BROCHURES

À propos de la destruction de la culture des éléphant·e·s

À propos de la destruction de la culture des éléphant·e·s

Charles Siebert (première parution : août 2019)

Mis en ligne le 22 juillet 2021

Thèmes : Antinaturalisme (13 brochures)
Antispécisme, végétarisme (26 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,1.1 Mo) (PDF,1.2 Mo) (PDF,11 Mo)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

Avertissement

Le texte d’origine, publié dans le New York Times le 8 octobre 2006 « an Elephant crackup », a été traduit rapidement à l’aide d’outils de traduction, suivi d’une relecture avec modifications / suppressions / interprétations pour que le sens nous semble compréhensible. Il est probable qu’un certain nombre de passages ne soit pas fidèle à l’écriture initiale de l’auteur.

On a voulu faire ce travail dans un temps court afin de l’imprimer pour l’université d’été de la libération animale de 2019. Ce texte, selon nous, apporte un point de vue d’analyse sociale du rapport humain-éléphant, car trop souvent on essentialise / naturalise les discours parlant d’individu·e·s d’autres espèces animales. Cependant nous ne partageons pas forcément tout ce qui est défendu par le texte.

Nous pensons que la mise en captivité ou le massacre de n’importe quelle espèce animale est problématique. Au delà des éléphant·e·s, une lutte doit être portée de manière générale contre tout lieu d’enfermement ou d’exploitation animale (zoo, élevage,...), ou contre tout contrôle animal systématique (chasse, urbanisation,…) et pour libérer des territoires pour les autres espèces animales. Ces analyses produites sur les éléphant·e·s seraient intéressantes à faire pour d’autres espèces, notamment sur la question de traumatisme à l’échelle de l’espèce, ou œuvrant à la considération de révoltes de certains animaux contre la destruction humaine. Les images ont été prises de la mise en page de millefolium ou sur internet.

- L’équipe de traduction du texte -



« Nous n’allons nulle part », me murmura mon chauffeur, Nelson Okello, un matin en juin dernier, assis à l’avant d’une jeep juste après l’aube dans le parc national Queen Elizabeth au sud-ouest de l’Ouganda. Nous nous étions initialement arrêtés pour observer ce qui semblait être un éléphant mâle solitaire paissant dans de hautes herbes sur notre gauche. Plus d’un éléphant solitaire avait croisé notre chemin ce matin-là – un éléphant solitaire est un jeune mâle qui a provoqué un jeu de pouvoir particulièrement virulent contre le mâle dominant de son troupeau et a été banni, parfois de façon permanente. Cet éléphant s’est vite révélé ne pas être un solitaire, mais faire partie d’un groupe d’au moins 30 individu·e·s. Le troupeau émerge hors des arbres et des broussailles environnantes. Nous étions assis à regarder les éléphant·e·s traverser la route devant nous, qui, malgré tout leur poids, semblaient si légers sur leurs pieds, broutant sans bruit les herbes de la savane balayées par le vent comme des baleines terrestres à la dérive sur une mer sans eau.

Puis, derrière un bosquet d’acacias situé juste à côté de notre pare-chocs avant gauche, une énorme femelle a émergé - « La matriarche », dit doucement Okello. Il y avait un petit éléphanteau sous elle, cherchant tranquillement de la nourriture sous les quatre grosses pattes de l’éléphante. Les feuilles d’acacia sont la nourriture préférée des éléphant·e·s et, alors que l’éléphanteau se mettait à manger au niveau des branches basses, la matriarche montait la garde, son vaste flanc arrière bloquant la route, le reste du troupeau se déplaçant dans les broussailles pas très loin.

Après environ 15 minutes, Okello commença à avancer lentement avec la jeep, faisant tourner le moteur, essayant de nous rendre le plus bestial possible. La matriarche, cependant, n’en avait que faire, stable sur pattes, le blanc brillant de ses yeux restait aussi féroce que celui de ses défenses. Bien que je connaisse à peu près la réponse, j’ai demandé à Okello s’il envisageait de continuer sur la route. « Non, elle va charger. Nous devrions rester ici. »

J’aurais considéré cette réponse sage même dans une période plus paisible au cours des relations humain·e/éléphant·e. Ces dernières années cependant, ces relations sont devenues nettement plus belliqueuses. Deux jours avant mon arrivée, une femme a été tuée par un éléphant à Kazinga, un village de pêcheur·euse·s situé à proximité. Deux mois plus tôt, un homme avait été tué par un jeune éléphant à l’extrémité nord du parc, près du village de Katwe. Les éléphants d’Afrique utilisent leurs longues défenses pour fouiller dans les broussailles denses. Ils sont également connus pour les manier avec l’éclat et la précision des gladiateurs, immobilisant une victime avec une patte afin de porter le coup final. Okello m’a dit qu’un jeune touriste indien avait été tué de cette façon il y a deux ans dans le parc national de Murchison Falls, au nord de notre région.

Ce ne sont pas des incidents isolés. Partout en Afrique, en Inde et dans certaines parties de l’Asie du Sud-Est, à l’intérieur et autour des vestiges de leur habitat naturel, les éléphants commettent des attaques, détruisant des villages et des cultures, attaquant et tuant des êtres humains. En fait, ces attaques sont devenues si courantes qu’une nouvelle catégorie statistique, connue sous le nom de « conflit humain·e/-éléphant·e », ou H.E.C., a été créée par des chercheurs sur les éléphants au milieu des années 1990 pour surveiller le problème. Dans l’État indien de Jharkhand, près de la frontière occidentale du Bangladesh, 300 personnes ont été tuées par des éléphants entre 2000 et 2004. Au cours des 12 dernières années, les éléphants ont tué 605 personnes à Assam, un État du nord-est de l’Inde, dont 239 depuis 2001 ; 265 éléphants sont morts au cours de cette même période, la majorité d’entre eux à la suite de représailles de la part de villageois en colère, qui ont tout utilisé, des flèches aux aliments empoisonnés pour prendre leur revanche. En Afrique, des rapports faisant état de conflits humain·e·s-/éléphant·e·s apparaissent presque quotidiennement, de la Zambie à la Tanzanie, de l’Ouganda à la Sierra Leone, où 300 villageois ont évacué leur domicile l’an dernier en raison d’attaques d’éléphants sans provocation humaine.

Les populations d’éléphant·e·s d’aujourd’hui souffrent d’une forme de stress chronique, d’une sorte de traumatisme à l’échelle de l’espèce.

Néanmoins, ce n’est pas seulement le nombre croissant de ces incidents qui est alarmant, mais également la perversité singulière – faute d’un terme moins anthropocentrique – des récents cas d’agressions des éléphant·e·s. Depuis le début des années 1990, par exemple, de jeunes éléphants mâles du parc national du Pilanesberg et de la réserve de Hluhluwe-Umfolozi en Afrique du Sud violent et tuent des rhinocéros ; ce comportement anormal, selon une étude réalisée en 2001 par la revue Pachyderm, a été signalé dans « un certain nombre de réserves » dans la région. En juillet de l’année dernière, des responsables de Pilanesberg ont abattu trois jeunes éléphants mâles responsables du meurtre de 63 rhinocéros et d’attaques de personnes dans des véhicules de safari. Dans le parc national Addo Elephant, également en Afrique du Sud, jusqu’à 90% des décès d’éléphants mâles sont maintenant imputables à d’autres éléphants mâles, contre un taux de 6% dans les communautés d’éléphants plus stables.

