BROCHURES

Interview de Zanzara athée (février 2003)
parue dans le zine Inertie

Zanzara athée (première parution : février 2003)

Mis en ligne le 21 octobre 2007

Thèmes :

Formats : (HTML) (PDF,35.2 ko)

Version papier disponible chez : Zanzara athée (Paris-banlieue)

Février 2003, interview de Zanzara athée par Jibé (zine Inertie)


- Présentation personnelle

Je m’appelle Thomas et je constitute la folle équipe de Zanzara athée…
Pour reprendre l’intro de la dernière liste en date : « Distribution autonome de lectures subversives, Zanzara athée est aussi une mini maison d’édition (de brochures uniquement, pour le moment). C’est également un moyen d’agitation qui fonctionne par le biais d’actions directes, de rédaction de tracts, ainsi que par le relais d’infos via Internet. Certainement d’autres choses encore, mais quoi déjà ? Un des buts du jeu est de révolutionner le monde. Vu que cela risque de prendre du temps : autant commencer ici et maintenant. La vie est plus rigolote quand on essaie de vivre ses idées et ses envies.
Qu’est-ce que t’en dis ? »

- Depuis quand fais tu ta liste de distribution, petit historique, raison de la fusion/séparation avec Nem ? Pourquoi ce nom ?

Encore une fois, je reprends ce que je précisais dans la dernière liste : « La liste Zanzara athée est (…) née en automne 1997, elle distribue depuis maintenant plus de cinq ans ses propres éditions ainsi que beaucoup d’autres dont le contenu et la démarche se veulent plus ou moins contestataires. Au départ active dans la scène "Do it yourself !" (scène musicale et politique surtout présente dans l’anarcho-punk et le hardcore), Zanzara athée distribuait également de la musique. Voulant participer à "l’élaboration d’une contre-culture à la fois subversive et constructive", Zanzara athée a fini après quelques désillusions dans le milieu punk-hardcore par distribuer de plus en plus de lectures, et de moins en moins de musique (jusqu’à ne plus en distribuer du tout). La politique a trop servi de faire-valoir à l’art en général et à la musique en particulier. L’identité véhiculée par la musique (la culture punk) ghettoïse le milieu "Do it yourself !" ainsi que pas mal de squats. Ces milieux, prétendument révolutionnaires, se renferment sur eux-mêmes, se spécialisent (concerts, groupes, disques) et se désintéressent de la politique dont ils se réclament pourtant. Souvent fermés aux remises en question de leur fonctionnement, au bouleversement des rapports sociaux, les spécialistes du punk-hardcore se retrouvent de plus en plus dans les valeurs de l’anti-politiquement-correct, de l’alcool et de la virilité. Zanzara athée s’est donc progressivement éloignée du milieu musical punk-hardcore, tout en restant très proche des squats (qui ne peuvent se résumer à cette culture). S’impliquant au-delà des lieux prévisibles (squats, lieux de débats ou de concerts, manifs), Zanzara athée intervient aussi de temps à autres dans la rue ou dans des lieux relativement inattendus car moins "engagés".

Treize listes Zanzara athée sont parues entre l’automne 1997 et l’automne 2000. En 2001, la liste Zanzara athée a fusionné avec celle de Nun Enlitigas Mi pour former Emzan (trois listes : printemps 2001, automne 2001 et hiver 2001-2002). Lors de l’été 2002, Zanzara athée a sorti un numéro spécial à l’occasion de sa tournée de tables de presse sur différents festivals. »

La fusion avec NEM (Nun Enlitigas Mi) s’explique par le fait que Stéphane et moi étions bien potes, qu’en 2000 il s’est installé à Dijon (où nous avons squatté ensemble, au Pamplemousse, jusqu’à l’été 2002). Avec mon déménagement sur Grenoble dès l’été dernier (2002, donc), nous avons logiquement défusionné…

Les citations entre guillements sont extraites de la dernière liste Zanzara athée en date (hiver 2002-2003), c’est-à-dire la liste numéro quatorze et demi. Bien sûr, « Zanzara athée fonctionne toujours sans salaire, sans profits ni subventions. Si beaucoup de choses sont à prix libre c’est pour éviter que l’argent soit une barrière entre nous (même s’il est évident que tant qu’il y aura un billet de banque sur terre, il y aura des barrières entre nous…) ».

