BROCHURES

Réflexions sur l’individualisme
Savoir — Vouloir — Pouvoir

Ce texte de Manuel Devaldès fut publié en janvier 1936 dans le N° 157 de La Brochure Mensuelle. Editée de 1928 à 1938 par Georges Bidault, ces brochures étaient publiées mensuellement et étaient composées d’un texte unique, soit un « classique » de l’anarchisme, soit un texte plus « actuel ». Dans le souci de rendre la lecture plus cohérente, et pour pallier au manque de certains passages illisibles (parfois des pages entières) pour cause de mauvaise conservation, nous nous sommes permis de couper et d’assembler certains passages (deux) sans ne jamais modifier un seul mot et sans nuire au contenu du texte.

Né à Evreux le 5 février 1875, Manuel Devaldès (de son vrai nom Ernest-Edmond Lohy) était un anarchiste Individualiste. Il fonde la Revue Rouge en 1895, à laquelle participent Félix Fénéon, Verlaine, Laurent Tailhade, etc. Il participe également au journal L’En-Dehors d’Armand. En 1912, il est l’un des membres de l’Action d’art. Il s’insoumet en 1914 et se réfugie en Angleterre qui lui accorde le statut d’objecteur de conscience. Il collabore alors à de nombreux journaux et revues libertaires, et est l’auteur de plusieurs livres ou brochures. La chair à canon (1908), Contes d’un rebelle (1925), Anthologie des écrivains réfractaires (1927), etc. Il meurt le 22 décembre 1956.



Individualisme libertaire et individualisme autoritaire

Il est peu de mots qui soient plus diversement interprétés que celui d’« individualisme ». Il est, par suite, peu d’idées plus mal définies que celles représentées par ce vocable. L’opinion la plus répandue et que les ouvrages d’enseignement populaire se chargent de confirmer, c’est que l’individualisme est un « système d’isolement dans les travaux et les efforts de l’homme, système dont l’opposé est l’association. »

Il faut reconnaître en cela la conception vulgaire de l’individualisme. Elle est fausse et, en outre, absurde. Certes, l’individualiste est l’homme « seul », et on ne peut le concevoir autre. « L’homme le plus fort est l’homme le plus seul », a dit Ibsen. En d’autres termes, l’individualiste, l’individu le plus conscient de son unicité, qui a su réaliser le mieux son autonomie, est l’homme le plus fort. Mais il peut être « seul » au milieu de la foule, au sein de la société, du groupe, de l’association, etc., parce qu’il est « seul » au point de vue moral, et ici ce mot est bien synonyme d’unique et d’autonome. L’individualiste est ainsi une unité, au lieu d’être comme le non-individualiste une parcelle d’unité.

Mais la grossièreté des incompréhensifs n’a pu voir la signification particulière de cette solitude, ce qu’elle a d’exclusivement relatif à la conscience de l’individu, à la pensée de l’homme ; elle en a transposé le sens et, dans son habitude du dogmatique et de l’absolu, l’a attribué aux actions économiques de l’individu dans le milieu social, faisant de lui un insociable, un ermite, — d’où le mensonge et l’absurdité de la définition précitée. Que l’on dise « seul » avec Ibsen, ou « unique » avec Stirner, pour caractériser l’individualiste, les béotiens adopteront la lettre et non l’esprit de ces vocables. Leur incapacité d’interpréter justement le mot a engendré l’erreur, qu’il importe de faire surgir, avec à côté d’elle la vérité.

Si cette conception de l’individualisme est fausse, ce n’est pas du fait que les hommes qui se disent, dans le présent, individualistes vivent comme les autres en société, car les sociétés actuelles imposent à l’individu une association déterminée : l’individu subit cette association, mais là s’arrête sa participation, qui n’est nullement bénévole. De quoi on peut inférer que l’individualisme n’est pas, par conséquent, l’opposé de l’association, c’est de ce que bon nombre d’anarchistes communistes, donnant à l’expression de « communisme » un sens moins religieux, moins chrétien, s’affirment également individualistes. Max Stirner lui-même, une des lumières de la philosophie individualiste, préconise dans son immortel livre : L’unique et sa propriété, l’« association des égoïstes ». Enfin, ce qui est surtout convaincant, c’est d’approfondir la question, après quoi on voit qu’étant donné le caractère de l’individualisme, cette conception de la vie n’exige point dans sa pratique l’isolement physique ou économique des individus et, par suite, ne s’oppose pas à leur association.

La plupart des opinions et des convictions de la « majorité compacte » sont basées sur des définitions de cette sorte, qui, passant à la dignité de clichés, formulent des préjugés difficilement déracinables, que l’ignorance prétentieuse de certains « intellectuels » et aussi l’intérêt de certains autres plus éclairés transmettent à l’ignorance humble des gens du troupeau. Pour être intellectuel, on n’en demeure pas moins homme, c’est-à-dire soumis aux lois naturelles. Or, il est d’ordre naturel que le fort absorbe le faible. C’est ainsi que certains intellectuels peuvent apparaître comme des demi-savants aux hommes du peuple émancipés par eux-mêmes et passionnés de vérité. Mais ce que ceux-ci sont parvenus à apprendre et à surprendre, les savants en question ne l’ignorent pas ; seulement, ils ne le diront point, parce qu’ils ont, chacun pour son propre compte, intérêt à ce que l’état de choses actuel, d’où naissent leurs privilèges bourgeois, se perpétue ; et comme il ne dure que grâce à la demi-science servie à la masse, que, pour mieux dire, grâce au mensonge, ils se taisent ou ne livrent que des vérités incomplètes.

Observez dans les sociétés actuelles la différence d’éducation des prolétaires et des privilégiés. Vous avez là tout le secret de la méthode. Un homme du peuple, issu de l’enseignement primaire, ignore, comme il le faut, ce qu’est réellement l’individualisme et surtout sur quoi il se fonde, il ne s’en inspirera donc jamais pour se conduire dans l’existence ; il est voué à l’absorption par les forts ; c’est parfait, — au point de vue de l’État, ou plutôt de ceux qui pourraient dire avec quelque raison : « L’État, c’est nous ». Par contre, un homme de l’« élite », formé par l’enseignement secondaire ou supérieur, possède l’idée exacte de l’individualisme et de ses bases scientifiques. C’est pour lui la vérité même, mais la vérité qu’on garde pour soi. L’excellent « struggler » que voilà ! Il peut triompher : il a des armes et les autres sont désarmés. Car il s’en souviendra à toute occasion pour le mieux de ses intérêts et il continuera à l’égard du troupeau les errements de ses devanciers. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire.

De l’individualisme qui, par essence, est libertaire, il fera une philosophie bâtarde et à double face (activité en haut, fatalisme en bas de la société), justifiant tous les méfaits de la classe régnante. De là la distinction relativement juste que l’on a été contraint de faire, pour être compris d’un public mal informé, entre l’individualisme libertaire et l’individualisme bourgeois ou autoritaire. Mais, en définitive, il n’est qu’un individualisme, qui est essentiellement libertaire, foncièrement anarchique.

Alors que l’individualisme libertaire, l’individualisme réel, donne des armes aux faibles, non de manière à ce que devenus forts ils oppriment à leur tour les individus demeurés plus faibles qu’eux, mais de telle façon qu’ils ne se laissent plus absorber par les plus forts, — le prétendu individualisme bourgeois ou autoritaire s’efforce uniquement de légitimer par d’ingénieux sophismes et une fausse interprétation des lois naturelles les actions de la violence et de la ruse triomphantes.

Lamarck, Malthus, Darwin et leurs successeurs ne supposaient certainement pas qu’on pût un jour faire servir leurs découvertes, dont la philosophie individualiste découle directement, à une aussi jésuitique besogne ; cependant il était inéluctable que la force les accaparât dès l’abord et en fit son profit comme de toutes choses. Mais chaque vérité porte en soi le germe d’une bonté future. La bonté de leur œuvre et de ses conséquences tend à devenir effective. Actuellement, l’homme du peuple s’instruit, seul ou en coopération ; il se familiarise avec l’analyse, le raisonnement et la critique ; il tâche à connaître sa propre nature, les mobiles des actions humaines, le mécanisme et les forces de la machine à opprimer les faibles, les lois naturelles et les réalités sociales. Le troupeau va s’individualisant. L’individu œuvre à se réaliser selon sa définition : unique et autonome.

