BROCHURES

Nous Autres

Nous Autres

Evgueni Zamiatine (première parution : 1920)

Mis en ligne le 28 juin 2006

Thèmes : Sciences et technologies (55 brochures)
Urbanisme (34 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,975.5 ko) (PDF,1.1 Mo)

Version papier disponible chez : Hobolo (Paris)

NOTE 1

Une annonce. La plus sage des lignes. Un poème

Je ne fais que transcrire, mot pour mot, ce que publie ce matin le Journal national :

La construction de l’ Intégral sera achevée dans 120 jours. Une grande date historique est proche : celle où le premier Intégral prendra son vol dans les espaces infinis. Il y a mille ans que nos héroïques ancêtres ont réduit toute la sphère terrestre au pouvoir de l’État Unique, un exploit plus glorieux encore nous attend : l’intégration des immensités de l’univers par l’ Intégral , formidable appareil électrique en verre et crachant le feu. Il nous appartient de soumettre au joug bienfaisant de la raison tous les êtres inconnus, habitants d’autres planètes, qui se trouvent peut-être encore à l’état sauvage de la liberté. S’ils ne comprennent pas que nous leur apportons le bonheur mathématique et exact, notre devoir est de les forcer à être heureux. Mais avant toutes autres armes, nous emploierons celle du Verbe.

Au nom du Bienfaiteur, ce qui suit est annoncé aux numéros de l’État Unique :

Tous ceux qui s’en sentent capables sont tenus de composer des traités, des poèmes, des proclamations, des manifestes, des odes, etc., pour célébrer les beautés et la grandeur de l’État Unique.

Ce sera la première charge que transportera l ’Intégral.

Vive l’État Unique. Vive les numéros. Vive le Bienfaiteur !

J’écris ceci les joues en feu. Oui, il s’agit d’intégrer la grandiose équation de l’univers ; il s’agit de dénouer la courbe sauvage, de la redresser suivant une tangente, suivant l’asymptote, suivant une droite. Et ce, parce que la ligne de l’État Unique, c’est la droite. La droite est grande, précise, sage, c’est la plus sage des lignes.

Moi, D-503, le constructeur de l’ Intégral, je ne suis qu’un des mathématiciens de l’État Unique. Ma plume, habituée aux chiffres, ne peut fixer la musique des assonances et des rythmes. Je m’efforcerai d’écrire ce que je vois, ce que je pense, ou, plus exactement, ce que nous autres nous pensons (précisément : nous autres, et NOUS AUTRES sera le titre de mes notes). Ces notes seront un produit de notre vie, de la vie mathématiquement parfaite de l’État Unique. S’il en est ainsi, ne seront-elles pas un poème par elles-mêmes, et ce malgré moi ? Je n’en doute pas, j’en suis sûr.

J’écris ceci les joues en feu. Ce que j’éprouve est sans doute comparable à ce qu’éprouve une femme lorsque, pour la première fois, elle perçoit en elle les pulsations d’un être nouveau, encore chétif et aveugle. C’est moi et en même temps ce n’est pas moi. Il faudra encore nourrir cette œuvre de ma sève et de mon sang pendant de longues semaines pour, ensuite, m’en séparer avec douleur et la déposer aux pieds de l’État Unique.

Mais je suis prêt, comme chacun, ou plutôt comme presque chacun d’entre nous. Je suis prêt.

NOTE 2

Le ballet. L’harmonie carrée. L’X.

Nous sommes au printemps. De derrière le Mur Vert, des plaines sauvages et inconnues, le vent nous apporte le pollen jaune et mielleux des fleurs. Ce pollen sucré vous sèche les lèvres, sur lesquelles il faut passer la langue à chaque instant. Toutes les femmes que l’on rencontre doivent avoir les lèvres sucrées (et les hommes aussi naturellement). Cela trouble un peu la pensée logique.

Mais, par contre, quel joli ciel ! Il est bleu, pur du moindre nuage (à quel point les anciens devaient avoir le goût barbare, pour que leurs poètes fussent inspirés par ces volumes vaporeux, informes et niais, se pressant stupidement les uns les autres !). J’aime, et je suis sûr de ne pas me tromper si je dis que nous aimons seulement ce ciel irréprochable et stérile. En des jours comme celui-ci, le monde entier paraît être coulé dans le même verre éternel et impassible que celui du Mur Vert et de tous nos édifices. En des jours comme celui-ci, on aperçoit la profondeur bleue des choses et l’on voit leurs équations stupéfiantes, qui jusque-là vous avaient échappé, même pour les objets les plus familiers et les plus quotidiens.

En voici un exemple. Je me trouvais ce matin sur le dock où l’on construit l’ Intégral et examinais les machines. Aveugles, inconscientes, les boules des régulateurs tournaient, les pistons étincelants oscillaient à droite et à gauche, le balancier jouait fièrement des épaules et le ciseau du tour grinçait au rythme d’une tarentelle merveilleuse. Je compris alors toute la musique, toute la beauté de ce ballet grandiose, inondé d’un léger soleil bleu.

« Pourquoi est-ce beau ? me demandai-je. Pourquoi la danse est-elle belle ? » Parce que c’est un mouvement contraint, parce que le sens profond de la danse réside justement dans l’obéissance absolue et extatique, dans le manque idéal de liberté. S’il est vrai que nos ancêtres se soient adonnés à la danse dans les moments les plus inspirés de leurs vies (au cours des mystères religieux, des revues militaires), c’est seulement parce que l’instinct de la contrainte a toujours existé dans l’homme. Nous autres, dans notre vie actuelle, nous ne faisons qu’entrevoir...

Je finirai plus tard : le tableau vient de faire entendre son déclic. Je lève les yeux : c’est O-90, naturellement. Elle sera ici dans une demi-minute : elle vient me chercher pour une promenade.

Chère O ! il m’a toujours paru qu’elle ressemblait à son nom. Il lui manque environ dix centimètres pour avoir la Norme Maternelle, c’est pourquoi elle a l’air toute ronde. Sa bouche rosé, qui ressemble à un O, s’entrouvre à la rencontre de chacune de mes paroles. Elle a un repli rond aux poignets comme en ont les enfants.

Quand elle entra, le volant de la logique ronflait encore en moi et sa force vive me fit parler de la formule que je venais d’établir, dans laquelle nous entrions tous, nous, les machines et la danse.

« C’est merveilleux, n’est-ce pas ? demandai-je.

- Oui, c’est merveilleux, c’est le printemps, répondit O-90 en me faisant un sourire rosé.

- Et voilà - c’est le printemps... ! « Elle parle du printemps ! Les femmes !... » » Je me tus.

En bas, le boulevard était plein : par ce temps, l’Heure Personnelle qui suit le déjeuner devient généralement l’heure de la promenade complémentaire. Comme d’habitude, l’Usine Musicale jouait par tous ses haut-parleurs l’Hymne de l’État Unique. Les numéros, des centaines, des milliers de numéros, en unifs [1] bleuâtres, ayant sur la poitrine une plaque d’or avec le numéro national de chacun et de chacune, marchaient en rangs mesurés, par quatre, en marquant triomphalement le pas. Et moi, ou plutôt nous, nous formions une des innombrables vagues de ce courant puissant. J’avais, à ma gauche, O-90 (si un de mes ancêtres velus d’il y a mille ans écrivait cela, il l’appellerait probablement de ce mot ridicule : « mienne »), à ma droite, deux numéros inconnus, féminin et masculin.

Le ciel magnifiquement bleu, les minuscules soleils dans chacune de nos plaques, les visages non obscurcis par la démence des pensées, tout semblait fait d’une seule matière lumineuse et souriante. Le rythme cuivré résonnait : « tra-ta-tam ». Ces « tra-ta-tam », ce sont des marches de bronze resplendissant au soleil, et, à chaque marche, on s’élève toujours plus haut, dans le bleu vertigineux...

Brusquement, ainsi que ce matin sur le dock, je compris encore, comme pour la première fois dans ma vie, je compris tout : les rues impeccablement droites, le verre des chaussées tout arrosé de rayons, les divins parallélépipèdes des habitations transparentes, l’harmonie carrée des rangs de numéros gris-bleu. J’eus alors l’impression que ce n’étaient pas des générations entières, mais moi, bel et bien moi, qui avais vaincu le vieux Dieu et la vieille vie, et que c’était moi qui avais construit tout cela ; je me sentais comme une tour, et craignais de remuer le coude, de peur que les murs, les coupoles, les machines ne s’écroulassent en miettes...

Puis, je fis un bond en arrière par-dessus les siècles. Je me souvins (c’était incontestablement une association d’idées par contraste) d’un tableau dans un musée. Il représentait un boulevard au xxe siècle, bigarré à vous faire tourner la tête, rempli d’une foule de gens, de roues, d’animaux, d’affiches, d’arbres, de couleurs, d’oiseaux... Et l’on dit que cela a vraiment existé ! Cela me parut si invraisemblable, si absurde, que je pus me retenir et éclatai de rire.

Immédiatement, à droite, j’entendis un rire. Je tournai la tête de ce côté et des dents pointues, extraordinairement blanches, me frappèrent les yeux. C’était le visage d’une inconnue.

« Excusez-moi, dit-elle, mais vous regardez tout ce qui vous entoure d’un air tellement inspiré, comme le dieu du mythe le septième jour de la création. Vous êtes sûr, ce me semble, que c’est vous qui m’avez créée aussi, et non un autre. J’en suis très flattée... »

Tout ceci fut dit sans un sourire, et, je dirais même, avec un certain respect (il est possible qu’elle sache que c’est moi le constructeur de l’Intégral). Mais elle avait dans les yeux et les sourcils je ne sais quel X étrange et irritant que je ne pouvais saisir et mettre en équation.

Je fus assez troublé et, en m’embrouillant un peu, je commençais à expliquer mon rire.

« Il est tout à fait évident que ce contraste, cet abîme infranchissable entre ceux d’aujourd’hui et ceux d’alors...

- Non, pourquoi infranchissable ? » (Comme elle a les dents pointues et blanches !) « On peut jeter un pont sur un abîme. Pensez un peu : les tambours, les bataillons, les rangs serrés existaient dès cette époque, et par conséquent...

- Bien sûr, c’est clair », m’écriai-je.

C’était une transmission d’idées tout à fait frappante : elle exprimait, presque avec mes propres paroles, ce que j’avais commencé d’écrire avant la promenade... Vous voyez, même les idées se ressemblent. Et ceci, c’est parce que personne n’est « un », mais « un parmi », « un de » ; nous sommes tellement semblables...

Elle reprit :

« Vous en êtes sûr ? »

J’aperçus ses sourcils relevés vers les tempes, qui formaient

un angle aigu, comme les jambages de l’X. Je me troublai encore, jetai un coup d’oeil à droite, à gauche, et...

À ma droite, j’avais l’inconnue, fine, tranchante, souple comme une cravache, I-330 (j’aperçus son numéro) ; à ma gauche, O, tout à fait différente, toute en rondeurs, avec le pli charnu qu’ont les enfants au poignet. À l’autre extrémité de notre groupe se trouvait un numéro mâle, ressemblant à la lettre S et comme replié sur lui-même. Nous étions tous différents...

L’autre, celle de droite, I-330, vit mon regard troublé et dit avec un soupir :

« Oui... hélas ! »

Je ne le conteste pas, c’était tout à fait juste, mais il y avait sur son visage ou dans sa tête quelque chose... Aussi je lui répondis d’un ton raide qui ne m’était pas habituel :

« Il n’y a pas d’”hélas”. La science se développe et il est tout à fait évident que, sinon de suite, tout au moins dans cent cinquante ans...

- Même les nez...

- Oui, même les nez, m’écriai-je. Puisqu’il y a encore une raison d’envier... J’ai un nez qui ressemble à un bouton, un autre a un nez qui ressemble...

- J’admets que votre nez est même un peu classique, comme on disait autrefois. Mais vos mains... Non, montrez un peu, montrez vos mains ? »

Je ne peux pas supporter que l’on regarde mes mains : elles sont toutes couvertes de poils, toutes velues, par un atavisme absurde. J’étendis la main et dis, d’un ton aussi dégagé que possible :

« Ce sont des mains de singe. »

Elle jeta un coup d’œil sur ma main, puis sur mon visage.

« Non, cela forme un accord tout à fait curieux. »

Elle me pesait des yeux comme avec une balance. Les jambages de l’X se dessinèrent encore dans l’angle de ses sourcils.

« Il s’est inscrit pour moi », s’écria gaiement la bouche rosé de O-90.

Je fis une grimace. Ceci, en réalité, était tout à fait déplacé. Cette chère O... Comment dire... la vitesse de sa langue est mal réglée ; cette vitesse doit être toujours en retard d’un peu moins d’une seconde sur la vitesse de la pensée et ne doit, en aucun cas, la devancer.

À l’extrémité du boulevard, la cloche de la Tour Accumulatrice sonna sourdement dix-sept heures. L’Heure Personnelle était terminée. I-330 s’éloigna avec le numéro mâle en forme d’S. Il a un visage respectable et, je m’en rends compte maintenant, il ne m’est pas inconnu. Je l’ai rencontré quelque part, je ne me rappelle pas où.

En prenant congé, I me sourit d’une façon énigmatique.

« Passez après-demain à l’auditorium 112 ! »

Je haussai les épaules :

« Si je suis convoqué dans cet auditorium...

- Vous le serez », dit-elle avec une assurance incompréhensible.

Cette femme agissait sur moi aussi désagréablement qu’une quantité irrationnelle et irréductible dans une équation. Je fus content de rester un moment seul avec la chère O.

Nous passâmes bras dessus bras dessous quatre rangées de boulevards. À un tournant, elle devait prendre la droite, moi, la gauche.

« J’aurais tellement voulu aller vous voir aujourd’hui et baisser les rideaux, justement aujourd’hui, tout de suite... » Elle parlait timidement, en levant sur moi ses yeux ronds d’un bleu de cristal.

Elle est drôle. Que pouvais-je bien lui dire ? Elle est venue me voir hier et sait aussi bien que moi que notre prochain jour sexuel ne tombera qu’après-demain. Voilà encore un cas où sa langue devance sa pensée, de même qu’il arrive à l’étincelle d’éclater trop tôt dans un moteur (au grand dommage parfois de son fonctionnement).

En la quittant, deux fois, non, je serai exact, trois fois, j’ai embrassé ses yeux bleus merveilleux, purs du moindre nuage.

NOTE 3

La jaquette. Le Mur. Les Tables

En parcourant ce que j’ai écrit hier, je m’aperçois que mes descriptions ne sont pas suffisamment claires. Elles le sont certainement assez pour le premier venu d’entre nous, mais il se peut qu’elles ne le soient pas pour vous, inconnus, auxquels l’ Intégral apportera mes notes et qui n’avez lu le livre de la civilisation que jusqu’à la page où s’étaient arrêtés nos ancêtres il y a deux mille ans. Il se peut même que vous ne connaissiez pas certains éléments comme les Tables des Heures, les Heures Personnelles, La Norme Maternelle, le Mur Vert, le Bienfaiteur ? Il me paraît à la fois drôle et très difficile de parler de tout cela. C’est comme si un écrivain d’un siècle passé, du xxe si vous voulez, avait été obligé d’expliquer dans ses romans ce qu’est une « jaquette », un « appartement », une « femme ». Si son roman avait été traduit pour les sauvages, aurait-on pu éviter des notes explicatives au sujet du mot « jaquette » ?

Je suis sûr que le sauvage, après avoir considéré la « jaquette » aura dû se dire : « À quoi bon cela ? Ce n’est qu’une gêne. » Je suis sûr que vous aurez la même pensée quand je vous aurai dit que, depuis la Guerre de Deux Cents ans, aucun d’entre nous n’a franchi le Mur Vert.

Cependant, chers lecteurs, réfléchissez un peu, cela aide beaucoup. C’est bien simple, toute l’histoire de l’humanité, autant que nous la savons, n’est que l’histoire du passage de la vie nomade à une vie de plus en plus sédentaire. Ne s’ensuit-il pas que la forme de vie la plus sédentaire (la nôtre) est en même temps la plus parfaite ? Les hommes n’ont voyagé d’un bout du monde à l’autre qu’aux époques préhistoriques, aux temps des nations, des guerres, du commerce, de la découverte des deux Amériques. Qui, à l’heure actuelle, a besoin de tout cela ?

Je veux bien que l’habitude de cette vie sédentaire n’ait pas été acquise sans peine, ni d’un seul coup. Lorsque, au temps de la Guerre de Deux Cents ans, toutes les routes ont été détruites et se sont recouvertes d’herbe, vivre dans des villes séparées l’une de l’autre par des immensités vertes a paru au début très incommode. Mais après ? Après que l’homme eut perdu sa queue, il n’a pas dû apprendre en un jour à chasser les mouches sans l’aide de celle-ci et cependant, maintenant, pouvez-vous vous voir avec une queue ? Ou bien, si vous voulez, pouvez-vous vous représenter nu, sans « jaquette », dans la rue ? (Il se peut que vous vous engonciez encore dans ces vêtements.) C’est exactement la même chose pour moi, je ne peux me représenter la Ville non entourée du Mur Vert, je ne peux m’imaginer une vie que ne recouvrent pas les vêtements chiffrés des Tables.

Les Tables... Collés sur le mur de ma chambre, leurs chiffres pourpres sur fond or me regardent d’un air à la fois sévère et tendre. Ils me rappellent malgré moi ce qu’autrefois on appelait l’« icône » et me donnent envie de composer des vers, ou des prières, ce qui revient au même. Ah ! que ne suis-je poète pour vous chanter comme vous le méritez, ô Tables, cœur et pouls de l’État Unique !

Nous tous, et peut-être vous aussi, avons lu, étant enfants, à l’école, le plus grand de tous les monuments littéraires anciens parvenus jusqu’à nous : l’« Indicateur des Chemins de Fer ». Mettez-le à côté des Tables et vous aurez le graphite et le diamant. Tous deux sont constitués de la même matière, de carbone, mais comme le diamant est transparent et éternel ! Comme il brille ! Quel est celui qui ne perd la respiration en parcourant les pages de l’« Indicateur » ? Eh bien, les Tables des Heures, elles, ont fait de chacun de nous un héros épique à six roues d’acier. Tous les matins, avec une exactitude de machines, à la même heure et à la même minute, nous, des millions, nous nous levons comme un seul numéro. À la même heure et à la même minute, nous, des millions à la fois, nous commençons notre travail et le finissons avec le même ensemble. Fondus en un seul corps aux millions de mains, nous portons la cuiller à la bouche à la seconde fixée par les Tables ; tous, au même instant, nous allons nous promener, nous nous rendons à l’auditorium, à la salle des exercices de Taylor, nous nous abandonnons au sommeil...

Je serai franc : nous n’avons pas encore résolu le problème du bonheur d’une façon tout à fait précise. Deux fois par jour, aux heures fixées par les Tables, de seize à dix-sept heures et de vingt et une à vingt-deux heures, notre puissant et unique organisme se divise en cellules séparées. Ce sont les Heures Personnelles. À ces heures, certains ont baissé sagement les rideaux de leurs chambres, d’autres parcourent posément le boulevard en marchant au rythme des cuivres, d’autres encore sont assis à leur table, comme moi actuellement.

On me traitera peut-être d’idéaliste et de fantaisiste, mais j’ai la conviction profonde que, tôt ou tard, nous trouverons place aussi pour ces heures dans le tableau général, et qu’un jour, les 86 400 secondes entreront dans les Tables des Heures.

J’ai eu l’occasion de lire et d’entendre beaucoup d’histoires incroyables sur les temps où les hommes vivaient encore en liberté, c’est-à-dire dans un état inorganisé et sauvage. Ce qui m’a toujours paru le plus invraisemblable est ceci : comment le gouvernement d’alors, tout primitif qu’il ait été, a-t-il pu permettre aux gens de vivre sans une règle analogue à nos Tables, sans promenades obligatoires, sans avoir fixé d’heures exactes pour les repos ! On se levait et on se couchait quand l’envie vous en prenait, et quelques historiens prétendent même que les rues étaient éclairées toute la nuit et que toute la nuit on y circulait.

C’est une chose que je ne puis comprendre. Quelque trouble qu’ait été leur raison, les gens ne devaient pourtant pas être sans s’apercevoir qu’une vie semblable était un véritable assassinat de toute la population, un assassinat lent qui se prolongeait de jour en jour. L’État (par un sentiment d’humanité) avait interdit le meurtre d’un seul individu, mais n’avait pas interdit le meurtre progressif de millions d’individus. Il était criminel de tuer une personne, c’est-à-dire de diminuer de cinquante ans la somme des vies humaines, mais il n’était pas criminel de diminuer la somme des vies humaines de cinquante millions d’années. Cela prête au rire. N’importe lequel de nos numéros de dix ans est capable en trente secondes de comprendre ce problème de morale mathématique, alors que tous leurs Kant réunis ne le pouvaient pas : aucun d’eux n’avait jamais pensé à établir un système d’éthique scientifique, basé sur les opérations d’arithmétique.

N’est-il pas absurde que le gouvernement d’alors, puisqu’il avait le toupet de s’appeler ainsi, ait pu laisser la vie sexuelle sans contrôle ? N’importe qui, quand ça lui prenait... C’était une vie absolument a-scientifique et bestiale. Les gens produisaient des enfants à l’aveuglette, comme des animaux. N’est-il pas extraordinaire que, pratiquant le jardinage, l’élevage des volailles, la pisciculture (nous savons de source sûre qu’ils connaissaient ces sciences), ils n’aient pas su s’élever logiquement jusqu’à la dernière marche de cet escalier : la puériculture. Ils n’ont jamais pensé à ce que nous appelons les Normes Maternelle et Paternelle.

Ce que je viens d’écrire est tellement invraisemblable et tellement ridicule, que je crains, lecteurs inconnus, que vous ne me preniez pour un mauvais plaisant. Vous allez croire que je veux tout simplement me payer votre tête en vous racontant des balivernes sur un ton sérieux ? Pourtant je ne sais pas blaguer, car dans toute blague le mensonge joue un rôle caché et, d’autre part, la Science de l’État Unique ne peut se tromper. Comment pouvait-on parler de logique gouvernementale lorsque les gens vivaient dans l’état de liberté où sont plongés les animaux, les singes, le bétail ? Que pouvait-on obtenir d’eux lorsque, même de nos jours, un écho simiesque se fait encore entendre de temps en temps ?

Mais, fort heureusement, cela n’arrive que rarement et c’est une petite question de mise au point ; il est facile d’y remédier sans arrêter la marche éternelle de toute la Machine. Pour remplacer la clavette tordue, nous avons la main habile et puissante du Bienfaiteur, nous avons l’œil exercé des Gardiens...

À propos, je me souviens d’avoir vu le type courbé en S, rencontré hier, sortir plusieurs fois du Bureau des Gardiens. Cela m’explique le respect instinctif que j’ai eu pour lui et ma gêne lorsque cette étrange I, en sa présence... Il faut reconnaître que cette I...

On sonne le coucher, il est vingt-deux heures et demie. À demain.

NOTE 4

Le sauvage et le baromètre. Épilepsie

Jusqu’à présent, tout m’avait paru clair (c’est pourquoi j’ai une certaine partialité pour ce mot : « clair »), mais aujourd’hui je ne comprends pas.

Tout d’abord, j’ai réellement été convoqué à l’auditorium 112, comme elle me l’avait dit, bien que la probabilité fût seulement de 500 sur 10 millions, ce qui fait 1 sur 20 000 (500 est le nombre des auditoria, 10 millions celui des numéros). Ensuite... Mais procédons par ordre.

L’auditorium est un immense demi-globe de verre traversé par le soleil. Il est coupé de rangées circulaires de têtes rosés et lisses, semblables à des sphères. Je regardais autour de moi avec des battements de cœur, me demandant si je n’allais pas apercevoir, sur les vagues bleues des uniformes, le croissant rosé : les chères lèvres de O. J’entrevis des dents extraordinairement blanches et pointues, comme celles... Mais non, ce n’était pas elle. Le soir, à vingt et une heures, O devait venir me voir, et mon désir de la rencontrer était tout à fait naturel.

À un signal, nous nous levâmes pour entonner l’Hymne de l’État Unique ; sur l’estrade apparut notre spirituel phono-lecteur, tout brillant avec son haut-parleur d’or.

« Numéros, nos archéologues ont mis au jour un livre du xxe siècle. Un auteur ironique y raconte l’histoire du sauvage et du baromètre. Un sauvage avait remarqué qu’il pleuvait chaque fois que le baromètre s’arrêtait sur “pluie” (un sauvage couvert de plumes apparaît sur l’écran, il fait couler le mercure du baromètre : rires). Vous riez, mais ne croyez-vous pas que l’Européen de ce temps était beaucoup plus risible ? Tout comme le sauvage, il désirait la « pluie », la pluie avec une minuscule, une pluie algébrique, mais il restait devant le baromètre comme une poule mouillée. Le sauvage, au moins, était beaucoup plus hardi et possédait une certaine logique ; bien que barbare : il avait su voir la relation entre la cause et l’effet. En vidant le réservoir de mercure, il faisait un premier pas sur le grand chemin que, depuis... »

À ce moment (j’écris sans rien cacher, je le répète) je devins comme imperméable aux courants vivifiants qui se déversaient du haut-parleur. Il me sembla que j’étais venu inutilement (c’est tout à fait extraordinaire, comment aurais-je pu ne pas venir, puisque j’avais été convoqué ici ?), il me sembla que tout était vide, comme un coquillage. Je n’arrivai à concentrer mon attention qu’avec peine, au moment où le phono-lecteur passa au sujet principal : Notre musique, sa composition mathématique (la mathématique étant la cause et la musique, l’effet). Il décrivit un appareil récemment inventé : le musicomètre.

« En tournant cette manette, n’importe qui parmi vous peut produire jusqu’à trois sonates à l’heure. Comparez cette facilité à la peine que devaient se donner vos ancêtres pour le même résultat. Ils ne pouvaient composer qu’en se plongeant dans un état d’”inspiration”, forme inconnue d’épilepsie. Voici un spécimen très amusant de ce qu’ils obtenaient : un morceau de Scriabine, du xxe siècle. Cette boîte noire (un rideau s’ouvrit sur l’estrade, découvrant un instrument ancien) cette boîte noire était appelée “piano”... »

Je ne me souviens plus du reste, probablement parce que... Je le dirai sans ambages, parce que I s’approcha du « piano », et je fus sans doute frappé par son apparition inopinée sur l’estrade.

Elle portait le costume fantastique d’une époque passée : son corps était serré dans une robe noire qui faisait vivement ressortir la blancheur de ses épaules et de sa poitrine. Sa respiration soulevait cette ombre tiède entre les seins. Et ses dents éblouissantes, presque blanches...

Elle laissa tomber sur nous un sourire qui était presque une morsure, s’assit et commença de jouer. Cette musique était sauvage, nerveuse, bigarrée, comme leur vie alors, sans l’ombre de mécanisme rationnel. Ceux qui m’entouraient riaient et avaient certainement raison. Quelques-uns seulement... mais pourquoi moi aussi je...

« ... Oui, l’épilepsie est une maladie mentale, une souffrance. D’abord douce et lente, la morsure devient toujours plus profonde. Et, lentement, le soleil. Ce n’est pas notre soleil bleu-cristal dont la lumière égale traverse les tuiles de verre, non, c’est un soleil sauvage, destructeur, brûlant et réduisant tout en miettes... »

Le type assis à ma droite tourna la tête vers moi et se mit à ricaner. Je me souviens très bien avoir vu éclater sur ses lèvres une bulle de salive microscopique. Cette petite bulle me fit reprendre mes sens. J’étais de nouveau moi-même ; comme tout le monde, je n’entendais que le bruit vain des cordes et éclatai de rire. Tout redevenait facile et simple. Cet habile phono-lecteur nous avait fait un tableau trop vivant de cette époque sauvage.

Aussi avec quel plaisir écoutai-je notre musique moderne dont un morceau nous fut joué ensuite pour montrer le contraste. C’étaient des gammes cristallines, chromatiques, se fondant et se séparant en séries sans fin ; c’étaient les accords synthétiques des formules de Taylor, de Maclaurin, les marches carrées et bienfaisantes du théorème de Pythagore, les mélodies tristes des mouvements oscillatoires, les accords, coupés par les raies de Frauenhofer, de l’analyse spectrale des planètes... Quelle régularité grandiose et inflexible ! Et combien pitoyable, en regard de cette musique, paraissait celle des anciens, libre, absolument illimitée, sauf en ce qui concernait sa fantaisie sauvage...

On sortit de l’auditorium, comme à l’ordinaire, par quatre. La silhouette en S passa près de moi et je m’inclinai respectueusement.

La chère O devait arriver une heure après. Je sentis un doux émoi me pénétrer.

Arrivé à la maison, je courus au guichet, montrai au gar dien mon ticket rosé et reçus en échange la permission d’utiliser les rideaux. Nous n’avons ce droit qu’aux jours sexuels. D’habitude, dans nos murs transparents et comme tissés de l’air étincelant, nous vivons toujours ouvertement, lavés de lumière, car nous n’avons rien à cacher, et ce mode de vie allège la tâche pénible du Bienfaiteur. Autrement, on ne sait ce qui pourrait arriver. Il se peut que les demeures opaques des anciens aient engendré chez eux leur misérable psychologie cellulaire. « Ma (sic) maison est ma forteresse. » Ils auraient pourtant pu réfléchir davantage.

À vingt-deux heures, je baissai les rideaux et, au même inst ant, la souriante O entra, un peu essoufflée. Elle me tendit sa petite bouche rosé et son billet de même couleur. Je déchirai le talon du billet et ne pus m’arracher de la bouche rosé jusqu’au dernier moment : vingt-deux heures quinze.

Je lui montrai ensuite mon journal et lui parlai, fort bien je crois, de la beauté du carré, du cube, de la droite. Elle écoutait d’un air rosé, charmant, et une larme, puis une autre, puis une troisième, tombèrent sur la page ouverte (c’était la page 7). Les lettres se brouillèrent et je fus obligé de recopier le passage.

« Cher D, si seulement vous, si vous... »

Eh bien, quoi « si » ? quoi « si » ? C’est encore sa vieille chanson : elle veut un enfant. À moins que peut-être, quelque chose de nouveau, concernant... concernant l’autre... Quoique... Mais non, ce serait absurde.

NOTE 5

Le carré. Les souverains du monde. La fonction agréable et utile

Ce n’est pas encore cela. Encore une fois, cher lecteur inconnu, je m’exprime comme si vous étiez... tenez, comme si vous étiez mon vieil ami R-13, le poète bien connu, aux lèvres de nègre. Et vous, habitants de la Lune, de Vénus, de Mars, de Mercure, qui sait ce que vous êtes, et où vous êtes !

Figurez-vous un carré, vivant, admirable, qui serait obligé de parler de lui, de sa vie. La dernière chose qu’il penserait à dire c’est que ses quatre angles sont égaux, il ne s’en aperçoit même pas, tant cela lui est familier, quotidien. Je suis tout le temps comme ce carré. Le billet rosé et tout ce qui s’y rattache est, pour moi, ce que l’égalité de ses angles est au carré, mais pour vous c’est peut-être plus obscur encore que le binôme de Newton.

Voilà, un des sages de l’antiquité, sans doute par hasard, a dit une parole intelligente : « L’Amour et la Faim mènent le monde. » Par conséquent, pour mener le monde, l’homme doit dominer ces deux souverains. Nos ancêtres ont à grand-peine vaincu la Faim ; je parle de la grande Guerre de Deux Cents ans, de la guerre entre la ville et la campagne. Les sauvages paysans, sans doute par préjugé religieux, tenaient beaucoup à leur « pain [2] » .

Cependant, la nourriture naphtée que nous consommons actuellement a été inventée trente-cinq ans avant la fondation de l’État Unique, ce qui eut pour effet de réduire la population du globe aux deux dixièmes de ce qu’elle était. Le visage de la terre, nettoyé d’une saleté millénaire, prit un éclat remarquable et les survivants goûtèrent le bonheur dans les palais de l’État Unique.

N’est-il pas évident que la félicité et l’envie ne sont que le numérateur et le dénominateur de cette fraction que l’on appelle le bonheur ? Quel sens auraient les innombrables sacrifices de la Guerre de Deux Cents ans si l’envie existait toujours ? Malgré tout, elle existe toujours dans une certaine mesure, car il y a encore des nez en forme de « bouton » et des nez « classiques » (c’était le thème de notre conversation au cours d’une promenade) ; certains ont un grand succès en amour, d’autres, point.

Après avoir vaincu la Faim (ce qui, algébriquement, nous assure la totalité des biens physiques), l’État Unique mena une campagne contre l’autre souverain du monde, contre l’Amour. Cet élément fut enfin vaincu, c’est-à-dire qu’il fut organisé, mathématisé, et, il y a environ neuf cents ans, notre « Lex Sexualis » fut proclamée : « N’importe quel numéro a le droit d’utiliser n’importe quel autre numéro à des fins sexuelles. »

Le reste n’est plus qu’une question de technique. Chacun est soigneusement examiné dans les laboratoires du Bureau Sexuel. On détermine avec précision le nombre des hormones de votre sang et on établit pour vous un tableau de jours sexuels. Vous faites ensuite une demande, dans laquelle vous déclarez vouloir utiliser tel numéro, ou tels numéros. On vous délivre un petit carnet rosé à souches et c’est tout.

Il est évident que les raisons d’envier le prochain ont disparu. Le dénominateur de la fraction du bonheur a été annulé et la fraction est devenu infinie. Ce qui, pour les anciens, était une source inépuisable de tragédies ineptes, a été transformé par nous en une fonction harmonieuse et agréablement utile à l’organisme. Il en est de même pour le sommeil, le travail physique, l’alimentation, etc. Vous voyez combien la grande force de la raison purifie tout ce qu’elle touche. Oh ! lecteurs inconnus, si vous pouviez connaître cette force divine, si vous appreniez à la suivre jusqu’au bout !...

... C’est étrange : je pense aujourd’hui aux sommets les plus élevés de l’histoire humaine, je respire mentalement l’air très pur des montagnes, et malgré tout, au fond, je me sens nuageux, plein de toiles d’araignée et oppressé par un X. Est-ce à cause de mes pattes velues, parce que je les ai eues pendant longtemps devant les yeux ? Je n’aime pas à en parler, je ne les aime pas, ce sont les vestiges d’une époque sauvage. Est-ce que vraiment j’aurais...

Je voulais rayer toutes ces réflexions car elles dépassent les limites de mon chapitre, mais j’ai réfléchi, et ne bifferai rien. Que mon journal, tel un sismographe sensible, donne la courbe de mes hésitations cérébrales les plus insignifiantes... Il arrive que ce sont justement ces oscillations qui servent de signes précurseurs...

Cette phrase est certainement absurde, il conviendrait de la biffer, car nous avons canalisé toutes les forces de l’univers, et une catastrophe est impossible.

Tout maintenant m’est parfaitement clair, l’étrange sentiment que j’éprouve est dû à ma ressemblance avec le carré, dont j’ai parlé au début. Il n’y a pas d’X en moi, cela ne se peut pas, mais je crains qu’X ne reste en vous, lecteurs inconnus. J’espère que vous ne me jugerez pas trop sévèrement, vous comprendrez qu’il m’est plus difficile d’écrire qu’il ne l’a jamais été pour aucun auteur au cours de toute l’histoire de l’humanité. Les uns écrivaient pour leurs contemporains, les autres pour leurs descendants, mais personne n’a jamais écrit pour ses prédécesseurs éloignés et sauvages...

NOTE 6

L’occasion. Ce damné : « c’est clair ». Les 24 heures

Je le répète : je me suis imposé l’obligation d’écrire sans rien cacher. C’est pourquoi, quelque pénible que cela puisse m’être, je dois faire remarquer ici que, manifestement, même chez nous, la solidification, la cristallisation de la vie ne sont pas encore terminées et que quelques marches sont encore à franchir pour arriver à l’idéal. L’idéal, c’est clair, sera atteint lorsque rien n’arrivera plus ; malheureusement... Tenez, par exemple, je lis aujourd’hui dans le Journal national que la fête de la Justice sera célébrée dans deux jours, place du Cube. Quelqu’un a donc encore troublé la marche de la grande Machine de l’État, un événement imprévisible, incalculable, est encore arrivé !

