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ON - Au sujet de l’usurpation et de la perte du temps dans le vieux monde réifié

ON - Au sujet de l’usurpation et de la perte du temps dans le vieux monde réifié

MP (première parution : juillet 2002)

Mis en ligne le 16 mars 2008

Thèmes : Religions et croyances (23 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,63.3 ko)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

A ceux et celles enfermés dans les geôles du vieux monde.



Avertissement

Qu’ON en finisse.

Préambule

Constat de l’impossibilité aujourd’hui de répondre à la question suivante : “Quel jour sommes-nous ?”, alors que demain est hier et hier aujourd’hui.

Définitions

ON. . Pronom personnel indéfini de la 3ème personne, invariable, faisant toujours fonction de sujet.
. Abréviation de “Organisme Neutralisé”.
Etc.

« ON n’a rien à y faire ! ON n’est pas de ce monde ! »
Anonyme. Lieu et date incertains.

« Le temps est tout, l’homme n’est plus rien »
K. Marx.

0

Au fil des siècles, les individus se virent dépossédés du temps. En dehors de quelques sursauts de l’histoire, de l’insolence et du courage de certains qui furent abattus sans sommation, la plupart ne s’aperçut de rien ou ne mesura pas assez tôt l’ampleur des dégâts.

Mais le processus fut lent avant de voir le temps des individus définitivement colonisé.

*

Ce furent les rois et les banquiers, dans un accord tacite, qui s’emparèrent du temps – le travail, par la place absolue et supérieure qu’il s’octroya dès lors en tant qu’activité humaine, devenait la pierre angulaire du maintien de l’ordre.
Les rois et les banquiers décidèrent d’attribuer au temps une valeur d’échange. Et, dans ce vieux monde dont nous parlons, durant des siècles, ils travaillèrent en collaboration à améliorer leur domestication du temps en ne cessant de le clôturer, de le morceler, de l’exploiter, de le polluer.

*

En mettant à la disposition de quelques uns le temps de tous les individus, il s’agissait de faire de ces derniers des êtres inoffensifs et neutralisés. Avoir une maîtrise et un contrôle parfaits sur les masses en cloisonnant leur espace-temps.
Coloniser le temps de tous les individus pour réaliser un projet éternel, un nouvel empire, inébranlable…

…Tout commençait à rentrer rapidement dans l’ordre des choses.

*

Alors que le temps devenait la propriété exclusive des rois et des banquiers, ces derniers imaginèrent qu’il était devenu facile d’étendre leur maîtrise au-delà même du temps. Ils crurent pouvoir mettre la main sur le hasard, persuadés qu’avec l’appui de nombreux spécialistes ils arriveraient à prévoir et à anticiper cette face chaotique du temps qui avait depuis toujours fait défaut aux maîtres.

Au rythme du tic-tac des guerres, des famines, des maladies, des découvertes technologiques et des esclavages, les rois et les banquiers ne cessèrent de perfectionner le maintien de l’ordre dans l’empire en construction.

Un empire qui, à terme, devait s’autoréguler dans les hasards du temps domestiqué, quand ses esclaves n’auraient définitivement plus prise sur l’espace-temps.
Dans cet empire, chaque individu aveuglément et dangereusement obéissant devenait simultanément esclave et flic de l’autre. Chaque individu devenait complice d’un pouvoir qui l’avait dépossédé de tout, jusqu’à l’essence de son être. Un empire où ennemis et alliés se confondaient, s’inversaient au gré des manœuvres et des conspirations de l’horloge universelle. L’équilibre de l’empire était réglé, calculé et contrôlé avec une précision chaotique.