C’est qu’il se convainc progressivement de ces vérités primordiales :
La force, c’est savoir.
La faiblesse, c’est de croire.

L’individu

Tel que le comprend la philosophie individualiste, l’individu, capacité potentielle d’unicité et d’autonomie, n’est pas une entité, une formule métaphysique : c’est une réalité vivante. Ce n’est point comme l’avait cru Fichte critiquant l’« unique » de Stirner, un Moi mystique, abstrait, dont le culte ridicule et néfaste aboutirait à la négation de la sociabilité qui est cependant une qualité innée de l’homme et engendre des besoins moraux qu’il faut satisfaire sous peine de souffrance.

Avec ce caractère religieux bien particulier, l’individualisme équivaudrait à un stupide isolement systématique, ainsi qu’à une lutte barbare et incessante où l’homme perdrait tout acquis ancestral et toute possibilité de progresser. Le culte de ce Moi abstrait engendrerait l’esclavage, de même que le culte du Citoyen, — L’Homme du positivisme — est né de la servitude moderne, caractérisée par la contrainte associationniste et solidariste de la société actuelle qu’impose l’État aux individus.

Certes non, le moi individualiste n’est pas une abstraction, un principe spirituel, une idée : c’est le moi corporel avec tous ses attributs : appétits, besoins, passions, intérêts, forces, pensées, etc. Ce n’est pas le Moi, — idéal ; c’est moi, toi, lui,— réalités précises. Ainsi la philosophie individualiste se plie à toutes les variations individuelles, celles-ci ayant pour mobile l’intérêt que l’individu attache aux faits et aux choses et pour régulateur la puissance dont il dispose. Elle instaure par cela même une harmonie naturelle, plus vraie et plus durable que même une harmonie factice et toute superficielle due aux religions, aux morales dogmatiques et aux lois, forces de ruse, aux armées, aux polices, aux bagnes et aux échafauds, forces de violence, dont disposent les autoritaires.

L’individualisme ne se meut que dans le domaine du réel. Il rejette toute métaphysique, tout dogme, toute religion, toute foi. Ses moyens sont l’observation, l’analyse, le raisonnement, la critique, mais c’est en se référant à un critérium issu de soi-même, et non à celui qu’il puiserait dans la raison collective en honneur dans le milieu, que l’individualiste établit son jugement. L’individualisme répudie l’absolu, il ne se soucie que du relatif. Enfin, il place l’individu, seule réalité vivante et unique, capable d’autonomie, comme centre dans tout système moral, social ou naturel.

— Certainement, monsieur le professeur de morale, notre nombril est le centre du monde, comme vous dites quand, par mégarde, vous poussez une pointe en terre d’Ironie. Il est le centre du monde pour chacun de nous, individualistes, autant que pour vous, monsieur l’esclave, ou plutôt l’esclavagiste ; seulement, nous le disons haut, alors que vous le cachez soigneusement en enseignant gravement le contraire.

Je suis pour moi, tu es pour toi, il est pour lui le centre du monde !

Ne riez pas. A mesure que Dieu perd en chacun de nous cette prérogative longtemps conservée d’être le centre du monde, le but de nos actes, le mobile usurpateur de notre activité, — à mesure chacun s’empare de cette prérogative pour son propre compte. Mais, pour cela, il faut qu’auparavant tous les absolus métaphysiques, qui ne sont que des avatars divins, aient rejoint Dieu dans sa fuite nébuleuse de fantôme un peu grotesque. Notre raison clame alors la permanence du relatif, — du relatif à notre moi, naturellement.

— Où places-tu, toi, mon contradicteur chrétien, le centre du monde ?
— En Dieu.
— Et toi, monsieur le positiviste, monsieur l’« athée », qui ne crois pas croire en Dieu, parce que tu ingurgites l’anticlérical saucisson du saint vendredi ?
— ...
— Tu ne sais déjà plus lequel choisir des divers ostensoirs qui s’offrent à tes yeux dévots. Des centres du monde, tu en as à revendre. Dans le domaine du sacré, tu n’as que l’embarras du choix ; tu peux à ton aise graviter autour de tel ou tel centre, selon l’occasion. C’est pourquoi tu es le même pauvre être, sinon pire, que ton voisin le théiste, qui au moins ne connaît que son seul Dieu. Du monde où tu t’agites, tu mets le centre partout, sauf où il est et où tu devrais le voir, en toi. Tu n’es, de ta propre volonté, — as-tu seulement une volonté ? — tu n’es de ta volonté d’inconscient, qu’un pauvre satellite qui tourne continuellement autour de centres illusoires, d’apparence à tes yeux plus ou moins divine. Pendant ce temps, les prêtres cléricaux et laïques de tous les cultes font leur besogne de coupe-jarrets et de vide-goussets.

Moi, l’individualiste, je suis le centre de tout ce qui m’entoure. Ainsi, ma dépense d’activité, toutes mes actions, raisonnées comme passionnées, méditées comme spontanées, ont-elles un but qui est toujours ma satisfaction personnelle. Quand mon activité se dirige vers autrui, je suis certain qu’en définitive son produit matériel ou moral me reviendra. Il ne tient qu’à l’autre qu’il en soit de même pour lui.

J’ai une morale personnelle, et je m’insurge contre la Morale ; je pratique une justice personnelle et je refuse le culte à la Justice, etc.

Je suis le sage et tu es le fou, je suis l’homme libre et tu es l’esclave, je suis l’homme de joie et tu es l’homme de peine...

La signification première de l’individualisme se résume donc en ceci, qu’il oppose aux entités, aux abstractions prétendument supérieures à l’homme et au nom desquelles on le gouverne, la seule réalité qui soit pour lui : l’individu, l’homme, — pas L’Homme des positivistes, « essence de l’homme », l’individu citoyennisé, électeurisé, mécanisé, annihilé — l’homme que je suis, que tu es, qu’il est : — soi.

A l’intérêt des divinités imaginaires, j’oppose mon intérêt. A toute prétendue Cause Supérieure, j’oppose ma cause.

De cette manière, tout ce qui, dans toute philosophie religieuse et conséquemment dans tout système social religieux, émanait de l’individu, inférieur, vile matière, méprisable atome, simple unité, pour aboutir à ces entités, à ces abstractions divinisées et demeurer leur propriété, l’individu étant ainsi dépossédé, — tout cela reste la propriété de l’individu ; les abstractions qui ont lieu d’être admises dans la mentalité humaine pour exprimer les rapports interindividuels sont désormais dépourvues de leur fausse supériorité, de leur sainteté, réduites à leur rôle simplement utilitaire ; elles sont dès lors, dépourvues de la nocuité dont on les avait dotées.

Ainsi, plus de sacrifice de l’individu à La Société et à ses prêtres, à La Patrie et à ses prêtres, au Droit et à ses prêtres, à Dieu ou aux Dieux à leurs prêtres. L’homme devient enfin le seul bénéficiaire de son travail, le propriétaire de toute chose dont la conquête motiva ses efforts et ses travaux.

Qu’est-ce que la société, sinon la résultante d’une collection d’individus ? Comment la société peut-elle avoir un intérêt (pourquoi pas aussi des appétits, des sentiments, etc.) ? Et pût-elle avoir un intérêt, comment celui-ci pourrait-il être supérieur et antagonique à l’intérêt des individus qui la composent, si ceux-ci sont libres ? Quel non-sens ou quel hypocrite méfait n’est-ce pas, par suite, de façonner les individus pour la société au lieu de faire la société pour les individus ?

Ne pouvons-nous, individus, remplacer l’État par nos libres associations ?

A la loi générale, collective, ne pouvons-nous substituer nos conventions mutuelles, révocables dès qu’elles sont une entrave à notre bien-être ?

Avons-nous besoin des patries parcellaires qu’ont faites nos maîtres, alors que nous en avons une plus vaste : la Terre ?

Et ainsi de suite. Autant de questions que le libre examen de l’individualiste résout justement à l’avantage de l’individu.

Sans doute, ceux qui vivent du mensonge, qui règnent par l’hypocrisie, les maîtres et leur domesticité de prêtres et de politiciens, peuvent être d’un avis différent parce que leur petit, très petit intérêt les y invite. Mais moi, individualiste et homme de labeur, dont ce n’est l’intérêt ni le vouloir de voler autrui, non plus que d’être volé par autrui, je ne puis penser comme eux et je m’insurge.