De plus, quelque chose m’est également arrivé. À dire vrai, c’était pendant l’Heure Personnelle, c’est-à-dire pendant le temps spécialement consacré aux événements imprévus, mais tout de même...

Vers seize heures, exactement à seize heures moins dix, j’étais à la maison. Brusquement le téléphone m’appela :

« D-503 ? demanda une voix de femme.

- Oui.

- Vous êtes libre ?

- Oui.

- C’est moi ; I-330. Je cours chez vous et nous allons à la Maison Antique. C’est entendu ? »

I-330... Cette I m’énerve, me répugne, m’effraie presque. Mais c’est justement pour cela que j’acquiesçai.

Cinq minutes plus tard, nous étions dans l’avion. Le ciel était d’un bleu de mai et le soleil léger, dans son avion d’or, volait en bourdonnant derrière nous, toujours à la même distance.

Devant nous, un nuage blanc s’étalait, inepte et joufflu comme un « Cupidon » d’autrefois ; cela gênait un peu. La fenêtre de devant était ouverte, le vent séchait les lèvres, j’y passais involontairement la langue de temps en temps et pensais sans cesse à ma voisine.

Nous aperçûmes de loin des taches vert sombre, de l’autre côté du Mur ; puis nous éprouvâmes une légère faiblesse de cœur : nous descendions comme sur une pente raide et nous nous trouvâmes près de la Maison Antique.

Tout ce bâtiment aveugle, étrange et délabré, est revêtu d’une coquille de verre sans laquelle il se serait écroulé depuis longtemps. A la porte se tient toujours une vieille, toute ridée ; ses lèvres sont tout en plis et en fentes ; elles sont retournées vers l’intérieur et sa bouche semble s’être atrophiée et fermée ; il paraît tout à fait invraisemblable qu’elle puisse parler. Et cependant elle parle :

« Alors, mes amis, vous êtes venus voir ma petite maison ? » dit-elle, et ses rides brillèrent, c’est-à-dire qu’elles se réunirent en faisceaux convergents, ce qui fit croire qu’elles « brillaient ».

« Oui, grand-mère, nous avons eu de nouveau envie de venir, lui dit I, ce qui la mit en joie.

- Il y a du soleil, hein ? Ah, farceuse, farceuse ! Je sais, je sais. Eh bien, vous pouvez aller seuls. Moi, je resterai ici, au soleil. »

« Hum... Ma compagne vient sans doute assez souvent ici. » Quelque chose me gênait, j’aurais eu besoin de me secouer ; c’était probablement le nuage sur le ciel lisse de mai.

« Je l’aime, cette vieille, dit I en montant un escalier large et sombre.

- Pourquoi ?

- Je ne sais pas. Peut-être à cause de sa bouche, peut-être pour rien, comme ça, tout simplement. »

Je levai les épaules. Elle continua en souriant à peine, peut-être sans sourire du tout :

« Je me sens bien coupable. Il est clair que l’on ne doit pas aimer “tout simplement, comme ça”, mais “à cause de quelque chose”. Tous les éléments doivent être...

- C’est clair », commençai-je, mais je m’aperçus tout de suite que j’avais laissé échapper ce mot et je jetai un regard sur ma compagne pour savoir si elle l’avait remarqué ou non.

Elle regardait le plancher, ses paupières étaient baissées comme des rideaux.

Une pensée me vint subitement. Vers vingt-deux heures, sur le boulevard, parmi des cellules vivement éclairées, d’autres sont toutes sombres, les rideaux tirés. Et là, derrière ces rideaux... Que se passe-t-il donc derrière ses rideaux à elle ? Pourquoi m’a-t-elle téléphoné aujourd’hui, pourquoi sommes-nous venus ici, pourquoi tout cela ?

J’ouvris une lourde porte, grinçante et opaque, et nous nous trouvâmes dans un local sombre et en désordre qu’on appelait autrefois : « appartement ». Il y avait là-dedans une variété sauvage, inorganisée, folle, comme leur musique, de couleurs et de formes, et, parmi ce désordre, cet étrange instrument de musique : un « piano ». Je vis un plafond blanc, des murs bleu sombre, des reliures rouges, vertes, orange, un bronze vert, des candélabres, une statue de Bouddha, des meubles tordus comme par l’épilepsie. Il était impossible de mettre tout ça en équation.

Je supportais ce chaos avec peine, mais ma compagne était, apparemment, beaucoup plus résistante.

« C’est ce que j’aime le plus », dit-elle ; mais elle se reprit immédiatement et me montra son sourire mordant. « Au fond, continua-t-elle, c’est le plus inepte de tous leurs “appartements”.

- Ou, plus exactement, de tous leurs États, corrigeai-je. Il y avait alors des milliers d’États microscopiques, sans cesse en guerre, impitoyables comme...

- Oui, bien sûr », dit très sérieusement I.

Nous visitâmes une chambre dans laquelle se trouvaient des petits lits d’enfants (à l’époque, les enfants étaient également propriété privée), puis d’autres chambres avec des miroirs brillants, d’immenses armoires, des divans multicolores, une « cheminée » immense, un grand lit en acajou. Le verre, notre admirable verre, transparent et éternel, ne leur servait qu’à faire de misérables et fragiles fenêtres.

« Et dire qu’ici on aimait “tout simplement, comme ça”, on brûlait, on se tourmentait... » (les rideaux de ses yeux se baissèrent encore), « quelle dépense déréglée et absurde d’énergie humaine ! N’est-il pas vrai ? »

Elle semblait parler à ma place, en lisant mes pensées. Cependant, son sourire dessinait toujours cet X énervant. Derrière les rideaux, quelque chose se produisit, je ne sais pas exactement quoi, mais cela me fit perdre patience. J’aurais voulu discuter avec elle, l’attraper, mais il fallait que je fusse de son avis, je ne pouvais faire autrement.

Nous nous arrêtâmes devant le miroir et je ne vis que ses yeux. Je pensai que l’homme est constitué aussi stupidement que ces « appartements », les têtes des gens sont opaques et n’ont que les yeux comme fenêtres. Elle sembla deviner ce que je pensais et se retourna, ayant l’air de dire : « Eh bien, les voilà mes yeux... »

J’avais devant moi deux fenêtres sombres avec, derrière, une vie inconnue. Je ne voyais que le feu mais je savais qu’une « cheminée » fumait à l’intérieur, où se trouvaient aussi certaines figures, ressemblant à...

Je voyais là un autre moi-même, mais qui ne me ressem blait pas - c’était évidemment dû à l’influence opprimante du cadre dans lequel nous étions. Je me sentais prisonnier dans cette cage barbare, saisi dans le tourbillon sauvage de la vie d’autrefois, et j’eus peur.

« Dites, déclara I, allez une minute dans la chambre voi sine. » Sa voix venait de l’intérieur, des fenêtres sombres de ses yeux, où la cheminée fumait.

Je sortis dans la pièce voisine et m’assis. Le buste asymétrique et souriant d’un ancien poète, Pouchkine je crois, était posé sur une étagère contre le mur. Il me regardait droit dans les yeux.

« Pourquoi supporte-je bien sagement ce sourire, pourquoi tout cela, pensais-je, pourquoi suis-je ici ? Cela ne m’”étonne” pas de ne pas me sentir à l’aise. Cette femme énervante et repoussante joue un jeu étrange... » J’entendis, dans la chambre voisine, une porte d’armoire se fermer et un bruissement de soie. J’eus peine à me retenir pour ne pas y aller. J’aurais voulu l’accabler de paroles désagréables.

Elle entra, portant une robe courte jaune vif, comme on en portait autrefois, un chapeau noir, des bas de la même couleur. Ceux-ci étaient très longs et montaient beaucoup plus haut que les genoux, la robe de soie légère était décolletée, laissant voir une ombre entre les seins.

« Écoutez, vous voulez faire l’originale, c’est clair, mais...

- Oui, interrompit-elle, je veux être originale, c’est-à-dire me distinguer des autres. Être original, c’est détruire l’égalité... Ce qui s’appelait dans la langue idiote des anciens “être banal” n’est maintenant que l’accomplissement d’un devoir. Parce que...

- Oui, oui, justement, éclatai-je, mais il n’y a pas de quoi, il n’y a pas de quoi... »

Elle s’approcha du buste au nez camus, puis baissa les paupières sur le feu sauvage de ses yeux et dit, sur un ton très sérieux cette fois et peut-être pour me calmer, une chose raisonnable :

« Cela ne vous paraît pas stupéfiant que les gens, autrefois, aient pu supporter cela ? Non seulement ils le supportaient, mais ils s’y soumettaient. Quelles âmes d’esclaves, hein ?

- C’est clair, c’est-à-dire que je voulais... » (Encore ce damné « c’est clair ! »)

« Oui, certainement, je comprends. Mais au fond c’étaient des despotes plus puissants que leurs rois couronnés. Pour quoi ne les isolait-on pas, ne les exterminait-on pas ? Nous les aurions...

- Oui, bien sûr », commençai-je, mais elle éclata de rire, toute tordue par ce rire bruyant, souple comme une cravache.

Je me rappelle que j’étais tout tremblant, je la saisis et perdis la tête... Il aurait fallu faire quelque chose, n’importe quoi. J’ouvris machinalement ma plaque d’or et regardai l’heure. Il était dix-sept heures moins dix.

« Vous ne trouvez pas qu’il est temps ? lui dis-je aussi poli ment que possible.

- Et si je vous demandais de rester ici avec moi ?

- Non mais... Vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Je suis obligé d’être à l’auditorium dans dix minutes...

- Tous les numéros sont tenus d’assister aux cours d’art et de sciences », dit-elle avec ma voix. Elle leva les paupières, les rideaux remontèrent : à travers les fenêtres on voyait flamber la cheminée. « Je connais un médecin au Bureau Médical, il est inscrit pour moi. Si je le lui demande, il vous donnera un certificat établissant que vous avez été malade. Alors ? »

Je compris enfin où tout ce jeu menait :

« Comment ? Mais vous savez que, comme tout bon numéro, je dois aller immédiatement au Bureau des Gardiens et...

- Mais en réalité ? » Je vis encore son sourire pareil à une morsure. « Je suis extrêmement curieuse de savoir si vous irez au Bureau des Gardiens ou non ?

- Vous restez ? » lui demandai-je en posant la main sur le bouton de la porte. Ce bouton était en cuivre, « comme ma voix », pensai-je.

« Vous pouvez attendre encore une petite minute ? »

Elle alla au téléphone, appela un numéro, dont je ne me souviens plus, tellement j’étais agité.

« Je vous attendrai dans la Maison Antique. Oui, oui, seule... » cria-t-elle.

Je tournai lentement le bouton de la porte :

« Vous me permettez de prendre l’avion ?

- Oh, oui, certainement, je vous en prie... »

La vieille rêvassait sur le seuil, au soleil, comme une plante.

Chose étonnante : sa bouche qui semblait fermée à jamais

s’ouvrit :

« Et votre... comment dire... elle est restée seule ?

- Oui. »

Sa bouche se ferma de nouveau, elle hocha la tête. Son cer veau affaibli comprenait évidemment toute l’absurdité de la conduite de cette femme et le risque qu’elle courait

Je me trouvai au cours à dix-sept heures précises. Je com pris alors que j’avais menti à la vieille : I n’était pas seule. C’était peut-être le fait d’avoir menti involontairement à la vieille qui me tourmentait et m’empêchait d’écouter. Non, elle n’était pas seule, c’était bien cela.

À vingt et une heures et demie, j’avais une heure libre ; j’aurais pu aller au Bureau des Gardiens et faire ma déclaration, mais j’étais trop fatigué après toute cette histoire idiote. De plus, le délai est de quarante-huit heures : j’irai demain, j’ai encore vingt-quatre heures.

NOTE 7

Le cil. Taylor. La jusquiame et le muguet

Il fait nuit, vert, orange, bleu. Je vois un piano rouge, une robe jaune comme un citron et un Bouddha de cuivre qui, brusquement, ouvre les yeux. Une sève s’en écoule, ainsi que de la robe jaune. Le miroir est couvert de gouttes et le grand lit est trempé, les lits d’enfants aussi et moi-même bientôt... Une horreur douce et mortelle me saisit...

Je me réveille ; la lumière est d’un bleu calme. Le verre des murs brille, de même que les fauteuils de verre et la table. Cela m’a calmé, mon cœur a cessé de palpiter. La sève, le Bouddha, tout cela est absurde ! C’est clair, je suis malade : je ne rêvais jamais autrefois. Il paraît que rêver était la chose la plus ordinaire et la plus normale chez les anciens. Ce n’est pas étonnant, toute leur vie n’était qu’un affreux carrousel : vert, orange, le Bouddha, la sève. Nous savons maintenant que les songes sont le signe d’une sérieuse maladie mentale. Est-ce que mon cerveau, ce mécanisme réglé comme un chronomètre, brillant, sans une poussière... ? Oui, c’est bien cela, j’y sens un corps étranger ; c’est comme un cil fin dans un œil : on ne se sent plus vivre, on ne sent plus que le cil dans son œil, qu’il est impossible d’oublier une seconde...

J’entends, au-dessus de ma tête, le réveil sonner, alerte et cristallin : il est sept heures, il faut se lever. On se croirait entouré de miroirs : j’aperçois à travers les murs d’autres moi-même, avec ma chambre, mes vêtements, mes mouvements, répétés mille fois. Cela vous fait du bien, on voit qu’on est la partie d’une unité immense et puissante. Et c’est d’une telle beauté : pas un geste, pas une flexion, pas un mouvement inutile !

Certes, ce Taylor était le plus génial des anciens. Il est vrai, malgré tout, qu’il n’a pas su penser son idée jusqu’au bout et étendre son système à toute la vie, à chaque pas, à chaque mouvement ; il n’a pas su intégrer dans son système les vingt-quatre heures de la journée. Comment ont-ils pu écrire des bibliothèques entières sur un Kant quelconque et remarquer à peine Taylor, ce prophète qui a su regarder dix siècles en avant ?

Mon déjeuner est terminé. L’Hymne de l’État Unique a été chanté. En ordre, quatre par quatre, nous nous rendons aux ascenseurs. Le bourdonnement des moteurs est à peine perceptible et bien vite nous descendons, avec une légère défaillance de cœur...

Et puis, voilà encore ce songe absurde qui me revient, ou bien l’une de ses fonctions cachées. Ah, oui ! c’est qu’hier, en avion, nous sommes aussi descendus. Du reste, tout est fini : voilà la secousse de l’arrêt. C’est très bien d’avoir été aussi décidé et brusque avec elle.

La voiture du chemin de fer souterrain me conduit à l’endroit où brille sous le soleil le corps toujours immobile et élégant de l’ Intégral,non encore spiritualisé par le feu. Fermant les yeux, je rêve en formules, je calcule mentalement une fois de plus quelle vitesse initiale il faudrait pour arracher l’ Intégral du sol. À chaque fraction de seconde, la masse de celui-ci se transformerait, par suite de l’emploi du combustible explosif. On obtient une équation très compliquée, transcendantale.

Je vois comme à travers un songe : quelqu’un dans ce monde solide, exactement calculé, vient de s’asseoir à côté de moi, il m’a poussé légèrement et m’a dit : « Pardon ! » J’ouvre les yeux et, tout d’abord (par association d’idées avec l’ Intégral), je vois quelque chose se précipiter dans l’espace.

C’est une tête ; et elle se déplace parce que, sur les côtés, elle possède deux ailes rosés : les oreilles. J’aperçois ensuite un dos voûté en forme d’S.

Je sens quelque chose de désagréable derrière les murs de mon monde algébrique - encore le cil - et je comprends qu’aujourd’hui même, il faut...

« Ce n’est rien », répondis-je avec un sourire à mon voisin, en lui disant bonjour. Je vois sur sa plaque S-4711, et comprends pourquoi, dès le premier moment, je l’avais associé à cette lettre : c’était l’effet d’une sensation visuelle non enregistrée par la conscience. Ses yeux brillent comme deux vrilles pointues, ils tournent rapidement et s’enfoncent toujours plus profondément en vous. Je crois qu’ils vont pénétrer jusqu’au fond et voir ce que je n’ose m’avouer...

Le cil devient brusquement explicable : S est un Gardien et le plus simple serait, sans remettre à plus tard, de lui raconter sur-le-champ...

« Voyez-vous, je suis allé hier à la Maison Antique... ». Ma voix a un son étrange, rauque, mat, j’essaie de tousser.

« Eh bien, c’est parfait. Cela donne sujet à des réflexions très édifiantes.

- Oui, mais, vous comprenez, je n’étais pas seul, j’accompagnais le numéro I-330, et voilà que...

- I-330 ? J’en suis content pour vous, c’est une femme très intéressante, pleine de talent. Elle a beaucoup d’admirateurs. »

« Mais alors lui... peut-être est-il inscrit pour elle ? Non, il est impossible de lui en parler, cela ne fait aucun doute. »

« Oh oui, je crois bien. Elle en a beaucoup. » Je souris plus largement, plus bêtement, et pense que ce sourire me rend nu, idiot...

Après avoir atteint le fond, les vrilles se revissèrent dans ses yeux. Il m’adresse un sourire ambigu, hoche la tête pour prendre congé et se glisse vers la sortie.

Je me cache derrière un journal (il me semble que tout le monde me regarde) et ce que je lis est tellement extraordinaire que j’oublie tout, les vrilles et le cil. Il n’y a que quelques lignes :

D’après des renseignements dignes de foi, on vient de découvrir les traces d’une organisation ayant jusqu’ici échappé aux recherches. Cette organisation se proposait de délivrer l’humanité du joug bienfaisant de l’État.

Délivrer l’humanité ! C’est extraordinaire à quel point les instincts criminels sont vivaces chez l’homme. Je le dis sciemment : criminels. La liberté et le crime sont aussi intimement liés que, si vous voulez, le mouvement d’un avion et sa vitesse. Si la vitesse de l’avion est nulle, il reste immobile, et si la liberté de l’homme est nulle, il ne commet pas de crime. C’est clair. Le seul moyen de délivrer l’homme du crime, c’est de le délivrer de la liberté. Et à peine venons-nous de l’en délivrer (à peine est bien le mot quand on songe à l’âge du monde), que quelques misérables esprits arriérés...

Non, je ne comprends pas pourquoi je ne suis pas immé diatement allé au Bureau des Gardiens, dès hier. Il faudra absolument que j’y aille aujourd’hui, après seize heures...

Je sors à seize heures dix et, tout de suite, je rencontre O, au premier tournant ; cette rencontre la plonge dans un enthousiasme rosé.

« Elle a un esprit simple et rond, elle va comprendre et m’aider... » Et puis, non, je n’ai pas besoin d’aide : ma décision est ferme.

Les haut-parleurs de l’Usine Musicale tournent régulièrement l’Hymne - toujours le même Hymne quotidien. Il y a un charme inexplicable dans cette répétition journalière, dans cette limpidité de miroir.

« Nous allons nous promener. » Ses yeux ronds me regardent, grands ouverts ; je pénètre par ces fenêtres bleues sans rien rencontrer : à l’intérieur, il n’y a rien d’inutile ni d’étranger.

« Non, nous n’irons pas nous promener. J’ai besoin d’aller... » Je lui explique où, et, à mon étonnement, je vois le cercle rosé de sa bouche se transformer en demi-lune, les pointes en bas, comme si elle avalait du vinaigre.

J’éclate :

« Vous, les femmes, vous êtes incurablement rongées de préjugés. Vous êtes absolument incapables de penser d’une façon abstraite. Excusez-moi, mais c’est tout simplement de la bêtise.

- Vous allez voir les espions... Fi ! Et moi qui avais cueilli pour vous une branche de muguet dans le Jardin Botanique...

- Pourquoi : “Et moi”, pourquoi : “Et” ? »

C’est bien d’une femme ! En colère, je l’avoue. Je saisis son muguet :

« Eh bien quoi, votre muguet ? Sentez-le, il sent bon, hein ? Alors, ayez un peu de logique. Le muguet sent bon, mais vous ne pouvez pas dire de l’odeur, de la notion même d’odeur, si elle est bonne ou si elle est mauvaise. Vous en êtes incapable, n’est-ce pas ? Il y a l’odeur du muguet, et il y a l’odeur de la jusquiame : cela fait deux odeurs. Il y avait des espions dans l’État ancien, et il y a des espions dans le nôtre... Oui, des espions, je n’ai pas peur des mots. Une chose est claire : leurs espions sont comparables à la jusquiame, les nôtres, au muguet. Oui, au muguet ! »

Le croissant rosé tremble. Je crie encore plus fort :

« Oui, au muguet ! Et il n’y a pas du tout de quoi rire. »

Les sphères lisses et rondes des têtes flottent devant nous et se retournent. On me prend gentiment par la main.

« Vous êtes drôle aujourd’hui, vous n’êtes pas malade ? »

Je pense à mon rêve, à la robe jaune, au Bouddha... Je comprends que je dois aller au Bureau Médical.

« Oui, je suis malade », lui dis-je joyeusement (c’était là une contradiction inexplicable : il n’y avait pas lieu de se réjouir).

« Alors il faut aller voir le médecin tout de suite. Vous com prenez que votre devoir est d’être bien portant, on ne devrait pas avoir à vous dire cela.

- Mais oui, chère O, vous avez raison, absolument raison. »

Je ne vais pas au Bureau des Gardiens : il n’y a rien à faire, il me faut aller au Bureau Médical où l’on me redent jusqu’à dix-sept heures.

... Le soir (cela n’a pas d’importance, là-bas c’est fermé le soir) O vint me voir. Les rideaux ne furent pas baissés. Nous travaillâmes aux problèmes d’un ancien livre de mathématiques : cela purifie et calme l’esprit. O était assise, penchée sur le cahier, la tête sur l’épaule gauche ; elle s’appliquait, poussant sa langue contre sa joue. C’était tout à fait enfantin, tout à fait charmant, et je me sentais bon, simple, exact...

Elle partit, me laissant seul. Je fis deux profondes inspirations - c’est très utile avant de se coucher - et sentis tout à coup une odeur imprévue, rappelant quelque chose de très désagréable... Je trouvai rapidement : la petite branche de muguet était cachée dans mon lit. D’un seul coup, tout revint à la surface en tourbillonnant. C’était vraiment un manque de tact de sa part que de me laisser ce muguet...

« Non, je n’y suis pas allé. Mais est-ce ma faute, est-ce ma faute si je suis malade ? »

NOTE 8

Une racine imaginaire. R-13. Le triangle

C’était il y a longtemps, quand j’étais à l’école, que je ren contrai pour la première fois la racine de moins un. Je m’en souviens très nettement. J’étais dans une salle ronde et claire, parmi des centaines de têtes d’écoliers, avec Pliapa, notre mathématicien. Pliapa était son surnom. Il était déjà assez usé, ses boulons se dévissaient, et lorsque celui de nous qui était de service le remontait, le haut-parleur faisait toujours « Plia, plia, plia... » avant de commencer la leçon. Il fit une fois un cours sur les nombres imaginaires. Je me rappelle avoir pleuré, les coudes sur la table, et hurlé : « Je ne veux pas de la racine de moins un, enlevez-la. » Cette racine imaginaire se développa en moi comme un parasite. Elle me rongeait, et il n’y avait pas moyen de m’en débarrasser.

La voilà revenue aujourd’hui. J’ai parcouru mes notes et me suis aperçu que j’ai voulu ruser, que je me suis menti à moi-même pour ne pas la voir. Ma maladie et le reste n’existent pas, j’aurais pu y aller ; il y a huit jours, j’aurais pu y aller sans hésiter. Pourquoi maintenant... Pourquoi ?

Aujourd’hui, par exemple, à seize heures dix exactement, je me trouvais devant le mur de verre étincelant. Au-dessus de moi, les lettres d’or : « Bureau des Gardiens » brillaient comme un soleil. À travers les murs, je voyais une longue file d’unifs gris-bleu. Les visages luisaient comme des lampes dans une ancienne église. Ils étaient venus pour accomplir une action sublime : pour trahir et sacrifier sur l’autel de l’État Unique, leurs parents aimés, leurs amis, eux-mêmes. J’aurais voulu me précipiter vers eux, mais je ne pus, mes pieds étaient comme soudés aux dalles de verre. Je restai là, les yeux fixes...

« Eh, le mathématicien, à quoi pensez-vous ? »

Je tressaillis. Des yeux noirs, vernis par le rire, me fixaient ; des lèvres épaisses, comme celles d’un nègre... C’était le poète R-13, mon vieil ami, accompagné de la toute rose O.

Je me retournai en colère (je pense que s’ils ne m’avaient pas dérangé, je serais finalement entré dans le Bureau, et j’aurais arraché cette racine imaginaire soudée à ma chair).

« Je ne pense à rien, mais si vous voulez j’admirais, dis-je d’un ton assez brusque.

- Mais oui, bien sûr. Vous auriez dû être non pas mathématicien, mais poète. - Venez donc de notre côté, avec les poètes. Si vous voulez, je peux arranger cela en un clin d’oeil. »

R-13 parle en s’étranglant ; les mots giclent de ses lèvres épaisses avec des éclaboussures. Il dit « poètes », et c’est toute une fontaine.

« J’ai toujours servi et servirai toujours la science », dis-je en fronçant les sourcils. Je n’aime pas les plaisanteries et ne les comprends pas. R-13 a la mauvaise habitude de plaisanter.

« Eh quoi, la science ? Votre science n’est qu’une forme de lâcheté. Vous avez beau dire, vous voulez emprisonner l’infini dans un mur et vous avez peur de regarder de l’autre côté de ce mur. Si vous regardiez vous fermeriez les yeux.

- Les murs, ce sont les fondements de toute... », commençai-je. R-13 repartit comme une fontaine, O riait, toute ronde et toute rosé. Je fis un geste de la main : « Riez, ça m’est égal. J’ai autre chose en tête. » J’avais besoin d’oublier, de noyer cette damnée racine de moins un.

« Savez-vous ! proposai-je, allons chez moi, nous résoudrons des problèmes. » (Je me souvenais de l’heure tranquille passée hier avec O, peut-être qu’aujourd’hui aussi... ?)

O jeta un coup d’œil sur R. Ensuite elle me regarda et ses joues se colorèrent du rosé tendre et affolant de nos billets.

« Aujourd’hui, je... je suis inscrite pour lui » elle désigna R de la tête « et le soir il est occupé, de sorte que... »

Les lèvres humides et vernies claquèrent :

« Eh bien quoi, une petite demi-heure nous suffit, n’est-ce pas, O ? Je ne suis pas amateur de vos problèmes, j’aime mieux... Allons chez moi, nous causerons. »

Il m’était pénible de rester avec moi-même, ou plutôt avec ce nouvel homme, cet inconnu qui, par un hasard étrange, avait le même numéro que moi : D-503. J’allai donc chez R. À dire le vrai, il n’est pas précis, pas rythmé ; il a je ne sais quelle logique bizarre ! Mais, malgré tout, nous... Ce n’est pas pour rien qu’il y a trois ans nous avons choisi ensemble cette gentille O, toute rosé. Cela nous a unis plus étroite-ment que les années d’école.

Dans la chambre de R, tout est comme chez moi : les Tables, les fauteuils, le pupitre, l’armoire, le lit. Mais aussitôt entré, R déplaça un fauteuil, puis un autre, les surfaces se confondirent, tout perdit le gabarit établi, tout devint non euclidien. R. n’avait pas changé : en système Taylor et en mathématiques, il avait toujours été le dernier.

Nous parlâmes du vieux Pliapa, de la façon dont, étant enfants, nous nous amusions à coller de petits mots de remerciement sur ses jambes de verre, car nous l’aimions bien. Nous parlâmes du Professeur de religion [3]. Il avait le verbe extraordinairement haut, comme s’il soufflait du vent par son haut-parleur, et nous avions l’habitude de hurler les textes qu’il nous avait cités. Le misérable R-13 lui enfonça un jour une boule de papier mâché dans le haut-parleur, de telle sorte que chaque mot qui sortait était accompagné, d’un morceau de papier ; R-13 fut puni car ce qu’il avait fait était évidemment très mal ; mais notre triangle en rit encore de bon cœur, et, je l’avoue, moi aussi.

« Et s’il avait été vivant, comme ceux d’autrefois, hein ? Qu’est-ce qu’il serait sorti de ses lèvres ?... »

Le soleil brillait partout, à travers le plafond, à travers les murs ; il venait d’en haut, des côtés et était réfléchi d’en bas. O était assise sur les genoux de R et de petites gouttes de soleil luisaient dans ses yeux. Je me réchauffais, en quelque sorte ; la racine de moins un s’éloigna, se tut, ne remua plus.

« Et alors, votre Intégral, où en est-il ? Va-t-il être bientôt prêt à aller porter la bonne nouvelle aux habitants des planètes ? Dépêchez-vous, sans cela nous autres, les poètes, allons vous produire une telle quantité de traités que votre Intégral ne pourra décoller. Tous les jours, de huit à onze... » R-13 secoua la tête et se gratta le crâne ; il avait une tête carrée, pareille à une petite malle.

Je m’animai :

« Mais vous aussi vous écrivez pour l’ Intégral , racontez-moi donc ce que vous avez écrit aujourd’hui par exemple.

- Aujourd’hui, je n’ai rien écrit. J’étais occupé à autre chose.

- À quoi donc ? »

R fronça les sourcils :

« À quelque chose. Oh, si cela vous fait plaisir, je vais vous le dire : à un procès. J’ai mis un procès en vers. Un idiot, un de chez nous, - nous avons été deux ans ensemble - déclara un beau jour : “Je suis un génie, je suis au-dessus de la loi”, qu’il disait, et il en débitait, il en sortait... »

Les lèvres épaisses firent la moue, les yeux perdirent leur vernis. R-13 se leva, se retourna pour s’appuyer contre le mur, je regardais sa petite malle étroitement fermée et pensais : « Qu’est-ce qui se passe là-dedans ? »

Un silence asymétrique et pénible. Je ne savais pas exacte ment ce qui se passait, mais sentais quelque chose...

« C’est un bonheur que les temps antédiluviens des Shakespeare et Dostoïevski sont passés », dis-je à dessein très haut.

R se retourna et les mots se mirent de nouveau à jaillir et gicler hors de sa bouche, mais le vernis avait disparu de ses yeux.

« Oui, mon cher mathématicien, c’est un bonheur, un vrai bonheur. Nous représentons l’heureuse moyenne arithmétique. Comme vous diriez, c’est l’intégration du zéro à l’infini, du crétinisme à Shakespeare... Hein ? »

Je ne sais pourquoi, cela me parut absolument déplacé, mais je me souvins brusquement d’elle et de sa voix. Un fil extrêmement ténu (lequel ?) se tendit entre elle et R. La racine de moins un recommença de me torturer, j’ouvris ma plaque, il était dix-sept heures moins vingt-cinq, il leur restait quarante-cinq minutes pour le carnet à souches rosés.

« Il est temps... » J’embrassai O, serrai la main de R et me dirigeai vers l’ascenseur.

Arrivé de l’autre côté de l’avenue, je regardai autour de moi. Ici et là, dans les masses de verre traversées par le soleil, s’étageaient des cellules gris-bleu, aux rideaux baissés et opaques qui faisaient tache. C’étaient les cellules du bonheur rythmique, taylorisé. Je trouvai au septième étage la cellule de R-13 : il baissait déjà les rideaux.

Chère O... Cher R... Il y a aussi - (je ne sais pourquoi j’ai écrit « aussi », mais le mot est écrit, je le laisse) - il y a aussi en lui quelque chose que je ne comprends pas très bien. Malgré tout, lui, O et moi, nous formons un triangle, non isocèle, je veux bien, mais un triangle tout de même. Pour parler la langue de nos ancêtres, que vous, habitants des planètes, vous comprenez peut-être, nous formons une famille. Et il est bon quelquefois de se reposer un peu, de s’isoler de tout dans ce triangle simple et solide...

NOTE 9

La liturgie. Les ïambes et les trochées. La main de fonte

Le jour était clair et triomphal. C’était un de ces jours qui vous font oublier vos faiblesses, vos imprécisions, vos maladies ; tout devient cristallin, inflexible, éternel, comme notre nouveau verre...

Sur la place du Cube, on avait disposé soixante-six cercles concentriques : les tribunes. Sur ces soixante-six rangs, l’épanouissement des visages et le bleu des yeux reflétaient l’éclat du ciel, à moins que ce ne fût l’éclat de l’État Unique. Les lèvres des femmes étaient pourpres comme des fleurs. Des rangées d’enfants, semblables à de douces guirlandes, se pressaient autour du centre. Il régnait un calme profond, sévère, « gothique »...

D’après les documents parvenus jusqu’à nous, les anciens éprouvaient des sentiments semblables lors de leurs « services religieux ». Mais eux, ils servaient un Dieu inconnu et absurde, tandis que nous, nous servons un Dieu sensé et parfaitement connu. Leur Dieu ne leur donnait rien, si ce n’est des inquiétudes éternelles, tandis que le nôtre nous a donné la vérité absolue : il nous a délivrés de toute inquiétude. Leur Dieu n’avait rien trouvé de mieux que de s’offrir lui-même en sacrifice, on ne sait pourquoi, taudis que nous apportons au nôtre, à l’État Unique, un sacrifice paisible, réfléchi et raisonnable. Certes, c’était bien une liturgie triomphale à la gloire de l’État Unique que cette commémoration de la Guerre de Deux Cents ans, de la victoire grandiose remportée par tous sur un seul, par le total sur l’unité...

Cette unité se tenait sur les marches du Cube tout éclairé de soleil. Il avait un visage blanc, ou plutôt non, un visage sans couleur, de verre, et ses lèvres avaient également l’aspect du verre. Seuls ses yeux noirs brillaient ; ils semblaient des abîmes ouverts sur le monde trouble, dont il n’était plus éloigné que de quelques minutes. Sa plaque d’or portant son numéro lui avait déjà été retirée, et ses mains étaient attachées par un ruban pourpre.

C’était une coutume ancienne, s’expliquant probablement par le fait qu’autrefois tout ceci n’était pas accompli au nom de l’État Unique et, par conséquent, les condamnés se sentaient le droit de résister, aussi devait-on leur charger les mains de lourdes chaînes.

Au-dessus, sur le Cube, près de la Machine, se tenait celui que nous appelons le Bienfaiteur. D’où j’étais, d’en bas, on ne pouvait distinguer son visage, on remarquait seulement qu’il était marqué de lignes sévères et carrées qui lui donnaient un air de grandeur. Mais, par contre, ses mains... Il arrive quelquefois que, sur les photographies, les mains sont énormes, parce qu’elles étaient trop près de l’objectif ; elles attirent le regard, obstruent tout. Les mains du Bienfaiteur sont lourdes, elles sont de pierre, et leur poids est supporté par les genoux, sur lesquels elles reposent...

Une de ces mains énormes se leva lentement, en un geste de bronze. Obéissant à ce geste, un numéro se leva des tribunes et s’approcha du Cube. C’était un des Poètes de l’État, qui, par un sort heureux, avait été désigné pour couronner cette fête de ses vers. Des ïambes divins et cuivrés résonnèrent au-dessus des tribunes, racontant la vie de l’insensé aux lèvres de verre qui se tenait là, sur les marches, attendant la conséquence logique de ses folies.

.. Incendie ! les maisons se balancent sur les ïambes et, éclaboussant le ciel de leur or liquide, elles se brisent et s’écroulent. Les arbres verts se tordent, leur sève coule ; ce ne sont plus que des croix noires et squelettiques. Mais Prométhée apparut (c’est-à-dire, évidemment, nous) :

Il attela le feu à l’acier, à la machine.
Et enchaîna le chaos dans la loi.

