BROCHURES

Au centre du volcan
Passion et Raison dans le tourbillon du Progrès

Il y a des écrits, parfois, rarement même, qui réussissent à parler à toutes les parties de votre cerveau en même temps. Au centre du volcan, qui apparait ici pour la première fois en français est de ceux-là. Dans ce texte qui prend pour fil conducteur la critique du concept de Progrès, l’auteur examine de façon critique les révolutions des XIXe et XXe siècles à la lumière de la réalité des émeutes et des insurrections qui n’ont pas suivi les traces des quelques architectes politiques de la révolution (on y cite par exemple, l’avènement du socialisme). Il explore également, sur les traces de Bakounine et Coeurderoy, les relations généralement considérées comme dichotomiques, entre la raison et les passions, afin de se réapproprier les deux dans un souci d’émancipation totale. C’est de l’inconnu que tente de nous parler ce texte, de cette grande inconnue qu’est l’insurrection, qui arrête le temps et le démolit comme le Vésuve contre Pompéi. Comme la guerre sociale contre la routine du quotidien. Mais c’est aussi de la peur qu’elle inspire dont nous parle ce texte italien, lorsque le retour à la normale n’est plus possible. Nous vous invitons donc à le lire avec intérêt, à en diffuser le contenu, plus que le bout de papier que vos doigts triturent.

Ravage Éditions, février 2010.



Bien que mise à l’épreuve par les catastrophes multiples qui pèsent sur l’humanité, la conviction enracinée que toute l’Histoire s’est développée en poursuivant une route progressive plus ou moins constante, sinon entièrement régulière, continue d’être défendue et soutenue. Cette idée d’évolution progressive n’est pas si étrange, car vraie. Vraie car, de la désertion des cavernes, nous avons maintenant atteint le point de voyager dans l’espace. Aujourd’hui est meilleur qu’hier - et plus mauvais que demain. Mais quel fut le point de départ de cette irrésistible course ? Un des pères de l’anthropologie culturelle, L.H. Morgan, dans son étude des lignes du progrès humain, de l’état sauvage à la civilisation, divise l’histoire de l’humanité en trois étapes : l’état primitif, la période barbare, et celle de la civilisation. Morgan déclare que cette dernière étape a commencée par l’invention d’un alphabet phonétique et avec la diffusion de l’écriture. « Au commencement était le Verbe » dit la Bible [1]. C’est le discours, qui a facilité le cours de l’humanité, lui permettant de conjecturer, discuter, répliquer, argumenter, s’accorder, conclure. Sans le discours, la tour de Babel de la communauté humaine n’aurait pas pu être construite. Dans la force persuasive du mot, la Raison se manifeste elle-même et devient ainsi la technique pour la création et le gouvernement du monde, s’assurant que les humains ne tournent pas en rond, se propulsant dans la voie considérée comme meilleure. Et la Raison, comme un sage romain l’a dit, est la seule chose par laquelle « nous nous distinguons des brutes ».

Dante a utilisé la même expression pour distinguer les animaux qui n’étaient pas rationnels de l’être humain, qui l’était : « il est évident que vivre en animal équivaut à ressentir - des animaux, je dis, des brutes - vivre comme un homme c’est utiliser la raison. » En effet, les humains eux-mêmes peuvent aussi vivre comme des « brutes » quand ils renoncent aux prérogatives que le poète Toscan considère comme typiques de l’être humain, et sources de sa grandeur. Effectivement, toute la philosophie enseigne que l’être humain diffère des animaux parce qu’il est doué de raison. Si il se limitait à la satisfaction de ses besoins physiologiques, rien ne le séparerait du reste de la faune, et la vie sur cette planète se limiterait de façon stable dans des conditions préhistoriques. Mais ce n’est pas le cas. Et les modification qu’entraine ce processus d’évolution, est vu comme un progrès. L’être humain marche dorénavant droit et défie les cieux tandis que les animaux continuent pour la plupart à ramper au sol. C’est pourquoi l’on pense que les animaux sont guidés par l’Instinct - qui les mène à se préserver et à chercher ce qui est le plus bénéfique - considéré comme le bas du ventre ; tandis que les humains sont guidés par la Raison - qui les mène à poursuivre le juste et l’utile - représenté par la tête.

