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Le progrès, c’est mal !

L’idée de Progrès

La philosophie des XVIIème, XVIIIème, et XIXème siècles a légué à nos sciences sociales contemporaines un héritage majeur, l’idée de progrès. Cette idée laïque, s’écartant résolument de la pensée médiévale qui expliquait tout par la volonté de Dieu, proposait une théorie forte, durable et séduisante, permettant d’ordonner et d’interpréter l’ensemble de la vie passée, présente et future de l’Humanité.

Le concept est d’une simplicité extrême : malgré quelques aléas, toute société se déplace régulièrement vers le « haut », le long d’une route qui l’éloigne de la pauvreté, de la barbarie, du despotisme et de l’ignorance pour la conduire vers la richesse, la civilisation, la démocratie et la Raison (incarnée par sa quintessence, la science).

C’est un mouvement irréversible, depuis la diversité infinie des particularismes - gaspilleurs d’énergie humaine et de ressources - jusqu’à un monde unifié, simplifié et rationnel.

C’est cette idée de mouvement du mauvais vers le bon, de l’ignorance vers la connaissance qui a donné à ce concept son éthique porteuse de promesses, son caractère optimiste et son élan réformiste. Le débat a été vif sur le rôle relatif des différents facteurs (économiques, culturels, politiques...), par exemple de savoir qui, de la croissance du rationalisme ou de celles des forces de production, joue le rôle moteur. Par contre, le rôle fondamental du contexte historique, de ses étapes dans la progression du concept, n’a pas été exploité.

L’idée de progrès, dans son concept comme dans les valeurs, les représentations et la charge émotionnelle qu’elle véhiculait, s’évada du cercle des philosophes et de la communauté des savants. Elle fit son chemin à travers toutes les strates de la société, pour devenir partie du bon sens populaire et incontestable. Si les faits contredisent la théorie - ce qui arrivait fréquemment, c’était un avatar accidentel ou passager ; la foi dans le progrès et ses implications demeurait intacte. La terminologie changea avec la mode : progrès, modernisation, développement, croissance etc. Ses légitimations aussi : mission de civilisation, efficacité économique, conseil amical, etc. Mais le contenu ne s’altéra pas, conservant sa puissance, sa popularité et sa force de conviction pendant deux siècles. Il a accompagné la naissance de la « Révolution industrielle », ses premiers élans de foi triomphante dans la production croissante et éternelle de biens matériels pour le plus grand bonheur de l’Humanité.

La modernité

Selon moi, l’idée de progrès a été générée par le besoin d’apporter une solution à des problèmes majeurs posés par l’interprétation du monde, et qui laissaient perplexes les Européens à l’aube de ce que l’on appellera plus tard la « modernité ». En premier lieu, les certitudes bien ancrées sur l’explication des interactions humaines et des modes d’organisation sociale, basées sur l’auto-observation, avaient été bousculées par les « découvertes » de nouvelles terres, de nouveaux peuples, de nouveaux modes de vie par les voyageurs européens. L’ancienne dualité entre civilisé et barbare ou (chrétien et infidèle) se révélait inopérante devant la masse d’inexpériences inattendues qui la contestait quotidiennement. Il allait falloir trouver un sens à la diversité croissante et infinie des sociétés humaines connues, ou pour le moins les classer dans des catégories intelligibles.

D’autre part, la perception du temps s’était modifiée avec l’expérience historique. Tout au long de l’histoire écrite, le temps avait été comme cyclique. La pensée humaine réfléchissait, comme en biologie, en terme de jeunesse, de maturité, de vieillesse et de mort pour les sociétés et les empires. D’où le mythe de l’éternel retour, véhiculé par la religion et les légendes [1]. La fin était commencement. Mais si les hommes et les sociétés évoluaient selon un modèle cyclique, les structures et l’essence même du monde demeuraient immuables. Pour un intellectuel du XVIIIème siècle, la lecture de Plutarque et de Cicéron était aussi moderne que celle d’un contemporain. Mais une ère nouvelle était en germe. Les anciennes certitudes sur les cycles temporels et la répétition des événements vacillaient. L’époque que l’on baptisera deux siècles plus tard la période de « décollage » de l’Europe se caractérisa par la perception que le temps était linéaire et la conscience d’entrer dans un avenir encore inexploré.

En mettant en relation d’interdépendance ces deux problèmes, le concept de progrès leur apportait une solution spectaculaire. Pourquoi la diversité ? Parce que les sociétés sont à des étapes différentes de développement. Qu’est-ce que le changement social ? La nécessaire progression d’une organisation sociale à une autre. Quel est l’objet de la théorie sociale ? De démêler et d’expliciter le sens réel de la progression naturelle, par étapes, du passé vers l’avenir. Quel est le devoir d’un chef d’Etat éclairé ? D’utiliser les résultats des recherches scientifiques pour accélérer la marche vers le « haut », en combattant les forces réactionnaires qui tentent de l’entraver.

Cette nouvelle école de pensée fit naître un immense espoir : la croyance qu’il serait possible , une fois les mystères de ce monde décryptés, d’en changer le cours scientifiquement, en utilisant la connaissance du nécessaire et de l’objectif. L’optimisme était d’autant plus grand que les premiers utilisateurs du concept représentaient à leurs propres yeux le stade le plus avancé du progrès, et par conséquent l’avenir du reste de l’humanité, un exemple universel et... un guide naturel. Ceci donna au concept une dimension d’extrême arrogance.