Tout est neuf, tout est d’acier : le soleil, les arbres, les gens. Mais un insensé « délivra le feu de ses chaînes », et tout croula de nouveau...

J’ai malheureusement une mauvaise mémoire pour les vers, je ne me souviens que d’une chose, c’est qu’il était impossible de trouver des images plus belles et plus édifiantes.

Le Bienfaiteur fit un autre geste lent et lourd : un second poète apparut sur les marches du Cube. Je sursautai : « C’est impossible ! Mais non, c’est bien lui, avec ses grosses lèvres de nègre... Pourquoi ne m’a-t-il pas dit que cet honneur... » Ses lèvres tremblaient, toutes grises. Il y avait de quoi : se trouver face à face avec le Bienfaiteur, devant toute l’assemblée des Gardiens... Mais tout de même, se troubler comme cela...

Les trochées s’élancèrent, rapides, tranchants comme des haches, relatant un crime inouï : un poème sacrilège, où le Bienfaiteur était traité de... Non, ma main ne saurait écrire ces mots.

R-13 descendit, tout pâle, et se rassit sans regarder personne - je ne me serais pas attendu à cette faiblesse de sa part. J’aperçus près de lui une figure triangulaire, noire et pointue, que je perdis tout de suite de vue : mes yeux et des milliers d’autres se dirigèrent vers la Machine. La main surhumaine fit un troisième geste de fonte. Le criminel, secoué par un vent invisible, monta lentement une marche, puis deux, et bientôt fit le dernier pas de sa vie. Il avait le visage i tourné vers le ciel, la tête renversée, et vivait ses derniers moments.

Lourd, tel le destin, le Bienfaiteur fit le tour de la Machine I et posa sa main énorme sur le levier... On n’entendait pas le moindre bruissement, la moindre respiration, tous les yeux étaient fixés sur cette main... Quelle ivresse que de se sentir l’instrument, la résultante de centaines de milliers de volontés ! Quel noble destin que le sien !

Ce fut une seconde incommensurable. La main retomba après avoir branché le courant. Une lame électrique scintilla d’un éclat aigu, insupportable, et un craquement se fit entendre dans les tubes de la Machine. Le corps disloqué se recouvrit d’une fumée légère et brillante puis se mit à fondre, à se liquéfier avec une rapidité fantastique. Il ne resta plus rien qu’une mare d’eau chimiquement pure qui, l’instant d’auparavant, faisait battre tumultueusement son cœur...

Tout cela était très clair, et bien connu de chacun d’entre nous : la dissociation de la matière, la division des atomes du corps humain. Néanmoins, cela apparaissait chaque fois comme un miracle, c’était comme le symbole de la puissance surhumaine du Bienfaiteur.

En haut, devant lui, se tenaient dix numéros féminins, les visages brûlants, les lèvres entrouvertes d’émotion, semblables à des fleurs agitées par le vent. Suivant la coutume, ces dix femmes ornaient de fleurs son unif encore souillé d’éclaboussures-sures. Il descendit du pas majestueux d’un archiprêtre, passa lentement entre les tribunes, suivi par les branches rosés des bras des femmes et par la tempête de nos hourras. Nous saluâmes également de nos cris les Gardiens qui, invisibles, perdus dans nos rangs, assistaient à la fête. L’imagination du vieux prophète les avait-elle prévus, lorsque, celui-ci parlait des « anges gardiens », assignés à chacun de nous ?...

Certes, quelque chose de la vieille religion, quelque chose de purifiant comme l’orage et la tempête régnait sur cette fête. Vous qui lisez ces lignes, j’espère que vous connaissez des minutes semblables et je vous plains, si vous ne les connaissez pas.

NOTE 10

La lettre. La membrane. Mon moi velu

La journée d’hier fut pour moi semblable au papier à travers lequel les chimistes filtrent leurs solutions, toutes les particules en suspension dans un liquide, tout le superflu est arrêté par ce papier. Je suis descendu ce matin distillé et transparent.

En bas, dans le vestibule, la contrôleuse était assise derrière sa petite table. Elle inscrivait les noms des sortants et l’heure des départs. Elle s’appelle U-... J’aime mieux ne pas citer son numéro car je crains d’écrire des choses désagréables sur son compte. Au fond, c’est une femme très respectable et d’un certain âge. La seule chose qui ne me plaît pas en elle c’est que ses joues sont un peu tombantes, comme les ouïes d’un poisson, mais après tout, qu’est-ce à dire ?

Elle fit grincer sa plume et je vis mon nom sur la page avec, tout à côté, une tache d’encre.

Je voulais attirer son attention sur cette tache quand elle leva la tête brusquement et dit, en m’adressant un petit sourire qui semblait également rempli d’encre :

« Il y a une lettre pour vous, oui, cher ami, vous avez reçu une lettre. »

Je savais qu’elle avait lu cette lettre, qui devait encore passer par le Bureau des Gardiens (après tout, il est inutile d’expliquer cette chose fort naturelle), et que je ne l’aurais pas plus tard que midi. Cependant, ce sourire m’agaçait, la goutte d’encre troublait ma solution filtrée. Là-bas, au chantier où se construisait l’Intégral , je ne pus concentrer mes idées et me trompai même une fois dans mes calculs, ce qui ne m’était jamais arrivé.

À midi, je revis les ouïes rosé marron et le petit sourire de la contrôleuse qui me donna enfin ma lettre. Je ne la lus pas à l’instant même, mais la fourrai dans ma poche et rentrai au plus vite chez moi. Après l’avoir ouverte, je la parcourus et m’assis... C’était un papier officiel m’annonçant que I-330 m’avait inscrit pour elle et que j’avais à me présenter chez elle ce jour même à vingt et une heures ; son adresse était jointe...

« Non, après tout ce qui s’est passé, après lui avoir montré si nettement mes sentiments pour elle, c’est incroyable ! De plus, elle ne sait si je ne suis pas allé au Bureau des Gardiens. Comment aurait-elle pu savoir que j’ai été malade ?... Elle ne l’a pas su... Malgré tout... »

Une dynamo tournait et bourdonnait dans ma tête. Je pen sais au Bouddha, à la robe jaune, au croissant rosé... Et puis, voilà le comble : O voulait venir me voir, je savais qu’elle ne croirait pas - et comment pourrait-elle le croire ? - que je n’y étais pour rien, que j’étais complètement... Cela allait donner lieu à une explication difficile, absolument illogique... Non, tout mais pas ça. Tout allait s’arranger automatiquement, je résolus de lui envoyer une copie de cette communication.

Je glissai rapidement le papier dans ma poche et aperçus ma main affreuse, pareille à celle d’un singe. Je me souvins de la façon dont elle avait pris ma main à la promenade, l’avait regardée. « Est-ce que vraiment, est-ce qu’elle... »

Vingt et une heures moins le quart sonnèrent. La nuit était blanche et tout était d’une couleur de verre. Non pas de notre verre, mais d’un verre fragile, qui formait une mince coquille sous laquelle tout tournait, se précipitait, bourdonnait. .. Cela ne m’aurait pas étonné si les coupoles des auditoria s’en étaient allées en fumées lentes et rondes, ou si la lune nous avait envoyé un sourire d’encre, comme ce matin la vieille derrière sa petite table, ou que tous les rideaux se fussent baissés dans toutes les maisons...

J’éprouvais un sentiment étrange. C’était comme si mes côtes avaient été des baguettes de fer et me serraient le cœur. Je n’avais pas assez de place, j’étais à l’étroit, je me trouvais devant une porte de verre portant les chiffres d’or : I-330 ; I, le dos tourné, écrivait. J’entrai.

« Voilà... » Je lui tendis le billet rosé. « J’ai reçu ce papier aujourd’hui et je suis venu.

- Comme vous êtes exact ! Vous pouvez attendre une minute ? Asseyez-vous, j’ai fini à l’instant. »

Elle baissa encore les yeux sur la lettre et je me demandais ce qu’elle pensait derrière ses paupières à demi closes. Dans une seconde, qu’allait-elle dire, qu’allait-elle faire ? Comment le savoir, comment le calculer, puisqu’elle venait de ce pays sauvage des rêves ?

Je la regardais en silence et sentais toujours mes côtes de fer, j’étouffais...

« Quand elle va parler, son visage va être comme une roue tournant rapidement et dont on ne peut distinguer les rayons. En ce moment la roue est immobile. »

Ses sourcils sombres relevés vers les tempes formaient un angle pointu et moqueur, tandis que deux rides profondes, du nez aux coins de la bouche, en formaient un second, au sommet tourné vers le haut. Ces deux angles semblaient se contredire et formaient cet X désagréable et énervant qui marquait son visage d’une croix.

La roue commença de tourner, les rayons se fondirent...

« Vous n’êtes tout de même pas allé au Bureau des Gardiens !

- J’étais... j’étais malade, je n’ai pas pu.

- Oui ? C’est bien ce que j’avais pensé : quelque chose devait vous en empêcher, peu importe quoi », un sourire découvrit ses dents pointues. « Mais maintenant, vous êtes en mon pouvoir. Vous vous rappelez : “Tout numéro n’ayant pas fait sa déclaration au Bureau dans les quarante-huit heures sera considéré...” »

Le cœur me battit tellement fort que les baguettes de fer plièrent ; si je n’avais pas été assis... C’était idiot, j’étais pris comme un gamin, comme un gosse. Je gardai un silence bête. Je sentis que j’étais dans un filet et que ni mon pied ni mon bras...

Elle se leva et s’étira paresseusement. Elle pressa un bouton et les rideaux tombèrent. J’étais séparé du monde, seul à seul avec elle.

Elle se trouvait alors quelque part derrière mon dos, près de l’armoire. Son unif bruissait ; puis il tomba. J’écoutais tout. Je me souviens... Non, cela brilla dans ma tête un centième de seconde...

J’ai eu un jour à calculer la courbe d’une membrane de rue d’un nouveau type. (Ces membranes, artistiquement décorées, enregistrent actuellement toutes les conversations de la rue pour le Bureau des Gardiens.) Je me souviens d’une petite membrane rosé et toute tremblante, un être étrange, composé d’un seul organe : l’oreille. J’étais devenu une membrane pareille à celle-là.

Des boutons-pressions firent « clic » sur son cou, sur sa poitrine, plus bas. La soie artificielle bruissait sur ses épaules, sur ses genoux, sur le parquet. Je sentis - j’en étais plus sûr que si je l’avais vu - un pied se poser sur le tas de soie, puis un autre. Le lit allait grincer...

La membrane fortement tendue tremblait et enregistrait le silence. Non, elle enregistrait les violents coups du cœur contre les baguettes de fer, suivis de pauses interminables. Je l’entendis et la vis réfléchir une seconde, derrière moi.

J’entendis la porte de l’armoire, un bruit de couvercle et, ensuite, la soie, la soie...

« Eh bien, je vous en prie ! »

Je me retournai. Elle portait une robe de chambre légère, safran, qui ressemblait à une robe d’autrefois. Mais c’était pire que si elle n’avait rien eu. On entrevoyait à travers le fin tissu deux pointes rosées, deux braises sous les cendres, ainsi que deux genoux ronds et tendres...

Elle était assise dans un fauteuil bas, sur une petite table carrée ; en face d’elle se trouvaient un flacon contenant un liquide verdâtre et deux petits verres à pied. Dans le coin de sa bouche, pour l’instant, fumait un petit tube de papier contenant cette ancienne substance dont j’ai oublié le nom.

La membrane tremblait toujours, le marteau frappait les baguettes chauffées au rouge. Je comptais soigneusement chaque coup en me demandant ce qui arriverait si elle aussi les entendait.

Elle fumait en me regardant avec calme et laissait négligem ment tomber la cendre de sa cigarette... sur mon billet rosé.

Je lui demandai avec autant de sang-froid que possible :

« Écoutez, dans ce cas, je me demande pourquoi vous vous êtes inscrite pour moi et pourquoi vous m’avez obligé à venir ici. »

Elle fit semblant de n’avoir pas entendu, remplit un petit verre du contenu du flacon et le vida :

« C’est délicieux, en voulez-vous ? »

Je compris : c’était de l’alcool. Ce que j’avais vu la veille me revint comme un éclair : la main de pierre du Bienfaiteur, la laine insupportable du rayon et, sur le Cube, l’ autre, la tête rejetée, le corps renversé. Je tressaillis.

« Écoutez, dis-je, vous savez pourtant que l’État Unique est impitoyable pour tous ceux qui s’empoisonnent avec de la nicotine et surtout avec de l’alcool... »

Les sourcils sombres formèrent encore un angle obtus en se relevant vers les tempes.

« Il vaut mieux en détruire rapidement quelques-uns plutôt que de permettre à beaucoup de se détruire. On évite ainsi la dégénérescence, etc. C’est vrai jusqu’à en être indécent.

- Oui, jusqu’à en être indécent.

- On ne devrait pas laisser circuler dans la rue ces bandes de petites vérités, nues et chauves. Imaginez un peu que mon fidèle adorateur, S, vous le connaissez du reste, se défasse de tout le mensonge de ses habits et apparaisse en public sous son aspect naturel... Ce serait tordant. »

Elle rit, mais je vis clairement le triangle douloureux des deux plis allant du nez aux coins de la bouche. Cela me fît comprendre que le personnage tordu et voûté, aux oreilles ressemblant à des ailes, l’avait tenue dans ses bras, elle, si... Oh ! Je décris les sentiments anormaux que j’éprouvais alors, mais je me rends compte maintenant que tout cela est bien naturel : S, comme tout numéro, a droit au plaisir, et il serait injuste... C’est évident.

Ma compagne rit longtemps et d’un air étrange. Puis elle me regarda longuement, me fouilla des yeux.

« L’essentiel, c’est que je suis tout à fait tranquille avec vous. Vous êtes tellement gentil Je suis sûre qu’il ne vous viendra pas à l’idée d’aller raconter au Bureau que je bois des liqueurs et fume. Vous serez toujours, ou malade, ou occupé, ou que sais-je encore ? Et puis, vous allez boire avec moi un peu de ce poison enchanteur... »

Comme elle parlait d’un ton cynique et moqueur ! Je sen tais que j’allais la détester de nouveau. Ou plutôt non, je n’allais pas la détester ; je l’avais toujours détestée.

Elle absorba tout le poison vert qu’elle s’était versé, se leva et fit quelques pas pour s’arrêter derrière mon fauteuil. Le rosé de sa peau apparaissait sous sa robe jaune.

Je sentis ses bras autour de mon cou, ses lèvres contre les miennes ; elles entrèrent profondément, c’était affreux... Je jure que je ne m’y attendais absolument pas, peut-être parce que... Je ne pouvais décemment pas - je m’en rends très bien compte maintenant. - Je ne pouvais pas désirer...

Ses lèvres, insupportablement douces (je crois que c’était à cause de la liqueur), me versaient des gorgées de poison brûlant... toujours plus, toujours plus encore... Je me sentis arraché de la terre et devenir une planète indépendante, roulant furieusement vers le bas, toujours plus bas, en suivant une orbite incalculable...

Je ne puis raconter qu’approximativement ce qui arriva par la suite, et encore en me servant d’analogies plus ou moins exactes...

Je ne m’en étais jamais rendu compte mais c’est cependant bien comme ceci que les choses se passent. Nous autres, sur la terre, nous marchons en somme au-dessus d’une mer de feu pourpre et bouillonnante, cachée dans les entrailles de la terre ; nous n’y pensons jamais. Mais si la coquille qui est sous nos pieds devenait de verre, nous verrions ce feu.

Je me vitrifiai et je vis ce qui était en moi.

J’étais double. Il y avait d’abord ce que j’étais auparavant, D-503, le numéro D-503, et puis, il y en avait un autre... Autrefois, ce dernier ne laissait voir ses pattes velues hors de sa coquille que de temps en temps, mais en ce moment il se montrait tout entier, sa coquille craquait...

Je me raccrochai de toutes mes forces à un fétu de paille, aux bras du fauteuil, et demandai, afin d’entendre mon premier moi :

« Où vous êtes-vous procuré ce... ce poison ?

- Oh, c’est un médecin de mes... »

« De mes... ? » De mes quoi ?

Et l’autre bondit et hurla :

« Je ne le permets pas ! Je ne veux personne avec moi, je tuerai celui qui... Parce que je suis tout... tout... »

Je vis qu’il la saisissait brutalement de ses pattes velues et déchirait la soie fine qui cachait sa poitrine, dans laquelle il enfonça les dents ; je m’en souviens très bien : c’étaient ses dents à lui.

Je ne sais comment, mais I s’échappa. Elle avait le dos appuyé contre l’armoire, la tête penchée, les yeux recouverts de ce rideau maudit et impénétrable. Elle m’écoutait parler.

Je me rappelle que j’étais sur le plancher, lui tenant les jambes et lui baisant les genoux. Je la suppliais : « Tout de suite... Maintenant... Tout de suite. »

Elle découvrit ses dents pointues et l’angle moqueur de ses sourcils, puis se pencha et prit ma plaque.

« Oui, oui, charmante », lui dis-je en me défaisant à la hâte I de mon unif.

I, sans prononcer un mot, approcha la plaque de mes yeux : je vis qu’il était vingt-deux-heures vingt-cinq.

Cela me refroidit. Je savais ce qu’il en coûtait de se trouver dans la rue après vingt-deux heures trente. Toute ma folie se dissipa d’un seul coup, j’étais redevenu moi-même. Une seule chose était certaine : je la détestais, la haïssais.

Sans lui dire au revoir, ni regarder derrière moi, je me précipitai hors de la chambre. Tout en courant, je remis ma plaque tant bien que mal et descendis l’escalier de secours - j’avais peur de rencontrer quelqu’un dans l’escalier principal. Je me trouvai enfin sur le boulevard désert.

Tout était à sa place. Simple, habituel, réglementaire : les maisons de verre, brillantes, le ciel de verre, pâle, et la nuit, immobile et verdâtre. Sous ce verre tranquille et frais, quelque chose d’impétueux, de pourpre et de velu galopait sans bruit, je fonçais à perdre baleine, avec la peur d’être en retard.

Je sentis ma plaque, attachée en hâte, qui se détachait, elle résonna contre le trottoir de verre. En me penchant pour la ramasser, j’entendis, dans cette seconde de calme, le pas de quelqu’un derrière moi. Je me retournai et aperçus quelque chose de petit et de courbé tourner le coin de la rue. Tout au moins, c’est ce qu’il me sembla.

Je courais à toute vitesse et entendais le vent siffler dans mes oreilles. Quand je m’arrêtai sur le seuil de ma maison, il était vingt-deux heures vingt-neuf. J’écoutai, il n’y avait personne derrière. Tout cela n’était qu’une fantasmagorie absurde, l’effet du poison.

La nuit me fut une torture... Mon lit s’élevait, descendait pour s’élever encore. Il planait suivant une sinusoïde. Je pensais : « La nuit, le numéro doit dormir, c’est aussi obligatoire que de travailler le jour. Ne pas dormir la nuit est un crime... » Et malgré tout, je ne pouvais pas.

Je cours à ma perte. Je ne suis plus capable de remplir mes devoirs envers l’État Unique. Je...

NOTE 11

... Non, je ne puis, il n’y aura pas de titre, tant pis !

C’est le soir, il fait un léger brouillard. Le ciel est tendu d’un tissu laiteux et doré. On ne voit pas ce qu’il y a plus haut. Les anciens savaient que leur Dieu, le grand sceptique morose, y habitait. Nous savons qu’il y a seulement le rien bleu, cristallin, nu, indécent. Actuellement, je ne sais plus ce qu’il y a là-haut, j’ai trop appris. Savoir de façon certaine, sans faute, est une foi. J’avais une foi solide en moi-même, je croyais que je me connaissais, quand tout à coup...

Je suis devant un miroir et, pour la première fois de ma vie, je dis bien, pour la première fois de ma vie, je me vois clairement, distinctement, consciemment, et me regarde avec éton nement, comme si j’étais « lui », un autre. Il est là : les sourcils froncés et noirs, dessinés suivant une droite, au milieu, il porte comme une cicatrice, une ride verticale - je ne me rappelle plus si je l’avais avant. Ses yeux sont gris d’acier, cernés par l’insomnie. Derrière cet acier des yeux... Il semble que je n’aie jamais su ce qu’il y avait, de l’autre côté, qui semble à la fois si proche et infiniment loin. Je me regarde, je le regarde, et sais que cet étranger aux sourcils en ligne droite m’est inconnu. Je le rencontre pour la première fois. Le vrai moi, ce n’est pas lui.

Non, mettons un point. Tout ça ce sont des bêtises. Tous ces sentiments tiennent du délire, c’est le résultat de l’empoisonnement d’hier... De la gorgée de poison vert, ou de sa présence ? Cela ne fait rien. Je décris ceci que pour montrer comment la raison humaine, aussi exacte et perçante soit-elle, peut se tromper et errer étrangement. Cette raison, qui a su rendre digestible cet infini lui-même, si terrifiant pour les anciens...

Le tableau fait entendre son déclic : les chiffres R-13 apparaissent. J’en suis content, car si j’étais resté seul, je serais...

Vingt minutes après.

Sur ce papier, dans un monde à deux dimensions, les lignes se suivent, mais dans un monde à trois dimensions... Je perds la notion de nombre : vingt minutes peuvent en contenir 200 ou 200 000.

Cela est tellement insensé, de peser chaque mot tranquillement, posément, pour raconter ce qui m’arriva avec R ! C’est comme si vous étiez assis, les jambes croisées dans un fauteuil près de votre propre lit, et regardiez curieusement comment vous vous tordez vous-même sur ce lit.

Quand R-13 entra, j’étais tout à fait tranquille et normal. Je me mis à parler avec enthousiasme de la façon magnifique dont il avait versifié la condamnation et lui dis que cet insensé avait été surtout tailladé et anéanti par ses rimes.

« Si l’on me proposait de faire un dessin schématique de la Machine du Bienfaiteur, j’y introduirais certainement, d’une façon ou d’une autre, ces admirables trochées », lui dis-je en terminant.

Je vis que ses veux se troublaient, que ses lèvres devenaient grises :

« Qu’est-ce que vous avez ?

- C’est que... C’est que j’en ai assez : on ne me parle que de cette exécution, c’est partout la même chanson. Je ne veux plus en entendre parler, voilà. »

Il se tut, se gratta le crâne, cette petite malle au contenu incompréhensible et étrange. Un silence se fit.

Il trouva dans sa malle quelque chose qu’il sortit, développa, et ses yeux se laquèrent de sourires. Il se leva.

« Je compose quelque chose pour votre Intégral »

Il redevint comme auparavant, ses lèvres clapotèrent et les mots giclèrent comme d’une fontaine.

« Vous savez », l’« s » ressemblait à une éclaboussure, « la vieille légende du paradis, c’est nous, c’est tout à fait actuel. Vous allez voir. Les deux habitants du paradis se virent proposer le choix : le bonheur sans liberté ou la liberté sans bonheur, pas d’autre solution. Ces idiots-là ont choisi la liberté et, naturellement, ils ont soupiré après des chaînes pendant des siècles. Voilà en quoi consistait la misère humaine : on aspirait aux chaînes. Nous venons de trouver la façon de rendre le bonheur au monde... Vous allez voir. Le vieux Dieu et nous, nous sommes à la même table, côte à côte. Oui, nous avons aidé Dieu à vaincre définitivement le diable ; c’est le diable qui avait poussé les hommes à violer la défense divine et à goûter à cette liberté maudite ; c’est lui, le serpent rusé. Mais nous l’avons écrasé d’un petit coup de talon : “crac”. Et le paradis est revenu, nous sommes redevenus simples et innocents comme Adam et Eve. Toute cette complication autour du bien et du mal a disparu ; tout est très simple, paradisiaque, enfantin. Le Bienfaiteur, le Cube, la Machine, la Cloche Pneumatique, les Gardiens, tout est bon, tout est grandiose, magnifique, noble, élevé, d’une pureté de cristal. Car cela protège notre contrainte, c’est-à-dire notre bonheur. Les anciens, à notre place, se mettraient à raisonner, à comparer et à se casser la tête : “Est-ce moral, est-ce immoral... ?” Voilà en quelques mots le sujet de mon poème, il est paradisiaque ! Et le style en est austère... vous voyez ça d’ici. Ce sera un morceau, hein ? »

« Je crois bien, pensai-je. Et dire que je critiquais son extérieur absurde, asymétrique, mais il a par contre un esprit remarquablement ordonné. C’est pourquoi il m’est si proche (je parle de mon premier moi, du moi véritable, l’autre, l’ac tuel, n’est qu’une maladie). »

R lut évidemment ces réflexions sur mon front, il me prit par les épaules et éclata de rire :

« Vous êtes Adam et, à propos d’Eve... »

Il fouilla dans sa poche, sortit un petit carnet qu’il feuilleta.

« Après-demain... Non : dans deux jours, O aura une petite fiche rosé pour vous. Alors, vous continuez comme avant ? Vous voulez qu’elle...

- Mais oui, c’est clair !

- Alors, je vais vous dire ça moi-même, parce qu’elle, voyez-vous, elle est gênée. Je vais vous expliquer. Avec moi, elle se place sur le terrain officiel, elle le fait à cause du billet rosé, mais avec vous... Et vous n’êtes même pas venu dire qu’une quatrième s’était introduite dans notre triangle. Qui est-ce ? Dites-le ! »

Un rideau se leva en moi. Je me rappelai le bruissement de la soie, le flacon vert, les lèvres... Brusquement, sans savoir pourquoi, je lâchai (si encore je m’étais retenu !) :

« Dites, avez-vous jamais eu l’occasion de goûter à l’alcool ou à la nicotine ? »

R pinça les lèvres, me regarda en dessous. J’entendis très distinctement son idée : « C’est mon ami, mon ami, et malgré tout... » Il répondit :

« Eh bien... À proprement parler, non. Mais je connaissais une femme...

- I, criai-je.

- Comment... ? Vous êtes aussi avec elle ? » Il se tordait de rire, s’étranglait, prêt à éclabousser...

Mon miroir était accroché de telle façon que l’on ne pouvait s’y voir que par-dessus la table ; du fauteuil où j’étais, je ne voyais que mon front et mes sourcils. Et voilà que mon vrai moi vit tout à coup dans le miroir une ligne de sourcils brisée et tremblante et entendit un cri sauvage, affreux.

« Quoi “aussi” ? Que veut dire cet “aussi” ? J’exige... »

Ses lèvres de nègre s’entrouvrirent, ses yeux s’écarquillèrent... Mon moi véritable empoigna fortement l’autre moi sauvage, velu, haletant. Je dis à R :

« Je vous demande pardon, au nom du Bienfaiteur. Je suis tout à fait malade, je ne dors plus. Je ne comprends pas ce qui m’arrive... »

Les lèvres épaisses ricanèrent :

« Oui, oui, je comprends parfaitement. Je sais tout... pour le moins théoriquement. Au revoir ! »

Arrivé à la porte, il se retourna comme une balle noire et revint me jeter un livre sur la table.

« C’est mon dernier... Je suis venu exprès et je l’ai presque oublié. Au revoir. »

Cet adieu m’éclaboussa, R était parti.

Je restai seul, ou plutôt, en tête à tête avec cet autre « moi ». J’étais dans le fauteuil, les jambes croisées et examinais avec curiosité la façon dont je me tordais sur le lit.

« Pourquoi donc avons-nous vécu si amicalement pendant trois années entières : moi, R et O, pour que maintenant un seul mot sur cette I... Toute cette folie d’amour, de jalousie, ne se trouve donc pas uniquement dans ces livres idiots d’autrefois ?... Le plus étrange c’est que je... Tout n’était qu’équations, formules, chiffres, et, brusquement, je ne comprends plus rien du tout. J’irai chez R pour lui expliquer que...

« Non, je n’irai pas, ni demain, ni après-demain. Je n’irai plus. Je ne peux plus, je ne veux plus voir cet être-là. C’est fini, notre triangle s’est disloqué. »

Je suis seul, c’est le soir et il fait un léger brouillard. Le ciel est tendu d’un fin tissu laiteux et doré. Savoir ce qu’il y a là-haut - et savoir qui je suis, ce que je vaux...

NOTE 12

La limitation de l’infini. L’ange. Réflexions sur la poésie

« Il me semble malgré tout que je vais mieux, que je peux guérir. J’ai fort bien dormi. Je n’ai plus eu de rêves ni de ces apparitions morbides. Demain, O viendra me voir, tout sera simple, régulier et limité comme un cercle. Je ne crains pas le mot “limité”. Le travail de la plus haute faculté de l’homme, de la raison, est justement consacré à la limitation continuelle de l’infini et à sa division en portions commodes, faciles à digérer, qu’on appelle des différentielles. C’est en quoi réside la beauté divine de ma partie : les mathématiques. C’est justement cette beauté que les femmes ne comprennent pas. Cette dernière pensée est, du reste, le résultat d’une association fortuite. »

Je pensais à tout cela sous le bruit mesuré des roues du chemin de fer souterrain. En même temps que je scandais ce bruit, je lisais les vers que R m’avait apportés la veille. Je sentis à un moment donné que derrière moi quelqu’un se penchait avec précaution et regardait la page ouverte. Je vis du coin de l’œil, sans me retourner, des oreilles écartées comme des ailes, un corps courbé comme un « S »... C’était lui. Je ne voulus pas le déranger et fis semblant de ne pas le voir. Comment il s’était trouvé là, je n’en savais rien, il ne devait pas y être lorsque j’entrai.

Cet incident insignifiant eut une excellente influence sur moi, je dirais presque qu’il me fortifia. Il est très agréable de sentir derrière soi le regard perçant d’une personne qui vous garde avec amour contre la faute la plus légère, contre le moindre faux pas. Cela paraîtra peut-être un peu sentimental, mais je pense toujours à la même analogie : aux anges gardiens des anciens. Il est extraordinaire de constater le nombre de choses auxquelles rêvaient les anciens et que nous avons réalisées.

Au moment où je sentis l’ange gardien derrière mon dos, je me délectais d’un sonnet intitulé le Bonheur. Je ne pense pas me tromper en disant que c’est un morceau rare tant par la beauté que par la profondeur des idées. En voici les quatre premiers vers :

Les éternels amoureux, deux fois deux,
Eternellement unis dans le quatre passionné,
Les inséparables deux fois deux,
Sont les amants les plus brûlants au monde...

La suite est du même genre, c’est un hymne au bonheur sage et éternel de la table de multiplication.

Tout véritable poète est infailliblement un Christophe Colomb. L’Amérique existait depuis des siècles avant Colomb ; mais ce dernier sut la trouver. Il en est de même pour la table de multiplication. Elle avait existé depuis des siècles avant R-13, mais lui seul sut trouver un nouvel Eldorado dans cette forêt vierge. Existe-t-il un bonheur parfait et sans tache ailleurs que dans ce monde merveilleux ? L’acier se rouille, le vieux Dieu a créé l’homme d’autrefois, c’est-à-dire une créature faillible, par conséquent lui-même se trompa. La table de multiplication est plus sage, plus absolue que le vieux bon Dieu ; jamais, vous en tendez, jamais elle ne se trompe. Il n’est rien de plus heureux que les chiffres qui vivent sous les lois éternelles et ordonnées de la table de multiplication. Jamais d’hésitations ni d’erreurs. Cette vérité est unique et le vrai chemin vers celle-ci est également unique ; la vérité est « quatre », et le vrai chemin est « deux fois deux ». Ne serait-il pas absurde que ces deux chiffres heureusement et idéalement multipliés l’un par l’autre se missent à penser à je ne sais quelle liberté, c’est-à-dire à la faute ? C’est pour moi un axiome, que R-l 3 a su saisir le fondement, la base de...

Je sentis encore une fois, d’abord sur mon crâne, ensuite sur mon oreille gauche, l’haleine douce et tiède de l’ange gardien. Il avait certainement remarqué que le livre était fermé sur mes genoux et que mes idées étaient loin. Eh quoi, j’étais prêt à lui ouvrir les pages de mon cerveau ; cela donne tellement de tranquillité et de joie. Je me souviens m’être retourné et l’avoir regardé avec insistance dans les yeux, en ayant l’air de lui demander de me lire. Mais il ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre, et ne me demanda rien... Je demeurai seul et il ne me restait plus qu’à vous raconter tout cela, lecteurs inconnus qui m’êtes actuellement aussi chers, aussi proches et aussi inaccessibles que lui tout à l’heure.

Mon chemin était d’aller de la partie au tout, la partie étant R-l 3, le tout, notre Institut des Poètes et Écrivains Nationaux. « Comment se peut-il que toute l’absurdité de la littérature et de la poésie des anciens ne leur ait pas sauté aux yeux ? La force immense et grandiose du Verbe était employée en pure perte. C’est comique : chacun écrivait ce qui lui passait par la tête. C’était aussi ridicule et absurde que d’avoir laissé la mer battre inutilement les rivages pendant les vingt-quatre heures de la journée, de telle sorte que les millions de kilogrammètres des vagues ne servaient qu’à entretenir les sentiments des amoureux. Nous avons tiré l’électricité du mugissement furieux de la mer et transformé cette bête écumante en animal domestique. L’élément, autrefois sauvage, de la poésie, a été également dressé et soumis au joug. La poésie n’est plus un impardonnable roucoulement de rossignol, c’est une force nationale, un service utile. Pourrait-on, dans nos écoles, aimer si sincèrement et si tendrement les quatre opérations arithmétiques sans nos célèbres “Normes Mathématiques” ? Et que dire des “épines”, cette image classique pour désigner les Gardiens, épines de rosé, chargées de garder la délicate fleur de l’État des attouchements grossiers... Quel cœur de pierre resterait indifférent en entendant les lèvres innocentes des enfants balbutier comme une prière :

Un vilain garçon voulut prendre la rosé,
Mais l’épine d’acier k perça comme une aiguille,
Le vaurien pleura
Et chez lui rentra,
etc.

« Et les “Odes quotidiennes au Bienfaiteur” ! qui, après les avoir lues, ne s’inclinera pas religieusement devant le sacrifice de ce Numéro parmi les Numéros ? Et les terribles : “Fleurs rouges des condamnations judiciaires” ! Et le livre de chevet : “Stances sur l’hygiène sexuelle” !

« La vie, dans toute sa complexité et sa beauté, est sertie pour l’éternité dans l’or des mots. Les poètes n’habitent plus l’empyrée, ils sont descendus sur la terre et avancent avec nous la main dans la main, aux sons de la sévère marche de l’Usine Musicale. Leur lyre, c’est le frottement matinal des brosses à dents électriques, c’est le crépitement de tonnerre des étincelles dans la Machine du Bienfaiteur, c’est l’écho grandiose de l’Hymne à l’État Unique, c’est le bruit intime des vases de nuit de cristal, c’est le froissement des rideaux que l’on baisse, ce sont les voix joyeuses des tout derniers livres de cuisine et les murmures à peine perceptibles des membranes des rues.

« Nos dieux sont ici, sur terre, avec nous, dans le Bureau, dans la cuisine, à l’atelier, au salon. Les dieux sont devenus comme nous, ergo , nous sommes devenus comme des dieux. Et nous allons vers vous, lecteurs planétaires inconnus, pour rendre votre vie divinement raisonnable et précise, comme la nôtre... »

NOTE 13

Le brouillard. « Tu ». Un incident absolument absurde

Je me réveille à l’aube et je vois un firmament rosé et solide. Tout semble bon et rond. Ce soir, O viendra. Je suis indubita blement déjà guéri. Je me suis endormi le sourire aux lèvres.

La sonnerie du matin retentit ; je me lève et tout semble différent : il fait du brouillard : on le voit à travers les vitres du plafond et des murs. Des nuages insensés, toujours plus lourds et plus rapprochés, flottent partout et il n’y a plus de frontière entre la terre et le ciel. Tout vole, fond, trébuche, et on n’a rien pour se raccrocher. Plus de maisons, leurs murs de verre se sont dissous dans le brouillard comme des cristaux de sel dans l’eau. Sur le trottoir, en bas, ainsi que dans les maisons, des figures sombres passent comme des particules en suspension dans une solution laiteuse et délirante. Elles sont accrochées partout, en bas, en haut, jusqu’au dixième étage. On dirait la fumée d’un incendie faisant rage sans bruit.

