BROCHURES

Forêt en lutte - Lutte en forêt
Méga-scierie, cogénération et pellets, une victoire du Morvan

Forêt en lutte - Lutte en forêt

Foret en lutte (première parution : décembre 2018)

Mis en ligne le 29 novembre 2019

Thèmes : Capital, multinationales (32 brochures)
Environnement (43 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,1.5 Mo) (PDF,5.2 Mo)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

Le collectif d’écriture "Quelques feuilles" s’est constitué suite à des rencontres de luttes contre la destruction des forêts qui se sont déroulées à Bure les 19 et 20 Mars 2016. Nous souhaitons contribuer à la lutte des forêts en relatant les projets absurdes qui les menacent, le récit de luttes en cours ou passées, la vie qui s’y crée ... Mais aussi parler de l’imaginaire et des usages de la forêt. Il nous tient à cœur de restituer quelque chose du rapport subjectif que nous entretenons avec elle et qui nous lie. Brochures à suivre !

Sommaire :

Dans les sous bois
- L’enrésinement du Morvan
- La Méga Scierie Erscia

Ca gronde
- Sus à Erscia !
- Occupation du Bois !

Encore
- S’opposer à l’industrialisation
- « Le contrat Bois régional » 2018/2028
- Histoire d’une coupe rase

Pour aller plus loin



Le Morvan… Le pays des fées et de la brume qui s’accroche aux pâturages. Le nom d’Avallon me laissait songeuse… Un Etrange rappel vers d’autres légendes…

J’y suis arrivée, pour la première fois, avec le Convoi de l’Est en route vers la COP 21 (2016). Nous étions une tripotée venant de Bure, de Dijon, de l’Allier et d’ailleurs, à s’arrêter au café le Carrouège, lieu emblématique de la lutte contre le projet Erscia, autour d’une soupe généreuse et bavarde. Le lendemain dès l’aube (nous devions reprendre la route vite), nous étions tout.es malgré le froid mordant dans le célèbre bois du Tronçay, les pieds humides, à écouter le récit de la lutte victorieuse contre la méga scierie. Emu.e.s et fébriles, devant les larmes de ces opposant.es nous rappelant leur surprise de voir à l’époque converger des gentes de partout pour les aider à occuper une foret menacée. Ils et elles nous racontaient les cabanes de paille en plein hiver, les jeux, la vie qui s’installait mais aussi la détermination de tout un territoire pour enrayer un projet destructeur.

Et puis nous avons discuté de monoculture, d’enrésinement. Nous avons parcouru des chemins pour entrapercevoir derrière les merveilles, les zones mortifères de douglas alignés.

Et je me suis attachée à ces grands chênes, ces zones humides, ces haies, ces hameaux dispersés, ces gentes... Je me suis attachée à ce territoire si peu habité et couvert de forêts.

Et je suis revenue. J’ai longé ces plessies, haies tissées, branches de chêne et de noisetier entrelacées entres elles, pour former les enclos de pâturage avant l’ère du barbelé. Je me suis enfoncée les pieds dans les mouilles, ces terres toujours humides. Et surtout j’ai été interpellée par ces trognes gigantesques aux allures de sorcières mal lunées. Ces arbres coupés en moignons pour obtenir du bois de chauffe et qu’on trouve un peu partout le long des chemins et au fond des jardins. Leurs ombres projettent sur le sol, à la nuit tombée, d’étranges formes qui évoquent de drôles de personnages tarabiscotés. Un ami du coin me disait alors que sur ces routes, il vaut mieux avoir la conscience tranquille. Au risque sinon de devenir blêmes devant ces apparitions et de s’enfuir en courant ! Il paraîtrait que plus d’un.e au sortir d’une soirée arrosée s’est perdu.e suite à leur vue, l’esprit tourmenté …

Pendant près de 400 ans, du XVIe au XIXe siècle, les forêts du Morvan ont alimenté le bassin parisien en ressource bois pour l’industrie et l’énergie. La technique utilisée pour le transport est celle du flottage à bûches perdues. Elle consiste à jeter directement les bûches dans les rivières pour les transporter ensuite à destination, ce qui coûtait le moins cher malgré les pertes. Le bois voguait via les rivières Le Cousin et La Cure qui se jettent dans l’Yonne qui se jette dans la Seine. L’arrivée était quai de Bercy au sud-est de Paris. A son apogée, vers 1804, près de 600 000 stères [1] transitaient entre le Morvan et la capitale.

