BROCHURES

Negrisme & Tute bianche : une contre-révolution de gauche

Negrisme & <i>Tute bianche</i> : une contre-révolution de gauche

Collectif (première parution : août 2004)

Mis en ligne le 16 septembre 2004

Thèmes : Contre-sommets (15 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,348.5 ko) (PDF,433.7 ko) (web)

Version papier disponible chez : Mutines Séditions (Paris)

Si vous pensez que « la prochaine grève sera la grève sur Internet », que « la démocratie économique est sans doute le régime d’accumulation le “moins mauvais possible” », que le revenu universel de citoyenneté permettrait enfin « la mobilité sectorielle, la “souplesse” des créations d’entreprise, l’investissement dans les secteurs à haute technologie », qu’à Gênes « la multitude des photos se révèle une arme bien plus acérée qu’une matraque », que Chirac a été élu par « le vote de la multitude », vous êtes peut-être un negriste qui s’ignore.

Si vous pensez que les Tute bianche (aujourd’hui Disobbedienti) sont de sympathiques jeunes des centres sociaux italiens qui luttent pour changer le monde et non pas des balances, des récupérateurs et des pacificateurs ; si vous estimez que Toni Negri est un grand penseur qui essaie de tracer des perspectives antagoniques pour le mouvement et non pas qu’il est le théoricien de la dissociation politique, de la soumission à l’ordre et aux nuisances capitalistes ou l’apôtre de la collaboration avec les institutions, vous êtes certainement un negriste qui ne s’ignore pas.

Aux autres, nous proposons un bref tour d’horizon qui va de Barbares (analyse et critique d’Empire) aux pratiques des Tute bianche à Rome ou à Gênes, en passant par un portrait de Negri, des extraits de textes de ses épigones français et une présentation de leurs idées en guise d’introduction.

[Quatrième de couverture]



Premier article de la brochure, ce texte est sur le site de Mutines séditions. Les autres aussi.

La contre-révolution negriste en France

Pourquoi publier une brochure autour des théories d’Antonio Negri , de sa branche activiste en Italie (les Tute bianche devenues Disobbedienti après Gênes en juillet 2001) et de ses acolytes français ? L’auteur d’Empire est peu connu ici, bien que certains de ses concepts comme précisément l’Empire ou le revenu garanti se répandent de plus en plus. Le fait est que ce vieux routier des cénacles universitaires élabore actuellement, avec tous ses disciples, ses associés et ses propagateurs, le programme de gauche du capital en proposant un kit alternatif à la subversion des plus instructifs puisqu’il nous parle à la fois des craintes de la domination et des réformes contre-révolutionnaires susceptibles d’endiguer une révolte qui parviendrait à se faire contagieuse, avant qu’il ne soit trop tard.

Si nous n’avons pas l’illusion de penser que des théories puissent influencer unilatéralement des mouvements, nous pensons par contre que celles de Negri correspondent aux intérêts de la domination, c’est-à-dire redonner une stabilité à cet “Empire menacé de partout”. A travers de nouvelles médiations (le pouvoir constituant et ses porte-paroles médiatiques), un contrôle social plus raffiné (revenu garanti et nouvelles technologies), des réformes économiques (un nouveau New Deal) et politiques (une “démocratie européenne”, de “nouveaux droits universels de citoyenneté”), les negristes tentent en effet de forger, malgré leur usage abscons du langage, de nouveaux outils préventifs pour garantir l’ordre social.

Les textes de cette brochure ont tous été écrits par des compagnons italiens et publiés soit directement là-bas, soit comme notes destinées à préciser la feinte radicalité dont les negristes sont parfois porteurs au-delà des Alpes : le “portrait craché” de Negri a été rédigé à l’occasion de la publication de la traduction de Barbari (livre italien qui analyse, critique et répond à Empire) aux Etats-Unis, où ses années de prison conféraient une aura au personnage, et l’article sur les pratiques des Tute bianche lors d’une manifestation à Rome a été écrit pour un journal parisien de précaires, au moment où ces bouffons en blanc -véritables balances para-institutionnelles- jouissaient d’une réputation de radicaux, notamment forgée par le réseau antifasciste libertoïde No Pasaran [1]. Nous avons simplement rajouté à ces différents textes un recueil de citations de negristes français extraites de publications qui se sont implantées ici dans les bonnes bibliothèques universitaires et dans les poches des partisans du prêt-à-penser qui fait intelligent.
S’il reste tout un travail bien plus complet à mener sur toutes les conséquences pratiques du negrisme en Italie (dont la diffusion de la dissociation politique, le rôle de pacification sociale dans les villes à travers les centres sociaux, de constitution d’une base électorale pour une gauche italienne en faillite, d’auxiliaires de police lors des manifestations), revenons à présent sur les épigones français du théoricien de Padoue.

