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Armer la sobriété : l’anarchie sauvage contre la culture de l’intoxication

Armer la sobriété : l’anarchie sauvage contre la culture de l’intoxication

Blitz Molotov (première parution : 2018)

Mis en ligne le 1er septembre 2020

Thèmes : Anarchismes, anarchie (113 brochures)
Corps, santé (46 brochures)

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Version papier disponible chez : Zanzara athée (Paris-banlieue)

Armer la sobriété : l’anarchie sauvage [1] contre la culture de l’intoxication

« On nous incitait à boire, moi comme les autres, et quand les vacances furent finies, nous avons tous titubé et nous sommes vautré dans nos souillures et apitoiements, nous avons inspiré profondément et nous sommes partis travailler, dans l’ensemble plutôt contents de nous éloigner de ce que nos maitres nous avaient habilement fait passer pour la liberté, de retour dans les bras de l’esclavage. Ce n’était pas ce que nous pensions que c’était ni ce que ça aurait dû être, et nous en avions abusé. C’était à peu près aussi bien d’être esclave du maitre, que d’être esclave du whisky et du rhum. Quand l’esclave était ivre, l’esclavagiste n’avait pas peur qu’il planifie une insurrection, ou qu’il s’échappe vers le Nord. C’était l’esclave sobre et réfléchi·e qui était dangereux et nécessitait la vigilance de son maitre pour demeurer esclave. »

Frederick Douglass

La culture de l’intoxication fournit un environnement social normalisé pour une fuite toxique. Cette forme spécifique d’évasion fait de l’abus d’alcool et d’autres drogues les méthodes préférées de soulagement du stress émotionnel. À mesure que la misère de l’esclavage salarial et la monotonie de la société industrielle créent un désir d’évasion temporaire, la dépendance est exploitée à des fins d’enrichissement. Ce motif de profit fabrique un imaginaire (par le biais de la publicité ou de la tradition sociale) qui renforce la culture de l’intoxication en tant que norme sociétale.

J’ai vu comment la culture de l’intoxication élargit sa sphère d’influence grâce à la pression sociale et la propagation de l’intoxication comme activité sociale agréable. Les réalités de la dépendance et de la mort sont souvent dissimulées derrière la façade de la glorification ou rejetées comme étant de simples « cas extrêmes ». En outre, le réseau interconnecté des overdoses, de la dépendance à la nicotine et de l’alcoolisme font de mauvais arguments de vente. Pour celles et ceux qui s’enrichissent le plus sur les produits qui entrainent les plus grandes dépendances, la culture de l’intoxication est un marché où l’on trouve une diversité d’articles et de produits de marque. Les adhésions à cette culture se multiplient, stimulées à la fois par un désir de s’échapper et par sa mise en scène comme activité sociale positive. Et parce que la culture de l’intoxication existe dans la société comme une force dominante, l’isolement social devient une sanction pour beaucoup de celles et ceux qui restent sobres. On peut en voir la preuve dans le milieu anarchiste, où la présence de la culture de l’intoxication est habituelle, et où le nombre de réseaux de soutien sobres est très faible. Cela rend la socialisation plus difficile pour les anarchistes qui luttent personnellement contre la dépendance, qui rechutent ensuite en raison d’un soutien sobre insuffisant de la part des ami·e·s et de l’environnement social. Celles et ceux qui tentent de surmonter leur dépendance se trouvent souvent à devoir choisir entre une rechute socialisée ou un rétablissement isolé.

En tant qu’anarchiste, je reconnais la relation entre le capitalisme, la culture de l’intoxication, et l’État – qui n’existe qu’en tant qu’agence recherchant la régulation et la domination plutôt que l’élimination. La « War on Drugs »n’est rien d’autre qu’une excuse pour cibler racialement des individus à incarcérer. La culture de l’intoxication est souvent une arme primordiale pour démanteler les mouvements de lutte. Elle est aussi une forme de contrôle social et de diversion. Le capitalisme a besoin de l’assujettissement absolu de la société de masse, et cela commence avec l’individu. Sur le plan individuel, cela implique – mais pas seulement – un sentiment d’infériorité, des comportements autodestructeurs et une privation de pouvoir [2].

C’est pour ces raisons que je reste sobre, comme une forme individuelle de négation de cet ordre social d’intoxication. En tant qu’anarchiste, je considère le l’alternative straight edge comme une arme contre la tentative de l’État de me piéger dans cette cage de distraction et d’autodestruction toxique. Ma sobriété est anticapitaliste : un molotov lancé sur une voiture de police, un feu qui ravage un quartier de bourges, une émeute au-delà de toute mesure.