*

Le temps devint logiquement une vaste propriété à l’intérieur de laquelle les individus se retrouvaient prisonniers. Prisonniers à la fois des autres et d’eux-mêmes. D’avoir exproprié les individus de leur temps – et par là de leur espace et de leur liberté –, eut pour conséquence de faire d’eux des êtres égarés, spécialisés et séparés, à qui les rois et les banquiers pouvaient exiger et faire croire tout et n’importe quoi. Une solitude infinie vint à peser sur ces esclaves. Tout agissement et tout désir communs semblaient s’évanouir dans l’écoulement des jours. Ils ressentaient, mais trop tard, que le temps leur avait échappé.

*

L’individu ne se rattachait plus à un autre qu’en désespoir de cause, le plus souvent de manière complètement artificielle, et peu importe quel était cet autre. La solitude abyssale générée par la dépossession du temps forçait l’individu à ne voir chez l’autre qu’une apparence, une manière d’être superficielle, une image dans le temps arrêté, un souvenir. L’individu, perdu dans la masse, était amené à conduire malgré lui une guerre quotidienne contre le temps, mais une guerre perdue d’avance puisque sans fin. Il ne cherchait alors dans l‘autre qu’un allié potentiel. Voilà ce qui restait de sociabilité chez tous ces esclaves. Enfermés dans le présent, leur sociabilité n’était plus guidée que par la survie. C’était ça ou la folie. Ces esclaves, qui faisaient semblant de ne pas s’ignorer, n’avaient plus qu’à se partager leur misère à l’intérieur d’un espace-temps qui avait perdu toute signification.
Nombreux étaient ceux qui se tuèrent au travail.

*

Le temps de vivre, d’aimer, d’agir, de jouer selon ses rêves et ses désirs n’appartenait plus à personnes.

*

Grâce à des outils de propagande toujours plus sophistiqués et en raison du niveau d’angoisse des esclaves prêts à tout pour ne pas tomber dans le vide, les rois et les banquiers parvinrent à propager l’illusion parfaite du règne de leur empire tentaculaire. Les esclaves dénièrent leur condition d’esclave. Abandonnant toujours plus le terrain du négatif, ils acceptèrent l’idée selon laquelle aucune société humaine n’avait jamais atteint le niveau de liberté, de confort et de sécurité de cet empire. Cette idée obscure qui affirmait le caractère immuable du vieux monde renforçait d’autant plus leur condition d’esclave. Évidemment, à partir de là tout questionnement devint futile ou faux.

La propagande, tout de même nécessaire pour maintenir les esclaves dans ce mensonge, se transforma rapidement en une véritable religion. Son dogme tout aussi absurde qu’incontesté se résumait à : l’argent est la matérialisation du temps sur la terre. Le temps et l’argent ne font qu’un. La nature a unifié ces deux entités, et ce depuis toujours, depuis la nuit des temps. L’individu peut donc, grâce à l’argent, se réapproprier son temps et sa liberté. Il devient possible pour l’individu de retrouver des raisons d’exister et d’agir. Pour cela, il doit se soumettre au culte des choses.

Les sbires des banquiers, les marchands, devenaient les nouveaux moines, saints et martyrs de l’empire, et les banques les nouveaux lieux de culte, où le temps/argent prenait l’allure d’un rituel obscur à l’intérieur duquel les croyants jouaient leur destin à pile ou face. On vit les foules d’esclaves-croyants s’agenouiller devant les foules de marchandises, se sacrifier pour elles, se confondre avec elles.
L’horizon avait disparu. A sa place, un miroir sans tain s’élevait. Les esclaves-croyants pouvaient se distraire en s’y contemplant, ignorant que derrière ce miroir les choses les guettaient.

*

Les marchands allèrent jusqu’à croire que la richesse offrait l’immortalité.

*

Jusqu’au jour où le temps, à force de clôtures, de morcellements, d’exploitation et de pollution devint une propriété privée de tout. Le temps échappa à la domination des rois et des banquiers sans que ceux-ci s’en aperçurent ou voulurent l’admettre.

