BROCHURES

Eléments pour une démarche politique

Eléments pour une démarche politique

Guy Fargette (première parution : 1988)

Mis en ligne le 12 juillet 2009

Thèmes : Théories de l’auto-organisation (49 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,177 ko)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

Textes extraits des numéros 1 & 5 du bulletin « Les mauvais jours finiront... » (avril 1986 et janvier 1988).




Avant-propos

Fruit de l’activité d’une seule personne, le bulletin « Les mauvais jours finiront... » connut 14 numéros. Le premier paru en avril 86, précédant de quelques mois le mouvement lycéen et étudiant de décembre (qui permit à beaucoup de mesurer l’écart construit avec l’élan de Mai 68) et auquel l’auteur consacra une longue analyse [1]. La dernière livraison date de septembre 1993 [2] et clôt une des dernières périodes de sursaut, déjà très affaibli, où s’annoncent une aggravation du reflux et l’entrée dans une ère géopolitique radicalement nouvelle.

Ces quatorze brochures hétérogènes de quelques pages austères diffusées à quelques centaines d’exemplaires il y a vingt ans nous parlent aujourd’hui bien plus que ce qui brillait à l’époque et ce qui se donne pour résolument novateur aujourd’hui. Elles voulaient à la fois mesurer froidement l’ampleur du changement que l’époque opérait dans les comportements ; se donner les moyens minimaux de ne pas céder à la résignation complaisante, aux reniements nihilistes, aux cynismes déferlants ; expliciter « clairement et simplement » toutes les dimensions de la critique de ce monde ; poser les principes - individuels en attendant d’être collectifs - d’une activité obstinée et exigeante visant une auto-transformation de la société ; viser à développer une praxis qui reprenne ces exigences et rassemble les volontés éclatées ; et rompre, enfin, avec les manies d’une « radicalité » narcissique et stérile - qui s’agite encore de nos jours.

Quiconque parcourra l’ensemble de ces textes aura la confirmation, une fois encore, que la lucidité n’est jamais très éloignée de la détermination, fut-elle payée de solitude.

Rompre avec les stigmates du « milieu radical » ; l’ambition surprendra ceux qui y sont enfermés comme ceux qui, infiniment plus nombreux, y préfèrent encore la dispersion, qu’ils la rationalisent ou non. L’auteur des « Mauvais jours... » énonce des évidences qui ne le sont qu’exception­nellement pour les groupes auto-qualifiés « révolutionnaires » : primat de la clarté, de la nuance, de la patience et de l’austérité ; défiance envers les engagements qui ne tiennent qu’à de froids raisonnements stratégiques et les promesses de mondes meilleurs agrémenté de catastrophisme ; refus d’un carcan idéologique comme d’un éclectisme informe, distance vis-à-vis des mythes qui nourrissent les vénérations et construisent en chaîne des fascinations déplacées ; volonté d’établir avec ses lecteurs des relations basées sur la modestie, la rigueur et l’exigence réciproque... De fait, l’impression que laisse ces pages tranche évidemment d’avec une littérature devenue conventionnelle, et les numéros suivants montreront que ce ne sont pas des mots.

La collaboration éphémère [3] que cette publication entretiendra avec L’Encyclopédie des Nuisances, référence absolue de la mouvance « radicale » du tournant des années 90, illustre concrètement ce qui sépare deux tendances, deux approches, deux postures : la première n’en finissant pas de mourir à force de réclusion dans une pureté tranchante et inaccessible, et la seconde toujours à naître, qui ne trouve ni les forces ni la continuité nécessaires à une mise en commun mettant à plat tout l’héritage « révolutionnaire » des trois ou quatre dernières décennies.

N’y voir que deux filiations concurrentes, celle de G. Debord et celle de C. Castoriadis, celle de l’Internationale Situationniste et celle de Socialisme ou Barbarie [4], serait réduire et stériliser l’enjeu colossal de notre époque - pour peu qu’elle ne soit déjà terminée : construire, à partir du « siècle des révolutions » que fut le monstrueux vingtième siècle et de l’intérieur des ravages de l’insignifiance contemporaine, des pensées, des discours et des actes qui fassent sens, c’est-à-dire porteurs d’une critique illimitée qui n’épargne ni celui qui la tient, ni ce dont il se réclame, ni, surtout, l’idée qu’il se fait de son désir, avec cette évidence qui disparaît à vue d’œil qu’il ne s’agit ni d’une table rase ni de la poursuite d’un rêve inconséquent : nous parlons d’un projet humain partiellement incarné dans certaines sociétés et à certaines époques et dont semble dépendre l’avenir de ce que nous appelions jusqu’ici l’humanité.

Il est question ici de la métamorphose profonde de l’occident, devenue ostentatoire depuis les années 80, mais perçue dès les années 50. Même les tenants les plus bouchés du « creux de la vague » en conviennent : ce « long reflux » est un changement anthropologique qui affecte le type d’êtres humains que l’époque forge [5]. Il faut en prendre acte, même si le vertige, ou la panique, n’est jamais loin pour qui s’y emploie : la question du sens de la vie individuelle elle-même ne semble plus pouvoir être entendue et l’absence désirée de point fixe dans l’existence laisse le champs libre au modelage à l’infini des comportements et des personnalités, notamment par le truchement de l’escalade technologique - pourvu que soient conservés les signes du confort moderne.

La réelle dynamique « anti-libérale » née il y a une dizaine d’année laisse évidemment intacte la soumission à l’ordre bureaucratique-capitaliste, la collaboration à sa fuite en avant et l’adhésion à ses valeurs vides qui caractérisent la masse écrasante de nos contemporains [6] : l’important renouveau des luttes sociales [7] semble avoir dépassé la culture groupusculaire du gauchisme traditionnel, mais son institutionnalisation à « gauche de la gauche » en une nouvelle sociale-démocratie [8] condamne la nébuleuse « altermondialiste », avec son amnésie et son volontarisme, à reconduire les mécanismes oligarchiques dans la société comme en son sein même.

Alors les quelques pages qui suivent n’incitent guère à la légèreté : ce n’est pas tellement que du temps soit passé et que ce qui soit advenu reste dérisoire face à ce que la situation mondiale exigerait. C’est plutôt que les problématiques décrites s’enracinent, plus aiguës encore : les réponses - de taille - à y apporter semblent s’éloigner à mesure que nos sociétés s’en accommodent, du moins jusqu’au jour où « quelque chose » rendra le quotidien impossible. Ces textes, sans en avoir l’air, pointent sous une multitude d’aspect des chantiers fondamentaux dans lesquels s’aventurent, qu’ils le sachent ou non, tous ceux qui ont aujourd’hui une activité politique quelconque : l’apathie contemporaine des populations, nourrie autant du souvenir du totalitarisme que de l’absence de crédibilité des courants politiques contemporains (« l’oubli » du premier par les seconds n’y étant peut-être pas pour rien [9]) ; le rôle de la jeunesse d’aujourd’hui, à la fois révélatrice du néant de la société et incapable de poser durablement d’autres valeurs, éternel réservoir d’une révolte qui peut n’avoir pas plus de sens que l’objet de sa haine ; les fantasmes autour de la « récupération par le système » qui permettent tantôt de ne répondre de rien, tantôt de se résigner à bon compte, et qui, finalement, ne laissent surnager que l’insignifiance ; l’héritage très ambigu, et certainement pas démêlé, qu’a laissé le gauchisme des années 70 dans beaucoup de pays, constituant à la fois une référence politique incontournable pour certains et un repoussoir pour beaucoup d’autres, sans qu’il soit évident de savoir, précisément, de quoi il est question [10] ; la difficulté immense qui existe à articuler dans le temps sa révolte et ses désirs à ceux des autres, à l’heure où les simples rapports entre humains se vivent comme des contraintes encore nécessaires et poussent à l’hypocrisie comme à l’éparpillement...

Nous qui cherchons les pistes d’une politique exigeante et cohérente semblons plus que jamais « tourner en rond au fond d’un cul-de-sac dont l’accès s’est refermé derrière nos pas » [11], et les textes de G. Fargette ne disent pas le contraire.

Mais c’est une lecture - et un style - qui ne laisse ni indifférent, ni seul, et l’enthousiasme tranquille qui s’en dégage retentit comme un appel que sauront entendre ceux à qui il est destiné.

B.L., St Denis, février 2007


Présentation

Esprit de ce bulletin :

Ce bulletin se propose d’être le support matériel d’une réaction particulière ; il s’agit de réagir (d’une façon sans doute partielle et peu satisfaisante mais qui aura le mérite d’exister) contre une impuissance immense qui a saisi presque toutes les composantes d’un milieu « radical » bien précis, celui qui s’était défini dans les dernières décennies par le dépassement d’une ambiguïté mortelle pour les révolutions du passé ; la transformation sociale que nous souhaitons est impossible sans révolution dans la révolution, c’est-à-dire notamment sans rupture absolue avec la division des tâches en matière d’organisation, autrement dit, avec toute logique de pouvoir.

Cependant, même dans un tel cadre restreint, ce bulletin n’a pas vocation oecuménique. II ne cherche pas à concilier les diverses tendances de ce qui s’est présenté comme « radicalement » révolutionnaire dans le passé plus ou moins récent. Ce terme de « révolutionnaire » a en effet pris une allure singulière : il ne peut au fond y avoir de révolutionnaire qu’en acte, c’est-à-dire engagé concrètement dans une activité historique multiforme tendant à produire l’auto-institution de la société. La relative nouveauté de la période que nous traversons aujourd’hui en France tient précisément à ce qu’il n’existe plus guère de processus moléculaires alimentant directement, jour après jour, une tendance à la subversion de la société existante. Douter de l’existence de tels processus aujourd’hui ne signifie évidemment pas que leur possibilité soit à tout jamais éteinte. Comme on le verra, seule l’éventualité d’une telle résurrection donne sens à ce que nous voulons faire, mais la plus élémentaire lucidité exige de comprendre qu’aujourd’hui de tels processus ont cessé d’avoir une présence significative. A moins de se référer à une expérience vécue, mais qui commence à devenir lointaine, se dire révolutionnaire revient à faire une proclamation, ou mieux, une promesse : on affirme que, le moment venu, on agira conformément à un projet qui parcourt depuis des siècles les sociétés européennes (et, depuis moins longtemps, les diverses sociétés de la planète).