Et la Raison, comme les grecs anciens le disaient, est commune à tous et universelle. Donc, la Raison est Une. Mais qui détermine cela ? Et, par dessus tout, qu’arrive-t-il si quelqu’un s’oppose à cela, refusant de suivre parce qu’il a d’autres raisons auxquelles il n’a pas l’intention de renoncer ? Si la raison est manifestée par le discours, qu’arrive-t-il lorsque nous n’avons pas les mots pour exprimer ce qui nous anime ? Le monde dans lequel nous vivons est un univers renfermé sur lui-même, à tel point qu’il ne peut pas tolérer ce qui lui échappe, il est seulement capable d’accepter ce qui peut être inclut dans ses schémas cognitifs et normatifs, et donc il finit par confiner ce qu’il ne peut pas expliquer dans les limites de la folie, de la barbarie et de l’utopisme irrationnel.

Même la critique sociale - comprise non seulement dans sa simple expression théorique, mais aussi dans sa réalisation pratique - a connue cette brutalité, une étape dans laquelle la lutte contre l’ordre social provoqué par l’inassouvissement de sa propre condition misérable n’avait pas encore développé de formes articulées par l’activité projectuelle, mais s’était plutôt cantonnée à assumer des formes de révoltes sporadiques -et en manque de motivations théoriques- et n’avait visé qu’à des satisfactions immédiates. Autrement dit, quand le navire a débordé, une violence aveugle s’est déchainée, qui, bien qu’elle était capable d’identifier l’ennemi, n’était pas encore capable d’exprimer ses raisons. Et à cause de cela, aussitôt que la colère s’est apaisée, la situation est retournée à normale. Avec l’être humain comme avec la critique sociale, il est possible d’indiquer un point de départ de l’instant où l’instinct a laissé sa place à la raison.

Dans la première moitié du XIXe siècle, on a pu voir la dernière grande révolte « insensée » (le luddisme) et l’apparition du projet politique qui, sans oublier ses illustres prédécesseurs, exigerait l’intervention de Marx et Engels pour être pleinement développé. L’année 1848 était non seulement l’année des grands soulèvements sociaux partout en Europe, mais aussi l’année où le Manifeste du Parti Communiste a vu la lumière de jour. Le désir de changer le monde est sorti de la caverne, a dissous une grande partie de ses caractéristiques mystiques et idéalistes pour acquérir sa propre rationalité et devenir science sociale. Ce n’était pas par hasard qu’Engels, dans sa préface à l’édition anglaise du Manifeste, publiée en 1888, décrivait les mouvements sociaux radicaux d’avant 1848 comme des « formes purement instinctives de communisme brut et mal taillé ».

Convaincu de l’imbécillité des explosions irréfléchies de haine, cette lutte pour la liberté élabore ses programmes, ses stratégies, et commence à préconiser la subversion de la société entière et sa reconstruction sur d’autres bases. Le communisme scientifique et toutes ses variantes naquirent, de même pour le mouvement anarchiste. Pendant 150 ans, les communistes autoritaires et les anarchistes ont tout deux vu la prise de conscience comme la condition fondamentale de tout changement social. Tandis que les partisans de l’autorité ont aspiré à imposer cette conscience d’en haut par leurs organisations politiques sur un prolétariat préparé pour cela, les anarchistes ont essayé de l’élever spontanément par la propagande ou par l’exemple. Des millions d’écrits ont été distribués dans ce but, sous forme de journaux, magazines, livres, brochures, affiches, tracts ; des conférences, manifestations et autres initiatives ont été organisés et des comités et associations ont été constitués ; sans mentionner toutes les luttes sociales et les attaques individuelles ou collectives effectuées contre les institutions. Le cœur de chaque révolutionnaire était rempli de beaucoup d’espoir.

Il y avait la certitude que toute cette activité mènerait tôt ou tard au réveil des consciences parmi les exploités, qui rendrait la révolution, finalement possible. La raison de la Liberté - toujours pensée comme indivisible, commune à tous et universelle - prendrait alors la place des raisons du Pouvoir, qui avait usurpé sa légitimité.

Aujourd’hui nous savons que ce processus déterministe n’était qu’une illusion. L’histoire ne va pas inévitablement quelque part. Et quand bien même, le pouvoir n’a jamais cessé d’exister. Si autrefois les exploités se remuaient à la simple mention du mot « grève » ; se réunissaient dans chaque ville, pays, usine ou quartier parce que la vie elle-même était la vie collective de la classe ; si la vie des opprimés incluait la discussion quotidienne des conditions d’existence et de la lutte ; si malgré l’hétérogénéité de cette conscience, ils ont discuté de la nécessité de détruire le capitalisme, de construire une nouvelle société sans exploités ni exploiteurs, partout ; il est indéniable qu’au cours des quelques dernières décennies, tout cela a disparu, avec le tant redouté « prolétariat » - considéré en tant que classe : la vision du monde opposé à celle du Capital.