Le monde avait fabriqué sa propre geôle. Ce ne fut pas à un empire qu’on avait affaire en réalité. Cet empire se révélait être une gigantesque prison, d’une étendue telle que les rois et les banquiers eux-mêmes se retrouvaient prisonniers. Les rois se rendirent alors compte qu’ils n’avaient jamais eu de rois que l’apparence, que cette image que la soumission collective renvoyait d’eux. Les banquiers continuaient encore à se persuader qu’ils étaient importants et immortels. Mais ils avaient perdu toute assurance. On pouvait lire la peur sur les visages des marchands.

Le temps ne fit que ce qu’il devait faire.
Le temps se renversa et engloutit les êtres, avec leurs actes et leurs pensées, dans le néant des heures, des jours, des années, des siècles… Le travail les noya dans un océan d’éternité.

Depuis, de cet océan ne surgissent que des fantômes.

1

ON est ces fantômes.

2

Il est délicat d’affirmer avec certitude qu’ON existe vraiment, ou du moins de donner une définition précise du ON. D’autre part, il est impossible de dénombrer précisément les ON vivant ici. Nous tenterons malgré tout sans crainte de dessiner succinctement les principaux traits du ON.
Ce qui suit est une approximation, un effleurement de la réalité ON. Tout ceci est une vue générale, évitant néanmoins avec prétention tout simplisme. Une accumulation de faits et de gestes glanés au fil des siècles. La marque d’une mémoire d’un présent dissout. C’est un premier aboutissement d’une recherche qui pourra dans une certaine mesure prendre fin lorsqu’ON se sera réapproprié l’espace-temps. Il s’agit pour nous de faire en sorte que ce soit possible.

3

ON est à la fois la réalité et sa falsification. ON apparaît et disparaît au gré des moments et des situations, sans qu’ON s’en inquiète.
ON parle, mais c’est pour se rassurer qu’ON n’est pas tout seul. ON est incapable de se taire.
ON ne supporte pas le silence. ON perçoit dans les instants hasardeux du silence et de l’inaction qu’ON n’est plus de ce monde depuis longtemps déjà. Les mots de ON sont autant de postures qui voilent sa mort prématurée et déguisent son vertige.

4

ON fait comme si.
ON fait semblant d’être satisfait et heureux.
ON est dépourvu de toute certitude.

ON est mal nourri. ON fait de la peine à voir. ON est méprisé.
ON parvient encore à faire l’amour mais le plus souvent avec des images autorisées et préétablies, consommées dans un système d’échange sentimental.
ON habite des lieux exigus. ON est habité par des bruits sourds. ON s’observe dans de vastes métropoles dans lesquelles vivent des commerces de toutes sortes.
ON est tout seul.

5

Dans ce vieux monde, c’est comme si le temps tournait sur lui-même. Un cercle perpétuel. Et le passage des saisons, qui n’est qu’un divertissement de plus, n’y change rien.
ON est enfermé dans le présent, sans mémoire et sans but. Chaque jour est une répétition de la veille où l’ennui pèse comme une menace infinie. A chaque instant, à chaque geste, à chaque parole, l’ennui est là, pesant, menaçant. L’ennui d’une répétition sans fin d’instants, de gestes et de paroles, sans lien, sans but et sans importance.
Tout ce qui peut encore surprendre et interpellé ON finit toujours par disparaître dans l’écoulement circulaire du temps.

6

ON est condamné à toujours être en retard.
ON est amnésique. Puisque, où ON croit vivre, le temps apparaît comme figé depuis toujours.
ON continue à être maintenu dans ce vieux mythe qui prétend que la société ON domine le temps, que le temps est entre ses mains, dans un parfait équilibre et une parfaite maîtrise, et qu’elle redistribue à chaque ON un bout du temps qu’ON mérite. Mais en réalité, c’est à l’intérieur même des images produites et diffusées par l’ensemble des ON soumis qu’une telle croyance subsiste, permettant par ailleurs de mieux maintenir l’ordre.
ON tire toute sa pauvre fierté du fait qu’ON croit vivre toujours plus longtemps et qu’ON peut tout savoir, à tout moment – Or, ce vieux monde, sous ses aspects spectaculaires, est surtout un monde du secret où ses silences disent plus que tous ses gémissements. Mais ON, dans son amnésie, ne veut de toute façon rien savoir. ON s’en fout.