Gay Bradshaw, psychologue au programme de sciences de l’environnement de l’Oregon State University, note dans un livre à venir qu’en Inde, où l’éléphant·e a longtemps été considéré·e comme une divinité, un titre a récemment mis en garde dans un grand journal : Pour éviter la confrontation, ne vénérez pas les éléphant·e·s. « Tout le monde est d’accord pour dire que la relation entre les éléphant·e·s et les humain·e·s a radicalement changé », m’a récemment confié Bradshaw. « Ce que nous voyons aujourd’hui est extraordinaire. Là où, pendant des siècles, les humain·e·s et les éléphant·e·s ont vécu dans une coexistence relativement pacifique, il y a maintenant hostilité et violence. Maintenant, j’utilise le terme « violence » en raison de l’intentionnalité qui y est associée, à la fois dans l’agression des êtres humains et, parfois, dans le comportement récemment observé des éléphant·e·s. »

Pour un certain nombre de biologistes et d’éthologues qui ont passé leur carrière à étudier le comportement des éléphant·e·s, les attaques sont devenues si anormales en nombre et en nature qu’elles ne peuvent plus être entièrement attribuées aux facteurs habituels. En règle générale, les chercheur·euse·s sur les éléphant·e·s ont cité comme cause d’agression les taux élevés de testostérone chez les éléphants mâles matures ou la compétition entre les éléphant·e·s et les humain·e·s pour l’accès à la terre et aux ressources. Mais dans Elephant Breakdown, un essai de 2005 de la revue Nature, Bradshaw et plusieurs de ses collègues ont fait valoir que les populations d’éléphant·e·s d’aujourd’hui souffrent d’une forme de stress chronique, d’une sorte de traumatisme à l’échelle de l’espèce. Ainsi les décennies de braconnage, d’abattage et de perte d’habitat auraient bouleversé le réseau complexe de relations familiales et sociales, avec lequel les jeunes éléphant·e·s sont traditionnellement élevé·e·s et par lequel les troupeaux d’éléphants déjà établis sont régis. Ce que nous observons aujourd’hui n’est rien de moins qu’un effondrement précipité de la culture des éléphant·e·s.

Il est depuis longtemps évident que tous les grands animaux terrestres de la planète livrent une bataille perdue contre l’humanité. Et pourtant, au vu d’une sensibilité aussi développée, une telle sociabilité, une mémoire à long terme, l’éléphant·e ne part pas tranquillement Iel ne part pas sans une sorte de protestation au-quelle les scientifiques de diverses disciplines, y compris de la psychologie humaine, commencent à y accorder une attention particulière.

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Une fois que la matriarche et son éléphanteau se trouvaient à une distance confortable de nous ce matin-là, Okello et moi-même avons pris le trajet de 20 minutes en voiture jusqu’à Kyambura, un village situé à l’extrême sud-est du parc. En 2003, Kyambura aurait été à l’origine d’une de ces attaques soudaines d’éléphant·e·s et sans provocation humaine dont j’avais entendu parler. Selon un compte-rendu de l’événement paru dans le magazine New Scientist, un certain nombre de huttes et de champs ont été piétinés et les habitant·e·s ont eu peur de s’aventurer dans les villages environnants, à pied ou à vélo, car des éléphant·e·s bloquaient régulièrement la route et chargeaient celles·ceux qui essayaient de passer.

Les responsables du parc de l’Ouganda Wildlife Authority avec lesquels j’ai essayé de discuter de l’incident hésitaient à en parler, tout comme des meurtres commis récemment par des éléphants dans la région. L’écotourisme est l’une des principales sources de revenus de l’Ouganda, et la population d’éléphant·e·s et d’autres espèces sauvages du parc national Queen Elizabeth commencent tout juste à se reconstituer après des années de braconnage et de destruction de leur habitat. Tom Okello, le gardien en chef du parc (et aucun lien de parenté avec mon chauffeur), et Margaret Driciru, la vétérinaire en chef, m’ont dit qu’iels n’étaient pas au courant de l’attaque de Kyambura. Lorsque j’en ai parlé au directeur exécutif de l’Autorité de la protection de la faune, Moses Mapesa, lors de mon arrivée dans la capitale, Kampala, il a finalement admis que cela s’était produit, mais il a affirmé que ce n’était pas aussi récent que ce qui avait été rapporté. « C’était il y a 14 ans. Nous avons été témoins du comportement agressif des éléphant·e·s, mais c’est une histoire du passé. »

À notre arrivée, Kyambura ressemblait beaucoup à toutes les autres petites communautés agricoles ougandaises que j’avais traversées lors de ma visite. Des champs luxuriants de bananiers, de millet et de maïs entouraient un petit centre-ville de bâtiments en ciment de plain-pied de couleur pastel, coiffés de toits de tôle ondulée. Les gens étaient assis·e·s sur le perron à l’ombre. Les cyclistes portaient des quantités excessivement lourdes de bananes, de bois de chauffage et de cruches à eau. Contrairement à ce que j’avais lu, le trafic cycliste le long de la route qui menait à Kyambura ne semblait pas du tout dérangé.

Il est depuis longtemps évident que tous les grands animaux terrestres de la planète livrent une bataille perdue contre l’humanité.

Mais quand Okello et moi-même avons interrogé un commerçant nommé Ibrah Byamukama à propos d’attaques d’éléphant·e·s, il a immédiatement hoché la tête et a pointé du doigt une parcelle de champs de maïs et de millet située le long de la route et de la forêt environnante de Maramagambo. Il a confirmé qu’un petit groupe d’éléphant·e·s avait chargé un matin deux ans plus tôt, avait piétiné les champs et les jardins voisins, renversé quelques cabanes puis était reparti. Il a ensuite souligné une longue entaille orange dans la terre entre les champs plantés et la forêt : une tranchée de 5 m de profondeur et de 8 m de large creusée par les autorités de la faune sauvage autour du périmètre de Kyambura dans le but de garder les éléphant·e·s à distance. En sortant de la ville, Okello et moi avons examiné de plus près la tranchée. Elle était de plus remplie de tas d’arbustes épineux.

