BROCHURES

La raison du plus fou

La raison du plus fou

Daniel Karlin , Tony Lainé (première parution : 1er janvier 1977)

Mis en ligne le 11 octobre 2008

Thèmes : Antipsychiatrie (7 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,740.5 ko) (PDF,749.9 ko)

Version papier disponible chez : La BAF (Grenoble)

J’ai trouvé ce bouquin de 1977 dans une boutique Emmaüs, pour 1 euro. J’ai mis deux jours à le lire. Je n’avais jamais entendu une parole aussi sincère, sensible, engagée dans le domaine de la psychiatrie. Les auteurs ne se cachent pas derrière des termes techniques, des concepts qui mettent une distance avec un monde qui nous est si proche, bien que caché.

Karlin et Lainé ont fait une expérience : un film pour la télé (Antenne 2 à l’époque), qui va se transformer en 7 heures de films sur "La santé mentale des français". Ils ont eu la chance, années 70 obligent, de pouvoir y développer un discours, de se mettre en jeu. En parallèle, ils ont écrit ce bouquin, parce qu’il y avait trop à dire sur toutes les personnes qu’ils ont rencontrées, pendant deux ans. Ils ont rencontré des "fous" et des "normaux", ils se sont aussi rencontrés eux-même dans un jeu de va-et-vient entre normalité et folie.

Karlin fait des films, Lainé est psychiatre. Ils ont écrit ce livre (paru aux Editions sociales en 1977) en utilisant le pronom personnel "je", pas pour se disperser et faire un jeu rhétorique, mais pour se complexifier, se densifier, mettre en avant le commun. C’est intéressant comme lecture, on peut se reconnaître dans ce "je", déjà la somme de deux pensées, et ouverte à d’autres.

Ce n’est pas une position de principe, de trouver du commun dans des vies de fous, de trouver tout fou, ou alors dire que les fous ne sont pas fous. Cette expérience les a ébranlés, profondément. Les extraits choisis sont émouvants, ou questionnants. Ils dénoncent et racontent l’expérience de la rencontre. Ils sont aussi une lecture politique de la société qui fabrique la folie.

Il y est question d’un certain regard, celui qui transperce les images pré-conçues, qui voit une personne et sa vie avant de voir qu’elle est étiquetée "malade mentale". Ce regard change tout, et m’a donné envie de partager certains de ces textes, planqués dans un vieux bouquin qu’on ne trouve plus que par hasard.

Un têtard dans la mare




extrait 1 --- (pp.42-53)


Une fabrique de papier : le jour où j’y rencontre Antoine, il est un ouvrier parmi les autres. Rien ne l’en distingue. Ils sont quelques-uns, solidaires, à constituer l’équipe en poste qui veille auprès d’un monstre agité, soufflant une humidité irritante, la machine à papier. Comme cela, ils semblent presque inutiles. Soudain, une lumière vive - la sirène - la vaste feuille de papier que la machine secrète, se brise. Tous courent, trouvent une place exacte, un rôle nécessaire. Antoine sait comme les autres les gestes sûrs et précis qu’on attend de lui.

A l’heure du casse-croûte, la machine apprivoisée poursuit sans trêve sa rotation productrice. Minuit : la fraîcheur de la nuit adoucit l’atmosphère. Pas question de relâcher la vigilance, mais c’est un moment presque tendre.

Qui pourrait dire qu’Antoine souffre, qu’il pleure parfois chez lui, au fond de son jardin ?... Ici rien n’y paraît. Il est un ouvrier à l’oeuvre au sein d’une équipe. J’aurais pu dans ce groupe être fasciné par un autre destin.

Il est vrai aussi que certains regards retiennent un instant, comme si l’on se gardait de prononcer une question : "Qu’y a-t-il de commun entre nous pour qu’un trouble et subtil sentiment de déjà vu, reconnu, nous interroge au passage ?"

Plus tard, j’ai revu et entendu Antoine plusieurs fois, en reprenant les images et le son du film qui conservaient sa présence. J’ai peu à peu trouvé la réponse.

Antoine a mon âge. Son prénom est presque le mien. Il est ouvrier d’usine. Depuis son adolescence, l’histoire de sa vie s’est tracée dans le rapport qu’il a établi avec une machine, une entreprise, un système qui lui imposent un statut. Il a tenu à n’être jamais rencontré ailleurs que sur son lieu de travail. Mon père, comme lui, a bâti son histoire dans ce même statut. Comme lui, un destin l’a très tôt, dès les premiers temps de sa vie, emprisonné dans un drame, une dette, puis, conduit à l’autre aliénation, celle de l’usine et de l’exploitation.

Il ne tient pas au hasard qu’Antoine me soit apparu comme l’exemple de ce que le raisonnable contient de folie.

Antoine est un homme solide, planté. Mais son visage est grave. Il a la responsabilité de celui qui témoigne. Victime ou accusateur ? Les phrases se suivent, peu à peu elles se remplissent de sens, bousculent, précipitent des mots qui soudain éclairent un champ plus large et dévoilent à travaers une plainte singulière, la réalité des atteintes qui aliènent les hommes.

Antoine n’a trahi personne. Il s’est conformé aux exigences qui lui assignaient très tôt un destin. Il est vrai qu’il y avait des risques à prendre d’autres routes que la sienne. Maintenant, il est tard. Antoine a 46 ans. Il est marié, a deux enfants. Il est conducteur d’une énorme machine. Peu de chances existent pour le rendre à lui-même et à tout ce qu’il aurait pu devenir.

Pour Antoine, il n’est pas facile de parler. Sa voix parfois se brise. S’il parlait, il pourrait bien retrouver des rêves peuplés de vieux démons dont le temps, en passant, a estompé l’image et atténué le souvenir. Le destin d’Antoine, c’est comme une fausse sécurité. Il est fixé, mais au prix de quel sacrifice ? Son frère aîné Pascal - Agnus Dei... - a été donné à une tante maternelle qui souffrait de ne pas avoir d’enfant. Antoine est né dans le creux de cette absence. Avant de naître, il est l’autre.

Tout est tracé depuis lors. L’espoir, un possible inattendu, c’est bon pour ses enfants. Lui-même n’a plus guère à maîtriser d’images dans lesquelles se cabrerait le désir. Il dit : "Il y a quelqu’un d’autre, j’aimerais pouvoir être quelqu’un d’autre, devenir quelqu’un d’autre, mais devenir, comment faire ?... Il faut suivre son destin... Comment en sortir de cette vie là ?" Au village, on dit de lui : "C’est un bon ouvrier." Il espère qu’on le pense. Il adhère le plus souvent à la parole qui le décrit conforme au modèle de l’homme bien adapté : bon fils, bon époux, bon père, bon travailleur. Ainsi s’accentue l’épaisseur du masque choisi pour mieux cacher l’intensité du renoncement et du sacrifice. Antoine n’a pas opté pour le voyage de la folie. Il a trouvé une autre place dans ce drame. Il ne déroge en rien à ce qu’on attend de lui. Il est raisonnable. Pourtant, comme la folie, son histoire avance en dérobant son propre sens. Son statut d’ouvrier recouvre les déchirements de son drame personnel. Il peut ansi croire que sa tragédie se limite à son histoire sociale : une réalité de classe prend le relais d’une aliénation initiale comme pour la gommer. Une machine à laquelle s’adapter et une loi à laquelle se soumettre le protègent de tout retour en arrière.

Antoine est né sous un signe négatif. Un vieux monde bâti sur le sacrifice des désirs humains, lui en renvoie bientôt l’impérieux écho qui lui affirme son renoncement comme seule possibilité vitale.

Un signe négatif : "Tu ne seras pas toi, tu seras ton frère aîné donné à cette autre femme."

Antoine. On se prend à rêver. Les syllabes se détachent, basculent, se recomposent en un autre sens. Antoine. EN - TOI - NE. Non en toi.