Ils se vengeront de cette insurrection en me discréditant. Soit. L’individualiste est abhorré des maîtres, des valets et de la masse moutonnière. C’est fort compréhensible. Et ce sera la norme tant que l’ignorance sera la reine du monde. Le penseur individualiste, s’il veut que justice soit rendue à son verbe et à ses actes, doit attendre un lointain âge de raison — sous l’orme évolutionniste... Mais il n’a que faire de la justice des autres. La sienne lui suffit pour se satisfaire immédiatement.

L’individualisme étant généralisé, l’individu n’est nullement dépossédé et enchaîné : il est le propriétaire du produit de son travail et il est indépendant. Quant aux parasites qui ne vivaient que grâce à cette croyance en d’Illusoires Causes Supérieures, exigeant l’holocauste d’un être inférieur, ils sont obligés de devenir des producteurs comme les autres — ou de disparaître.

C’est après ce que nous venons d’exposer que la pensée de l’aristocrate M. de Voltaire, qui tenait le peuple — la canaille, pour employer son langage — pour troupeau à tondre, s’explique fort bien : « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer ». Il faut un Dieu pour que le prétexte de ses volontés mystérieuses, de sa religion, de son culte, serve à maintenir la masse des individus dans une servitude propice aux profits et privilèges des prêtres de toutes sortes et surtout des maîtres.

Mais aussi de quelle lumière s’entoure ensuite la fière boutade de Bakounine : « Si Dieu existait, il faudrait l’abolir » ! Si Dieu existait, il comporterait la servitude d’une vraie Cause Supérieure, il déposséderait l’homme de son avoir ; il faudrait qu’il n’existât point pour la liberté et le bonheur de l’homme.

Laplace disait : « L’hypothèse Dieu est inutile ». Depuis son temps, les sciences ont progressé ; le résultat de leurs investigations dans le domaine de l’homme et des sociétés humaines nous porte à dire : le mensonge Dieu est nuisible, ce qu’en d’autres termes avait affirmé Proudhon par son célèbre aphorisme : « Dieu, c’est le mal ». Car la cause de Dieu est la Cause Supérieure par excellence, d’où découlent toutes les autres causes des abstractions supériorisées, divinisées, avec leur attirail de droits et de devoirs, de récompenses et de punitions, basés sur la stupidité du libre arbitre.

A quoi sert de tuer Dieu si nous enfantons le divin.Tant que l’homme sera persuadé de l’existence de causes supérieures à la sienne propre, il sera fatalement, et pour ainsi dire légitimement, privé d’autonomie réelle ; son unicité ne sera qu’un mot : le fantôme Dieu, dans ses divers et coexistants avatars, lui ravira la joie.

Égoïsme et altruisme

Comme nous l’avons dit et ainsi qu’on le verra par la suite, l’individualisme ne conduit ni à l’isolement aprioriste, ni à l’association obligatoire : il adopte le régime de la liberté. L’individualiste n’est ni un ermite, ni une bête de troupeau ; c’est un homme sociable, comme tous les autres hommes, d’ailleurs ; en quoi il se différencie d’eux sur ce point, c’est en jugeant que son instinct de sociabilité ne doit pas être pour lui une cause de malheur et d’esclavage, mais au contraire une source de joie ayant cours en liberté.

Le « maître » nietzschéen, maniaque de la « dureté », le « surhomme », que l’on prend trop volontiers pour un simple individualiste, est peut-être cela, mais est certainement aussi une bête féroce contre laquelle les hommes qui s’en tiennent au caractère humain auraient à se mettre en garde, si toutefois ce prétendu surhomme pouvait exister dans un monde libertaire.

Notre individualiste, lui, est un être de raison, et si un instinct le pousse à la férocité, ce qui est invraisemblable, ou au moins serait exceptionnel, sa raison lui ferait vite saisir qu’il est de son intérêt de n’être pas la bête exaltée par le chantre à la fois génial et fou de Zarathustra. La situation de bête de proie n’est pas éloignée de celle de proie...

Qu’on distingue la nuance : ce n’est pas parce que les actes naissant du déchaînement de cet instinct sont qualifiés « mal » par une morale dogmatique quelconque qu’il ne les perpétrera point, non plus qu’il n’en accomplira d’autres d’ordre contraire parce qu’ils sont étiquetés « bien », mais parce qu’il sera de son intérêt de ne point perpétrer les uns et d’accomplir les autres, parce qu’ainsi il satisfera dans la mesure de la liberté qui lui est dévolue naturellement — c’est-à-dire de sa capacité, de sa puissance — son égoïsme, dont l’intérêt primordial réclame la vie.

Vivre est en effet le seul but de la vie. Mais vivre, c’est être heureux. Or le bonheur ne se trouve pas dans une lutte meurtrière, dans la sauvagerie primitive. Les individus ont donc intérêt à s’entendre, à la concorde, à la paix, mais ils ne seront aptes à conquérir ces biens que lorsqu’ils sauront.

Savoir, — savoir pourquoi et comment ils agissent, connaître le mobile véritable et le but naturellement légitime de leurs actions, voilà qui aidera les hommes à se délivrer des causes de discorde et donnera à l’inévitable lutte pour la vie un caractère pacifique. Ainsi la vie acquerrait une sincérité et une facilité que la pratique des morales dogmatiques ne peut donner.

Dans l’individualité réside la conception réaliste de l’existence, puisque cette conception prend ses racines philosophiques dans l’observation de la nature, dans la science expérimentale, dans les vérités acquises, démontrées, vérités dont elle pousse les conséquences vitales jusqu’à l’extrême limite compatible avec la raison humaine, étant entendu que cette raison — qui est celle de chacun et non La Raison, la déesse Raison — n’exclut pas la passion, dont elle est au contraire l’auxiliaire. A cette limite se trouve le bien-être relatif de l’homme évoluant dans une liberté qui a pour régulateur le propre intérêt de l’individu.

C’est dire que l’individualisme est aussi une conception rationnelle — non pas rationnelle à la façon des libéraux, beaucoup trop « raisonnable », mais à la manière des libertaires, infiniment moins « raisonnable »...

Une de ces vérités définitivement acquises est à la base de la philosophie individualiste, c’est celle de l’égoïsme seul moteur des actes humains.

L’égoïsme ! quel mot méprisé, hypocritement méprisé ! Quel sentiment honni, vilipendé par nos professeurs de morale et de la masse suiveuse ! Tartufe veille... Cependant, l’égoïsme commande toutes nos actions dans nos rapports avec autrui et il n’est pas un de ceux qui témoignent à son sujet cette sainte horreur, qui ne l’ait en lui-même et ne le ressente à un degré quelconque, sans jamais cesser de lui obéir... Lors même qu’il semble que l’homme ne se livre pas à son égoïsme, il s’y livre absolument.

Les moralistes, naturellement, nous assurent que l’égoïsme est un « vice », le « vice de l’homme qui rapporte tout à soi ». Quel misérable, quel être ignoble est celui qui pousse à la bassesse jusqu’à rapporter tout à soi ! Il est évidemment plus agréable aux maîtres, celui qui rapporte tout, sinon ouvertement à autrui, au moins à L’Idée. L’Idée sacrée. Derrière L’Idée, l’« autrui » est sous-entendu. Il n’y a de cette manière rien de perdu... pour le gouvernant, le possédant, le prêtre, le domestique, toute la chefferie et sa chiennerie.

Nous disons que l’égoïsme est une vertu, non au sens religieux que la morale dogmatique attribue au mot « vertu », mais dans celui que lui donne le scientiste : c’est une force, une vertu vitale qui s’affirme en l’homme dès sa naissance, et se précise et se fortifie à mesure que sa conscience de soi grandit chez lui. Plus il est atténué, moins l’homme a de force combative, de volonté de vivre, plus il est apte au sacrifice de soi aux forts qui tenteront de le subjuguer. Plus il est accentué, plus l’homme possède virtuellement de vie en lui, plus il a de volonté de vivre.