- Quelle bilan tires tu de cette expérience : pas trop d’illusions perdues sur une scène qui ne semble pas si politisée qu’elle en a l’air et qui reproduit bien souvent les schémas de consommation classique ? Et qu’attendre de personnes dans la scène punk/hXc qui sortent des zines où tu lis clairement qu’ils refusent de faire de la politique ou qui disent que l’anarchisme correspond au mieux à une phase de révolte adolescente ?

Le bilan, je le fais un peu dans la précédente réponse. Si je m’étais contenté d’agir au sein du petit monde punk-hardcore, aujourd’hui je serais ultra-blasé et dégoûté je pense. Mais je pense que la vie est ailleurs, la lutte est ailleurs, ce qui est crucial, intense et passionnant est ailleurs, à mon avis.

- De même ne trouves tu pas dommage qu’un zine qui présente une interview du dernier groupe ricain à la mode vende beaucoup plus qu’un zine qui offrirait un dossier sur l’éducation libertaire ? Et quid de la place toujours écrasante des interviews de groupes qui la plupart du temps n’ont rien à dire de bien intéressant ?

Si, je trouve ça dommage. Ça prouve, si besoin est, que la scène punk-hardcore ne vaut pas beaucoup mieux que le reste de la société spectaculaire-marchande…

- La scène punk a t-elle un réel poids dans la contestation ou est-elle trop nombriliste ?

Bien sûr qu’elle est trop nombriliste. Une chanson, plein de chansons, même, un "mouvement" culturel, artistique, musical, ça n’a jamais rien changé au fonctionnement général d’un système / d’une société. La scène punk, pour être vivante voire menaçante, doit agir au-delà de son microcosme, s’allier de façon durable à d’autres mouvements de lutte contre-culturels et politiques. Et surtout, elle doit se questionner elle-même, se remettre en cause elle-même, etc.

- Tu édites pas mal de brochures : quels sont les critères ? Tu préfères les rééditions d’auteurs anciens, ou des brochures nouvelles ?

Les critères ? Je n’ai pas de critères arrêtés formellement. J’avoue qu’avec Zanzara athée, je fonctionne pas mal à ce qu’on pourrait appeler le "coup de cœur"… Si je tombe sur un texte qui me bouleverse, je peux avoir envie de l’éditer, et zou ! c’est parti. Tout ça est donc pas mal lié à ma vie, mes réflexions, mes pratiques, mes recherches, mes rencontres, etc.

En terme de préférence, potentiellement, je trouve plus stimulants et enthousiasmants les écrits récents, ceux qui apportent quelque chose aux réflexions contemporaines, à la praxis révolutionnaire de notre temps pour le dire avec des mots qui font peur. Ceci étant, j’ai édité et distribue différents "vieux" textes du fait qu’ils sont encore d’une actualité parfois surprenante et/ou introuvables aujourd’hui malgré leur grand intérêt (de mon point de vue, encore une fois).

- Ne penses tu pas que parfois la référence constante de certains anars aux grands penseurs comme Bakounine reflète une certaine dévotion qui n’a rien de libertaire ?

C’est qui ces "certains anars" ? Je ne connais personne qui fasse constamment référence à Bakounine ou à je ne sais pas qui. Par ailleurs, je pense que la lecture de Bakounine ou d’autres auteur-e-s anarchistes est très intéressante à maints égards.

- Tu es sXe [straight-edge] : un choix uniquement personnel, ou pour toi cela correspond à des raisons et un engagement politiques. Peux tu comprendre qu’on revendique le fait d’être sXe, où est ce s’enfermer dans des carcans ?