À onze heures quarante-cinq exactement - j’avais regardé l’heure exprès pour pouvoir m’accrocher à des chiffres, pour être sauvé par des chiffres - à onze heures quarante-cinq, donc, avant de partir pour mon travail physique, conformément aux Tables des Heures, je rentrai dans ma chambre. À peine chez moi, j’entendis la sonnerie du téléphone et une voix qui me fit l’impression d’être une longue aiguille s’enfonçant lentement dans mon cœur.

« Allô ! Vous êtes chez vous ? C’est parfait. Attendez-moi au coin de la rue. Nous irons ensuite... vous verrez bien où !

- Vous savez parfaitement que je vais maintenant à mon travail.

- Vous savez parfaitement que vous ferez comme je vous dis. Au revoir, dans deux minutes... »

Je l’attendis au coin. Il fallait bien lui expliquer que j’étais aux ordres de l’État Unique, et non aux siens. « Comme je vous dis » ! elle avait une assurance formidable, cela s’entendait dans sa voix. Et si...

Des unifs gris, tissés de brouillard humide, flottaient une seconde près de moi et se dissolvaient sans bruit. Je ne quittais pas ma montre des yeux, j’étais devenu l’aiguille frémissante des secondes. Huit, dix minutes se passèrent... Il était midi moins trois, moins deux...

C’était fini, j’étais en retard. Comme je la haïssais. Il fallait tout de même lui montrer...

Au coin, dans le brouillard blanc, du sang apparut : une entaille au couteau, c’étaient ses lèvres.

« Je crois vous avoir fait attendre. Dans tous les cas, cela ne fait rien, l’heure est passée pour vous. »

Comme je la... Dans tous les cas, oui, l’heure était passée.

Je regardais ses lèvres en silence. Toutes les femmes ne sont que lèvres, elles sont tout en lèvres. Certaines les ont rosés, rondes et souples, cela leur fait un anneau, une défense douce contre le monde entier. Les siennes venaient d’être ouvertes d’un coup de couteau et le sang tiède coulait encore.

Elle appuya son épaule contre moi et nous ne formâmes plus qu’un bloc, elle coulait en moi. Je le savais, c’est comme cela que ça devait être. Je le savais par chaque nerf, par chaque poil, par chaque battement de cœur, doux jusqu’à faire souffrir.

On éprouve une telle joie de se soumettre à ce qui doit être. Un morceau de fer éprouve sans doute le même plaisir lorsqu’il est obligé, par une loi précise et inéluctable, de se souder à un aimant. De même pour une pierre lancée en l’air qui, après avoir hésité une seconde, retombe la tête la première vers le bas, sur la terre. De même pour l’homme, après l’agonie, lorsqu’il pousse le dernier soupir.

Je me rappelle avoir souri, l’air perdu, et dit :

« Il y a beaucoup de brouillard.

- Tu aimes le brouillard ? »

Ce « tu » d’autrefois, oublié depuis longtemps, ce « tu » du maître à l’esclave, pénétra lentement en moi, comme une pointe. « Oui, je suis un esclave et cela doit être ainsi, c’est bien... »

« Oui, c’est bien... », pensai-je à haute voix.

Je lui répondis :

« Je déteste le brouillard, j’en ai peur.

- Donc, tu l’aimes. Tu en as peur parce qu’il est plus fort que toi, tu le détestes parce que tu en as peur et tu l’aimes parce que tu ne peux le soumettre à ta volonté. On ne peut aimer que l’indomptable. »

« Oui, pensais-je, c’est bien ça, c’est justement parce que... »

Nous marchions côte à côte, ne faisant qu’un. Quelque part, loin dans le brouillard, le soleil chantait imperceptiblement et inondait tout de rouge et d’or. Le monde entier était comme une femme immense et nous, nous n’étions pas encore nés, nous étions encore dans son sein où nous mûrissions joyeusement. Il me parut clair, indubitable, que tout était à moi, le soleil, le brouillard, cette couleur rosé d’or, tout était pour moi...

Je ne demandai pas où nous allions. Tout m’était égal, il me suffisait de marcher, d’aller, de mûrir, de me remplir de tout ce qui nous environnait... Elle s’arrêta devant une porte :

« C’est ici, dit-elle. Comme par hasard, c’est celui dont je t’ai parlé à la Maison Antique qui est de service aujourd’hui. »

De loin, en gardant soigneusement les forces qui germaient en moi, je lus une enseigne : « Bureau Médical », et compris tout.

Nous entrâmes dans une chambre de verre, pleine de brouillard d’or. Des bocaux, des bouteilles colorées, des tuyaux, des étincelles bleuâtres dans des tubes.

Il y avait dans la pièce un homme extrêmement sec qui avait l’air d’être découpé dans du papier. De quelque façon qu’il se tournât, on ne le voyait jamais que de profil : une lame luisante et aiguisée, c’était son nez, et des ciseaux, c’étaient ses lèvres.

Je n’entendis pas ce qu’elle lui dit. Je regardais son sourire et me sentais sourire sans retenue, béatement. Les lèvres en ciseaux étincelèrent et le médecin déclara :

« Certainement, je comprends. C’est une maladie très dan gereuse, je n’en connais pas de plus dangereuse... »

Il éclata de rire, écrivit rapidement quelque chose de sa main de papier et tendit la feuille à I ; il remplit une seconde feuille qu’il me donna.

C’étaient des certificats établissant que nous étions malades et ne pouvions aller à notre travail. Je volais mon travail à l’État Unique, j’étais un voleur et passible de la Machine du Bienfaiteur. Mais cela m’était indifférent et lointain, comme si je l’avais lu dans quelque livre... Je pris la feuille sans hésiter une seconde. Tout mon être, mes yeux, mes lèvres, mes mains savaient que cela devait être ainsi.

Nous prîmes l’avion dans un coin du garage à moitié désert. I se mit encore à la direction, plaça la flèche sur le mot « avant » et nous fûmes arrachés de terre. Tout resta derrière nous, le brouillard rosé d’or, le soleil, le profil tranchant du docteur, subitement si aimé et si proche. Avant, tout gravitait autour du soleil, actuellement, je le savais, tout gravitait autour de moi, lentement, saintement, les yeux à demi clos...

Nous trouvâmes la vieille à la bouche fermée et toute rayonnante devant la porte de l’antique Maison. Ses lèvres étaient restées certainement closes ces jours derniers et elles s’ouvraient maintenant pour la première fois, avec un sourire.

« Ah, ah, farceuse, ça vous fatigue de travailler comme tout le monde ! C’est bien, si quelque chose arrive, je courrai vous prévenir. »

La lourde porte opaque se ferma en grinçant. Immédiatement, mon cœur s’ouvrit largement et douloureusement. SES lèvres étaient les miennes, je bus, je bus, puis m’en arrachai et regardai en silence dans ses yeux immenses. Une seconde fois...

On distinguait, dans l’obscurité de la chambre, une robe aux couleurs changeantes, bleue, safran, vert sombre, le sourire d’or du Bouddha, le large lit d’acajou, le scintillement des miroirs. Je compris le rêve que j’avais fait : tout était imbibé d’une sève rosé d’or qui allait déborder et nous éclabousser. ..

Le moment était venu, je l’étreignis, me soumettant à la loi précise et immuable, celle qui soude le fer à l’aimant. Il n’y avait plus de billet rosé, ni de calculs, ni d’État Unique, et je n’existais pas non plus. Il n’y avait plus que des dents tendrement pointues et serrées, des yeux grands ouverts qui me regardaient et par lesquels je pénétrai profondément, toujours plus profondément. Le silence n’était plus troublé que par des gouttes qui, à des kilomètres de nous, semblait-il, tombaient dans le lavabo. J’étais tout l’univers. Des siècles, des époques s’écoulaient entre chaque goutte...

Après avoir mis mon unif, je me penchai sur I pour la contempler et l’absorber une dernière fois.

« Je savais... Je te connaissais », dit-elle très doucement

Elle passa la main sur son visage, fit un geste comme pour se débarrasser de quelque chose, se leva vivement, mit son unif et reprit son sourire de toujours, sa morsure.

« Eh bien, ange tombé, vous venez de vous perdre ? Non, n’ayez pas peur. Allons, au revoir. Vous rentrerez seul. »

Elle ouvrit la porte de l’armoire à glace taillée dans le mur et, me regardant par-dessus l’épaule, attendit. J’obéis et sortis. À peine eus-je passé le seuil que j’éprouvai le besoin de sentir son épaule contre la mienne, rien que son épaule, pendant une seconde, pas plus.

Je me précipitai vers la chambre où elle devait boutonner son unif devant le miroir, j’entrai et m’arrêtai. Je vis osciller l’anneau de la clef sur l’armoire, mais I n’était plus là. Elle n’avait pu sortir cependant, car il n’y avait pas d’autre issue ; et pourtant, elle n’était pas là. Je fouillai partout et ouvris même l’armoire pour tâter les robes bariolées de jadis. Il n’y avait personne...

Il est très gênant pour moi, lecteurs planétaires, de vous raconter cet événement absolument incroyable. Mais qu’y puis-je, puisque tout s’est passé précisément ainsi ? Toute cette journée n’a-t-elle pas été remplie de faits incroyables, semblables à ceux de la vieille maladie du rêve ? Puisqu’il en est ainsi, une absurdité de plus ou de moins ne fait rien à l’affaire. D’ailleurs, je suis sûr que tôt ou tard je réussirai à enfermer toute cette aventure dans un syllogisme. Cela me rassure, j’espère que cela vous rassurera aussi.

... Comme j’en ai assez ! Si vous saviez comme j’en ai assez !

NOTE 14

« Mien » impossible. Le parquet froid

Je ne pense qu’à ce qui s’est passé hier. J’ai été occupé pendant toute l’Heure Personnelle qui précède la nuit et je n’ai rien pu écrire. Mais tout est comme gravé en moi, surtout, j’ignore pourquoi, ce parquet insupportablement froid...

Le soir, O devait venir me voir, c’était son jour. Je descendis demander un permis pour les rideaux auprès du numéro de service.

« Qu’est-ce que vous avez ? me demanda-t-il. Vous avez l’air...

- Oui, je... je suis malade. »

Au fond c’était vrai, j’étais certainement malade. Tout ça, c’était une maladie. Je me souvins du certificat et mis la main à la poche. Il était là et bruissait sous mes doigts. Donc, tout, effectivement...

Je tendis le papier au numéro de service et sentis les joues me brûler. Sans lever les yeux, je le vis me regarder avec étonnement..

Vingt et une heures et demie avaient sonné. Dans la chambre de gauche, les rideaux étaient baissés. Dans celle de droite, j’aperçus le voisin penché sur un livre. Il a des bosses chauves sur la tête et son front est une parabole énorme et jaune. Je marchais de long en large, torturé par la pensée de ce que j’allais faire avec O après tout ce qui s’était passé. À droite, je sentais des yeux dirigés sur moi ; je voyais distinctement des rides sur un front, des rangées de lignes jaunes, indéchiffrables. Je ne sais pourquoi, mais il me semblait que ces lignes me concernaient.

À vingt-deux heures moins le quart, un tourbillon joyeux entra dans ma chambre et je sentis bientôt autour de mon cou l’anneau solide de deux bras rosés. Puis cette étreinte se fit plus lâche pour cesser complètement - les bras retombèrent.

« Vous n’êtes plus comme avant, vous n’êtes plus mien.

- En voilà un mot barbare : “mien”. Je n’ai jamais été... »

Je trébuchai, il me vint à l’idée qu’auparavant je ne l’avais pas été, c’était vrai, mais alors... Je ne vivais plus maintenant dans notre monde raisonnable, mais dans un monde ancien, morbide, dans le monde de la racine de moins un.

Les rideaux tombèrent. Du côté du mur, à droite, le voisin fit tomber son livre par terre et je vis, par l’étroite fente entre le rideau et le plancher, une main jaune ramasser ce livre. J’aurais voulu me cramponner à cette main de toutes mes forces...

« Je pensais vous rencontrer aujourd’hui à la promenade. J’ai tellement de choses à vous dire... »

Chère O, elle était toute pâle. Sa bouche rosé formait un croissant dont les pointes étaient baissées... Je ne pouvais pas lui raconter tout ce qui s’était passé, ne fût-ce que pour ne pas la rendre complice de mes crimes. Je savais pourtant qu’elle n’aurait pas la force d’aller au Bureau Médical. Mais ce n’était rien, ça allait passer. Il ne valait pas la peine d’en parler. Oublions tout cela et le reste.

O était couchée. Je l’embrassai lentement et baisai le pli naïf sur son poignet. Ses yeux bleus étaient fermés, le croissant rosé refleurissait lentement. Je l’embrassai toute.

Je sentis brusquement à quel point j’étais vide et sans forces. Je ne pouvais pas, c’était impossible. Mes lèvres se glacèrent...

Le croissant rosé trembla, se noircit et se tordit. O jeta le couvre-lit sur elle et s’en enveloppa, le visage dans l’oreiller...

Je m’assis sur le plancher, à côté du lit. Quel plancher désespérément froid ! Je ne disais rien. Un froid pénible montait, toujours plus haut. C’est probablement le même froid silencieux qui règne là-haut, dans les espaces interplanétaires, bleus et muets.

« Comprenez donc, je ne voulais pas..., murmurai-je. De toutes mes forces j’ai... »

C’était la vérité, mon vrai moi ne voulait pas. Mais, c’était toujours la même chose, comment lui dire ? Comment lui expliquer que, dur comme le fer je ne voulais pas, mais que la Loi est inévitable, exacte... ?

Elle leva la tête de l’oreiller et dit, sans ouvrir les yeux :

« Allez-vous-en ! »

À cause de ses larmes, je n’entendis que « Aéouen ». Ce détail insignifiant s’enfonça dans ma mémoire.

Transpercé de froid et tout ankylosé, je sortis dans le couloir et appuyai le front contre le verre froid. De l’autre côté du verre, on entrevoyait une vapeur à peine perceptible qui allait descendre pendant la nuit et inonder tout.

O glissa devant moi en silence, se dirigeant vers l’ascenseur ; elle en claqua la porte.

« Une minute », criai-je. J’avais peur.

L’ascenseur descendait déjà en bourdonnant...

Elle m’avait fait perdre R, elle venait de nie faire perdre O, mais malgré tout...

NOTE 15

La cloche. La mer comme un miroir. Il me faut brûler éternellement

Je venais à peine d’arriver sur le dock où l’on bâtit l’ Intégral, lorsque le Constructeur en Second vint à ma rencontre. Son visage était comme à l’ordinaire : rond, blanc, en faïence, pareil à une assiette ; lorsqu’il parle, il a l’air de vous présenter sur son assiette quelque chose de délicieux.

« Vous avez été souffrant, et hier, en l’absence du chef, on peut dire qu’un événement a eu lieu.

- Un événement ?

- Oui, nous avions fini, la cloche avait sonné, lorsqu’un de nous, au moment de sortir, découvrit un homme sans numéro. Je ne vois pas comment il a pu entrer. On l’a mené à l’Opératoire. On lui fera dire comment et pourquoi il est venu ici... »

Il avait un sourire charmant...

Ce sont nos meilleurs médecins, parmi les plus expérimentés, qui travaillent à l’Opératoire, sous la direction du Bienfaiteur en personne. Il se servent d’instruments divers et en particulier de la fameuse Cloche Pneumatique. En réalité, c’est l’application d’une vieille expérience d’école. On place une souris sous une cloche de verre et on raréfie l’air de la cloche à l’aide d’une pompe... Vous savez le reste. Seulement, notre Cloche Pneumatique est évidemment beaucoup plus perfectionnée ; on y emploie différents gaz. Ce n’est plus une amusette avec un petit animal sans défense ; notre but est plus noble : il s’agit de la protection de l’État Unique, autrement dit, du bonheur de millions d’êtres. Il y a cinq siècles, lorsque le travail dans l’Opératoire ne faisait que commencer, il se trouva des imbéciles pour le comparer à l’ancienne Inquisition ; mais c’est aussi absurde que de mettre sur le même plan le chirurgien faisant l’opération de la trachéotomie et le bandit de grand chemin. Tous les deux ont peut-être le même couteau, avec lequel ils font la même opération : ils ouvrent une gorge ; cependant l’un est un bienfaiteur, l’autre un criminel, l’un est marqué du signe plus, l’autre du signe moins...

Tout cela est très clair, se comprend en une seconde, d’un seul tour de notre machine logique...

... « L’anneau de la clef se balançait encore sur l’armoire dont on venait évidemment de claquer la porte, et I n’était plus dans la chambre, elle avait disparu. Cela, la machine n’a jamais pu l’assimiler. Ce n’était pas un rêve, puisque je sentais encore cette douleur tendre dans mon épaule droite, contre laquelle I s’était appuyée dans le brouillard : Tu aimes le brouillard ? - Oui, j’aime le brouillard... j’aime tout et tout me paraît élastique, bienfaisant... “ »

« Tout est bien, dis-je à haute voix.

- Tout est bien ? » Les yeux de faïence s’écarquillèrent « Qu’y a-t-il de bien ? Si cet homme sans numéro a pu se glisser ici, il doit y en avoir des quantités partout, autour de l’ Intégral ; ils sont là...

- Mais qui, ils  ?

- Est-ce que je sais qui  ? Je les sens, vous comprenez ? Tout le temps !

- Est-ce que vous avez entendu parler d’une opération nouvelle qui servirait à supprimer l’imagination ? »

J’avais entendu parler de cela quelques jours auparavant.

« Oui, qu’est-ce que cela vient faire ici ?

- Eh bien, si j’étais à votre place, j’irais subir cette opération. » Quelque chose d’acide comme un citron apparut sur l’assiette. L’allusion la plus éloignée à son imagination problématique lui paraissait une insulte, à ce pauvre garçon... Et puis, que dis-je, il y a huit jours, je m’en serais aussi vexé. Maintenant, non, parce que je sais que j’en ai : je suis malade. C’est une maladie extraordinaire, car je n’ai pas envie de guérir. Cela ne me dit rien, voilà tout.

Nous montâmes l’escalier de verre...

Lecteurs de ces notes, qui que vous soyez, vous connaissez le soleil : si vous avez jamais été malades comme je l’étais alors, vous savez ce qu’est, ce que peut être le soleil du matin. Vous avez vu cet or rosé, transparent et tiède. L’air lui-même est légèrement rosé et tout imbibé de sang solaire. Tout vit, les pierres sont vivantes et douces, le fer est vivant et chaud. Les gens sont pleins de vie et de sourires. Il se peut que, dans une heure, tout disparaisse et que le sang rosé s’écoule, mais, en attendant, tout vit.

Quelque chose palpite dans les flancs de verre de l’ Intégral. Je le vois méditer sur son avenir grandiose et terrible, sur le lourd fardeau de bonheur inéluctable qu’il va vous porter là-haut, à vous, inconnus, à vous qui cherchez éternellement sans trouver. Vous êtes sur le point de trouver, vous allez être bientôt inévitablement heureux.

L’armature de l’ Intégral est presque terminée, c’est un élégant ellipsoïde, coulé dans notre verre, dans ce verre éternel comme l’or et souple comme l’acier. On fixait ses côtes transversales. On installait la pompe de son propulseur gigantesque. Toutes les trois secondes, la queue puissante de l’ Intégral allait lancer des flammes et des gaz dans l’espace immense et l’appareil s’enfoncerait dans les espaces planétaires, Tamerlan de feu du bonheur.

Les gens, en bas, tournaient, se penchaient, se relevaient en mesure, avec des gestes rapides et rythmés, conformément au système Taylor. Ils semblaient être les pistons d’une machine énorme. Des tubes lançant des flammes bleues scintillaient dans leurs mains. À l’aide du feu, ils coupaient et soudaient les blocs de verre. Sur des rails de verre, des monstres transparents, en verre, se déplaçaient lentement, c’étaient des grues qui, comme les hommes, se tournaient avec soumission, se penchaient et déversaient leurs charges dans les entrailles de l’ Intégral. Toutes ces choses ne faisaient qu’un : les machines parfaites, semblables à des hommes, et les hommes parfaits, semblables à des machines. C’était une beauté vibrante, une harmonie, une musique... Je descendis rapidement vers eux.

J’étais au milieu d’eux, épaule contre épaule, soudé à eux, saisi par leur rythme d’acier... Je voyais leurs mouvements mesurés, leurs joues pourpres et rondes, leurs fronts purs de toute pensée, semblables à des miroirs. Je nageais dans cette mer comme un miroir, je me reposais...

L’un d’eux se retourna, très calme, pour me dire :

« Alors, ça va mieux aujourd’hui ?

- Qu’est-ce qui va mieux ?

- On ne vous a pas vu hier et nous pensions que vous aviez quelque chose de grave... » Son front brillait ainsi que son sourire enfantin et innocent.

Le sang me monta au visage. Je ne pouvais pas mentir devant ces yeux et me tus, me noyais...

Le visage de faïence, tout blanc et brillant, apparut à une ouverture.

« Hé, D-503 ! Voulez-vous venir ? Il y a un cadre qui... »

Sans attendre la fin, je me précipitai en haut, me sauvai honteusement. Je n’avais pas la force de lever les yeux, bien qu’ils fussent éblouis par les marches brillantes. Je pensais avec désespoir que ce n’était plus ma place ici, à moi criminel. Je ne pouvais plus adopter ce rythme mécanique. Je ne pouvais plus nager dans cette mer calme comme un miroir. Je n’avais qu’à brûler éternellement, à me débattre, à chercher un petit coin pour y cacher mes yeux, jusqu’à ce que...

Et puis, une étincelle glacée me transpercera. Moi, ce n’est rien, tant pis, mais il faudra « qu’ elle , qu’ elle aussi... ».

Je sortis sur le pont par une écoutille et m’arrêtai. Je ne savais plus où je devais aller ni pour quelle raison. Je levai la tête, le soleil fatigué lançait des fumées troubles. L’ Intégral était à mes pieds, gris comme le verre, sans vie. Le sang rosé avait disparu. Je comprenais que tout cela, c’était de l’imagination, que tout était comme auparavant, et, en même temps, je comprenais...

« Alors, D-503, vous êtes devenu sourd ? Je vous appelle et vous n’entendez pas, qu’est-ce que vous avez ? »

C’était le Constructeur en Second qui me criait dans l’oreille. Il avait dû crier depuis longtemps.

Ce que j’avais ? J’avais perdu la direction.

Le moteur ronflait à toute vitesse, l’avion vibrait et filait, mais j’avais perdu la commande et ne savais pas où nous allions : vers le bas, et alors c’était pour nous écraser sur le sol, ou vers le haut, vers le soleil, vers le feu...

NOTE 16

Le jaune. L’ombre à deux dimensions. Une âme incurable

Je n’ai rien écrit pendant plusieurs jours, je ne sais pas au juste combien : tous les jours sont pareils. Ils sont tous de la même couleur : jaunes, comme du sable sec et surchauffé sur lequel il n’y a rien : pas un brin d’ombre, pas une goutte d’eau.

Je ne puis me passer d’elle et, depuis le jour où elle a dis paru mystérieusement dans la vieille Maison, je ne l’ai revue qu’une seule fois, à la promenade, il y a peut-être deux, trois, ou quatre jours, je ne sais pas. Elle passa comme un éclair, remplissant le monde vide et jaune pendant une seconde. Je vis avec elle le type en S qui lui donnait le bras et arrivait à son épaule, le docteur en papier et un quatrième personnage dont je ne me rappelle que les doigts. Ceux-ci étaient extrêmement fins, blancs, longs et sortaient des manches de son unif comme un faisceau de rayons. I leva le bras et me fit un geste ; elle se pencha ensuite au-dessus de la tête de S vers l’homme aux doigts blancs. J’entendis le mot Intégral, tous quatre se retournèrent vers moi puis se perdirent dans la mer gris-bleu, et le chemin redevint jaune et sec.

Ce soir, j’avais un billet rosé tiré sur moi. J’étais devant le tableau indicateur et le suppliai avec tendresse et haine de faire entendre son déclic et de me montrer les chiffres I-330 dans son cadre blanc. Je sortais dans le corridor à chaque bourdonnement de l’ascenseur. Tous les rideaux environnants se baissaient, le mien pas.

Elle ne vint pas.

... Et peut-être qu’à la minute où j’écris, à 22 heures, comme l’autre jour, les yeux fermés, elle appuie son épaule contre quelqu’un et, comme l’autre jour, demande : « Tu aimes ? » Qui donc est-ce ? Est-ce l’homme aux doigts fins, ou R, aux grosses lèvres qui éclaboussent, ou S ?...

Pourquoi tous ces jours derniers ai-je entendu derrière moi ses pieds clapotants qui semblent patauger dans des flaques d’eau ? Pourquoi m’ont-ils suivi comme une ombre ? Elle est devant moi, derrière, sur mes côtés, cette ombre gris-bleu à deux dimensions. On passe sur elle, on marche dessus, et elle est toujours là, près de moi, inévitable, attachée par un fil invisible. Peut-être I est-elle ce lien ? À moins que les Gardiens ne sachent déjà que...

Si l’on vous disait que votre père vous voit tout le temps, comprendriez-vous ? Vous éprouveriez des sensations étranges : vos bras vous sembleraient étrangers, vous gêneraient. Je me surprends souvent à les balancer d’une façon absurde, sans suivre le rythme des jambes. Ou bien, j’ai envie de me retourner et je ne le puis, mon cou semble figé. Je me mets à courir de toutes mes forces et sens derrière mon dos une ombre courir plus vite que moi. Je ne peux lui échapper.

Chez moi, dans ma chambre, je suis enfin seul. Mais il y a autre chose : le téléphone. Je reprends le récepteur : « Oui, le numéro I-330, s’il vous plaît ! » Et, encore une fois, j’entends un bruit léger, des pas dans le corridor, devant la porte de sa chambre, puis le silence... Je jette le récepteur, je n’en peux plus... « Je vais aller la voir. »

C’est ce que j’ai fait hier. J’ai couru là-bas et, pendant une heure, de seize à dix-sept heures, j’ai erré autour de la maison où elle habite. Des numéros passaient en rangs devant moi, j’entendais leurs milliers de pas, en mesure, cela les faisait ressembler à un léviathan à mille pieds qui passerait en se dandinant. Je me sentais seul, craché par la tempête sur une île inhabitée et je fouillais sans cesse des yeux les vagues sombres.

« Elle va sortir de quelque part... Je vais voir l’angle pointu et moqueur de ses sourcils relevés vers les tempes ainsi que les fenêtres sombres de ses yeux, derrière lesquels fume une cheminée et passent des ombres... J’irai droit à elle et la tutoierai : Tu ne sais pas, je ne peux me passer de toi... Alors pourquoi... ?” »

Le silence se fit brusquement. J’entendis l’Usine Musicale et compris : il était dix-sept heures passées, tout le monde était parti et j’étais seul, en retard. Autour de moi régnait un désert de verre, inondé d’un soleil jaune. Je vis, se reflétant sur la surface du verre, des murs brillants, qui semblaient suspendus les pieds en l’air, moi-même j’étais suspendu, les pieds en l’air, ridicule.

« Il me faut aller immédiatement, à cette seconde même, au Bureau Médical, justement... Mais peut-être le mieux serait-il de rester ici, d’attendre tranquillement que l’on vienne, que l’on m’emmène à l’Opératoire et d’en finir d’un seul coup, de tout racheter à la fois. »

J’entendis un léger bruit et vis l’ombre deux fois tordue. Je sentis, sans les voir, deux vrilles d’acier bleu s’enfoncer en moi. Je souris de toutes mes forces et dis, pour dire quelque chose :

« Il me faut aller au Bureau Médical.

- Qu’est-ce que vous faites ici ? »

Je me tus, couvert de honte, me sentant la tête en bas, sus pendu par les pieds.

« Suivez-moi », dit-il sévèrement.

J’obéis, en balançant mes bras inutiles, étrangers. Je ne pouvais lever les yeux et marchais tout le temps dans un monde étrange et renversé. Les machines avaient le derrière en l’air, les gens étaient collés au plafond par les pieds et, plus bas encore, le ciel était pavé du verre épais de la chaussée. Je me souviens avoir pensé que le plus affligeant était devoir tout cela pour la dernière fois la tête en bas. Mais je ne pouvais lever les yeux.

Nous nous arrêtâmes. Il y avait des marches à monter.

« Un pas encore et je verrai les silhouettes en blouses blanches des docteurs, l’immense Cloche... »

À grand-peine, comme à l’aide d’un cric, je finis par déta cher mes yeux du sol et les lettres d’or : « ... Médical », me jaillirent à la figure. Pourquoi m’avait-il conduit ici, et non à l’Opératoire, pourquoi m’avait-il épargné, je n’y pensai même pas. Je sautai par-dessus les marches, claquai la porte derrière moi et poussai un soupir. Il me semblait que je n’avais pas respiré depuis le matin, que mon cœur n’avait pas battu. Je venais d’inspirer pour la première fois, une écluse venait de s’ouvrir dans ma poitrine...

Ils étaient deux, l’un courtaud, aux pieds comme des colonnes et avec des yeux qui semblaient être montés sur des cornes et l’autre, très sec, aux lèvres comme des ciseaux, au nez comme une lame... C’était bien lui.

Je me précipitai vers lui comme vers un parent, droit sur la lame de son nez, et lui parlai de mon insomnie, de mes rêves, des ombres, de la mer jaune. Ses lèvres en ciseaux scintillèrent et sourirent...

« Ça va mal. Il s’est formé une âme en vous. »

Une âme ? Quel mot étrange et depuis longtemps oublié !

« C’est... très grave ? balbutiai-je.

- Incurable, tranchèrent les ciseaux.

- Mais, en somme, en quoi cela consiste-t-il ? Je ne me rends pas bien compte...

- Comment vous expliquer... vous êtes mathématicien ?

- Oui.

- Supposez une surface plane, ce miroir par exemple. Nous clignons des yeux pour éviter le soleil qui s’y réfléchit. Vous y apercevez également la lumière d’un tube électrique ; tenez, l’ombre d’un avion vient d’y passer. Tout cela ne reste qu’une seconde dans le miroir. Maintenant, supposez que par le feu on amollisse cette surface impénétrable et que les choses ne glissent plus, mais s’incrustent profondément dans ce miroir, derrière lequel, étant enfants, nous cherchions si souvent avec curiosité ce qu’il pouvait y avoir. Cette surface aurait engendré un volume, un corps, un monde. Nous avons en nous un miroir sur lequel glissent le soleil, le tourbillon de l’avion, vos lèvres tremblantes et les lèvres d’un autre aussi... Ce miroir froid réfléchit, renvoie, tandis que le vôtre, maintenant, garde trace de tout et à jamais. Vous avez vu un beau jour une légère ride sur la figure de quelqu’un - vous l’avez toujours en vous ; vous avez entendu quelque part une goutte d’eau tomber dans le silence, vous l’entendez encore maintenant...

- Oui, c’est justement ça », dis-je en le saisissant par la main. J’entendais dans le silence des gouttes d’eau tomber lentement du robinet sur le lavabo, et savais que ce serait pour toujours. « Mais pourquoi ai-je eu tout à coup une âme... Je n’en avais pas et puis, brusquement... Pourquoi personne n’en a-t-il, et moi... »

Je serrai sa main fine toujours plus fortement, j’avais peur de perdre cette ceinture de sauvetage.

« Pourquoi ? Pourquoi n’avons-nous pas de plumes, ni d’ailes, seulement des omoplates, qui servaient d’attaches aux ailes ? Parce que nous n’en avons plus besoin ; nous avons l’aéro, et les ailes ne seraient qu’une gêne. Des ailes, c’est pour voler, mais nous n’avons plus besoin de voler, nous sommes arrivés au but. Pas vrai ? »

Je hochai la tête d’un air perdu. Il me regarda et éclata d’un rire métallique. L’autre, aux pieds comme des colonnes, l’entendit et sortit lourdement de son cabinet. Il frappa le docteur, puis moi, de ses yeux montés sur cornes.

« Qu’est-ce qu’il y a ? Quoi, une âme ? Vous dites bien, une âme ? Qu’en savez-vous ? Nous arriverons au choléra si ça continue. Je vous ai dit », il donna un coup de corne à son mince confrère, « je vous ai dit qu’il fallait leur extirper l’imagination, à tous sans exception. Il n’y a que la chirurgie qui peut aider dans ces cas... »

Il mit d’immenses lunettes Röntgen, tourna longtemps autour de moi et regarda à son aise à travers les os de mon crâne, dans mon cerveau, tout en prenant des notes sur un carnet.

« C’est extrêmement curieux. Écoutez », il me regarda lour dement dans les yeux, « vous ne consentiriez pas à vous laisser opérer ? Ce serait pour l’État Unique... Cela nous permettrait de prévenir une épidémie. Si vous n’avez pas de raisons spéciales... »

Il est probable qu’autrefois j’aurais dit : « Oui, je suis prêt », sans hésitation, cette fois je me tus. Je me cramponnai des yeux au profil mince de l’autre docteur, je le suppliais...

« C’est que, dit-il, le numéro D-503 est le constructeur de l’ Intégral, et je suis sûr que cela gênerait...

- Ah », beugla l’autre, et il rentra dans son cabinet.

Nous restâmes seuls. Sa main de papier reposait légère ment sur la mienne, son profil se pencha vers moi et il dit à voix basse :

« Je vais vous dévoiler un secret : cela n’est pas arrivé qu’à vous. Mon collègue n’a pas tort de parler d’épidémie. Rappelez-vous, est-ce que vous-même vous n’avez pas remarqué quelque chose d’analogue chez quelqu’un d’autre ? » Il me regardait avec insistance. « À qui fait-il allusion ? À qui ? Est-ce que...

- Écoutez... » Je me levai de ma chaise.

Mais il se mit à parler d’autre chose, d’une grosse voix métallique :

« Pour l’insomnie et les rêves, je peux vous conseiller une chose : marchez le plus possible. Commencez demain et promenez-vous dès le matin... par exemple jusqu’à la Maison Antique. »

Il me perça encore du regard en souriant très finement. Je crus voir distinctement, enveloppé dans le mince tissu de ce sourire, cette lettre, ce seul nom... À moins que ce ne fût mon imagination. J’attendis qu’il me donnât un certificat de maladie pour aujourd’hui et demain, lui serrai fortement les doigts sans mot dire et me sauvai.

Mon cœur est léger et rapide comme un avion, il me transporte vers les hauteurs. Je sais que demain... Une joie m’attend. Laquelle ?

NOTE 17

A travers le mur. Le couloir

Je suis tout à fait perplexe. Hier, au moment ou je pensais avoir trouvé tous les X, où tout semblait terminé, de nouvelles inconnues apparurent dans mon équation.

L’origine des coordonnées de toute cette histoire est cer tainement la Maison Antique. C’est de ce point que partent les axes des X, des Y ou des Z, sur lesquels, depuis un certain temps, tout mon monde est construit.

J’allai à pied suivant l’axe des X, matérialisé par le 59e bou levard, vers l’origine des coordonnées. Ce qui s’était passé la veille tournoyait en moi comme un tourbillon multicolore : les maisons et les gens renversés, mes mains qui ne semblaient plus à moi, les ciseaux brillants, les gouttes tombant dans le lavabo avec un bruit aigu. Tout cela tourbillonnait douloureusement sous la surface amollie, où se trouve « l’âme ».

Pour observer les prescriptions du médecin, je choisis exprès un chemin, non suivant l’hypoténuse, mais suivant les deux côtés de l’angle droit. J’étais arrivé sur le deuxième côté : une route en arc de cercle longeant le Mur Vert. De l’océan infini qui s’étendait derrière le Mur, une vague sauvage, faite de racines, de fleurs, de branches, montait vers moi ; elle allait s’abattre sur moi, m’écraser, et le mécanisme précis que j’étais se transformerait en...