Mon straight edge est anarchiste sur le plan personnel. Il s’agit de prendre possession et d’aiguiser mon esprit et mon corps. Cela concerne ma capacité à communiquer sans la médiation de l’ivresse ou d’états altérés. Je veux explorer les interactions sociales qui fleurissent et défient les obstacles de l’anxiété sociale sans cette médiation du genre politicien que provoque l’intoxication. Dans la sobriété, la peur qui maintient les émotions brutes en otages est une peur conditionnée par la déconnexion sociale et l’aliénation civilisée. Pour de nombreuses et différentes raisons propres à chaque individu, de nombreuses personnes sont timides quand elles se rencontrent et interagissent pour la première fois. Mais cela permet un processus de construction de la confiance et de liens – deux choses qui sont raccourcies ou éliminées quand des substances altérant l’esprit sont présentes. L’intoxication devient alors la médiatrice des interactions sociales, déformant souvent les intérêts qu’auraient eu les individus en étant sobres, et dans de nombreux cas cela devient un outil de manipulation.

Les lubrifiants sociaux comme l’alcool ou autres substances altérant la conscience fournissent un relâchement temporaire de la tension et des sentiments, du fait de la captivité de la répression émotionnelle. Une représentation déformée de la liberté suit ce relâchement ; la liberté est conçue comme le choix de consommer ces substances, en plus de la liberté de les acheter. Par exemple, sous le capitalisme, l’accès à l’alcool est déterminé par l’âge. L’âge devient l’identifiant numérique d’un privilège ; un élément distinctif entre celles et ceux qui ont la liberté d’en acheter et d’en consommer, et celles et ceux qui ne peuvent pas. Cela matérialise une hiérarchie qui privilégie celles et ceux qui sont légalement reconnus comme des « adultes » avec le droit d’acheter et consommer de l’alcool. Celles et ceux qui ne remplissent pas le critère d’âge portent le fardeau d’être « trop jeunes », sont moqué·e·s et sont vu·e·s comme inférieur·e·s dans une société capitaliste dominée par la construction sociale de « l’âge adulte ». Cette hiérarchie fournit l’encouragement social et psychologique nécessaire au maintien des affaires commerciales avec les futur·e·s client·e·s ; en théorie, la même jeunesse qui finira par devenir adulte.

Mon anarchie straight edge s’oppose à la légitimité supposée de la culture de l’intoxication en tant que marqueur d’une valeur sociale basée sur l’âge. Chez les jeunes, il y a de l’anarchie dans l’acte courageux de devenir un individu non défini par la culture de l’intoxication. Pour ces jeunes qui refusent de se soumettre à la pression sociale, il y a l’anarchie du feu mis à la hiérarchie des valeurs sociales déterminées par la culture de l’intoxication. L’anarchie commence avec l’individu ; le choix individualiste [3] de se conformer à une culture, ou de la défier. Le straight edge est la négation individualiste de la culture de l’intoxication, se positionnant contre un monde de pression sociale qui aide le capitalisme à tirer profit de l’addiction et de l’utilisation de substances. Depuis cette perspective, mon straight edge est un refus, basé sur la jeunesse, de m’assimiler à l’âge adulte défini par le droit légal de consommer de l’alcool. D’un point de vue anarchiste, straight edge est la rébellion individualiste non gouvernée par la culture de l’intoxication.

Comme le plastique et les dispositifs technologiques qui nous capturent avec une dépendance à la haute technologie, la culture de l’intoxication répand la mort en même temps que l’addiction qu’elle crée. Les effets anesthésiants de la réalité virtuelle qui nous distrait avec des écrans allumés ressemblent aux drogues qui produisent des réalités artificielles temporaires et des perceptions dans lesquelles nous nous perdons. La destruction écologique causée par l’extraction de matières premières afin de soutenir la société techno-industrielle se manifeste notamment dans l’épuisement des nutriments du sol et de l’usage de pesticides, fertilisants et régulateurs de croissance pour l’agriculture du tabac. La mort des écosystèmes est le résultat de la production liée à une demande populaire incitée par l’addiction – que ce soit à travers la déforestation, les mines, l’extraction, le traitement ou la purification des métaux ou du pétrole pour des dispositifs technologiques, ou à travers l’énergie lourde, la consommation d’eau, la production de déchets, la pollution des mers, les sous-produits, et les émissions de produits toxiques lors du brassage de l’alcool.