ON croit encore pouvoir tuer le temps, alors que c’est la prise de conscience de n’avoir jamais eu le temps qui tue ON.

Trônant au milieu d’un paysage lunaire, le temps, de loin, observe ON avec un mélange d’étonnement et de pitié.

7

Qu’ON soit à l’usine, à l’école, au supermarché, dans une voiture sacrée, dans une cuisine touchée par la grâce, dans un lit spirituel, dans des vêtements divins ou ON ne sait où encore. Qu’ON bouffe, travaille, achète et vende pour occuper ses pensées et se persuader de vivre, regarde la télé pour se surveiller ou ON ne sait quoi encore.
Quoiqu’ON fasse, les barreaux du temps barrent la vue. ON a un horizon quadrillé. ON ne peut même plus se perdre. A chaque geste, à chaque parole, les murs de la prison du ON deviennent toujours plus hauts, c’est-à-dire toujours plus intemporels.
Dans toutes les têtes, souvenez-vous, ce même constat, devenu banal et saugrenu, et accepté depuis si longtemps déjà : ON n’a plus le temps. Mieux : le temps emporte ON sans remords.
Entre deux obligations, ON est vivement autorisé à monnayer des évasions factices.

8

ON ne se rattache à la réalité qu’à travers les apparences. Le propre du ON est de se mouvoir séparé de la réalité. Aliéné par un temps qui n’existe plus. De cette séparation, la réalité devient un miroir déformant qui ne renvoie que des reflets de ON fictionnels dans lesquels ON pressent sa misère. ON ne retient de la réalité que des images hygiéniques et formatées qui ne laisseront derrière elles aucune trace. Comme si son cerveau, cloué à un fauteuil confortable, était relié par un fil invisible à des écrans domestiques, salariés et étatiques et ingurgitait ainsi sans broncher et sans même vouloir s’en rendre compte des flots ininterrompus de mensonges. Ces mensonges, c’est-à-dire ces représentations superficielles ou fausses de la réalité qui colonisent et appauvrissent l’imaginaire déjà maigre du ON deviennent pour ces millions d’yeux de ON plus vrais que la réalité elle-même.

9

ON passe sa vie à remplir l’essentiel de son temps – ou plus précisément de ce que la société ON lui concède de temps – d’activités obligatoires en échange d’un peu d’argent et de soumission à l’égard des rois, des marchands et des banquiers ON. ON va jusqu’à prendre ça pour un service rendu. Comme ON dit religieusement : “Faut bien survivre !”. “C’est mieux que rien !” dit-ON avec humilité, feignant d’ignorer que le rien est le propre de sa condition.
ON agit dans ce vieux monde comme un enfant à qui l’autorité doit tout le temps dire que faire sous peine de sanctions plus ou moins lourdes. ON agit aussi avec complaisance, pour ne pas à voir la fin venir ; croit-ON.
Il n’y a pas un instant où ON n’est pas angoissé par l’idée que tout a une fin.
ON est hanté par l’éternité.

8

ON meurt comme un vieil enfant. ON n’a rien appris, rien fait, rien dit qui n’en vaille la peine, qui n’ait une quelconque valeur, une quelconque richesse. ON est sénile à vingt ans. Il y a l’âge où ON est enfant et l’âge où ON s’aperçoit vieillir. Entre ces deux âges, il n’y a rien puisqu’il est trop tard.