« Les gens sont toujours inquiets », a déclaré Byamukama en secouant la tête. « Les éléphant·e·s deviennent de plus en plus destructeurs. Je ne sais pas pourquoi. »

Il y a trois ans, Gay Bradshaw, alors diplômée en psychologie au Pacifica Graduate Institute de Santa Barbara, en Californie, commençait à se poser la même question : le comportement extraordinaire des éléphant·e·s en Afrique et en Asie marquait-il un point de rupture ? Avec l’aide de plusieurs chercheur·euse·s reconnu·e·s, dont Daphne Sheldrick et Cynthia Moss, et avec Allan Schore, expert en traumatologie humaine au département de psychiatrie et de sciences du comportement biologique à UCLA, Bradshaw a cherché à associer la recherche traditionnelle comportementale des éléphant·e·s avec un aperçu des traumatismes inspirés des neurosciences humaines. Bradshaw et ses collègues ont utilisé les quelques troupeaux d’éléphant·e·s resté·e·s relativement stables dans des sites tels que le parc national Amboseli au Kenya, puis ont analysé les populations beaucoup plus perturbées trouvées dans des sites tels que Pilanesberg en Afrique du Sud et le parc national Queen Elizabeth en Ouganda. Il en est ressorti un portrait du dysfonctionnement généralisé du pachyderme.

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Les éléphant·e·s, une fois livré·e·s à eux·elles-mêmes, sont des créatures profondément sociales. Un troupeau est essentiellement un·e énorme éléphant·e : un organisme élastique, à peu près lié mais finement interconnecté. Les jeunes éléphant·e·s sont élevé·e·s dans un réseau étendu de soignantes comprenant la mère biologique, les grands-mères, les tantes et les amies. Ces relations sont maintenues tout au long de leur vie, allant jusqu’à 70 ans. Des études sur des troupeaux ont montré que les jeunes éléphant·e·s restent à moins de 5 m de leur mère presque constamment pendant les huit premières années de leur vie, après quoi les jeunes femelles sont socialisées dans le réseau matriarcal, tandis que les jeunes mâles partent un temps dans un groupe social masculin avant de revenir dans le groupe en tant qu’adultes matures.

Quand un·e éléphant·e meurt, les membres de sa famille se livrent à des rituels funéraires de deuil et d’enterrement, veillant durant une semaine sur le corps, le recouvrant avec soin de terre et de broussailles, retournant voir les os pendant des années, les caressant avec leur trompe, souvent la frottant le long des dents de la mâchoire inférieure, comme le font les éléphant·e·s vivant·e·s en guise de salutation. Si un membre d’un groupe d’éléphant·e·s subit un préjudice, tous les autres éléphant·e·s en sont conscient·e·s. Ce sentiment de cohésion est renforcé par le système de communication élaboré qu’iels utilisent. Pour des distances proches, iels utilisent une diversité d’expressions allant des grognements de basse fréquence aux cris et aux barrissements plus aigus, en passant par une variété de signaux visuels, allant des ondulations de leurs trompes aux angles subtils de la tête, du corps, des pieds et de la queue. Lorsqu’iels communiquent sur de longues distances - pour transmettre, par exemple, des informations sur des menaces imminentes, un changement soudain de plans ou, de la plus haute importance pour les éléphant·e·s, la mort d’un membre de la communauté - iels utilisent des schémas de vibrations subsoniques qui se font sentir jusqu’à plusieurs kilomètres grâce à des capteurs parfaitement réglés dans les coussinets de leurs pieds.

Bradshaw et ses collègues ont conclu que cette structure de la société des éléphant·e·s avait été bouleversée par des années de perte d’habitat et de braconnage, ainsi que par un abattage systématique par les agences gouvernementales afin de contrôler le nombre d’éléphant·e·s et par les transferts de troupeaux vers différents habitats. Le nombre de matriarches et de femelles aidantes âgées (ou « allomothers/mères de substitution ») a considérablement diminué, de même que le nombre de mâles plus âgés, qui jouent un rôle important pour contrôler les mâles plus jeunes. Dans certaines parties de la Zambie et de la Tanzanie, un certain nombre de groupes d’éléphant·e·s étudiés ne contenaient aucune femelle adulte. En Ouganda, on a souvent constaté que les troupeaux étaient des « groupes semi-permanents », comme les décrit Bradshaw dans un article, avec beaucoup de femelles âgées de 15 à 25 ans n’ayant aucun lien familial.

À la suite de tels bouleversements sociaux, les éléphanteaux qui naissent aujourd’hui sont élevé·e·s par des mères de plus en plus jeunes et inexpérimentées. Pendant ce temps, les jeunes éléphant·e·s orphelin·e·s, qui ont assisté à la mort d’un parent causée par les braconniers, atteignent leur majorité en l’absence du système de soutien qui définit la vie traditionnelle des éléphant·e·s. Bradshaw me dit : « La perte d’ancien·ne·s éléphant·e·s, et l’expérience traumatisante d’être les témoins des massacres de leur famille, entravent le développement normal du cerveau et du comportement de jeunes éléphant·e·s. »

Ce que Bradshaw et ses collègues décrivent semblerait être une forme extrême d’hypothèse anthropocentrique si les preuves qu’iels ont compilées à partir de diverses recherches sur les éléphant·e·s, même au niveau de la plus stricte observation, n’étaient pas aussi convaincantes. Les éléphant·e·s des troupeaux décimés, en particulier les orphelin·e·s qui ont vu mourir leurs parents et leurs aîné·e·s à cause du braconnage et de l’abattage, manifestent un comportement typiquement associé au trouble de stress post-traumatique et à d’autres troubles liés aux traumatismes chez l’être humain·e : comportement anormal de surprise, comportement asocial imprévisible, maternage inattentif et hyper-agressivité. Des études sur les différents assauts contre les rhinocéros en Afrique du Sud ont révélé que les auteurs étaient dans tous les cas des adolescents mâles qui avaient vu leurs familles se faire tuer. Il était courant que ces éléphants soient attachés aux corps de leurs parents morts et mourants jusqu’à ce qu’ils puissent être relogés, comme le décrivent Bradshaw et Schore, dans « des lieux sans hiérarchie sociale traditionnelle de mâles plus âgés et de structures familiales natales intactes. »

En fait, même le nombre relativement limité de tentatives faites par les responsables du parc pour restaurer certaines parties du tissu social des éléphant·e·s a donné corps à la théorie de la dépression des éléphant·e·s. Lorsque des gardes de parcs sud-africains ont récemment introduit un certain nombre d’éléphants mâles plus âgés dans plusieurs troupeaux d’éléphant·e·s déstabilisés à Pilanesburg et à Addo, le comportement imprévisible - y compris des modifications hormonales inhabituellement prématurées chez les éléphant·e·s adolescent·e·s - s’est estompé.

Mais selon Bradshaw et ses collègues, les différentes pièces du « puzzle éléphant·e·s-trauma » se rejoignent vraiment au niveau de la neuroscience, ou ce que l’on pourrait appeler la physiologie de la psychologie, grâce auquel les scientifiques peuvent maintenant cartographier les champs neuronaux altérés, les ponts synaptiques brisés et les flux chimiques tordus d’une psyché ébranlée. Bien que la plupart des connaissances scientifiques sur les traumatismes soient encore comprises dans les recherches sur des sujets humain·e·s, des études neuronales sur les éléphant·e·s sont en cours. (La première IRM fonctionnelle du cerveau d’éléphant·e, réalisée cette année, a révélé, ce qui n’est peut-être pas surprenant, un énorme hippocampe, un siège de mémoire dans le cerveau des mammifères, ainsi qu’une structure importante du système limbique, qui traite les émotions.) Allan Schore, l’UCLA psychologue et neuroscientifique qui concentre depuis 15 ans ses recherches sur le développement précoce du cerveau humain et l’impact négatif des traumatismes sur celui-ci, a récemment écrit deux articles avec Bradshaw sur les fondements neurobiologiques liés au stress du comportement anormal actuel des éléphant·e·s.