Heureusement, entre le sauvage océan vert et moi, il y avait le Mur. Combien grande est la sagesse divine des murs et des obstacles ! C’est peut-être la plus grande de toutes les découvertes. L’homme n’a cessé d’être un animal que le jour où il a construit le premier mur. Nous n’avons cessé d’être des sauvages que lorsque nous avons édifié le Mur Vert, lorsque nous avons isolé, à l’aide de celui-ci, nos machines, notre monde parfait, du monde déraisonnable et informe des arbres, des oiseaux, des animaux...

À travers le mur de verre, je ne sais quel animal à la gueule stupide me regardait d’un air morne ; ses yeux jaunes répétaient avec insistance une pensée que je ne comprenais pas. Nous nous sommes regardés longtemps, les yeux dans les yeux, - ces conduits qui mènent d’un monde superficiel vers un autre, intérieur. Une pensée me frôla : « Et si cette bête aux yeux jaunes, sur son tas de feuilles sale et absurde, dans sa vie incalculable, était plus heureuse que nous ? »

Je fis un geste de la main, les yeux jaunes clignèrent, recu lèrent et disparurent dans le feuillage.

« Pauvre bête, n’est-il pas absurde de penser qu’elle puisse être plus heureuse que nous ? Il se peut qu’elle soit plus heureuse que moi, oui, mais je suis une exception, je suis malade. »

J’aperçus de loin les murs rouge sombre de la Maison Antique et la gentille bouche de la gardienne. Je me précipitai vers elle.

« Est-elle là ? »

La bouche s’entrouvrit lentement.

« Qui, elle ?

- Qui ? Mais I, bien sûr... Nous sommes venus ensemble une fois en avion...

- Ah, oui, c’est vrai. »

Les rayons autour de ses lèvres et ceux, rusés, autour de ses yeux jaunes, me transpercèrent...

« Eh bien oui, elle est là, elle est arrivée il n’y a pas longtemps. »

Je remarquai, aux pieds de la vieille, une touffe argentée d’absinthe amère. (La cour de la Maison Antique est également un musée, conservé soigneusement dans son aspect historique.) Cette absinthe tendait une de ses branches à la vieille, qui la caressait de la main. Le soleil traçait des bandes jaunes sur son tablier. En un instant, moi, le soleil, la vieille, l’absinthe, les yeux jaunes, tout ne fit plus qu’un ; nous étions fortement attachés par je ne sais quelles artères dans lesquelles coulait le même sang impétueux et superbe...

J’ai maintenant honte de raconter ce qui suit, mais je me suis promis d’être franc jusqu’au bout. Voilà : je me penchai et embrassai la bouche moussue et molle. La vieille s’essuya en riant...

Je traversai à la course les chambres familières et sonores, plongées dans une demi-obscurité, pour aller, je ne sais pourquoi, dans la chambre à coucher ; en mettant la main sur le bouton de porte je pensai tout à coup : « Et si elle n’était pas seule ? » Je m’arrêtai pour prêter l’oreille mais n’entendis que mon cœur battre quelque part autour de moi, pas en moi.

J’entrai. Le large lit était intact. Il y avait toujours la même armoire à glace et, dans la serrure, la clef avec son vieil anneau. Personne n’était dans la pièce.

J’appelai à voix basse :

« I, es-tu là ? » Puis, d’une voix encore plus douce, en retenant ma respiration, comme si j’étais déjà à genoux devant elle : « I, toute belle ! »

Le silence partout. Seule l’eau coulait, pressée, dans le lavabo blanc. Ce bruit me fut désagréable et je serrai fortement le robinet avant de sortir.

Elle n’était pas là, c’était clair, par conséquent, elle devait être dans un autre « appartement ».

Je descendis par le large escalier sombre, essayai d’ouvrir une porte, une seconde, une troisième, mais tout était fermé à clef, excepté la porte de « notre » appartement, où il n’y avait personne...

Malgré tout, j’y revins, sans savoir pourquoi, lentement et avec l’impression que mes semelles étaient devenues subitement de plomb. Je me souviens très nettement avoir pensé : « Il est faux de croire que la force d’attraction est constante. Par conséquent, toutes mes formules... »

Un choc soudain : tout en bas, une porte claqua et quelqu’un marcha rapidement sur les dalles. Je redevins léger, extrêmement léger. Je me jetai contre la rampe, me penchai et exprimai tous mes sentiments en un seul cri : « C’est toi ?... »

Je me tus : en bas, se dessinant nettement dans le carré de la fenêtre, surgit la tête de S, les oreilles en éventail.

Je vis en un éclair la seule conclusion qui s’imposait, nue, sans prémisses (que j’ignore encore maintenant) : pour rien au monde il ne devait me rencontrer ici.

Sur la pointe des pieds et en me serrant contre le mur, je me glissai en haut vers l’appartement ouvert.

Je m’arrêtai à la porte l’espace d’une seconde. L’autre montait lourdement, s’approchait. Si seulement la porte... Je la suppliai, mais elle était de bois ; soudain elle grinça, cria. Je vis dans un tourbillon du vert, du rouge, le Bouddha jaune et me trouvai devant la porte de l’armoire à glace, j’aperçus mon visage pâle, mes yeux inquiets, mes lèvres...

Il passait devant le Bouddha vert et jaune, arrivait à la porte de la chambre à coucher...

Je saisis la clef, dont l’anneau se balançait. Une conclusion s’imposa encore à moi, nue, sans prémisses, ou plutôt, c’était un fragment de conclusion : « L’autre jour, I... » J’ouvris rapidement l’armoire, me glissai à l’intérieur, dans l’obscurité, et fermai la porte derrière moi. Je fis un pas et le sol céda sous mes pieds. Je descendis lentement, mollement... mes yeux s’obscurcirent et je mourus.

Plus tard, lorsque j’eus à décrire tous ces événements étranges, je creusai ma mémoire, fouillai des livres et compris : je me trouvais alors dans un état de mort temporaire, bien connu des anciens et, autant que je sache, tout à fait inconnu parmi nous.

Je ne me représente pas combien de temps je restai mort, sans doute cinq à dix secondes, au plus. C’est seulement après un certain temps que je ressuscitai ; j’ouvris les yeux et me sentis descendre toujours plus bas dans l’obscurité. J’étendis la main pour m’accrocher quelque part et m’égratignai contre un mur rugueux qui s’éloignait rapidement. J’avais du sang aux doigts : il était clair que tout cela n’était pas un jeu de mon imagination malade, mais qu’était-ce donc ?

J’entendais ma respiration ponctuée et tremblante. Une minute, puis deux, trois, se passèrent : je descendais toujours. Je sentis enfin un choc : le plancher qui se dérobait sous mes pieds était maintenant immobile. À tâtons, je trouvai dans l’obscurité un bouton de porte, je le tournai et une porte s’ouvrit, découvrant une lumière trouble. Je vis derrière moi une petite plate-forme carrée qui remontait rapidement. Je me précipitai, mais il était trop tard : je restai isolé, où ? je n’en savais rien.

J’entrai dans un couloir où régnait un silence de mille kilos. Sous les voûtes rondes, une petite lampe brûlait, point tremblotant et scintillant sans cesse. Ce couloir ressemblait un peu aux tunnels de nos chemins de fer souterrains mais était beaucoup plus étroit, il n’était pas en verre mais en matériaux d’autrefois. Cela faisait penser aux souterrains par lesquels, paraît-il, on se sauvait au temps de la Guerre de Deux Cents ans...

Je marchai, je crois, pendant environ vingt minutes. Après un tournant à droite, le couloir devint plus large et les petites lampes plus vives. J’entendais un bourdonnement trouble. Ce devait être des machines ou des voix. Je me trouvai près d’une lourde porte opaque d’où venait le bruit.

Je frappai une fois, puis une seconde fois plus fort. Le bruit cessa derrière la porte, quelque chose claqua, et celle-ci s’ouvrit lourdement...

Le docteur très mince au nez coupant était devant moi je ne sais qui de nous deux fut le plus stupéfait.

« Vous ? Ici ? » Ses ciseaux ne se refermèrent pas.

J’avais oublié toute parole humaine, je me taisais, les yeux grands ouverts, et ne comprenais absolument pas ce qu’il me disait. Il me fallait sans doute partir de là car il me poussa rapidement, de son ventre plat en papier, jusqu’au bout de la partie plus éclairée du couloir et me donna un coup dans le dos.

« Permettez... Je voulais... Je pensais qu’elle, que I-330... Mais derrière moi...

- Restez ici », trancha le docteur, et il disparut.

Enfin, elle était là, tout près ; « où », cela ne m’était-il pas égal ? Je vis la soie safran bien connue, le sourire en morsure, les yeux aux rideaux baissés... Mes lèvres, mes mains, mes genoux tremblaient. Une idée stupide me vint : « Les vibrations sont sonores. Ce tremblement doit faire du bruit, pourquoi ne l’entend-on pas ? »

Ses yeux s’ouvrirent tout grands, j’y entrai...

« Je n’en pouvais plus. Où avez-vous été ? Pourquoi ? » Je ne détournai pas les yeux une seule seconde et parlai comme dans un délire, rapidement, sans suite, peut-être ne faisais-je que penser. « Une ombre était derrière moi... Je suis tombé mort dans l’armoire... C’est parce que votre... qui parle avec des ciseaux, m’a dit que j’avais une âme incurable, il me faut marcher...

- Une âme incurable ? Mon pauvre ami ! » I m’aspergea de son rire : tout mon délire me quitta. Ses fusées de rire scintillaient partout. Comme c’était bon !

Le docteur sortit de son coin.

« Eh bien ? » Il s’arrêta près d’elle.

« Ce n’est rien. Je vous raconterai ça plus tard. C’est par hasard que... Dites-leur que je reviens dans un quart d’heure. »

Le docteur disparut. Elle attendait. La porte claqua sourdement. Alors I, lentement, très lentement, me perça le cœur d’une aiguille pointue et douce ; elle appuya contre moi son épaule, son bras et nous nous fondîmes en un seul être...

Je ne me souviens plus où nous allâmes dans l’obscurité ; nous montions des marches, sans fin, en silence. Je ne la voyais pas, mais, je le savais, elle marchait avec moi, comme moi, les yeux fermés, la tête penchée et les lèvres serrées. J’entendais la musique de mon imperceptible tremblement.

Je me retrouvai dans un des innombrables recoins de la vieille cour. Il y avait une clôture en terre ; on voyait les côtes nues et les dents jaunes des murs croulants. Elle ouvrit les yeux, me dit : « Après-demain, seize heures », et partit.

Tout ceci a-t-il vraiment existé ? Je ne sais. Je le saurai après-demain. Je n’en ai qu’un témoignage réel : ma peau est arrachée à l’extrémité de trois doigts de ma main droite, mais, ce matin, à l’ Intégral, le Constructeur en Second m’assura qu’il m’avait vu toucher la meule avec ces mêmes doigts. Après tout, c’est possible, c’est très probable, mais je n’en sais rien, absolument rien.

NOTE 18

Les débris logiques. Les blessures et les emplâtres. Jamais plus

Hier, je n’étais pas plus tôt couché que je sombrai aussitôt dans un sommeil profond, comme un navire trop chargé qui coule. Je me trouvais dans une masse d’eau verte et grise qui se déplaçait sans bruit. Je revins lentement du fond vers la surface et ouvris quelque part les yeux, au milieu de l’abîme. J’étais dans ma chambre : la matinée était encore verte et immobile. Un fragment de soleil venant de la glace de l’armoire me frappa les yeux. « Il m’empêche d’observer strictement l’horaire fixé par les Tables. Le mieux serait d’ouvrir l’armoire, mais je suis comme dans une toile d’araignée et j’ai les yeux pleins de fils, je n’ai pas la force de me lever... »

Malgré tout, je me levai, ouvris la porte et aperçus, émergeant d’un tas de vêtements, la toute rosé I ! Je suis tellement habitué à l’invraisemblable que, autant que je me le rappelle, cela ne m’étonna pas du tout et je ne demandai rien. Vite, j’entrai dans l’armoire en claquant la porte derrière moi et, aveugle, haletant, je m’unis avidement à elle. Je vois encore, à travers une fente de la porte, un rayon de soleil pointu qui se brisait sur le plancher de l’armoire. Cette lame cruelle et scintillante tombait sur le cou renversé et nu de I... Cette vision fut si affreuse que je ne pus m’empêcher de pousser un cri et... j’ouvris les yeux encore une fois.

J’étais dans ma chambre, l’aube était encore verte et immo bile. Un fragment de soleil frappait l’armoire. Je me trouvais dans mon lit. C’était un rêve. Mon cœur battait avec violence ; j’avais mal aux doigts, aux genoux. Cela avait réellement eu lieu, c’était indubitable. Je ne distinguais plus le rêve de la réalité. Des quantités irrationnelles traversaient l’espace solide à trois dimensions et, au lieu de surfaces lisses et dures, il n’y avait plus autour de moi que des formes toutes tordues et velues.

J’avais encore du temps devant moi avant la sonnerie. Je restai couché et une chaîne logique, extrêmement étrange, se déroula dans mon esprit.

« Dans notre monde superficiel, à chaque équation correspond une courbe ou un solide. Nous n’avons jamais vu de corps correspondant aux formules irrationnelles, par exemple à ma racine de moins un. Mais ce qu’il y a de terrible, c’est qu’ils existent réellement, bien qu’invisibles. Ils doivent exister puisqu’en mathématiques leurs ombres fantastiques, biscornues, passent devant nous comme sur un écran : les mathématiques et la mort ne se trompent jamais et ne plaisantent pas. Et si dans notre monde nous ne les voyons pas, il y a sûrement pour eux un monde immense quelque part, de l’autre côté. »

Je me levai, sans plus attendre la cloche, et me mis à cou rir par la chambre. Mes mathématiques, qui, jusqu’à présent, avaient été pour moi comme une île ferme et inébranlable dans ma vie agitée, se désagrégeaient également, allaient à la dérive, tourbillonnaient.

« Que veut donc dire cette “âme” absurde, aussi réelle que mon unif ou que mes chaussures, bien que je ne les voie pas, rangés comme ils le sont dans l’armoire. Si les chaussures ne sont pas une maladie, pourquoi l’”âme” en est-elle une ? »

Je cherchais, sans la trouver, une issue à ces raisonnements sauvages et logiques. C’étaient des contrées barbares aussi inconnues, aussi affreuses que celles qui s’étendent au-delà du Mur Vert et peuplées comme elles de créatures extraordinaires, parlant sans paroles. Je crus la voir, à travers quelque verre épais, cette racine de moins un, infiniment grande et en même temps infiniment petite, en forme de scorpion, avec son signe moins, aiguillon caché que je sentais toujours... Peut-être était-ce tout simplement mon « âme », semblable au scorpion légendaire des anciens, qui se piquait volontairement pour...

La cloche sonna, il faisait jour. Toutes mes pensées, sans mourir ni disparaître, se recouvrirent de la lumière du jour, de la même façon que les objets visibles, sans mourir, se recouvrent de ténèbres à la nuit. J’avais dans la tête un brouillard léger et vacillant. À travers ce brouillard, j’entrevoyais de longues tables de verre autour desquelles des têtes sphériques mâchaient silencieusement et en mesure. Au loin, à travers le brouillard, un métronome faisait entendre son tic-tac ; je me mis à compter machinalement jusqu’à quinze, avec les autres. C’étaient les quinze mouvements masticateurs réglementaires pour chaque bouchée. Puis, machinalement, en battant la mesure, tout le monde descendit et je marquai mon nom sur le livre des sortants, comme les autres. Malgré tout, je me sentais mener une vie à part, seul, protégé par un mur mou qui absorbait les bruits et derrière lequel se trouvait mon monde...

Mais voilà, si ce monde m’est spécial, pourquoi en parle-je dans ces notes ? Que viennent faire ici ces « rêves » absurdes, ces armoires, ces couloirs sans fin ? Je me vois avec peine en train d’écrire, en même temps qu’un poème régulier et sévère à la gloire de l’État Unique, je ne sais quel roman fantastique. Si ce n’était vraiment qu’un roman et non pas ma vie actuelle, remplie de chutes et de racines de moins un !

Au reste, tout est peut-être pour le mieux. Il est probable que vous êtes, lecteurs inconnus, des enfants en face de nous. Nous avons été élevés par l’État Unique, conséquemment nous sommes parvenus aux plus hauts sommets que l’homme puisse atteindre. Et, comme des enfants, vous avalerez toute l’amertume que je vous offre, si elle est soigneusement enrobée dans le sirop épais de l’aventure...

Le soir.

Vous connaissez sans doute la sensation que l’on éprouve lorsqu’on s’élève à toute vitesse en avion suivant une spirale bleue et que les fenêtres sont ouvertes ; le vent vous siffle au visage, on ne voit plus la terre, que l’on oublie et qui vous semble aussi éloignée que Saturne, Jupiter, Vénus. Je reçois actuellement un tourbillon dans la figure ; j’oublie la terre ainsi que la charmante et toute rosé O. Mais la terre n’en existe pas moins et, tôt ou tard, il faudra que j’atterrisse. Je ne veux pas voir le jour où, sur mon Tableau Sexuel, est inscrit son nom : O-90...

Ce soir, la terre lointaine m’a rappelé à son souvenir.

Comme je tiens sincèrement à guérir, j’applique strictement les prescriptions du docteur. J’ai erré deux heures huit minutes dans les déserts en ligne droite de nos boulevards. Tout le monde, conformément aux Tables, était dans les auditoria, il n’y avait que moi, séparé des autres, qui fût seul... C’était, à la vérité, un spectacle contre nature : imaginez un doigt séparé de la main, de l’ensemble, qui courait par petits sauts, courbé en deux, le long d’un trottoir de verre. Ce doigt, c’est moi. Le plus étrange, le plus antinaturel, c’est que ce doigt ne voudrait absolument pas être sur la main, avec les autres, il voudrait être, ou bien seul, ou bien... Je n’ai plus rien à cacher : ou bien à deux avec elle, avec l’ autre, pour me vider entièrement en elle par nos bras enlacés...

Je rentrai chez moi quand le soleil fut couché. La cendre rosé du soir tombait sur le verre des murs, sur la pointe d’or de la Tour Accumulatrice, sur les voix et les sourires des numéros rencontrés. N’est-il pas étrange que les rayons du soleil couchant nous arrivent sous le même angle que ceux du soleil levant et que tout semble entièrement différent : la teinte rosé du soir est très calme, à peine amère, et celle du matin est sonore et pétillante.

En bas, dans le vestibule, U, la contrôleuse, prit une lettre d’un tas d’enveloppes couvertes de cendre rosé et me la tendit. Je le répète, c’est une femme respectable et je suis sûr qu’elle a les meilleurs sentiments pour moi. Mais, malgré tout, chaque fois que je vois ses joues pendantes, semblables à des ouïes de poisson...

En me donnant cette lettre de sa main osseuse, elle poussa un soupir. Ce soupir fit à peine remuer le rideau qui me séparait du monde. J’étais tout entier absorbé par la lettre qui tremblait dans mes mains et qui, je n’en doutais pas, était de I.

Elle poussa un second soupir, si intentionnellement souligné de deux traits, que je levai les yeux et vis un tendre sourire, nuageux et caressant, parcourir ses ouïes et poindre à travers les jalousies pudiquement fermées de ses yeux.

« Mon pauvre ami ! » Elle poussa un soupir trois fois souli gné et désigna la lettre d’un signe de tête à peine perceptible. Elle connaissait évidemment le contenu de la lettre, comme son devoir l’y obligeait.

« Vraiment... Pourquoi donc ?

- Ah, mon cher ! Je vous connais mieux que vous. Il y a longtemps que je vous observe et vois bien qu’il faut que vous ayez avec vous quelqu’un ayant étudié longuement la vie... »

Je me sentis tout caressé par son sourire.

C’était un emplâtre pour les blessures que cette lettre allait ouvrir en moi. Enfin, à travers les chastes jalousies, elle déclara d’une voix tout à fait basse :

« J’y réfléchirai, mon cher, j’y réfléchirai. Soyez tranquille, si je m’en sens suffisamment la force... »

« Grand Bienfaiteur ! Suis-je condamné... Est-ce qu’elle veut dire que... ? »

Mes veux étaient aveuglés par des milliers de sinusoïdes, la lettre sautait dans mes mains. Je m’approchai de la lumière. Le soleil se couchait et tombait partout, sur moi, sur le plancher, sur mes mains, sur la lettre, comme une cendre triste, rosé sombre, de plus en plus épaisse.

Je déchirai l’enveloppe et cherchai la signature. Aussitôt, une blessure s’ouvrit ; la lettre n’était pas de I, mais de O. Autre blessure : au bas de la feuille, dans un coin droit, s’étalait une tache malpropre, trace d’une... Je ne peux supporter les taches. Que ce soient des taches d’encre ou de... c’est la même chose. Je sais qu’autrefois cela m’aurait été tout simplement désagréable aux yeux. Celle-ci n’était qu’une petite tache grise, comme un nuage, et tout en devint bleu de plomb. À moins que ce ne fût mon « âme ». Au reste, voici cette lettre :

« Vous savez, ou peut-être ne savez-vous pas, je ne peux le dire comme il faut, mais cela ne fait rien, vous savez que sans vous je n’aurai ni un seul jour, ni un seul matin, ni un seul printemps. R n’est que... du reste, cela vous importe peu. Dans tous les cas, je lui suis très reconnaissante : sans lui, je ne sais ce que je serais devenue ces jours derniers, pendant lesquels j’ai peut-être vécu dix ou vingt ans. Il me semble que ma chambre n’est pas carrée, mais ronde, et j’y tourne sans cesse, tout est toujours pareil, et il n’y a d’issues nulle part.

« Je ne puis me passer de vous, parce que je vous aime, et je ne devrais pas vivre avec vous, parce que je vous aime. Je vois et comprends bien que personne au monde ne vous intéresse excepté elle, l’autre, et, vous comprenez, si je vous aime... je dois...

« Je vais encore attendre deux ou trois jours pour que mes morceaux se recollent et que renaisse quelque chose ressemblant, ne fût-ce que de loin, à l’ancienne O-90, et alors j’irai vous voir. Je vous dirai moi-même que je retire le carnet à votre nom et cela vous allégera, vous vous sentirez mieux. Ce sera la dernière fois. Au revoir. »

« Ce sera la dernière fois, pensai-je, oui, certainement, cela vaudra mieux, elle a raison. Mais alors pourquoi... pourquoi donc ? »

NOTE 19

L’infiniment petit de troisième ordre. De dessous le front. Par-dessus le parapet

Là-bas, dans cet étrange couloir aux lampes troubles... ou plutôt non, plus tard, lorsque nous étions dans un coin perdu de la vieille cour, elle m’a dit : « après-demain ». Cet « après-demain » est arrivé et le jour fuit, ailé. Notre Intégral a aussi des ailes, maintenant ; l’installation du moteur est terminée et on l’a essayé aujourd’hui, au banc d’essai. Quelles salves puissantes et grandioses ! Chacune résonnait à mes oreilles en son honneur à elle, l’unique, en l’honneur d’aujourd’hui.

Lors de la première explosion, une dizaine de numéros trop curieux se trouvaient sous le tube du moteur ; il n’en resta rien, quelques miettes seulement et un peu de suie. Je consigne ici avec fierté que le rythme de notre travail ne s’est pas arrêté pour cela d’une seconde, personne n’a tressailli, et nous et nos tours avons continué nos mouvements rectilignes et curvilignes avec la même exactitude que si rien ne s’était passé. Et en réalité, qu’était-il arrivé ? Dix numéros, cela fait à peine la cent millionième partie de la masse de l’État Unique, pratiquement, un infiniment petit de troisième ordre. Seuls les anciens connaissaient la pitié, résultat d’une profonde ignorance de l’arithmétique, qui nous paraît ridicule à l’heure actuelle.

Il me semble également ridicule qu’hier j’aie pu rêver (et je l’ai même consigné dans ces notes), à propos d’une misérable petite tache, d’un pâté. Toujours cet « amollissement de la surface » qui devrait être dure comme le diamant, comme nos murs.

Il est seize heures. Je ne suis pas allé à la promenade complémentaire, car il se peut qu’il lui vienne l’idée de venir tout de suite, quand tout résonne de soleil...

Je suis presque seul à la maison. J’aperçois à travers les murs de verre, très loin, à droite, à gauche et en dessous, les chambres désertes suspendues dans le vide et se reflétant l’une l’autre comme des miroirs. Par l’escalier bleuâtre à peine souligné par le soleil, monte une ombre maigre et grise. J’entends des pas et je vois à travers la porte, je sens sur mon visage, l’emplâtre du sourire ; mais les pas suivent un autre escalier et redescendent...

Le tableau indicateur vient de faire entendre son déclic. Je me précipite vers l’étroit cadre blanc pour voir un numéro inconnu, mâle (avec une consonne). L’ascenseur bourdonne et s’arrête. Devant moi, je vois un front enfoncé de travers sur les yeux, comme un bonnet... Cela fait une impression étrange, il semble qu’il parle de là, de dessous son front.

« Une lettre d’elle pour vous », dit-il de dessous son front. « Elle a dit que vous fassiez tout comme il est dit dans la lettre. »

Il regarde autour de lui, de dessous son front, de dessous le rideau. « Il n’y a personne. Allons ! vite !... » ! ! me fourre la lettre dans la main et part sans ajouter un mot.

Une souche rosé sort de l’enveloppe, c’est sa souche, avec son odeur à peine perceptible. J’ai envie de rattraper le messager au plus vite.

Au billet rosé est joint un petit papier contenant trois lignes : « Ci-joint mon billet... Baissez les stores, comme si j’étais chez vous... J’ai absolument besoin que l’on croie que je suis... Je regrette bien vivement... »

Je déchire le papier et prends le billet pour lui faire subir le même sort.

« Elle a dit que vous fassiez tout comme il est dit dans la lettre. »

Mes mains s’affaiblissent et retombent. Le billet rosé reste sur la table. Elle est plus forte que moi, beaucoup plus forte, et je ferai comme elle le désire. De plus, je ne sais pas, nous verrons, nous avons le temps jusqu’à ce soir... Le billet rosé reste sur la table.

Je vois dans le miroir mes sourcils tordus et brisés.

Pourquoi n’ai-je pas aujourd’hui de certificat médical ? J’ai merais bien marcher, marcher sans arrêt, faire le tour du Mur Vert, ensuite m’écrouler sur le lit... Au lieu de cela, il me faut aller à l’auditorium 13, m’y visser fortement et y rester deux heures, sans remuer, alors que j’aurais besoin de crier, de frapper du pied.

... Je vais à la conférence. Il est très étrange que ce ne soit pas une voix métallique qui sorte du haut-parleur, comme à l’ordinaire, mais une voix molle qui semble couverte de poils et de mousse. C’est une femme, elle m’apparaît telle qu’elle fut jadis, petite vieille toute tordue, dans le genre de celle de la Maison Antique.

La Maison Antique... Tout remonte d’un seul coup, comme d’une fontaine que l’on vient d’ouvrir, alors que j’ai besoin de me cramponner de toutes mes forces à mon siège, pour ne pas embraser tout l’auditorium de mes cris. Des mots doux et mousseux me traversent et il me reste seulement le souvenir que l’on parlait des enfants et de la puériculture. Je ressemble à une plaque photographique : j’enregistre tout avec une précision insensée et involontaire : une serpe d’or, reflet de lumière sur le cône du haut-parleur, sous celui-ci se trouve un enfant destiné à servir d’exemple vivant, il tend la main vers la serpe et se fourre dans la bouche un pan de son unif minuscule. Il serre son petit pouce dans son poing, il a au poignet une ombre légère et grasse, c’est le repli de chair qu’ont tous les enfants.

Voilà que son pied nu sort de l’estrade, l’éventail rosé de ses pieds cherche dans l’air... Il va tomber sur le plancher...

J’entends un cri de femme et vois les ailes transparentes de son uniforme battre l’air, elle saisit l’enfant, imprime les lèvres sur le repli gonflé de son poignet, le repousse au milieu de la table et descend de l’estrade. Le croissant rosé de sa bouche, les pointes en bas, et ses yeux, semblables à des soucoupes pleines, se gravent en moi. C’est O. Comme à la lecture de quelque formule mathématique, je comprends tout à coup la nécessité et la régularité de cet incident insignifiant.

Elle est assise un peu derrière moi et à ma gauche. Je me retourne, elle détourne les yeux de la table où est l’enfant pour me regarder. Elle, moi et la table sur l’estrade formons trois points par lesquels passaient trois lignes : projections d’événements inévitables et encore inconnus.

Je rentre chez moi par les rues remplies d’une obscurité verte, auxquelles les lumières semblent donner des yeux : j’entends que je fais tic tac, comme une montre. L’aiguille qui est en moi va franchir un chiffre, je vais faire quelque chose et on va croire qu’elle est chez moi. J’ai besoin d’elle, que peut me faire ce dont elle a besoin ? Je ne veux pas servir de rideau pour un autre, je ne veux pas et voilà tout.

J’entends derrière moi la démarche connue, aux pas clapo tant comme dans des flaques d’eau. Je n’ai pas à me retourner, je sais que c’est S. Il va venir jusqu’à ma porte puis, sûrement, il va rester sur le trottoir et enfoncer ses vrilles là-haut, vers ma chambre, jusqu’à ce que mes rideaux tombent pour cacher le crime de quelqu’un...

Dans ma chambre, je tourne le commutateur et ne puis en croire mes yeux : O est près de ma table. A proprement parler, elle pend comme une robe vide. Il semble que sous sa robe il n’y ait plus un seul ressort : ses bras, ses jambes, ses cheveux sont sans nerfs.

« Je suis venue au sujet de ma lettre. Vous l’avez reçue ? Oui ? J’avais besoin de savoir votre réponse, aujourd’hui même. »

Je hausse les épaules. Je regarde avec volupté ses yeux bleus, pleins jusqu’au bord, comme si elle était coupable, et je tarde à répondre. Puis j’enfonce en elle avec jouissance chacun de mes mots :

« La réponse ? Mais... Vous avez raison, c’est incontestable... En tout.

- Alors... » Son tremblement imperceptible se recouvre d’un sourire. « Eh bien... c’est très bien, je m’en vais tout de suite. »

Ses yeux baissés, ses jambes, ses bras pendent près de la table, sur laquelle se trouve le billet rosé de l’autre. J’ouvre rapidement le manuscrit de « Nous autres » et ses pages cachent le billet, plus à mes yeux sans doute qu’à ceux de O.

« Voilà, j’écris tout le temps, je suis déjà à la page 73. C’est tout autre chose que ce que je prévoyais... »

Une voix, ou plutôt l’ombre d’une voix, m’interrompt :

« Vous rappelez-vous, un jour, sur la page 7, j’ai pleuré et vous... »

Les soucoupes bleues débordent, des gouttes silencieuses, rapides, glissent le long des joues, puis les mots débordent également, rapides :

« Je ne peux pas, je m’en vais de suite... Je ne reviendrai plus jamais. Seulement, je veux un enfant de vous, un enfant, et je m’en irai... »

Je la vois toute tremblante sous son unif et je pense : « Moi aussi... » Je croise les mains derrière mon dos et dis en souriant :

« Quoi ? Auriez-vous envie de monter sur la Machine du Bienfaiteur ? »

Et les mots de retomber sur moi comme un ruisseau qui a crevé sa digue :

« Tant pis, mais je le sentirai en moi et, ne fût-ce que quelques jours, je le verrai ; je voudrais voir rien qu’une fois le petit pli qu’il aura là, comme cet enfant sur la table tout à l’heure. Ne le voir qu’un jour, ça me suffit ! »

Cela fait trois points : elle, moi, et, sur la table, un petit poignet avec un repli gonflé...

Je me souviens qu’une fois, étant enfants, on nous a menés à la Tour Accumulatrice. Arrivé sur la plate-forme supérieure, je me penchai au-dessus du parapet de verre ; les gens, dans le bas, étaient comme des points. Le cœur me battit : « Et si... ? » Je m’agrippai au parapet encore plus fortement.

Aujourd’hui, je saute.

« Alors vous voulez ? Vous savez bien que... »

Les yeux fermés, comme devant le soleil, et m’adressant un sourire mouillé, elle déclare :

« Oui, oui, je veux. »

Je saisis le billet rosé sous le manuscrit, celui de l’ autre, et le porte en courant au numéro de service. O me saisit par la main, crie quelque chose que je n’entends pas.

Quand je rentre, je la trouve assise au bord du lit, les mains serrées entre les genoux.

« C’est... c’est son billet ?

- Ça n’a pas d’importance. Oui, c’est le sien. »

Quelque chose craque. Ou plutôt, O fait un geste et un ressort grince dans le lit. Elle reste toujours assise, en silence, les mains entre les genoux.

« Alors ? Vite... » Je saisis violemment sa main et des taches rouges (demain bleues) apparaissent sur son poignet, à l’endroit où les enfants ont leurs replis.

C’est la dernière fois ; je tourne le commutateur, mes pensées s’éteignent... Les ténèbres se referment sur nous, traversées par une étincelle : j’ai franchi le parapet..

NOTE 20

Décharge. La matière d’une idée. Le roc zéro

« Décharge » est le terme le plus convenable. Je vois maintenant que c’était exactement comme une décharge électrique. Les pulsations de ces derniers jours étaient devenues plus saccadées, plus fréquentes et plus tendues ; les pôles se rapprochaient, je pouvais entendre leur craquement sec ; encore un millimètre et une explosion retentit, ensuite ce fut le silence.

Tout en moi est maintenant très calme. Je me sens vide comme une maison quand tout le monde est sorti. On reste seul, malade, et on entend distinctement le choc métallique des idées.

Il se peut que cette « décharge » m’ait guéri de cette âme douloureuse et que je sois redevenu comme nous sommes tous. Tout au moins, je puis voir mentalement, sans aucune espèce de souffrance, O sur les marches du Cube, sous la Cloche Pneumatique. Et, si là-bas, dans l’Opératoire, elle cite mon nom, tant pis : au dernier moment, je baiserai religieusement et avec reconnaissance la main justicière du Bienfaiteur. Envers l’État Unique, j’ai le droit de subir un châtiment ; ce droit, je ne le céderai pas. Personne d’entre nous ne peut et n’ose abandonner ce droit unique et par conséquent très précieux.

... Mes pensées s’entrechoquent doucement, avec un bruit de métal ; l’avion inconnu me transporte dans les régions bleues de mes chères abstractions. Toutes mes méditations sur le « droit unique », dans cet air pur et raréfié, éclatent comme un ballon de caoutchouc, avec un léger claquement. Je m’aperçois que c’est seulement un vieux souvenir du préjugé absurde des anciens et de leurs idées sur le « droit ».

Il y a des idées d’argile et des idées éternelles, coulées dans l’or ou dans notre précieux verre. Pour déterminer la matière d’une idée, il suffit de la soumettre à un acide très fort. Les anciens, semble-t-il, connaissaient un de ces acides : la reductio ab absurdo, mais ils le craignaient et préféraient voir un ciel quelconque, un ciel d’argile, plutôt que le néant bleu. Grâce au Bienfaiteur, nous avons dépassé ce stade et nous n’avons plus besoin de jouets.

Traitons à l’acide l’idée de « droit ». Les plus sages des anciens savaient déjà que la force est la source du droit et que celui-ci n’est qu’une fonction de la force. Supposons deux plateaux de balance ; sur l’un se trouve un gramme et sur l’autre une tonne, je suis sur l’un, et les autres, c’est-à-dire « Nous », l’État Unique, sont sur l’autre. N’est-il pas évident qu’il revient au même d’admettre que je puis avoir certains « droits » sur l’État Unique que de croire que le gramme peut contrebalancer la tonne ? De là une distinction naturelle : la tonne est le droit, le gramme le devoir. La seule façon de passer de la nullité à la grandeur, c’est d’oublier que l’on est un gramme et de se sentir la millionième partie d’une tonne...