Toute une économie locale s’est constituée autour de cette activité qui prospère jusqu’en 1840. Puis, comme ailleurs en Europe, l’extractivisme du charbon [2] remplace peu à peu l’exploitation forestière intensive.

La forêt va alors reprendre du souffle et regagner du territoire. Traditionnellement composée de feuillus, on y trouve hêtres, chênes, charmes, châtaigniers, bouleaux... Mais aujourd’hui elle est menacée par l’enrésinement et ces grosses industries qui l’accompagnent : bois d’œuvre, papier, palettes et nouvelles énergies. La forêt change au rythme du marché, au bénéfice de certains et au grand dam des autres …

“Alors prenez garde, vous oubliez celleux qui sont las.”


L’enrésinement du Morvan - Sus à la monoculture !

Les premières plantations de résineux [3] dans le Morvan commencent durant les années 50. D’abord discrètes, elles ne sont pas tout de suite remarquées. Souvent une ligne de feuillus le long des routes et chemins cache les parcelles concernées aux yeux des promeneurs, qui ne les soupçonneront jamais s’ils ne s’aventurent pas plus loin dans la forêt…

Aujourd’hui bien installés, les résineux représentent plus de 50 % de la forêt. Pour s’en rendre compte, il suffit de prendre un peu de hauteur et de constater toutes les zones plus sombres et uniformes qui s’étalent à l’horizon.

Pour quelles raisons la monoculture, principalement de douglas, s’est-elle développée ? Le douglas est un arbre à croissance rapide. Il est exploitable dès 40 ans, même s’il n’a pas atteint sa maturité. Il a de bonnes qualités mécaniques et est aussi réputé imputrescible [4], ce qui en fait un bon matériau, par exemple pour les charpentes. Cette monoculture s’est développée pour exploiter du bois plus rapidement et avec plus de rendements. Concrètement et en simplifiant, on va planter la même variété d’arbres bien alignés et très serrés sur une même parcelle, les récolter tous en même temps en effectuant une coupe rase, puis replanter encore la même variété. Cette fois-ci, comme le sol a perdu ses éléments nutritifs, on utilisera un engrais azoté pour compenser, et ensuite des insecticides pour empêcher les attaques des ravageurs friands de ces monocultures. Dans les grandes lignes, c’est cultiver des arbres comme on cultive du maïs en agriculture industrielle... Peut-on encore parler de forêts ? Au regard du promeneur, ces arbres bien alignés sont peu propices à l’imagination. A leurs pieds, le sous-bois, asphyxié par les épines de douglas et le manque de lumière, a disparu. En son absence, les animaux sont allés faire un tour ailleurs... C’est sidérant de constater le silence mortifère de ces endroits en comparaison à la vie foisonnante des forêts de feuillus.

Cette monoculture et la pratique de la coupe rase participent également à l’altération des sols forestiers, notamment par des phénomènes d’acidification et d’érosion.

Son exploitation nécessite la création de nouvelles routes forestières et de voies au milieu des plantations pour le passage des engins de coupe et de débardage. Cela diminue de façon impressionnante les hectares de zones boisées. Ces engins par leur poids vont tasser les sols et créer des ornières parfois sur plus de 40 centimètres de profondeur.

Le Morvan c’est également le pays du sapin de Noël. Pour beaucoup de personnes, c’est un geste écolo d’acheter un sapin du Morvan plutôt qu’un sapin chinois. Et pourtant cette consommation folklorique a pour conséquence une culture intensive qui nécessite énormément d’intrants chimiques, et la forte rentabilité de ce marché participe au développement de cette culture, en forêt, et même dans les jardins !

Le plus absurde dans cette histoire c’est que, traditionnellement, il n’y avait que très peu de sapins dans le Morvan. C’est vraiment un mythe créé de toutes pièces à des fins commerciales.