« Nous savons que ces mécanismes sont communs à toutes les espèces », m’a dit Schore. « Dans les premières années, aussi bien chez l’humain·e que chez l’éléphant·e, le développement du cerveau émotionnel est affecté par ces mécanismes d’attachement, par l’interaction que le nourrisson entretient avec le principal responsable, en particulier la mère. Lorsque ces premières expériences vont de manière positive, cela conduit à une plus grande résilience, par exemple en ce qui concerne la régulation des incidences, la régulation du stress, la communication sociale et l’empathie. Mais lorsque ces expériences précoces s’abîment en cas de maltraitance et de négligence, les circuits essentiels du cerveau, en particulier dans les domaines du traitement des émotions, s’affaiblissent littéralement. »

Pour Bradshaw, ces continuités entre le cerveau humain et le cerveau des éléphant·e·s ont une résonance bien au-delà du domaine des neurosciences. « Les éléphant·e·s souffrent et se comportent de la même manière que nous en réaction à de la violence. C’est tout à fait conforme à ce que nous savons sur les humain·e·s et les autres mammifères. À l’exception peut-être de quelques particularités, l’organisation du cerveau et le développement précoce des éléphant·e·s et des humain·e·s sont extrêmement similaires. Ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est quand on commence à se demander : qu’est-ce que cela signifie au-delà de la science ? Comment réagissons-nous au fait que nous provoquons la destruction psychologique d’autres espèces comme les éléphant·e·s ? D’une certaine manière, ce n’est plus tant un saut cognitif ou imaginatif qu’un saut politique. »

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Eve Abe dit que dans son esprit, elle a fait ce saut avant de quitter le ventre de sa mère. Abe (prononcé AH-bay), éthologue spécialiste des animaux et consultante en gestion de la faune basé à Londres, a grandi dans le nord de l’Ouganda. Après plusieurs années d’études des éléphant·e·s dans le parc national Queen Elizabeth, où des décennies de braconnage avaient considérablement réduit les troupeaux, Abe a obtenu son doctorat à l’Université de Cambridge en 1994 pour son travail détaillant les parallèles qu’elle voyait entre le sort tragique des éléphant·e·s orphelin·e·s ougandais·e·s et les jeunes orphelans de son propre peuple, les Acholi, dont les familles et les villages ont été décimés par des années de guerre civile. C’est un travail qu’elle proclame avec fierté comme étant non seulement « l’acte ultime de l’anthropomorphisme », mais aussi qui lui semblait prédestiné.

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« Ma toute première rencontre avec un·e éléphant a été fœtale », m’a dit Abe en juin à Londres, alors que nous buvions tous·tes les deux notre thé dans un café de Paddington Station. Bradshaw m’a communiqué le numéro de téléphone d’Abe plus tôt, au printemps, alors qu’elle travaillait avec elle à la construction d’un centre communautaire en Ouganda, afin d’aider à la fois les éléphant·e·s et les humain·e·s à se rétablir suite à des actes de violence. Pendant plus d’un mois avant mon départ de New York, j’essayais sans succès de trouver un arrangement avec le Home Office britannique pour Abe, qui attendait toujours le statut de résidente permanente en Angleterre, pour qu’elle puisse voyager avec moi en Ouganda comme guide par le biais du Parc national Queen Elizabeth, sans craindre de se voir refuser l’entrée en Angleterre. Elle devait m’accompagner ce jour-là jusqu’à la porte d’embarquement de Heathrow. Nous espérions tous les deux (en vain, comme il s’est avéré) un appel de dernière minute qui l’aurait autorisée à utiliser le billet que j’avais pour elle dans mon sac.

« Mon père était un écologiste et un enseignant », a expliqué Abe :« Il était toujours dans les parcs. Une de mes tantes raconte cette histoire au sujet de notre passage dans le parc Murchison : un jour, mon père conduisait, mon oncle était à l’avant. A l’arrière se trouvaient ma tante et ma mère, qui était enceinte de moi. Elles sont soudainement tombé·e·s sur cet immense troupeau d’éléphant·e·s sur la route et les éléphant·e·s se sont arrêtés. Alors mon père s’est arrêté. Il connaissait les animaux. Les éléphant·e·s sont resté·e·s là, puis iels ont commencé à marcher autour de la voiture et à regarder dans la voiture. Finalement, iels sont parti·e·s. Mais mon père n’a pas démarré la voiture tout de suite. Il a attendu là. Après une heure ou plus, une énorme éléphante est revenue sur la route, juste devant la voiture. Elle s’est dressée et a barri très fort, puis a suivi le reste du troupeau dans la brousse. Quelques jours plus tard, quand ma mère est rentrée à la maison, je suis née. »

Abe a commencé ses études au parc national Queen Elizabeth en 1982 en tant qu’étudiante à l’université Makerere de Kampala, peu après qu’elle et sa famille, qui vivaient depuis des années en tant que réfugiées au Kenya pour échapper à la violence brutale en Ouganda sous la dictature de Idi Amin, retournèrent chez elles·eux à la suite de l’éviction d’Amin en 1979. Abe m’a dit que lors de son arrivée dans le parc, il restait moins de 150 éléphant·e·s parmi une population d’origine de près de 4 000 individu·e·s. La majeure partie du massacre s’est produite pendant la guerre contre la Tanzanie qui a conduit au renversement d’Amin : des soldats des deux armées ont saisi tout l’ivoire qu’ils pouvaient obtenir - et l’ont fait avec une telle dureté que le mot « braconnage » semble terriblement insuffisant. « Normalement, lorsque vous parlez de « braconnage », a déclaré Abe, « vous pensez à des gens qui tirent une fois ou deux et s’en vont. Mais c’était la guerre. Ils lançaient des grenades sur les éléphant·e·s, abattant des familles entières et coupaient l’ivoire. J’appelle cela de la destruction massive. »

Les dernier·e·s survivant·e·s d’éléphant·e·s du parc national Queen Elizabeth, a déclaré Abe, ne se sont jamais quitté·e·s. Iels ont gardé un groupe uni, se déplaçant ensemble. Une seule éléphante âgée est restée ; Abe a estimé qu’elle avait au moins 62 ans. C’est cette matriarche qui a rassemblé les survivant·e·s de leurs diverses cachettes sur les bosquets boisés du parc, puis les a ramené en groupe dans la savane ouverte. Jusqu’à sa mort au début des années 90, la femelle âgée maintenait le groupe dans l’ensemble, la population commençait tout doucement à revenir. Dans son mémoire en cours, Mes éléphants et mon peuple, Abe écrit sur l’importance de la matriarche dans la société Acholi ; Elle a nommé la sauveuse matriarcale du parc, Lady Irene, en l’honneur de sa propre mère. « Il a fallu environ cinq ou six ans à ce noyau de survivant·e·s du parc, avant de voir de nouvelles unités familiales émerger et commencer à se séparer et à suivre leur propre chemin. »

C’était la guerre. Ils lançaient des grenades sur les éléphant·e·s, abattant des familles entières et coupaient l’ivoire. C’est de la destruction massive.