Ce n’est pas un hasard. Le Capital s’est appliqué à atteindre le point où il peut construire une société idéale dans laquelle l’ennemi n’existe plus, où ne reste plus seulement que des bons citoyens productifs, des humanoïdes capables de reproduire la société sans poser de questions. Face au danger représenté par la raison révolutionnaire, un groupe dense de philosophes et de flatteurs, d’artistes, auteurs, linguistes, sociologues, psychanalystes, historiens - se sont consacrés à drainer cette raison révolutionnaire de toute signification. La « fin de l’Histoire » signifie qu’il n’y a plus d’avenir dont on peut revendiquer l’influence : l’instant, cette pulsation abstraite, artificielle, déconnecté de la durée, est élevé au rang d’application suprême. Dans ces temps sans profondeur, la chose est surmontée par l’apparence, le contenu s’efface devant la forme vide, le choix cède à l’automatisme, l’individu abdique son autonomie. Ainsi, il se retrouve plongé de nouveau dans le vide oppressant des affiches publicitaires qui rendent l’Absence quelque peu séduisante. La raison d’État a perduré, seulement pour gérer et endurer, c’est une chose que les ecclésiastiques du post-modernisme n’ont jamais pensé à remettre en question.

De cette façon, le pouvoir a essayé d’effacer préventivement les raisons des révolutionnaires. Et non seulement les grandes raisons - Communisme ou Anarchie - Mais les plus petites et les plus simples aussi, celles qui marquent la vie quotidienne de chaque exploité, lui permettant d’être conscient de ce qu’il veut et pourquoi il le veut, distinguer les riches des pauvres, la police des prisonniers, la violence de l’état de celle du rebelle, la charité de la solidarité. Mais concernant cette intention de mettre fin à toute rébellion à jamais, quelque chose n’a pas fonctionné.
Les révoltes continuent d’éclater. Ce qui les caractérise est le fait qu’il n’y a aucune progression quantitative visible avant l’explosion ; les dimensions grandissent au plus haut niveau sans être précédées par de grandes luttes partielles. Leur étincelle n’est pas la promesse d’une liberté future, mais la conscience d’une misère présente, qui, lorsqu’elle n’est pas économique, est certainement émotionnelle. Maintenant, la révolte n’a plus de raisons d’avancer, elle est sans objectifs précis et explicites, elle propose rarement quoi que ce soit de pro-positif. Le point de départ est une négation générale des aspects de la vie dans laquelle économie, politique, société et quotidien sont mélangés. Maintenant la révolte est caractérisée par l’action violente et résolue des insurgés qui occupent les rues et se heurtent violemment avec tous les organes de l’État, mais aussi, entre eux. Nous sommes au seuil de la guerre civile, nous sommes déjà dans la guerre civile.

Le fait même que la révolte peut assumer la forme d’une explosion imprévue révèle un élément fort important : l’effet de surprise. Le vieil arsenal social-démocrate réformiste est désarmé face aux actions des insurgés. Le syndicalisme se trouve lui aussi complètement incapable de répondre et d’incorporer la violence en son sein. Les assistants sociaux et tous les agents de médiation sociale de l’État se trouvent généralement complètement débordés. L’absence de demandes précises rend le travail de récupération encore plus difficile et il n’y a plus rien à faire pour ces gens que de les dénigrer en parlant de « l’autisme des rebelles ». Mais il n’y a pas que les conseillers du roi qui s’inquiètent. Les révolutionnaires aussi, habitués pendant des années à la répétition constante du concept que la révolution « n’a rien en commun avec l’explosion d’un baril de poudre », cette découverte les prends donc au dépourvu. Comment raisonnez-vous avec celui qui n’a aucune raison ? Comment discutez-vous avec celui qui n’a aucun mot ? La révolte peut être féroce, mais elle n’est actuellement pas capable de faire les distinctions qui exigent une analyse. N’importe lequel d’entre nous pourrait se retrouver dans la position du conducteur de camion passé à tabac et attaqué à coup de pierres au cours de la révolte de 1992 à Los Angeles.