Comme en Italie, où les negristes sont issus politiquement des groupes de l’Autonomie ouvrière de la fin des années 70 [2], une partie des negristes français était déjà active à la même époque dans la sphère de l’autonomie parisienne.
Si on suit par exemple le fil rouge de la revendication pour “un revenu minimum garanti”, un Laurent Guilloteau (aujourd’hui activiste à AC !, dans la coordination Ile-de-France des intermittents du spectacle et membre du comité de rédaction de Multitudes) ou un Yann Moulier-Boutang (aujourd’hui aux Verts, professeur à sciences-po et directeur de publication de Multitudes) militaient déjà ensemble dans les premiers collectifs de chômeurs en 1978-79 [3] avant de promouvoir le revenu garanti au sein de la revue CASH (1984-1989) puis du Collectif d’agitation pour un revenu garanti optimal (CARGO, né en 1994, aujourd’hui dissous) avant de participer à la rédaction de dossiers sur ce thème dans Vacarme, Chimères ou Multitudes. C’est donc un travail de longue haleine qui a été entrepris pour le promouvoir, à la fois théorique en épuisant tous les arguments possibles -jusqu’à défendre la relance de la consommation [4]- et pratique, en s’investissant dans les luttes de chômeurs -jusqu’à signer un appel pour un revenu garanti stipulant que chaque bénéficiaire devrait s’engager à ne pas refuser plus de deux offres d’emploi (CASH) ou infiltrant AC ! à Paris par un activisme néo-léniniste forcené (CARGO)-.
Finalement, cette longue marche des petits soldats du néo-keynésianisme et du contrôle accru de l’Etat a abouti à placer de petites louches de revenu garanti chez ...une partie de la mouvance libertaire organisée [5], toujours en quête de “mesures concrètes” à défendre à défaut de se fondre dans les révoltes subversives, ou chez les Verts, avant d’être réapproprié par une multitude jusqu’alors bien ingrate. Car c’est surtout la reprise du slogan “un revenu c’est du dû” par une partie du mouvement des chômeurs et précaires de fin 1997 qui fut leur plus grand succès, en terme de visibilité du moins (l’occupation de l’école Normale Supérieure le 14 janvier 1998 qui a débouché sur la première Assemblée de Jussieu le 19 janvier s’était de même faite sous les auspices d’une grande banderole rivée à la toiture proclamant “chômeurs précaires travailleurs étudiants / assemblée des luttes / revenu garanti pour tous”), parce que malgré leurs appels répétés à la gauche, ils n’ont toujours pas été entendus. Le gouvernement Jospin avait réglé la question en 1998 à coups de matraques et de miettes, mais il n’est pas dit que le réservoir d’alternatives que constituent les negristes reste toujours ainsi inemployé. La “dialectique avec les institutions” peut parfois prendre un peu plus de temps que prévu avant le retour de balancier.

Mais les braves promoteurs de la multitude ne perdent pas tout et poussent l’abnégation jusqu’à expérimenter la formule, puisque l’Etat, bon prince, veut bien parfois leur garantir un revenu. Certains forment par exemple les cadres de demain : Yann Moulier-Boutang est professeur d’économie à l’université de Compiègne et à sciences-politiques Paris, quand il n’est pas intervenant à l’ENA dans un “séminaire portant sur les mouvements sociaux et le terrorisme” (1985), à l’école d’architecture de Versailles (1993) et l’école supérieure des beaux-arts de Bourges (2000), ou consultant pour le Bureau International du Travail (1981-82), la CEE (1986) ou l’OCDE (1993-94). Pour ses recherches, il a été sous contrat des ministères des Affaires Etrangères, des Affaires Sociales, du ministère de l’Industrie et celui de l’Equipement [6]. Pour compléter ceci et certainement accélérer le mouvement du capital qui n’entend rien aux réformes que les negristes lui suggèrent si aimablement, il a été consultant pour la Commission de modernisation de la Confédération des Entreprises Marocaines et intervenant à leur journée du 11 décembre 1997 portant sur le “management de l’entreprise marocaine, réalités et défis”. Plus récemment (2004), il s’est rendu à une réunion du Centre des Jeunes Dirigeants (CJD), syndicat patronal, qui l’avait invité afin de “réagir à leur thème de rapport qui porte sur l’homme fluide”.