Le concept devient « universel »

Le concept de progrès, devenu outil principal d’orientation dans la complexité du monde, se mit à vivre d’une vie propre. Il influença fortement la « Révolution industrielle ». L’urbanisation, la propagation du colonialisme, leur donnant (provisoirement) une dimension quasiment métaphysique : la nécessaire linéarité, universellement pertinente et positive dans le déroulement de l’histoire humaine. Les connaissances géographiques furent organisées en conséquence, les sociétés réparties en sociétés « développées » et en sociétés « sous-développées », les premières devant nécessairement apporter leur aide, voire leur tutelle aux secondes... Les sociétés « avancées » traçaient l’avenir des autres. Si débat il y avait, c’était sur les indicateurs et les facteurs de développement, jamais sur la signification de telles classifications. Le concept en phase aussi bien avec l’époque qu’avec les différentes conceptions politiques, pénétra par la grande porte dans les jeunes disciplines académiques des sciences sociales, la sociologie, l’anthropologie et l’économie. On l’y retrouva sous forme de « théories de la modernisation », de « stratégies de développement » ou de « programmes de croissance ». Une des variantes du marxisme kautskien de la IIème Internationale devint l’idéologie officielle de l’Union Soviétique. L’idée de progrès était devenue universelle, dépassant les clivages idéologiques.

Il faut bien admettre qu’à première vue la contribution de cette théorie aux objectifs qu’elle s’était fixés, c’est-à-dire de classifier, de réduire à un dénominateur commun et d’aider à comprendre les réalités humaines, fut évidente, et qu’elle résista à l’augmentation incessante des données pertinentes à intégrer.

En concentrant les interrogations sur les interconnections et les causes des changements sociaux observés, elle permit souvent une certaine compréhension. Par sa grâce, la planification sociale devint intellectuellement envisageable, respectable et même indispensable, fondée sur des modèles historiques « objectifs » et scientifiquement analysables. En conséquence, elle devint un puissant outil politique, extrêmement mobilisateur. L’idée de progrès a ainsi accédé au rang d’idéologie majeure, devenant une grille de lecture profondément ancrée dans la conscience collective. Elle est devenue jusqu’à un certain point la « science normale », telle que l’a défini Kuhn [2], pour laquelle un domaine de connaissance, une fois cerné, génère ses propres interrogations et considère comme illégitimes toute autre question et tout élément qui ne cadre pas avec sa théorie. Ainsi des cohortes d’experts en développement et autres politiciens endurcis, au nom des « services rendus » au progrès, se sont attribués d’énormes privilèges dans les domaines du pouvoir, du statut social et du niveau de vie, alors que le reste de l’humanité, devenait objet de manipulation. La majorité des hommes se vit privée, au nom de l’organisation scientifique, du droit de choisir et même de comprendre pourquoi sa propre expérience était niée.

Progrès et Etat

L’Etat moderne actuel est à la fois l’instrument et la représentation concrète la plus signifiante de l’idée de progrès. Il fonde sa légitimité sur le bien-fondé de la rationalité bureaucratique et sur la nécessité objective des méthodes de gestion des êtres humains. Il a l’autorité pour distribuer les privilèges et faire respecter ses modes de fonctionnement. Les luttes de pouvoir, devenues combats pour le contrôle d’Etat, se passent sous couvert de débat sur les divergences d’interprétation des lois objectives du progrès. En cela. le fossé Est/Ouest d’avant 1991 n’était pas si profond, ce qui explique les faibles changements intervenus depuis la fin de la guerre froide. L’expansion des multinationales et la dictature officieuse des Etats-Unis par le biais du F.M.I. sur les régions les plus faibles du globe n’ont pas non plus modifié en profondeur les idéologies du progrès et de l’Etat, qui justifient les privilèges dont jouissent les privilégiés et les irrationalités majeures commises par les gardiens officiels de la rationalité. Ce n’est pas un hasard si, à l’Ouest comme à l’Est, au Nord comme au Sud, la colère et la méfiance ont pris la forme d’un anti-étatisme profond et virulent.

La prise de conscience de l’existence d’un « Big Brother » n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui, même si elle se traduit plus souvent par l’apathie que par une rébellion ouverte.

Dans ce contexte, l’idée de progrès devient une idéologie d’asservissement, souvent d’une remarquable cruauté, tolérable parce qu’insignifiante à long terme. Le fanatisme qu’a fréquemment fait naître cette idée n’est pas sans évoquer le christianisme du Moyen-Age. Pour accélérer le retour du Messie, les croisades propageaient les guerres et la mort dans le monde extérieur, tandis qu’à l’intérieur la Sainte Inquisition s’occupait des sceptiques et des déviants. La vie elle-même était sacrifiée à un nécessaire avenir. Au nom du bien de l’humanité (et on ne peut nier son impact positif sur la civilisation européenne), l’idée de progrès impose une vérité finale et une histoire totalisante à l’ensemble de la race humaine. Pour paraphraser Acton, la théorie de l’absolu corrompt absolument.

Aujourd’hui, les limites de cette idéologie apparaissent évidentes. Elle a gravement limité ou retardé la compréhension d’un vaste ensemble de données qui ne cadraient pas avec son langage : la renaissance islamiste, l’existence de « minorités » qui sont en fait des majorités dans nombre de populations, les régimes communistes exploiteurs, les régimes capitalistes étouffant le développement économique, etc. L’idée de croissance linéaire éternelle nous a rendus aveugles à la complexité du tissu social, aux structures différentes et parallèles qui cohabitent sans pour autant être transitoires. Elle a retardé la compréhension des problèmes d’écologie, et d’autres encore. La véritable histoire humaine, qui s’étend et se développe à partir de formes complexes, et ne tend pas à s’universaliser et à se simplifier, était occultée.

Combattre le progrès ?

Comme il est fréquent quand des concepts fondamentaux cessent d’être pertinents, ils ne sont pas nécessairement remplacés rapidement par des concepts nouveaux. Au cours des dernières années, nous avons plutôt assisté à la démission - sous différentes formes - des intellectuels, comme si plus rien n’était globalisable. Avec la critique actuelle de la modernité, et son explication par les « post-modernistes » qui veut que tout soit devenu relatif à part la relativité elle-même, l’idée de progrès atteint une dernière phase d’influence par sa négation même. La rhétorique sous-jacente n’en disparaît pas pour autant, car elle sert encore des intérêts puissants.