Pauvre naissance ! En ce moment où s’arrachait son corps, PRÉSENCE réelle, à l’image qu’on s’était faite de lui, n’est-ce pas une négation qui signifiait sa personne et son désir propre ?

La question, c’est bien celle de la place et du signe. Sous quel signe cet enfant est-il né ? Quelle est sa place dans le désir des parents ? Quelle est sa place dans la famille et dans le premier langage à lui adressé ? Quelle est sa place dans le monde ?

Il n’y a pas là une succession de questions mais déjà l’ébauche d’une destinée. Elle va modeler, modifier les images dans lesquelles se forme l’imaginaire, et la représentation de soi-même dans les rapports au monde et au temps. Elle risque même d’empêcher de trouver sa place dans le langage et dans l’Histoire, ou de la réduire à celle d’une existence mutilée.

Le désir propre de l’enfant se trace à partir de ce qui le précède. Il fait de lui une personne parlante, mais il l’inscrit aussi dans la vie des hommes et des femmes de notre temps.

Antoine décrit sa vie comme la suite de l’histoire de sa famille ouvrière. Son grand-père, son père, sa mère, un frère, lui-même : deux cent vingt années données à l’usine. A 15 ans, son père le fait entrer comme manœuvre. Depuis, dans son propre temps, se confondent celui de l’histoire familiale et celui de l’usine.

Antoine pense qu’en lui les moyens n’existent pas pour résister à ces lois : "Il me manquait quelque chose, ne pas pouvoir..."

Il est fasciné par une impossible identification au frère aîné. Il l’imagine heureux, ailleurs. C’est sa raison de vivre, sa raison aussi de rester enfermé dans ce rôle de substitut, à combler la béance ouverte par le départ de Pascal, l’autre : "J’aurais voulu faire des tas de choses que je n’ai pas pu faire... ESSAYER D’ÊTRE COMME MON FRÈRE QUOI. C’est toujours la question, revenir en arrière. Je n’ai pas pu faire. J’aurais voulu être intelligent, je n’ai pas pu."

Antoine ne se révolte pas. Il se soumet à l’idée qui justifie les écarts de la puissance et tant de vies gâchées, en invoquant l’intelligence comme un don qui tantôt pourvoit, tantôt fait défaut. L’idéologie régnante vole au secours d’un autre questionnement sur la distribution des destins et la négligence des espérances.

A l’école, Antoine peine pour apprendre. On l’abandonne. Il apprend seul à lire et à écrire. Déjà, il lui semble qu’il lui manque quelque chose. Pourtant il aime la musique tendre. Il est le préféré de sa mère. Son père est sévère, parfois violent. A dix ans, il part garder les vaches, la vie est dure à la maison. Il faut "nourrir les parents". Nourrir, réparer, combler les vides, c’est bien là la vocation d’Antoine.

*

Très tôt, Antoine est angoissé. Il se voit mal parti. Il dit : "Il a fallu essayer de vivre, de s’en sortir, mais c’est dur de vivre, pour ma génération. Les autres gars qui travaillent avec moi à l’usine, ils ont souffert aussi." Pour Antoine, les mutilations dont il souffre ne lui sont pas particulières. Il sait que l’Histoire et le système social le solidarisent avec ses frères de classe.

Le temps du service militaire Antoine échappe à sa destinée. Dans l’espace d’ailleurs, son identité prend un peu de jeu. Antoine se libère pour une fois de l’angoisse qui l’étreint. Le désir entre dans sa vie. Il rencontre une femme qui l’aime. Elle est d’un autre pays : une Autrichienne : "L’Autrichienne", comme il dit. Il est capable d’être aimé, d’aimer, l’aventure est enfin accessible mais ailleurs, comme un rêve.

Elle rentre avec lui au pays. Sa mère, sa soeur ne supportent pas. Son père le menace, couteau sur le ventre. Affolé, rappelé à l’ordre de son destin, il éloigne la femme de son amour dans un hôtel à la ville. Le lendemain, il veut la rejoindre, elle est partie. "Je ne l’ai jamais revue..."

Parfois, ça lui revient. Les espoirs perdus s’ajoutent au sentiment pesant de ce destin à ne pas être. Il dit aussi : "Elle était droguée, sous l’influence d’un banquier." Peut-être vaut-il mieux noircir le roman pour se protéger du regret. Il sait pourtant qu’elle l’aidait, qu’elle appelait sa fuite.

Lorsqu’il parle du mariage, Antoine ne pense pas au sien. La première image qui lui apparaît, c’est celle de son frère. Il a réussi, il a fondé un foyer. Il est heureux. Quand plus tard, Antoine s’est marié, il n’y avait personne. Ses parents voyaient en son épouse, comme en toute femme, quelqu’un qui ne leur plaisait pas.

Quelle fille pouvait, prenant Antoine, plaire à ses parents ? Quelle femme aurait pu entrer dans sa vie sans qu’aussitôt ne resurgisse la souffrance du départ du frère pour l’autre mère ?...

A faire le bilan, Antoine retrouve l’angoisse qu’il a éprouvée à être enchaîné à la place d’un autre. La conscience affleure. Il s’en faudrait de peu qu’il reconnaisse l’origine de son malheur dans ce qui l’a destiné à protéger sa famille de la violence des grandes blessures.

Heureusement, la machine. "Il n’y aurait plus rien, s’il n’y avait pas la machine." L’usine, la faction, cette humidité, le bruit précipité, heurté, assourdissant, la poussière, la vibration, cette gigantesque menace adressée aux bras, au corps des hommes. La machine happe la pâte à bois, puis dans un rapide et tortueux voyage quasi intestinal, elle la transforme, la digère, la fait. Un ventre gigantesque conduit Antoine et ses camarades. Un ventre gigantesque conduit par Antoine et ses camarades. A l’extrémité s’enroulent des espaces blancs d’un papier vierge de toute écriture, une peau fine sans cesse recréée.

La machine use, sature. "Des fois, les jours de repos, on ne sait pas ce qu’on pourrait faire." La machine domine les hommes qui la conduisent, mais elle est la preuve de l’existence d’Antoine. Elle le sauve : "Heureusement qu’il y a la machine, autrement, il n’y aurait plus rien, alors..."

Autrefois, le grammage se touchait à la main. Puis, un appareil effectua ce contrôle. L’ingénieur vient le matin et consulte d’abord l’écran électronique. "Il va le voir à lui, d’abord." Il n’y a rien à redire. La machine donne à Antoine la possibilité d’accomplir lui-même son destin aliéné, d’y être actif comme s’il l’avait choisi.

Ainsi il aime son métier, il s’est "intégré dans la machine." Il a pris part à sa mise en place, il s’y est fait autant qu’il l’a faite, ils se sont construits ensemble. Mais, pour Antoine, hors de la machine, le risque est grand. "Au dehors... rien, le vide, le néant."

Antoine a deux enfants, Blandine et Marie. Elles sont son espérance. Il donne à ses filles ce qu’il n’a pu avoir. Cela suffira-t-il ? Il voudrait... "qu’elles soient heureuses, qu’elles puissent s’amuser". Elles font de la musique et il en est fier. Il respecte leurs désirs profonds. Elles font de la musique et il en est heureux : il attend d’elles la preuve que son propre destin n’est pas une fatalité avec laquelle on ne puisse rompre.

Antoine a renoncé à terminer les tests qui lui auraient permis de devenir contremaître. Il a pensé que l’accès à ces fonctions de maîtrise pourrait le conduire à faire un rapport sur un accident corporel : du coup il a cessé d’écrire. Alors, il ne regrette pas.