C’est de l’égoïsme que veut parler Nietzsche lorsque, fort justement, en refaisant la table des valeurs morales, il place au premier plan la « volonté de puissance », et c’est pour conserver à l’homme cette force vitale qu’il condamne la « morale d’esclaves » issue du christianisme. Où est l’erreur, c’est lorsqu’il assimile puissance à domination et oppose à la morale d’esclaves la « morale de maîtres ». Que ne lui a-t-il opposé simplement une morale d’hommes libres ? Sa conception de l’existence n’eût pas abouti à la sauvagerie, à la tyrannie, à l’esclavage, à un idéal social qui, réalisé, vaudrait peut-être moins que l’état actuel.

La récompense dans l’au-delà, imaginée par les théistes et les spiritualistes et promise aux fidèles de chacune de leurs religions par leurs prêtres, est la preuve que les initiateurs de cultes et leurs continuateurs connaissaient bien la nature humaine et savaient que l’homme agit toujours suivant des mobiles intéressés.

Tout en faisant pratiquer par l’homme l’artificiel altruisme,c’est-à-dire le sacrifice de soi, durant sa vie, pour leur profit, à eux, prêtres, ils le font en même temps travailler pour la satisfaction illusoire d’un égoïsme dont l’intérêt s’attache à la récompense ultra-terrestre. C’est, on en conviendra, un égoïsme suprêmement prévoyant : on peut bien sacrifier le temps à l’éternité.

Quelle bouffonnerie ! Mais aussi quel marché de dupe admirablement combiné et comme cela explique joliment l’horreur des théistes et des spiritualistes pour le matérialisme qui va bouleverser cela. C’est toute une industrie menacée de ruine, les églises expropriées — sans indemnité, la banqueroute divine. Il est vrai que les prêtres n’ont qu’à changer de culte. Du céleste ils peuvent sauter dans le terrestre. Le divin passe la main au civique. Les églises des religions sociales ouvrent les battants de leurs tambours aux transfuges des églises théistes. C’est bien ce que font les plus avisés, mais la carrière est déjà si encombrée ! Il faudrait faire en sorte que Dieu changeât une fois encore de peau. C’est facile à dire, mais ce n’est pas dans les moyens de tout le monde...

Dès que l’on s’est rendu compte de cette identité de l’égoïsme et de l’énergie vitale, de cette parenté étroite entre l’égoïsme et la vie, on conçoit que tous ceux qui vivent en parasites, grâce à l’existence d’un prolétariat forcément ignorant, ont intérêt à persuader leurs esclaves de l’existence en eux, parasites, de l’esprit de sacrifice, d’abnégation, de dévouement, de l’altruisme enfin, — ensuite à s’efforcer de faire naître artificiellement cet altruisme chez lesdits esclaves. C’est à cet effet qu’ils présentent l’égoïsme à l’homme dès l’enfance comme un sentiment ignoble, dont chacun doit se débarrasser pour parvenir à un prétendu état de dignité morale, de pureté de sentiments, de grandeur d’âme, qui n’est qu’un état de faiblesse imbécile. Avec le prêtre théiste, il faut être L’Homme, Le Citoyen. Cela revient au même : en aucun cas il ne faut être soi.

Mais heureusement, bien que par cette œuvre d’asservissement, vieille comme la civilisation, ils soient parvenus à un résultat qui n’est que trop appréciable, nos moralistes n’ont pu vaincre absolument la nature en l’homme. Nous avons dit que nul être vivant n’échappe à ses lois. « Chassez le naturel, il revient au galop. » A chaque nécessité pressante, l’égoïsme exige la priorité sur tout autre sentiment artificiel, créant ainsi ces conflits intérieurs qui mettent à mal l’homme moderne, saturé de préjugés et de respects, empreint de religiosité, déshabitué de toute volonté naturelle, libre, passionnée et chez qui la nature lutte en permanence avec la morale dogmatique et antinaturelle.

Veut-on un exemple typique de cette reconquête de l’égoïsme sur l’esprit de sacrifice ?

Le culte de La Patrie exige une natalité intense, afin que le territoire placé sous l’invocation de cette divinité soit défendu contre l’invasion des fidèles d’une autre église patriotique. Or, en France, par exemple, si l’on examine le fait actuel de la dépopulation en dehors de son déterminisme quasi-mécanique, c’est-à-dire si on le considère sous l’angle individuel, en tant que phénomène consciemment voulu par les individus pour leur part respective, on remarque que les prêtres de La Patrie ont beau adjurer les patriotes mâles et femelles dont ils ont l’oreille, de fabriquer la chair à canon nécessaire au culte de leur idole, les patriotes, qui ont un plus puissant intérêt physique et économique à ne pas se reproduire, s’abstiennent volontairement de faire leur « devoir », lequel serait d’immoler cet intérêt sur l’autel de La Patrie en se donnant une famille nombreuse. A leur devoir, à leur intérêt fictif de religieux, ils préfèrent avec raison leur intérêt réel, leur intérêt personnel, — ce qui ne les dispensera pas, à leur propre jugement, — ces fantoches, — des tirades patriotardes.

Est-il nécessaire d’ajouter que les prêtres de La Patrie eux-mêmes sont les premiers à se garder de toute prolificité ? Cela va sans dire...

L’égoïsme affirmé, c’est l’altruisme nié.

L’altruisme est, au sens général, — puisqu’il peut prendre des formes diverses comme aussi des appellations différentes dans l’esprit des moralistes —, la « vertu » qu’on lui oppose.

Or l’altruisme est un mythe. Sa plus grande valeur à nos yeux est sa non-existence. Il n’existe pas dans l’homme à l’état naturel, ce qui est, au contraire, le fait de l’égoïsme.

J’ai beau retourner, analyser les actes humains, je ne puis en trouver un seul qui ne soit inspiré par l’égoïsme, autrement dit qui n’ait pour objet le contentement de celui qui agit, et je ne puis imaginer un individu qui, à moins d’être malade ou dément, donne de soi à autrui, sans avoir, au préalable, assuré la satisfaction de son moi, au moins dans les limites où s’impose le besoin plus impérieux de sa propre conservation.

Que, étant donné les circonstances, l’acte d’un individu, tout en le satisfaisant personnellement, contente également l’égoïsme de l’autre à qui il s’adresse, cela est non seulement possible, mais arrive fréquemment et il est nécessaire qu’il en soit ainsi pour que puisse vivre la libre association des égoïstes que nous prévoyons. Mais il n’y a là rien de ce qu’on pourrait appeler altruisme, ou encore désintéressement, puisque l’individu a pour seul motif d’action la volonté de satisfaire sa passion.

Directement et naturellement, nous le répétons, l’altruisme n’existe pas. Cela ne se peut qu’indirectement et artificiellement, par le truchement religieux du sacrifice. Ce n’est donc plus le prétendu altruisme pratiqué spontanément : c’est le devoir.

Prenons en exemple deux manifestations de l’activité de l’individu d’où peut résulter la satisfaction de l’autre qu’elles concernent.

Quand un individu donne sous une forme quelconque de soi à autrui, librement, par passion affective, il ne fait que céder à un besoin naturel, propre à soi : il y a là un simple mode de manifestation de l’égoïsme se satisfaisant.

Mais quand l’individu donne de soi à autrui, sous la contrainte de la morale dogmatique, par devoir en un mot, il y a sacrifice. L’altruisme ne peut exister qu’ainsi, par surprise et contrainte. Cependant, qu’on le remarque, à la base de l’acte se trouve encore l’égoïsme, car l’individu croit se satisfaire et agir au mieux de son intérêt, en accomplissant le devoir.

Cela nous conduit à dire que l’altruisme est artificiel et n’a cours que comme devoir, sous l’influence d’une contrainte morale, — et que tout acte accompli librement est un acte égoïste.

Etant établi que l’altruisme ou sacrifice de soi ne se produit qu’indirectement et artificiellement, sous la contrainte de l’autorité persuasive, de la force de ruse, par la religion d’une idée étrangère à soi, il découle que ce qui, au contraire, est fait par passion, librement, sous l’unique impulsion de l’idée propre au moi, ou de l’idée assimilée par le moi sous l’influence émancipatrice du libre examen, il découle que cela est d’ordre égoïste.

Ceci étant connu de l’individu, il se met de lui-même en garde contre les tentatives de vol et d’assassinat de la bande d’« altruistes », de « philanthropes » et d’« humanitaires » qui s’intéressent à son sort... pour assurer le leur.