Ceux qui condamnent les conséquences du progrès se contentent de les fuir à titre individuel ; les « masses » poursuivent leur vie de consommateurs de biens et de loisirs, effrayées par d’incompréhensibles « marchés globaux » et par un « chômage global ». Pendant ce temps, le coeur de la société se vide peu à peu de tout contenu humain.

Ceux qui veulent réagir à l’échec fondamental d’une des théories universelles à laquelle l’humanité a adhéré depuis deux siècles devraient commencer par là où les premières fissures sont apparues : le contenu humain des structures sociales et des idéologies inébranlables, c’est-à-dire les questions de choix. Nous connaissons tous les limitations du choix humain au sein de la société contemporaine. Il nous faut maintenant mieux comprendre et apprendre à utiliser les limites de ces limitations.

Teodor Shanin [3]


Hugues de St Victor, révolutionnaire ou réaliste ?

Pour ceux qui pensent un peu hâtivement qu’il a existé de tous temps une recherche pure, dégagée des contingences matérielles et économiques et que la science appliquée, avec son dernier avatar, la techno-science, n’est qu’un phénomène récent dont les fréquents « accidents » ou conséquences néfastes ne sont que des erreurs de jeunesse, Pierre Thuillier remet les pendules à l’heure [4].

Hugues de Saint-Victor est un « ancêtre », mais qui nous touche de près ; ce chanoine vivait au XIIème siècle sur les bords de la Seine dans l’actuel Quartier latin. Il a émis, vers 1140, l’idée d’introduire l’enseignement des techniques dans l’enseignement de la philosophie. C’était une idée très hardie pour son époque. Il y avait alors, d’un côté, les écoles (qui allaient bientôt engendrer l’université telle qu’elle existe aujourd’hui ; on y enseignait la théologie, le droit, la médecine et la philosophie) et puis de l’autre une société qui devenait marchande, technicienne. Le nombre des ingénieurs se multipliait et Hugues de Saint-Victor disait : « il faut compléter les enseignements nobles (la philosophie, la théologie) par l’introduction de l’enseignement des techniques ». On l’a souvent, peut-être à tort, considéré comme une sorte de révolutionnaire qui, dans cette société féodale, cléricale et chrétienne, voulait qu’on fasse une place à des préoccupations pratiques, laïques, concrètes, adaptées au mouvement historique qui allait vers la technique.

Le mot philosophie peut prêter à confusion car, au XIIème siècle, la science au sens moderne du mot n’existe pas. Le terme science s’appliquait en fait à la « physique », comprise dans un sens très philosophique, une étude des causes et des effets, comme chez Aristote le mouvement, la forme, la matière... Lorsque le chanoine, par ailleurs un être contemplatif, mystique, dit qu’il faut introduire dans la philosophie ce qu’on appelait les « arts mécaniques », cela va loin. Dans les arts mécaniques, il y avait par exemple l’agriculture, l’art de la forge, la fabrication de la laine, l’art de la navigation, etc.

Depuis l’Antiquité classique, chez les Grecs, les Latins et jusqu’au début du Moyen-Age entre le Vème et le Xème siècle, le travail manuel était méprisé, ou du moins tenu en piètre estime ; les « arts mécaniques » étaient réservés aux basses couches de la société. Les chevaliers se battaient, mais ce n’était pas un « travail ».

Quant aux hommes de religion, ils aspiraient à la contemplation, à la béatitude céleste. D’où le mépris de l’action et des techniques. Or l’Occident, à partir du Xème siècle, connaît une sorte de révolution : il devient de plus en plus technique (progrès énormes dans l’agriculture, moulins à eau puis à vent, machines diverses). Au Xlème siècle apparaît le mot « ingénieur » ; le nombre de marchands se multiplie, un système bancaire s’élabore.

D’une société qui méprisait le travail manuel (à l’exemple des Grecs, chez lesquels un travailleur manuel ne pouvait accéder au statut de citoyen), on en arrive à de telles mutations sociales et économiques que même les prêtres en prennent conscience. On assiste ainsi à la naissance de la société moderne. Certains se rendent compte qu’on ne peut plus se limiter à un enseignement purement abstrait, théologique, clérical, qu’il va falloir mettre au point des formules qui tiennent compte de la montée des marchands, des ingénieurs.

La révolution culturelle

Il est probable que Hugues de Saint-Victor ait considéré avec quelque crainte cette révolution culturelle, sociale et économique qui se déroulait sous ses yeux. Il n’avait sans doute pas tort puisque le développement des villes et des techniques annonçait l’avènement d’un monde qu’on appellera plus tard capitaliste. Dès le XIVème siècle, on peut parler de précapitalisme, de capitalisme commercial. Saint-Victor pressentait sans doute que tout un système était en train de disparaître. Les valeurs chrétiennes et spirituelles allaient céder la place à une morale nouvelle, toujours actuelle : protège-toi, achète, vends, cultive, cherche le rendement, le profit, l’efficacité et rationalise tout à outrance, fie-toi aux experts scientifiques. On en était alors aux balbutiements, bien sûr, mais la grande mutation était très nettement amorcée.

Désormais, la nature va être perçue autrement ; et une science nouvelle pourra apparaître : au lieu de respecter la nature, comme les animistes et les chrétiens, on va la considérer comme un réservoir de forces, de ressources à exploiter à l’aide de machines puissantes, de moulins efficaces... Il faut cultiver la technique, produire des recettes, des lois qui seront utilisables.