*

Etre l’autre, n’exister que pour réparer son absence, c’est vivre dans le risque de la mort, être figé, fasciné par le miroir qui fait de lui le symétrique négatif du frère. C’est aussi être contraint à consacrer toutes ses forces à nier, demeurer ignorant que c’est l’autre qui le fonde en tant que sujet aliéné. Le savoir serait détruire le frère, la mère, lui-même. Antoine, mon frère, l’autre, n’es-tu pas le plus atteint puisque le statut d’un tel déni te condamne à un destin linéaire, inexorable ?

C’est une erreur de croire que la folie se repère en termes de scandale. Le pire scandale est celui qui enferme dans un destin, trop accepté et trop conforme, où tout s’organise pour éteindre le désir et nier la soumission à une telle loi.

L’aliénation d’Antoine se joue et se réplique sur deux scènes conniventes. La scène d’une famille blessée où il naît, attendu, imaginé pour réparer. Les regards se portent sur l’autre, parti, ailleurs, imaginé pour réparer. Sa place, sa fonction sont désormais assignées dans cette famille. Il doit devenir l’autre, en se confondant avec lui tout en le niant.

L’autre scène est celle de l’Histoire. Antoine est ouvrier, de nouveau lié à la machine. En s’attachant à la machine, il prolonge son rôle de constructeur des parents, de la machine, de lui-même, homme-machine. Il brouille ainsi plus amplement les cartes de façon à ce qu’on perde la trace de son sacrifice dans la mutilation sociale. Il peut transporter dans ce rapport-ci ce qui l’a signifié dans son premier statut, puisqu’il y rencontre une loi aussi dure. Une loi communément partagée.

Dans cette double contrainte, le cri d’un homme pourrait n’être pas entendu. La voix d’Antoine s’éteint parfois. J’ai peine à l’entendre. C’est que l’action surdéterminée de deux lois oppressives n’est pas facile à vaincre et sait museler les plus grandes révoltes.

Antoine doit réparer, mon père devait expier. Il était par sa mère rendu responsable de la mort accidentelle d’un jeune frère, alors qu’il avait la tâche de le conduire à l’école et de veiller sur lui. Je sais mieux maintenant pourquoi j’ai choisi Antoine. Le destin de mon père est si proche du sien ! J’y retrouve la concordance entre une soumission au désir d’expiation construit dans son rapport à une mère blessée, et les nécessités de la classe à laquelle il appartenait. J’y retrouve la connivence des deux scènes.

Une question me vient en évoquant ce qui dans un destin prend sens de sacrifice : ai-je bien mesuré ce que je dois au sacrifice de mon père pour avoir pris le droit de transgresser la loi qui fixe des destins d’exploités aux enfants d’ouvriers ? Et Pascal, saura-t-il jamais ce qu’il doit à Antoine ?

Mon père disait son aliénation. Le combat était pour lui le moyen d’en maîtriser le sens.

Antoine pourrait mieux comprendre son aliénation, s’il participait activement à la vie syndicale qui anime l’usine. Qui sait ? Ne risquerait-il pas ainsi de dévoiler à ses propres yeux ce qu’il a tant besoin d’ignorer ? "Je suis les grèves. Je ne milite plus depuis la maladie de ma femme. Il y a trop de problèmes à la maison, mais je tiens à mon syndicat."

Un destin. Rien n’y a retenu le mouvement d’une vie, dans sa précipitation vertigineuse d’une histoire singulière - un signe pris dans le fantasme - vers une histoire sociale opprimante.

Dans la promptitude de ce passage, qu’on dit destinée, s’est articulée la négation de soi-même et de son existence propre. J’y ai reconnu la folie, comme l’innommable au coeur de la raison d’une souffrance indicible. Celle de mon père.

Je l’ai dit : mon père était blessé par cette accusation de meurtre, plus lourde encore lorsqu’elle ne s’énonçait plus. Le silence enferme de tels signes. Il les développe comme des plantes nocives - leurs ramifications se répandent et accompagnent les mouvements d’une vie. Elles trouvent toujours à s’agripper, à se nourrir plus loin. La réalité de la vie de mon père s’ouvrait à lui par des chemins, dont la plus directe ligne guide vers le statut d’une classe opprimée. Enfant, j’admirais sa fierté, ses combats... Je m’interrogeais aussi sur sa souffrance. La condition d’homme-machine exploité arrachait du sens à cette parole qui, si tôt, exigeait de lui l’expiation. En retour, l’injustice sociale qui l’atteignait comme ses frères de classe prenait pour lui une signification particulière : elle répliquait la condamnation prononcée par sa mère.

Grâce à mon père, j’ai toujours su comme une pré-science que la folie est en dehors des personnes, que certains la confondent à leur parole, que d’autres en nourrissent une souffrance qui se mêle à leur vie, même si rien d’étranger ne les sépare des autres.

A l’usine, il assumait cette répétition oppressive en luttant. Il narguait son destin par l’orgueil qu’il manifestait de la perfection des pièces qu’il ajustait, de la qualité de son travail. Il déchiffrait les mécanismes et les ruses de l’exploitation sociale dont il était victime. Il la dénonçait, la combattait résolument, sans trêve. Il construisait un monde.

Hors de l’usine, je l’ai souvent connu autre, victime, de nouveau hanté par l’angoisse de je ne sais quelle malédiction. Il m’a fallu du temps pour comprendre combien il est difficile de parer à une telle menace, lorsqu’elle se reproduit sans cesse en écho d’une rive à l’autre : du lieu de l’enfance à celui du travail et des rapports sociaux. Puis en retour, d’un statut social à celui d’époux, de père, dans cet espace où chez l’adulte se découvrent à nouveau les zones de l’enfance, restées sensibles.

Mon père, consolidé dans son destin par la continuité de son rôle d’opprimé d’un temps à l’autre, était aliéné par une vie qui n’en finissait pas de signifier.

Je ne voudrais pas qu’on puisse un instant croire que dans ma conviction, il suffirait d’un signe précoce pour que désormais tout soit dit, joué, déterminé dans la réalité d’une société - qu’elle autorise ou interdise que les humains s’épanouissent ou se disposent en des rôles inégaux. C’est lorsque le drame social se saisit d’un être, né sous un mauvais signe, et qu’il lui assigne une place de proscrit ou d’opprimé, qu’un destin naît de cette réplication.

Antoine n’est pas fou, mais pour lui aussi, l’espace a manqué entre les deux scènes sur lesquelles il a joué son rôle, celle du fantasme qui originait en lui le sujet, celle de l’Histoire sociale qui choisissait sa place dans une symphonie créatrice. Oui, l’espace a manqué pour que son désir lui autorise une histoire personnelle et librement maîtrisée. La confusion des scènes a imposé une logique aliénante, et comme on le dirait de la folie, une destinée.

Si la folie est ici : au coeur de la folie, l’aliénation de classe, et complices, les altérations du désir et l’assignation à une position opprimée, tracent une voie inexorable.


extrait 2 --- (pp. 67-78)


J’ai connu Tosquelles. En 1958, dans le cours de ma formation, je lui demande de faire un stage de plusieurs semaines à St-Alban. Il accepta. Il travaillait avec Gentis. Ce fut pour moi un moment important. Saint-Alban s’ouvrait à la communauté. Il y avait là des clubs, une vie sociale, une création par tous, des paroles renaissantes. Pour moi, habitué à la rigoureuse clinique de mes maîtres, c’était une nouvelle vision de mon métier. Avec d’autres expériences, insolites ou même marginales, celle-ci a contribué à faire naître en moi une position de refus. J’ai continué à apprendre, et j’ai su qu’à défaut d’une bataille nous solidarisant, nous les psy., avec les grandes luttes sociales de notre temps, à défaut de porter notre révolte jusqu’à un niveau politique et idéologique global, nos entreprises, même les plus avancées, étaient vouées à la récupération et à l’échec. Toute la question est là. Saint-Alban a-t)il été récupéré ? Et si oui, pourquoi ? Néanmoins, pour les gens de ma génération, des psychiatres comme Tosquelles, mais aussi Bonnafé, Le Guillant, Daumezon, Balvet et d’autres encore, ont protégé nos perspectives du désespoir. Ils ont mis un terme au système le plus fixe et le plus répressif de l’asile : ils nous ont donné les forces pour ne pas renoncer.