Les choix uniquement personnels n’existent pas. Si j’ai choisi de ne consommer aucune drogue, c’est à cause de l’impact social que les drogues ont, pas parce que je suis en recherche de pureté individuelle ou je ne sais pas quoi. Donc oui, cela correspond pour moi à des raisons politiques, issues d’une analyse des rapports sociaux et de l’effet des drogues sur la société et en particulier dans mon entourage, dans l’environnement dans lequel j’évolue.
De ce fait, je comprends le fait de se revendiquer "straight-edge", la norme "punk" étant de consommer diverses drogues (bières, clopes et shit compris bien sûr), revendiquer une particularité minoritaire et contestataire ne me semble pas hors de propos. Le terme "straight-edge" me semble toutefois assez peu approprié à ce que je revendique. Le refus de la dépendance, de l’aliénation, c’est une chose. Ensuite, les connotations rigides et "droites", voire "normales" qu’évoque le terme "straight" ne me conviennent pas. Les "straight-edge" hétérosexistes pour un amour beau et exclusif me font chier, par exemple. Le sexe, c’est chouette, et si l’abondance de relations hétérosexuelles me paraît généralement suspecte chez les mecs (en termes de domination), les relations sexuelles peuvent être chouettes y compris, à mon avis, à travers certaines formes de décadence ou d’anormalité… Bref, si des lecteurs / lectrices ont des idées pour trouver un terme francophone qui conviendrait pour définir "qui refuse les drogues à cause de la dépendance et/ou de l’aliénation qu’elles engendrent", qu’illes m’écrivent ! Nous (des co-squatteureuses de la Charade et moi) avons trouvé quelques nouveaux mots, mais aucun ne nous satisfait pleinement pour le moment.

- Tu as il me semble une expérience assez longue des squats. Depuis quand, pourquoi ?

Depuis 1996. Parce que c’est la critique en actes de la propriété privée et que la propriété privée est un des piliers du système capitaliste et que j’ai bien envie d’abattre ce système. Parce que vivre avec des gens que j’aime, ça me plaît bien. Parce que pratiquer l’autogestion, c’est vivre mes idées, et je trouve ça important. Parce que c’est gratuit, ce qui me permet de ne pas travailler (salariat, soumission à une/des autorité/s) pour vivre, ce qui est assez agréable, tout de même.

- Dans ton squat actuel, où ça en est niveau judiciaire, qualité de vie, etc. Combien de personnes ? Est-ce un squat d’habitation ou bien y a t-il des activités culturelles proposées ?

Pour avoir toutes ces infos, faites un tour sur notre site (http://charade.squat.net/). L’actualité des squats a tendance a évoluer très vite. Allez aussi sur squat !net, le site international consacré aux squats et aux luttes contre la propriété privée (https://squat.net/fr). Je m’occupe d’ailleurs de listes de diffusion d’infos et de discussion / débat autour des thématiques squats. Si ça intéresse quelq’un-e, il faut me contacter (zanzara at squat.net) ou aller sur le site squat !net.

Pour être plus précis, j’habite à la Charade, un squat situé dans la banlieue "rouge" de Grenoble. La mairie "communiste" et "propriétaire" de l’hôtel abandonné que nous occupons nous menace d’expulsion depuis le lendemain même de l’ouverture de la Charade. En clair, ça n’a pas traîné. Nous sommes déjà passé-e-s en procès et sommes bien sûr menacé-e-s d’expulsion, mais la lutte continue.

La vie est chouette ici, nous sommes un collectif relativement soudé d’une dizaine de personnes. Nous avons une vie collective quotidienne mais aussi une réunion hebdomadaire pour discuter et décider collectivement ce qui a besoin de l’être.

C’est un squat d’habitation et d’activités. Il y a chez nous une zone de gratuité avec des vêtements et autres objets ; une bibliothèque assez fournie en ouvrages politiques (surtout féministes et anarchistes), en romans, en bouquins d’art, de socio, d’histoire, etc. ; trois distros / infokiosques y sont présents (l’Infokiosque féministe, Iosk éditions et Zanzara athée).
Les filles de la Charade (qui représentent deux tiers des habitant-e-s) font partie, avec d’autres filles de Grenoble, du groupe féministe non-mixte basé à la Charade. Elles ont entre autres organisé deux week-ends d’activités entre femmes à la Charade, certaines d’entre elles font une émission de radio sur Campus-Grenoble (Dégenrées, l’émission qui dérange, un jeudi sur deux à 19h30).
Nous organisons aussi à la Charade, ponctuellement, différentes activités (repas de quartier, soirée sur l’autogestion, projections de films indépendants, …).