L’abandon de l’individualité face à l’homogénéité du consumérisme technologique de masse partage un autre point en commun avec la culture de l’intoxication : la pression sociale. Par exemple, afin de rester en contact avec un cercle social relativement important, certains dispositifs technologiques doivent être achetés et utilisés. Sans eux, les individus se retrouvent dans l’isolement social. Les capitalistes ont besoin d’une participation de masse afin de profiter des produits vendus – qu’il s’agisse de ceux liés à la culture de l’intoxication ou ceux liés à la technologie. La société techno-industrielle qui conditionne notre obsession pour le plastique et les produits high-tech s’interconnecte avec la totalité de la quête capitaliste pour l’addiction au marketing. Depuis cette perspective, l’anarchie straight edge est selon moi une hostilité sauvage à opposer aux caractéristiques pacificatrices de l’addiction technologique, de l’intoxication et de l’abus de substances. Mon anarchie est un rejet sauvage de la futilité de la société capitaliste dans laquelle la vie est transformée en une culture de spectacles et d’images haute-définition conçue pour la consommation. Je refuse d’être assujetti·e par l’appel de nouveaux gadgets et de l’intoxication – qui édifient la hiérarchie des statuts de classe et de popularité. Plutôt que de trouver la vie intense seulement dans de temporaires moments de fuite, je préfère la trouver dans la rébellion permanente – la destruction du monde matériel capitaliste qui crée la misère et le désir pour des évasions toxiques et technologiques.

En tant qu’anarchiste, je refuse de calmer le chaos de ma jouissance avec l’enivrement. J’exalte avec véhémence la vie contre les caractéristiques pacificatrices du cannabis, la dépendance cancéreuse au tabac, et l’anesthésie « punitive » [4] des médicaments psychiatriques. Les réalités de l’intoxication concernant la pauvreté, l’addiction et la mort motivent mon désir personnel de rester sobre et de soutenir celles et ceux qui luttent. Aussi longtemps que j’existerai, ma sobriété demeurera une arme contre le capitalisme, une arme qui ne peut pas être confisquée par le conformisme social nécessaire à la culture de l’intoxication. Dans une révolte individualiste et une praxis straight edge anarchiste, straight edge signifie attaque.

« Ce n’est pas une idée nouvelle que nous, qui vivons dans une société technologique de masse, souffrons d’une dépendance psychologique à des machines spécifiques comme les voitures, les téléphones et les ordinateurs, et même à la technologie elle-même. Mais le tableau est plus grand et plus complexe.
(...) 
Ce que je décris, c’est un système social construit par l’humain, centré sur la technologie, fondé sur des principes de standardisation, d’efficacité, de linéarité et de fragmentation, comme une chaine de montage qui respecte les quotas de production mais ne se soucie pas des gens qui la manoeuvrent. Dans ce système, la technologie influence la société. L’industrie automobile a complètement réorganisé la société étasunienne durant le XXe siècle. De même, les armes nucléaires définissent la politique mondiale. Dans le même temps, la société reflète l’ethos technologique. L’organisation sociale des lieux de travail, ainsi que leur architecture, reflètent les principes mécanistiques de la standardisation, de l’efficacité et des quotas de production. »

Chellis Glendinning, dans Technological Addiction (La dépendance technologique)

Blitz Molotov

P.S.

Le texte Weaponizing Sobriety : Feral Anarchy Against Intoxication Culture a été publié initialement en 2018 par Warzone Distro. Il a été traduit de l’anglais (US) en 2020 par sobrietearmee@@@riseup.net et Zanzara athée.

Pour tout contact :
sobrietearmee@@@riseup.net
zanzara@@@squat.net


[1] Note de sobrietearmee@@@riseup.net : dans le titre Weaponizing Sobriety : Feral Anarchy Against Intoxication Culture, "Feral" ne signifie pas "sauvage" mais plutôt "redevenue sauvage". Le terme est notamment utilisé pour parler des chats ayant quitté l’état domestique (feral cat). Le terme français "haret" possède ce sens mais son utilisation étant rare, il a été décidé d’utiliser "sauvage".

[2] Disempowerment.

[3] Note de Zanzara athée : le terme « individualiste » dans ce texte est à comprendre comme « non-conformiste », qui agit selon sa propre volonté, de manière indépendante. Cela a évidemment à voir avec l’anarchisme individualiste, et non avec le malentendu individualiste, compris comme le mode d’être de la société capitaliste, « l’individualiste qui ne pense qu’à sa gueule ».

[4] « Correctional ».