7

ON se refuse toujours à penser et à voir que derrière le vide de ce vieux monde se cachent des possibilités de vie innombrables, inexplorées et passionnantes qui permettraient à ON d’échapper à l’ennui et à l’effroi.
Car il subsiste en effet dans les sous-sols des ghettos des méga-concentrations urbaines des débris de temps à l’état naturel, libres et non domestiqués. Et là, des poignées de rebelles, dans leurs tentatives de réappropriation du temps, poursuivent spontanément l’objectif millénaire des hérétiques de renversement de l’ordre intemporel des choses – rêver de voir un jour ce vieux monde brûler. Bien sûr, la direction générale de la société ON et ses sbires continuent à les combattre férocement, de manière incessante par la force, le mensonge et l‘humiliation. Elle n’accepterait pour rien au monde que ces insolences mettent au grand jour sa faillite.
La propagande ON voudrait faire de ces révoltes des spectacles anachroniques, décalés, diaboliques et/ou absurdes. Mais elle ne pourra jamais lutter contre l’évidence que c’est avec elles que tout prend son sens, que la vie dans son entièreté tend à prendre fin pour être enfin.
Il semble encore évident que le monde ne parviendra jamais à éteindre en ON cette étincelle hasardeuse de fureur destructrice et joyeuse.

6

La révolte en tant qu’expression du refus de l’autorité existante, quelque soit les formes qu’elle peut revêtir, est avant tout une survivance de l’enfance, un souvenir lointain d’une vie buissonnière et ludique, inachevée et étouffée qui se réveille dans ces hasards non-domestiqués du temps.
C’est dans un sursaut, sans raison apparente et sans prévenir qu’ON se met à tutoyer le négatif, à le déclamer dans une folle tentative de prise d’assaut du temps. Il s’agit de percées spontanées dans l’espace-temps. De batailles lancées à des moments précis et imprévisibles pour mettre fin à la fois à l’illusion de l’éternité et surtout au règne omnipotent de la propriété et du travail qui entretient cette illusion. Ces révoltes sont avant tout des jeux retrouvés et essentiels que les ON les plus dociles – sur les ordres et les manipulations des rois et des banquiers ON – s’empressent de casser, par lâcheté et par peur, et sous le faux prétexte tant de fois appris que le jeu n‘a rien de sérieux ni d‘important ; sauf peut-être l’intérêt vain de tuer le temps.

Face à tous ceux qui refusent de rentrer dans l’ordre des choses, se dressent bien droits les juges ON, misérables gardiens du temple du travail et de la souffrance qui prononcent fièrement leurs sentences en ouvrant grand les bras de leurs cachots. Le cynisme des peines qu’infligent les juges ON est marqué jusque sur le front de leurs tribunaux où il faut lire cette phrase qui martèle avec mépris la culpabilité perpétuelle du ON : à chaque jour suffit sa peine.

Au-delà même de la révolte, ON a pourtant gardé de l’enfance cet instinct du jeu essentiel ; quand le jeu reste à inventer.

5

Pour autant, il serait trompeur de croire qu’ON ne joue pas. Dans ce vieux monde, ON est cantonné à jouer un rôle, mais le jeu est toujours du travail. Ce rôle consiste en une répétition de gestes et de tirades mesquines que la direction générale de la société ON se doit de temps en temps d’applaudir ou de huer, au sommet du vide.
Un jeu duquel la société ON a retiré la liberté, la gratuité et le plaisir.
Un jeu de temps morts.
Un jeu fantôme.

4

ON continue encore à penser qu’ON peut en toute tranquillité jouer, écrire, chanter, danser, construire, aimer… mais c’est sans mesurer tout à fait le niveau d’ennui qui l’accable.
ON finit toujours, à un moment ou à un autre identique, par mourir d’ennui.