Qui alors rendre responsable de la présence de ces institutions où se décomposent lentement des enfants dont je suis persuadé - non sans raison, on le verra - qu’une majorité d’entre eux auraient pu, un jour, redevenir comme les autres ? Le propriétaire [d’un institut médical que j’ai été visiter en banlieue parisienne], persuadé par les médecins de l’aspect irrémédiable de la maladie, ou le ministère de la Santé qui ne peut pas ignorer ce qui se passe dans ces endroits ? Le prix de journée minimal d’un hôpital psychiatrique en 1976 était d’environ 250 F par malade. Dans cet internat médico-pédagogique, il était de 110 F ! Il est évident qu’à ce prix-là, on ne peut faire que du gardiennage, et certainement pas engager les personnels capables d’un véritable traitement psychologique. Tout a changé dans cet établissement depuis notre passage. Le nouveau directeur y recrute en ce moment quatre-vingt personnes, psychologues, psychiatres, éducateurs, moniteurs, etc. Le prix de la journée a triplé en un an. L’un ne va pas sans l’autre... C’est bien à partir du moment où au plus haut niveau la décision sera prise de ne plus cataloguer les enfants dès leur plus jeune âge, de ne plus affubler le moindre comportement différent d’une étiquette médicale qui le fixe à vie, de faire comme si tous avaient une chance de s’en sortir et le droit qu’on leur en donne les moyens, qu’un mouvement profond bouleversera toutes les structures de la santé mentale en France, en même temps que la conscience publique. Mais tout cela ne relève pas de l’humanisation des hôpitaux, et n’est guère compatible avec la ségrégation que matérialise la loi Haby : tout cela nécessite un autre regard sur le devenir des hommes et des femmes - et pas seulement des malades - et une lutte contre la nocivité du monde du profit qui ne relèvent certainement pas du pouvoir actuel...

Revenons à notre institut médico-pédagogique... J’ai dit que j’étais persuadé non sans raisons qu’une majorité des enfants pourraient s’en sortir. Je ne suis pas thérapeute. Je sais que cela nécessite une longue patience et une possibilité de s’impliquer longtemps dans un rapport difficile. Mais dans tous les lieux de soins, j’arrive avec l’intime certitude que ceux que je vais y rencontrer sont mes pareils. Je m’adresse à eux persuadé qu’ils peuvent m’entendre et me répondre, quel que soit l’état dans lequel je les trouve. Chaque fois, la seule affirmation de cette certitude provoque chez certains d’entre eux des réactions dont plus personne ne les croyait capables. Alors on me déclare que ceux-là ne sont pas débiles, mais psychotiques... Et si on avait agi VRAIMENT, tout de suite, comme s’ils étaient tous victimes d’autre chose, et non d’une incurable atteinte physiologique d’origine morbide ou génétique ?... Que des scientifiques cherchent dans leur coin le virus de la schizophrénie, où le gène manquant qui a pu provoquer la débilité, je ne vois pas qui cela pourrait gêner. Personne ne saurait nier parfois la présence de troubles physiologiques, même si je crois qu’on ne trouvera jamais le virus de la folie, ni la pilule qui pourrait la guérir... Mais est-ce aider un malade que de le déclarer incurable ? On sait bien à quel point l’espoir de la vie retarde le moment de la mort. Pourquoi les enfants de cet institut médico-pédagogique auraient-ils lutté pour accomplir le long retour vers une acceptation de la vie, dans un endroit où le médecin-chef nous déclarait : "Que voulez-vous, messieurs, je fais ici de la médecine vétérinaire..." ! Il y avait la deux cent enfants...

J’écoute un médecin parler de cette maison du silence. Un discours se tient, qui en généralisant, ordonne des catégories, négative le sujet. Je n’y retrouve rien des enfants émouvants ici rencontrés, Lisa, Philippe, Martine, Marianne : "Il s’agit d’enfants d’une catégorie un peu spéciale... Ce sont des enfants qui sont des arriérés mentaux profonds, grands handicapés souvent, sur le plan moteur, mais toujours sur le plan psychique, puisqu’ils ont été classés dans cette catégorie malheureusement après de multiples examens, après de longs stages dans des services spécialisés de pédiatrie, de psychiatrie."

L’hérédité forme l’explication la plus carrée. Elle n’est jamais étrangère à une prise de position politique. Elle sert autant à cautionner le racisme, qu’à justifier le rejet et la ségrégation d’enfants. Si besoin est, elle tire subtilement argument de leur origine dans une classe sociale éprouvée et exploitée.

"...Je vois des familles ici, j’avoue qu’il y en a... rien qu’en les voyant venir, on a l’impression qu’ils ne pouvaient pas engendrer autre chose, si vous voulez, qu’un débile mental. Mais il y a des gens très bien, et c’est un des drames évidemment de la vie, si on peut dire, que dans des familles où il n’y a apparemment aucune tare, rien qui laisse penser qu’une pareille épreuve puisse arriver, ça arrive."

*

Après trois visites de repérage, j’ai passé deux jours à tourner dans cette institution. Deux jours dont mon équipe et moi sommes sortis secoués et désespérés. Je pourrais écrire un livre sur ces deux jours. J’ai choisi de ne raconter que [quelques] exemples de ce que je viens d’affirmer.

Celui de Nicole, tout d’abord. J’avais été frappé par cette enfant de seize ans environ, assise par terre sur ses jambes repliées. Sa jupe relevée révélait les couches qu’elle portait. Elle avait la tête penchée vers le plancher. La dame qui m’accompagnait me la décrivit comme prostrée ainsi depuis des années, débile profonde toujours immobile et incapable d’une communication. Elle disait tout cela devant elle à haute voix, sans la moindre gêne tant sa certitude était absolue que Nicole n’entendait pas et ne pouvait comprendre. Nicole, d’ailleurs, ne témoignait d’aucune réaction. Elle continuait à se tripoter le bout des seins. Je ne sais si c’est ce geste, signe de la recherche d’un plaisir qui ne pouvait venir que d’elle-même, ou un imperceptible frémissement qu’il me sembla remarquer lorsque fut prononcé le mot débile, qui me décida à lui parler. Il me fallut tout d’un coup obtenir la preuve que cette enfant vivait encore. J’en étais arrivé à un moment où toute la souffrance que je filmais m’étais devenue insupportable. Je voulais soudain trouver ce regard, y faire jaillir une étincelle qui nie la mort, l’espace d’un instant. Agenouillé en face d’elle, je commençai à lui parler. J’avais oublié mon équipe, la caméra, les projecteurs : il ne restait que la nécessité impérieuse que Nicole entende ce que j’avais à lui dire. Je lui racontai la raison de notre présence, mon désir qu’elle sache que le temps d’un tournage nous l’avions aimée. Je lui demandai de me prouver qu’elle m’avait compris, en mettant sa main dans la mienne, parce que ça me ferait plaisir. Je ne sais plus à quel moment je m’aperçus qu’elle me regardait. Elle avait elle aussi des yeux noirs. Je lui ai dit que je la trouvais belle, parce que c’était vrai. Je me suis rendu compte, arrivé en projection, qu’entre le moment où l’une de ses mains, lentement, a commencé à s’éloigner de sa poitrine et où cette main s’est posée dans la mienne, il s’est écoulé deux ou trois minutes, un siècle en vérité... Elle a à peine effleuré ma paume, puis très vite, comme si ce contact lui avait été insupportable, elle a ramené sa main vers son sexe, puis vers son sein. Grâces soient rendues à Lucien Msika d’avoir su saisir avec l’intelligence et la tendresse de son regard, ce geste fugitif, puis le sourire qui a éclairé le visage de cette enfant. Premier sourire depuis combien de temps ? Dans quelle nuit aujourd’hui es-tu repartie, Nicole ?... Je ne sais ce que tu as éprouvé, alors, mais du fond de ta souffrance, tu as réussi à m’aider, moi. Peut-être as-tu ressenti quel désir fou nous avons eu, TOUS, de t’emmener avec nous !...