Nous préférons donc nous abstenir de toute déclaration grandiloquente ou verbeuse ; la grande majorité des individus qui participent à une révolution, c’est-à-dire à un grand moment durant lequel des millions d’êtres humains sont à la recherche d’une cohérence historique, ont cette particularité qu’ils vont au-delà de tout ce qu’ils auraient pu promettre auparavant. Et s’il doit se produire un tel moment dans les quelques décennies qui viennent, nous préférons le prendre comme il viendra, hors de tout rôle préconçu, de toute identité forcée. Une telle prudence a cet avantage qu’elle permet de lever toute exclusive contre des individus ou des courants qui, s’ils ne se présentent pas comme des « révolutionnaires » s’intéressent cependant à des questions voisines des nôtres et tendent à rejeter les mêmes faux-semblants. De toute façon, tant que les événements ne rendent pas à l’affirmation révolutionnaire un sens pratique immédiat, nous ne tiendrons pas compte des étiquettes, étant entendu que le souci de ne pas nous perdre nous obligera sans doute encore trop souvent à des délimitations rigoureuses.

Ce bulletin publiera donc des textes susceptibles de contribuer à des discussions vivantes correspondant à trois préoccupations : rompre avec le cercle vicieux des intentions immenses et des réalisations dérisoires, éviter les rivalités imbéciles et les polémiques asphyxiantes qui ne pourraient que saper le sens d’un tel effort, et enfin contribuer à renverser la tendance qui fait que l’atmosphère intellectuelle et critique en France devient de plus en plus étroite, et ne sait pas s’ouvrir aux mouvements étrangers. (...)

Thèmes de discussion

Cet effort limité de publication, engage ce que nous voulons dire et faire dans une direction précise et n’est donc pas soumis à compromis. Pour la suite, on se propose plusieurs thèmes de discussion et d’analyse (leur traitement est déjà commencé, mais leur ampleur requiert un effort collectif) :

- compréhension détaillée des particularités de la situation française depuis dix à quinze ans (c’est en effet celle que nous sommes le mieux à même de connaître et donc de faire comprendre à nos semblables au-delà des frontières). Qu’aucun texte de qualité n’ait été consacré à ce sujet depuis longtemps illustre le degré de faiblesse auquel nous avons été et sommes encore réduits. Ce thème est d’une importance cardinale, puisqu’il montre dans quelle mesure nous mettons en rapport notre refus de ce monde avec les lignes de force favorables à ce refus [12].

- description synthétique de ce qu’il est convenu d’appeler la crise. Le but est de saisir les facteurs pertinents qui gouvernent les évolutions en cours. Il ne s’agit, en aucun cas, de s’immerger dans le vocabulaire de l’économie politique ou de sa critique. Le succès de cet effort dépendra d’une exigence : traiter des catégories économiques en termes non économiques. Ce point de référence fait écho au critère qui devrait être celui d’une activité telle que celle que nous proposons ; définir le champ unitaire des théories critiques qui peuvent nous être utiles ici et maintenant.

- enfin, et c’est sans doute le thème dont le traitement est le plus urgent, critique des défauts paralysants de ce que nous convenons d’appeler le « milieu radical ». II s’agit non pas de condamner tel ou tel courant, tel ou tel individu, mais de rappeler quels sont les défauts principaux dont nous devons nous garder et dont nos prédécesseurs se sont souvent mal défendus.

Récupération et mission historique

La priorité donnée à ces trois thèmes définit à elle seule le type d’activité et de préoccupation qui nous attirent : il est par exemple hors de question de se perdre dans les deux lieux communs, mouvants comme les sables, qui depuis quelques années fascinent une partie de ce qui reste de ce « milieu radical » et qui procèdent d’un même esprit d’enlisement.

D’une part, nous ne croyons pas que la récupération dont est capable ce système disqualifie nécessairement tout ce qui a été récupéré : nous sommes persuadés que les effets de la radioactivité naturelle diffusée par les éléments de subversion sont neutralisés par leur éparpillement qui prévient ainsi toute réaction en chaîne cumulative et donne de surcroît au système une luminescence trompeuse. Qu’une rupture historique se produise (ce que nous ne pouvons obtenir sur commande, faut-il le rappeler !) et l’on sera surpris de tout ce qui contribuera à la destruction du vieux monde. II nous paraît vain de chercher la rupture purificatrice avec tout ce qui a été récupéré ou utilisé par l’ordre dominant ; la négationite, qui ne voit plus que trahison, manquement et récupération, ne nous tente pas. Le seul critère fiable reste la définition de ce qui est acceptable ou non, si l’on veut prévenir le moment pratique où continuer à entretenir certaines relations reviendrait à renoncer à soi-même et à son passé.

D’autre part, nous ne chercherons pas à savoir si le prolétariat est encore (?) ontologiquement révolutionnaire. C’est-à-dire que nous n’entrerons pas dans les débats qui voudraient vérifier si le prolétariat a ou non une mission historique. Comme l’a écrit Brecht à propos de ceux qui veulent parler de l’existence d’un Dieu, leur manière de poser la question contient déjà la réponse. Cela signifie surtout que nous ne sommes pas disposés à voir dans l’actuel reflux social la vérité post festum d’un mouvement prolétarien vaincu. Le résultat ne pourra qu’être constaté et non prévu : il dépendra du rapport qui s’établira entre aspect indéterminé et aspect déterminé de l’activité des êtres humains (une telle affirmation montre tout ce qui nous sépare des visions déterministes de l’histoire, dont le marxisme à été l’expression la plus concentrée). Enfin, quelle que soit cette conclusion pratique, elle ne changerait pas grand-chose pour nous puisque nous ne faisons pas dériver notre révolte contre ce monde de la croyance qu’il existerait une force capable de le renverser ; nous savons ne pouvoir y vivre et cela nous suffit pour le refuser.

La mise à l’écart de ces deux sujets de controverse tient au fond à notre refus de considérer le système social établi comme une harmonie de cauchemar dont les contradictions seraient endiguées par son fonctionnement même. L’existence de celles-ci ne constitue en rien l’assurance d’un « avenir radieux », mais leur oubli ne conduit qu’à une élaboration théorique soumise à la « logique d’une idée », à une idéologie. Les trois thèmes de discussion retenus donneront lieu à conclusions écrites ou non, l’essentiel étant que les participants en retirent une vision et des moyens d’initiative élargis.

II va de soi que le présent effort qui se traduit sur un plan limité de publications et de rencontres devrait préluder, dans une situation favorable, à l’existence d’un collectif de discussion et d’action (qui n’aurait pas de ligne et dont la seule référence serait l’anticipation sur un éventuel mouvement qui voudrait réaliser l’émancipation des individus). Bien que la situation semble peu favorable à un tel développement dans l’immédiat, cette perspective fait déjà peser sur nous une contrainte : nous devons savoir reconnaître le type de rapports personnels qui est incompatible avec « notre projet ». On peut résumer cela en une phrase : tous ceux qui nous approcheraient en nous transmettant leur désir de s’activer et de laisser à d’autres le soin de « s’occuper de théorie » seraient mal reçus. II n’y a en effet pour nous théorie que dans la mesure où il y a compréhension de ce que nous ou nos semblables avons fait, faisons ou voulons faire. II est donc préférable que se tiennent à distance ceux qui veulent agir sans trop s’occuper de savoir ce qu’ils font ou qui délèguent à d’autres le soin de définir le sens de leur propre activité.


Avertissement

Le texte qui suit est on ne peut plus personnel. II aurait été plus précis d’écrire je au lieu de nous. Mais il est des textes où la manière initiale de poser la voix commande le souffle de ce qui suit...
Ce nous qui parle comme un je exprime bien cette nécessité d’une convergence lucide entre révolte collective et insurrection individuelle. II s’agit donc de préciser les conditions à réunir pour que le mouvement de la révolte collective non seulement n’étouffe pas la révolte individuelle, mais que cette dernière oriente la première. Car on aurait l’impression de se perdre si l’une devait exclure l’autre.

En guise de préliminaire – A quelques rencontres longtemps attendues

« Le désespoir ressemble à l’espoir en ceci qu’il est une illusion. »
Lu Hsün (citant Sandor Petofi)

(1)

L’époque a connu un reflux tel que les individus comme nous se retrouvent systématiquement sur la défensive. Nous le constatons jusque dans les aspects les plus quotidiens de notre vie ; il n’est pas de remarque précise ni d’idée pertinente qui ne provoquent autour de nous la méfiance. C’est la résonance même de la précision et de la clarté qui déclenche le dispositif de marginalisation de notre parole. II n’a, bien entendu, jamais été facile d’affirmer sa rupture avec la confusion générale, mais la riposte de ce monde est désormais infiniment plus capillaire et immédiate. Nous vivons une épuisante défaite et notre problème majeur est de ne pas nous perdre dans la conscience de cet échec.

Le somnambulisme est devenu la norme de presque tous les comportements. II nous influence directement, lors même que nous croyons y échapper. Mais nous ne sommes jamais assez abrutis : on nous regarde de toute façon comme des individus qui veulent réveiller les autres en sursaut, leur ôter cette illusion de tranquillité qu’ils ont laborieusement tissée autour d’eux. On sent bien qu’avec nous on n’aura pas cette paix que tous les vaincus trouvent dans l’oubli et la résigna­tion. Ce n’est pas que la défaite subie soit si grave, c’est plutôt que la grande masse de nos contemporains se comporte comme si la catastrophe était déjà arrivée. Nous ne pouvons qu’être inconvenants.