« Le coq contraint dans l’étroitesse de la stalle, entouré par des chevaux, sans autre literie à portée de main, a été contraint de rechercher une place sur le plancher rendu peu fiable par le cheval piétinant tout autour. Étant en sérieux danger pour sa fragile vie, le coq avança prudemment l’invitation suivante : "je vous prie, messieurs, laissez nous nous stabiliser sur nos pieds ; je crains qu’autrement, nous pourrions nous piétiner les uns les autres. »

A la lanterne de notre conscience plus ou moins critique, nous errons dans la tentative vaine d’illuminer la nuit noire qui nous entoure aujourd’hui. Tous les textes que nous avons lus se montrent inadéquats, incapables de nous faire parvenir un fil pour nous mener hors de ce labyrinthe. Quand les événements quotidiens se présentent à nous, nous ne sommes plus capables de les déchiffrer. Des révoltes continuent à éclater dans le monde entier, mais pas une trace d’elles n’apparaît dans nos manuels. Ainsi, quand nous dénigrons la mauvaise insurrection en Albanie (1997) et applaudissons à la bonne révolte à Seattle (1999), conformément à notre raison bourrée de notions livresques, nous n’agissons pas tellement différemment du coq de la fable : nous conseillons à chacun de se tenir stables. Enfin, une révolte comme il se doit ! Que tous les insurgés du monde la prennent comme modèle !

Ainsi, nous voyons de nouveau comment l’exigence avancée par les révolutionnaires au cours de l’histoire a presque toujours exclusivement été logique, pour ne pas dire normative. Et la norme fait de son mieux pour contraindre la réalité à s’y conformer. Mais le réel s’en échappe, parce qu’aucune idéologie n’est en position de l’épuiser. Malgré les meilleures intentions, rien ne garantit que la révolte de Seattle devienne un modèle. A vrai dire, il semble que le vent souffle dans l’autre sens.

Pendant des années, nous avons soutenu la vertu de la raison comme seule guide de nos actions, et maintenant nous nous retrouvons avec rien ou presque en main. Dans la recherche d’un chemin pour s’évader de l’absurdité qui menace notre existence, il est difficile de résister à la tentation de changer radicalement de direction et de porter notre attention sur ce que l’on considère habituellement comme l’antipode de la raison, à savoir, la passion. Après tout, il y en a déjà qui ont redécouvert que les passions sont l’une des armes les plus dangereuses dans l’attaque contre ce monde d’autorité et d’argent. Nous pouvons épousseter les vieux textes de Bakounine et Coeurderoy, anarchistes du XIXe siècle qui ont exaltés le « déchaînement des passions malicieuses » et la « révolution comme travail de Cosaques ».

Écoutons les paroles destructrices de Coeurderoy : « Révolutionnaires anarchistes, disons-le hautement : nous n’avons d’espoir que dans le déluge humain ; nous n’avons d’avenir que dans le chaos ; nous n’avons de ressource que dans une guerre générale qui, mêlant toutes les races et brisant tous les rapports établis, retirera des mains des classes dominantes les instruments d’oppression avec lesquels elles violent les libertés acquises au prix du sang. Instaurons la révolution dans les faits, transfusons-la dans les institutions ; qu’elle soit inoculée par le glaive dans l’organisme des sociétés, afin qu’on ne puisse plus la leur ravir ! Que la mer humaine monte et déborde ! quand tous les déshérités seront pris de famine, la propriété ne sera plus chose sainte ; dans le fracas des armes, le fer résonnera plus fort que l’argent ; quand chacun combattra pour sa propre cause, personne n’aura besoin d’être représenté ; au milieu de la confusion des langues, les avocats, les journalistes, les dictateurs de l’opinion perdront leurs discours. entre ses doigts d’acier, la révolution brise tous les nœuds gordiens ; elle est sans entente avec le Privilège, sans pitié pour l’hypocrisie, sans peur dans les batailles, sans frein dans les passions, ardente avec ses amants, implacable avec ses ennemis. Par Dieu ! laissons-la donc faire et chantons ses louanges comme le matelot chante les grands caprices de la mer, sa maîtresse ! » [2]

