BROCHURES

La valeur du progrès

La valeur du progrès

E. Dupréel (première parution : 1928)

Mis en ligne le 29 mai 2012

Thèmes : Sciences et technologies (55 brochures)

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Version papier disponible chez : Apache éditions (Paris)

On le voit, une courte réflexion sur les conclusions de nos analyses nous a menés sur le terrain de la morale. De ce point de vue, notre critique des idées banales sur le progrès apparaît comme préliminaires d’une libération de l’esprit et de la conscience. Croire que tout évolue vers le mieux en vertu d’une loi nécessaire, a pu servir jadis à secouer des institutions et des coutumes devenues plus tyranniques que bienfaisantes ; mais à son tour, cette croyance est devenue une attitude spirituelle toute faite et qui ne se justifie plus par les mêmes bienfaits.

Un idéal réfléchi de mieux-être universel aperçu sous les formes les plus nobles, fait place à une idolâtrie du progrès matériel, entretenue par les intérêts de quelques-uns et soutenue par les passions de la plupart.

L’argument du progrès est un instrument de réclame et un lieu commun oratoire. Il sert à justifier des entreprises lucratives contre des scrupules. C’est au nom du progrès qu’un utilitarisme hypocrite supprime les restes du passé qui tiennent trop de place, ou profane la beauté des sites naturels. L’invoquer sert aussi à obtenir des pouvoirs publics, dont les représentants redoutent beaucoup de se voir refuser le titre d’hommes de progrès, des subsides en faveur des nouveautés techniques, et de ceux qui en vivent ou qui s’en amusent, l’aviation par exemple.

On vante de nos jours le progrès, on l’invoque, on endort les méfiances, exactement comme on soignait jadis le culte des familles régnantes. Les historiens ont depuis longtemps relevé le rôle important que jouait ce culte dans la vie de nos pères. Il sous-tendait l’activité sociale comme la croyance au progrès à stimulé la vie politique et économique au siècle dernier. Les deux cultes sont également naïfs, mais inégalement touchants. Les procédés sont les mêmes. Par exemple, il fallait bien, jadis, expliquer les insuffisances du régime et les déceptions qu’il n’évitait guère. On disait, le roi est bon, le roi veut notre bien, mais les courtisans sont la cause de notre misère, les conseillers sont corrompus, les ministres sont incapables, etc... Il s’était ainsi créé un système d’échappatoires au moyen d’une distinction entre le système monarchique foncièrement excellent et la dynastie foncièrement bonne d’une part, et de l’autre ce déplorable accident qui survenait, hélas, toujours : la perversité affreuse des gens de cour ou l’insuffisance des intermédiaires entre le monarque et ses bien-aimés sujets.

Nous rions de cet expédient ingénieux, mais nous ne voyons pas que pour soutenir l’optimisme progressiste vulgaire, la pensée courante ne recours à rien de mieux. On croit fermement à la bienfaisance intégrale de la production accrue, des inventions, des applications techniques de toutes les vérités connues, de tout triomphe effectif de l’homme sur la nature ; nonobstant bien des maux subsistent tandis que des calamités nouvelles apparaissent, le bonheur attendu se dérobe. Comment expliquer cela ? En dénonçant l’avidité des financiers, l’immoralité des capitalistes, la férocité des militaires, et tout aussi bien le machiavélisme des meneurs ou la dépravation des politiciens. On ne voit pas que s’il était illégitime de dissocier l’action des rois et celle de leur entourage nécessaire, il n’est pas plus permis de méconnaître le rapport essentiel qui rattache notre organisation économique et sociale, y compris les types d’hommes qu’elle suscite, au régime de renouvellement indéfini des moyens techniques.

En vain mettra-t-on d’un côté l’âpreté des gens d’affaires et de l’autre la hauteur de vue des savants... le bien et le mal ne s’isolent point ainsi ; ils est impossible de répudier tout de l’un en retenant tout de l’autre. Ce qui entraîne désormais le torrent des nouveautés accumulées ce n’est pas une haute philosophie de progrès, c’est l’intérêt immédiat, l’appât du gain mis d’accord avec celui de la gloire.

La critique esquissée dans ces lignes tend à purger notre esprit d’une doctrine toute faite, de moins en moins bienfaisante et qui ne se soutient désormais que sur les béquilles trop visibles des intérêts particuliers. Elle nous rend la liberté de choisir en connaissance de cause des principes d’action et des fins directrices. On ne démontre pas une forme d’idéal ni la nécessité d’adopter un but, mais on peut en éclairer le choix.

La valeur du progrès, 1928.

Extrait de Notes et morceaux choisis n°4 - juillet 2001

E. Dupréel