Il est passionnant de voir comment le XVIIème siècle, par la voix de Bacon, Galilée et Descartes, couronne ce triomphe de la technique et des marchands : dominer la nature, l’analyser rationnellement pour mieux l’exploiter, ce sera un programme à la fois social et scientifique qui aboutira à la techno-science.

Les agriculteurs, qui vivaient dans une sorte de complicité avec la terre, sont supplantés par des gens plus agressifs. C’est le règne des entrepreneurs qui construisent des usines, des arsenaux, des bateaux, organisent l’exploitation des mines et développent la métallurgie. Il s’agit d’une révolution fondamentale, celle de l’ère industrielle, et il se pourrait que nous vivions aujourd’hui la « fin » de cette aventure.

Entre Hugues de Saint Victor et nous, un cycle presque complet a eu lieu : le passage d’une société « écologique » à une société qui veut mater la nature et qui en arrive peut-être aujourd’hui, à force d’exploiter les ressources naturelles, à les gaspiller, à polluer l’environnement sans même que cela profite au plus grand nombre. Aujourd’hui, peut-être prend-on conscience que le culte aveugle de la « croissance » conduit à la catastrophe. (...)

La science en tant que recherche pure ?

Dès sa naissance, chez Galilée, Descartes ou Bacon, la science n’est pas uniquement contemplation. Bien sûr, il y a beaucoup de scientifiques qui croient encore aujourd’hui travailler au savoir pur. Mais socialement, historiquement, l’entreprise globale de la science est née d’un changement historique, d’une profonde mutation sociale et économique. C’est parce qu’il y a eu des siècles d’ingénieurs et de marchands que l’Occident a pu donner naissance à la Science. Elle visait à étudier la nature, certes, mais ce n’était pas dans une perspective innocente. Descartes dit qu’il faut que la science soit utile et Bacon affirme que vérité et efficacité vont de pair. Faire de la physique, découvrir des lois dans tous les domaines, c’est produire des connaissances, mais dans une perspective utilitaire. Dès ses débuts, la science moderne n’est pas pure, même si elle se présente comme telle ; on voit bien que derrière elle se profilent d’énormes intérêts sociaux, économiques ou militaires.

(...) Galilée, dans son livre écrit en 1638 sur « Deux sciences nouvelles », commence par rendre hommage aux ingénieurs de l’arsenal de Venise, grande puissance maritime, commerciale et financière de l’époque. La première de ces sciences, c’est la mécanique où il étudie le mouvement et où il résout le problème des artilleurs (« comment faire pour envoyer un boulet le plus loin possible, quelle est l’inclinaison à donner au canon ? »). La deuxième science, c’est l’étude de la résistance des matériaux, c’est-à-dire une science d’ingénieurs. On peut de ce fait difficilement prétendre que Galilée faisait de la recherche pure qui aurait été détournée par la suite.

Dès le départ, Galilée est porté par ce mouvement historique vers l’application pratique où militaires et marchands veulent trouver leur compte. C’est là une image plus réaliste de la naissance de la science moderne qui montre bien qu’elle a toujours été liée, en Occident, à des préoccupations terrestres... On a la science qu’on mérite et c’est parce que l’Occident a eu de formidables ambitions pratiques (pouvoir, efficacité) qu’il a mis au point cette science qui est une science utilitaire, une techno-science.

En ce sens, je ne suis pas convaincu que la science moderne soit plus corrompue qu’elle ne l’était au départ. Je pense que ses prétendues « déviations » font partie depuis longtemps de son histoire sociale.

(entretien avec Pierre Thuillier)


Les Luddites, une tentative de réappropriation

Les Luddites étaient des travailleurs et travailleuses anglais-e-s qui menèrent un mouvement insurrectionnel et détruisirent la machinerie industrielle. Ils se donnaient pour nom collectif celui de Général Ludd ou Roi Ludd. Le mouvement, apparut vers la fin de 1811 à Nottingham, s’étendit en Angleterre de comté en comté jusqu’en 1816.

Dans le monde anglo-saxon, il est aujourd’hui courant que quelqu’un qui s’oppose au progrès technologique soit péjorativement taxé de luddite, mais nombreux sont ceux qui depuis les années 1980 et 1990 ont arboré le drapeau du luddisme : occupations rurales en Espagne, actions contre les cultures transgéniques en France, Belgique ou Royaume-Uni, mouvements paysans de résistance au Brésil ou en Inde, tous font eux aussi montre d’une rébellion contre le progrès technoscientifique [5].

Le mouvement insurrectionnel des Luddites s’attaque aux machines et aux usines nouvellement introduites par des entrepreneurs capitalistes. Mais les tisserands, les fileurs et tondeurs de draps et leurs ouvriers qui composent l’essentiel de ce mouvement ne sont pas pour autant technophobes. Par ces actions, ils cherchent à protéger leurs communautés, leur liberté et leur autonomie contre les capitalistes.

A cette époque il n’existe pas de « protection sociale » au sens moderne qui désigne en fait une prise en charge par l’Etat. La seule protection sociale qui existe est celle que ces ouvriers et artisans se sont donnée eux-mêmes à travers leur organisation sociale communautaire, centrée autour d’une économie domestique, la culture familiale d’un lopin de terre et la production de drap à l’aide de machines à tisser ou à carder. Il y a là un ensemble de relations sociales fondées sur le droit coutumier, la réciprocité et l’entraide à l’intérieur du village et dans la corporation. Cet ensemble de conditions économiques et surtout d’institutions et de coutumes sociales leur assurait une certaine indépendance par rapport aux marchands à qui ils vendaient leur production.