Revendiquer le chaos après avoir futilement essayé de mettre les choses en ordre pendant des années. Exalter la barbarie après l’avoir identifiée pendant si longtemps comme le capitalisme. Cela pourrait même sembler contradictoire, mais de cette manière, ne nous sentons nous pas beaucoup plus proche du but ?
Pourtant, si nous y réfléchissons bien, il est étrange que pour avancer la thèse qui veut que la barbarie soit non seulement ce qui inspire le plus la crainte en nous, mais aussi une possibilité sur laquelle parier, il faut faire appel à de tels signes avant-coureurs. Comme si nous nous sentions en tort et ainsi dans le besoin de trouver de nouvelles justifications derrière lesquelles cacher nos doutes et notre insécurité. Mais alors, que servons nous en nous consacrant à la fabrication des analyses des changements profonds subis par la structure sociale, en illustrant la restructuration technologique du capital, en exposant l’atomisation du système de production, en agissant pour la fin des grandes idéologies, en stoppant le déclin du sens, en se lamentant sur la dégradation de la langue, etc, etc ? Raison après raison, analyse après analyse, citation après citation, peut-être que tout ce que nous avons réussi à faire est l’érection d’un autre mur insurmontable, qui nous protégerait, si ce n’est pas de la réalité externe, de nous-mêmes.

Si la raison est une boussole, les passions sont les vents.

En réalité, nous sommes les victimes d’une grande tromperie, conçue par nous-mêmes. Lorsque nous nous approprions les textes d’un Bakounine ou d’un Coeurderoy pour soulager la sensation brûlante laissée par les déceptions causées par la mort de tout les grands projets sociaux, nous ne prenons pas assez en considération que ces anarchistes ne sont pas nos contemporains, n’ont pas été témoins de la chute du mur de Berlin, n’ont pas vécu à l’ère d’Internet. Nous proposons leurs idées à nouveau, mais évitons les réflexions qui les ont précédées (dans un contexte historique complètement différent du notre) pour placer leurs espoirs en une transformation radicale non pas dans l’adhésion à un programme idéal, mais dans la sauvage irruption des forces humaines les plus sombres. Ainsi, nous pouvons laisser aux cochons tant de questions, comme le pourquoi -comme disait Coeurderoy- « la révolution sociale ne peut plus être menée par une initiative partielle, par la facilité, par le Bien. Il est nécessaire que l’Humanité se libère par une révolte générale, par un contrecoup, par le Mal. »

Mieux vaux alors déguiser les vieilles certitudes dans de nouveaux habits que de s’en débarrasser. Mieux vaut nous regarder dans le miroir qui reflète l’image d’un individu civilisé et pensant, bien qu’à l’intérieur un barbare libre et sauvage guette l’occasion propice pour se montrer. Si on ne peut plus avoir foi en la vertu du progrès, mieux vaux jurer sur la nature spontanée, véritable et substantielle de l’individu sur qui la civilisation a surimposé ses vulgaires conventions sociales au cours des siècles. Mais n’est-ce pas aussi une projection idéologique, une version mise à jour du soleil de l’avenir qui se montera tôt ou tard derrière les sommets comme par magie ? Et le problème consiste dans le fait de ne pas savoir s’il y a une nature humaine non contaminée par la télévision que l’on pourrait redécouvrir, ou si l’homme inconscient pourrait être extirpé de l’empoisonnement du Capital.

En fait, malgré les apparences, les textes de Bakounine et Coeurderoy sont le fruit d’un raisonnement parfaitement logique. Le but que l’on veut réaliser détermine les moyens qui seront utilisés. Si notre but était de redistribuer les cartes du jeu, on pourrait facilement proposer un argument raisonnable sur les moyens à utiliser. Il serait entendu que chacun à son tour devrait tenir la banque. Mais si notre objectif est de détruire le jeu en soi, avec toutes ses règles, ses cartes et les joueurs qui y prennent part, alors les choses changent. Autrement dit, si nos désirs se limitaient au remplacement d’une classe dirigeante, la restauration de secteurs actuellement hors d’usage, la réduction des prix, la baisse des taux d’intérêt, la meilleure ventilation des cellules de prison et autres choses du même genre, ils resteraient dans la sphère du possibilisme rationnel.

Si au lieu de cela nous voulons mettre fin au monde tel que nous le connaissons et entrer par conséquent dans un monde qui est tout à fait fantastique à imaginer, alors nous faisons face à un projet considéré comme impossible, extraordinaire, qui exige des moyens surhumains pour être réalisé.
Une révolte pesée dans la balance de la commodité, avec un œil attentif aux avantages et aux inconvénients à chaque étape de sa progression, est vouée à la défaite dés le départ, parce qu’elle ne peut seulement s’avancer que jusqu’à un certain point et s’arrêter ensuite. Du point de vue de la logique, il est toujours préférable de trouver un compromis que de se battre. Il n’est pas raisonnable pour une personne exploitée de se rebeller contre la société, parce que la société la maîtrisera. La barricade peut toujours avoir son charme, mais il est inutile de cacher que beaucoup y rencontreront leur mort. Et personne ne sait à l’avance dans quelle poitrine la balle s’arrêtera.