(2)

Il n’est pas dans nos intentions de nous assagir. Pour nous, la vie n’a de sens que si l’on essaye de comprendre et de transformer ce monde, ce qui veut dire aussi se transformer et se comprendre. Ce trait est au fond ce qui nous caractérise et par lequel nous nous reconnaissons.

(3)

Comment nous définir ? Nous sommes de ces individus qui ont fondé leur vie sur un refus des séparations, dans la mesure de ce que la situation permet, évidemment. Nous refusons de n’être qu’un travailleur, un intellectuel, un « oisif », un artiste, un français, un homme, une femme, etc.

Nous entendons participer de tout cela à la fois, ce qui fait qu’aucune confrérie ne nous reconnaît pour membre, et qu’elles nous reprochent toutes de frayer avec des concurrentes, alors que nous voudrions jouer de tous ces rôles pour les dissoudre.

Le reproche, le plus souvent silencieux mais assurément permanent, qui nous est fait permet à tous les conformismes de se rassurer sans peine : les intellectuels nous méprisent (nous sommes des travailleurs, donc sujets à l’essence de la misère moderne, le manque de temps), les travailleurs ne nous aiment pas (nous échappons à leur condition, bien que par un effort de tous les instants), ceux qui se proclament artistes nous traitent avec condescendance (nous ne suivons pas leurs compromis avec la marchandisation de la culture et nous refusons cette attitude de « mise en scène de soi-même » qui est devenue leur signe de reconnaissance), etc.

Nous faisons en fin de compte a peu près l’unanimité contre nous puisque nous prétendons remettre en question l’ordre cauchemardesque de ce monde où tant de gens voudraient (contre tout espoir) trouver leur équilibre. S’accepter et se vouloir déclassé semble être le dernier blasphème possible.

(4)

Nous affrontons ainsi toutes les forces de destruction symbolique (et parfois concrète) que cette société peut utiliser. Nous ne pouvons y résister, qu’à notre manière, c’est-à-dire le plus souvent par la dérobade, aidés en cela par notre allure irrémédiablement plébéienne. En ces temps de soumission zélée et d’élitisme agressif, notre apparence ne nous attire en effet qu’indifférence ou mépris, moments de vérification minutieuse de ce que nous ne sommes ni réconciliés avec ce monde ni soumis à ces principes. II n’est pas jusqu’à notre regard qui ne détonne, à force de refléter cette insolence tenace qui met mal à l’aise y compris ceux qui se proclament révolutionnaires.

(5)

Si parler de refus et de critique de la société passe pour une absurdité, quand ce n’est pas pour un crime, le fait d’envisager une activité subversive nous fera encore baisser dans l’estime de nos contemporains. L’activité subversive est cependant toujours possible, à condition de savoir la distinguer des techniques spécialisées dans l’organisation de la lutte des autres. Cette activité doit exprimer le meilleur de nous-mêmes et ne se conçoit pas dissociée de notre vie courante. Cela ne va pas sans risque et nous devons toujours nous garder du ressurgissement possible de comportements aliénés (pour autant que les ayons tout à fait dépassés). Cependant, dans la mesure où notre attitude vis-à-vis de ceux qui ne participent pas directement à notre entreprise n’est pas une attitude d’instrumen­talisation, ce risque ne nous domine pas. Partant d’une révolte individuelle, nous n’avons pas eu à nous « mobiliser ». Le long reflux actuel n’entraîne pas pour nous cette apathie silencieuse ou bavarde qu’adoptent tant d’ex-activistes. Nous ne jouons pas avec la confiance des autres, nous ne cherchons pas à la rendre captive.

Tel est ce qui nous sépare des militants et des politiciens, et c’est décisif. Ceux-là croiront à notre échec inéluctable puisque nous ne voulons convaincre personne. Ils ne peuvent comprendre que nous ne recherchions pas ce qu’ils appellent le « succès », ils ne veulent pas savoir que le secret de la révolution tient à un comportement nuancé : essayer d’activer ce qui dans l’imaginaire de chacun ferait désirer la liberté et la fin de la domination, au lieu de donner des leçons et des ordres.

(6)

Nous sommes donc loin de rechercher des « résultats » immédiats, Même si, de notre vivant, nous ne devions pas connaître de révolte générale, ce ne serait pas pour nous un « échec ». Le premier critère de la lucidité est, une fois de plus hélas, la patience. Aujourd’hui, il faut savoir s’ennuyer, être prêt à attendre par exemple trente années durant le couronnement collectif de notre révolte personnelle. Cela ne veut pas dire ne rien faire, mais agir ici et maintenant, en ne tenant sa révolte que de soi-même.

C’est pourquoi nous ne pouvons que nous cantonner dans des comportements sans emphase et renoncer, entre autres, au ton de fierté tranchant. Notre principal souci doit être de ne causer aucune fascination spontanée, de faire ce qu’il faut pour que ne se forme pas une image exagérée de nos actes ou de nos possibilités.

Cette manière de penser la subversion déroutera les amateurs de système clos : notre goût pour un éclectisme cohérent ne se discute pas. On ne dépasse jamais assez les influences particulières que l’on subit.

(7)

Ce que nous proposons est donc bien austère dans l’immédiat. Le thème de l’ennui historique nécessaire peut également sembler en contradiction avec la perspective du développement libre des individus. En ces temps de narcissisme omniprésent (qui s’accorde si bien avec la soumission à l’argent, à l’Etat ou à un racket plus modeste), on nous accusera de prôner une variante nouvelle du sacrifice individuel. Pour ces mauvais lecteurs il n’y a qu’une réponse : on ne participe d’une révolution (personnelle ou collective) qu’à la condition de ne pas trop s’aimer. En effet, à rebours de ce que les complaisances narcissiques font admettre comme préalable à toute discussion, nous n’en aurons jamais fini avec la nécessité de moments où, si l’on veut atteindre à des capacités plus larges, il faut quelque peu mourir à soi-même. La nécessité d’une relative disponibilité vis-à-vis de soi-même n’est pas une grande découverte et revient au fond à une « banalité de base » : la guerre sociale ne se mène pas seulement hors de soi. Plus que jamais, il est devenu indispensable de répondre à une telle exigence, car si nous ne préexistons pas à la rencontre avec nos semblables, ce dont certains s’autorisent pour nier l’individu (tout en ayant un comportement d’individu), il reste cette difficulté immense : savoir reconnaître ceux qui nous aident à être nous-mêmes, c’est-à-dire d’abord ceux qui ne nous identifient pas avec une surface sociale, que nous voulons de plus en plus fugitive en attendant sa dissolution.

(8)

Notre but est donc d’exister avec et par notre révolte, et de nous former autant que possible une vision qui puisse entrer en résonance avec une de ces situations explosives où se décident des décennies d’histoire. II n’est pas question de se réclamer d’un groupe contre un autre, d’une tradition contre une autre, il n’est que de savoir faire usage de ce qui a été dit et fait autrefois. Nous ne cacherons pas les multiples influences que nous avons subies et que nous pourrions encore subir. Mais nous ne les vénérons pas : elles ne sont, après tout, vivantes qu’à la condition d’être incarnées : L’essentiel de la théorie subversive étant déjà donné, il n’y a pas besoin d’être de grands découvreurs, et nous nous garderons du ridicule de ces « radicaux » qui ne rêvent que de produire la théorie de l’époque alors qu’ils n’ont presque jamais su faire le moindre usage pertinent des théories existantes. II reste comme à chaque époque à mettre en rapport le produit de siècles de luttes individuelles et collectives avec ce que nous vivons, en sachant que la précision est, pour longtemps sans doute, notre seule arme, sur un fond écrasant de faiblesse quantitative.


Notre isolement

I. Introduction :

Les remarques qui précèdent irriteront parce qu’elles insistent jusqu’à l’obsession, sur l’existence d’un moment que toutes les idéologies et nombre de théories critiques oublient : notre désir de révolte existe d’abord en lui-même avant d’exister relativement à une justification sociale. C’est dire que notre désir de révolte est immédiat, qu’il préexiste à toute liaison concrète avec un mouvement collectif, et qu’il soumet celle-ci à une contrainte : ne pas trahir l’esprit initial qui a libéré l’énergie créatrice de l’individu contre l’emprise des rôles sociaux. C’est donc affirmer que l’on ne peut jamais faire abstraction de la contradiction qui existe en permanence entre un groupe et les individus qui le constituent. Il peut sembler qu’une telle remarque n’ait qu’une pertinence conjoncturelle et que la mention de ce problème ne soit redevenue cruciale que dans une époque récente. II est vrai qu’il y a eu une longue période historique (essentiellement européenne) où le mode de socialisation des individus ne moulait pas les élans personnels en fonction des seules finalités sociales compatibles avec la domination. Mais la question est plus profonde encore : il nous parait que la seule organisation sociale qui ait jamais réussi à jouer sur la contradiction entre individu et société soit précisément celle que l’on nomme capitaliste, et que ce soit là la clé de sa puissance inouïe ; elle a sinon absorbé toute l’humanité, en tout cas détruit tous les autres types d’organisation sociale, qui ont dû trouver un modus vivendi avec ses exigences. Le défaut immense de la plupart des théories critiques est d’avoir proposé le recouvrement de l’individu par une nouvelle entité collective, coupant ainsi à sa source ce qui alimentait la révolte et laissant l’initiative à l’ordre capitaliste, là où s’exerçait son plus grand pouvoir d’attraction.

Ces remarques irriteront encore parce qu’elles prennent au mot les « radicaux » qui se disent partisans désintéressés de la révolution et de la liberté et qu’elles rendent plus difficile un décalage entre les actes et les paroles sur ce sujet.