On peut donc dire que la révolte des Luddites contre les machines et l’usine était conservatrice, mais elle n’était pas pour autant réactionnaire, car ils s’opposaient en connaissance de cause à ce qui était en réalité une régression humaine et sociale.
Car ce que les entrepreneurs capitalistes voulaient imposer, ce n’est rien d’autre que le salariat, c’est-à-dire des rapports sociaux fondés uniquement sur l’argent et l’échange marchand.

Etre salarié, cela signifiait pour ces artisans non seulement être aux ordres d’un patron, être serviteur d’une machine et être à la merci des caprices du marché qui peuvent, d’un jour à l’autre, vous priver de travail et de revenu et vous jeter à la rue - mais c’est entrer aussi dans un état de dénuement, de dépendance et de dépossession général tel que l’on se voit obligé de se vendre pour devoir tout acheter [6]. Les entrepreneurs capitalistes qui introduisaient les machines et l’usine n’avaient donc rien d’autre à proposer que l’esclavage, la « guerre de tous contre tous » et la misère : « Le fossé qui séparait un ‘serviteur’, un ouvrier salarié soumis aux ordres et à la discipline du maître, d’un artisan, qui avait le loisir ‘d’aller et venir’ comme bon lui semblait, était assez profond pour que les gens soient prêts à verser le sang plutôt que d’être contraints à passer d’un bord à l’autre. Et, dans le système de valeurs de la communauté, ceux qui résistaient à la dégradation étaient dans leur droit. (...) Ce qui était en jeu, c’était tout un mode de vie pour la communauté, et nous devons donc comprendre que l’opposition des tondeurs à certaines machines allait bien au-delà de la défense de son niveau de vie par un groupe particulier de travailleurs qualifiés. Ces machines étaient le symbole vivant de l’empiétement progressif du système industriel. » [7]

Les machines, c’est-à-dire les applications des progrès scientifiques et techniques de cette époque, ont été utilisées comme une arme de guerre contre les populations, leurs communautés et leurs moyens de subsistance autonome. Et cela conjointement avec l’appui du pouvoir politique, de l’Etat, qui priva ces travailleurs de tous leurs droits constitutionnels : non seulement les droits coutumiers et la législation du travail (pourtant tous deux très paternalistes) furent abolis, mais des lois contre les associations (c’est-à-dire contre toute forme d’activité syndicale) furent également votées par le Parlement. Par ces différentes dispositions autant techniques que juridiques, les classes dominantes visaient à réduire les artisans et les travailleurs indépendants à l’état de simples instruments, de main-d’œuvre exploitable à volonté, de rouages dociles pour leurs machines. Les machines ne rapportent des profits qu’à un seul au lieu de faire vivre dignement une communauté et leur production est généralement de bien moindre qualité, mais elles produisent plus, plus rapidement et à moindre coût. A côté des dispositions légales, c’est également grâce à ce dumping que les capitalistes réussirent à imposer le mode de production industriel, le salariat et l’usine.

Il est à noter que ce dumping alors dirigé contre les structures sociales des peuples occidentaux, est toujours employé aujourd’hui pour détruire les économies locales des pays dits « en voie de développement », moins sur les produits manufacturés que sur les denrées alimentaires. Les agricultures des pays industriels, hyper-productives autant qu’ultra-subventionnées, déversent leurs excédents dans les pays du tiers-monde à des prix défiant toute concurrence, et particulièrement celle de la production locale. Ainsi, c’est non seulement la petite paysannerie qui ne peut plus vivre de ses productions (avec pour conséquence des disettes et des famines qui viennent justifier de nouvelles importations à bas prix), mais c’est aussi l’ensemble de la vie sociale, l’indépendance des communautés et par là leurs rapports entre elles qui sont bouleversés (d’où exode rural, misère urbaine, conflits ethniques, etc., qui viennent tous justifier le « développement », c’est-à-dire le pillage des ressources de ces pays).
Je ne veux pas pour autant présenter les communautés traditionnelles, dont étaient issus également les Luddites, comme une forme sociale idyllique et parfaite. Mais face au projet politique et social du capitalisme, elles avaient au moins le mérite d’être réellement des organisations sociales à échelle humaine, où chacun pouvait trouver ou créer un équilibre dans ses rapports avec les autres. L’économie et la technique y étaient mises au service des hommes, et non le contraire. Le prix des denrées et la rémunération du travail, par exemple, y étaient régis par un ensemble de coutumes et parfois de lois qui effectuaient une redistribution de la richesse produite collectivement, assurant à chaque membre de la communauté de quoi vivre. Les améliorations techniques étaient étroitement contenues dans certaines limites qui permettaient leur intégration progressive dans les métiers sans bouleverser brutalement les rapports sociaux : il était inacceptable pour les Luddites qu’une machine jette brutalement sur le pavé des travailleurs qualifiés, car le but du travail et de la production n’était pas le salaire ou le profit (au sens où l’entendent les capitalistes) mais bien d’assurer aux personnes les moyens d’une existence digne et indépendante.

On le voit, deux conceptions de la vie humaine et sociale, deux projets politiques se sont affrontés autour de ces machines. Dans l’optique qui est celle des Luddites, l’emploi d’un progrès technique est subordonné à la maîtrise individuelle et collective de l’ensemble du processus ayant trait à sa mise en œuvre à l’intérieur de l’organisation sociale.

Ce n’est pas la communauté et les individus qui doivent s’adapter à la machine, mais bien la machine qui doit s’intégrer à l’organisation sociale... Car les machines étaient alors suffisamment simples pour que les Luddites aient également imaginé se les approprier, en acquérir la maîtrise technique, et à partir de là réformer leurs communautés dans le sens d’un plus grand progrès social et humain, d’une plus grande liberté et autonomie pour les personnes. C’est pourquoi ils ne détruisirent pas aveuglément toutes les machines, mais seulement celles des employeurs qui bâclaient le travail, payant trop peu leurs ouvriers.