(...)

Dans cette institution donc, deux cent enfants. Une mesure : le quotient intellectuel sert à les identifier aux termes d’un catalogue qui prétend classer les déficits. La parole leur manque, mais y ont-ils accès et droit ?

Comme d’autres concentrations de ce genre, cette maison est bien organisée. Tout y est en place pour qu’on ne puisse reconnaître en ces enfants des victimes. On parle d’eux et devant eux comme si le langage ne les concernait pas. On invoque la maladie, l’hérédité, l’accident, et aussi un sort, une fatalité malheureuse. Il est si important qu’on puisse affirmer qu’ils sont autres que nous !

Ces enfants-là posent plutôt leurs questions aux choses. Ils s’inquiètent de notre identité et leur regard est parfois comme une quête de notre personne. Entend-on suffisamment qu’ils s’interrogent et cherchent leur parole, leur identité, leur place ? Il est tellement dangereux de parler sans être entendu, il vaut mieux s’adresser aux choses inanimées, non humaines.

Ces enfants-là, je peux l’affirmer, n’ont aucune chance si ne s’établissent notre aptitude à ne rien admettre de ce qui les opprime et notre résolution d’aider à les construire, comme on construirait une révolte.

Autrefois, pour cacher la peur et l’ignorance, on les classait idiots, imbéciles, et débiles suivant ce qu’on entrevoyait de la profondeur de leurs manques. On ajoutait des caractéristiques : extrasociaux, antisociaux, infrasociaux. J’ai appris ça, moi, sur les bancs de la faculté.

Le docte discours était péremptoire, à ce point qu’une question suggérant à peine une critique : "De quel droit assène-t-on ces mots-là ?" était à peine dicible. Du temps a passé. On a dit inéducables, semi-éducables, éducables. On en est aux handicaps.

En fait, rien n’a changé d’un système qui segrègue, taille, isole, et de la formation de concepts qui volent à son secours. Ces termes-là ne reflètent rien d’autre qu’une question qui s’incarne plutôt que d’être dite. Ils sont pourtant opérants et détruisent celles et ceux à qui on les assigne. Il en va de même des noms ou des sigles mortifères, porteurs de la folie qui désignent les institutions en cascades dans lesquelles on enferme les enfants : IMP, EMP, HP, [IME,] etc., filières d’exclusion privant l’enfant de se reconnaître un jour dans un lieu fait pour y vivre.

Ces lieux sont parfois des concentrations irrepérables, des espaces clos comme des ventres faits pour empêcher de naître. Les plus hauts lieux de l’exclusion sont placés sous le signe de l’horizontalité. Des lits en série - tout témoigne et répond à une volonté : ne pas bouger, ne pas faire de bruit, ne pas trop faire savoir qu’on voudrait exister. Mais parfois on attache, au moment du pot, le soir, pour assurer la tranquillité de la nuit. On attache aussi l’enfant qui s’agresse, se frappe, se griffe. J’étais fier de travailler avec celle de mon équipe qui m’a dit : "Ce serait plus simple et comme le vrai moyen de le contenir en le prenant dans ses bras." Il faudrait aussi lui parler d’une voix de vérité.

Ces enfants-là, on dit toujours : "Ils sont ceci, ils sont cela." Le "je" ne sort pas, il serait mis en cause dans son impuissance. Il suffit de faire fonctionner à plein le mythe du corps malade, nous ne sommes plus castrés, d’ailleurs regardez notre blouse blanche, évaluez notre savoir, nous sommes toujours et tous capables d’expliquer, donc protégés.

Ces enfants-là sont tenus dans une parole hors de leur histoire. L’avenir : les bras s’écartent, ou bien : "malheureusement". Le passé, on y repère un accident, un cerveau, des traumatismes. Il est arrivé quelque chose, ou rien, au pire l’hérédité. Mais leur histoire propre ? Un sens qui puisse relier des événements personnels ?


extrait 3 --- (p. 100)


En groupe, [les enfants de l’hôpital de jour] partaient dans la ville se mêler dans le parc à d’autres enfants, aux gens de tous les jours. A la piscine aussi, au marché, à l’école même : celle de tous les enfants.

Voici l’histoire. Depuis le début de l’année scolaire, le groupe des grands avait pris l’habitude d’aller une fois par semaine à la piscine. De Catherine à Igbal, sous la conduite de Michel, l’instit, et de l’une ou l’autre des soignantes, les enfants y retrouvaient avec plaisir l’eau. Toutes ses joies et tout ce qu’elle peut représenter. La piscine était l’occasion aussi de se mêler dans l’anonymat du bassin aux autres baigneurs. Madame Cériani, institutrice dans un groupe scolaire voisin, y emmenait aussi sa classe. Ses élèves très vite, furent intrigués par ce groupe d’enfants qui se comportaient dans l’eau de manière habituelle, et au vestiaire témoignait de quelque étrangeté. Ils interrogèrent la maîtresse. Elle s’informa auprès de Michel, son collègue. Elle expliqua alors à son groupe qu’il s’agissait "...d’enfants comme les autres, qui avaient peut-être un peu plus souffert..." Elle me dit plus tard son refus des mots de débilité, anormalité, maladie mentale. "Je sais, me dit-elle, à quel point la frontière est floue, incertaine, entre ce qu’on dit être normal et ce qu’on appelle l’anormalité : qui d’entre nous peut être persuadé qu’il n’a jamais passé cette frontière, à un moment de sa vie ?... Je ne suis pas médecin, je n’y connais rien, mais je ne pense pas que c’est avec des barbituriques, ou des choses dans le genre, qu’on peut traiter ça..." Le savoir clair des gens de coeur.

Peu à peu naquit une amitié. La maîtresse obtint les autorisations. La classe invita le groupe. L’expérience dura l’année entière. Il serait bien malaisé de dire qui en retira le plus, des enfants de l’hôpital de jour, de l’institutrice, ou de ses élèves. Tous en tout cas sortirent transformés de cette relation.


extrait 4 --- (pp. 159-160)


Dernier lieu institutionnel : l’hôpital psychiatrique. En plein cœur d’Aix. Près de mille pensionnaires. Je veux redire, d’abord, mon estime et ma reconnaissance à l’équipe du docteur H... Je le répète : elle a accepté que nous filmions en ce lieu, en sachant la place qu’il allait tenir dans notre film. Elle a bien voulu ainsi que nous donnions une image mutilée de son travail. C’est une équipe de secteur, et une bonne partie de ses activités se situent en dehors de l’asile. Elle savait que nous n’en parlerions pas. Que nous voulions simplement montrer l’asile dans toute sa vérité. Cela lui a semblé tellement nécessaire qu’elle a accepté le risque d’être assimilée à ce que ce lieu a de plus nocif. A la fin du tournage, j’ai dîné avec le médecin-chef et son assistante, le docteur B... Je les ai prévenus que la séquence serait extrêmement dure. Que l’horreur de l’hôpital psychiatrique allait y éclater. "Et pourquoi croyez-vous que nous vous avons laissé y tourner ?" me demanda H...