Alors un « Eco-geste » : Arrêtez les sapins de noël…

L’industrialisation de la sylviculture prend aujourd’hui le visage de l’enrésinement, ce qui nous amène parfois à diaboliser le douglas. Pourtant, le douglas est un arbre magnifique qui peut vivre plusieurs centaines d’années dans son environnement d’origine. Ce que nous remettons en cause, c’est bien la monoculture. Demain, elle pourrait être celle de feuillus (acacia robinier, chêne rouge d’Amérique, peuplier...), avec exactement les mêmes conséquences.

La forêt du Morvan disparaît en catimini, remplacée par des champs d’arbres, ersatzes sans saveur qui de forêts n’ont que le nom : monoculture de plantation, gestion des risques et des nutriments, traitement des pousses spontanées, broyage des souches, perspective d’OGM viables... « Tout est sous contrôle » et la régénérescence naturelle est évincée des parcelles rentables. De quelle rentabilité parlons-nous alors ? L’entreprise fera quelques bénéfices tout de suite, mais qu’en est-il pour la société dans son ensemble et sur le long terme ?

Qui remplacera à l’avenir ce que la forêt nous apporte sans que nous le sachions ou que juste on le devine par cet appel lancinant à un ailleurs, un en-dehors présent à nos côtés comme source de possibles.

Peut-être le savons-nous et est-ce pourquoi la vue d’une coupe rase est si insoutenable. Pourquoi les larmes nous viennent aux yeux devant ces arbres abattus alors que nous somme pourtant si au fait de la souffrance du monde. Sans doute sentons-nous qu’avec la destruction des forêts c’est une part de nous-mêmes, de notre mémoire que nous perdons…


Le méga projet d’Erscia - Mais c’est quoi ce projet ?

Projet de méga-scierie Erscia à Sardy-lès-Épiry, Nièvre. scierie - centrale électrique - usine à pellets

En 2009 N. Sarkozy prononce un discours à Urmatt [5], dans le Bas-Rhin, qui trace les lignes des nouvelles politiques de la filière bois. Il parle alors d’absolue nécessité de « valoriser » la forêt.

Ce qu’il faut comprendre c’est l’aubaine d’un « capital », la forêt, avec lequel il est possible de faire beaucoup d’argent, même si pour cela on épuiserait la ressource en moins de 30 ans.

Concrètement l’État prévoit, entre autres, de réserver 100 millions d’euros pour subventionner l’industrialisation à grande échelle de la filière bois, et d’augmenter le prix de rachat de l’électricité obtenue à partir de biomasse forestière. Ces deux mesures vont favoriser l’émergence de projets tels que les méga-scieries et les co-incinérateurs à biomasse... jusqu’à vouloir faire rouler nos voitures avec la biomasse forestière [6].

Dans cette logique, en 2011, Erscia, filiale du groupe belge IBV (Industrie du Bois Vielsam), propose d’implanter dans les forêts du Morvan un pôle industriel comprenant une méga-scierie, un co-générateur biomasse et une usine de fabrication de granulés de bois. Cela faisait un moment que les élu-e-s locaux souhaitaient aménager ce territoire, à leurs yeux pas assez rentable. Dès 2010, Christian Paul, député PS de la Nièvre, soutient un projet similaire au même endroit, finalement abandonné car l’industriel estimait manquer d’infrastructures.

Pour faciliter l’implantation d’Erscia, Fibre Active Nièvre Aménagement achète alors à un bon prix aux différents propriétaires les parcelles de forêt sur lesquelles doit s’implanter le projet. L’emprise au sol est d’une centaine d’hectares. Ces forêts sont mises en réserve avec l’argent public avant même toute concertation. Pascal Jacob, ex président de Fibre Active et président du Medef Bourgogne, devient alors président du groupe Erscia France. Commence à ce moment une campagne de propagande en faveur du projet Erscia menée par les élu-e-s (tract dans les boites aux lettres et communiqué de presse). On retrouve ici les mêmes logiques qu’à Sivens ou à Roybon : des élu-e-s mêlés à des conflits d’intérêts, voulant à tout prix « valoriser » des terres dont ils ne reconnaissent pas l’usage.