Les Luddites n’attendaient donc pas le progrès de l’Histoire, de l’accroissement des forces productives, des mécanismes du marché ou de l’Etat, mais bien de leur capacité à maîtriser les conditions de leur existence à travers leurs métiers et leurs communautés et surtout de leur propre activité politique, de leur lutte contre le système capitaliste et industriel qui cherchait au contraire à les déposséder de tout pouvoir sur leur existence.
L’insurrection Luddite fut finalement réprimée férocement par la bourgeoisie et la noblesse anglaises, toutes deux alliées par une sainte trouille de voir l’exemple de la Révolution Française franchir la Manche. Elles allèrent jusqu’à instaurer la peine de mort pour « bris de machine », ce qui signifie que le fonctionnement des machines avait bien plus d’importance à leurs yeux que la vie humaine. L’économie politique capitaliste, dès ses débuts, est donc bien « le reniement achevé de l’homme » (Marx) et tout le processus d’industrialisation au XIXème siècle ne l’illustrera que trop clairement [8].

On voit au passage que ce fameux « marché libre et autorégulateur » - inventé et théorisé par Adam Smith dans son ouvrage « La richesse des nations », publié en 1776 - que les libéraux prétendent si « naturel » a été en réalité imposé par l’Etat, baïonnette au canon, à des populations qui dans l’ensemble n’en voulaient pas.

L’industrialisation prendra son essor au cours du XIXème siècle en engendrant une désorganisation sociale et un désastre humain sans précédent dans l’histoire, particulièrement en Angleterre : liquidation de l’agriculture, destruction des communautés paysannes et artisanales, paupérisme, exploitation des femmes et des enfants dans les mines et les filatures, colonialisme, etc.

Le progrès technique, qui a alors entraîné une indéniable augmentation des rendements et de la production, a été payé par une non moins indéniable régression de la condition des classes populaires.

Bertrand Louart

Extrait de :
« Quelques éléments d’une critique de la société industrielle » suivies d’une « Introduction à la réappropriation, ébauche de 1999 - juin 2003 » Supplément à Notes & Morceaux Choisis, Bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, disponible au 52, rue Damrémont, 75018 Paris


Le déclin de la paysannerie anglaise

Pourquoi le capitalisme est-il né en Angleterre ? Les explications en sont nombreuses et complexes et on ne démêlera sans doute jamais les causes des effets : religion protestante, tradition maritime (donc colonialiste), climat propice à la production de laine, révolution précoce (1649) qui donne le pouvoir à une classe bourgeoise libérale.

Une chose est néanmoins certaine, c’est que pour amorcer ce processus, l’Angleterre a dû s’assurer de la main-d’œuvre nécessaire pour faire tourner les rouages de l’industrie.

Durant les années 1790 à 1850, on va donc faire disparaître la petite paysannerie systématiquement et en quasi totalité pour atteindre deux objectifs : le déplacement d’une partie de cette paysannerie pour l’inciter à chercher du travail en ville et l’amélioration des techniques de production agricole pour alimenter la masse toujours croissante de ces nouveaux prolétaires [9] (ce qui, selon les propagandistes, ne peut s’effectuer que sur des fermes de grande superficie).

L’outil privilégié sera la privatisation des terres, autrement dit, la clôture des terrains communaux (enclosures). Cela n’a rien de nouveau ; depuis le XIIIème siècle, de grands exploitants se sont progressivement accaparés des terres communales pour y produire du mouton à laine en très grande quantité, une industrie qui a apporté la richesse au pays, mais qui n’emploie que peu de main-d’œuvre paysanne. De plus elle ruine progressivement les petits paysans qui n’ont que des petits troupeaux. Au XVIIIème siècle, la clôture des communaux est systématisée par la loi. Village après village, les paysans perdent leur droit à y faire pâturer leur vache ou leurs oies, à y ramasser du bois ou y cultiver un lopin. De nombreuses familles appauvries n’ont d’autre recours que d’émigrer vers la ville. Entre 1700 et 1845, on estime ainsi que plus de 5 millions d’hectares ont été clôturés par les grands propriétaires. En 1876, la moitié des terres agricoles anglaises et galloises appartiennent à 2.250 personnes et 0,6% de la population possède 98% de la terre.

Simon Fairlie
The land is ours


La technologie est une force sociale plus puissante que l’aspiration à la liberté [10]

Un compromis durable entre la technologie et la liberté est impossible : la technologie est de loin la force sociale la plus puissante, elle gagne sans cesse du terrain sur la liberté par des compromis répétés.

Prenons le cas de deux voisins possédant chacun la même étendue de terres, mais dont l’un est plus puissant que l’autre. Le puissant exige une partie des terres de l’autre. Le faible refuse. Le puissant dit : « D’accord, faisons un compromis. Donne-moi la moitié de ce que je réclame. » Le faible doit céder. Quelque temps après, le plus puissant exige d’autres terrains, de nouveau il y a compromis, et ainsi de suite. En imposant une série de compromis au plus faible, le puissant lui prend à la longue toutes ses terres. I1 en va de même dans le conflit entre la technologie et la liberté.

Voyons pourquoi la technologie est une force sociale plus puissante que l’aspiration à la liberté.

Il arrive fréquemment qu’une avancée technologique qui semblait au départ inoffensive finisse par mettre en péril la liberté. Par exemple, un piéton pouvait autrefois aller où bon lui semblait, à sa propre allure, sans se préoccuper du code de la route ; il restait indépendant de l’infrastructure technologique. Lorsqu’ils furent introduits, les véhicules à moteur semblèrent accroître la liberté de l’homme ; ils n’entamaient aucunement la liberté du piéton, personne n’était obligé d’avoir une automobile, celui qui choisissait d’en acheter une pouvait simplement voyager beaucoup plus vite. Mais le développement des transports motorisés changea bientôt à tel point la société que la liberté de mouvement s’en trouva énormément restreinte. Quand les automobiles se multiplièrent, il fallut réglementer considérablement leur usage. En voiture, et en particulier dans les endroits très peuplés, on ne peut aller où l’on veut à son propre rythme ; chaque mouvement est régi par la densité du trafic et ses nombreuses lois. On est contraint à de multiples obligations : vignette, permis de conduire, carte grise, assurance, contrôle technique, paiement des traites.