En 1986, la famille d’Abe a été obligée de fuir à nouveau le pays. La violence à l’encontre du peuple ougandais et des éléphant·e·s ne s’est jamais complètement apaisée après la chute du régime d’Amin, et elle s’est considérablement aggravée au cours de la guerre qui a éclaté entre les forces gouvernementales et les rebelles du Lord’s Resistance Army. Pendant des années, le chef de cette armée, Joseph Kony, a été régulièrement « recruté » dans les villages d’Acholi, tuant les parents sous les yeux des jeunes enfants voir leur obligeant parfois à participer elles·eux mêmes à l’exécution, avant de les forcer à devenir enfants soldats. La Lord’s Resistance Army est en grande partie vaincue, mais Kony, recherché par la Cour pénale internationale pour de nombreux crimes contre l’humanité, s’est caché avec ce qu’il reste de son armée dans les montagnes du parc national de Murchison Falls et, plus récemment dans le Parc national de Garamba dans le nord du Congo, où le braconnage commis par la Lord’s Resistance Army a continué à rendre davantage d’éléphant·e·s orphelin·e·s.

« J’ai recommencé à regarder ce qui s’est passé entre les Acholi et les éléphant·e·s », m’a raconté Abe. « J’ai vu une coïncidence absolue entre les deux. Vous savez que nous avions des villages. Nous n’en avons toujours pas. Il existe plus de 200 camps de personnes déplacées dans le nord de l’Ouganda. Tout le monde vit maintenant dans ces camps et il n’y a plus d’ancien·nes. Les ancien·nes ont été systématiquement éliminé·e·s. Les premiers assassinats ont eu lieu à l’époque d’Amin, ce qui a ouvert la voie à la destruction ultérieure du nord de l’Ouganda. Nous sommes parmi les plus chanceux·ses, car mes parents ont réussi à s’échapper. Mais les familles là-bas sont juste brisées. Je connais beaucoup d’entre eux. Des personnes déplacées vivent maintenant chez nous. Ma mère leur permet de vivre ici. Tous ces enfants qui ont grandi sans leurs parents, avec seulement des enfants qui s’occupaient d’elles·eux. Iels ne vont pas à l’école. Iels n’ont pas d’école, pas d’hôpital. Aucune infrastructure. Iels forment ces groupes errants, violents et destructeurs. C’est la même chose qui se passe avec les éléphant·e·s. Tout comme les orphelin·e·s de guerre, iels sont sauvages, complètement perdu·e·s. »

Sur le trajet de Paddington cet après-midi à Heathrow, où j’allais prendre un vol pour l’Ouganda, Abe me dit que le parallèle entre le sort des Ougandais et celui des éléphant·e·s était trop évident pour le voir dès le début. Ce n’est qu’après son déménagement à Londres qu’elle a observé pour la première fois à l’âge adulte, une reconnaissance de l’amitié entre humain·e et éléphant·e, chose qu’elle avait déjà ressenti dans le ventre de sa mère.

« Je me souviens de la première fois où je travaillais sur mon doctorat. J’ai mentionné que j’avais déjà fait ce travail en parallèle avec un scientifique éminent au Kenya. Il avait l’air surpris. Il a dit : « Comment se fait-il que personne n’ait déjà établi ce lien auparavant ? ». Je lui ai répondu : « Cela n’a jamais été présenté de la sorte auparavant ». « Pour moi, c’est quelque chose que je vois clairement. La plupart des gens ont peur de montrer ce genre d’anthropomorphisme. Mais venant de moi, cela ne ressemble pas à quelque chose d’imaginaire, c’est bien là. Les gens le savent. Certains pourraient penser que la façon dont je décris les attaques d’éléphant·e·s donne l’impression que les animaux ressemblent à des personnes. Mais les gens sont des animaux. »

Peu de temps après mon retour d’Ouganda, j’ai visité le sanctuaire des éléphant·e·s dans le Tennessee, un centre de réadaptation de 1092 hectares et une maison de retraite situés dans la verdoyante colline du sud de l’État. Le sanctuaire est une sorte d’asile pour certains des ancien·nes éléphant·e·s de zoos et des cirques des États-Unis, les plus perturbé·e·s émotionnellement et psychologiquement - des cas si graves que celles·ceux qui ont profité d’elles·eux étaient impatient·e·s de les laisser partir. Étant donné que les éléphant·e·s dans la nature manifestent maintenant des comportements aberrants que l’on observait depuis longtemps chez les éléphant·e·s en captivité, il s’ensuit qu’un modèle de travail positif sur comment améliorer la dépression des éléphant·e·s peut être trouvé en captivité.

Parmi les 19 éléphant·e·s résident·e·s actuel·les du sanctuaire, l’histoire la plus chanceuse est sans doute celle d’une éléphante asiatique de cinq tonnes, nommée Misty, âgée de 40 ans. Capturée encore éléphanteau en Inde en 1966, Misty a passé sa première décennie en captivité dans plusieurs cirques américains et s’est finalement retrouvée au début des années 80 dans une attraction pour animaux sauvages connue sous le nom de Lion Country Safari à Irvine, en Californie. Là-bas, dans l’après-midi du 25 juillet 1983, Misty, l’une des quatre éléphant·e·s du Lion Country Safari qui se produisait cet été-là, réussit à se libérer de ses chaînes et se mit à courir à toute vitesse dans le parc, cherchant à s’évader. Lorsque l’un·e des zoologistes du parc a tenté de la coincer et de la contenir, Misty l’a tué d’un coup de trompe.

Il existe, dans la longue histoire mouvementée des relations humain·e·s/éléphant·e·s, d’innombrables histoires d’attaques mortelles d’éléphant·e·s et, presque toujours , des formes terriblement démesurées de représailles contre les animaux portées par les humain·es. C’est dans l’état même du Tennessee, en septembre 1916, qu’une autre éléphante asiatique d’un cirque, Mary, a été arrêtée par un shérif local pour le meurtre d’un jeune concierge d’hôtel qui avait été embauché pour surveiller Mary pendant une escale dans la ville de Kingsport au nord-est du Tennessee. Le concierge avait apparemment emmené Mary se baigner dans un étang local, où, selon des témoins, il l’aurait piquée derrière l’oreille gauche avec un crochet en métal, alors qu’elle cherchait un morceau de pastèque flottant. En colère, Mary se retourna, le saisit rapidement avec sa trompe , le plaqua contre un kiosque à rafraîchissements puis lui fracassa la tête avec sa patte.