Elles irriteront enfin parce que, sans ériger cette différence en supériorité symbolique, elles décrivent ce qui « nous » différencie de nos contemporains qui se soumettent si volontiers à l’existant. Il s’agit d’essayer une fois de plus de comprendre ce qui nous définit, ce à quoi nous ne pouvons renoncer sous peine de nous perdre. La portée limitée du propos explique qu’il n’y ait aucun développement sur les raisons de la soumission générale, sujet pourtant si éclairant quand on veut bien s’y attacher lucidement et qui devra être traité plus tard.

Pour l’instant, il suffit de constater que la situation nous rend incapables de définir la moindre stratégie collective, et même la moindre tactique contre ce monde. Loin d’être capables d’action pertinente, nous sommes en général acculés à seulement réagir (et souvent avec un retard considérable). II nous reste donc à suivre le fil de notre révolte pour éprouver ce qui en elle résiste à un reflux qui n’a cessé de s’amplifier depuis plus de dix ans. D’une certaine manière, on nous trouvera inhumains puisque nous n’avons pas besoin de croire au succès pour continuer et que nous déclarons préférer la liberté à la survie, manifestant par là une intransigeance qui est devenue d’un mauvais goût absolu. Dans la mesure où celle-ci est à peu près tout ce qui nous reste, nous ne reviendrons pas sur ses raisons d’exister.

Mais si nous semblons pour le moment condamnés à errer parmi les décombres d’une défaite difficile à nommer, seuls pour longtemps, au milieu d’une masse de somnambules qui préfèrent se conformer aux exigences impersonnelles de la société, c’est d’abord parce qu’une coupure historique considérable a eu lieu dans le flux qui avait commencé de sourdre vers la fin des années soixante. Et plutôt que de nous laisser aller à notre état de déconcertation, nous préférons comprendre comment a pu se produire l’isolement de l’intransigeance qui nous définit encore (la question du pourquoi fait partie de ces discussions théologiques que nous évitons systématiquement).

II. Genèse de notre isolement :

L’analyse qui suit se partage selon deux directions : elle concerne d’une part ceux qui ont vécu les moments intenses des commencements, puis qui se sont très largement retirés de l’activité, et d’autre part les générations ultérieures, qui n’ont pratiquement pas relayé cet élan initial. Les deux phénomènes sont évidemment liés mais leur traitement séparé, outre qu’il facilite la compréhension, reflète une réalité qui a pesé lourd depuis une dizaine d’années.

Ceux qui se sont perdus : Pris dans le tourbillon d’un monde marchandise et mécanisé qui se transforme sans cesse mais sans but apparent, l’individu est désormais contraint à un immense effort d’adaptation qui a la particularité d’être toujours à recommencer et qui détourne l’essentiel de l’énergie humaine vers la simple survie. Le divertissement marchand sert essen­tiellement à renouveler les forces de ceux qui doivent épuiser leur vie à produire et à se reproduire. L’étonnant est évidemment qu’il n’y ait presque plus personne pour trouver des raisons de ne pas se soumettre aux exigences de ce cauchemar climatisé. Le mode de vie est si profondément bouleversé que même la manière d’assumer le vieillissement a changé ; on ne rencontre plus ce type humain de « l’ancien », capable de jugements profonds ancrés dans le mûrissement de toute une vie ; tout change trop vite pour qu’une expérience humaine soit communicable d’une génération à la suivante. C’est ainsi que plus les in­dividus vieillissent et plus ils prennent une apparence usée, sans ressort et sans profondeur. Comme l’avait remarqué Adorno, chacun tend à la longue à se laisser aller selon le courant de la société. Le rythme de cette capitulation varie, mais elle semble être la pente le long de laquelle chacun doit un jour ou l’autre glisser. Le plus remarquable est qu’on se dissimule le plus souvent cette indolence capitulatrice et que l’on finit en général par agir et parler comme si l’on admettait que le but de toute existence humaine se réduit à transmettre le malheur du monde aux générations suivantes, afin qu’elles non plus n’y échappent pas. La vie humaine dans les pays industrialisés peut être plus longue qu’autrefois (encore que ce changement ne soit sans doute perceptible que vis-à-vis des périodes noires de l’histoire humaine, en particulier du dix-neuvième siècle, et surtout d’un point de vue statistique : il est probable que dans de nombreuses sociétés du passé, ceux qui parvenaient à l’âge adulte vivaient presque aussi longtemps qu’aujourd’hui), elle a pour contrepartie une perte de dignité et d’indépendance considérables. La plupart se consolent en convenant (et en prétendant faire partager leur avis toutes les fois que l’occasion s’en présente, car c’est dé­sormais le seul point sur lequel ils s’imaginent encore penser) que puisque la mort est l’aboutissement de la vie, la première est aussi la vérité de la seconde. Mais de même que la vie est tout ce que n’est pas la mort, de même la créativité historique est tout ce que n’est pas la résignation. Le reniement des prétendues erreurs de jeunesse traduit en général cette usure attristante qui se ment à elle-même et qui voudrait tout contaminer pour que n’existe plus le moindre point de comparaison.

Que les individus se fatiguent aujourd’hui plus vite qu’il y a par exemple cinquante ans et qu’ils se perdent donc davantage, voilà un changement silencieux de la plus haute importance, mais qui ne suffit cependant pas à expliquer la rupture de flux subversif qui grossissait à la fin des années soixante : tous les manques, toutes les imperfections ne sont jamais que relatifs, et ceux qui viennent d’être décrits auraient pu être compensés par une activité énergique de la part des nouvelles générations, activité qui aurait permis de combler les vides causés par les mécanismes modernes qui usent les individus.

Ceux qui ne se cherchent même pas : C’est là qu’intervient le second aspect de la coupure de ce flux historique, qui a rendu irrémédiable pour toute une période les manquements terribles qui se sont fait jour : la société moderne réussit à rendre psychologiquement vieux la plupart des individus avant même qu’ils n’aient appris à exercer l’ardeur de leur jeunesse. L’importance de cette nouveauté ressort d’autant mieux si l’on rappelle la nature des événements politiques et sociaux qui ont eu lieu à la fin des années soixante, principalement en Europe et aux Etats-Unis. Il s’est en effet agi d’une crise de reproduction de la société, tant en ce qui concerne la soumission ouvrière que les autres processus de dressage des individus aux contraintes sociales de plus en plus rigides. Nous voulons ici rappeler ce qui a changé dans la forme de ce « dressage », non pour attribuer à ce changement une importance décisive, puisque nous ne croyons pas que la jeunesse soit la catégorie révolutionnaire par excellence, mais parce que le perfectionnement du dressage social prive de force vive les classes de la population où pourrait vivre et se renouveler un projet de monde sans exploitation, ou du moins là où pourrait s’exprimer publiquement (en attendant des jours meilleurs qui fournissent des occasions de passage à l’acte) la volonté de réaliser un tel projet.

Vers la fin des années soixante, on vit se développer dans la plupart des pays capitalistes modernes une véritable crise de la jeunesse, d’où jaillit un flot de ruptures multiples dans les comportements (leur nouveauté était d’ailleurs relative ; les mouvements des années vingt en Europe centrale les avaient pour la plupart déjà anticipées tout en menaçant beaucoup plus sérieusement l’ordre établi, mais le fil historique était rompu, et la révolte des années soixante a pris l’allure d’une création historique d’autant plus significative qu’elle a retrouvé des thèmes apparemment oubliés (sauf par d’infimes minorités) : crise de l’art, rejet de la famille, refus de l’assujet­tissement des comportements individuels aux rôles sexuels, critique du mode de vie urbain, etc.). Non seulement les enfants tendaient à échapper au carcan millénaire de la famille, mais la fonction de socialisation des enfants dévolue aux institutions d’enseignement était elle-même en crise.
Ces deux dimensions conjuguaient leurs effets et de leur rencontre tendait à naître peu à peu une culture de la révolte, capable de donner un contenu concret à la critique de la vie quotidienne (rendue évidemment possible parce que l’impératif du travail salarié commençait lui-même à être contesté). Or ce sont ces deux dimensions, le rejet de la famille et le refus déclaré de l’école, qui ont été en quelques années vidées de leur contenu effectif.

D’une part, les autorités scolaires et universitaires ont renoncé à restaurer les vieilles relations d’autorité propres au monde enseignant traditionnel, et préféré choisir, avec beaucoup d’instinct, l’option d’un pourrissement de longue haleine. Si cette stratégie à demi consciente (ces gens-là n’ont même pas besoin de savoir vraiment ce qu’ils font) n’avait pas été couronnée du succès que l’on connaît, il serait plaisant d’ironiser aujourd’hui sur les plaintes diverses dénonçant l’ignorance des nouvelles générations, leur inaptitude à la synthèse et leur manque d’esprit critique.
D’autre part, le noyau familial s’est transformé en structure principalement productrice de sécurité économique et affective (qui masque un noeud de haines hystériques inchangé). Là aussi, la dimension autoritaire a été réduite à sa plus simple expression, tandis que la socialisation des individus jeunes dépendait de plus en plus de l’appareil du spectacle (dont la télévision est la pièce maîtresse depuis les années soixante).

