambe
Les rats me l’ont mangé
à Verdun
à Verdun
J’ai mangé beaucoup de rats
mais ils ne m’ont pas rendu ma jambe
c’est pour cela qu’on m’a donné la croix de guerre
et une jambe de bois
et une jambe de bois


Macia désossé [11]

Le vieux piment mangé par les mites
est mort
comme une coquille d’escargot
dans la vase
en criant
La Catalogne est perdue
Perdue pour toi dépouille d’asticot
cendre de mite
vase sèche
limace imprimé dans le charbon

Mais la Catalogne qui rôtit
les curés et les nonnes [12]
après les avoir mariés
comme Carrier
fera
des notes de musique avec tes os
des grains de sel à mettre sur la queue des oies
avec tes yeux
et de tes couilles
un attrape-mouche perfectionné

Tes paroles historiques feront tourner la mayonnaise
et avorter les femmes
qui auraient pu
malgré elles
accoucher de bébés la bombe à la main

Crève encore pourri dont les pissenlits ne veulent pas
crève
que ta poussière noie les écrits
de ceux qui diront du mal de ce poème


La peste tricolore

Issu d’un vomissement dans un pot de chambre bleu
Chiappe [13] la vieille chique sucée et resucée
se rabougrit en séchant
Déjà tout enfant il empestait le gendarme
que les bandits de son dépotoir tuent comme un cafard sous une fesse
et les autres le traitaient de chien galeux
Plus tard
plus rabougri encore
il fermenta longuement
dans la fosse où l’on fait les flics
qui deviendront un si beau jeu de massacre

Enfin un jour
qu’on vidait dans la préfecture
la répugnante poubelle du ministère de l’intérieur
la tête enfouie dans un vieux soulier d’inspecteur
dont la puanteur l’émerveillait
on découvrit Chiappe entre deux trognons de choux pourris
et l’on fit de lui le chef des assassins
car
fumier professionnel
dont le sex-appeal enivre les mouches et les égouts
il ne pouvait que haïr le balai qui le nettoiera
la barricade de balais qui écraseraient les crânes des chiens noirs
pour venger Sacco et Vanzetti

Pour lui tout était bon
l’ordure qui vient de droite
comme les déjections de la gauche
tout pourvu qu’il restât à la tête de ses maquereaux ivres
avec sa puante femelle
nageant dans les latrines des gardiens de la matraque
Je serai dans la rue
dit-il le jour où il fut craché
avec tous les rats pesteux qui envahiront la place de la Concorde
et je répandrai l’épidémie
Ah que la grenade et la mitraille
n’ont-elles supprimé des milliers de ces gonocoques
Ah que n’a-t-on rôti dans un kiosque incendié
le sanglant avorton qui l’avait fait flamber


6 décembre [14]

L’odeur de vieilles tripes qui régnait à la Chambre
provoquait dans les tribunes grouillantes d’asticots
des Nous vivons une journée historique
à faire frétiller les cimetières

Journée historique flairaient les chiens sur les trottoirs d’alentour
Journée historique beuglait la chasse d’eau
en emportant les idées de révolte des Blum et des Thorez

Soudain un mou de veau auréolé de mouches
suant des patriotismes
comme un général devant le monument de ses morts
un mou de veau
se leva
et le président grogna
M. Ybarnégaray peut vomir
On vit alors s’échappant du cancer de sa langue
voltiger les bananes pourries qu’écrasaient les oranges sûres de ses yeux
Et les rinçures du pavillon de la boucherie
qui débordaient de ce fétide évier
réjouissaient les narines des assistants dont on ferait un si bon engrais
et qui sentaient dans leur nombril crasseux
en forme de tête de mort molle
germer la pomme de terre gelée d’un drapeau tricolore

Rien dans nos mains sanglantes disait-il
après avoir tâté son poignard à sa ceinture
Rien dans nos poches sinon la sueur du peuple
Et il montrait ses mains où l’on lisait sur un fond de sang coagulé
sur l’une Limoges etc.
et sur l’autre de Wendel etc.
Nous sommes des anges merdeux crachés par dieu pour le noël de la réconciliation française
Jamais nous n’avons eu d’armes
Licenciez vos bandits nous cacherons nos assassins

Et Blum se leva pour le baiser pourri sur la bouche pourrie
bousculé par Thorez pressé de l’imiter
cependant que dehors ceux qui les entretiennent se lamentaient
Encore une fois nous sommes trahis