Avec les cris des habitant·e·s de la ville de « Tuez l’éléphant ! » ainsi que les menaces des dirigeant·e·s de la ville à proximité d’interdire le cirque si Murderous Mary [Mary la Meurtrière] - comme la surnommaient rapidement les journaux - restait durant une partie du spectacle. Le propriétaire du cirque, Charlie Sparks, savait qu’il devait faire quelque chose pour apaiser la soif de sang du public et sauver son entreprise. (Parmi les sanctions qu’il aurait envisagé, il y avait l’électrocution, acte épouvantable déjà pratiqué 13 ans plus tôt, sur le terrain du Luna Park, à Coney Island. Une éléphante de cirque de longue date nommée Topsy, qui avait tué trois entraîneur·euse·s, le dernier après qu’il ait essayé de lui donner à manger une cigarette allumée - est devenue la victime la plus importante et la plus en vue de Thomas Edison, le père de l’électricité à courant continu, qui avait publiquement électrocuté un certain nombre d’animaux à cette époque à l’aide du courant alternatif de son rival George Westinghouse, dans l’espoir de discréditer cette technologie comme étant trop dangereuse) [1]

Sparks a finalement décidé de faire pendre Mary. Il l’envoya en train vers la ville voisine d’Erwin, dans le Tennessee, où plus de 2 500 personnes se sont réunies au chantier ferroviaire local pour son exécution. Des dizaines d’enfants seraient partis en hurlant de terreur lorsque la chaîne suspendue à une énorme grue industrielle s’est cassée, laissant Mary se tordre de douleur au sol avec une hanche cassée. Un ouvrier des chemins de fer a rapidement fourni une chaîne plus lourde qu’il a accroché à Mary pour, cette fois-ci, réussir la pendaison.

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Pour Misty au début des années 80 cela se passa bien différemment. Bannie, après le meurtre du Lion Safari, par la société Hawthorn - une société basée dans l’Illinois qui entraîne et loue des éléphant·e·s et des tigres aux cirques - elle continuera de s’en prendre à plusieurs de ses entraîneur·euse·s au fil des ans. Mais quand la société Hawthorn a été reconnue coupable de nombreuses violations de la loi sur la protection des animaux en 2003, la société a accepté de donner la garde de Misty au sanctuaire des éléphant·e·s. Elle a été embarqué dans une remorque le matin du 17 novembre 2004 et a même réussi à s’en tirer avec un dernier coup contre un de sa longue lignée de ravisseurs.

« Les détails sont un peu approximatifs », m’a dit un après-midi de juillet Carol Buckley, fondatrice du sanctuaire des éléphant·e·s, alors que nous nous asseyons tous·tes les deux sur son véhicule tout-terrain dans un grand enclos herbeux. Extrêmement docile et satisfaite, Misty, la trompe haute, les oreilles battantes, attendait de nous accueillir.

« Le propriétaire de Hawthorn essayait de la forcer à s’étendre pour pouvoir retirer ses chaînes de jambes avant de la charger dans la remorque. À un moment donné, il l’a poussée avec un ankus [2], et elle l’a simplement renversé avec un coup de sa trompe. Mais nous n’avons rien vu de cela depuis qu’elle est ici. Elle est aussi gentille que possible. On aurait jamais pensé que cette éléphante avait tué quelqu’un·e. »

La façon dont je décris les attaques d’éléphant·e·s donne l’impression que les animaux ressemblent à des personnes. Mais les gens sont des animaux.  

Au cours de ses presque deux années passées au sanctuaire des éléphant·e·s - dont une bonne partie a été passé en quarantaine tout en suivant un traitement quotidien contre la tuberculose - Misty a également suivi une thérapie, ainsi qu’une psychothérapie. Les éléphant·e·s capturé·e·s dans la nature assistent souvent au massacre de leurs parents, lorsqu’iels sont de jeunes éléphanteaux, puisque que c’est quasiment le seul moyen d’arracher un·e éléphanteau à ses parents, en particulier à leur mère, sans recourir à une procédure de tranquillisation bien plus onéreuse. Les jeunes captif·ve·s sont ensuite envoyé·e·s dans un environnement étranger pour y travailler soit dans les spectacles de cirque soit comme ouvrier·ère·s, tout en étant maintenu·e·s dans un isolement et un confinement relatifs, une sorte de mort vivante pour un·e animal·e aussi développé·e socialement et aussi dépendant·e de la proximité d’autres éléphant·e·s, comme nous le savons maintenant.

Et pourtant, tout comme nous comprenons maintenant que les éléphant·e·s subissent des traumatismes comme nous, nous apprenons qu’iels peuvent également guérir comme nous. En effet, Misty est devenue un exemple pour le système de « contrôle passif », méthode portée par le sanctuaire des éléphant·e·s, une thérapie inspirée à bien des égards par celle utilisée pour traiter les personnes souffrant du syndrome de stress post-traumatique. Le « contrôle passif », comme le décrit un bulletin d’information sur les sanctuaires, dépend de « la connaissance de la façon dont les éléphant·e·s traitent les informations et réagissent au stress », ainsi que de la connaissance spécifique de la réponse passée de chaque éléphant·e au stress. En vertu de ce système dit de non-dominance, il n’y a pas de discipline, de représailles ni de rétention de nourriture, d’eau et de friandises, qui sont toutes des tactiques courantes des dresseur·euse·s d’éléphant·e·s. Entre-temps, on s’efforce de donner aux éléphant·e·s un sentiment de sécurité et de liberté de choix – deux piliers du traitement des traumatismes humains – ainsi qu’une interaction sociale continue.

À son arrivée au sanctuaire des éléphant·e·s, Misty sembla ressentir immédiatement l’ambiance différente de sa nouvelle maison. Lorsque Scott Blais, du sanctuaire, est allé libérer la jambe encore enchaînée de Misty un jour à peine après son arrivée, elle se tenait paisiblement à côté de lui, lui offrant presque sa jambe. Pendant ses nombreux mois de quarantaine, avec seulement des humain·e·s agissant comme une sorte de famille d’éléphant·e·s de substitution, elle a constamment subit les rigueurs quotidiennes de ses traitements antituberculeux – impliquant deux gardien·ne·s, une équipe de vétérinaires et, pour limiter le risque de chute, des harnais sont fixés autour de la poitrine et de la queue – sans aucune contrainte ni pression. « Nous la couvrons ensuite de louanges dans la grange », me dit Buckley alors que Misty se tenait à côté de lui, grignotant une bouchée de foin. « Et elle ronronne de plaisir. Toute la grange vibre. »

Bien sûr, le chemin de la guérison de Misty – vu à la lumière de son histoire et de celle de tous·tes les autres éléphant·e·s en captivité, passé·e·s et présent·e·s – est aussi pénible que réconfortant. Nous comprenons maintenant qu’elle et les autres ont souffert, pas simplement à cause de nous, mais parce qu’ils sont comme nous. Si, récemment encore, à la fin de la guerre du Vietnam, on craignait l’idée qu’un soldat, par exemple, soit physiquement handicapé à cause d’un préjudice psychologique (en d’autres termes que l’esprit n’est pas séparé du corps et donc tout aussi vulnérable que n’importe quel membre), nous sommes maintenant obligé·e·s de passer un nouveau cap : concevoir qu’un autre être, qui est aussi différent de nous en apparence que l’éléphant·e, est aussi complexe et vulnérable que nous. Et bien que cette connaissance impose naturellement un élément supplémentaire à prendre en considération pour nous, gardien·ne·s, cet élément est maintenant considérablement aggravé par des crises soudaines de violence comme celles déclenchées chez Misty. On ne peut plus considérer ces crises comme étant des révoltes isolées d’un petit nombre agité contre les contraintes et les abus de captivité.