Les individus jeunes ont ainsi trouvé de moins en moins d’adversaires immédiats contre lesquels exercer et développer leur révolte. La culture d’insoumission qui commençait à se développer à la fin des années soixante ne s’est pas communiquée aux nouveaux venus dans la société, qui n’ont pas connu directement la période troublée. Les individus de ces dernières classes d’âge, attachées à la télévision comme centre de leur relation à la société, ont été rompus à un exercice d’oubli permanent du passé collectif comme jamais aucune génération ne l’avait été auparavant (toute jeunesse est sans mémoire, mais celle d’aujourd’hui donne l’impression de ne même plus vouloir s’en construire une) ; hors de leur étroite sphère privée, qui les déçoit en général à un degré indescriptible bien qu’ils se l’avouent rarement, ces individus vivent dans une illusion de présent éternisé et incompréhensible. Que cette illusion ait des affinités troublantes avec le mécanisme de la double pensée, si bien décrit par Orwell, n’est pas pour nous surprendre ; elle se résume au fond à une sécularisation de ce qui était encore dans les partis totalitaires un mécanisme de type religieux. L’instance centrale et anonyme incarnant la représentation de la société tient le rôle de « l’inner party » et de la police secrète. Le fonctionnement social y gagne en abstraction et en efficacité puisque son moment central, en étant à peu près totalement extérieur aux individus investis du pouvoir apparent, se trouve d’autant mieux à l’abri des coups ou de la simple critique. On ne peut rien comprendre à ce que nous vivons depuis une vingtaine d’années si l’on ne fait pas la part (croissante) de la collaboration profonde, à demi consciente mais aussitôt oubliée, chez ceux qui sont quotidiennement manipulés. Il n’est même pas besoin d’une police omniprésente, puisque la servitude volontaire suffit la plupart du temps à entretenir la population dans un calme soumis. Ils savent que le temps court, que la vie passe en vain, mais ils préfèrent ne pas y penser, plutôt que de s’insurger contre ce qui leur est fait.

Que de jeunes individus, par désir d’intégration, préfèrent se sentir vieux avant d’avoir jamais vécu n’a en soi rien de nouveau, mais le fait que ce soit devenu la règle au lieu de demeurer une tendance minoritaire et passablement ridicule, voilà ce qui a changé, et qui transforme, pour nous qui n’avons pas renoncé, le jour en nuit.

III. Notre isolement ne durera pas toujours :

L’ordre établi a donc pu laisser de côté (sans l’oublier tout à fait, comme on le verra plus loin) la haine névrotique contre la jeunesse, haine qui, au début des années soixante-dix, semblait destinée à croître irrépressiblement. Cette haine qui traduisait une peur abyssale devant une relative perte de contrôle sur des couches de plus en plus nombreuses de la population jeune, a fait place à une mise en spectacle de cette même jeunesse, jusque pour les formes de refus plus ou moins large que certains arborent encore (même l’allure des punks est devenue un argument de valorisation publicitaire).

Ce revirement global, encore qu’incomplet, marque la fin d’une époque. L’ordre existant a réussi à faire en sorte que cette jeunesse, prise comme catégorie abstraite générale, c’est-à-dire sans activité spécifique, ait l’impression d’être au centre symbolique de la société, tandis que chaque classe d’âge est de plus en plus isolée des autres par un système de mode qui décompose désormais jusqu’à la manière de s’exprimer. Toutes les branches de l’industrie du divertissement, particulièrement celles du sport et de la musique, concourent à ce résultat. C’est là que se manifeste avec la plus grande outrance le renversement de la haine en drague éhontée. On approche donc cette jeunesse, on la flatte, on se sert, avec le dernier cynisme, de son image, quand ce n’est pas de son corps et de sa vigueur. On pense pouvoir l’utiliser presque à volonté, bref on ne la craint plus.

La haine a dans l’ensemble fait place à un mépris paternaliste et tranquille, sauf en ce qui concerne une fraction de jeunes à laquelle une étiquette d’irréductibilité semble être de plus en plus attachée : il s’agit de ceux qui se sont eux-mêmes nommés Beurs, pour lesquels la haine s’exprime sur le registre du racisme. Attribuer une origine commune à ces deux types de haine (qui présentent par ailleurs des aspects très différents) ne surprendra que ceux qui n’écoutent pas ce que disent les Beurs ou les racistes. L’attitude des premiers est en effet dictée par une volonté de fuir le malheur auquel leurs parents ont été soumis (le fait que l’antagonisme de génération ne soit pas assumé empêche ces Beurs de sentir ce que leur situation a de commun avec celle des jeunes d’il y a dix ou quinze ans ou même d’aujourd’hui), tandis que les racistes, par leur angoisse délirante sur la démographie (angoisse qui est aussi bien l’aveu que leur pré­tention à être le parti de la jeunesse, à l’image de ce que fut partiellement le nazisme, est en contradiction avec la réalité la plus immédiate), et leurs étranges et apparemment anachroniques dénonciations de la « chienlit » (il faut entendre « MAI 68 »), disent que ces Beurs symbolisent pour eux la jeunesse qu’ils auraient voulu gommer il y a dix ou quinze ans. Le sentiment qui est à la base du petit succès spectaculaire (et donc éphémère) de « SOS-Racisme » est fondé lui aussi sur une telle identification. Qu’un tel racket médiatique ait été jugé nécessaire (il a été tout sauf spontané) pourrait être l’indice que les dispositifs de démoralisation tranquille de la jeunesse commencent à s’enrayer et qu’il faut improviser des dérivatifs nouveaux pour faire diversion. Les Beurs eux-mêmes ont bien senti qu’on leur avait réservé le rôle de figurants dans cette entreprise et ils ont très logiquement fait le vide autour d’elle, mais auprès de la population lycéenne, cette opération a réussi pendant quelque temps à passer pour une expression possible de cette impression qui ferait des Beurs l’incarnation de la jeunesse par excellence dans la formation sociale française.

Ce n’est évidemment pas un hasard si les seuls milieux sociaux qui, depuis des années, ont provoqué des mouvements inhabituels dans cette formation sociale sont profondément ancrés dans ce qu’on appelle « l’immigration ». C’est tout d’abord un secteur de population qui est très mal quadrillé par les syndicats et les partis politiques. II est vrai que dans le monde du travail les syndicats ont fait depuis quelques années de gros efforts, couronnés d’un relatif succès au bout du compte. Mais les « maghrébins de la deuxième génération » présentent la particularité de vouloir échapper au monde du travail parce qu’ils savent très bien ce qui les y attend. Ils se retrouvent donc exclus de tout le jeu social, sans qu’on puisse leur masquer cette exclusion. Cet espace qu’ils s’aménagent ainsi peut les conduire aux plus belles réactions comme aux pires ; ils pourraient verser dans un intégrisme de la modernité, qui ferait d’eux les plus zélés serviteurs des dernières exigences de la domination. Plusieurs signes confirment l’existence d’une telle tendance, par exemple la manifestation organisée en décembre 84 à Paris par la radio privée NRJ, qui joua d’une prétendue menace d’interdiction (il ne s’agissait que d’une amende) pour appeler son public des « kids », des « teenagers », etc., à descendre dans la rue. Ceux qui se reconnaissent dans une telle pauvreté de dénomination furent nombreux à répondre à l’appel et l’on put voir 50 000 (cinquante mille !) jeunes (avec une proportion importante, même si elle n’était pas hégémonique, de Beurs) défiler dans les rues de Paris sur des mots d’ordre et des slogans inspirés de la syntaxe publicitaire (les slogans de SOS-Racisme l’année suivante sont du même type) dans une manifestation organisée en quatre ou cinq jours par le service commercial de cette radio privée. Les quelques autres radios privées qui étaient sous la même menace d’amende se firent tout simplement noyer dans ce flot de démagogie (NRJ est la radio qui passe la soupe musicale la plus mécanisée et la plus à la mode). Mais dans ce monde où les actes pèsent surtout par le caractère de signe qu’on leur attribue, il est encore plus instructif de citer les paroles inattendues d’un flic (paroles qui pèsent donc plus que des actes ! ) pour comprendre que cette possibilité d’un intégrisme de la modernité est tout aussi réelle que celle d’une révolte en acte (certains Beurs peuvent faire la critique du travail, ils sont en général loin de rejeter la marchandise) :
« II y a plus d’avantages à être malhonnête qu’à être honnête, et c’est ce qui fait que la délinquance augmente. II ne faut pas tomber dans le piège qui veut que le délinquant soit un déraciné, au contraire, le délinquant est l’individu le mieux intégré à la société actuelle, celui qui a simplifié tous les mécanismes de la société et les a adaptés à son comportement » (souligné par nous), in Autrement n°22, nov. 79.

Cette ambiguïté vis-à-vis de la modernité peut faire apparaître les Beurs ou les autres fils d’immigrés comme les porteurs privilégiés de la revendication de la modernité ; n’être de nulle part (alors que nous voudrions être de partout), tout en étant relié aux instances de la société par un canal abstrait, non médiatisé par les structures classiques de relation personnelle ou de hiérarchie formelle, et dont l’industrie du divertissement est comme le modèle. Cette tendance sert la démagogie du Front National, dont l’influence provient en partie d’une réaction de transfert collective ; la recherche intégriste d’une identité nationale disparue procède en partie d’un rejet instinctif de la modernité qui nous assaille (cette utilisation d’un transfert collectif fait du Front National un écho authentique du vieux fascisme, dont il ne possède guère par ailleurs les caractéristiques classiques).

La frustration que les Beurs ressentent vis-à-vis de la société marchande est pour le moment source productive de comportements de refus, mais il est fort possible que le moment où leurs efforts auraient pu se transformer en projet collectif soit déjà passé (le dépassement de leur premier moment de révolte dépendait de ce qui adviendrait dans le reste de la société, et il s’y est passé bien peu de choses) : depuis quelques années, leurs divers mouvements semblent s’essouffler, se faire récupérer par des rackets non politiques (animateurs culturels, curés, etc.) tandis qu’une décomposition visible a gagné leurs rangs. La contradiction devrait néanmoins durer ; ces individus ne peuvent ignorer que, même avec le taux de résignation ordinaire, il n’y a pas de place satisfaisante pour eux dans un avenir proche.