Biographie

Écrivain dadaïste puis surréaliste, Benjamin Péret (1899 - 1959) est aussi connu sous les pseudonymes de Satyremont, Peralda ou Peralta. Il participe avec d’autres dadaïstes au "procès Barrès" en 1921, à l’origine de la dislocation du mouvement, ou il incarne le soldat inconnu. Il est également présent lors de la soirée dites du "Cœur à barbe" en 1923, qui se finit en bagarre entre dadaïstes et surréalistes. Le 1er décembre 1924 parait le premier numéro de la revue La Révolution Surréaliste dont Péret est co-directeur jusqu’en 1929, date de son départ pour le Brésil. Après avoir adhéré avec Breton et Eluard au PCF en 1927, il rejoint au Brésil la Ligue communiste d’opposition (trotskyste). Après un séjour en prison il est expuslé comme "agitateur communiste" en 1931 et rentre en France. Il reprend ses activités avec le groupe surréaliste, co-signant notamment le tract Au feu ! (voir note 12) et publiant plusieurs poèmes dans Le Surréalisme au service de la Révolution, la nouvelle revue de Breton et Aragon. Dès le mois d’aout 1936 Péret se rend en Espagne ou il travaille d’abord à la radio du POUM avant de partir combattre sur le front d’Aragon. C’est dans ce contexte que parait Je ne mange pas de ce pain-là. Il rejoint peu après les anarchistes de la Colonne Durruti et rentre en France à la fin de l’année 1937. Mobilisé en 1940, il est arreté pour ses activités politiques et passe 6 mois en prison. Une fois libéré il passe en zone "libre" et parvient à s’embarquer pour le Mexique. C’est là qu’il publie en 1945 Le Déshonneur des poètes, en réaction à la parution en 1943 d’un recueil de poèmes (L’Honneur des poètes) d’Eluard, Aragon et consorts qui exalte le patriotisme et la religion sous pretexte d’union sacrée contre l’occupant. Rentré en France en 1948 il collabore à plusieurs revues surréalistes et, à partir de 1951, au journal Le Libertaire.

Parmi les nombreux textes, pamphlets et poèmes écrits ou co-écrits par Péret on peut citer ;

Ne visitez pas l’exposition coloniale (1931)
Les syndicats contre la révolution (1952)
Air mexicain (1952)
Mort aux vaches et au champ d’honneur (1953)
Les Rouilles encagées (1954)
Anthologie de l’amour sublime (1956)
Anthologie des mythes, légendes et contes populaires d’Amérique (1960).

Benjamin Péret


[1] Adolphe Thiers ; nommé chef du gouvernement provisoire en 1871, il organise l’écrasement de la Commune de Paris.

[2] Gaston Auguste marquis de Gallifet ; général pendant la Commune puis en Algérie, plus tard ministre de la guerre.

[3] Les textes sans mention ont été publiés pour la première fois dans Je ne mange pas de ce pain-là.

[4] Endurance et patriotisme : « Mandement » du cardinal Mercier pendant la guerre où, paraphrasant la parole de son Christ : « Tu ne tueras point », il excitait ses compatriotes à la révolte et à tuer les Allemands. (Note de Benjamin Péret)

[5] Nungesser ; pionnier de l’aviation pendant la première guerre mondiale, il disparait en tentant un vol Paris-New York sans escale en 1927, accompagné de l’aviateur François Coli.

[6] Marie-Louise Cognacq-jay ; co-fondatrice avec son mari Ernest du grand magasin La Samaritaine.

[7] Le pacte des 4 signé par l’Italie l’Allemagne la France et le Royaume-uni en 1933 visait à maintenir la paix dans le cadre de la Sdn.

[8] Joseph Paul-Boncour, député socialiste SFIO, est le rapporteur d’une loi, votée le 7 mars 1927, sur l’organisation générale de la nation en temps de guerre qui prévoit la réquisition des syndicats et annule les libertés individuelles.

[9] D’abord partisan du syndicalisme révolutionnaire, défenseur du sabotage et de la grève générale, Aristide Briand devient député en 1902 puis ministre. Socialiste, hostile au droit de grève pour les fonctionnaires, il est ministre de l’intérieur lors d’une grève des chemins de fer en 1910 qu’il qualifie "d’entreprise criminelle". Il invente alors un vaste complot ; "tous les procédés de sabotage les plus modernes devaient être utilisés ; les ponts devaient être dynamités, les aiguilles détruites [...] destruction des écluses". Il s’agit en réalité d’un plan mis au point pour une grève avortée en 1898 et écrit par Briand lui-même. La promotion 2006-2008 de l’ENA porte son nom.

[10] Clemenceau dit Le tigre ; autoproclamé "premier flic de France", il soutient la création de la police scientifique et réprime dans le sang plusieurs grèves avant de pourchasser les pacifistes pendant la première guerre mondiale.

[11] Francisco Macia, lieutenant dans l’armée espagnole puis dirigeant indépendantiste catalan, il organise un soulèvement en 1926 contre Primo de Rivera. Il proclame puis dirige la « République catalane » à la chute de ce dernier en 1931.

[12] Voir le tract Au feu !, signé par Péret et d’autres surréalistes parisiens en mai 1931, qui traite des incendies d’églises qui ont suivi la chute de la dictature et dont voici un extrait ;

« Tout ce qui n’est pas la violence quand il s’agit de la religion, de l’épouvantail Dieu, des parasites de la prière, des professeurs de la résignation, est assimilable à la pactisation avec cette innombrable vermine du christianisme, qui doit être exterminée. »

[13] Chiappe ; directeur de la Sûreté générale en 1924 puis préfet de police de Paris de 1927 à 1934. Il est à l’origine en 1930 de la censure du film "L’âge d’or" de Buñuel. Sa révocation le 3 février 1934 est à l’origine de la violente manifestation d’extrème droite du 6 février. Une rue porta son nom à Paris de 1941 à 45.

[14] le 6 décembre 1935 le député Ybarnégaray, menbre des Croix-de-feu, propose une loi sur le désarmement des groupes paramilitaires qui reçoit l’appui du PCF et de la SFIO.