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Iels n’ont pas d’avenir sans nous. La question à laquelle nous sommes maintenant obligé·e·s de nous attaquer est de savoir si nous aurions un avenir sans elles·eux, parmi les êtres les plus attentives de la planète et, à bien des égards, les plus dévouées. En effet, la manière dont les éléphant·e·s continuent de vivre, à la fois celles·eux qui sont en captivité et celles·eux qui reste en liberté, attire maintenant l’attention de tous·tes, des naturalistes aux neuroscientifiques. En fin de compte, cette connaissance des éléphant·e·s – sur leurs désirs et leurs dévotions, leur vulnérabilité et leur grande résilience – nous rappelle qu’il faut reconsidérer leur révolte pachydermique, qu’iels sont en train d’organiser en réaction à leur propre rejet de la part des humain·e·s.

Et, bien que notre préoccupation puisse finalement venir de ce que la plupart des impulsions humaines – la préservation de notre propre image de nous-même – le grand paradoxe à propos de ce moment particulier de notre histoire avec les éléphant·e·s est que pour les sauver, il faudra enfin se dépasser ; cela exigera l’acte ultime d’empathie profonde et inter-espèce.

Sur un plan plus immédiat et pratique, comme le voit Gay Bradshaw, il s’agit de mettre en pratique les connaissances acquises sur la société des éléphant·e·s, la psychologie et les émotions, et d’inculquer ces connaissances aux programmes de protection des chercheur·euse·s et des gardes de parcs. Cela implique notamment d’agrandir l’habitat des éléphant·e·s à ce dont iels ont besoin et d’éviter l’utilisation de l’abattage et des transferts en tant qu’outils de protection. « Si nous voulons des éléphant·e·s, c’est simple : apprenons à vivre avec les éléphant·e·s. En d’autres termes, en plus de la conservation, nous devons éduquer les gens à vivre avec des animaux sauvages, comme le faisait dans le passé l’être humain, et créer des conditions permettant aux gens de vivre sur leurs terres et de vivre avec des éléphant·e·s sans que cela soit une situation de vie ou de mort. ».

Si nous voulons des éléphant·e·s, c’est simple : apprenons à vivre avec les éléphant·e·s.

L’autre partie de notre nouveau pacte avec les éléphant·e·s, en revanche, est beaucoup plus difficile à codifier. Cela ne nécessite rien de moins qu’un changement fondamental dans la façon dont nous considérons les animaux et, par extension, nous-mêmes. Cela nécessite ce que Bradshaw appelle, de façon quelque peu fantaisiste, une nouvelle "psyché trans-espèce", un engagement à dépasser le cadre de référence anthropocentrique pour devenir des éléphant·e·s. Il y a deux ans, Bradshaw a écrit un article pour la revue Society and Animals, qui portait sur les travaux du David Sheldrick Wildlife Trust au Kenya, un sanctuaire pour les éléphant·e·s orphelin·e·s sauvages traumatisé·e·s - plus ou moins le complément au sanctuaire des éléphant·e·s dans le Tennessee. Ce dernier est basé sur la nature du traitement des traumatismes de Carol Buckley. Les soignant·e·s humain·e·s de la compagnie servent essentiellement de mères de substitution aux jeunes éléphant·e·s orphelin·e·s, rétablissant progressivement leur bien-être psychologique et émotionnel au point de pouvoir être réintroduit·e·s dans les troupeaux sauvages existants. Les ‘mères de substitution’ humaines restent avec leurs jeunes orphelin·e·s adopté·e·s, allant même dormir avec elles·eux la nuit dans des étables. Les gardien·ne·s veillent toutefois à passer d’un·e éléphant·e à l’autre pour que les orphelin·e·s se passionnent pour tous·tes les gardien·ne·s. Sinon, un·e éléphant·e créerait un lien si fort avec un·e gardien·ne que, chaque fois qu’iel serait absent·e, cet·te éléphant·e serait affligé·e comme s’iel avait perdu un autre membre de la famille, devenant souvent physiquement malade lui-même.

À ce jour, le Sheldrick Trust a réhabilité avec succès plus de 60 éléphant·e·s et les a réintroduits dans des troupeaux sauvages. Un certain nombre d’entre elles·eux sont périodiquement retourné·e·s au sanctuaire avec leurs propres éléphanteaux né·e·s dans la nature afin de se réunir avec leurs homologues humains et de présenter leur progéniture à ce qui est maintenant reconnu, du moins par les éléphant·e·s semble-t-il, comme une toute nouvelle sous-espèce : la grand mère de substitution humaine. « Traditionnellement, la nature a été une source de guérison pour les humain·e·s », m’a confié Bradshaw. « Maintenant, les humain·e·s peuvent participer activement à la guérison d’elles·eux-mêmes et des animaux non humains. La relation de confiance et le sanctuaire sont les prémices d’une culture inter-espèce mutuellement bénéfique. »

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De retour à New York via Londres, j’ai contacté Felicity de Zulueta, une psychiatre de l’hôpital Maudsley de Londres, qui soigne les victimes de traumatismes extrêmes, parmi lesquelles d’anciens enfants soldats de la Lord’s Resistance Army. De Zulueta, une connaissance d’Eve Abe, a grandi en Ouganda au début des années 1960, à la périphérie du parc national Queen Elizabeth, près du lieu où son père, un médecin spécialiste du paludisme, avait installé son camp dans le cadre d’un programme d’éradication du paludisme. Pendant un certain temps, elle a eu son propre éléphant, orphelin par le braconnage, que les villageois de la localité ont offert à son père, qui l’a ramené à la maison dans le garage familial, où il s’est immédiatement lié à une antilope orpheline et à un chien qui y résidait déjà.

Zulueta me parla de l’éléphant de compagnie. « Il allait bien. Ma mère l’aimait et le nourrissait, puis mes parents ont réalisé : comment pouvons-nous garder cet éléphant qui va devenir plus grand que le garage ? Alors iels l’ont donné à ceux·celles qu’iels supposaient être des expert·e·s. Iels l’ont envoyé au zoo d’Entebbe et, bien qu’iels lui aient donné toute la nourriture appropriée et tout le reste, il était un petit éléphant solitaire et il est décédé. Il n’avait aucun attachement là bas. »

Pour De Zulueta, le parallèle que Abe établit entre le sort tragique des orphelin·e·s de guerre, humain·e et éléphant·e, est douloureusement pertinent, mais offre également un motif d’espoir, compte tenu de la capacité de récupération souvent surprenante des deux êtres. Elle m’a dit qu’un orphelin de guerre ougandais qu’elle soigne actuellement a perdu tous les membres de sa famille, à l’exception de deux frères plus âgés. Fait remarquable, l’un de ces frères, alors qu’il servait dans l’armée ougandaise, a sauvé le cadet du Lord’s Resistance Army, l’unité du frère aîné avait capturé le bataillon rebelle dans lequel son frère cadet avait été contraint de se battre.