Ce que vivent les Beurs de façon aiguë est au fond ce que vit une grande partie de la jeunesse en France, ce qui explique que leurs attitudes aient cette résonance. Chaque moment concret de la vie quotidienne rappelle en effet que la jeunesse est la partie de la population la plus démunie dans l’espace public de la formation sociale française. L’atmosphère irréelle distillée par l’ambiance scolaire, le divertissement marchandise et le poids du chômage (concentré avec un cynisme massif et impersonnel sur les plus jeunes et les plus vieux) s’additionnent pour la priver de toute action effective sur son propre devenir. Cet antagonisme entre une centralité apparente et une marginalité de fait est gros de développements futurs, mais pour le moment il est pour la plus grande masse à la fois reconnu, intériorisé et nié. Les individus les plus jeunes tendent donc à vivre dans une atmosphère de cynisme passif (dont ils ont en leur for intérieur horreur, mais qui pèse sur tous leurs comportements publics) : chacun se sent isolé devant les diverses instances de la société et veut croire qu’il n’évitera d’être du troupeau des « perdants » qu’à la condition d’être coopté par ceux qui ont un pouvoir quelconque. Car la grande affaire est désormais d’être choisi et non plus de décider de son sort. Cette crainte d’être au nombre des « perdants » est pour nous quelque peu incompréhensible : nous savons que la révolte et la rupture vis-à-vis de ces deux rackets (même endormis) que sont la famille et l’école, si elles provoquent un déclassement plus radical que n’importe quel abaissement sur l’échelle sociale des professions, sont en général des points de passage obligés vers un comportement libre et que le renoncement à un quelconque succès dans la jungle des diverses compétitions à laquelle se réduit aujourd’hui le réseau des rapports sociaux est le passage étroit qui permet de rompre avec l’intériorisation du malheur. II reste que la crainte de « l’échec » a envahi un grand nombre d’esprits (en ce sens le lavage de cerveau scolaire après plus d’un siècle d’existence a sans doute porté des fruits cohérents). Le désir d’intégration fait en tout cas triompher à peu près partout le choix absurde de ceux qui en voulant réussir avec d’improbables chances une carrière choisissent de renoncer à leur vie.

Les seules libertés recherchées et valorisées se réduisent aux marges que le système veut bien laisser et qui sont étroitement contrôlées par l’argent, symbole universel de tous les pouvoirs.

IV. Conclusion :

Tels sont les traits généraux qui d’une part ont clairsemé les rangs de ceux qui il y a vingt ans ne voulaient plus de ce monde et d’autre part ont empêché que ces vides soient comblés par des nouveaux venus, On voit dominer aujourd’hui un type humain étrangement uniforme malgré le cloisonnement des catégories qui divisent une population « moderne », type humain qui cumule les défauts de tous les âges sans en garder la moindre qualité. Ce cloisonnement d’autant plus difficile à transgresser qu’il est en apparence plus souple correspond à la tendance générale de l’ordre établi ; segmenter toujours plus le corps social afin qu’une instance réunifiante (séparée, évidemment) soit de plus en plus indispensable.

Notre isolement est de ces situations lentement formées qui ne peuvent trouver de solution rapide. Il a pour cause fondamentale la disparition presque complète du fondement anthropologique d’une révolution créatrice. On objectera qu’une telle prédiction fait fi des ruptures possibles. C’est oublier que la pesanteur de la situation qui vient d’être décrite se fera sentir même en cas de déchirure ouverte du tissu social, pour prendre dans un filet d’attitudes suicidaires toute révolte qui apparaîtrait...


Principes d’activité

(1)

Le type d’activité que nous tendons à développer et que cette société combat de façon préventive dans presque tous les domaines depuis des décennies et surtout depuis une dizaine d’années, a cette particularité qu’il est à la fois facile à comprendre et cependant peu communicable. Le rappel de ses caractéristiques, sans présenter de grosses difficultés, ne peut servir pour le moment qu’à un nombre restreint d’individus, ce qui est en soi assez inquiétant pour l’avenir. Pour un certain temps encore nous ne réussirons à nous dresser contre ce monde qu’en pratiquant une opposition quotidienne aux processus dominants de socialisation.

(2)

Ce type d’activité se situe évidemment à l’intersection d’une discipline individuelle et d’une fusion collective d’actions diverses. D’une part il s’agit de s’opposer à la complaisance personnelle qui règne presque partout : on la travestit souvent en « paresse » pour éviter de parler de capitulation devant le mode de vie dominant, mais le goût pour l’inaction ne peut durer toujours, à moins de n’être qu’un paravent de l’incapacité. D’autre part, il est indispensable de prévenir les phénomènes de structuration hiérarchique qui apparaissent facilement dès que l’on voit quelques individus joindre leurs efforts pour agir collectivement contre cette société. Nous voulons donc développer nos capacités tout en les rendant accessibles à autrui. Cela revient à dissoudre, en le répandant et non en le refoulant, ce qui pourrait rappeler en nous les caractéristiques d’une avant-garde (la détermination, la volonté de maintenir la mémoire des luttes sociales, la disposition à prendre des initiatives, etc).

Le reflux de la subversion dans les dix ou quinze dernières années a montré que les seuls qui restent capables d’activité critique autonome sont ceux qui cherchent à échapper au statut dans lequel la société tend à nous enfermer tous. C’est la difficulté actuelle d’un tel effort qui rend les « subversifs » très peu nombreux, d’autant qu’il ne suffit même pas pour échapper aux ornières vers lesquelles les processus sociaux poussent tout un chacun : il faut encore préparer avec un certain soin l’usage des moyens qui ont pu être préservés, bien que fassent trop souvent défaut les occasions de mettre en mouvement les capacités ainsi sauvegardées.

C’est là qu’intervient la nature de la rencontre avec autrui, qui donne ou non une réponse à de telles énergies, pour les développer ou les volatiliser. Ce rapport entre l’individuel et le collectif est désormais particulièrement fragile : l’effort pour être lucide et définir une vision globale nous rend très vite suspects à ceux qui l’ont trop peu ou trop mal accompli (quand ils s’en sont soucié). Ceux-là veulent traduire toute différence en ternes hiérarchiques (pour s’en plaindre ensuite), toutes les fois qu’ils sentent qu’il ne sera pas possible d’échanger leur admiration contre de l’indulgence. Plutôt que de couper court à des rencontres mal commencées, ils ont recours à de banals procédés de confusion pour sauver des apparences de « radicalité »...

Il ne suffit pas d’être révolté, il faut encore mettre en forme cette révolte pour lui donner une expression vivante et créatrice. En ce domaine, il n’y a guère d’égalité, du fait que depuis longtemps il n’existe plus de milieu social large où se produirait spontanément une telle jonction entre le mûrissement de la révolte et son expression. Jusqu’à très récemment on en était réduit à considérer chaque petit groupe et même chaque individu en fonction de la manière dont il échappait aux mailles du reflux. Aujourd’hui, c’est à la manière dont il tente de remédier aux effets de cette période qui finit.

(3)

On rencontre en général une gamme variée d’enlisement, qui vont de la recherche exclusive d’une confirmation de thèses préétablies a un éclectisme informe, qui ne sait jamais se ressaisir, et qui ne comprend donc jamais ce qu’il fait tout en devant régulièrement oublier ses mécomptes. C’est pourquoi nous sommes ennemis de toute idéologie, c’est-à-dire de l’utilisation d’un système d’idées abstrait devenu plus fort que la perception de la réalité. Le terne « idéologie » est à prendre dans son sens critique (utilisé par Marx, Lukàcs, Korsch, Gabel, etc.) : cristallisation discursive de fausse conscience. Comme cette dernière expression est souvent considérée comme trop floue par ceux qui ne veulent pas comprendre ce phénomène, la citation suivante tiré d’un livre, par ailleurs confus, de Max Scheler (L’Homme du Ressentiment, écrit en 1915), permet de faire l’économie d’une discussion :
« A côté du mensonge et de la tromperie, il y a ce qu’on pourrait appeler le « mensonge organique » ; la falsification ne se fait pas consciemment, comme dans le simple mensonge, mais avant toute expérience consciente, dès l’élaboration des représentations et des sentiments de valeur. Le « mensonge organique » fonctionne chaque fois que l’homme ne veut voir que ce qui sert son « intérêt » ou telle autre disposition de son attention instinctive, dont l’objet est ainsi modifié jusque dans son souvenir. L’homme qui s’abuse ainsi n’a plus besoin de mentir consciemment. Ce qui, chez l’homme naturellement honnête, est le résultat d’une tromperie consciente, est, chez lui, le seul effet de l’automatisme tendancieux de sa mémoire, de sa perception, de son affectivité. A la surface de sa conscience, règnent peut-être des intentions parfaitement loyales et honnêtes ; mais sa manière de percevoir les valeurs tend, petit à petit, à les transmuer complètement. Et sur ce donné déjà faussé, il porte un jugement qui lui paraît « sincère » et « vrai » dès là qu’il le mesure correctement à ces valeurs, qui, en réalité, lui sont données par l’effet d’une illusion. »

Le rejet de l’idéologie implique le rejet symétrique de la confusion. Elle provient en général non d’erreurs intellectuelles mais d’un manque de détermination et de discernement sur le plan de la réflexion, d’une incapacité à trancher de façon nuancée dans le champ des idées. La confusion veut toujours passer pour de la profondeur, alors qu’elle revient à relâcher le lien entre les mots et les actes. Ce décalage, perceptible de fort loin, permet de la détecter en des circonstances très variées et n’est jamais sans conséquence. II se manifeste en général de deux manières ; soit les affirmations ne sont que promesses inconsistantes pour des activités qui ne viennent jamais, soit les idées sont réduites à l’état d’instruments chargés de justifier en toute occasion un comportement qui suit une logique en deçà des mots. Dans ce dernier cas, les plus retors ont l’habitude de discuter comme s’ils se trouvaient sur un champ de bataille ; en avançant toujours, sans se préoccuper des pertes, des obstacles ou des contradictions, afin de miner la position adverse, sans s’occuper du fond. Ils réduisent la polémique éventuelle à un combat en mettant à profit le fait que leur interlocuteur ne cherche pas à les détruire. Ces gens-là ont ceci de commun avec les léninistes qu’ils prennent toute patience à leur égard pour une faiblesse invitant à l’abus.