La méga-scierie, concrètement, absorberait 3,5 hectares de forêt chaque jour. C’est un volume énorme et peu soutenable pour les forêts environnantes (forêts du Morvan, tonneroise et de Puisaye). Pour pouvoir l’alimenter, le rayon de prospection de coupe serait de 300 km, ce qui inclut le Jura, les Vosges, le Limousin. Certaines de ces forêts sont déjà sous pression compte tenu de l’implantation de différents projets d’exploitation de la biomasse forestière, dont des centrales thermiques.

Par ailleurs, spécialisée dans la coupe de résineux, elle favoriserait leur monoculture, accentuant une transformation déjà en cours dans le Morvan. Cette approche de la filière évince les forêts diversifiées, détruit les sols et impacte les zones de captage d’eau.

De plus, les méga-scieries contribuent au démantèlement d’une filière bois de proximité en absorbant massivement les marchés du sciage et en épuisant les forêts.

Quand les forêts seront champs d’arbres, et les scieurs chômeurs. Quel bois restera-i-il pour nos violons, nos tonneaux, nos charpentes ?

Le co-générateur est en réalité un incinérateur qui brûlerait du bois, dont 75 % de bois de déchetterie, pour produire de l’électricité. C’est un processus extrêmement polluant car ce bois contient des matières toxiques (colles, vernis, métaux lourds, ...). Il s’agit donc d’un incinérateur à ordures qui dégagerait 271 tonnes par an de polluants divers dans l’atmosphère sans pour autant avoir les contraintes de traitement liées à ce type de projet. Les eaux de l’Yonne seraient également impactées. On est loin d’une énergie verte. Sans l’augmentation du tarif de rachat de l’électricité issue du bois, défi nie par le discours d’Urmatt, ces projets de co-génération ne seraient pas rentables. Le projet semble monté de toutes pièces pour profiter des subventions liées aux énergies renouvelables.

L’unité industrielle de fabrication de pellets (granulés de bois) est d’une capacité de 250.000 tonnes par an. Les granulés seraient séchés par l’électricité produite par le co-générateur et ensuite expédiés en Belgique à 500 km pour alimenter des co-générateurs appartenant à Engie-Electrabel [7].

Pour rajouter à l’absurde, l’alimentation en pellets d’Electrabel a une visée dite « écologique ». Il s’agit de la reconversion de centrales thermiques à charbon en centrales thermiques à bois [8] qui seraient moins émettrices en carbone et permettraient ainsi de respecter les quotas fixés par les politiques internationales. La boucle est bouclée, une entreprise belge vient cramer et déchiqueter du bois dans le Morvan pour le transporter chez elle, à 500 km, dans une visée verte, nous dit-on. Ce méga projet industriel autour de la filière bois subventionné par des crédits « verts » a un bilan carbone calamiteux. Entre le bétonnage de près de 100 hectares de forêt, les multiples transports de matériaux (prélèvement des grumes dans un rayon de 300 km, camions bennes des déchetteries, livraison de pellets en Belgique, etc.), ce à quoi il faut ajouter les effets du mythe de la neutralité carbone du bois (la combustion du bois est très émettrice de carbone, de plus prélever ce qu’ils appellent des rémanents [9] empêche la régénération des sols forestiers, qui sont la principale pompe à carbone de la forêt). Cela nous amène à un projet mensonger et mortifère, symptomatique de l’industrialisation de la filière bois et de la course aux subventions allouées aux énergies dites renouvelables.

Cette unité de production s’inscrivait pour Erscia dans un projet plus vaste comprenant 4 méga-scieries dont celle du Morvan n’était que la première. Plus globalement, les politiques rêvent l’aménagement de ce qu’ils appellent la diagonale du vide qui se situe du nord-est (la Meuse) au sud-ouest (les Landes). Ce sont des territoires qui présentent la particularité d’être peu peuplés et peu industrialisés. Des élus et industriels y voient un endroit idéal pour créer des zones de production énergétique (éolien industriel [10] et co-générateurs) et de production de bois d’œuvre (il a été question de 9 méga-scieries à une époque).