L’utilisation d’un engin motorisé n’est d’ailleurs plus l’objet d’un choix. Depuis l’invention de l’automobile, l’aménagement des villes a changé de manière telle qu’il est devenu impossible à la majorité des gens de se rendre à pied à leur travail, dans les magasins et dans les lieux de divertissement ; ils sont donc obligés de se servir d’une voiture, ou bien ils doivent utiliser les transports en commun, et ils ont alors encore moins d’autonomie dans leurs mouvements. La liberté du piéton est elle aussi désormais grandement réduite. En ville, il doit continuellement s’arrêter et respecter les feux de circulation destinés au trafic automobile. A la campagne, celui-ci rend la marche dangereuse et désagréable le long des routes. (Veuillez noter l’importance de ce que nous avons illustré en prenant l’exemple des transports : une nouvelle technologie est souvent tout d’abord l’objet d’un choix, mais elle ne le reste pas nécessairement. Dans de nombreux cas, elle transforme la société de telle manière que les gens se trouvent finalement contraints de l’utiliser.)

Alors que le progrès technologique dans son ensemble restreint continuellement notre liberté, chaque nouvelle avancée technologique considérée séparément semble désirable. Que peut-on reprocher à l’électricité, à l’eau courante, au téléphone ou à n’importe laquelle des innombrables avancées technologiques qu’a effectuées la société moderne ? Il aurait été absurde de s’opposer à l’introduction du téléphone : il offrait de nombreux avantages, et aucun inconvénient. Pourtant, (...) tous ces progrès technologiques pris dans leur ensemble ont créé un monde où le sort de l’homme de la rue ne dépend plus de lui-même, ni de ses voisins et de ses amis, mais des politiciens, des cadres d’entreprise, des techniciens anonymes et des bureaucrates sur lesquels il n’a aucun pouvoir. Ce processus va se poursuivre. Prenons la génétique : peu de gens s’opposeront à l’introduction d’une technique génétique éliminant une maladie héréditaire. Cela ne cause aucun tort apparent et évite beaucoup de souffrances. Pourtant, la génétique prise dans son ensemble fera de l’espèce humaine un produit manufacturé au lieu d’une création libre du hasard - ou de Dieu, ou autre, selon les croyances.

L’immense puissance sociale de la technologie vient aussi de ce que, à l’intérieur d’une société donnée, le progrès technologique avance dans une seule et unique direction, et qu’il ne peut y avoir de retour en arrière. Une fois qu’une innovation technologique a été introduite, les gens en deviennent généralement dépendants, jusqu’à ce qu’elle soit remplacée par l’innovation suivante. Et ce n’est pas seulement chaque individu qui en devient dépendant, mais plus encore le système dans son entier. (Imaginez seulement ce que deviendrait le système actuel si les ordinateurs étaient supprimés.) Le système ne peut donc avancer que dans une seule et unique direction : toujours plus de technologie.

La technologie fait sans cesse reculer la liberté - faute d’un renversement total du système technologique.

La technologie avance à grands pas et menace la liberté de multiples façons à la fois (surpopulation, lois et décrets, dépendance accrue des individus vis-à-vis des grandes organisations, techniques de propagande et de manipulation psychologique, recherche génétique, envahissement de la vie privée par les appareils de surveillance et les ordinateurs, etc.). Parer à une seule de ces menaces pour la liberté demanderait dans chaque cas une lutte sociale de longue haleine. La multiplicité des nouvelles atteintes à la liberté et la rapidité avec laquelle elles se produisent submergent ceux qui veulent la défendre ; ils se résignent et abandonnent toute résistance. Il est vain de vouloir combattre chaque menace séparément. On ne peut espérer vaincre qu’en combattant le système technologique dans son entier ; mais il s’agit alors d’une révolution, non d’une réforme.

Les techniciens - nous utilisons ce terme au sens large pour parler de ceux dont la fonction spécialisée exige une qualification - sont en général tellement impliqués dans leur travail (leur activité de substitution) qu’ils tranchent presque toujours en faveur de la technique lorsque survient un conflit entre celle-ci et la liberté. Cela est évident dans le cas des scientifiques, mais ils ne sont pas les seuls : les éducateurs, les groupes humanitaires, les associations de défense de l’environnement n’hésitent pas à utiliser la propagande ou d’autres techniques de manipulation psychologique pour parvenir à leurs nobles fins. Lorsque cela leur sert, les grandes entreprises et les officines gouvernementales n’hésitent pas à ficher les individus, au mépris de leur vie privée. Les droits constitutionnels des suspects, qui se trouvent être bien souvent des gens totalement innocents, sont fréquemment une entrave à l’activité des services de police et ceux-ci font tout ce qu’ils peuvent, légalement ou illégalement, pour restreindre ou tourner ces droits. La plupart de ces éducateurs, magistrats et policiers croient en la liberté, au respect de la vie privée et aux droits constitutionnels mais, quand ces valeurs entrent en conflit avec leur travail, ils ont tendance à privilégier leur travail. C’est bien connu, les gens travaillent en général mieux et avec plus de constance lorsqu’il s’agit d’obtenir une récompense plutôt que d’éviter une punition ou une conséquence fâcheuse. Les scientifiques et autres techniciens sont motivés principalement par les récompenses obtenues dans leur travail.