J’entends vos protestations dans mon silence bleu, habitants pourpres de Vénus, habitants d’Uranus, noirs comme des forgerons. Souvenez-vous que tout ce qui est grand est simple. Seules sont inébranlables et éternelles les quatre règles de l’arithmétique, seule est inébranlable et éternelle la morale basée sur les quatre règles. Elle est la sagesse suprême, le sommet de cette pyramide sur laquelle les hommes, rouges de sueur, haletant et soufflant, grimpent depuis des siècles. De cette hauteur, tout ce qui grouille dans le fond, tout ce qui nous est resté de la barbarie des anciens, présente la même grandeur : la maternité criminelle de O, le meurtre ou encore la folie de cet insensé qui a osé écrire des vers contre l’État Unique. Pour eux, la condamnation est la même : la mort. C’est ce jugement divin auquel rêvaient les hommes des maisons de pierres, éclairés par les rayons rosés et naïfs de l’aube de l’histoire : leur « Dieu » punissait de la même façon le sacrilège contre la Sainte Église et le meurtre.

Vous, Uraniens, sévères et noirs comme ces anciens Espagnols qui savaient si bien brûler les hérétiques, vous gardez le silence ; il me semble que vous êtes de mon avis. J’entends les Vénusiens rosés parler de tortures, de châtiments, de retour aux temps barbares. Mes pauvres amis, vous me faites de la peine, vous n’êtes pas capables de raisonner philosophiquement et mathématiquement.

L’histoire de l’humanité monte suivant une spirale, comme un avion. Ces circonférences peuvent être d’or ou de sang, mais en tout cas elles sont divisées en 360°. À partir du zéro on compte 10°, 20°, 200°, 360°, puis de nouveau zéro. Certes, nous sommes revenus au zéro, mais pour un esprit raisonnant mathématiquement, ce zéro est tout différent du précédent. Nous sommes partis du zéro vers la droite et sommes revenus au zéro par la gauche, c’est pourquoi, au lieu d’être au zéro positif, nous sommes au zéro négatif. Vous comprenez ?

Ce zéro m’apparaît comme un immense roc silencieux, étroit et coupant comme un couteau. Nous avons quitté le côté noir du Roc Zéro et, tel Christophe Colomb, nous avons vogué dans une obscurité sauvage pendant des siècles en retenant notre respiration ; nous avons fait le tour de la terre et enfin : « Hourra ! Tous aux mâts ! » Nous nous sommes trouvés en face d’un Dieu jusque-là inconnu, auréolé par l’éclat polaire de l’État Unique, en face d’une masse bleue d’arcs-en-ciel, de soleils, de milliers de soleils, de milliards d’arcs-en-ciel...

Qu’est-ce que cela fait, que nous soyons séparés du côté noir du Roc Zéro par l’épaisseur d’un couteau ? Le couteau est l’invention la plus solide, la plus immortelle, la plus géniale de toutes celles que l’homme a faites. Le couteau a servi de guillotine, c’est le moyen universel de trancher tous les nœuds. Le chemin des paradoxes suit son tranchant, c’est le seul chemin digne d’un esprit impavide...

NOTE 21

Le devoir d’un auteur. La glace se boursoufle. L’amour le plus difficile

C’était son jour hier et elle n’est encore pas venue. Elle m’a envoyé une seconde lettre incompréhensible, n’expliquant rien. Mais je suis tout à fait tranquille. Si malgré tout j’agis comme il est dit dans sa lettre, si je porte son billet rosé au numéro de service pour revenir ensuite baisser les rideaux dans ma chambre, ce n’est évidemment pas parce que je n’ai pas la force d’aller contre ses désirs. Cela paraît bizarre mais ne l’est pas. C’est très simple : séparé par les rideaux de tous les sourires curatifs comme des emplâtres, je puis écrire ces lignes tranquillement, d’une part ; d’autre part, j’ai peur de perdre, si je perds I, l’unique clef de tous les mystères : celui de l’armoire, celui de mon inconscience temporaire, etc. Je sens que j’ai le devoir de les percer à jour, ne serait-ce que comme auteur de ces notes, pour ne rien dire de cette ignorance qui est organiquement l’ennemie de l’homme. L’Homo sapiens ne devient homme, au sens plein du mot, que lorsqu’il n’y a plus de points d’interrogation dans sa grammaire, mais uniquement des points d’exclamation, des virgules et des points.

Poussé, ce me semble, par mon devoir d’auteur, j’ai pris l’avion à seize heures et me suis dirigé vers la Maison Antique. J’avais un fort vent contre moi et l’avion avançait avec difficulté à travers l’épaisseur de l’air dont les tourbillons transparents sifflaient et hurlaient. La ville paraissait un amas de glaces bleues. Tout à coup, un nuage rapide, une ombre oblique, vint colorer la glace en bleu de plomb ; celle-ci se boursoufla comme au printemps. Le cœur vous bat à attendre sur la rive du fleuve gelé que tout craque, déferle, tourbillonne et soit emporté, mais la glace reste immobile et c’est votre cœur qui est emporté, de plus en plus vite... D’ailleurs pourquoi écris-je tout cela et d’où me viennent ces étranges impressions ? Il n’y a pourtant pas de débâcle des glaces qui puisse briser le cristal très pur et très solide de notre vie.

Il n’y avait personne au seuil de la Maison Antique. J’en fis le tour et trouvai la gardienne près du Mur Vert. Elle se protégeait les yeux de ses mains et regardait en l’air. De l’autre côté du Mur glissaient les triangles pointus et noirs de quelques oiseaux. Ils se précipitaient avec un croassement contre le Mur, se cognaient la poitrine contre la défense solide des ondes électriques et s’enfuyaient pour revenir ensuite.

Je vis le regard vif de la vieille s’arrêter sur moi. Des ombres sillonnaient sa figure tout assombrie de rides.

« Il n’y a personne ici, absolument personne. Il n’y a pas lieu d’entrer. »

« Comment cela : “Il n’y a pas lieu ?” Et qu’est-ce que c’est que cette façon de me considérer comme l’ombre de quelqu’un ? Peut-être vous-mêmes, n’êtes-vous que mes ombres ? N’ai-je pas peuplé avec vous ces pays, qui, il y a encore un instant, n’étaient que des déserts quadrangulaires blancs ? Sans moi, ceux que je guide dans les sentiers étroits de mes lignes vous auraient-ils jamais vus ? »

Il va de soi que tout cela, je ne le dis pas à la vieille. Je sais par expérience personnelle qu’il est extrêmement cruel d’insinuer à quelqu’un des doutes sur sa réalité d’être à trois dimensions. Je me bornai à lui faire remarquer sèchement que son métier était d’ouvrir la porte et elle me laissa entrer.

La maison était vide et tranquille. Le vent soufflait lointain, derrière les murs, comme le jour où nous étions remontés des couloirs, épaule contre épaule, tous deux ne faisant qu’un, si toutefois cela s’est réellement passé ainsi. Je suivais les arcades de pierre, mes pas se répercutaient sous les voûtes humides et tombaient derrière moi, me donnant l’impression que quelqu’un marchait sur mes talons. Les murs jaunes semés de taches rouges m’observaient par les yeux sombres et carrés de leurs fenêtres. Ils me regardèrent ouvrir les portes grinçantes des hangars, examiner les coins et les impasses. Je remarquai une petite porte dans la palissade, une clairière déserte, le monument à la grande Guerre de Deux Cents ans, des côtes de pierre nues émergeant du sol, des mâchoires jaunes de murailles brûlées par le soleil, un poêle ancien avec un tuyau vertical qui le faisait ressembler à un bateau pétrifié parmi des vagues de briques et de tuiles jaunes et rouges.

Il me sembla avoir vu ces dents jaunes quelque part, comme au fond d’une grande masse d’eau, et je me mis à chercher où. Je tombais dans des fosses, trébuchais contre des pierres ; des pattes rouillées saisissaient mon unif, des gouttes de sueur glissaient dans mes yeux.

Je ne pus trouver nulle part l’ouverture par où nous étions sortis des couloirs l’autre jour. Il n’y en avait pas. Cela valait peut-être mieux, cela montrait que tout n’avait existé que dans mes « rêves » absurdes.

Fatigué, couvert de poussière, me sentant pris dans je ne sais quelle toile d’araignée, j’ouvris la petite porte pour revenir dans la cour principale. J’entendis alors derrière moi un bruit de pas clapotant, je me retournai et vis devant moi les ailes rosés et le sourire de S.

Il cligna des yeux, les enfonça dans les miens et demanda :

« Vous vous promenez ? »

Je me tus, mes mains me gênaient.

« Alors, vous vous sentez mieux, maintenant ?

- Oui, je vous remercie. Il semble que je redeviens normal. »

Il me lâcha et leva les yeux. Sa tête était renversée et je remarquai pour la première fois sa pomme d’Adam, qui ressemblait à un ressort de divan sortant de la tapisserie.

Des aéroplanes descendirent à cinquante mètres du sol. On les reconnaissait comme appartenant aux Gardiens, à leur vol lent et bas et à leurs trompes pendantes portant les appareils d’observation. Ils n’étaient pas deux ou trois, comme à l’ordinaire, mais dix ou douze - je dois malheureusement me contenter d’un chiffre approximatif.

« Pourquoi sont-ils si nombreux aujourd’hui ? » eus-je la hardiesse de demander.

Son ressort de divan revint à sa place et ses yeux s’enfon cèrent de nouveau dans les miens :

« Pourquoi ? Hum ! Un vrai docteur commence à soigner un homme encore bien portant et qui ne doit tomber malade que le lendemain, ou le surlendemain, ou une semaine après. C’est ce qu’on appelle la prophylaxie. »

Il hocha la tête et pataugea sur les dalles de la cour, puis se retourna et me dit par-dessus l’épaule :

« Faites attention à vous ! »

J’étais seul encore une fois. Tout était calme et vide, loin, derrière le Mur Vert, les oiseaux et le vent tourbillonnaient. « Qu’a-t-il voulu dire par là ? »

Mon avion glissait rapidement sur le vent. Je voyais les ombres légères des nuages ; en bas, des coupoles bleues, des cubes de glace en verre, prenaient la couleur du plomb...

Le soir.

J’avais ouvert mon manuscrit pour porter sur ses pages quelques remarques indispensables sur le grand Jour de l’Unanimité, déjà proche. Je me suis aperçu que je ne pouvais écrire en ce moment. J’écoutais le vent frappant de ses ailes sombres les murs de verre, je regardais autour de moi, j’attendais. Quoi ? Je n’en savais rien. Lorsque les ouïes rosé-brun apparurent dans ma chambre, j’en fus très content, je l’avoue. Elle s’assit, arrangea un pli de sa jupe entre ses genoux et me barbouilla tout entier de ses sourires, elle en mit un morceau sur chacune de mes rides. Cela me fut agréable, je me sentis solidement emmailloté, comme un enfant dans ses langes.

« Vous savez, j’arrive ce matin dans ma classe », elle travaille à l’Institut de Puériculture, « et je vois une caricature sur le mur. Ils m’avaient représentée sous la forme d’un poisson. Peut-être qu’en effet...

- Non, qu’est-ce que vous dites ? » m’empressai-je de la rassurer (de près, il est certain qu’elle n’a rien de ressemblant à des ouïes et, lorsque j’ai parlé de ses ouïes, c’était tout à fait déplacé).

« Et puis, au fond, ce n’est pas important, seulement, vous comprenez, l’acte en lui-même ! Naturellement, j’ai appelé les Gardiens. J’aime beaucoup les enfants et je crois que l’amour le plus élevé et le plus difficile, c’est la cruauté, vous comprenez ? »

Je crois bien. Cela concordait tellement avec ce que je pensais que je ne pus m’empêcher de lui lire un passage de la note 20, commençant par : « Mes pensées s’entrechoquent doucement, avec un bruit de métal... »

Je vis, sans les regarder, ses joues rosé-brun se gonfler et s’approcher de plus en plus de moi. Je sentis dans mes mains ses doigts secs, durs et même un peu piquants.

« Donnez, donnez-moi cela. Je l’enregistrerai sur disques et le ferai apprendre par cœur aux enfants. Ce n’est pas tant nécessaire aux habitants de Vénus qu’à nous, tout de suite, demain, après-demain. »

Elle jeta un regard autour d’elle et me dit à voix basse :

« Vous avez entendu la nouvelle ? On dit que le Jour de l’Unanimité... »

Je sursautai :

« Quoi, qu’est-ce qu’on dit ? Le Jour de l’Unanimité ? »

Il n’y avait plus de murs propices. Je me sentis immédiatement jeté dehors, où le vent poilu faisait rage sur les toits et où les nuages sombres et obliques flottaient de plus en plus bas...

U me saisit résolument par les épaules et je remarquai que, tout en me raisonnant, ses doigts tremblaient.

« Asseyez-vous, mon cher, ne vous énervez pas. Il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte. Et puis, si vous voulez, je serai auprès de vous ce jour-là. Je laisserai les enfants à quelqu’un d’autre et resterai auprès de vous ; vous êtes gentil, vous aussi vous êtes un enfant et il vous faut...

- Non, non, protestai-je, pour rien au monde. Vous allez finir par me prendre tout à fait pour un enfant et par croire que, tout seul... Pour rien au monde. » (Je reconnais que j’avais fait mes plans pour cette journée.)

Elle sourit, le texte de ce sourire était évidemment celui-ci : « Ah, quel petit entêté ! » Elle se rassit, les yeux baissés. Sa main recommença d’arranger chastement le pli de son unif.

« Je pense que je dois me décider... pour votre bien... Non, je vous en prie, ne me pressez pas, il faut encore que je réfléchisse. »

Je ne la pressais pas, bien que je comprisse que je devais me sentir flatté, car il n’y a pas de plus grand honneur que de couronner les années vespérales d’une femme.

... Toute la nuit j’ai vu des ailes, dont je me protégeais en me cachant la tête dans les mains. J’ai vu aussi une chaise, pas comme les nôtres, mais d’un modèle ancien et en bois. Cette chaise s’avançait en portant simultanément en avant deux pieds opposés, comme un cheval ; elle monta sur mon lit. J’aime les chaises de bois car elles ne sont pas confortables et font mal.

C’est extraordinaire que l’on ne puisse trouver un moyen de guérir cette maladie du rêve ou de la rendre raisonnable et, peut-être même, utile.

NOTE 22

Les vagues figées. Tout se perfectionne. Je suis un microbe

Imaginez-vous que vous êtes au bord de la mer : les vagues s’élèvent et s’abaissent suivant un certain rythme. Tout à coup, après s’être dressées, vous les voyez se figer et rester droites. Nous avons ressenti ce genre d’émotion quand notre promenade, prévue par les Tables, s’est trouvée dérangée et s’est arrêtée. Nos manuscrits relatent qu’un fait analogue s’est produit il y a cent dix-neuf ans, lorsqu’un météore tomba du ciel au milieu de la foule, avec un grand sifflement et beaucoup de fumée.

Nous marchions comme d’habitude, c’est-à-dire suivant la façon dont sont représentées les vagues sur les monuments assyriens : un millier de têtes sur deux pieds intégralement fondus et deux mains soudées dans un balancement synchrone, quand nous avons aperçu au bout du boulevard, à l’endroit où bourdonne la Tour Accumulatrice, un quadrilatère qui venait à notre rencontre ; sur chacun de ses côtés marchaient des gardes avec, au milieu, trois hommes sur l’unif desquels ne brillaient plus les numéros d’or de l’État. C’était parfaitement clair.

L’immense cadran de la Tour, semblable à un visage, se penchait hors des nuages et attendait avec indifférence, en crachant les secondes. Il était exactement treize heures six lorsqu’un trouble se produisit dans le quadrilatère. Tout ceci eut lieu tout près de moi et j’ai pu en voir les détails les plus infimes. Je me rappelle très bien un homme au cou mince et long avec, sur la tempe, un réseau de veines bleues, ressemblant aux fleuves d’un petit monde inconnu. C’était visiblement un tout jeune homme. Il remarqua quelqu’un dans nos rangs, s’arrêta, se dressa sur la pointe des pieds et tendit le cou. Un des gardes le cingla de l’étincelle bleue d’un fouet électrique, il poussa seulement un cri, comme les petits chiens. Les coups se succédèrent ensuite toutes les trois secondes environ, suivis d’un cri : un coup sec, un cri ; un coup, un cri.

Nous continuions à marcher régulièrement, à l’assyrienne, et, à la vue de l’élégant zigzag des étincelles, je pensais : « Tout, dans la société humaine se perfectionne sans fin, et doit se perfectionner. Quel instrument inepte était l’ancien fouet, et quelle beauté... »

À en instant, comme un boulon se détachant en pleine vitesse, une mince silhouette de femme, souple et flexible, se détacha de nos rangs et se précipita dans le quadrilatère en hurlant : « Assez, je vous le défends ! » Cela produisit un effet pareil à celui produit par le météore d’il y a cent dix-neuf ans : toute la masse se figea et nos rangs devinrent semblables aux crêtes grises des vagues saisies par le froid.

Je la considérai pendant une seconde, de même que tous les autres, comme une étrangère. Elle n’était déjà plus un numéro mais un individu, elle n’était plus que la matérialisation de l’offense qu’elle venait de commettre envers l’État Unique. Un de ses gestes, lorsqu’elle se pencha à gauche en tournant sur les hanches, me la fit reconnaître : je connaissais ce corps souple comme une cravache ; mes yeux, mes lèvres, mes mains le connaissaient, j’en étais absolument certain.

Deux des gardes s’interposèrent, leurs trajectoires allaient se couper en un point de la chaussée, ils allaient la saisir... Mon cœur s’arrêta et, sans réfléchir si c’était possible ou non, si c’était raisonnable ou absurde, je me précipitai vers ce point..

Je sentis des milliers d’yeux, ronds d’horreur, fixés sur moi, mais ceci ne fit que donner des forces à ce sauvage aux mains velues qui venait de s’échapper de moi avec la joie du désespoir. Il courut de plus en plus vite. J’étais à deux pas d’elle quand elle se retourna...

Un visage tremblant, parsemé de taches de rousseur, des sourcils roux... Ce n’était pas elle, ce n’était pas I...

Une joie insensée et cinglante s’empara de moi. J’avais envie de crier quelque chose comme : « Arrêtez-la ! » mais je n’entendis que mon chuchotement. Une main lourde s’abattit sur mon épaule et on m’emmena tandis que je m’efforçai de leur expliquer...

« Écoutez, vous devez tout de même comprendre, je croyais que c’était... »

Mais comment leur expliquer mon cas et toute ma maladie comme elle est racontée dans ces notes ? Je m’éteignis et les suivis docilement... Une feuille arrachée de l’arbre par un brusque coup de vent tombe avec soumission, mais en tombant elle tourne, se retourne, s’accroche à chaque branche, à chaque fourche, à chaque nœud. Je m’accrochai également à chacune des têtes sphériques et silencieuses, à la glace transparente des murs, à l’aiguille bleue de la Tour Accumulatrice.

Au moment où le lourd rideau était sur le point de me séparer de tout ce monde magnifique, j’aperçus près de moi une tête énorme, qui glissait sur la chaussée de verre en agitant ses oreilles, et j’entendis la voix bien connue et plate :

« Je considère de mon devoir de signaler que le numéro D-503 est malade et hors d’état de contrôler ses sentiments. Je suis sûr qu’il a été emporté par une indignation naturelle.

- Oui, oui, repris-je. J’ai même crié : “Arrêtez-la !” » Il souffla derrière mes épaules : « Vous n’avez rien crié !

- Non, mais je le voulais. Je le jure par le Bienfaiteur, je voulais... »

Je fus fouillé pendant une seconde par les vrilles grises et froides de ses yeux. Je ne sais s’il vit que c’était presque la vérité, ou s’il avait une raison secrète pour m’épargner temporairement, mais il écrivit quelques lignes sur un papier qu’il tendit à l’un de mes gardes. J’étais libre, c’est-à-dire rendu à la troupe assyrienne, régulière et sans fin.

Le quadrilatère avec le visage tacheté et la tempe aux veines bleues des cartes de géographie disparurent à jamais derrière le coin. Notre corps aux mille têtes reprit sa marche et en chacun de nous régnait cette joie mesurée que connaissent sans doute les molécules, les atomes et les phagocytes. C’est ce qu’avaient autrefois compris les Chrétiens, nos uniques prédécesseurs, quoique bien imparfaits. Ils connaissaient la grandeur de l’église « du seul troupeau » et, s’ils savaient que l’humilité est une qualité et l’orgueil un vice, nous savons que « Nous » vient de Dieu et « moi » du diable.

Je marchais au pas avec les autres, mais, malgré tout, à part des autres. Je tremblais encore de ma dernière émotion comme un pont sur lequel vient de passer, en tonnant, un ancien train en fer. J’avais conscience de moi. Or, seuls ont conscience d’eux-mêmes, seuls reconnaissent leur individualité, l’œil dans lequel vient de tomber une poussière, le doigt écorché, la dent malade. L’œil, le doigt et la dent n’existent pas lorsqu’ils sont sains. N’est-il pas clair, dans ce cas, que la conscience personnelle est une maladie ?

Il est possible que je ne sois plus un phagocyte, dévorant tranquillement des microbes (des microbes aux tempes bleues et couverts de taches de rousseur) : il se peut que je sois un microbe, que I soit un merveilleux microbe diabolique et peut-être qu’eux, les milliers de gens qui nous entourent, s’imaginent encore, comme moi, qu’ils sont des phagocytes.

Et si tout ce qui s’est passé aujourd’hui n’était, au fond, qu’un événement de peu d’importance, un simple début, le premier météore d’une série de pierres brûlantes et tourbillonnantes, déversées par l’infini sur notre paradis de verre ?

NOTE 23

Les fleurs. La dissolution d’un cristal. « Si seulement » ?

On dit qu’il y a des plantes qui ne fleurissent qu’une fois tous les cent ans. Pourquoi n’y en a-t-il pas qui fleurissent une fois tous les mille, ou deux cent mille ans ? Il se peut que nous ne le sachions pas jusqu’ici, justement parce que cette unique fois tombe aujourd’hui.

Je descendais l’escalier, heureux et enivré, lorsque je m’aperçus que des boutons vieux de mille ans éclataient et que tout était en fleurs ; les fauteuils, les souliers, les plaques d’or, les petites lampes électriques, les yeux sombres, les barres polies de la rampe d’escalier, le mouchoir perdu sur les marches, la table souillée d’encre du numéro de service et, au-dessus de la table, les joues brunes et tachetées de U. Tout était inhabituellement neuf et tendre.

U prit le billet rosé tandis qu’au-dessus de sa tête, à travers le mur de verre, la lune bleue et parfumée pendait à une branche invisible. Je la montrai triomphalement du doigt et dis :

« Vous voyez la lune ? »

U me regarda, puis considéra le numéro du talon et, d’un mouvement familier et charmant, arrangea le pli de son unif entre ses genoux.

« Vous n’avez pas votre teint habituel, vous avez mauvaise mine, mon cher. Vous vous abîmez, et personne ne vous le fait remarquer, personne ! »

Ce « personne » désignait naturellement le numéro du billet : 1-330 ; cela fut souligné par une tache d’encre tombant à côté du numéro.

« Chère et admirable U ! - Vous avez certainement raison, je ne suis pas normal, je suis malade, j’ai une âme, je suis un microbe. Mais la floraison n’est-elle pas une maladie ? Le bouton qui éclate ne fait-il pas mal ? Ne pensez-vous pas que le spermatozoïde soit le plus terrible des microbes ? »

Je remontai dans ma chambre. I était dans la tasse grande ouverte du fauteuil. Je m’assis sur le plancher, embrassai ses jambes et posai ma tête sur ses genoux. On entendait seulement nos pouls dans le silence. J’eus l’impression que j’étais un cristal qui se dissolvait en elle. Je sentais très nettement se fondre les facettes qui me séparaient de l’espace, je disparaissais dans ses genoux, en elle. Je devenais en même temps de plus en plus petit et de plus en plus grand, de plus en plus immense. Elle n’était pas une femme, mais l’univers. Une seconde, moi et le fauteuil près du lit nous ne fûmes plus qu’un. La gardienne de la Maison Antique, au sourire magnifique, les espaces sauvages de l’autre côté du Mur Vert, les ruines d’argent qui sommeillaient comme la vieille, une porte claquée au loin, tout cela était en moi, entendait en même temps que moi les pulsations de mon cœur et prenait son essor pendant cette seconde divine...

Par des mots absurdes et embrouillés, je m’efforçai de lui expliquer que j’étais un cristal, que même la porte était en moi et que je sentais combien le fauteuil était heureux. Exprimé en paroles, cela devint d’une idiotie telle que je m’arrêtai, j’avais honte :

« Chère I, pardonne-moi. Je ne comprends pas pourquoi je débite des bêtises pareilles...

- Pourquoi méprises-tu les bêtises ? Si l’on avait soigné et entretenu la bêtise humaine pendant des siècles, de la même façon que l’intelligence, il est possible qu’elle serait devenue une qualité très précieuse.

- Oui... » Il me semble qu’elle avait raison ? Comment pouvait-elle avoir tort ?

« Je t’aime bien plus qu’avant pour la bêtise que tu as faite hier à la promenade.

- Mais pourquoi m’as-tu torturé ? Pourquoi n’es-tu pas venue ? Pourquoi m’as-tu envoyé les billets rosés ? Pourquoi m’as-tu forcé... ?

- Peut-être avais-je besoin de t’éprouver ? Peut-être avais-je besoin de savoir que tu ferais tout ce que je te demanderais, que tu es déjà complètement mien ?

- Oui, complètement ! »

Elle prit ma tête dans ses mains et la souleva :

« Et vos “devoirs d’honnête numéro” ? »

Je vis son sourire et ses dents blanches, douces et pointues. Elle ressemblait à une abeille dans la large coupe du fauteuil : elle en avait l’aiguillon et le miel.

Oui, mes devoirs... Je feuilletai mentalement mes dernières notes. Au fond, il n’y avait nulle part la moindre allusion au devoir que j’avais...

Je me taisais. Je souriais triomphalement (et, sans doute, assez niaisement) en contemplant ses prunelles ; j’allais de l’une à l’autre et me voyais dans chacune d’elles, minuscule et infime, enfermé dans ces arcs-en-ciel sombres. Et puis, encore, les lèvres de l’abeille, la douleur douce de la fleur...

Il y a, en chacun de nous autres, numéros, un métronome invisible ; nous savons l’heure à cinq minutes près, sans montre. Je m’aperçus que le métronome s’était arrêté en moi, je ne savais pas depuis combien de temps elle était là. Effrayé, je saisis ma montre sous l’oreiller.

Gloire au Bienfaiteur ! J’avais encore vingt minutes ! Mais elles étaient ridiculement petites ; elles fuyaient alors que j’avais encore tant de choses à lui dire sur mon compte ! J’avais aussi à lui parler de la lettre de O et du soir affreux où je lui avais donné un enfant, et puis de mes années de jeunesse, du mathématicien Pliapa, de la racine de moins un, du jour où j’avais été pour la première fois à la fête de l’Unanimité et pleurais si amèrement à cause d’une tache d’encre sur mon unif.

I leva la tête, l’appuya sur son bras. Deux lignes sèches partaient de chaque coin de sa bouche, formant une croix avec l’angle de ses sourcils relevés.

« Il se peut que ce jour-là... » Ses sourcils devinrent plus sombres, elle prit ma main et la serra fortement. « Dis, tu ne m’oublieras pas ? Tu te souviendras toujours de moi ?

- Pourquoi dis-tu cela ? Que veux-tu dire ? I chérie ! »

Elle se tut et ses yeux se firent lointains. J’entendis tout à coup le vent battre les murs de ses ailes immenses - il avait soufflé tout le temps, mais je ne l’entendais pas -, et je me souvins des oiseaux qui hurlaient au-dessus du Mur Vert.

I secoua la tête comme pour se débarrasser d’une pensée importune. Une seconde, elle m’étreignit encore une fois de tout son corps, comme un avion qui rebondit sur la terre avant de s’arrêter.

« Allons, passe-moi mes bas, vite. »

Ses bas étaient sur ma table, jetés sur la page 93 de mes notes. Dans ma hâte, je bousculai le manuscrit et quelques pages se dispersèrent. Personne ne pourra les remettre en ordre et même si on les met en ordre, ce ne sera plus leur ordre véritable ; il restera toujours je ne sais quelles lacunes, quelles inconnues...

« Ça ne peut plus durer comme ça, lui dis-je, tu es là, à côté de moi, et en même temps tu as l’air d’être derrière un de ces vieux murs opaques. Tu sembles toujours me cacher quelque chose ; tu ne m’as même pas dit où je me trouvais l’autre jour dans la Maison Antique, ni quels étaient ces couloirs, et pourquoi le docteur... Mais peut-être que rien de tout cela n’existe ? »

I posa les mains sur mes épaules et, lentement, pénétra profondément dans mes yeux.

« Tu veux savoir tout cela ?

- Oui, je le veux, je le dois...

- Et tu n’as pas peur de me suivre partout, jusqu’au bout, où que je te conduise ?

- Où que tu me conduises !

- C’est bien, surtout de ta part... Lorsque la fête sera terminée, si seulement... À propos, et votre Intégral , il va être bientôt fini ? J’oublie toujours de t’en parler.

- Que veut dire ce “si seulement” ? Pourquoi “si seulement” ? »

Elle était déjà près de la porte :

« Tu verras toi-même ... »

J’étais seul. Une odeur à peine perceptible, semblable à celle du pollen sucré, flottait dans la chambre : c’était tout ce qui restait d’elle. De plus, j’avais encore en moi les petits crochets de ses questions, semblables à ceux dont se servaient les anciens pour aller à la pêche et qui sont au Musée préhistorique.

... « Pourquoi m’a-t-elle parlé de l’ Intégral ?  »

NOTE 24

Les limites de la fonction. Pâques. Il faut tout barrer

Je ressemble à une machine tournant trop vite, les axes sont rouges, le métal est près de fondre et tout s’en va au diable. Il faudrait jeter vite de l’eau froide, de la logique. J’en verse à grands seaux, mais la logique siffle sur les axes brûlants et se dissipe en vapeur blanche...

Il est clair que pour déterminer la vraie valeur de la fonction, il faut en fixer les limites. Il est également clair que l’absurde « dissolution dans l’univers », dont je parlais hier, prise à sa limite, est la mort. La mort sera la dissolution la plus complète de moi-même dans l’univers. D’où A = f(M), c’est-à-dire que l’amour et la mort...

Oui, c’est cela, c’est bien cela. Voilà pourquoi j’ai peur de I et pourquoi je lui résiste. Mais pourquoi y a-t-il en même temps en moi : « je ne veux pas » et « je veux » ? C’est bien là le terrible ! Et puis, j’ai encore envie de goûter à cette heureuse mort d’hier. Même actuellement, quand la fonction logique a été intégrée et qu’il est apparu clairement qu’elle contient la mort, je désire I des lèvres, des mains, de la poitrine, de chaque millimètre...

Demain, c’est le Jour de l’Unanimité. Elle sera certainement là-bas et je la verrai, mais seulement de loin. Ce sera pénible, car il me faut absolument être tout près d’elle, afin que ses mains, son épaule, ses cheveux... Mais j’ai aussi besoin de cette souffrance, je l’attends !

Grand Bienfaiteur ! Est-ce absurde de vouloir souffrir ? Qui ne voit pas que les souffrances sont des quantités négatives diminuant la somme de ce que nous appelons le bonheur ? Par conséquent...

Il n’y a pas de « par conséquent ». Tout est simple, nu.

Le soir.

Un coucher de soleil venteux et fébrile perce les murs. Je tourne le fauteuil de façon à ce que cette couleur rosé ne me blesse pas les yeux et je feuillette mes notes. Je m’aperçois encore une fois avoir oublié que je n’écris pas pour moi, mais pour vous, lecteurs inconnus, pour vous que j’aime et que je plains, pour vous qui êtes en retard de plusieurs siècles sur nous.

Il faut que je vous parle du Jour de l’Unanimité, de ce Jour grand entre tous. Je l’ai toujours aimé depuis mon enfance. Il me semble que, pour nous, c’est quelque chose comme les « Pâques » des anciens. Je me souviens que, la veille, nous établissions un calendrier des heures et nous barrions triomphalement chaque heure écoulée. Si j’étais sûr que personne ne me voie, je vous jure que je ferais de même pour suivre heure par heure combien il me reste de temps jusqu’à demain, jusqu’au moment où je la verrai de loin...

(On vient de me déranger : on ma apporté un unif tout neuf, sortant des manufactures. On nous délivre toujours des unifs neufs la veille de ce Jour. Il y a eu des pas dans le corridor, des voix joyeuses, tout un remue-ménage.)

Je continue. Je verrai demain ce spectacle émouvant qui se répète tout les ans et nous semble toujours nouveau : la coupe immense des mains pieusement levées dans un geste d’une unanimité parfaite. C’est demain le jour de l’élection solennelle du Bienfaiteur. Nous remettrons au Bienfaiteur les clefs de notre Bonheur.

Il va de soi que cela n’a rien de commun avec les élections désordonnées et inorganisées qui avaient lieu chez les anciens et dont - cela paraît ridicule -, le résultat lui-même était inconnu à l’avance. Que peut-il y avoir de plus insensé que d’organiser un État sur des contingences absolument imprévisibles, à l’aveuglette ? Et le plus fort, c’est qu’il ait fallu des siècles pour comprendre cela.

Est-il besoin de dire que rien chez nous n’est laissé au hasard ? Rien d’inattendu ne peut survenir ; nous constituons un seul organisme aux millions de cellules et, pour parler la langue de l’« Évangile », nous formons une seule « Église ». L’histoire de l’État Unique ne connaît pas de cas où une seule voix se fût permis de détruire la grandiose unanimité de ce Jour.

On dit que les anciens pratiquaient le vote secret, en se cachant comme des voleurs. Certains de nos historiens affirment même qu’ils arrivaient soigneusement masqués aux urnes. Je m’imagine très bien ce sombre spectacle : la nuit, une place publique, des formes recouvertes de manteaux sombres se glissent le long des murs, la flamme pourpre des flambeaux danse au vent...

Pourquoi tout ce mystère ? nous n’en savons rien aujourd’hui. Il est probable que les élections étaient accompagnées de cérémonies mystiques et, peut-être même, criminelles. Nous n’avons rien à cacher, nous n’avons honte de rien, c’est pourquoi nous fêtons les élections loyalement et en plein jour. Je vois les autres voter pour le Bienfaiteur et ceux-ci me voient également. Pourrait-il en être autrement puisque « tous » et « moi » formons un seul « Nous » ? Cette procédure est beaucoup plus ennoblissante et plus sincère que celle en honneur chez les anciens, « secrète » et d’une couardise de bandits. De plus, elle est beaucoup plus conforme à son but, car, en supposant l’impossible, si une dissonance se produisait dans l’homophonie habituelle, nous avons les Gardiens, invisibles parmi nous, qui peuvent arrêter les numéros tombés dans l’erreur, les préserver de faux pas futurs et sauver ainsi l’État Unique. Pour terminer je vous dirai encore...

... Je vois, à travers le mur à gauche, une femme déboutonner en hâte son unif devant l’armoire à glace, j’aperçois, pendant une seconde, ses yeux, ses lèvres, deux rubans rosés... Puis le rideau tombe... Immédiatement, tout ce qui s’est passé hier me revient à l’esprit et je ne sais plus ce que je voulais dire pour finir... Je n’ai plus besoin de rien sauf de I. Je veux qu’elle soit avec moi et seulement avec moi à chaque instant, à chaque minute. Tout ce que je viens d’écrire sur l’Unanimité est inutile et futile ; j’ai envie de tout barrer et de tout déchirer. Je vais blasphémer, mais tant pis : il n’y a de fête que si elle est là, près de moi, épaule contre épaule. Sans elle, le soleil de demain ne sera qu’un petit cerceau, le ciel une plaque de tôle peinte en bleu et moi-même...