Il ne lui reste plus, comme de première nécessité, pour obtenir la puissance réelle, qu’à élucider une question de tactique personnelle et acquérir la plus grande somme de science pratique possible.

En résumé :

L’égoïste — être naturel — se satisfait par passion. C’est l’individualiste, l’irréligieux.
L’altruiste — être artificiel — se sacrifie par devoir. C’est le sacrifié, le religieux.

La volonté de se sacrifier n’existant pas chez l’homme à l’état naturel, le besoin de la créer est né chez les individus qui voulurent vivre en parasites du travail d’autrui. Ce fut l’œuvre de tous les prêtres cléricaux et laïques de tous les cultes, de toutes les religions théistes ou sociales, depuis la plus mystique jusqu’à la plus positive.

En même temps qu’ils annihilaient théoriquement l’individu, en le considérant comme quantité négligeable, dans leurs systèmes, — pratiquement, par l’éducation, la moralisation, ils réalisaient cet anéantissement en enchaînant l’individu à toutes sortes d’abstractions et aux institutions autoritaires placées sous l’égide de celles-ci.

Ils ont réalisé ce tour de force d’obscurcir les sentiments égoïstes de l’homme et de faire qu’il se sacrifiât aux Idées, — derrière lesquelles ils s’embusquent, eux, les prêtres, et leurs maîtres, profiteurs associés. L’homme avait en son cerveau ses armes : les idées. Les prêtres sont venus, ont extériorisé les idées ; les ont dressées comme des êtres véritables et supérieurs à l’homme et en ont peuplé son « ciel ». Dès lors, l’homme fut une machine travaillant pour Les Idées, leur subordonnant son intérêt réel et ne gardant au creux de ses mains que juste ce qu’il faut pour continuer cette besogne d’esclave.

C’est grotesque, c’est fou, et cependant cela est. Les plus intelligents parmi ces estropiés du cerveau que sont les religieux ont à tel point perdu la conception naturelle des choses qu’ils croient ainsi travailler réellement pour eux-mêmes, pour leur bonheur. Les prêtres, certes oui ; mais les fidèles, non.

(...)

deux églises n’en contiennent pas moins également des maîtres et des esclaves, des parasites et des prolétaires.

Le qualificatif change, l’homme demeure.

Tant que chaque individu n’aura pas été nourri de la philosophie individualiste et qu’il ne pourra en conséquence opposer son égoïsme — conscient et sciencé — à l’égoïsme envahisseur, il y a aura des maîtres et des esclaves, infailliblement.

— Si l’égoïsme est l’obstacle à la bonne autorité, ne fait-on pas bien d’essayer de le bannir de la nature humaine ? dira le moraliste, sincère parfois.

Le réformateur de la nature nous amuse toujours... à cause de son impuissance.

— Tu n’es qu’un pauvre ver, tu es ignoble par nature, dit-il à l’homme.

Et voilà pour le moralisé la cause initiale de son malheur. Nous disons initiale, car Dieu lui-même est né de cette croyance primordiale. Il se croit immonde, le malheureux ! On le lui a dit : il le croit. Si, par contre, on ne peut trouver pour tout homme une justification d’un éventuel orgueil, encore moins en peut-on trouver une pour l’humilité, le vice religieux par excellence.

En somme, la morale individualiste vise à une adaptation de la société à la nature pour aboutir au bonheur relatif de l’individu.

Que sera cette morale individualiste ? Oh ! elle sera très immorale... Tout d’abord, elle ne s’enseignera pas — et néanmoins elle se pratiquera. Elle sera donc le contraire de la morale dogmatique. Elle sera une résultante de l’enseignement scientifique et de l’exemple du milieu éducatif. On évitera d’enseigner la morale, on se contentera d’en faire naître la libre pratique.

Par exemple, on ne dira pas à l’homme : « Sois égoïste », mais on lui dira : « Les hommes agissent naturellement par égoïsme ». Il y a un abîme entre ces deux phrases, entre cet ordre et cette constatation. ainsi, on ne substituera pas un

(...)

Quand vous entendez crier : « Guerre à la guerre ! » soyez certain que celui qui profère ce cri pense fort peu à autrui et que, du profond de lui-même, fermement, il clame : « Vive ma vie ! » Si l’on veut aller au fond de la chose, on constate donc que ce qui pousse l’homme à l’antimilitarisme, au pacifisme et à l’antipatriotisme théoriques et à conformer parfois ses actes à ses pensées, c’est l’intelligente et estimable « lâcheté » qui fait que l’homme tient à la vie, à sa vie, parce qu’il n’y a qu’une vie.

— Cet homme est un lâche, dira le moraliste.

Pourquoi ?

Est-ce que le moraliste sait pourquoi ! Il répète des phrases que jadis d’autres ânes récitèrent à ses oreilles.

Cependant, nous savons que cet homme est un « lâche » parce qu’il refuse de sacrifier sa vie à la défense des intérêts des maîtres, à la sauvegarde de leur propriété. Voilà où l’utilité de la morale dogmatique se fait sentir... pour les maîtres.

Eh bien ! j’aime ce « lâche » qui veut son franc-aller et qui tient à ne pas disparaître du banquet de la vie, quelque infortuné convive qu’il y figure. C’est un héros simple et humain. C’est un homme en qui l’égoïsme vit, irréductible, et qui l’oppose à l’égoïsme perfide et autoritaire des prêtres de la religion qui lui ordonne de tuer et de se faire tuer.

Voyez ce que sa morale fait de lui : un être autonome.

Il est isolé. Sans doute. Mais il ne tiendrait qu’à vous, moralistes, qu’il ne le fût pas.

Et alors, représentez-vous l’immensité du résultat si cet individu se multipliait en tous pays, devenait le nombre...

La morale dogmatique est nécessairement une morale issue d’une philosophie religieuse ; c’est la morale religieuse du droit et du devoir.

La morale libertaire de l’individualisme est la vraie morale scientifique ; c’est la morale irréligieuse du plaisir, de l’intérêt et de la puissance.

Or il est de la nature de l’homme de s’inspirer, avant d’agir, de ces trois mobiles, que l’on peut, en dernière analyse, réduire à un seul : l’intérêt. Nous sommes donc bien d’accord avec la nature.

A ces constatations subversives, nos graves lunettes moraleuses crieront au scandale, mais peu importe. Il sied, pour qui ne convoite aucun « fromage » social, de faire œuvre de vérité le plus possible, d’affirmer à haute voix ce que les hypocrites pensent secrètement et d’accomplir au soleil ce qu’ils ne font qu’à huis-clos, dans la honte stupide de ce qui est leur nature, quand toutefois ce n’est pas dans un but intéressé de mensonge et de tromperie.

Cela, c’est de l’évolutionnisme accéléré, au pas de charge même. Il est vrai que la tâche du vériste ne lui rapporte aucune prébende et qu’il risque fort de ne pas finir martyr renté, comme tant de bons apôtres. Voilà pourquoi si peu d’hommes s’y attellent. Mais chacun conçoit la joie selon son tempérament. Tant pis pour ceux qui la situent exclusivement dans le ventre — et le bas-ventre ; ils sont incomplets. D’autres la placent en outre dans le cerveau. C’est ainsi que nous faisons encore œuvre égoïste en renversant les idoles pour montrer aux naïfs — aux « poires » en langage parisien — ce que les idoles ont dans la peau : les mêmes appétits et les mêmes passions que les idolâtres...

Le préjugé qui s’attache à l’idée d’égoïsme fait de ce sentiment l’opposé de la bonté. Nous avons déjà dit que cette conception est erronée et expliqué à quel intérêt de prêtre elle doit sa naissance. Il est certain que l’intérêt réel de l’homme ne peut être dans la douleur d’autrui. Au contraire, l’observation nous montre qu’à mesure qu’il se débarrasse des chaînes qui entravent la libre dépense de son activité, le libre jeu de son égoïsme, l’homme souhaite plutôt voir la joie chez autrui comme en soi-même. Aussi bien n’y a-t-il que des fous, des malades et des dégénérés qui puissent avoir le désir anormal de faire le mal pour le plaisir du mal : M. de Sade n’est généralement pas considéré comme un parangon de santé...

Mais encore, deux causes peuvent contraindre l’homme, s’il n’a pas une sensibilité affinée qui le retienne, à faire le mal à autrui : la nécessité économique — et le sectarisme religieux ou fanatisme.