- Quel bilan négatif et positif tires-tu de ton expérience en squat ? Tu envisagerais de vivre dans un appart avec un loyer à payer ? Est ce que la vie est plus dure depuis les lois Sarko ?

Le bilan est beaucoup trop long à dresser. Ça fait bientôt sept ans que je vis en squats (Paris, Dijon, Grenoble), les expériences ont toutes été très enrichissantes, très différentes les unes des autres.
Oui, je peux envisager de vivre dans un appart’, l’étiquette de squatteureuse n’est pas gravée à vie une fois que tu t’installes dans un squat, c’est clair. Le fait de squatter dépend de pas mal de paramètres que l’on ne maîtrise pas toujours…
Par ailleurs, non, la vie n’est pas plus dure depuis les lois Sarko. A l’heure où je t’écris (fin février 2003), les lois Sarkozy n’ont rien changé à la juridiction des squats.

- Que penses-tu des politiques comme aux Pays-Bas où la législation est beaucoup plus souple avec les squats : manière de récupérer le mouvement ?

L’Etat, aux Pays-bas, gère presque tout le temps les ouvertures de squats en "collaboration" avec les "squatteureuses". Si celles-ceux-ci refusent de coopérer, c’est l’expulsion directe. Au final, c’est clairement une façon de mieux contrôler les squats, de faire en sorte que les squatteureuses aient des comptes à rendre à l’Etat, de limiter leurs "libertés", leur champ d’action par les voies de la "démocratie" et du dialogue. Mais il n’y a pas grand-chose de plus dangereux pour soi que le dialogue avec l’Etat. On y perd toujours politiquement, même quand à la base on n’a pas grand-chose à perdre.

- Es-tu dans une orga libertaire quelconque ? Penses tu contrairement aux individualistes qu’il est possible de s’associer sans s’aliéner ? Les scissions incessantes dans les milieux libertaires ne sont elles pas ridicules ? Marquent-elles des divergences fondées (et alors quel projet de société libertaire si on n’est pas capable de s’entendre sur la lutte) ou bien qu’un esprit de clocher pitoyable ?

Non, je ne fais partie d’aucune orga. A Dijon, avant que plusieurs d’entre nous ne déménagent pour ouvrir la Charade, je faisais partie d’un groupe anarchiste formé sur des bases affinitaires qui s’appelait la Cracoucasse. Ce groupe s’était formellement constitué sur les ruines du groupe politique informel Maloka. Désormais, Maloka se concentre sur l’organisation de concerts, la distribution de disques et sort de temps à autres des disques totalement "Do it yourself" alors c’est cool quand même hein. Quant à la Cracoucasse, ça n’existe plus, mais à Dijon comme à Grenoble, des groupes politiques et affinitaires continuent de s’activer, peut-être moins "régulièrement" et plus informellement, mais c’est chouette aussi quand même hein.

Oui il est possible de s’associer sans s’aliéner. Mais c’est bien de réfléchir à ça, aux rapports de domination qui peuvent s’instaurer au sein des groupes.

Les scissions sont ridicules quand elles ne sont fondées sur rien d’autre que des rivalités ou des questions de fierté. Autrement, je pense qu’une multitude de groupes affinitaires et autonomes constitués solidairement en réseau est nettement préférable à un éventuel grand groupe plus ou moins centralisé et forcément lourd à autogérer.

- Est ce que tu ne crois pas qu’il y a une certaine hypocrisie des militants à refuser le dialogue sur la question animale, de refuser de l’inclure dans la lutte politique ?

Je ne sais pas si c’est de l’hypocrisie. Je pense que la plupart de celles et ceux qui refusent de l’inclure dans leurs propres luttes ne sont pas sensibles à ces questions et s’en foutent sincèrement. A partir de là, on ne peut pas parler d’hypocrisie.
Je pense pourtant que l’antinaturalisme qui justifie les arguments antispécistes est une des bases les plus pertinentes des réflexions révolutionnaires et anarchistes contemporaines.

Zanzara athée

P.S.

Voir aussi http://infokiosques.net/zanzara.