Dans la mesure où ce qui caractérise une démarche vivante, c’est la capacité à synthétiser et à intégrer les remarques et informations nouvelles qui atteignent le groupe ou l’individu, l’accord sur les intentions et les méthodes est plus important que toute entente minutieuse sur les références théoriques. Un certain sens des proportions joue là un rôle décisif : la plupart de ceux qui placent trop haut les exigences formelles en sortent stérilisés, au point de ne plus faire ce qui est à la portée du premier venu.

C’est parce que le « délire de la théorie » comme le « délire de l’action » sont non seulement aisément reconnaissables mais similaires (on parle comme on agit, avec le même sérieux et les mêmes défauts), qu’il est vain de chercher à les redresser par une discussion raisonnée (aucun échange vivant n’est possible avec ceux qui utilisent des schémas). En général, seule la dérobade à de tels contacts nous évite un gaspillage absurde de temps et d’énergie.

II va de soi que toute atmosphère où voisinent mensonges cristallisés et décomposition de la raison procède d’une capitulation diffuse devant la complexité des problèmes que l’on doit affronter aujourd’hui, capitulation qui ne va pas sans une gigantesque déficience de sens historique, l’un des principaux produits de cette société du spectacle. C’est d’ailleurs ce qui explique l’effarante dissociation qui règne aujourd’hui entre la connaissance historique et son emploi. Sauf pour de rares individus, ceux qui la possèdent n’en font pas usage et ceux qui en auraient besoin l’ignorent.

(4)

II n’y a moyen d’affronter les problèmes posés à notre activité qu’en faisant en sorte de prévenir les manquements les plus lourds de conséquence. La première réaction est, banalement, de refuser la bêtise, cette cicatrice d’une ouverture au monde manquée : elle est toujours le signe d’une régression ou d’une infiltration par l’esprit dominant. II est certain d’autre part qu’on ne peut tolérer ceux qui, par une duplicité plus ou moins consciente mais toujours pleine de signification, veulent gagner sur tous les tableaux (c’est-à-dire s’intégrer aux rôles sociaux officiellement valorisés tout en prétendant s’engager dans un refus de ce monde). Contre un tel double jeu, on peut affirmer que nous préférons l’annihilation sociale si la tradition subversive qui parcourt l’Europe depuis au moins trois siècles et qui est toujours renée de ses cendres ne pouvait plus reprendre consistance dans les trente ans qui viennent ; sur ce terrain, plutôt rompre que plier.

De tels principes, consistant à ne parler que lorsqu’on sait ce que l’on dit et à lier dans le détail, bien que sans obsession, comportement pratique et affirmations critiques, sont des préalables à toute discussion devant atteindre et dépasser le stade du dialogue.

(5)

Les remarques qui précèdent ne prétendent guère à l’originalité. Voici maintenant les grandes lignes de ce qu’il faudrait réussir pour donner forme au peu qui dépend de nous : là encore, on ne vient pas proposer une théorie nouvelle, mais la reformulation de certaines vérités.

- Le premier point consiste à développer pour le moment un ton de la vérité sans emphase, non seulement parce que la fascination qu’exerce une efficacité trop apparente peut à la longue entraver la développement de toute action, mais aussi parce que dans la période actuelle on n’est jamais si efficace qu’en passant par des brèches, là où les défenses du vieux monde se trouvent tournées. Sans être le « style de l’époque » (on se demande bien ce qui aujourd’hui pourrait en tenir lieu), il devrait rendre des services remarquables.

II s’agit d’exister avec notre taille réelle au milieu de nos semblables en prévenant autant que possible les mécanismes de prestige qui nous rendraient prisonniers d’une image surfaite ou mensongère. L’efficacité de ce ton de proximité viendra de ce que le refus de ce monde est, à certaines questions de formulation près, un thème extrêmement familier à nos contemporains, même quand ils ne veulent pas en entendre parler. Ce ton se caractérise surtout par le fait que le contenu excède la forme. II est par exemple impensable d’affirmer des prétentions radicales et de se moquer totalement des consé­quences. Une observation de Georges Gläser dans Secret et Violence illustre l’importance de cette question :
« j’avais senti que tous les programmes, tous les plans contenaient des offres secrètes qui seules étaient entendues des hommes, et si quelque chose résistait, ce n’était jamais une doctrine à une autre doctrine, mais une promesse à un marché, un rêve à une peur. »

On peut aussi le définir comme le contraire du style propagandiste, qui veut toujours donner une conclusion et un ordre avant de fournir les justifications (quand il s’en préoccupe !).

Le seul argument contre une telle manière serait qu’elle est trop en deçà de ce que nous voulons être et faire et qu’elle ne permettrait pas d’y accéder. Mais notre modestie d’apparence est toute relative puisqu’elle procède d’une ambition démesurée (contribuer à un changement jamais vu dans l’histoire humaine, qui, entre autres, ferait de la Terre un jardin). Nous ne voulons pas mesurer nos actes à leurs effets immédiats, plus ou moins satisfaisants, et qui ne peuvent donner que des résultats partiels et intermédiaires. C’est au rapprochement du but final que l’on pourra définitivement juger de la justesse des actions entreprises. Dans ce siècle qui a apporté tant de déceptions, ce serait assurément la plus amère des victoires que d’avoir su être lucide et de n’avoir pu qu’annoncer les désastres.

Un tel choix pourrait même être une condition de succès. En effet l’effort quotidien de survie dans cette société est devenu de plus en plus âpre, au point que la lutte pour l’apparence absorbe une part croissante d’énergie individuelle. Le principe de la vérité sans emphase procède au fond d’un pari stratégique : couper court à tout effort sur les questions d’apparence pour concentrer nos forces sur le contenu de la critique contre ce monde. N’avoir l’air de rien pourrait permettre de devenir capable de beaucoup. Ce choix d’allure peu raisonnable a toutes les chances de produire des effets considérables : l’adversaire ne peut croire que l’on choisisse de délaisser un tel front. De plus, cela ne nous prive d’aucune force, puisque nous ne voulons de partisans que parmi ceux qui savent juger véridiquement des êtres et des choses. Le succès des rencontres et des regroupements doit exclusivement reposer sur la sûreté des jugements, la pertinence des arguments, la justesse des analyses.

- Le second point de référence consisterait à se soucier d’expliciter clairement et simplement la critique de la décomposition de cette société, en détournant ce qui fait la force constructive de la « morale » quand elle est non pas professée pour autrui mais pratiquée par soi-même. II ne s’agit là que de cultiver la suite dans les idées, une mémoire de la volonté, ce qui s’appelle aussi cohérence. Si on ne peut définir une norme de .comportement, la constellation de ceux que l’on refuse dessine la limite où cesserait notre efficacité. Cela entraîne par exemple une défiance absolue vis-à-vis de tous les dérivatifs que cette société propose avec entrain (hallucinogènes, produits de l’industrie du divertissement, etc.). Le critère qui juge ce que nous faisons est très simple ; saurons-nous rendre cumulative notre activité et notre réflexion contre ce monde ? Saurons-nous nous prémunir du mythe de la personnalité innée qui a fait tant de ravages dans nos rangs au cours des vingt dernières années ? Nous ne réussirons à faire que nos qualités se complètent au lieu que nos défauts s’ajoutent qu’à la condition de mener chacun une guerre obscure contre nos faiblesses, en sachant que ce qui importe vraiment, c’est ce que chacun peut devenir et non ce que la société a fait de lui.

- Il s’agirait aussi de favoriser la naissance de réseaux incontrôlés doués d’une vigoureuse intransigeance vis-à-vis de toutes les organisations sociales constituées (où l’on n’apprend qu’à obéir et non à penser et à agir, parce que la discipline y tient lieu de pensée). Le but est que se développent des réseaux où la fierté de ne pas parvenir soit un signe de reconnaissance minimal, où soient dépassées les frontières sectaires (sans qu’on y perde le peu de rigueur déjà acquis), et où règne la conscience que les prolétaires ne peuvent aujourd’hui se permettre aucune erreur qui n’ait de conséquence immédiate sur leur vie. Ces réseaux d’êtres humains décidés à conspirer au grand jour contre tous les gangs étatiques, tous les partis et tous les syndicats doivent néanmoins savoir d’une part qu’ils doivent rester le plus longtemps possible invisibles aux instances médiatiques (afin de garder le contrôle de leurs relations) et d’autre part qu’ils ne peuvent pour autant se séparer de la population et créer des structures dont la logique s’autono­miserait. L’objectif qui reste à tout moment à notre portée consiste dans la formation de pôles cohérents qui pourraient servir de références pour les éventuels affrontements à venir.

- Enfin, devant l’ampleur de la transformation que nous souhaitons et estimons nécessaire pour l’humanité tout entière, il faudra participer un jour d’une polarisation de l’humanité en deux camps. La préparation à une telle division ouverte du corps social nous vaut déjà une défiance considérable de la part de ceux avec lesquels nous pensons avoir beaucoup en commun. D’un côté le pessimisme profond de l’époque s’est cristallisé en une mentalité défensive, où toute division profonde de la société est vue comme menant à une catastrophe historique, mais de l’autre, cette crainte diffuse provient d’une expérience effective : guerre et révolution ont toujours été de pair, et aujourd’hui, toute guerre généralisée semble mener à un désastre irrémédiable. S’il n’y a d’autre moyen que de participer à la création de ce qui devra réunir pour un court moment certaines caractéristiques d’une « armée du bien », luttant sur toute la planète contre le mal étatique et marchand, il faudra pourtant éviter que l’affrontement ne se transpose sur un terrain stric­tement militaire. En ce sens, nous n’en avons pas fini avec les problèmes soulevés par « l’auto-limitation » du mouvement polonais. A l’opposé de ce dont tant de « radicaux » rêvent (réussir des « coups »), il serait désormais plus prudent de revendiquer le courage de la durée qui caractérisa l’ancien mouvement ouvrier, et de tenir en moindre estime la mise en mouvement d’une énergie éphémère.