Je décroche le téléphone :

- C’est vous, I ?

- Oui, pourquoi téléphonez-vous si tard ?

- Il n’est peut-être pas trop tard ? Je voulais vous demander. .. Je veux que vous soyez avec moi demain, chérie... »

J’ai dit « chérie » tout bas. Un petit fait qui s’est passé ce matin sur le dock me revient à l’esprit, je ne sais pourquoi. Quelqu’un pour s’amuser avait mis une montre sous le marteau-pilon de cent tonnes. Une descente vertigineuse, une rafale, et l’énorme masse ne fit qu’effleurer légèrement la montre fragile.

Une pause se fit. Je crus entendre un chuchotement dans la chambre de I.

« Non, je ne peux pas. Vous comprenez, moi-même... Non, je ne peux pas. Pourquoi ? Vous le saurez demain. »

C’est la nuit.

NOTE 25

La descente des cieux... La plus grande catastrophe de l’histoire. La fin du connu

Lorsque, au début, tout le monde se leva et que l’hymne, chanté par les centaines de haut-parleurs de l’Usine Musicale et par des millions de voix humaines, ondula au-dessus de nos têtes comme un magnifique manteau de cuivre, j’oubliai, pendant une seconde, ce que I m’avait dit d’alarmant sur la fête d’aujourd’hui, j’oubliai I elle-même, j’oubliai tout. J’étais redevenu le petit garçon qui pleurait à cause d’une tache sur son unif, une tache si minuscule que lui seul pouvait la voir. Il se peut que personne alentour ne voie de quelles taches noires et indélébiles je suis couvert, mais je sais qu’il n’y a pas place pour moi, criminel, au milieu de ces visages franchement ouverts. Ah, si je pouvais me lever et, m’étranglant de paroles, tout raconter ! Tant pis si, après, tout est fini pour moi, mais je me serai au moins senti un court instant pur et innocent comme ce ciel enfantin...

Tous les yeux étaient levés. Une tache à peine visible, tantôt sombre, tantôt lumineuse, apparut dans le bleu du ciel matinal et pur, où les larmes de la nuit n’avaient pas encore eu le temps de sécher. C’était Lui, qui en avion descendait des cieux, aussi sage et aussi cruel que le Jéhovah des anciens. Il se rapprocha et des millions de cœurs montèrent à sa rencontre. Je contemplai mentalement avec lui le tableau qui était à ses pieds : les cercles concentriques des tribunes marqués du bleu léger des unifs, formant comme une immense toile d’araignée, parsemée des soleils microscopiques reflétés par les plaques d’or. L’araignée se posa au centre. Elle était vêtue de la robe blanche du Bienfaiteur, de celui qui avait sagement serré nos bras et nos jambes dans les filets du bonheur.

La grandiose descente du Bienfaiteur terminée, l’hymne de cuivre se tut, tout le monde s’assit. La toile d’araignée était extrêmement mince, je sentis qu’elle allait se déchirer et que quelque chose d’incroyable allait se passer...

En me soulevant légèrement, je jetai un coup d’œil autour de moi et vis des yeux inquiets qui inspectaient les visages l’un après l’autre. Un numéro leva le bras et fit un signal en remuant à peine les doigts. Un signal du même genre lui répondit. Puis un autre... Je compris que c’étaient les Gardiens ; ceux-ci devaient être alertés car la toile d’araignée était tendue et tremblait. Ce tremblement agit sur moi comme sur un appareil de radio réglé pour cette longueur d’onde et je me mis à trembler aussi.

Sur l’estrade, un poète lisait l’ode préliminaire, mais je n’en entendis pas un mot. Je n’avais d’oreilles que pour le tic-tac du métronome hexamétrique et pensais qu’à chacune de ses oscillations nous nous approchions du moment fixé. Je parcourais fébrilement les visages l’un après l’autre, les feuilletais comme des pages sans pouvoir trouver celui que je cherchais. Il fallait le trouver vite, car le métronome allait faire « tic » et alors...

C’était lui... bien sûr. Ses oreilles en éventail glissaient sur le verre étincelant ; je voyais son corps sombre et tordu en S courir dans les passages encombrés entre les tribunes.

Entre S et I, il doit y avoir quelque fil de jonction, je ne sais pas encore bien à quoi m’en tenir là-dessus mais j’en aurai le cœur net.

Je ne quittai plus S des yeux. Il courait toujours et le fil se déroulait derrière lui. Puis, brusquement, il s’arrêta sur le même rang que le mien et à dix degrés à gauche environ. Je me sentis aussitôt transpercé comme par une décharge électrique de plusieurs milliers de volts. Il salua I et je vis, à côté d’elle, le souriant et repoussant R-13 aux lèvres de nègre.

Ma première pensée fut de me précipiter vers elle et de lui crier : « Pourquoi es-tu avec Lui ? Pourquoi n’as-tu pas voulu que ce soit Moi ? » Mais la toile d’araignée bienfaisante et invisible liait mes bras et mes jambes. Je restai assis comme un bloc de fer, les dents serrées et sans détourner les yeux. Je ressens encore la douleur aiguë et physique que j’éprouvais au cœur. Je me souviens avoir pensé en moi-même : « Si une douleur physique peut provenir de causes non physiques, il est clair que... »

Je n’eus malheureusement pas le temps de conclure. Je me rappelle seulement que la notion « d’âme » me traversa l’esprit. J’étais de glace : le métronome s’était tu... Le silence se fit, ce silence de cinq minutes qui précède d’habitude nos élections. Cette fois, il ne fut pas aussi religieux et inspiré que d’ordinaire. Autrefois, lorsqu’on ne connaissait pas encore nos Tours Accumulatrices, le ciel indompté était secoué de temps en temps par des « orages ». L’atmosphère aujourd’hui était la même qu’aux temps anciens avant l’orage.

L’air était de fonte. On avait envie de respirer avec la bouche grande ouverte. L’oreille, tendue à faire mal, enregistrait un murmure alarmant, rongeant comme une souris, qui flottait quelque part derrière. Je voyais toujours I et R l’un à côté de l’autre, épaule contre épaule. Des mains velues et détestées, les miennes, se mirent à trembler sur mes genoux...

Chacun avait sa plaque avec sa montre à la main. Une, deux, trois... cinq minutes se passèrent, une voix lente et pesante résonna du haut de l’estrade :

« Que ceux qui sont “pour” lèvent la main ! »

J’aurais voulu Le regarder dans les yeux comme autrefois et Lui dire tout franchement : « Me voici, prends-moi. » Mais je n’osai pas. Je levai le bras avec effort, comme si toutes mes articulations étaient rouillées.

Six millions de mains firent comme la mienne. J’entendis un « Ah » étouffé et sentis que quelque chose s’était produit, que quelque chose avait culbuté la tête en bas, mais je ne comprenais pas pourquoi et n’avais ni la force ni le courage de regarder...

« Qui est “contre” ? »

C’est toujours le moment le plus émouvant de la fête, lorsque tous restent assis, immobiles, la tête joyeusement courbée sous le joug bienfaisant du Numéro des Numéros. Cependant, on entendait avec terreur un très léger bruissement, faible comme un soupir, mais qui résonna plus fort que les haut-parleurs de cuivre qui jouaient l’hymne quelque temps auparavant C’est ainsi que s’exhale le dernier soupir d’un homme, lorsque tous les visages pâlissent autour de lui et que des gouttes froides perlent sur les fronts.

Je levai les yeux.

Cela dura un centième de seconde, l’épaisseur d’un cheveu. Je vis des milliers de mains se lever, puis retomber. J’aperçus le visage blême et marqué d’une croix de I, la main levée. Mes yeux s’obscurcirent, l’espace d’un cheveu s’écoula encore. Il se fit un silence qui dura un battement de pouls. Puis, comme au signal de quelque chef, des craquements, des cris, des tourbillons s’élevèrent brusquement de tous les bancs. J’entrevis des unifs relevés par une course échevelée, les Gardiens ahuris se précipiter ça et là, des talons projetés juste devant mes yeux et, tout près, une bouche grande ouverte, tordue dans un cri inaudible. Un spectacle se grava dans mon esprit : celui de milliers de bouches hurlant sans bruit, comme sur l’écran d’un cinéma colossal.

J’aperçus aussi, comme sur un écran, loin dans le bas et pendant une seconde, les lèvres blanches de O. Elle était pressée contre le mur du passage et protégeait son ventre de ses bras en croix. Puis elle disparut, balayée, à moins que je n’aie cessé de la regarder, car...

Ce n’était plus comme sur un écran, mais en moi-même, j’en avais le cœur serré et les tempes battantes. Au-dessus de ma tête, à gauche, R-13 émergea brusquement, tout ruisselant, rouge et forcené. Il tenait I dans ses bras. Celle-ci était pâle, son unif déchiré de la poitrine à l’épaule, et du sang coulait sur sa peau blanche. Elle le tenait étroitement embrassé par le cou et lui, répugnant et souple, semblable à quelque gorille, il l’emportait en faisant des sauts énormes de banc en banc...

Je vis tout en pourpre, couleur d’incendie chez les anciens, et n’eus plus qu’une pensée : sauter derrière eux et les rattraper. Je ne puis m’expliquer comment j’en eus la force, mais je perçai la foule comme un bélier, marchai sur les bancs, sur des épaules, pour arriver près de R, que je saisis par le col.

« Je ne te permets pas, je te dis. Tu vas immédiatement... » (Par bonheur, dans le tumulte, il n’entendit pas ma voix.)

« Quoi ? qu’est-ce qu’il y a ? » Il se retourna, les lèvres tremblantes ; il croyait probablement que j’étais un Gardien.

« Quoi ? Mais je ne veux pas, je ne permets pas. Lâche-la tout de suite. »

Il fit clapoter ses lèvres, tourna la tête et reprit sa course. Alors - j’ai honte de l’écrire mais il le faut absolument afin que vous puissiez, lecteurs inconnus, étudier ma maladie à fond - je le frappai entre les yeux. Vous comprenez : je le frappai. Je m’en souviens parfaitement. Je me souviens encore avoir éprouvé un soulagement, une délivrance dans tout mon être après lui avoir donné ce coup.

I lui glissa rapidement entre les bras. « Allez-vous-en ! cria-t-elle à R, vous ne voyez pas qu’il... Allez-vous-en ! »

Il eut un rictus qui me montra ses dents. Ses lèvres de nègre m’éclaboussèrent en me lançant je ne sais quel mot à la figure et il plongea vers le bas, disparut. Je serrai fortement I dans mes bras et l’emportai.

Le cœur me battait violemment. À chaque battement, je sentais une vague chaude, vigoureuse et joyeuse m’inonder tout entier. Que cela pouvait-il me faire, que là-bas on courût, on criât, on tombât, que quelque chose se fût écroulé et dispersé ? Tout m’était égal. Je ne pensais qu’à l’emporter...

Le soir, à vingt-deux heures.

J’éprouve une fatigue si grande, après tous les événements renversants de ce matin, que je puis à peine tenir ma plume. Est-ce que les murs séculaires et protecteurs de l’État Unique se seraient écroulés ? Serions-nous encore sans toit, dans l’état barbare de la liberté, comme l’étaient nos ancêtres éloignés ? N’y a-t-il plus de Bienfaiteur ? Avoir voté contre... ! Le Jour de l’Unanimité ! J’ai honte pour eux, j’ai peur et je suis malade.

Après tout, qui « eux » ? Qui suis-je moi-même : « eux » ou « nous » ?

Elle était assise au soleil sur le banc, tout en haut de la tribune, où je l’avais portée. Son épaule droite ainsi que la naissance de la courbure merveilleuse du sein étaient découvertes et un mince serpent de sang y rampait. Elle ne semblait pas se rendre compte qu’elle saignait et que sa poitrine était nue... Ou plutôt, elle le voyait bien, mais c’était justement ce dont elle avait besoin alors, et si son unif avait été boutonné, elle l’aurait déchiré...

« Demain... » elle respirait avidement à travers ses dents serrées et pointues, « demain, on ne sait pas ce qui arrivera. Tu comprends, je ne sais pas et personne ne sait ce qui se passera. C’est l’inconnu. Quel bonheur ! Tout ce qui était connu est terminé ! C’est un monde nouveau et incroyable qui s’ouvre. »

En bas on écumait, on courait, on criait. Mais c’était loin et cela s’éloignait toujours car elle me regardait et m’attirait vers elle par les fentes d’or de ses prunelles. Nous restâmes longtemps ainsi, sans rien dire. Je me souvins, je ne sais pourquoi, des prunelles jaunes et mystérieuses que j’avais vues derrière le Mur Vert pendant que des oiseaux tourbillonnaient au-dessus.

« Écoute, s’il ne se passe rien de particulier demain, je te mènerai là-bas, tu comprends ? »

Je ne comprenais pas, mais je hochai la tête en silence. Je me dissolvais, je devenais un infiniment petit, un point...

En fin de compte, il y a tout de même une logique dans cet état punctiforme d’aujourd’hui. C’est dans le point que résident le plus grand nombre d’inconnues : il lui suffit de remuer et de se déplacer un peu pour engendrer des milliers de courbes, des centaines de corps.

J’ai peur de remuer : en quoi vais-je me transformer ? Il me semble que tout le monde est comme moi, tout le monde craint de faire le moindre mouvement. Actuellement, pendant que j’écris ces lignes, chacun est assis dans sa cellule de verre et a l’air d’attendre quelque chose. On n’entend pas dans le corridor le bourdonnement, habituel à cette heure, de l’ascenseur ; aucun rire, aucun pas ne résonne. Je vois de temps en temps des couples passer sur la pointe des pieds dans le corridor. Ils jettent des regards autour d’eux et chuchotent...

Que se passera-t-il demain ? Que deviendrai-je demain ?

NOTE 26

Le monde existe. Le typhus. 41°

C’est le matin. À travers le plafond, le ciel aux joues rouges est solide et rond comme d’habitude. Je pense que j’aurais été moins étonné si j’avais vu un soleil carré, des gens habillés de peaux de bêtes de différentes couleurs et des murs de pierre opaque. Le monde, notre monde, existe donc toujours ? Ou bien n’est-ce que par inertie que les rouages tournent encore ? Le générateur est arrêté, la roue va faire deux ou trois tours et mourra au quatrième...

Vous connaissez sans doute l’impression que l’on éprouve quand on se réveille brusquement la nuit et qu’on ne sait plus où l’on est. On tâte alors autour de soi pour chercher quelque chose de connu et de solide, le mur, la lampe, la chaise. C’est sous cette impression que je tâte et cherche dans le journal de l’État Unique, vite, vite. Voici ce que j’y trouve :

Ce fut hier le Jour de l’Unanimité, longtemps attendu avec impatience par tous. Pour la quarantième fois, le même Bienfaiteur a été élu pour son immense expérience qui, si souvent déjà, a fait ses preuves. La cérémonie a été troublée par un pénible incident provoqué par les ennemis du bonheur qui, de ce fait même, se sont naturellement privés du droit d’être les pierres angulaires de l’Etat Unique, hier renouvelé. Il est évident qu’il eût été aussi absurde de tenir compte de leurs voix que de considérer comme faisant partie d’une magnifique et héroïque symphonie la toux de quelques malades se trouvant par hasard dans la salle de concerts...

... Oh, très Sage ! Est-ce que malgré tout nous serions sauvés ? Quelle objection peut-on effectivement opposer à ce syllogisme de cristal ?

Deux lignes encore :

Aujourd’hui à douze heures aura lieu la réunion générale du Bureau Administratif, dit Bureau Médical et du Bureau des Gardiens. Un important décret sera publié ces jours-ci.

Non, les murs sont encore debout ! les voici, je puis les palper ! Je n’ai plus cette impression terrible d’être perdu, d’être je ne sais où. Tout est comme à l’ordinaire, le ciel est bleu, le soleil rond, rien n’est changé et tout le monde, comme d’habitude, se rend à son travail.

... J’allai le long du boulevard d’un pas ferme et sonore et il me parut que chacun marchait de la même façon. Mais à un carrefour, après avoir changé de rue, je vis les gens se détourner du coin d’un édifice, comme si de l’eau, jaillissant d’un tuyau crevé, empêchait les piétons de suivre le trottoir.

Je fis encore cinq, dix pas, et l’eau froide m’inonda aussi, me secoua et me repoussa du trottoir... À une hauteur d’environ deux mètres était collée une affiche carrée portant ce mot incompréhensible et verdâtre comme un poison :

MÉPHI

Au bas s’agitait le bonhomme au dos tordu en S dont les oreilles en éventail remuaient de colère ou d’émotion. Le bras droit levé et le gauche étendu en arrière comme une aile blessée, il faisait des bonds pour arracher l’affiche, sans y réussir. Il s’en fallait de ça.

Il est probable que tous les passants avaient la même idée :

« Si j’y vais, seul parmi tous, il croira que je suis coupable et que c’est justement pour cela que je veux... »

Je conviens que j’eus cette idée, mais je me rappelai le nombre de fois qu’il m’avait sauvé et qu’il avait été mon ange gardien ; aussi je m’approchai hardiment, étendis la main, et arrachai la feuille.

S se retourna et enfonça rapidement ses vrilles en moi. Il leva ensuite le sourcil gauche et désigna le mur où « Méphi » avait été placardé. J’aperçus la queue de son sourire qui, à mon étonnement, était joyeux. Yavait-il de quoi être étonné ? Le médecin préfère toujours le typhus et quarante degrés de fièvre à l’élévation progressive du pouls et à la période d’incubation. Il sait au moins à quelle maladie il a affaire. Ce « Méphi » qui bourgeonnait ce matin sur les murs était un exanthème et je compris le sourire de S... [3].

Je descendis dans la station souterraine ; sous mes pieds, sur le verre pur des marches, dormait la feuille blanche : « Méphi ». De même, sur les murs, sur les bancs, sur le miroir du compartiment, partout s’étendait le même exanthème blanc et affreux.

J’entendis dans le silence le bourdonnement vénéneux des roues, semblable à celui d’un sang échauffé. On toucha un voyageur à l’épaule, celui-ci tressaillit et fit tomber un rouleau de papiers. À ma gauche, un autre lisait toujours la même ligne dans un journal qui tremblait imperceptiblement. Je sentais que partout, dans les rues, dans les mains, dans les journaux, dans les cils, le pouls battait toujours plus vite et que peut-être aujourd’hui même, lorsque I et moi nous arriverions là-bas, un trait noir sur le thermomètre marquerait 39, 40, 41 degrés.

Sur le dock, c’était toujours le calme, rythmé par un propulseur éloigné et invisible. Les tours étaient silencieux et avaient l’air bourru. Seules les grues glissaient, sans bruit, comme sur la pointe des pieds ; elles se penchaient, saisissaient de leurs griffes des masses d’air gelé et l’entassaient dans les citernes de l’Intégral. Nous nous préparions pour notre vol d’essai.

« Alors, dans huit jours nous aurons fini de charger », dis-je au Constructeur en Second.

Son visage est une faïence légèrement colorée de fleurs bleues et rosé tendre : ce sont ses yeux et ses lèvres ; aujourd’hui elles étaient fanées et ternies. Nous nous mîmes à calculer à haute voix, lorsque je m’arrêtai au milieu d’un mot et restai la bouche ouverte : un petit carré blanc à peine visible était collé sous la coupole, sur la masse bleue soulevée par la grue. Je tremblai tout entier, peut-être de rire. Je m’entendis rire. (Vous êtes-vous déjà entendu rire ?)

« Non, écoutez, lui dis-je. Imaginez-vous que vous êtes dans un vieil aéroplane. L’altimètre marque 5 000 lorsqu’une aile se brise. Vous êtes précipité vers le bas et vous pensez que demain, de douze à deux heures, vous allez faire telle chose, de deux à quatre, autre chose, à cinq heures vous prendrez le thé... etc. Cela ne serait-il pas ridicule ? »

Les petites fleurs bleues s’écarquillèrent. Qu’aurait-ce été si j’avais été de verre, s’il avait pu voir que dans trois ou quatre heures ?...

NOTE 27

(Pas de titre, c’est impossible)

Je suis seul, dans ces mêmes couloirs sans fin, sous un ciel muet en béton. De l’eau goutte quelque part sur la pierre. Je me trouve devant la porte opaque et lourde d’où vient une rumeur sourde...

« Elle m’avait dit qu’elle viendrait me prendre à seize heures précises. Il est seize heures dix ; seize heures quinze, et personne encore. »

En une seconde, je suis redevenu l’ancien moi, qui avait peur lorsque cette porte s’ouvrait ; je me décide à attendre encore cinq minutes et, si elle n’est pas venue...

L’eau tombe goutte à goutte quelque part sur la pierre. Personne ! Je pense avec joie que je suis sauvé et reviens lentement le long du couloir. Le point tremblant de la petite lampe devient de plus en plus trouble...

Une porte s’ouvre avec fracas derrière moi. J’entends un bruit de pas rapides, répercuté par le plafond et les murs. Elle vole vers moi, légèrement essoufflée et respirant par la bouche.

« Je savais que tu serais ici, que tu viendrais. Je savais que tu... »

Les lances de ses cils s’entrouvrent, me laissent entrer et... Comment raconter ce qui se passe en moi lorsque s’accomplit ce rite ancien, absurde et merveilleux, lorsque ses lèvres touchent les miennes ? En quelle équation formuler ce tour billon qui passe d’elle tout entier en mon âme ? Oui, dans mon âme, vous pouvez rire si vous voulez.

Elle lève les paupières lentement et avec effort ; c’est également avec effort qu’elle prononce :

« Non. Maintenant, allons. »

La porte s’est ouverte. Les marches sont vieilles et usées. J’entends un bruit violent et insupportablement varié, des sifflements. Une lumière apparaît...

Vingt-quatre heures ont passé. J’ai eu le temps de méditer un peu sur ce que j’ai vu ; mais malgré tout, il m’est extrêmement difficile d’en donner une description même approchée. C’est comme si une bombe avait éclaté dans ma tête ; il ne reste plus que des bouches ouvertes, des ailes, des cris, des feuilles, des paroles, des pierres, le tout l’un sur l’autre, en tas...

Je me souviens que ma première pensée fut : « Vite, en arrière, au galop. » J’avais compris que pendant mon attente dans les couloirs, ils avaient percé ou détruit le Mur Vert. Une vague énorme s’était précipitée sur nous et avait submergé notre ville purgée du monde inférieur.

C’est ce que je murmurai à I. Elle se mit à rire :

« Mais non. Nous sommes simplement passés de l’autre côté du Mur Vert... »

J’ouvris les yeux et me vis face à face pour de vrai, avec ce que les vivants avaient vu jusqu’alors réduit mille fois, affaibli et estompé par le verre trouble du Mur.

Le soleil n’était plus notre soleil, également réparti sur la glace de la chaussée, il se décomposait en je ne sais quels débris vivants, en taches mouvantes, qui vous aveuglaient et vous donnaient le vertige. Les arbres ressemblaient à des chandelles dressées vers le ciel, à des toiles d’araignée, à des pattes tordues, à des fontaines vertes et muettes... Tout cela se déplaçait, remuait, bruissait. Une boule velue rampa sous mes pieds. Je me sentais rivé au sol, incapable d’avancer : je n’avais pas une surface plane sous mes pieds, mais quelque chose de dégoûtamment mou et vivant, de vert, d’élastique.

J’étais abasourdi, étranglé - je crois que c’est le mot qui convient le mieux. Je me cramponnais par les deux bras à une branche.

« Ce n’est rien, ce n’est rien. Cela va passer. Allons, venez. »

Je vis, à côté de I, sur le tapis vert en perpétuel mouvement, un profil très mince, découpé dans du papier, que je reconnaissais. C’était le docteur. Ils m’avaient empoigné par les bras et me traînaient en riant. Mes pieds s’enchevêtraient, glissaient. Je me sentais plongé dans une mer de bruit, de mousse, de branches, de feuilles, de sifflements...

Les arbres s’écartèrent ; je vis une plaine verte où s’agitaient des hommes ou, pour mieux dire, des êtres.

Le plus difficile est arrivé, car ce qui suit sort des bornes de toute vraisemblance. Je compris pourquoi I n’avait jamais parlé franchement : je ne l’aurais pas crue, même elle. Il se peut que demain je ne me croie plus en lisant ces lignes.

Sur cette plaine, autour d’une pierre nue et jaune en forme de crâne, bourdonnait une foule de trois à quatre cents êtres, appelons-les « êtres » car je ne sais comment les nommer autrement. Je ne vis tout d’abord que nos unifs gris-bleu, comme dans une foule on ne voit en premier lieu que les visages connus. Une seconde plus tard je distinguai, parmi les unifs, des gens, ce ne pouvait être que des gens, noirs, roux, dorés, bruns, etc. Ils étaient tous sans vêtement mais recouverts d’un poil court et brillant comme celui du cheval empaillé qui se trouve au Musée Préhistorique. Les visages de leurs femelles étaient exactement comme ceux de nos femmes : rosés et sans poils. Leurs seins étaient lisses et également sans poils, ronds, fermes, d’une magnifique forme géométrique. Quant aux mâles, ils n’avaient de lisse, comme nos ancêtres, qu’une partie de leur visage.

Tout cela était tellement incroyable et inattendu que je restais immobile et regardais tranquillement, je le répète. tranquillement. J’étais comme une balance dont un des plateaux est trop chargé : quelque poids que vous y ajoutiez, elle ne bougera plus...

Je me sentis brusquement seul : I n’était plus avec moi et je ne savais pas de quel côté ni comment elle avait disparu. Je n’avais autour de moi que ces êtres aux poils brillants. Je saisis une épaule noire et chaude :

« Écoutez, au nom du Bienfaiteur, vous ne savez pas où elle est ? Il y a une minute... »

Des sourcils sévères et velus me regardèrent :

« Chut ! Plus bas ! » Il fit un signe vers le centre, où se dressait la pierre jaune.

Je l’aperçus là-haut, au-dessus des têtes. Le soleil venait de son côté pour me frapper droit dans les yeux, aussi se détachait-elle comme une aiguille noire sur le fond bleu du ciel. Les nuages glissaient à peine plus haut qu’elle, et il me sembla que ce n’étaient pas les nuages, mais la pierre, avec elle dessus, et la foule avec la clairière, qui voguaient silencieusement comme un navire ; la terre était légère et flottait sous les pieds...

« Frères » c’était elle, « Frères, vous savez tous que, de l’autre côté du Mur, dans la ville, on construit l’ Intégral . Vous savez que le jour est proche où nous détruirons ce Mur, et tous les autres, pour que le vent des forêts souffle d’un bout de la terre à l’autre. L’ Intégral doit porter ces murs dans des milliers d’autres terres qui ce soir encore scintilleront à travers les feuilles de la nuit. »

Des vagues, de l’écume, du vent frappèrent la pierre :

« À bas l’Intégral  ! À bas l’Intégral  !

- Non, frères ! l’ Intégral doit être à nous. Il sera à nous. Le jour où il s’envolera vers le ciel, nous serons dedans. Le Constructeur de l’ Intégral est avec nous. Il a franchi le Mur, il m’a accompagnée ici pour être parmi nous. Vive le Constructeur ! »

Je me sentis soulevé et vis sous moi des têtes, des bouches hurlantes, des bras levés et abaissés. C’était extrêmement étrange et enivrant : je me sentais au-dessus de tous, j’étais à moi seul un monde. Je cessai d’être une partie pour devenir un tout.

Je me trouvai près de la pierre, le corps meurtri, heureux et rompu, comme après une étreinte amoureuse. J’étais baigné de soleil et de voix, le sourire de I descendait vers moi. A mes côtés se trouvait une femme toute dorée aux cheveux blonds, qui dégageait une odeur d’herbes aromatiques. Elle tenait dans ses mains une coupe qui paraissait être de bois et qu’elle me tendit après y avoir trempé ses lèvres rouges ; j’y bus avidement, en fermant les yeux, je bus des étincelles froides et piquantes pour calmer le feu qui me brûlait.

Mon sang et le monde environnant se mirent à tourner mille fois plus vite. La terre volait comme une plume. Tout me devint clair et simple.

Je vis sur la pierre le mot « Méphi » en lettres énormes, et il me parut que c’était un fil solide qui reliait tout. Une image grossière était dessinée sur ce roc, représentant un jeune homme ailé au corps transparent qui avait, à la place du cœur, un charbon ardent couleur framboise. Il me sembla que je comprenais ce charbon, ou plutôt non, je le sentais de la même façon que je sentais, sans l’entendre, chaque parole de I. Je compris qu’un seul cœur bat en nous tous, que nous allons tous nous envoler, comme l’autre jour les oiseaux au-dessus du Mur...

Une voix forte s’éleva dans la masse des corps haletants :

« Mais c’est fou ! »

Il me semble que c’était moi, oui, je crois bien que c’était moi qui sautai sur la pierre. Je vis de là le soleil et les têtes qui, sur le fond bleu, formaient comme une scie aux dents vertes. Je criai :

« Il faut qu’ils perdent tous la tête, c’est indispensable qu’ils perdent la tête le plus tôt possible. Cela ne fait aucun doute ! »

I était à côté de moi. Son sourire formait deux traits sombres partant des coins de la bouche. Je sentais un charbon en moi et j’éprouvai un instant une sensation douloureuse de légèreté, c’était délicieux...

Puis, de tout cela il ne resta plus que des fragments épars.

Un oiseau volait lentement et bas. Je vis qu’il était vivant comme moi. Il tournait la tête comme nous à droite et à gauche ; ses yeux noirs et ronds s’enfoncèrent dans les miens...

J’aperçus un dos couvert d’un poil brillant, couleur d’ivoire. Un insecte noir aux ailes minuscules et transparentes rampait sur ce dos qui tressaillit deux fois pour le chasser.

Des gens étaient couchés dans cette ombre et mâchaient quelque chose ressemblant à la nourriture légendaire des anciens : un fruit long et jaune et un morceau d’une matière noire. On me fourra un de ces fruits dans la main et je ne sus pas si je pouvais le manger ou non.

Et puis, encore, des têtes, des jambes, des bras, des bouches. Les visages apparaissaient pendant une seconde et se perdaient. Ils éclataient comme des bulles. J’aperçus un instant ou peut-être je crus voir les oreilles en éventail.

Je serrais le bras de I de toutes mes forces.

« Qu’y a-t-il ?

- Il est ici... Il m’a semblé...

- Qui, il  ?

- À l’instant... dans la foule... S... »

Ses sourcils noirs et fins remontèrent vers les tempes et formèrent un triangle avec son sourire.

Je ne compris pas pourquoi elle souriait, ni comment elle pouvait sourire.

« Tu ne comprends pas, I, tu ne comprends pas ce que cela veut dire si l’un d’eux est ici ?

- Tu es drôle. Leur viendra-t-il à l’idée que nous sommes de l’autre côté du Mur ? Souviens-toi, as-tu jamais pensé que ce fût possible ? Ils nous cherchent là-bas, laisse-les. Tu as le délire. »

Elle souriait légèrement, joyeusement - et moi de même. La terre était ivre, gaie, légère, et flottait...

NOTE 28

Elles deux. Entropie et énergie. La partie la plus opaque du corps

Si votre monde est semblable à celui de nos ancêtres éloignés, imaginez que vous ayez abordé dans une sixième partie du monde, dans une Atlantide quelconque et que vous y voyiez des villes-labyrinthes, des gens volant dans l’espace sans aucun moyen apparent, des pierres soulevées par le seul regard, en un mot des choses que vous ne vous seriez jamais imaginées, même pendant la maladie du rêve. C’est ce qui m’est arrivé hier ; car comme je vous l’ai déjà dit, personne d’entre nous n’ajamais franchi le Mur depuis la Guerre de Deux Cents ans.

Je sais qu’il est de mon devoir envers vous, mes amis inconnus, de vous donner plus de détails sur ce monde étrange et inattendu qui vient de m’être révélé, mais j’en suis incapable en ce moment. Les événements se déversent sur moi en pluie et je n’arrive pas à les ramasser tous : je tends les mains et les basques de mon unif : des seaux pleins tombent à côté et ces pages ne reçoivent que quelques gouttes...

J’entendis des voix sonores derrière ma porte et reconnus celle de I, souple et métallique, ainsi qu’une autre, rigide comme une règle, celle de U. Ensuite la porte s’ouvrit avec fracas et éjecta les deux femmes en même temps dans la chambre. Je dis bien : « éjecta ».

I posa le bras sur le dos de mon fauteuil et, par-dessus l’épaule, sourit à U avec les dents. Je n’aurais pas voulu avoir à supporter ce sourire.

« Écoutez, me dit-elle, cette femme semble s’être donné pour mission de vous protéger contre moi, comme si vous étiez un petit enfant. Est-ce avec votre permission ? »

L’autre reprit, les ouïes tremblantes :

« Oui, c’est un enfant, oui. C’est pourquoi il ne voit pas que vous et lui... pour que... que tout cela... C’est une comédie. Certainement... et mon devoir... »

J’entrevis dans le miroir la ligne brisée de mes sourcils. Je me levai et, contenant en moi l’autre avec peine, celui aux poings velus, je criai à U en pleine figure, dans les ouïes, en chassant avec effort mes mots à travers les dents :

« S-sortez tout de suite ! Immédiatement ! »

Les ouïes se gonflèrent et tournèrent au rouge vif, puis retombèrent, grises. Elle ouvrit la bouche mais il n’en jaillit aucun son. Elle sortit.

Je me jetai sur I :

« Je ne me pardonnerai jamais cela. Elle a osé te... Mais tu ne penses pas, que je croie, que tu... qu’elle... Tout cela, c’est parce qu’elle veut s’inscrire pour moi et que je...

- Heureusement qu’elle n’en aura pas le temps. Et puis, il peut en venir un millier comme elle, cela m’est égal. Je sais que tu n’auras jamais confiance qu’en moi. Après ce qui s’est passé hier, je suis toute à toi, jusqu’au bout, comme tu le voulais. Je suis entre tes mains, tu peux, quand tu voudras...

- Quoi, quand je voudrai ? » Je compris de suite quoi, le sang m’afflua aux oreilles et aux joues. « Ne me parle jamais de cela, tu comprends bien que ce moi c’était celui d’avant, et que maintenant...

- Qu’en sais-je ?... Les hommes sont comme les romans : avant la dernière page, on ne sait jamais comment ils finiront. Autrement cela ne vaudrait pas la peine de les lire. »

Elle me caressait la tête. Je ne voyais pas son visage, mais je le savais par sa voix : elle regardait au loin, les yeux fixés sur un nuage voguant sans bruit, lentement, on ne savait où...

Elle me repoussa doucement :

« Écoute, je suis venue te dire que ce sont peut-être les derniers jours... Tu sais que tous les auditoria vont être fermés à partir de ce soir ?

- Fermés ?

- Oui. Je suis passée et j’ai vu que l’on y préparait quelque chose. Ils sont remplis de tables, de médecins en blanc.

- Qu’est-ce que cela veut dire ?

- Je ne sais pas. Jusqu’à présent, personne ne le sait et c’est bien le pis. Je le sens : ils ont donné le courant et l’étincelle va éclater ; si ce n’est aujourd’hui, demain... Mais peut-être n’arriveront-ils pas à temps. »

Il y avait longtemps que j’avais cessé de savoir qui était « eux » et qui était « nous ». Je ne savais pas ce que je voulais : si c’étaient eux qui devaient arriver à temps, ou si c’étaient nous. Je ne savais qu’une chose : I était parvenue sur le bord, à la limite extrême et bientôt...

« Mais c’est fou ! lui dis-je. Cette opposition entre vous et l’État Unique, c’est comme si l’on mettait la main devant la bouche d’un canon en pensant que l’on peut arrêter le coup de cette manière. C’est de la folie pure. »

Elle sourit :

« “Il faut qu’ils perdent tous la tête, le plus tôt possible.” Tu as dit cela hier, t’en souviens-tu ? »

Oui, c’est dans mes papiers. Par conséquent les choses se sont bien passées ainsi. Je la regardai en silence : son visage était marqué d’une croix sombre, particulièrement méchante.