C’était la deuxième leçon qu’il me donnait. Lors du repérage, l’équipe nous avait présenté Bernard, un des pensionnaires du pavillon Régis. Bernard nous avait tenu sur H... un discours d’une incroyable violence. "Il m’a bâtardisé, ce pédé, cet enculé. Le médecin, le démon. Il m’a bâtardisé en plein !..." Bernard n’avait jamais connu son père. Il était ce "bâtard", cet enfant de personne, pour reprendre ses mots... De qui parlait donc sa haine du médecin ? Je dis à H... ma crainte que les spectateurs entendent ce discours au premier degré, et ne fassent pas le rapprochement. Qu’ils n’entendent pas le transfert. Je lui proposai une interview. C’est la seule fois où je l’ai vu en colère : "Mais pour qui me prenez-vous ? me dit-il. Pour un inconscient ? N’y a-t-il pas là des risques de mon métier ? Et suis-je un accusé, pour avoir à me défendre ?..." Non, docteur. Je reconnais mon manque de confiance. Et je regrette de n’avoir pas pu dire dans le film tout ce que vous avez changé des différents hôpitaux psychiatriques où vous avez exercé votre métier. Il faudra bien un jour que vous racontiez vous-même, comme Bonnafé, comme tant d’autres, ce que vous avez fait disparaître là où vous avez travaillé. Les camisoles de force. Les malades attachés aux radiateurs. Les électro-chocs. J’en passe. A Montperrin même, vous avez fait beaucoup de choses. Dans votre service, le premier, vous avez admis la mixité. Vous avez ouvert les pavillons. Réduit les doses médicamenteuses. Voulu que les gens se parlent. Vous avez fait, je crois, le maximum. Comment aller au-delà ? Faut-il brûler l’asile ? Peut-être est-ce cette question que vous avez voulu que je pose.


extrait 5 --- (pp. 167-172)


Parler clair et vrai. Un jour, une bien étrange pudeur a fait décider qu’on change l’appellation d’asile en celle d’hôpital psychiatrique. C’était signifier la référence prioritaire du système de la maladie, de son traitement, de sa maîtrise. Etait-ce un bien, ou le masque jeté sur un problématique plus générale et difficile ? L’asile n’a-t-il pas été un lieu plus apte à respecter l’essentiel du discours des fous, à condition bien sûr qu’on fasse évoluer cet endroit, jusqu’à lui donner, sans concession, son véritable sens ? Qu’on l’appelle asile ou hôpital psychiatrique, c’est là que j’ai passé une grande partie de ma vie... Du côté des médecins.

Aujourd’hui ce n’est pas d’un reniement que je veux parler, c’est d’une critique. Si des possibilités m’ont été données de concevoir et d’aider à faire naître quelques lieux différents, je le dois à la résolution de tous ceux qui m’accompagnent, et aussi à ceux dont on regroupe vaguement les fonctions en disant : l’administration. Avec ceux-là, il est bon que nous ayons maille à partir, mais il faut quand même bien penser que des alliances loyales et constructives sont possibles. Parfois.

Pas de reniement. Pas question que je me dissocie de la responsabilité que nous avons tous à supporter pour poursuivre la critique de l’asile et approfondir les stratégies du changement.

Critique. A commencer par celle de mon rapport avec ce lieu, avec le pouvoir qu’on m’a donné et que j’ai assumé parfois sans réflexion suffisante.

Les premières années, j’ai connu là une sorte de sécurité. A me demander si l’asile n’était pas le lieu que j’attendais. On devient peut-être médecin des fous pour s’exclure soi-même. Ne nous y trompons pas : cet exil n’a rien de comparable à celui des fous. Les premiers jours, élève psychiatre, je découvrais un monde étrange. Il me suggérait alors, sans que je sache trop pourquoi, l’idée que de grands intérêts m’y animeraient. Il y avait là des habitudes étonnantes, face aux conduites les plus denses en violence, en passion, en insolite. Un contrôle fascinant. Et puis un cérémonial : changement d’équipe, visites, protocoles divers, langage surprenant : quartier, pécule, cellule, change... J’appris plus tard qu’il est le même dans les prisons. Un monde et ses rituels. De quoi tenter le jeune homme que j’étais, comme tous à la recherche d’un complément d’identité.

Et la folie. Sa question y semblant spécifiquement posée. Je dis "semblant", parce que je suis, depuis, revenu de cette fausse certitude. Elle demeure pourtant la plus répandue. Mais après tout, être interrogé sur sa propre folie par un lieu, ce n’est pas rien. On comprend qu’on puisse s’y attarder, comme je l’ai fait.

Paroles saisissantes, essentielles. L’Homme de l’asile, édenté, dans un fauteuil roulant. Surpris, dans le champ de la caméra, il dit : "Vous n’êtes pas un peu maboules ?" D’autres m’ont souvent interrogé sur ma propre folie. Heureusement et enfin, de vraies questions.

(...)

Et puis l’engouement de la "thérapeutique". Soigner, c’est répondre et c’est juste, mais l’envers du décor est moins facile à annoncer. Quelle manifestation de la puissance, au point que, tel Oedipe, on pourrait en être aveuglé ! J’ai parfois de la rancoeur, qu’innocent que j’étais, on m’ait fait croire que soigner, somme toute, c’était assez simple. Je n’ai pas connu le système des douches, mais j’ai connu l’électro-choc, puis la chimiothérapie. S’il est une passion dangereuse, c’est bien celle de la thérapeutique "à tout prix". Y mesure-t-on autant qu’il le faudrait combien elle peut se faire manifestation du pouvoir et violence ?

J’ai connu beaucoup de désespoir chez les "soignants". L’échec des tentatives abusivement espérantes renvoie à d’insupportables mutilations, celles de l’impuissance. L’histoire que j’ai vécue dans ce métier me confirme dans l’idée que la folie n’est certes pas l’apanage des fous. Quand le système de soins s’affole, on ne saurait plus qui on est, si ce n’était le statut des uns et celui des autres.

A l’hôpital psychiatrique, l’appropriation des lieux et des personnes s’entend : "Mon service, mon malade, mon personnel." La responsabilité est exigée, voire revendiquée. La responsabilité, du moins celle qu’on institue, est impossible pour qui se donne mission prioritaire d’écouter. Elle risque, à l’énoncer de façon excessive, de déterminer les soignants à contenir les fous, faire taire le cri, imposer un langage.

(...)

Maintenant c’est la crise. Dehors : un déplacement croissant du malaise social sur le malaise personnel à vivre, l’atmosphère oppressive, l’idéologie complexe du rejet. Dedans : le sentiment de l’impuissance et du gâchis. Un débat d’idées intense mais aiguisant les conflits par la stérilité qu’impliquent les limites du champ spécialisé dans lequel il s’enferme.

Je ne suis pas de ceux qui "spécialisent" leur protestation. Je crois que c’est d’une position connivente sur les deux scènes où la crise se déchiffre, que le "flou" des luttes peut être évité. Je me méfie des effets de mode qui eux aussi risquent d’utiliser la folie, de procéder à des glissements explicatifs simplistes donc vains. Pourtant, malgré ces résistances, je ne peux manquer de me sentir profondément solidaire de certaines dénonciations, même si elles sont partielles et partiales. Je ne veux pas méconnaître la richesse de ces refus sauvages.

Il reste tout à faire, mais la psychiatrie d’aujourd’hui a déjà changé. Au moins dans la représentation qui s’y trace d’autres pratiques. Comment expliquer d’où viennent ces promesses, de quelle lutte longue, patiente, résolue ?... L’asile est une concentration beaucoup trop marquée par sa destination : garder les fous. Comment des appuis s’y découvriraient-ils facilement, comme il le faudrait, à la conquête de sens vivant ?