Il y a lieu de penser, si l’on n’a pas le cerveau racorni d’un moraliste, que ces contraintes étant disparues, l’homme ne commettrait plus le mal puisque rien ne l’y obligerait plus. Mais, au cas improbable où, dans un milieu de liberté où les forces se trouveraient équilibrées, un individu voudrait tenter de faire le mal par plaisir, le souci de son intérêt l’en empêcherait, car il n’en pourrait résulter pour lui que la réciproque, et ce d’autant plus qu’aucune loi n’existerait qui le protégeât et le privilégiât comme aujourd’hui. Autant dire qu’avec les lois, les institutions autoritaires et les esclaves, soutiens de l’ordre gouvernemental, — les possibilités d’actions mauvaises seraient abolies.

Il n’est donc pas nécessaire de moraliser dogmatiquement l’homme pour éviter le mal. Nul n’est besoin de le travailler dans le sens d’une bonté dogmatique qui, aussitôt assimilée par lui, se transforme en haine et en faiblesse. La vie assurée, le bien-être économique, c’est-à-dire la liberté physique, d’une part, et la science dans tous les cerveaux, autrement dit la liberté intellectuelle et morale, d’autre part, — au total la force, la puissance universalisée, voilà le sol fécond où s’épanouira la bonté.

Qu’aucun homme n’attende d’autrui son bonheur. Qu’il en soit le propre artisan. Mais pour cela il faut que l’homme soit à la fois puissant et libre. La science seule peut lui donner la force et la liberté. Ce qu’il faut greffer sur la nature, en lui, c’est c’est la science et non la morale. Celle-ci vient ensuite d’elle-même, telle qu’on la doit normalement concevoir : comme une résultante — et personnelle.

Ainsi, nous ne répudions pas la bonté. Loin de là, nous voulons qu’elle devienne une nécessité égoïste, qu’elle soit le los à la vie que clame l’égoïsme satisfait et joyeux. Mais nous ne pouvons assimiler la pratique de la bonté libre et naturelle, satisfaction égoïste, à l’accomplissement du devoir, sacrifice de l’artificiel altruisme.

Tout au plus pourrait-il être utile de faire naître éducativement l’amour de la vie dans la conscience de l’individu, afin que la vie (avec la joie, génératrice d’une existence toujours plus haute et plus longue, comme bien, — et la douleur, abrégeuse et rétrécissante, comme mal) soit comme le critérium de bonté destiné à guider les intelligences attardées dans le chaos des actes humains, tous équivalents en la nature. La valeur morale et sociale d’un acte ne pourrait ainsi se mesurer à la quantité de vie qu’il fait naître et entretient ou qu’il anéantit, c’est-à-dire par la joie ou la douleur qui en découle. Et ce serait de cet étalon, interprété en outre selon son sentiment, que l’individu fixerait la nature de ses rapports avec autrui, considéré comme associé, indifférent ou adversaire.

Il serait très important de conserver à ce critérium son caractère naturel, purement réaliste et égoïste, ainsi que nous l’indiquons ici. Il importerait de ne pas lui imprimer un caractère d’absolu et de ne pas sacrer son objet, autrement nous arriverions à nous créer une nouvelle série de devoirs.

Mais, si la vie n’est pas sacrée, je puis cependant l’aimer dans un sens tout relatif, en telle personne qui m’est chère ou utile. Je puis protéger la vie de mon ami si je puise en elle un intérêt affectif, la vie de mon associé si je trouve en elle un intérêt économique, etc. Enfin, d’une manière plus générale, je puis déterminer la valeur subjective de l’acte de tout individu et conformer à mon jugement mon attitude à son égard, sans toutefois ériger cette attitude en droit ou en devoir. Et ainsi la raison de mon attitude serait encore égoïste ; je puis, par exemple, juger que les actes de tel massacreur de grande envergure sont une menace continuelle à ma vie et me comporter envers lui en conséquence, — inversement à l’égard de tel scientiste qui augmente ma vie de tout ce dont je puis profiter en ses découvertes.

Exemple typique du danger qu’il y a à considérer la vie comme sacrée, alors qu’elle ne l’est pas dans la nature, qu’elle ne le sera jamais pour les plus forts, — exemple typique et que je ne me lasserai pas de citer, parce qu’il renferme un puissant enseignement : la première attitude des Doukhobors, laquelle les conduisit en grande partie directement à la mort, pour cause de respect de la vie en soi, de La Vie, — simple modalité de la résignation chrétienne.

La vie des Doukhobors était-elle sacrée pour les cosaques que le tsar envoyait contre eux ? Non, évidemment. Mais la vie des cosaques l’était pour les Doukhobors. Le caractère néfaste du dogme en question surgit, incontestable, dès la constatation de son effet.

Sous des aspects différents, le même conflit se produit partout, avec la robuste conscience naturelle d’un côté et la faiblesse artificielle de l’autre.

Affirmer que la vie est sacrée suivant le motif qu’on est faible, c’est, tout paradoxal que ce semble, conclure avec le fort un marché de dupe.

La réponse des Doukhobors à leurs prêtres n’eût-elle pas dû être la suivante :

« Tu ne tueras point, a dit, il y a dix-neuf siècles, le professeur de résignation. Soit. Mais alors qu’on ne tente pas de nous tuer, ni même de diminuer notre vie en nous privant de la liberté. Que messieurs les assassins commencent ! »

Il est vrai qu’ils n’eussent plus été les Doukhobors.

Nous avons choisi un exemple extrême, mais il est facile d’en ramener la signification aux événements journaliers.

Là se définit l’attitude de l’individu envers autrui dans la morale individualiste. Délivré des tares religieuses et des chaînes sociales, il sera bon, mais d’une bonté sans faiblesse.

Il n’est pas nécessaire d’être chrétien pour appliquer la maxime : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait. » Il suffit pour cela d’être un égoïste sage et prévoyant. Mais il faut compléter cette formule négative par celle positive que voici : Agis envers autrui comme l’autre agit envers toi.

Voilà la clef de voûte de la morale libertaire de l’individualisme, morale de réciprocité et de solidarité réaliste, morale de justice égoïste.

La justice égoïste — La force de l’individu

Nous pensons avoir démontré qu’aucun devoir ne s’impose naturellement à l’homme, que celui-ci n’est en naissant l’objet d’aucune vocation, qu’il n’a aucune mission à remplir et enfin qu’une seule réalité naturelle le domine : l’instinct de vivre, qui lui sera d’autant plus favorable qu’il voudra plus passionnément étreindre son objet : la vie.

Ces idées ont déjà été émises, nous ne sommes pas le premier à les formuler ; cependant les esclaves semblent aujourd’hui, pour la plupart, chérir leurs chaînes comme par le passé. Ce sont eux qui, en chœur avec leurs maîtres, dont la force les a réduits à l’esclavage, prétendent que l’attitude à laquelle conduirait la mise en action des concepts individualistes — attitude qui, généralisée, aboutirait en réalité à la souveraineté de l’individu sur soi-même — favoriserait le « règne ignoble de la force », au préjudice de celui, noble sans nul doute, du « droit ».

Le bon billet qu’a Démos !

Après avoir démonté le mécanisme du devoir, montré dans quel but cette machine est mise en fonction et pour qui elle travaille, il importe de démolir à son tour la fiction mensongère du « droit » qui concourt aux mêmes fins.

Le droit ! Laissez-nous rire. Nous avons des facultés de droit, des professeurs de droit, des docteurs et des étudiants en droit. C’est amusant !

Mais, distinguo, ces institutions et ces hommes supérieurs sont consacrés au culte du « droit positif ». Car il y a droit et droit !

Le droit positif est imaginé par la force de ruse pour justifier ses attentats sur la faiblesse. Dépouiller le travailleur n’est pas un acte de la force triomphante : c’est un acte du plus pur droit... La science du droit positif enseigne la manière d’y procéder. Et c’est pour la culture de cette précieuse science que sont créées les facultés et entretenus les professeurs, les docteurs et les étudiants susdits.

Un gros usinier prélève chaque jour la presque totalité du bénéfice issu du labeur de ses ouvriers, en jetant à ceux-ci un salaire dérisoire, qui leur permettra de ne mourir que lentement de faim, de fatigue, d’alcoolisme et de tuberculose ; le gros usinier n’est ni un assassin ni un voleur ; c’est un honnête homme, il est d’accord avec le droit...