Un autre exemple est celui d’Anne Querrien, membre du comité de rédaction de Multitudes et de Chimères, et qui non contente d’être membre de la CFDT, est également sociologue-urbaniste à l’université et rédactrice-en-chef des Annales de la Recherche Urbaine, éditée par le ministère de l’Equipement.
Ce genre de parcours de conseiller du prince et collaborateur officiel des patrons ou de l’Etat trouve son modèle chez le maître lui-même, puisque les affres de l’exil en France entre 1983 et 1997 ont été adoucis pour Negri par des séminaires dispensés à l’Ecole Normale Supérieure, dans les universités de Paris VII et VIII ou au Collège International de philosophie, parallèlement à un travail de recherches sociologiques pour le compte de différents ministères et institutions. Depuis sa mise en semi-liberté en 1999 et la sortie d’Empire en 2000, il a publié pas moins de quatre livres en français et enseigne à nouveau à Paris, cette fois à la Sorbonne : le séminaire 2004-2005 a pour objet la “Transformation du travail, du pouvoir (s) et crise de la comptabilité nationale et d’entreprise”. Enfin, sa pièce de théâtre, Essaim, sera jouée en juin 2005 au théâtre de la Colline à Paris. On comprend dès lors mieux leur concept analytique à la base de la revendication pour un “salaire social garanti”, le “travail immatériel” qui veut que le capital nous exploite à plein temps même lorsqu’on ne lui est pas directement soumis comme salarié : tout le temps qu’ils ne passent pas à servir directement l’Etat comme fonctionnaires de la domination est tout de même employé à la consolider.

Tous ces efforts sont ensuite régulièrement récompensés, puisque le n°15 de leur revue Multitudes sur l’Art a reçu une subvention de la direction régionale des affaires culturelles (Drac) du ministère de la culture qui pourrait même être doublée “sur un numéro hors série qui pourrait être consacré à l’architecture et aux médias” (compte-rendu de l’assemblée générale de l’association Multitudes du 17 janvier 2004) et que “Yann [Moulier-Boutang] fait part d’un projet d’extension-relookage du site pour lequel nous aurions le soutien de la Direction des arts plastiques du Ministère de la culture” (compte-rendu de l’assemblée générale du 24 mars 2004). De même, l’ours de la revue Alice (n°2, hiver 1999), un des ancêtres de Multitudes, annonçait la perception d’une aide de la fondation Nestlé.
On comprend également à présent mieux les notions de “contre-pouvoir” ou de “pouvoir constituant” répandues dans les numéros de Multitudes (créée en mars 2000 et faisant suite à Futur Antérieur, 1989-1998), “partie prenante du réseau mondial autour de Toni Negri et Michael Hardt et de leurs livres : Empire et Multitude” [7] : il s’agit d’être tout contre le pouvoir afin non plus de s’y substituer comme au temps où Negri ne jurait que par Lénine, mais de l’alimenter en réflexions riches sur le mouvement (on a pu par exemple croiser la branche activiste de Multitudes dans les luttes de chômeurs, des intermittents, autour des comités Persichetti ou Battisti), de servir de médiation entre la multitude et les ministères de l’asservissement, de constituer un contre-feu prêt à l’emploi afin d’aider à mater les révoltes non intégrables contre cet “Empire”. En somme, ce sont des auxiliaires entretenus par la répression en cas de besoin, si Gênes vous dit quelque chose.