L’asile, je voudrais bien aussi pouvoir en faire l’éloge. J’y ai mesuré tant de capacités de changements des hommes, des femmes, et des idées. J’y ai aussi vu des renaissances. Elles ont toujours été le résultat, ne serait-ce qu’un moment, d’une vraie rencontre, ressuscitant le temps de l’Histoire.


extrait 6 --- (p. 210)


Christian, 19 ans

"J’ai voulu participer à cette émission pour faire comprendre aux gens que des gens qui ont des problèmes, ça ne veut pas dire qu’ils sont tous fous, tous malades. Que c’est des gens qui pourront travailler dans la vie, et aussi que c’est des gens qui pourront faire des choses plus belles que celles qu’ils font... Oui, je parle de moi !"

"...ce qui m’est arrivé à moi, mes crises, mes chutes, c’était nerveux, c’est comme vous, si vous étiez à ma place, ça serait exactement pareil... Il vous serait arrivé exactement la même chose, à toi, à Bernard, à tout le monde, je veux dire. C’est pas au plus riche qu’il n’arrivera rien, c’est pas vrai. Ni au plus pauvre. C’est pas vrai. Ni à l’ivrogne qu’il arrivera rien non plus. C’est pas ça... Ce qui m’est arrivé, c’est en dehors de moi, oui."


extrait 7 --- (pp. 223-229)


Décembre 1976. Nous revenons au CAT. Dans la petite ville de Lozère, nous allons passer un mois.

Le CAT, c’est d’abord deux ateliers. Le bruit des machines. Des visages, et des "têtes". C’est ainsi que l’on désigne la partie du cageot qu’on fabrique là. Des visages donc, au milieu des machines. Le halètement saccadé des engrenages qui tournent, du tambour qui écorce, des agrafeuses qui, inlassablement, mordent le bois. La sciure qui pique les yeux. Le bruit. Une usine. Dans le deuxième atelier, on fabrique des palettes. Les résidus vont partir vers une papeterie. Déjà, cette usine annonce l’autre... Première résonance.

Des visages, oui, au milieu des machines. Ou plutôt des machines au milieu des visages. On pourrait se croire dans la Cour des miracles. Un regard cruel isolerait les bossus, les édentés, les mongoliens, les difformes. Mais il y a les cris, les sourires, les appels, la fierté. Les mains qui dominent la mécanique. Une sorte de joie profonde à se présenter à nous au travail.

Hors du travail, tout recommence. Dans les réfectoires, où chaque groupe se retrouve, à l’heure des repas. Dans les pavillons. A l’heure des lettres qu’on dicte pour la famille lointaine, la mère absente, l’oncle Charles. au moment de la paie, quand l’infirmière amène la cassette et fait les comptes. Le jour de la cantine, où chacun achète qui des bonbons, qui des jouets, qui un transistor, une montre... Il nous faut tout voir, tout admirer. Les "enfants", puisque c’est ainsi qu’on les appelle, ne veulent pas nous laisser ignorer un centimètre carré de leur domaine, une seconde du temps de leur vie. Les enfants. Certains ont plus de quarante ans, le plus jeune doit avoir vingt ans. Ils sont cent quarante travailleurs. Les enfants. C’est sur ce mot que va s’engager notre discussion avec l’équipe qui s’occupe d’eux. Andrée, la directrice, le psychologue, les éducateurs-chefs, tous les autres. Dévoués, tendres affectueux. Pour eux aussi - pour eux surtout - notre passage sera une dure épreuve. Nous leur avons dit notre haine de ce mot de "débilité" que nous ne pouvons plus entendre. Nous avons donné une forme brutale à des questions qu’ils se posent depuis bien longtemps. Ils aiment leurs pensionnaires, ils font tout ce qu’ils croient en leur pouvoir pour leurs enfants. La plupart des pensionnaires du CAT viennent des autres institutions de la "chaîne". Ils ont fait l’IMP à 6 ans, l’IMPro à 14, ils resteront dans ce CAT jusqu’à l’âge de la retraite. Et si, un jour, on découvrait qu’au départ, ils étaient des enfants comme les autres ?... [Les membres de l’équipe], sans arrêt, reviennent à la charge, se justifient. Comme si nous les accusions !... Nous avons beau leur dire notre respect de leur dévouement, de leur travail, de leur présence, nous sommes devenus la forme vivante de leur inquiétude. Et si les "enfants" étaient des hommes comme les autres ? Andrée fait des efforts émouvants pour ne plus prononcer ce mot, se contredit elle-même, fait les questions et les réponses, s’enfonce dans une sorte de désespoir. "Mais enfin, s’écrie-t-elle, la débilité, ça existe !..." Deux minutes plus tard, elle nous raconte une anecdote. Celle de ce médecin généraliste qui marquait sur tous les dossiers envoyés à la Sécurité sociale : "débilité d’origine post-encéphalopathique". Elle lui avait fait remarquer que dans la plupart des cas, ce n’était pas vrai. Il en était convenu. "Mais si je marque débilité d’origine sociale, ou débilité d’origine inconnue, on me renvoie les dossiers. Une encéphalite, ça fait médical, ça fait sérieux, ça marche à tous les coups." Andrée nous dit un jour qu’elle ne se remettrait pas de notre passage. Heureusement, "les enfants" ont trop besoin d’elle. "La patronne", comme ils disent, marquant là encore leur volonté de signifier leur lieu comme une VRAIE usine... Andrée ne cesse plus de s’interroger sur l’injustice dont elle aurait pu se rendre complice.

Pour couronner le tout, un scandale va éclater dans son bureau. Un de ses anciens pensionnaires a réussi à quitter l’établissement. Paul travaille maintenant dans une usine voisine, une usine normale. Il y est considéré comme un bon ouvrier, il est payé au SMIC. Il loue un studio en ville. Comme il est illettré et ne sait pas compter, l’équipe du CAT l’aide à organiser sa vie. C’est qu’il est LA réussite de l’institution ! L’espoir de tous. On m’a demandé de le rencontrer. Il nous a raconté sa vie, et nous a parlé de sa fiancée, Elisabeth. Il nous a dit une bien étrange histoire : Elisabeth, pensionnaire d’une autre institution, travaille comme lui à l’extérieur. Elle est femme de ménage dans un hôtel de la ville. Quatre mois auparavant, elle s’est crue enceinte. C’était une erreur. Mais elle est malade. Depuis une semaine elle est à l’hôpital dans une ville voisine. A la maternité. Bernard et moi éprouvons soudain comme un malaise. Le samedi, dans le bureau d’Andrée, nous rencontrons des responsables de l’institution d’Elisabeth. Je fais l’âne pour avoir du son. "C’est fait, pour Elisabeth ?" Un discours me répond, qu’il m’est presque impossible de retranscrire ici, tellement il fait mal. Oui, Elisabeth est avortée.

On ne lui a rien dit. Elle croit être à la clinique pour une tumeur, un truc à lui ôter dans le ventre. Des médecins sont au courant. Ils ont organisé l’avortement thérapeutique - sans le dire à la malade. Non, Elisabeth et Paul ne sont pas sous tutelle : ils sont majeurs et responsables. Mais enfin, ils sont débiles, tous les deux. La preuve : Paul reste parfois plusieurs jours sans se raser ! Et il lui arrive de boire huit cafés dans la même journée ! Un débile et une débile, qu’est-ce que ça peut faire, sinon des débiles ? Et qui ensuite aura l’enfant sur les bras ?

Il y a là des membres de l’équipe du CAT, les responsables de l’autre institution, d’autres témoins. J’affirme que je ne change pas un mot du dialogue. Votre indignation me fait rire ! Cela se passe de la même manière des centaines de fois par an en France. En général, simplement, on n’est pas assez stupide pour le révéler aux journalistes...

Je me demande si tant qu’on y était, on n’a pas ligaturé un peu, pour éviter définitivement que cela se reproduise...

C’est probable.