Voila pourquoi les seuls alliés qui restent sont les passions, ces viles passions pour lesquelles tout est possible, même l’impossible.
Bakounine et Coeurderoy l’ont compris. On ne peut pas faire la révolution avec le bon sens. Seule la passion est capable de magnifier l’esprit humain, le portant vers des fins impensables, l’armant d’une force invincible. Seuls les individus qui ont « perdus la tête », sur qui la raison n’exerce plus aucun contrôle, sont capables d’accomplir les actes nécessaires à la destruction d’un ordre dirigeant séculaire. Comme nous pouvons le voir, il n’est pas question de convertir un maximum de personnes à un idéal considéré comme juste, mais de les exalter. Comme un vieil anarchiste aimait à le dire : « les gens partagent beaucoup les qualités du charbon : une masse infecte et sale lorsqu’éteinte ; lumineuse et ardente lorsqu’enflammée. »

Mais l’ardeur des passions ne dure pas longtemps, elle est passagère, comme les révoltes actuelles. C’est une intoxication qui pousse au-delà de soi-même, mais qui se rendort aussitôt la nuit tombée. On peut retirer de cela que si la raison seule n’est pas capable de nous guider vers la liberté, il en va de même de la passion seule. Mais personne n’a jamais revendiqué une telle chose. Nous voilà devant les conséquences d’un malentendu qui survient lorsqu’on oppose une passion censément irrationnelle à une raison vraisemblablement indifférente, générant ainsi une antithèse qui n’existe pas dans la réalité. Parce que, loin d’être impétueuse et non réfléchie, la passion est tout à fait capable de prendre le temps et de se donner une perspective pour achever ses buts. De même que les acrobaties de la raison servent le plus souvent à justifier le résultat de nos passions après coup. Peut-être que rien n’a encore montré à quel point logique et passion se complètent, s’interpénètrent profondément et se contiennent mutuellement, comme dans le travail de Sade où l’on retrouve le chevauchement continuel de scènes orgiaques et d’argumentation philosophique. La boussole et les vents sont tous deux indispensables. Peu importe le voyage que l’on entreprend, on ne peut pas faire sans l’un ou l’autre de ces deux éléments. C’est pourquoi Bakounine a invoqué la fureur, mais a aussi parlé du besoin d’un « pilote invisible ». Maintenant, il y a le fait qu’il est impossible de piloter une tempête. On peut seulement l’endurer.

« La révolution violente que nous avons senti grandir depuis quelques années et que j’avais personnellement tant désiré est passée en-dessous de ma fenêtre, sous mes yeux et m’a retrouvé embarrassé, incrédule. [...]. Les trois premiers mois étaient les pires. Comme plusieurs autres j’étais hanté par la perte épouvantable de contrôle. Moi, qui avait désiré la subversion, le renversement de l’ordre établi, avec toute ma force, en effet moi, maintenant au centre du volcan, j’abhorre les exécutions sommaires, le pillage, tous les actes de banditisme. J’ai été déchiré comme toujours entre l’attraction théorique et émotionnelle pour le désordre et le besoin élémentaire d’ordre et de paix. »
Luis Buñuel.

Il n’y a pas que la personne politique et économique, inquiétée par les élections et la bourse, qui affronte la tempête, contre le chaos et les forces primordiales de la barbarie, mais, par dessus tout, la personne moraliste. Désavouer les normes sociales, s’abandonner aux instincts signifie tomber en arrière dans l’obscurité du sauvage au point de ranimer les horreurs de la horde primordiale. La civilisation, alors, pourrait être la Raison, l’Ordre, la Loi et pas nécessairement celle de l’État. Les camarades de Bakounine à Lyon n’oublient pas les reproches. Un d’entre eux se souvient comment les conflits ont éclaté entre eux « dont la cause principale était la grande théorie de Bakounine sur la nécessité de permettre à toutes les passions, tous les appétits, toute la colère des gens de se manifester librement déchaînés, sans muselière. » Il y avait un camarade en particulier qui « ne voulait pas saisir ce déluge possible de violence de la bête humaine » et qui condamna « chaque sorte de crime et d’abomination, qui donnerait à la révolution une mine sinistre, et qui priverait la grandeur de l’idée par la brutalité des instincts, se soulevant contre ceux qui ont l’amour dans leurs cœurs pour les grandes choses et dont la conscience a le sens du juste et du bon. » Comment est-ce possible - demanda-t-il - « que les gens qui représentent l’idée de l’avenir puissent avoir le droit de la souiller par le contact de la barbarie la plus antique que même les civilisations les plus élémentaires cherchent à réprimer ? »