Prenons garde... De loin, dans leur bureaux ministériels, des personnes pensent l’aménagement du territoire à l’échelle d’un pays. Loin des réalités sensibles, ils parachèvent la logique des zones de production agricole, énergétique, des mégalopoles, des voies de transport ; plaquant sur nos bouts de terre et de vie leur rationalité. Toute zone « vide » serait à exploiter au mépris des vies et des usages qui s’y développent pourtant. Zoning national, green washing, financiarisation du carbone, sur-exploitation, aliénation des forêts, monopoles, conflits d’intérêts, mesures d’acceptabilité et manœuvres politiques à grande échelle... Voilà les composantes de la tambouille qui pousse au râle…

« Il y a des quoi faire front, et fermement d’ailleurs, car nos rêves communs, quotidiennement meurtris, se nichet dans un ailleurs, enfouis mais bien vivants … Qui tend l’oreille entend : ça gronde dans les sous bois ! »

Pépé disait "L’écologie c’est d’la foutaise" - Scierie sur moulin à eau


Sus A Erscia ! - Une lutte victorieuse

L’alerte est lancée en octobre 2011 par l’association environnementaliste DECAVIPEC. Les gens du village le plus proche, Marcilly, se saisissent alors de la question et se constituent en collectif en avril 2012. C’est déjà la bataille de l’information, avec la distribution de tracts, les panneaux, les affiches. Il s’agit de faire face au travail de communication mis en place par la presse locale et les élu.es qui soutiennent le projet en valorisant, entre autres, les quelques emplois qui seraient créés pour la région.

« Au départ ce n’est pas évident, il y avait moyen de se faire engueuler ! »

Au printemps 2012 plusieurs rassemblements d’information ont lieu, dont un pique-nique le 29 avril qui rassemble près de 250 personnes. La mobilisation prend de l’ampleur. Dans la suite, l’association ADRET Morvan se constitue pour lutter contre le projet en juin 2012. Elle comptera jusqu’à plus de 400 adhérents. C’est beaucoup pour une région comme le Morvan, si peu peuplée. C’est la deuxième association en nombre après le club de foot de Nevers !

Durant cette même période, un important travail juridique est effectué. Divers arrêtés du préfet sont attaqués par les associations : destruction d’habitats d’espèces, défrichement en référé suspension [11], permis de construire, création du lotissement industriel. Ce travail sera systématique et continu.

En février 2013, la pression s’accentue sur le terrain. Des bûcherons sont envoyés dans le bois du Troncay pour couper des arbres en vue de constituer une mesure compensatoire. Mais voilà : depuis 2011, les gens se sont rencontré.es, l’opposition s’est affirmée, ça a discuté des heures et des heures, et le jour dit les bûcherons trouvent devant eux à qui parler...

Une paysanne prête un champ limitrophe au bois et l’occupation commence. Nous sommes quelques mois après la tentative d’expulsion de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, et trotte dans les imaginaires de tout.e.s cet exemple… La ZAD du bois du tronçay est née !

Lorsque devant les pressions, la paysanne ne peut plus prêter son champ, c’est le bois lui-même qui est occupé, malgré l’hiver et le froid mordant. Cette occupation est un lieu de rencontres et d’échanges où tombent les frontières entre les gens. Des soutiens extérieurs à la région se mobilisent.

En parallèle, le travail juridique se poursuit. La lutte est gagnée en 2014. L’entrepreneur n’a pas la réserve nécessaire sur un compte bancaire pour nettoyer le site en cas d’arrêt, comme la loi le prévoit. La faille juridique a été trouvée et fait même jurisprudence pour d’autres projets...

Lorsque les opposant.e.s nous racontent cette histoire, ils et elles insistent sur le fait que cette lutte victorieuse montre la complémentarité entre un travail d’information qui permet un soutien populaire, une occupation de terrain qui empêche les travaux de s’effectuer et un travail juridique de fond.


Occupation du bois ! - Témoignages

Récit d’un premier jour…

«  Faudra dire avant (les tractages, les réus entre nous, de bistro, de voisins, les insultes ) et faudra dire après. Mais pour nous, je crois, pour moi en tout cas (mais qui suis-je sans nous ?) il y a ce moment Déclenchement : ce fameux 4 janvier 2013. Lundi matin, coup de tel : « les flics sont là, on passe te prendre ! » On s’y attendait, T. faisait la ronde tous les matins à l’entrée du bois. On était prêts, mais à quoi ? Prêts à être là ! Je saute dans la bagnole, tasse de café à la main, 2.3 clopes dans la poche.