Les membres de l’équipe sont écœurés. Ils ne savaient pas. La plupart des débiles que j’ai rencontrés dans le CAT se sont décrits comme impuissants. Cela ne saurait nous étonner : quelle puissance leur est reconnue ? Deux êtres humains se sont sortis d’un cercle infernal. Deux exceptions. On les castre. On la stérilise. Nous pensons à Elisabeth, que nous ne connaissons pas. Elle est restée une semaine, à attendre qu’on lui ouvre le ventre pour lui enlever "quelque chose". Seule. Oui, nous allons révéler l’histoire, tant pis pour l’émission, c’est autrement plus important.

Le lundi matin, à l’institution d’Elisabeth, quel soulagement ! Le hasard parfois fait bien les choses. L’opération n’a pas encore eu lieu : elle était finalement prévue pour le lundi... Tout est arrêté. Elisabeth va revenir. Elle et Paul décideront, ensemble, de leur désir de mettre un enfant au monde. A son retour, Elisabeth nous confirme qu’elle savait qu’elle était enceinte. Depuis trois mois, ses règles étaient arrêtées, mais personne ne s’en était rendu compte dans l’institution. Paul et elle veulent garder l’enfant. "A condition, dit Paul, qu’on soit mariés avant. Pour que ce soit l’enfant de parents mariés. Comme les autres."

Je saute quelques mois. Paul et Elisabeth se marient. Le maire de la ville, qui n’a pas célébré de mariages depuis plus de trois ans, est revenu exprès pour eux. Il préside à cette union, à cause de tout ce qu’elle représente. C’est un homme respectable, grand résistant pendant la guerre, un démocrate. Après la cérémonie, il dit quelques mots : "Je vous souhaite beaucoup de bonheur, à vous et à votre descendance. J’espère qu’elle jouira de tous les droits et de toutes les possibilités des enfants de ce pays." Elisabeth se raidit. Elle a bien compris. quel chemin reste à faire !... Le lendemain, elle me dit ses angoisses en pleurant : elle sait bien que tout le monde est persuadé que cet enfant naîtra débile. Elle sait bien sans le dire combien de gens espèrent que cet enfant sera débile...

L’enfant est née longtemps avant terme. Elle a dû passer deux mois en couveuse. Andrée, déjà, doit se battre pour qu’on ne retire pas la petite fille à sa mère. Le médecin de la Protection maternelle et infantile la prévient qu’elle la rend responsable de ce qui pourrait arriver. Aujourd’hui, elle est toujours à la clinique pour des problèmes rénaux. Paul et Elisabeth ont besoin d’aide. Ils se lassent d’attendre. Leur enfant a cinq mois. d’autres s’en occupent. C’est dans l’ordre des choses. Petite fille que je n’ai pas encore vue, tu portes mon prénom.


extrait 8 --- (pp. 252-253)


Il faut que je parle un peu du langage.

C’est un langage inouï : "Qu’on n’a jamais entendu" (Robert). Mais c’est l’in-ouï qui le fait dire langage du débile. Il est l’argument flagrant et permanent que nous avons corrompu la langue au point de ne même plus entendre le sens profond et commun qui affleure ici.

Un débile de la Lozère me l’a dit. C’est souvent comme ça, "avec les sourds". Il faut bien économiser sa parole et son souffle. Celui-ci me parlait de lui, de sa maladie faite fatalité par la médecine. Il a conclu : "Ma maladie c’est... c’est un malentendu."

La vie, la naissance, la mort, le sexe, le lait, le désir, l’œuf, le mythe des grandes traversées. "Je suis personne..." A écouter ces débiles parler autant de l’essentiel quand ils osent, l’envie me vient de leur demander pardon d’avoir parfois autant négligé le langage. C’est que je suis tellement et toujours concerné par lui. Il peut m’atteindre au plus profond, quand il me fait approcher de trop près des destins déchirés. Les écrans se constituent de tout ce qui peut faire de l’autre qui parle, un étranger : écrans dans la conscience publique, écrans dans la psychologie et la médecine qui le disent malade, écrans dans les institutions, écrans en moi.

Il y a bien de la folie à devoir oublier pour savoir et pour entendre. J’ai passé beaucoup de temps à reconnaître les débiles. Je suis devenu "expert" en ce domaine. Je me suis encombré d’instruments de plus en plus sophistiqués pour parvenir à la connaissance de tous les signes qui donnent l’assurance du diagnostic.

Un jour j’ai commis une négligence. c’était un temps de surmenage, j’ai oublié les mots qui concluaient le dossier d’un enfant. Rien ne m’en est resté. Je l’ai donc rencontré hors de toute connaissance clinique. Ses mots m’ont dit qui il était. Un vrai langage : les intestins, la merde, le meurtre. Plus tard, il a dessiné des sexes de taureaux. Il a déchiré ses dessins. Il a ri, puis parlé solennellement de ses parents, de son malaise, de ses désirs, de ses projets. Plus tard, il a vécu sa vie. J’ai enfin regardé son dossier. Cet enfant-là était un débile grave. Depuis ses premières années, il était suivi, testé, examiné. Tout confirmait le diagnostic. J’affirme que si je n’avais pas perdu la mémoire, ce mot de débile aurait pu contaminer quelque chose de mon écoute. J’affirme que je n’ai trouvé qu’intelligence dans son discours. Lui-même a pressenti qu’il fallait participer à protéger mon ignorance. Il m’a parlé de tout ce qui avait fait sa vie, sauf des examens qui l’avaient concernés et dit débile. Ce jour-là, j’ai compris que l’oubli des signes qui péjorent est précieux, et que le meilleur apprentissage dont je puisse me réclamer est celui d’une écoute sans cesse renouvelée.

En Lozère, j’ai encore appris. Les débiles du CAT m’ont fait progresser.

Dans le texte de ce qu’ils disent, des mots, des formules émergent. Ils inaugurent un enchaînement de significations multiples, une langue commune.

C’est un langage fulgurant. Des mots choisis comme par le hasard et qui un peu plus loin distribuent des sens incandescents comme un feu d’artifice. Les même mots pleins que ceux de l’invention et du poème.


extrait 9 --- (p. 323)


Alliance de travail. Tu me parles et je t’écoute. J’apprends à t’entendre. Voix identiques d’un même langage, qu’elles fécondent à chaque instant. D’un même pays qu’elles construisent ensemble. Attends-moi ! C’est ta fuite qui me rend sourd. Ni toi, ni moi, n’avons rien à gagner à nous tapir dans l’ombre. Sortons-en nos vieux cauchemars et les plus anciennes malédictions ! Nous jetterons le racisme, l’ignorance, le mépris, toutes les peurs des mondes archaïques. De la discussion jaillit la lumière. Si je te confie le secret de mes amours, tu me diras les raisons de ta haine. et si nos bonheurs et nos malheurs enfin se réunissent...

Je rêve d’un monde où chacunE serait à l’écoute de l’autre. Je n’hésite pas devant la répétition. Je ne me lasserai pas d’inscrire un tel espoir. "AmiE, il dépend de toi..."

Cohérence des destins, rigueur des mots. Rigueur des destins, cohérence des mots. Qu’on te dise fou ou normal, je m’applique à te comprendre, car tu n’es pas le jouet des vents contraires. Tu te protèges, tu luttes, tu portes en toi la vérité des rebelles. Celle qui m’a sorti de l’ornière - pour combien de temps, jusqu’où ?... Opiniâtre révolte, ou pauvres moyens, véhémence du mensonge, ou sereine vérité, que m’importe ? A ta manière, qui que tu sois, tu as dit NON. Une seconde d’un jour, un mois d’une année, le temps d’une vie. Déçu, amer, meurtri - ou épanoui et triomphant, tu es le même. Le réel modèle l’un et l’autre, et moi comme eux, eux en moi.

Daniel Karlin, Tony Lainé

P.S.

Spéciale dédicace aux enfants et ados de l’IME Tony Lainé à Château-Arnoux.