Les observations de ce camarade de Bakounine ont fait beaucoup plus de chemin que les textes de l’anarchiste russe. La preuve de cela est l’oubli auquel ce dernier a été relégué, au même titre que Coeurderoy. La barbarie ne peut être la porte vers la liberté, alors ces gens nous rappellent à l’ordre, qui, pour la plupart, sont les mêmes qui en d’autres occasions ont trouvé la force d’affirmer que la guerre produit la paix, que les riches préservent les pauvres, que la force garantis l’égalité. Alors, qu’est-ce qui peut ouvrir la chemin vers la liberté ? Peut-être l’expansion des marchés ? Une augmentation du nombre de partis ? La consolidation des forces d’ordre ? Un meilleur enseignement scolaire ? La grève générale ? Une organisation révolutionnaire avec un million de membres ? Le développement des forces productives ? Et pourquoi pas le respect du mécanisme déterministe de ce fameux moteur de l’histoire ? C’est une mystification, cependant, de dépeindre une situation d’anomie c’est-à-dire d’une absence ou d’un grand affaiblissement des normes qui gouvernent la conduite des individus - avec les nuances les plus sombres. Il doit encore être démontré qu’à l’intérieur de l’individu un monstre prêt à torturer des innocents est dissimulé. En réalité il s’agit simplement d’une hypothèse -comme souvent réfutée ou affirmée par l’expérience historique- dont la diffusion profite à ceux qui gouvernent, décident et imposent.

Un marin qui chante les « caprices de la mer » ne va probablement pas exalter la beauté du naufrage qui va avec. De la même façon, reconnaître le rôle développé dans chaque processus de transformation sociale par les passions, même les plus sombres, ne signifie pas prendre la défense du viol, des massacres ou des lynchages. Il n’y a aucune utilité à cacher que chaque révolution a connu ses excès. Cependant, cela ne signifie pas non plus le renoncement à la révolution, de peur que celle-ci n’arrive, comme les revendiquées belles âmes l’ont toujours prétendues, ni à y participer gaiement. Parce que les gens déchaînent aussi leurs plus sombres passions qui ont été réprimées pendant beaucoup trop longtemps. En cela, les révolutionnaires ne seront vraisemblablement pas à leurs côtés. En effet, on présume qu’ils ont des choses tout à fait différentes à faire, enfermés chez eux ou complètement perdus au milieu du marasme hurlant. Même au milieu de la tempête, le marin qui sait où il veut aller garde toujours un œil sur la boussole et une main sur le gouvernail - et dans son cœur l’espoir de pouvoir exploiter la force de l’eau autant que possible pour parvenir à sa destination et faire en sorte que son embarcation subsiste. Sans aucune certitude sur un éventuel sauvetage, naturellement, mais sans abandonner d’avance non plus.

Les réflexions de Bakounine et Coeurderoy -que certains décriraient comme métahistorique et qui, comme nous l’avons vu, n’ont pas réveillé beaucoup de sympathies parmi les révolutionnaires - ont trouvées un support non souhaité dans les conclusions que quelques observateurs du comportement humain ont tiré. Quand Bakounine parle de la révolution comme d’une fête dans laquelle les participants sont magnifiés par l’intoxication (« certains de la terreur folle, d’autres de l’extase fou ») et où il semble que « le monde entier a été mis sens dessus dessous, l’incroyable devenu familier, l’impossible possible et le possible et le familier insensés », nous le prenons littéralement.