ON continue à se persuader qu’ON peut encore rêver… quand les seuls rêves auxquels ON continue à s’accrocher sont ceux qui exigent une autorisation d’un supérieur hiérarchique.
Aux yeux de ON, le rêve et le divertissement se confondent. ON ne rêve pas à des temps immémoriaux et encore imaginaires. Seuls retiennent plus longtemps son attention des pantomimes spectaculaires, des icônes marchandes, des cultes artistiques. ON est un contemplatif d’un nouveau genre, qui ne contemple que du rien. Mais en ne contemplant que du rien, comme nous l’avons déjà évoqué plus haut, ON ne peut naturellement que s’observer, se scruter, s’analyser. ON pense ainsi pouvoir gagner du temps.
A tort.
En refusant de se révolter, ON se condamne simplement à mentir.

3

Dans les lambeaux de temps immobiles et pré-occupés que la société concède à ON, ON n’y trouve qu’insatisfaction et angoisse.
ON est insatiable et vit dans le besoin permanent.
A tout moment mais toujours trop tard, ON ressent qu’ON perd son temps.

ON ne peut pas assouvir ses besoins qui sont infinis. Les sbires de la société ON occupent le temps à confectionner, préparer, imaginer, lancer sur le marché, concevoir, créer, recycler, manager, acheter, vendre, innover. A tout moment. ON n’a pas de répit. ON tend à n’avoir plus de sentiments que pour les marchandises, ces choses devant lesquelles ON se prosterne. ON finira par ne plus parler qu’à ces choses, dans un langage neuf et ésotérique qui engloutira tout. La pensée appauvrie de ON est encombrée d’idées capturées par les choses. Or, les choses sont les seules balises qui guident ON dans l’écoulement circulaire du temps.

ON se confond avec les choses et découvre chaque jour à quel point ON est la plus intelligente des marchandises.

2

ON vit dans la peur et l’angoisse. La société ON, en produisant et en entretenant cette angoisse, ne fait qu’élever toujours plus haut les murs de la prison, et rendre ON toujours plus transparent. ON se refuse encore à voir qu’à force de s’élever, ces murs finiront par crever le ciel et que seul le soleil sera alors en mesure de brûler cette taule immense et démesurée qu’est le vieux monde.

Angoissé de n’être sûr de rien.
Angoissé de constater que demain est hier.
Angoissé de voir que sa vie ne vaut pas mieux que tout ce qu’ON juge médiocre et vulgaire.
Angoissé d’apprendre à se complaire dans sa misère.
Angoissé par cette incapacité à réaliser ses désirs.
Angoissé de constater impuissant que ses désirs enfouis se transforment en sacrifices, en souvenirs lointains, en frustrations, en pulsions meurtrières et en mensonges.
Angoissé par l’idée même d’être angoissé.
Angoissé de s’apercevoir ON.
Angoissé à la fois par l’ordre des choses et par l’idée que cet ordre des choses prenne fin.

1

La folie est née de la perte du temps et de la réification du monde.
Elle apparaît dans la pesanteur du présent omnipotent.
La folie n’est jamais loin.
ON la pressent.
Les symptômes se font de plus en plus précis.

0

De temps en temps, ON comprend qu’il en est autrement. Mais c’est sans importance puisqu’ON ne fait rien et qu’ON oublie tout. Tant qu’ON se refusera à admettre qu’il est toujours trop tard, ON restera ce fantôme à qui tout échappe.

L’évidente conclusion que nous pouvons tirer pour l’instant de tout ce pauvre bavardage hautement inutile au bon fonctionnement du vieux monde : seule l’affirmation du jeu permettra à ON de retrouver sa singularité, en mettant fin à son caractère impersonnel et indéterminé.
Le jeu seul permet de suspendre le temps.

L’usurpation et la perte du temps ne signifient que la victoire de la suprématie du travail sur toute autre forme d’activité humaine – victoire d‘une telle ampleur qu’il est raisonnable de se demander s’il existe encore dans ce vieux monde des activités qui ne soient pas du travail.

L’usurpation du temps est le temps de l’usurpation. Mais comme tout, ce temps de l’usurpation a une fin.
Il s’agit pour nous d’accélérer cette fin.

MP

P.S.

Première édition : Lille, juillet 2002.
Sans copyright.
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