Il y a déjà du monde, du beau monde et ça arrive encore ! Les bagnoles se garent le long du champ. On zieute la caisse des RG. Fait froid, mais on a déjà chaud. Et soudain, les bûcherons encadrés par les gendarmes se garent dans le chemin d’accès au bois. Nous, à 200 m, on s’inquiète pas, on est nombreux, y a pas de raison qu’on les arrête pas, on chante, on rigole, on va vers eux. Et là les poulets bloquent l’accès du chemin, merde !

Et là, notre P. local qui gueule « faut faire le tour par le pré, stopper les bûcherons ! » et le voilà qui saute la haie, faut voir le gaillard, il arrache les ronces au passage, on est 3 à le suivre, comme ça sans réfléchir. 3 paysans et moi le plus jeune mais j’ai du mal à suivre. Les flics peuvent rien, on fait le tour, ralentir les bûcherons (Bongar Bonzo) pour laisser le passage aux autres.. J’oublierai jamais ce moment-là. En l’espace d’un instant, d’un saut de haie, d’un passage de barbelé, les 3 là, sont devenus mes copains pour l’éternité.

On court, on court. On arrive au bois, encore des barbelés, derrière, une mouille. Je suis déjà bien gaugé [12], en sueur et le palpitant au taquet. C’est gagné, tous les 4 avant les bûcherons. On s’accroche aux arbres, on gueule. P. est déjà ceinturé par 3 condés, tant pis pour eux il passe quant même.

Je me souviens d’un vieux bûcheron j’essaye de lui parler. Il éteint sa tronçonneuse : périmètre de sécurité. Je me souviens aussi d’un autre, le regard noir, au contraire lui il démarre sa putain de machine, il m’a fait peur ce con !

Les flics sont dépassés, c’est des locaux, certains les connaissent. La bande en bas peut monter. On est tous là, et ça arrive encore. On doit être une cinquantaine, je sais plus, peut-être plus, ça va vite. On s’accroche aux arbres, on fait des barrages accrochés les uns aux autres, on court partout, une copine se retrouve à poil, ses cris résonnent encore. On sent qu’on va les arrêter, on joue aux chats et à la souris. Ils m’attrapent. 2 condés me ceinturent, clé de bras et me redescendent vers la route. « On fait notre boulot » qu’ils disent.

En bas, il y a la télé, France3 Bourgogne, la jolie dame me tend le micro : « j’ai croisé la branche armée du capitalisme ».

Ils ont gardé ma tronche entre les deux flics mais pas mes propos, surprenant non ? A peine libéré, je ressaute la haie, la même, reprend le même chemin, par le champ. Je rigole bien même si je suis tout seul, c’est encore un grand moment pour moi : ça passe toujours ! J’ai un manteau rouge ce jour-là, les flics m’ont bien repéré : « Hé le manteau rouge reste où tu es, ça va barder pour toi » quel bonheur, je cours rejoindre ma bande. Je n’ai plus peur, je vole, un grand moment de liberté. Là-haut, ça gueule fort, ça chante les chansons du peuple, y a beaucoup de monde que j’aime là-haut et que j’aime, depuis, encore plus.

P. est bloqué par 3 balèzes, assis sur lui. « Les bûcherons avec nous ! » Tu parles ! On est des naïfs ! On aurait dû les caillasser ça aurait été plus simple.

Les gendarmes paniquent, c’est des locaux comme j’ai déjà dit. Ils ont jamais fait ça, mais nous non plus on a jamais trop fait ça, ou alors peu d’entre nous, et surtout jamais comme ça. On court partout, on contourne leur cordon, certains discutent pendant que d’autres s’accrochent. Avec C., on improvise notre mariage à un mètre du sol dans une cépée de charmes, on veut des témoins mais ça les amuse pas vraiment ...

« Où va la république Monsieur ! ».

Ils sont dépassés, ils appellent des renforts et là c’est plus la même chanson : gardes mobiles de Décize, c’est à une heure mais les voilà déjà. Du gros lourd, bien entraînés, pour 8 bûcherons. Là on est surpris. Y en a un qui m’a repéré, me lâche plus, je le vois tout le temps, je croise son regard sans arrêt. Accroché à un arbre c’est lui qui m’arrache le biceps avec sa matraque glissée entre l’arbre et mon bras et me chuchote des mots d’amour tout relatifs.