Par exemple, Roger Caillois, dans son essai qui analyse la signification que la fête a eu dans les différents types de société humaine [3], parle de « la contagion d’une exaltation ... qui incite à s’abandonner, sans contrôle, aux impulsions les plus irrationnelles. » La décrivant comme une « explosion intermittente », le savant français explique comment la fête « apparaît à l’individu comme un autre monde, où il ne se sent plus seul et transformé par les forces qui le surmontent ». Son but est celui du « commencement de la recréation du monde à nouveau ». « Le cosmos a émergé du chaos » écrit Caillois - l’être humain regarde avec nostalgie un monde qui ne connait pas la pénibilité du travail, où les désirs sont réalisés sans se trouver mutilés par aucune sorte de prohibition sociale. L’Âge d’Or répond à cette conception d’un monde sans guerre et sans commerce, sans esclavage et sans propriété privée. « Mais ce monde de lumière, de joie sereine, d’une vie simple et heureuse est en même temps un monde de créations exubérantes et désordonnées, de réalisations monstrueuses et excessives. »

L’innovation de la barbarie, si nous voulons l’appeler ainsi, se trouve dans le fait qu’elle ne nous invite ni à abattre, torturer ou égorger, ni à imaginer une société égalitaire et heureuse. Dans l’explosion de sa frénésie, la barbarie nous propose de faire émerger courageusement les parties les plus dangereuses, inacceptables et antisociales de nous même. Dés la naissance, nous nous sommes trouvés assaillis par un système social d’un moralisme chirurgical, dont le but est d’exécuter le nombre maximal d’amputations sur nous au bénéfice d’un idéaliste degré d’ordre maximal. En faisant face à la barbarie, nous devons seulement répondre à une question fondamentale, celle de notre entièreté.

« Il n’est plus nécessaire de compter sur la bonne volonté et les faveurs particulières. On ne peut plus payer la rançon au chef du purgatoire, ni huiler la paume du gardien de l’enfer ; il n’y a plus un paradis où l’on pourrait garantir un siège à l’avance. »
Rene Daumal.

Le monde dans lequel nous vivons est une prison, dont les compartiments unités sont appelés Travail, Argent, Marchandise et dans laquelle les pauses nous sont accordées comme les vacances d’été. Nous sommes nés et avons toujours vécus à l’intérieur de cet univers-prison. D’ailleurs, il est tout ce que nous connaissons. Il est à la fois notre cauchemar et notre sécurité. Et pourtant. Comme chaque prisonnier le sait bien, notre cœur a compté les pas qui nous séparent des murs, calculant ensuite les mètres de briques qu’il nous serait nécessaire d’escalader. Comme chaque prisonnier le sait bien, nos yeux ont scruté cette ligne mince à l’horizon qui divise le fil de fer barbelé du ciel, des milliers et des milliers de fois, pour que nous puissions alors réfléchir aux formes et aux couleurs que nous entrevoyons vaguement là-bas. Mais nous ne savons pas ce qui se trouve au-delà du mur de cet enclos. Peut-être un paysage merveilleux. Peut-être une jungle dangereuse. Peut-être les deux. Chaque conjecture proposée est un mensonge. Certainement qu’il y a la liberté, quoi que cela puisse être. Une fois conquise, il ne tient qu’à nous de savoir comment la maintenir et êtres capables d’y prendre plaisir. Il ne tient qu’à nous, aussi, si nous le choisissons, d’y renoncer, mais pas avant de l’avoir essayée.

Maintenant plus que jamais, c’est l’heure du défi. Penser que l’on peut s’échapper de la vie quotidienne est folie. Et, de plus, un évadé solitaire finit par vivre une vie misérable. Mais le désir de détruire cette prison dans sa totalité pour libérer chacun, est une barbarie. Par quel droit nous immisçons-nous dans la vie des autres ? Et pourtant. Et pourtant, il y a cet instant où le désespoir et l’angoisse de n’avoir que des perspectives incomplètes et provisoires se renversent et se changent en la détermination d’être soi-même, un individu, sans attendre, d’identifier nos moyens et nos fins et de faire triompher la souveraineté de la révolte sur le néant. Quand nous parviendrons à cet instant, saurons-nous que faire ? Ou sonnerons nous la retraite pour retourner à ce monde que nous ne connaissons que trop bien ?

Dominique Misein.
Extrait du journal anarchiste italien Diavolo In Corpo. Traduit et annoté par l’éditeur.

Dominique Misein


[1] Cette phrase débute le prologue de l’Evangile selon St Jean : « Au commencement était le Verbe … Le Verbe était avec Dieu.. Le Verbe était Dieu… »

[2] Extrait de Hurrah !!! ou la révolution par les cosaques, Coeurderoy, Octobre 1854.

[3] Les Jeux et les hommes : le masque et le vertige, 1958.