« Chère I, pendant qu’il n’est pas encore trop tard... Si tu veux, je quitterai tout, j’oublierai tout et partirai avec toi de l’autre côté du Mur, chez eux, que je ne connais pas.

Elle secouait la tête, je vis un feu brûler à travers les fenêtres sombres de ses yeux, une danse d’étincelles et de langues de feu sur du bois sec et résineux. Je compris qu’il était trop tard, que mes paroles ne pouvaient déjà plus rien.

Elle se leva pour partir.

« Il se peut que ce soient les derniers jours, et peut-être les dernières minutes »... Je la saisis par la main :

« Non, reste encore un peu, au nom de... au nom de... »

Elle leva lentement ma main vers la lumière, ma main velue que je déteste tant. Je voulus la retirer, mais elle la tint fortement serrée.

« Ta main... Tu ne sais pas, et peu le savent, qu’il est arrivé à des femmes d’ici, de la ville, d’aimer les autres. Tu as certainement en toi quelques gouttes de sang solaire et sylvestre. Peut-être est-ce pour cela que... »

Il se fit un silence. Comme c’est étrange : le cœur s’emballe toujours pendant le silence et le vide. Je lui criai :

« Ah !... Ah ! Tu ne partiras pas encore. Tu ne partiras pas avant de m’avoir parlé d’eux, avant de m’avoir dit pourquoi tu les aimes... eux. Je ne sais même pas qui ils sont ni d’où ils viennent.

- Qui ils sont ? C’est la moitié que nous avons perdue. H-2 et O sont deux moitiés, mais pour obtenir H-2-O, c’est-à-dire des fleuves, des mers, des chutes, des vagues, des tempêtes, il faut que ces deux moitiés se réunissent... »

Je me rappelle fort bien chacun de ses mouvements. Elle prit sur ma table mon triangle de verre et, pendant qu’elle parlait, elle en appuyait une arête contre sa joue ; une ligne blanche apparaissait et se remplissait de rouge avant de disparaître. Mais, fait extraordinaire, je ne puis me souvenir d’une seule de ses paroles, surtout du début. Je n’ai gardé dans ma mémoire que des images éparses, des fleurs.

Elle a commencé par la Guerre de Deux Cents ans. Il y avait du rouge sur l’herbe verte, sur l’argile sombre, sur le bleu des neiges, des mares rouges qui ne pouvaient sécher. Ensuite succéda le jaune : herbe jaune brûlée par le soleil, hommes et chiens nus et jaunes côte à côte avec des charognes gonflées de chiens ou d’hommes. Ceux-là, naturellement, hurlaient, car la ville avait déjà vaincu et possédait la nourriture naphtée actuelle.

Des raies lourdes flottaient du haut du ciel jusqu’en bas ; une fumée rampait sur les forêts, sur les villages. On entendait de sourds gémissements : c’étaient des hommes, en longues files noires, que l’on poussait vers la ville pour les sauver de force et leur apprendre le bonheur.

« ... Tu savais tout cela.

- Oui, à peu près.

- Mais tu ne savais pas, et bien peu le savaient, qu’un petit groupe de ces hommes restèrent derrière les Murs. Ils partirent nus pour la forêt et s’y instruisirent au contact des arbres, des animaux, du soleil. Ils se couvrirent de poils sous lesquels coulait un sang chaud et rouge. Votre sort fut pire : vous vous êtes couverts de chiffres, qui rampent sur vous comme des poux. Il faut vous en débarrasser et vous chasser nus vers la forêt. Vous devez apprendre à trembler de peur, de joie, de colère furieuse, de froid, vous devez adorer le feu. Nous autres, les Méphis, nous voulons...

- Attends, que veut dire “Méphi” ?

- Méphi, c’est Méphisto. Tu te rappelles le jeune homme dessiné sur la pierre ?... Ou plutôt non, je m’exprimerai plutôt dans ta langue. Voilà, il y a deux forces au monde : l’entropie et l’énergie. L’une est pour l’heureuse tranquillité, pour l’équilibre, l’autre cherche à détruire l’équilibre, elle tend au douloureux mouvement perpétuel. Nous, ou plutôt vos ancêtres, les Chrétiens, révéraient l’entropie comme un Dieu. Nous, nous sommes les antichrétiens... »

À ce moment, un coup à peine perceptible fut frappé à la porte et le type au front enfoncé sur les yeux, qui m’avait apporté les lettres de I, bondit dans la chambre.

Il courut à nous, s’arrêta, souffla comme une pompe à air sans pouvoir prononcer un seul mot. Il avait dû galoper de toutes ses forces.

« Eh bien quoi ? Qu’est-il arrivé ? dit I en le prenant par le bras.

- Ils viennent, souffla-t-il enfin. Le garde, avec... comment s’appelle-t-il donc, le type bossu... ?

- S ?

- Oui. Ils sont dans la maison à côté, ils vont être ici dans un instant. Vite, vite...

- Ça va, nous avons le temps... » dit I en riant, tandis que des étincelles joyeuses dansaient dans ses yeux.

Elle était d’une témérité folle, ou bien il y avait là-dessous quelque chose que je ne saisissais pas encore.

« I, au nom du Bienfaiteur, comprends que...

- Au nom du Bienfaiteur ? » Elle tourna vers moi son sourire en triangle.

« Eh bien, pour moi, je te demande...

- Ah, il faut encore que je te parle au sujet d’une chose qui... Et puis, cela ne fait rien, remettons ça à demain... »

Elle m’adressa un joyeux signe de tête (oui, joyeux), l’autre fit de même et je restai seul.

Je me mis vite à ma table, ouvris mes papiers et pris ma plume afin qu’ ils me trouvassent occupé à ce travail pour le bien de l’État Unique. Je pensai ensuite : « S’ils lisaient une des dernières pages ? » et chacun de mes cheveux remua sur ma tête.

Je restais immobile à ma table, mais il me semblait que les atomes environnants avaient subitement grossi un million de fois. Je voyais les murs trembler, ma plume frémir dans ma main, les lettres se tordaient en s’enchevêtrant.

Cacher mon manuscrit ?

Mais où ? Tout est en verre. Le brûler ? Mais cela serait vu du corridor et des chambres voisines. Et puis je ne pourrai, je n’aurai pas la force de détruire la plus douloureuse et peut-être la plus précieuse partie de moi-même...

J’entendis au loin, dans le corridor, des voix et des pas. Je n’eus que le temps de glisser mon paquet de feuillets sous moi et, soudé au fauteuil dont chaque atome oscillait, je restais assis, sentant le plancher tanguer comme le pont d’un navire...

Tout ratatiné et me cachant derrière mon front, comme l’autre, je jetais des regards à la dérobée ; ils allaient de chambre en chambre en commençant par l’extrémité droite du corridor. Les uns restaient assis, figés comme moi, d’autres sautaient à leur rencontre et ouvraient leurs portes toutes grandes.

« Les heureux, si je pouvais en faire autant !... »

Le Bienfaiteur est le désinfectant le plus parfait dont a besoin l’humanité. Après lui, l’organisme de l’État Unique n’est secoué d’autre mouvement péristaltique... J’écrivis cette ineptie d’une plume bondissante, sentant une force furieuse cogner dans ma tête. Le bruit que fit ma porte en s’ouvrant me parcourut la colonne vertébrale. Une bouffée de vent entra et mon fauteuil se mit à danser...

Je m’arrachai alors de ma page et me tournai vers les nouveaux venus. « Comme il est difficile de jouer la comédie », pensais-je, « Mais qui donc m’a parlé de comédie aujourd’hui ? » S était devant moi, sombre et silencieux. Ses yeux fouillaient ma tête, mon fauteuil, les feuillets qui tressaillaient sous moi. Puis un visage quotidien apparut à la porte : je distinguais les ouïes gonflées et rouge-brun...

Je me rappelai tout ce qui s’était passé dans cette chambre une demi-heure auparavant, il était clair qu’elle allait me trahir. Tout mon être était concentré et vivait dans cette partie de mon corps (opaque, heureusement) qui recouvrait mon manuscrit.

U s’approcha de S, lui toucha délicatement le bras et dit à voix basse :

« C’est D-503, le Constructeur de l’ Intégral. Vous avez dû en entendre parler ? Il est toujours à sa table, à travailler sans arrêt. »

Je pensai : « Quelle femme merveilleuse, extraordinaire ! »

S glissa jusqu’à moi et se pencha au-dessus de mon épaule. Je posai le coude sur ce que je venais d’écrire mais il me cria d’une voix sévère :

« Montrez-moi immédiatement ce que vous avez là ! »

Couvert de honte, je lui tendis la feuille. Il la lut et je vis un sourire naître dans ses yeux, parcourir son visage et se fixer près du coin droit de sa bouche.

« C’est un peu ambigu, mais continuez tout de même. Nous ne viendrons plus vous déranger... »

Il alla vers la porte en claquant des pieds comme s’il marchait dans des flaques d’eau. À chacun de ses pas, mes jambes, mes bras, mes doigts revenaient à la vie, mon âme se répandait également dans tout mon corps, je respirais...

U resta la dernière dans ma chambre. Elle s’approcha, se pencha sur mon oreille et murmura :

« C’est heureux que je... »

Je ne compris pas ce qu’elle voulait dire par là.

Le soir, j’appris qu’ils en avaient emmené trois. Toutefois, personne ne parlait tout haut de ce qui venait de se passer, par suite de l’influence bienfaisante des Gardiens, invisibles parmi nous. Les conversations roulaient surtout sur la chute rapide du baromètre et sur le changement de temps...

NOTE 29

Des fils sur le visage. Les jeunes tiges. Une compression antinaturelle

C’est étrange : le baromètre descend toujours et le vent ne vient pas, tout est calme. Au-dessus de nous, une tempête que nous n’entendons pas vient de commencer. Les nuages noirs courent à toute haleine. Il y en a encore peu et ce sont seulement des débris déchiquetés. C’est comme si là-haut on détruisait une ville et que des blocs de murailles et de tours étaient précipités en bas. Nous voyons ces ruines augmenter de volume avec une vitesse vertigineuse, mais il leur faudra encore tomber pendant des journées entières à travers l’immensité bleue avant de s’écraser sur nous.

Chez nous, c’est toujours le calme. Des fils fins, incompréhensibles et presque invisibles flottent dans l’air. Ils viennent, à chaque automne, de l’autre côté du Mur, et planent lentement. Vous sentez brusquement que vous avez quelque chose sur la figure, vous voulez vous en débarrasser et vous n’y arrivez pas...

Cela arrive surtout dans le voisinage du Mur Vert, où je suis allé ce matin : I m’avait donné rendez-vous à la Maison Antique, dans notre « appartement ».

J’apercevais déjà de loin la masse opaque et rouge de la Maison Antique lorsque j’entendis des pas menus et pressés derrière moi. je me retournai et vis O qui courait pour me rattraper.

Elle semblait étrangement ronde. Ses bras, les vases de sa poitrine, son corps, tout s’arrondissait et tendait son unif. Ses chairs semblaient sur le point de faire éclater l’étoffe fine et d’apparaître au soleil. Je m’imagine que là-bas, dans les débris verts, les jeunes tiges percent la terre de la même façon pour donner au plus vite naissance à des branches, à des feuilles, à des fleurs.

Elle resta quelques instants devant moi sans rien dire, souriante :

« Je vous ai vu le Jour de l’Unanimité ! dit-elle enfin.

- Moi aussi, je vous ai vue. »

Je la revis immédiatement pressée contre le mur, se protégeant le ventre de ses mains. Je jetai involontairement les yeux sur son ventre rond sous son unif.

Elle vit mon regard, rougit et me dit en souriant :

« Je suis tellement heureuse, tellement heureuse... Vous comprenez, je suis pleine de joie jusqu’aux bords. Je n’entends rien de l’extérieur, mais j’écoute, en moi... »

Je me taisais, quelque chose d’étranger était sur mon visage et je ne pouvais m’en débarrasser. Tout à coup, de plus en plus souriante, elle saisit ma main, sur laquelle je sentis ses lèvres... C’était la première fois que cela m’arrivait dans ma vie. C’était une ancienne caresse que je ne connaissais pas encore. Venant d’elle, j’en éprouvais une telle honte et une telle souffrance que j’arrachai violemment ma main des siennes :

« Vous êtes devenue folle. De quoi vous réjouissez-vous ? Pouvez-vous oublier ce qui vous attend ? Si ce n’est pas maintenant, ce sera dans un mois, dans deux mois... »

Son sourire s’éteignit, ses rondeurs s’affaissèrent et se ratatinèrent. Je sentis au cœur une compression désagréable, maladive même, mêlée à un sentiment de pitié. Le cœur est une pompe idéale ; une compression au moment de l’aspiration est techniquement absurde. C’est pourquoi tous ces « amours », « pitiés », etc., qui provoquent Je souris et sentis ce sourire comme une engelure sur mes joues. Cette engelure s’élargit et me fit encore plus mal.

J’avais à peine réussi à piquer avec ma fourchette un petit cube de pâte que ma main tremblante le fit tomber. Il résonna sur l’assiette et il me sembla que les tables, les murs, la vaisselle, l’air lui-même renvoyaient jusqu’au ciel ce bruit, qui roulait comme le tonnerre.

Je vis immédiatement les visages pâlir, les bouches cesser de mâcher, les fourchettes arrêtées à mi-course. Puis tout se brouilla, sortit de ses rails, chacun se leva en désordre (sans avoir chanté l’hymne) pour demander au voisin, la bouche pleine : « Quoi ? - Qu’est-il arrivé ? » Et les débris de la grande machine, jadis si bien montée, se dispersèrent dans la rue. Dans l’ascenseur et les escaliers on entendait des pas, des fragments de phrases comme celles qu’on lit sur les morceaux d’une lettre déchirée et jetée au vent...

Les habitants des maisons voisines se répandaient également dans l’avenue qui ressembla bientôt à une goutte d’eau pleine d’infusoires placée sous le microscope.

« Ah, ah ! » dit une voix triomphante. Je vis devant moi une nuque et un doigt pointé vers le ciel. Je me souviens parfaitement d’un ongle jaune et d’un doigt qui ressemblait à un compas. Tous les yeux étaient levés vers le ciel.

Les nuages noirs s’y pressaient et s’y bousculaient comme en fuite. Ils coloraient de leur ombre les avions des Gardiens avec leurs tubes d’observation. Plus loin, à l’ouest, on apercevait quelque chose comme...

Au début, personne ne vit ce que c’était, même moi qui, malheureusement, en savais plus que les autres. Cela pouvait bien être un immense essaim d’avions noirs qui, à la hauteur incroyable où ils volaient, ressemblaient à des points. Quand ils furent au-dessus de nos têtes, nous vîmes que c’étaient des oiseaux. Ils emplirent le ciel de triangles aigus et noirs et se précipitèrent en tourbillonnant sur les coupoles, sur les toits, sur les colonnes, il y en avait partout.

« Ah, ah ! » La nuque se retourna et je reconnus le type au front de travers. Il avait l’air d’être sorti de dessous son front et son visage était tout rayonnant.

« Vous comprenez, me cria-t-il à travers le sifflement du vent et le bourdonnement des moteurs, on a fait sauter le Mur ! »

À l’arrière-plan, des silhouettes couraient se réfugier dans les maisons. Au milieu de la chaussée, une troupe d’opérés, de leur pas d’automates, se dirigeait rapidement vers l’ouest.

Je saisis mon interlocuteur par la main :

« Où est-elle ? De l’autre côté du Mur ou bien ici ? Il me faut la voir, tout de suite...

- Elle est ici, me cria-t-il joyeusement à travers ses fortes dents jaunes. Elle est ici, dans la ville. Elle travaille, nous travaillons !

- Qui nous ? Et moi ? »

Il était entouré d’une cinquantaine de gens comme lui, joyeux, bruyants et aux dents solides qui, de leurs bouches ouvertes, semblaient avaler la tempête. Leurs électrocuteurs à la main (où se les étaient-ils donc procurés ?) ils suivaient la troupe des automates pour les encercler.

Le vent me faisait trébucher. Pourquoi, au fond, allai-je la voir ? Je n’en savais rien. Les rues étaient désertes, la ville semblait hostile, remplie du croassement victorieux des oiseaux. C’était le jour du jugement dernier. La transparence des murs me fit voir, dans quelques maisons, des numéros s’accoupler cyniquement, sans avoir baissé les rideaux, sûrement sans billets rosés, en plein jour.

Je parvins dans sa maison, la porte en était grande ouverte. Il n’y avait personne au contrôle et l’ascenseur était arrêté à mi-course. Je grimpai l’escalier et arrivai, haletant, à son corridor. Les chiffres sur les portes défilèrent devant moi comme les rayons d’une roue en marche : 320, 326, 330. C’était là.

Je vis à travers la porte de verre que tout était en désordre dans la chambre. Une chaise était renversée, les quatre pieds en l’air, comme un animal crevé. Le lit était de travers au milieu de la chambre et le sol jonché de pétales rosés froissés.

Je me penchai pour en ramasser quelques-uns. Ils portaient mon nom : D-503. J’étais sur chacun d’eux, c’était tout ce qui subsistait...

Ils ne pouvaient pas rester par terre, exposés à être piétinés. J’en ramassai encore une poignée que je mis sur la table et les inspectai soigneusement.

Autrefois, je ne savais pas, maintenant je sais, et vous aussi sans doute, qu’il y a des rires de différentes couleurs. Ce sont les échos éloignés d’une explosion qui se produit au-dedans de nous. Ils peuvent être les fusées rouges, vertes, dorées, d’un jour de fête ou les morceaux déchiquetés d’un corps qui éclate.

Un nom tout à fait inconnu apparut sur un des billets. Je ne me rappelle que de la lettre : F. Je jetai tous les billets par terre, les foulai de mon talon, à grands coups, et sortis.

Je m’assis sur l’appui de la fenêtre devant la porte et attendis longtemps, avec entêtement. J’entendis des pas venir de la gauche. Un vieillard s’approcha. Sa tête semblait une outre vide et toute plissée qui dégouttait encore. Je compris obscurément qu’il pleurait. C’est seulement lorsqu’il était déjà loin que je me ressaisis et lui criai :

« Dites, vous ne connaissez pas le numéro I-330 ? »

Le vieillard se retourna, fit un geste désespéré de la main et s’éloigna en clopinant.

Je revins chez moi dans l’obscurité. À l’ouest, le ciel était tout tordu de crampes électriques accompagnées d’un bruit sourd. Les toits étaient couverts d’oiseaux aux têtes noires et endormies.

Je m’allongeai sur le lit et le sommeil vint m’étouffer, pareil à une bête sauvage...

NOTE 38

(Je ne sais quel titre donner à ce chapitre, qui pourrait tout entier s’intituler : le bout de cigarette.)

Je me réveillai dans une lumière vive qui faisait mal. Je fermai à demi les yeux et sentis dans ma tête une fumée caustique.

« Mais je n’ai pas allumé, comment se fait-il... »

Je sursautai : I était assise à ma table et me souriait d’un air moqueur, le menton appuyé sur la main...

C’est sur cette même table que j’écris actuellement. Les dix ou quinze minutes, fortement comprimées comme un ressort, que j’ai passées avec I, sont déjà loin derrière moi, et malgré tout, il me semble que la porte vient seulement de se refermer sur elle, que je puis la rattraper, la prendre par la main et que peut-être elle dira en riant...

I était donc assise à ma table. Je me précipitai vers elle.

« C’est toi, toi ! J’ai été... J’ai vu ta chambre, je pensais que tu... »

Je me heurtai à mi-chemin devant les lances qu’étaient devenus ses cils et m’arrêtai. Je me rappelai qu’elle m’avait regardé de la même façon sur l’ Intégral. Je vis que je devais tout lui dire sur-le-champ pour qu’elle le crût, autrement plus jamais...

« Écoute, I, il faut que... Je dois te... attends, je vais boire un peu d’eau. »

J’avais la bouche aussi sèche que si elle avait été doublée de papier buvard. Je me versai de l’eau que je ne pus absorber. Je posai le verre sur la table et pris la carafe à deux mains.

Je m’aperçus que la fumée provenait de sa cigarette. Elle la portait à ses lèvres, avalait avidement la fumée, de la même façon que je buvais l’eau.

« Ce n’est pas la peine, tais-toi. Tu vois, je suis tout de même venue. On m’attend en bas, et tu voudrais que nos dernières minutes... »

Elle lança sa cigarette loin d’elle, se pencha au-dessus du bras du fauteuil pour atteindre avec peine le bouton contre le mur. (Je vois encore le fauteuil se balancer et ses deux pieds se lever.) Les rideaux tombèrent.

Elle s’approcha de moi et me tint embrassé. Je sentais ses genoux à travers sa robe, ils me pénétraient comme un poison lent et tiède...

Et puis tout à coup...

Il arrive que, lorsqu’on est plongé tout entier dans un rêve doux et chaud, quelque chose vous pique et vous réveille... C’est ce qui m’arriva. Je revis brusquement les billets rosés trouvés dans sa chambre et dont l’un portait des chiffres inconnus... Je ne puis, même maintenant, expliquer ce qui se passa en moi, mais je la serrai tellement qu’elle cria de douleur. ..

Une minute se passa. Sa tête était renversée sur l’oreiller blanc, ses yeux étaient à demi fermés et je voyais ses dents pointues. Tout ceci me rappelait douloureusement une chose impossible, à laquelle il ne fallait pas penser pour l’instant. Je la serrai toujours plus tendrement et cruellement. Les taches bleues que laissaient mes doigts dans sa chair étaient toujours plus sombres.

Elle me demanda, les yeux à demi fermés :

« On dit que tu es allé chez le Bienfaiteur, c’est vrai ?

- Oui, c’est vrai ! »

Ses yeux s’ouvrirent tout grands et je vis avec volupté que son visage devenait d’une pâleur de glace et se fondait ; seuls les yeux restaient vivants.

Je lui racontai tout. Je ne lui cachai qu’une chose, je ne sais pourquoi, ou plutôt, si, je sais pourquoi. Je ne lui dis pas ce que m’avait affirmé le Bienfaiteur à la fin de son discours, lorsqu’il prétendait qu’ils m’avaient pris seulement parce que...

Son visage réapparut graduellement, comme une image photographique dans le révélateur. Elle se leva et se dirigea vers l’armoire à glace.

Ma bouche était encore sèche. Je me versai de l’eau, mais boire me répugnait et je replaçai le verre sur la table.

« C’est pour cela que tu es venue, pour demander... »

Par réflexion dans le miroir, l’angle moqueur de ses sourcils était dirigé sur moi. Elle se retourna pour me dire quelque chose mais aucun son ne sortit de ses lèvres.

Ce n’était pas la peine. Je savais ce qu’elle pensait.

Je m’approchai d’elle pour lui dire au revoir. Mes jambes d’automate heurtèrent la chaise qui tomba, les pieds en l’air, comme l’autre, celle dans sa chambre. Ses lèvres étaient froides comme l’avait été autrefois mon plancher près du lit.

Lorsqu’elle fut partie, je m’assis par terre et me penchai sur le bout de cigarette...

Je ne peux plus écrire. Je ne veux plus.

NOTE 39

La fin

Tout s’est passé comme dans une solution sursaturée lorsque l’on y jette un petit cristal de sel. Des aiguilles se dressent, tout se cristallise et se fige à la fois.

J’étais décidé : « Demain matin je le ferai. » Cela revenait au même que de me tuer, mais peut-être ressusciterai-je. Il n’y a que les morts qui peuvent ressusciter.

Le ciel, à l’ouest, était à chaque instant secoué d’une crampe violette. La tête me brûlait et me battait. Je passai toute la nuit ainsi et ne m’assoupis que vers sept heures, les ténèbres se dissipaient déjà et je commençais à voir les toits couverts d’oiseaux...

Quand je me réveillai, il était dix heures - la cloche n’avait évidemment pas sonné aujourd’hui. Le verre d’eau était sur la table. Je le pris et le vidai avant de me dépêcher de m’habiller. Je devais faire tout le plus rapidement possible.

Le ciel était bleu et désert, vidé à fond par la tempête. Les objets semblaient fragiles et taillés dans l’air d’automne, on craignait d’y toucher de peur que tout ne s’écroulât et ne tombât en poussière. Il en était de même pour moi, je ne pouvais penser, il ne fallait pas penser, autrement...

De sorte que je ne pensais à rien, mais me bornais à enregistrer, peut-être sans voir, les choses comme elles étaient réellement. Des branches jonchaient la chaussée, jetées d’on ne savait où, leurs feuilles étaient vertes, ambrées, pourpres. Des avions et des oiseaux se croisaient dans leurs vols rapides. Je rencontrais des têtes aux bouches ouvertes, des bras agitant des branches, tout cela devait bourdonner et hurler...

Puis les rues devinrent désertes, comme nettoyées par la peste. Je me rappelle avoir trébuché sur quelque chose de mou et d’immobile. Je me penchai et vis que c’était un cadavre. Il gisait sur le dos, les bras écartés.

Je reconnus ses lèvres épaisses et ses dents rieuses. Il me riait à la figure, les paupières fortement serrées. Je l’enjambai et continuai ma course, car il me fallait faire vite, autrement, je sentais que je serais brisé comme un rail trop chargé.

Je n’en étais plus qu’à une douzaine de pas, heureusement, et j’apercevais déjà les lettres d’or : « Bureau des Gardiens ». Je m’arrêtai sur le seuil, aspirai l’air aussi profondément que je pus, et entrai.

Je vis à l’intérieur une longue chaîne de numéros avec des papiers et de lourds cahiers dans les mains. Ils faisaient lentement un pas ou deux pour s’arrêter ensuite.

Je fus cahoté le long de la chaîne, ma tête ne tenait plus sur mes épaules. Je saisissais les gens par la manche et les suppliais comme un malade supplie qu’on lui donne quelque chose qui mettrait fin à tout, même au prix d’une douleur momentanément intolérable.

Une femme étroitement serrée dans son unif me pouffa de rire au nez :

« Il a des coliques. Conduisez-le aux cabinets, c’est la seconde porte à droite... »

Tout le monde rit et ce rire me fit monter quelque chose à la gorge. Je sentis que j’allais crier ou...

Quelqu’un me tira par la manche. Je me retournai et me trouvai face à face avec l’homme aux oreilles écartées qui, cette fois, n’étaient pas rosés comme d’habitude, mais ponceau. La pomme d’Adam se trémoussait comme si elle allait percer sa mince enveloppe.

« Pourquoi êtes-vous ici ? » me demanda-t-il en me vrillant de ses yeux.

Je me cramponnai à lui :

« Vite, recevez-moi dans votre bureau, tout de suite... Il faut que je vous raconte... C’est bien que ce soit à vous que... C’est peut-être affreux que ce soit justement à vous mais, au fond, ça vaut mieux... »

Lui aussi la connaissait et c’est ce qui me rendait la tâche plus pénible encore. Peut-être allait-il tressaillir en entendant mon récit et alors nous serions deux à la tuer, je ne serais pas seul pendant la dernière minute que j’avais à vivre.

La porte claqua derrière nous. Je me souviens qu’elle entraîna avec elle une feuille de papier sur le plancher. Puis un silence pesant nous recouvrit comme un manteau. Si seulement S avait dit un mot, n’importe quoi, j’aurais tout dévidé d’un seul coup, mais il se taisait.

Je commençai, tout mon être tellement tendu que les paroles résonnaient dans ma tête comme un tonnerre :

« Je crois que je l’ai toujours détestée, depuis le début. J’ai lutté... Ou plutôt, non, ce n’est pas cela, j’aurais pu lui échapper mais je n’ai pas voulu, je voulais me perdre. Elle était tout ce que j’avais de plus cher... Et même maintenant, quand je sais tout... Vous savez que le Bienfaiteur m’a fait appeler ?

- Oui.

- Il m’a dit... C’était comme si l’on enlevait le plancher sous vos pieds et que vous, avec votre table et vos papiers... Tout serait couvert de taches d’encre...

- Au fait, au fait ! Pressez-vous, d’autres attendent ! » Je lui racontai alors, en bégayant et m’embrouillant, tout ce qui est consigné dans ces pages. Je lui parlai de mon moi véritable, de mon moi velu ; je lui expliquai ce qu’elle avait dit de mes mains, comment je n’avais pas fait mon devoir, comment je me trompais moi-même, comment elle m’avait procuré de faux certificats et comment je pourrissais chaque jour davantage. Je lui parlai des couloirs, du Mur Vert...

Tout ceci fut dit d’une façon incohérente, les phrases me venaient par grappes ou en lambeaux. Ses lèvres tordues dans un sourire moqueur me soufflaient les mots qui me manquaient et je hochai la tête pour le remercier. Il finit par parler à ma place et je ne faisais qu’approuver : « Oui, oui », « c’est bien cela, justement... »

Je sentis ma bouche se glacer comme sous l’action de l’éther et demandai avec difficulté :

« Mais comment avez-vous su... ? »

Son sourire se tordit davantage :

« Vous voulez me cacher quelque chose, vous avez énuméré tous ceux que vous avez rencontrés de l’autre côté du Mur mais vous en avez oublié un. Non ? Vous ne vous rappelez pas m’avoir aperçu, l’espace d’un éclair ? Oui, oui, moi... »

Un silence.

Et puis brusquement, la vérité se fit : lui aussi... Tout ce que j’avais apporté ici, au prix de tant de souffrances et en tendant mes dernières forces (exploit héroïque à mes yeux), c’était aussi connu et ridicule que l’histoire d’Abraham et d’Isaac lorsque Abraham, couvert d’une sueur glacée, tenait le couteau au-dessus de son fils - au-dessus de lui-même - et que la voix d’en haut éclata : « Arrête, je blaguais !... »

Je m’appuyai des deux mains sur le bord de la table et, lentement, sans quitter S des yeux, j’éloignai de lui mon fauteuil, puis, me prenant à bras-le-corps, je descendis à toute vitesse, derrière les cris et les bouches ouvertes...

Je ne me rappelle pas comment je me retrouvai dans un des cabinets de toilette du Chemin de fer souterrain.

Là-haut, tout croulait, la plus grande et la plus avancée de toutes les civilisations allait à sa ruine et en bas, où j’étais, par une ironie du sort, tout restait magnifique comme autrefois. Les murs étincelaient, l’eau coulait agréablement et, semblable à l’eau, une musique invisible se faisait entendre. Dire que tout cela est voué à la destruction, que tout se recouvrira d’herbe et que seuls les « mythes » resteront...

Je poussai un gémissement sourd, et sentis au même moment quelqu’un me caresser les genoux.

C’était mon voisin de gauche, à l’immense tête parabolique et dont le front était sillonné de lignes indéchiffrables.

« Je vous comprends parfaitement, dit-il, mais malgré tout, calmez-vous : cela ne sert de rien de vous frapper. Tout redeviendra comme auparavant. Ce qui importe, c’est que tout le monde soit au courant de ma découverte, dont je vous fais part le premier : j’ai calculé que l’ infini n’existe pas . »

Je le regardai, les yeux hagards.

« Oui, je le répète, l’infini n’existe pas. Si le monde était infini, la densité moyenne de la matière serait égale à zéro. Comme elle n’est pas nulle, et nous en sommes sûrs, il s’ensuit que l’univers est limité. Il est sphérique, le carré de son rayon est égal à la densité moyenne multipliée par... Il ne me reste plus qu’à trouver le coefficient constant, et alors... Vous voyez, tout est fini, tout est simple, tout est calculable, et nous avons philosophiquement vaincu, vous comprenez ? Mais, mon cher, vous m’empêchez de terminer mes calculs par vos cris... »

Je ne sais ce qui me frappa le plus : sa découverte ou son assurance à l’instant apocalyptique que nous vivions. Il avait un carnet de notes et une règle à calcul. Je vis que, si même tout allait à sa ruine, mon devoir envers vous, mes chers inconnus, restait le même : mener mes notes à bonne fin.

Je lui demandai du papier et écrivis les dernières lignes que vous venez de lire aux sons de cette musique transparente que produisait l’eau dans les tuyaux.

Je voulais mettre un point, comme les anciens mettaient une croix sur les fosses dans lesquelles ils enfouissaient les morts, mais mon crayon me tomba des mains...

« Écoutez, dis-je à mon voisin en le tirant par la manche. Écoutez, je vous dis ! Répondez-moi : de l’autre côté de la limite de votre univers fini, qu’y a-t-il ? »

Il n’eut pas le temps de me répondre car un bruit de pas descendait vers nous...

NOTE 40

Des faits. La cloche. J’ai confiance

Il fait grand jour. Le baromètre est à 760.

Est-ce moi, D-503, qui ai écrit ces quelques deux cents pages ? Ai-je jamais éprouvé tout cela, ou cru que je l’éprouvais ?

L’écriture est de moi, mais, heureusement, il n’y a que l’écriture.

Je n’ai plus le délire, je ne parle plus en métaphores absurdes, je n’ai plus de sentiments. J’exposerai seulement des faits. Je suis en parfaite santé. Je souris et ne puis m’en empêcher, car on m’a retiré une esquille : ma tête est légère et vide. Ou plus exactement, elle n’est pas vide mais plus rien d’étranger ne m’empêche de sourire. (Le sourire est l’état normal d’un être normal.)

Voici les faits. Le même soir, on nous emmena vers le plus proche auditorium (c’était l’auditorium 112, que je connaissais déjà). Il y avait mon voisin qui avait trouvé la limite de l’univers, moi, et tous ceux qui n’avaient pas de certificat d’Opération. On nous attacha sur des tables pour nous faire subir la Grande Opération.

Le lendemain, je me rendis chez le Bienfaiteur et lui racontai tout ce que je savais sur les ennemis du bonheur. Je ne comprends pas pourquoi cela m’avait paru si difficile auparavant. Ce ne peut être qu’à cause de ma maladie, à cause de mon âme.

Le soir, je me trouvai avec le Bienfaiteur dans la fameuse Chambre Pneumatique - je la voyais pour la première fois. On y amena cette femme, pour qu’elle témoignât en ma présence. Elle se tut obstinément, le sourire aux lèvres. Je remarquai que ses dents étaient très pointues, très blanches, et je les trouvai jolies.

On la mit ensuite sous la Cloche. Son visage devint très pâle et, comme ses yeux étaient grands et noirs, cela la rendit très jolie. Quand on commença de pomper l’air, elle renversa la tête et serra les dents en fermant à demi les yeux. Cela me rappela quelque chose. Elle me regarda ensuite, les mains serrées aux bras du fauteuil, jusqu’à ce que ses yeux se fussent complètement fermés. On la sortit, pour la faire revenir vivement à elle au moyen des électrodes, et on la remit sous la cloche. Cette opération fut répétée trois fois et jamais un mot ne sortit de ses lèvres.

Ceux que l’on avait amenés en même temps qu’elle se montrèrent plus honnêtes. Beaucoup parlèrent dès le premier essai. Ils iront tous demain à la Machine du Bienfaiteur.

On ne peut différer l’exécution car il y a encore, à l’ouest, des régions où règnent le chaos et les bêtes sauvages et qui, malheureusement, renferment une grande quantité de numéros ayant trahi la raison.

Nous avons cependant réussi à établir, dans la 40e avenue, un mur provisoire d’ondes à haute tension. J’espère que nous vaincrons ; bien plus, je suis sûr que nous vaincrons, car la raison doit vaincre.

Evgueni Zamiatine


[1] Ce mot vient vraisemblablement du vieux mot : « uniforme ».

[2] Ce mot n’a été conservé dans notre langue que comme métaphore poétique : la formule chimique de ce composé nous est inconnue.

[3] Je dois reconnaître que je compris le sens exact de ce sourire seulement au bout d’un certain nombre de jours, tous bourrés des événements les plus étranges et les plus inattendus.