II faut donc dès aujourd’hui se conformer à un principe très simple ; nous voulons être libres avec le reste de l’humanité, ou rien (nous ne voulons être ni les porteurs de la destruction ni les esthètes de l’échec). Comme certains ont pu l’écrire en formulant un sentiment diffus qui imprégnait une partie de la jeunesse viennoise dans les années vingt, « nous voulons tout pour tous ». Si pour le moment, nous sommes encore dans une période défensive, où il est surtout nécessaire de rendre les coups, tout en ménageant l’avenir, c’est parce que nous aurons su pratiquer une défensive méthodique que nous pourrons saisir les occasions permettant la reprise de l’initiative contre le vieux monde.

De telles occasions s’offriront probablement au fur et à mesure que s’amplifiera la déroute de l’intégrisme bourgeois (qu’incarne la reviviscence inconsistante du « libéralisme »). L’effondrement de plus en plus probable de ce type de discours dominant devrait permettre une renaissance de la critique aussi bien contre la bourgeoisie que contre sa cousine et héritière, la bureaucratie : c’est dire qu’il faut dès maintenant heurter de front les préjugés des milieux aux prétentions plus ou moins « révolutionnaires » (sans parler des militants de toute sorte) qui, sous des apparences variées, partagent l’envie impérieuse de s’intégrer à la classe dominante ou de la remplacer (envie qui est par ailleurs le fondement principal des discours sur la prétendue « disparition » des classes) et qui se trahit toujours par la même incapacité à critiquer la bureaucratie dans ses particularités (comme le dit à peu près un proverbe grec ; « si tu parles contre ta maison, elle te tombe sur la tête »). Nous ne sommes donc pas pressés de convertir nos capacités vivantes en « activités professionnelles ». Nous espérons en effet réserver à nos dispositions un meilleur usage que celui offert par la mutilation salariale.

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L’exposé de telles intentions serait incomplet si on n’y ajoutait la description des inconvénients qui naissent directement de notre attitude :

- notre élan vers les autres est freiné par le souci même de préserver notre cohérence et nos capacités, délicates à entretenir dans le milieu hostile de la société actuelle

- le fait d’avoir raison trop tôt provoque régulièrement l’incrédulité, et les traces de ce premier moment s’effacent difficilement par la suite...

- la moindre réussite de détail nous apporte d’embarrassantes miettes de prestige, qui intimident assez vite nos semblables et sont sources de malentendus interminables.

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Certains trouveront chimériques les principes ainsi résumés (ou nous traiterons d’« intellectuel », en profitant de ce que l’écriture d’un texte si elle est une pratique pour son auteur prend une allure d’abstraction pour ses lecteurs), mais rien de ce qui a été exposé ici n’a été inventé. Le propos a consisté à condenser ce qu’un mouvement vaste et diffus a exprimé ou tendu à exprimer dans les dernières décennies et qui nous a saisis plus que nous ne l’avons choisi.

En effet, contrairement à ce que veut produire la mise en scène spectaculaire de l’histoire récente, nous ne ressentons pas l’effet d’éloignement vis-à-vis de Mai 1968. Pour nous ce mouvement fondateur s’est produit hier, même si le temps écoulé fait que ce moment passé ne peut plus imprégner directement des comportements actuels. En ne nous soumettant pas au double mouvement du refoulement et de la nostalgie, nous déplairons à beaucoup : la plupart des individus s’emparent aujourd’hui avec avidité de l’idée que tel ou tel événement est « dépassé » pour la simple raison que c’est toujours ça de moins à prendre en compte dans ce monde confus.

Le secret de la réussite d’une activité selon les principes qu’elle s’est elle-même fixé, c’est d’agir avec le flux du temps et non contre lui. A ce point il apparaît clairement que notre présence et notre intervention éventuelle dans l’histoire sont évidemment moins « dialectiques » que ce qu’un historicisme spectaculaire voudrait communiquer en proclamant que « tout passe, tout lasse ».

Saisir le cité éphémère des choses est indissociable de l’appréciation de leur consistance.


Guy Fargette

P.S.

Cette brochure aborde des thèmes, développe des réflexions, pose des questions qu’on retrouve chez certains autres auteurs. On pourra lire par exemple :

Brochures

« Autogestion et Hiérarchie » ; « Mai68 ; la révolution anticipée » ; « Racines subjective et logique du projet révolutionnaire » ; « ‘Socialisme’ et société autonome » ; « La question de l’histoire du mouvement ouvrier » ; « Crises économique, politique, sociale, anthropologique » ; « De la misère en milieu radical » ; « Nihilisme, Cynisme, Conformisme » ; « Décembre 1986 »

Livres

- Castoriadis C. ; 1998 ; « La montée de l’insignifiance, Les carrefours du labyrinthe IV  », Points Essais 2007
- Weil S. ; 1955 ; « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression », Gallimard Folio 1998
- Lasch C. : 1979 ; « La culture du narcissisme, la vie américaine à l’âge du déclin des espérances », préface de J.C. Michéa, Flammarion 2006
- Orwell G. ; 1948 ; « 1984 », Gallimard, 2008
- Fromm E. ; 1956 ; « L’art d’aimer », Desclée De Brower 2007
- Adorno T.W. ; 1951 ; « Minima moralia, réflexions sur la vie mutilée », Payot, 2001
- Lefort C. ; 1999 ; « La complication, retour sur le communisme », Fayard
- Anders G. ; 1956 ; « L’obsolescence de l’homme ; sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle », ed. E.D.N, 2002
- Finley M.I. ; 1976 ; « Démocratie antique et démocratie moderne », préface de P.V. Naquet, Payot, 1998
- Boockchin M., Foreman D. ; 1994 ; « Quelle écologie radicale ? », Atelier de Création Libertaire, 1994
- Pasolini P.P. ; 1976 ; « Ecrits corsaires », Flammarion, 1976
- Mills C.W. ; 1967 ; « L’imagination sociologique », La Découverte 2006
- Morin E. ; 1973 ; « Le paradigme perdu », Seuil

Contact : quentin at no-log.org


[1] ...qui ne pourra qu’interpeller tous ceux pour qui la mobilisation anti-CPE du printemps 2006 constitue une première (supplément aux « Mauvais jours... », Mai 1987 ; « Décembre 1986 »).

[2] Mais les textes s’arrêtent à 1992, hormis le bilan de la publication elle-même, qui s’achève sur ces mots : « ... ce bulletin devra céder la place à une activité plus directement destinée à préparer sur le très long terme la résistance à l’horreur et à la barbarie qui règnent de plus en plus sans gouverner et qui vont inévitablement s’étendre. » G. Fargette contribuait alors à l’animation du « Cercle Berneri » puis diffuse depuis 1997 un autre bulletin, « Le crépuscule du XXème siècle », dans une telle perspective (écrire à l’auteur au 5 square Frédéric Vallois, 75015 Paris). Entre autres engagements pratiques, il a participé à la lutte anti-nucléaire au sein du collectif Stop-Nogent-sur-Seine, de 1990 à 1994.

[3] De 1986 à 1989. Cf. « Les mauvais jours finiront », janvier 1990, n°12 ; « Correspondances avec l’Encyclopédie des Nuisances ».

[4] On pourra lire, par exemple, sur l’histoire de ce microcosme, Bourseiller C., 2003 ; « Histoire générale de l’ultra-gauche », Denoël, ouvrage aussi sujet à caution que le terme d’« ultra-gauche ». Voir également Gombin R., 1971 ; « Les origines du gauchisme », Seuil et surtout « Socialisme ou Barbarie & l’Internationale Situationniste » de B. Quiriny, disponible en brochure.

[5] Pour un regard percutant sur ces considérations : Lasch.C, 1979 ; « La culture du narcissisme » , Climats, 2000

[6] Amiech M., Mattern J., 2004 ; « Le cauchemar de Don Quichotte. Sur l’impuissance de la jeunesse aujourd’hui », Climats, est une des dernières tentatives d’analyses de ces quelques traits.

[7] Dont on trouvera une description intéressante dans Salmon M., 1998 ; « Le désir de société », La Découverte, qui reste très optimiste quand à leurs capacités à se déprendre de l’imaginaire dominant.

[8] Parmi les nombreuses critiques adressées au « mouvement des mouvements », ATTAC occupe évidemment une place de choix. Voir Barillon M., 2001 ; « ATTAC : encore un effort pour réguler la mondialisation !? », Climats.

[9] « Les mauvais jours finiront... » consacra plusieurs numéro aux « événements de l’Est » qui mirent fin à un empire gigantesque et dont il n’est plus aujourd’hui question nulle part, y compris dans les milieux qui en faisaient le critère principal de positionnement politique.

[10] Châtelet G., 1998 ; « Vivre et penser comme des porcs », Folio, est une des tirades les plus intransigeantes sur l’inspiration gauchiste du salmigondis libéral-libertaire qui pénètre comportements et pensées.

[11] Castoriadis C.,1978 ; « Les carrefours du labyrinthe », Préface, Seuil.

[12] On aura une idée de ce que nous voulons faire si nous disons que le numéro 2 de « L’Encyclopédie des Nuisances » nous a paru donner un cadre général utile pour comprendre le rapport qui s’est aujourd’hui établi entre nécessité et contingence.