Mais ceux qui s’opposent à l’érosion de la liberté par la technologie œuvrent pour éviter un résultat négatif ; ils sont donc peu nombreux à se consacrer entièrement et avec constance à cette tâche décourageante. Si les réformateurs parvenaient un jour à une victoire significative, et que celle-ci leur paraisse un garde-fou protégeant la liberté de nouvelles atteintes dues aux projets technologiques, la plupart d’entre eux relâcheraient leur attention et se tourneraient vers des buts plus agréables. Les scientifiques, eux, continueraient à s’affairer dans leurs laboratoires, et aucun garde-fou ne pourrait empêcher la technologie d’avancer, de créer les moyens d’accroître le contrôle sur les individus et de les faire dépendre toujours plus du système.

Aucun aménagement social - qu’il s’agisse de lois, d’institutions, de modes de vie ou de code moral - ne peut protéger durablement contre la technologie. L’histoire montre que tous les aménagements sociaux sont transitoires : ils changent de sens ou tournent court. A l’inverse, le progrès technologique est constant à l’intérieur d’une civilisation donnée. Supposez par exemple qu’il soit possible de prendre des mesures interdisant l’application de l’ingénierie génétique aux êtres humains, ou l’empêchant de nuire à la liberté et à la dignité. La technologie n’en restera pas moins à l’affût et, tôt ou tard, ces mesures seront balayées. Probablement très tôt, étant donné le rythme du changement dans notre société. Alors l’ingénierie génétique commencera d’empiéter sur notre liberté, et ce processus sera irréversible, à moins d’un effondrement de la civilisation technologique elle-même. Toute illusion de pouvoir obtenir quoi que ce soit de durable au moyen d’aménagements sociaux devrait être dissipée par le simple exemple de ce qui se passe couramment pour la législation sur l’environnement. Il y a quelques années, il semblait exister quelques garde-fous légaux permettant au moins d’empêcher quelques-unes des pollutions les plus graves. Il a suffi d’une modification du climat politique, et ces garde-fous ont commencé à s’effondrer.

Pour toutes ces raisons, la technologie est une force sociale bien plus puissante que l’aspiration à la liberté. Mais il faut apporter à cette affirmation une réserve de taille. Il est certain qu’au cours des prochaines décennies, le système industriel-technologique subira des tensions considérables liées aux problèmes écologiques et économiques, et plus particulièrement aux troubles du comportement humain (aliénation, rébellion, agressivité, troubles sociaux et psychologiques divers).

Nous espérons que ces tensions prévisibles entraîneront le système à sa perte, ou du moins l’affaibliront suffisamment pour qu’une révolution se produise et soit victorieuse. Alors seulement aura-t-on la preuve que le désir de liberté est plus puissant que la technologie. Au premier paragraphe, nous avons utilisé l’image d’un homme puissant dépossédant un voisin faible par une série de compromis. Supposez maintenant qu’il tombe malade et devienne incapable de se défendre. Le faible peut alors l’obliger à lui rendre ses terres ou bien le tuer. C’est un imbécile s’il l’épargne et l’oblige seulement à lui rendre son bien, parce que le puissant lui reprendra sa terre dès qu’il sera rétabli. La seule décision sensée est de le tuer pendant que cela est possible. De la même manière, nous devons détruire le système pendant qu’il est malade. Si nous acceptons des compromis et le laissons recouvrer la santé, il nous dépossédera inévitablement de toute notre liberté.

Theodore Kaczynski

Bertrand Louart, Pierre Thuillier, Simon Fairlie, Teodor Shanin, Theodore Kaczynski

P.S.

Les 4 premiers textes sont parus en allemand dans la revue « Archipel ». Taper le nom de l’auteur dans le moteur de recherche.


[1] « Le mythe de l’éternel retour », Mircea Eliade, Gallimard 1989

[2] « La révolution copernicienne », Thomas Kuhn, Livre de Poche, 1992

[3] Teodor Shanin, d’origine russe, est professeur de sociologie à l’Université de Manchester. Il mène des recherches avec ses étudiants sur la vie dans les villages russes avant et après 1917

[4] D’après un entretien avec Pierre Thuillier, auteur de nombreux ouvrages d’Histoire des sciences et de « La grande implosion », Hachette, col. Pluriel

[5] Cette introduction est extraite de l’auto-interview de « Los Amigos de Ludd », bulletin d’information anti-industriel rédigé et publié en Espagne. Traduction en français, et autres articles sur ce thème, sur le site de « Notes et Morceaux choisis »

[6] L’opposition populaire à l’introduction du système capitaliste et industriel au XIXème et XXème siècles est généralement ignorée par l’histoire officielle, alors que c’est une constante qui se manifeste à chaque tentative d’implantation d’usine, quel que soit le pays. Voir par exemple « L’anti-machinisme en Espagne » publié dans « Los Amigos de Ludd » no 3, juin 2002 - article en français disponible sur demande à Notes & Morceaux Choisis

[7] E. P. Thompson, « La formation de la classe ouvrière anglaise », 1969

[8] Voir par exemple l’enquête menée dans les régions minières de l’Angleterre par Georges Orwell, « Le quai de Wigan », 1937. Le chapitre XII de ce livre est une discussion sur les conséquences du développement complet de l’« industrialisme » et du « machinisme » - on parlerait aujourd’hui d’automatisation - qui est toujours d’actualité : « Seule notre époque, l’époque de la mécanisation triomphante, nous permet d’éprouver réellement la pente naturelle de la machine, qui consiste à rendre impossible toute vie humaine authentique. »

[9] La population britannique passera de 9 millions en 1800 à 17 millions en 1850 ; dans le même temps, celle de la France n’augmente que de 6 millions.

[10] extrait de « La société industrielle et son avenir », Encyclopédie des Nuisances 1998. Texte intégral.