Un miséreux, l’un des ouvriers qu’a usé l’usinier reprend à celui-ci une parcelle de... prélèvement légal qu’il a opéré sur le produit de son labeur : c’est un voleur, il est hors le droit...

Le droit positif est exprimé par les lois. Les lois, comme tout le reste du système social, sont élaborées en vue d’une fin unique : assurer le maintien de la force au pouvoir, c’est-à-dire, actuellement, protéger la propriété, la richesse privée, le vol capitaliste, même au détriment de la vie. Car la propriété a trouvé son origine dans la force, c’est par la force qu’elle se conserve et elle reproduit la force au profit du propriétaire.

Ecoutez Proudhon : « La propriété, c’est le vol. »

Ecoutez Sismondi : « La plus grande partie des frais de l’établissement social est destiné à défendre le riche contre le pauvre, parce que, si on les laissait à leurs forces respectives, le premier ne tarderait pas à être dépouillé. »

Concluez, en vous rappelant que l’État a pour mission avouée de protéger la faiblesse contre la force et de dispenser la justice. Concluez, et vous verrez que sa mission réelle n’est pas avouable.

Qu’on n’oublie pas non plus que le prolétariat est la majorité par qui l’État pourrait ne pas être. L’État ayant prétendument pour but l’instauration du droit dans la société, on voit de suite quelle importance il y a pour nous à faire connaître au prolétariat sur quel mensonge repose la fiction du droit, alors que c’est en réalité la force qui préside aux actions, tant naturelles que sociales, de l’homme.

Le droit est en ce moment au service de la propriété. Mais la propriété n’est qu’une des formes actuelles de l’autorité et peut, comme sous le régime collectiviste, faire place à une seule forme d’autorité : l’autorité représentative (qui, souvent, n’est pas éloignée de l’autorité purement dirigeante), ainsi que, par exemple, l’exercent de nos jours le chef militaire, le juge, etc. Le droit positif sera au service des maîtres de demain, comme il est au service de ceux d’aujourd’hui, si les esclaves d’aujourd’hui le permettent demain, et cela se perpétuera tant que les esclaves admettront l’existence du droit et par ce fait consentiront à leur esclavage.

Au droit positif, on oppose volontiers le « droit naturel ».

Qu’est-ce donc que le droit naturel ?

Selon le verbe de ses prêtres, c’est Le Droit — et c’est une fiction métaphysique dont les faits, à chaque instant, dénoncent l’irréalité.

Le droit est un mot vide de sens, puisqu’il n’est pas d’exemple dans la nature ou dans la société que le conventionnel droit invoqué ait jamais été respecté, ait jamais triomphé, s’il n’était adjugé de la puissance, de la force. Le droit n’a donc que la valeur d’une virtualité dont la réalisation active est soumise à des circonstances, à des éventualités ; il n’existe par conséquent pas à l’absolu, en tant que « Droit », ainsi que nous avons été préparés dès l’enfance à en comprendre l’idée — fausse.

Dans la lutte des peuples, que fut le droit du Gaulois devant la force du Romain, le droit de l’Arabe et du Madécasse devant la force du Français, le droit du Cafre devant la force du Boer, le droit du Boer devant la force de l’Anglais, le droit du Chinois devant la force des coalisés européens, américains et japonais ?

Qu’est le droit de la minorité en présence de la puissance de la majorité, le droit du soldat devant le pouvoir du chef, le droit du pauvre auprès de la force du riche ?

Le droit du pauvre est un mot creux !

Et n’oublions pas que Pottier, l’auteur de L’Internationale, mentalité vériste et sincère de prolétaire qui eut l’expérience de la vie, — de la vie douloureuse, — a fait précéder ce vers de cet autre :

Nul devoir ne s’impose au riche.

Qu’est, en résumé, le droit du faible en face de la puissance du fort ?

Rien.

Et remarquez que le fort ne se réclame jamais de la force, mais, lui aussi, du droit. Les forts, sachant bien que les faibles — faibles d’un jour — n’accepteraient pas bénévolement les effets de la force, avoués tels par les forts du jour, ont toujours doré leur « pilule » avec le droit.

C’est au moyen du droit invoqué par eux que les tyrans et les foules aveugles qui travaillaient pour leurs maîtres ont conquis par la force. Les individus pris isolément procèdent de même.

Ainsi la formule bismarckienne : « La force prime le droit » serait vraie et excellente en ses termes, en tant que constatation, si le droit résidait ailleurs que dans les régions nébuleuses de la métaphysique. C’est un produit de l’imagination humaine qui ne peut être raisonnablement juxtaposé à la réalité de la force.

Si l’on veut considérer dans le droit la faculté d’agir, le pouvoir de faire, on est bien obligé de conclure que le droit est uniquement constitué par la force.

Mais alors... à quoi bon parler du droit ?

Le droit est donc, lui aussi, un fantôme qui s’évanouit à la lumière de la raison.

Bannissons à son tour le droit de notre mentalité, comme nous en avons déjà chassé le devoir. Et faisons-nous forts en leur substituant ma liberté, ta liberté, sa liberté, — ou, ce qui est plus compréhensible en l’état actuel de la mentalité humaine, ma volonté, ta volonté, sa volonté.

L’individualisme, conception réaliste, vériste, ignore le droit comme le devoir et ne conçoit que des intérêts et des volontés servis par des forces.

« Faites-vous forts pour être libres » dit-il aux hommes.

Ainsi les prolétaires, — les faibles actuels, de par l’ignorance qui les enserre, — en reconnaissant l’existence du droit, donnent dans la même duperie qu’en proclamant la vie sacrée.

Ils n’ont rien à attendre des maîtres de l’autorité possédante ni de ceux de l’autorité représentative. Ergoter sur le droit est du temps perdu, c’est-à-dire de la vie perdue. Ils n’auront jamais le droit pour eux tant qu’ils se montreront faibles. S’ils veulent s’émanciper et se satisfaire, c’est en se faisant forts et en mettant leur force en action au service de leur intérêt — de leurs intérêts communs — qu’ils y parviendront.

Le droit et le devoir, en régime de liberté, d’anarchie, feraient place aux conventions entre individus ou associations. Les individus se reconnaîtraient peut-être, si l’on veut utiliser ces mots, des devoirs et des droits, mais combien, pris dans notre sens strictement utilitaire, relatif et variable, d’obligation volontaire et de rémunération, ces vocables sont éloignés de la signification qu’ils ont dans la mentalité des religieux !

Cette libre justice, effectivement contractuelle, variant avec les individus et les groupements, selon les intérêts et les affinités, a bien un point de départ dans l’individu, dans chaque moi, et elle lui est soumise. Les individus qui pratiqueraient cette justice relative ne seraient pas des religieux de La Justice, ce serait des hommes libres instaurant la toujours muable justice égoïste.

C’est d’un premier acte collectif de justice égoïste que résultera le renversement de la société capitaliste, quand les prolétaires auront enfin compris et appliqué cette idée que leur suggère Max Stirner dans ce livre immense de vérité humaine qu’est L’Unique et sa propriété : « Les ouvriers disposent d’une puissance formidable ; qu’ils parviennent à s’en rendre bien compte et se décident à en user, rien ne pourra leur résister : il suffirait qu’ils cessent tout travail et s’approprient tous les produits, ces produits de leur travail qu’ils s’apercevraient être à eux comme ils viennent d’eux. »

Insoumis à la contrainte du devoir et débarrassé de la trompeuse confiance dans le droit, voilà l’individu capable de liberté, car il a pris conscience de sa force. Il peut évoluer sans crainte au sein des forces associées ou adverses. Mais rien ne permet de supposer que dans un milieu où cette sagesse est conçue et vécue il y ait des forces ennemies, puisque l’antagonisme naît de deux causes qui seraient disparues avec l’autorité : le fanatisme et le malaise économique. L’intérêt bien compris de chaque égoïsme fait qu’il n’y a plus que des forces associées. La concurrence s’harmonise. Les hommes sont devenus aptes à l’association individualiste.