Les deux frères se sont finalement rendus à Londres et, ces deux dernières années, le frère cadet a connu un processus de rétablissement progressif à l’hôpital Maudsley. Selon De Zulueta, une grande partie de la rééducation appliquée aux éléphant·e·s, en particulier au début, repose sur les principes de base de la thérapie des traumatismes humains actuellement en pratique : fournir des logements décents, créer un sentiment de sécurité et d’attachement à une communauté plus large et permettre la liberté de choisir. Viennent ensuite les traitements plus complexes adaptés aux capacités cognitives particulières du cerveau humain : revivre l’expérience traumatique d’origine et apprendre à moduler les sentiments grâce à la détection précoce de l’hyper-excitation et à des techniques de respiration. Et la guérison du traumatisme, comme le décrit De Zulueta, s’avère avoir des corrélatifs physiques dans le cerveau, tout comme ses blessures.

« Ce que je dis, c’est que nous trouvons un pontage. Nous contournons les zones blessées en utilisant diverses techniques. Certaines des plaies ne sont pas guérissables. Leurs cicatrices restent. Mais il y a de l’espoir car le cerveau est un système complexe et vous pouvez apprendre à contourner ses blessures en trouvant différentes méthodes pour vous rapprocher de la vie. Bien sûr, il peut arriver que quelque chose se passe et que la vieille blessure devienne insupportable. Pourtant, les gens récupèrent. Le garçon dont je vous ai parlé a 18 ans maintenant, et il a très bien survécu en ce qui concerne sa santé émotionnelle et ses capacités. Il écrit de beaux poèmes. »

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Dans l’après-midi de juillet, après mon départ du sanctuaire des éléphant·e·s du Tennessee, Carol Buckley et Scott Blais semblaient particulièrement de bonne humeur. Misty n’était qu’à quelques semaines de la fin de sa quarantaine et elle serait bientôt en mesure de socialiser avec certaines de ses anciennes cohortes de la Hawthorn Corporation : huit éléphantes asiatiques qui avaient été livrées au sanctuaire. Je croiserais beaucoup d’entre elles ce jour-là, à l’arrière du véhicule de Buckley, à travers les étendues du sanctuaire ressemblant à la savane. Buckley et Blais les appellent les Divas.

Buckley et Blais m’ont dit qu’iels avaient appris il y a peu de temps une avancée importante dans leur campagne visant à faire sortir les éléphant·e·s du divertissement et des zoos : le zoo du Bronx, l’un des plus anciens et des plus redoutables zoos du pays, avait annoncé après la mort de trois habitant·e·s actuel·le·s du zoo, Patty, Maxine et Happy, que ses démonstrations avec des éléphant·e·s disparaîtraient pour des raisons de « comportement social » - une reconnaissance d’une nouvelle prise de conscience de la sensibilité et des besoins très particuliers de l’éléphant·e. « Ils prennent vraiment les devants », m’a confié Buckley. « Les zoos ne veulent pas admettre qu’il est inapproprié de maintenir les éléphant·e·s dans de telles conditions. Mais si, en tant que société, nous déterminons qu’un animal comme celui-ci souffre en captivité, si les informations nous le prouvent, nous en sommes responsables. On penserait que nous voulons faire ce qu’il convient . »

Quatre jours plus tard, j’ai reçu un courrier électronique de Gay Bradshaw, qui consulte Buckley et Blais sur leurs différentes stratégies de traitement du stress. Elle a écrit qu’un·e des éléphant·-e·s du sanctuaire, qui vient d’Asie, du nom de Winkie, venait de tuer une assistante auxiliaire âgée de 36 ans et de blesser grièvement le gardien qui avait tenté de la sauver.

Les personnes qui travaillent quotidiennement avec des animaux peuvent vous raconter toutes sortes d’histoires sur leur personnalité et leur nature. En fait, Buckley et Blais avaient décrit en détail les divers éléphant·e·s du sanctuaire et leurs manœuvres sociopolitiques distinctes au sein de la culture des éléphant·e·s du sanctuaire. Une de Birmanie âgée de 40 ans et pesant 3440 kg, est venue au sanctuaire en 2000 du zoo Henry Vilas de Madison, dans le Wisconsin, où elle avait la réputation de s’en prendre violemment aux gardien·ne·s. Quand Winkie est arrivée pour la première fois au sanctuaire, Buckley m’a dit qu’elle avait l’habitude de sauter sur le côté lorsqu’elle était touchée et d’attendre ensuite une confrontation. Mais comme cela ne vint jamais, elle se calma lentement. « N’a jamais attaqué les gardien·ne·s en premier », dit ma dernière note à propos de Winkie : « mais une fois en réaction ».

Le message électronique de Bradshaw conclut : « Une illustration étonnante du traumatisme subi par les éléphant·e·s. La gravure indélébile. »

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J’ai repensé à un moment dans le parc national Queen Elizabeth en juin dernier. Alors que Nelson Okello et moi attendions le passage de la matriarche et de son éléphanteau, il m’a mentionné un petit détail étrange au sujet de l’assassinat, deux mois plus tôt, d’un homme du village de Katwe. Quelque chose qui, plus j’y pensais, semblait représentatif de ce moment particulièrement difficile auquel nous sommes arrivé·e·s avec les éléphant·e·s. Okello a déclaré qu’après le meurtre de cet homme, le troupeau d’éléphant·e·s l’avait enterré comme l’un des siens, recouvrant soigneusement le corps de terre et de broussailles, puis veillant sur lui.

Les éléphant·e·s semblent à bien des égards considérer la question de la vie et de la mort avec plus de spiritualité que nous. En fait, la culture des éléphant·e·s pourrait être considérée comme précurseure de la nôtre, les premiers établissements humains permanents ayant été créés autour du désir des tribus errantes de rester près des tombes de leurs morts. « La ville des morts est antérieure à la ville des vivants » comme l’a écrit un jour Lewis Mumford.

Quand un groupe de villageois·e·s de Katwe est sorti pour récupérer le corps de l’homme pour les rites funéraires de sa famille, les éléphant·e·s ont refusé de bouger. Un certain nombre de chercheur·euse·s ont observé que les restes humains sont traités par les éléphant·e·s comme iels le feraient de leur propre reste. À la fin, les villageois·e·s ont eu recours à une tactique, qui est depuis longtemps gravée dans la mémoire collective des éléphant·e·s, tirant des salves de coups de feu dans les airs à côté du groupe, faisant finalement fuir le troupeau en deuil.

Charles Siebert

P.S.

Charles Siebert, un écrivain collaborateur, travaille sur « Humanzee », un livre sur les humain·e·s et les chimpanzé·e·s.


[1] Plus de détails sur l’histoire de Topsy : https://en.wikipedia.org/wiki/Topsy...)

[2] Crochet de métal servant à dresser les éléphants https://fr.wiktionary.org/wiki/ankus