Certains, plus ingénus sans doute, ont cependant dû s’exposer plus que nécessaire pour mieux co-gérer l’ordre de l’existant. C’est par exemple le cas de Giuseppe Caccia (un des porte-parole des centres sociaux du nord-est d’Italie et élu Vert au conseil municipal de Venise) ou de Yann Moulier-Boutang (directeur de Multitudes et membre de la Commission économique des Verts français). Le Professeur italien qui a théorisé la dissociation hier, lui n’a pas besoin de ces politicailleries-là, il expose directement sa contre-révolution de gauche aux dirigeants de multinationales et chefs d’Etat dans les colonnes de leur magazine, celui du Forum Economique mondial de Davos (WEF) [8] :
« 32. La multitude fournit une deuxième source d’orientation des voix qui protestent contre l’état actuel de guerre et la forme présente de la mondialisation. Ces manifestants dans les rues, aux forums sociaux et dans les ONG présentent non seulement des griefs contre les échecs du système présent, mais encore de nombreuses propositions de réforme allant des propositions institutionnelles à la politique économique.
33. Il est clair que ces mouvements resteront toujours antagoniques aux aristocraties impériales et, de notre point de vue, c’est bien ainsi. Néanmoins, il serait dans l’intérêt des aristocraties de considérer ces mouvements comme des alliés potentiels et une ressource pour formuler la politique globale d’aujourd’hui.
34. Une version des réformes demandées par ces mouvements et quelques moyens d’incorporer la multitude globale comme force active sont indéniablement indispensables pour la production de richesse et la sécurité
 ».

Il n’est dès lors plus besoin de beaucoup en rajouter sur les intentions de ces petits Machiavel qui, lorsqu’ils théorisent pour la multitude lui présentent toutes les dominations et aliénations comme le fruit de ses propres conquêtes (voir “Barbares”, le premier texte de cette brochure), et conseillent aux puissants d’un autre côté de voir en elle des « alliés potentiels » à « incorporer » pour se renforcer. Prônant aux uns la résignation et la défense de l’ordre social puisque le capitalisme contient déjà en lui le communisme et aux autres une meilleure exploitation de cette formidable « ressource », ils se posent -eux- en meilleurs agents de la pacification comme garants de « la production de richesse et la sécurité ».
Alors que ce monde techno-industriel d’exploitation, de domestication et de contrôle est plus que jamais à détruire -avec ses nuisances qui bouleversent jusqu’aux fondements biologiques de nos existences, de la génétique au nucléaire en passant par les pollutions-, en un temps où le pouvoir réclame sans cesse plus de participation individuelle et collective à sa propre servitude volontaire, à l’heure où on n’aurait d’autre liberté que celle de choisir la moins pire manière de crever, le negrisme et ses avatars garantistes, citoyennistes ou collaborationnistes est identifié pour ce qu’il affirme lui-même être : une idéologie qui rassemble des théoriciens de la domination et des flics sociaux dont le destin ne pourra être que celui que les insurgés réserveront à ces esclaves de tous les pouvoirs.

[Introduction de la brochure "Negrisme & Tute bianche : une contre-révolution de gauche" (éd. Mutines Séditions, 36 p., août 2004)]

Collectif


[1] Qui a leurré jusqu’aux animateurs du journal Cette Semaine, alors en quête de textes de la mouvance radicale, et qui ont publié un communiqué de “camarades de Milan”, en fait le centre social Leoncavallo et Ya Basta ! (Cette Semaine n°76, jan/fév 1999, p.7).

[2] Pour une analyse détaillée, voir Claudio Albertani, "Toni Negri et la déconcertante trajectoire de l’opéraïsme italien", A contretemps n°13, septembre 2003, pp. 3-18 (chez Fernand Gomez, 55 rue des Prairies, 75020 Paris)

[3] Cité par Moulier-Boutang lors d’une interview in "L’art de la fugue", Vacarme n°8, mai 1999

[4] Yann Moulier-Boutang, "Pour un nouveau New-Deal", paru notamment dans Chimères n°33, printemps 1998 et Alice n°1, automne 1998

[5] Voir par exemple les articles favorables au revenu garanti comme : “Pour un revenu minimum garanti égal au Smic” (couverture de Courant alternatif, journal de l’OCL, n°79, octobre 1988), Christophe Soulié “Le revenu garanti : un autre futur ?" (La Griffe n°11, octobre 1998), d’innombrables articles dans No Pasaran, dont les militants se battent par exemple pour “un revenu décent pour toutes et tous” (No pasaran ,n°53, janvier 1998) ou “un revenu garanti individuel permettant de vivre dans la dignité” (No Pasaran n°64, février 1999).

[6] Informations de la base de données Matisse (Université Paris 1/CNRS)

[7] “Qu’est-ce que Multitudes ?”, autodéfinition sur http://multitudes.samizdat.net/

[8] Antonio Negri et Michael Hardt, Why we need a multilateral Magna Carta [Pourquoi nous avons besoin d’une “Grande Charte” multilatérale], Global agenda, 2004, http://www.globalagendamagazine.com...