L’association individualiste

L’objet de la présente étude est de donner un aperçu de la doctrine encore imparfaitement formulée de l’individualisme libertaire et surtout de démontrer que, contrairement au préjugé qui représente l’individualiste opposé à toute entente avec autrui, à toute association, la conséquence pratique de la philosophie individualiste est l’association, mais une association sans pareille jusqu’à ce jour, où l’un des associés n’aura ni la tentation, ni la possibilité de « rouler » les autres. On a déjà pu se rendre compte, par l’analyse que nous avons faite de l’individu et de ses rapports avec autrui, que l’association des hommes libérés de droit et de devoir est concevable, et reconnaître que ce genre d’association doit être logiquement le but des efforts des hommes intelligents. Il nous reste à donner une idée théorique aussi précise que possible de ce que serait cette association.

La société capitaliste que nous subissons actuellement est une forme d’association autoritaire, anti-individualiste, où la solidarité est obligatoire (ce qui explique que J.-H. Mackay la qualifie de communiste), comme en témoignent toutes les institutions sociales : législatives, judiciaires, propriétaires, militaires, patriales, etc. Grâce à la logomachie où se complaisent les partis politiques, les collectivistes la qualifient d’individualiste de par la fausse acception du mot « individualisme » signalée au début de cette étude et ils évitent soigneusement d’ajouter la qualification complémentaire : « autoritaire » ou « bourgeoise », parce que cela consacrerait une distinction là où ils ont intérêt à établir une confusion.

Dans cette société, on se paie — ou plutôt on vous paie — surtout de mots : les citoyens y sont libres, égaux, sacrés, électeurs, éligibles, fraternels par ordre, que sais-je encore ! Tout cela n’empêche pas pas que la grande majorité des dits citoyens végètent dans un esclavage ignoble et qu’un grand nombre d’entre eux y crèvent de faim pour le plus grand profit d’oisifs privilégiés à qui l’État (répartiteur de justice !) garantit la propriété (la propriété, c’est le vol) du capital et de l’intérêt du capital, lesquels cependant trouvent leur origine dans le travail des salariés du capitaliste usurpateur.

Une société semblable est vouée à la mort que lui donneront ses prolétaires dès qu’ils en auront la force.

La société collectiviste est une autre forme d’association autoritaire, également anti-individualiste, dont la contrainte solidariste se présenterait sous d’autres formes, évidemment, mais n’en existerait pas moins. Son joug se ferait peut-être sentir d’une manière moins féroce : on y paierait sans doute moins en mots et plus en subsistances, mais on y supporterait encore, certainement, des parasites.

Pourrons-nous éluder la période collectiviste pour passer directement à l’association individualiste ? Ou bien sommes-nous destinés par la nature même de notre évolution à connaître le joug décadent du collectivisme ? C’est le secret de demain. Cette dernière hypothèse, pourtant, paraît plus probable. En ce cas, notre intérêt s’exprimerait dans le souhait de sa proche réalisation, — d’ailleurs préparée, semble-t-il, par le capitalisme lui-même en œuvres organiques, — car cette société aurait ceci d’excellent pour les individus aspirant à l’autonomie, que ses cadres et ses rouages autoritaires seraient relativement faibles et faciles à briser et qu’elle tiendrait prêtes pour le moment de l’affranchissement véritable les organisations de production, d’échange et de consommation nécessaires à l’existence de l’association individualiste.

La victoire du collectivisme sur le capitalisme attesterait simplement le désir d’émancipation qui aurait mû imparfaitement le prolétariat. En ce sens et bien qu’il laissât subsister encore des parasites, le collectivisme réalisé marquerait une étape — qu’on brûlerait volontiers — dans la marche vers le seul idéal capable d’être soumis à l’individu, représentant exactement sa chose sociale et duquel il ne puisse jamais devenir la chose : l’association individualiste, — l’« association des égoïstes ».

Nous avons vu que l’individualisme est nettement opposé à l’association obligatoire qu’impose l’État d’aujourd’hui et qu’imposera celui de demain, mais il accepte, que dis-je, sienne propre est l’association librement contractée entre individus. A l’association obligatoire, il oppose l’association libre. L’individualiste ne veut point servir l’association considérée comme fin, sacrifier quoi que ce soit de son individualité à l’intérêt illusoire de l’association, — principe socialiste et autoritaire. Mais il veut que l’association lui serve, à lui, individu se considérant comme fin ; il veut l’employer selon son intérêt réel, — principe individualiste et libertaire. En résumé, l’association est pour lui un moyen de sa vie, et non le but de sa vie.

Avec le socialisme, religion de La Société (socialisme capitaliste d’aujourd’hui, expression cynique de l’égoïsme asservisseur du bourgeois actuel, du bourgeois possédant — ou socialisme collectiviste de demain, expression voilée du même égoïsme asservisseur de nouveaux bourgeois, les représentants mués en dirigeants), l’individu est sacrifié, au nom d’un prétendu intérêt général ou collectif absolument illusoire, à l’intérêt des possédants ou des dirigeants, des maîtres, des forts, en un mot des puissants.

A lui de se rendre aussi fort et puissant que ceux-ci, il lui suffira d’en avoir la volonté agissante pour le devenir ; alors il sera son propre maître, le maître de soi, et, par surcroît, avec la généralisation d’une telle attitude, d’elle-même l’harmonie sera établie dans la société.

Sous le régime socialiste (capitaliste ou collectiviste), préconisé par les prêtres de l’idée religieuse de Société, la prospérité de l’association est le but de la vie de l’individu, la vie de l’individu est le moyen de l’association. Les profiteurs sont dans la coulisse.

Avec l’individualisme libertaire, l’individu, enfin irréligieux, n’a plus à s’immoler à l’association, puisqu’il n’y participe que dans la mesure de sa libre volonté et suivant ses besoins. La prospérité de sa vie est le but de son association, son association est le moyen de sa vie. Les profiteurs disparaissent.

Le sacrifice de l’individu au fantôme Société s’obtient par un de ces bluff qui nécessite chez la victime un « poirisme » absolu : il consiste dans la « subordination de l’intérêt particulier à l’intérêt général ».

L’intérêt général — abstraction — ne devrait jamais être en discordance avec les intérêts particuliers, dont il devrait être l’exacte expression dans un monde bien organisé ; mais en ce cas il serait inutile de l’invoquer. L’intérêt général est donc un mensonge : il n’existe que des intérêts particuliers. Admettons cependant un instant son existence. Il y a bien actuellement divergence entre le prétendu intérêt général invoqué pour obtenir le sacrifice de l’individu — et l’intérêt de celui-ci. La preuve de cette vérité repose dans ce fait, que les moralistes enseignent aux hommes à « voir plus haut que leur petite personnalité » et qu’ils disent carrément que « le bon citoyen doit subordonner son intérêt personnel à l’intérêt général » (à l’intérêt de La Société, de La Patrie, etc.). Mais cherchez ce que dissimule cet « intérêt général » : les intérêts particuliers des maîtres, de leurs prêtres et autres valets associés dans l’État. L’État n’est pas qu’une ridicule église où l’on dit des messes à la « raison collective », l’État est encore une « association de malfaiteurs »...

Chaque fois que votre intérêt personnel est en désaccord avec l’intérêt général qu’on vous oppose et auquel on veut vous sacrifier, prolétaires, il vous appartient de rechercher quels parasites bénéficient de la différence : traduite en pécule, elle entre dans leurs coffres-forts...

Enfin, il n’est pas besoin d’insister sur ce que nul ne s’avise de contester, à savoir : que l’homme est un animal naturellement sociable, non seulement par besoin moral et sentimental, mais encore physique, économique et intellectuel. Il est inutile de répéter ce que chacun sait : que l’association multiplie les jouissances de l’homme en même temps qu’elle diminue ses peines.

Tant par intérêt réfléchi que par tendance instinctive, l’association se présente donc à l’individu comme un moyen de vivre d’une vie plus large et plus haute.

La sagesse individualiste ne portera pas l’homme à répudier le principe d’association sous le prétexte que jusqu’à ce jour on en a dénaturé le sens, mais, au contraire, elle l’incitera à organiser son association de telle manière qu’elle soit sa chose et qu’il ne puisse être sacrifié au nom de cette chose à l’intérêt d’autrui.

Manuel Devaldès.
Dans La Brochure Mensuelle N° 157 — Janvier 1936.

Manuel Devaldès