Bref à ce moment, on comprend : ils sont plus forts. Les bûcherons peuvent bûcheronner, protégés par ce cordon de bleus. Leur travail c’est une compensation écologique de leur putain d’usine : ils doivent créer (sic) une zone humide, c’en est déjà une !

Ils parlaient de 8 arbres, c’est plutôt 80.

Une affaire octogonale. 8 bûcherons protégés par 80 flics. Tous les travailleurs travaillent et nous on continue de chanter, de rigoler, on s’moque, on charrie. On sait, on sent que ça va commencer sérieusement. Faut pas qu’ils reviennent, ils toucheront plus à une seule feuille de cette forêt. On a perdu, mais on est contents car on a gagné quelque chose : NOUS. Dès demain OCCUPATION, il reste 116 hectares à nous. A demain matin tout le monde, très tôt et équipé(e)s cette fois : pelles, pioches et boules de neige (glacées, bien dures). »

Notre dame des landes a fait des enfants. Ca tombe bien, nous aussi. Maintenant faudra raconter « notre dame des bois ».

Le début d’une occupation

«  Ce premier jour d’occupation restera gravé dans de nombreuses mémoires, on pouvait lire la colère et la détermination des gens, qui la veille avaient défié l’autorité policière et les coupes d’arbres centenaires pour la création de la pseudo mesure compensatoire d’Erscia et Nièvre aménagement.

Ce qui a le plus énervé tout le monde c’est que le préfet passe outre la loi en pondant son arrêté contredisant l’avis du tribunal administratif, en autorisant la destruction d’espèces et ainsi permettre le début des travaux, stratégie bien connue dans toute réalisation de ces grands projets de merde.

Cette classe dominante était loin d’imaginer que leur projet destructeur de forêt ne verrait jamais le jour, qu’il créerait un vaste mouvement de défense de nos forêts et qu’il recréerait du lien social dans une région où l’individualisme du capitalisme règne en maître comme dans le reste du pays. Car ce qui fait la force de cette occupation, c’est bien le brassage de gens tous très différents par leurs philosophies de vie et leurs déterminations. La protection de la forêt est peut-être le seul point commun entre un-e chasseur-eusse, un-e végétarien-ne, un pêcheur-euse, un paysan-ne et un-e promeneur-euse ou encore un rêveur.

Petit matin de février 2013, le soleil peine à transpercer les moins 15 degrés du bord de la vallée de l’Yonne, la brume finit par se lever sur le pont à calèche à l’entrée de Marcilly, petit pont où deux voitures ne ce croisent pas, petit pont où le projet Erscia veut faire transiter 170 gros porteurs par jour qui s’ajouteraient aux 150 de la carrière proche.

Une quarantaine de personnes sont réunies entre l’orée du bois du Tronçay et l’entrée du pré de la justice. Suite à la journée de course entre flics, militants et bûcherons, P. est convoqué à la gendarmerie du coin, deuxième coup dur et incompréhension pour ces habitant-te-s habitué.e.s à la tranquillité paisible du Morvan. Étrange ambiance, entre le calme de la forêt en ce petit matin d’hiver et la tension et le stress de voir arriver flics et débardeuse. Peu importe, ils ne passeront pas !

30mn pour décider d’occuper le bois, de construire cabanes et barricades. Énergie folle de ces habitant-e-s, tout s’organise instinctivement, les pelles à main creusent les premières tranchés, deux heures plus tard une remorque en direction du bois de Tronçay chargée de paille passe le pont à calèche, les premiers coups de marteau se font entendre dans le pré jouxtant le bois laissé à disposition par une paysanne du coin. Incroyable tout le monde s’y met, jeunes, vieux, enfants. Et voici un nouveau territoire réapproprié. »

La vie en collectif.

Nous apprenons à nous organiser en collectif, ce qui n’est pas sans frictions à certains moments. Cette société a tellement voulu nous faire croire que sans leader, sans tête pensante toute organisation sociale était veine. Quelle erreur d’y croire car dans la réalité des faits, lorsque que nous quittons notre cage dorée pour avoir une vie sociale en dehors du cercle familial ou amical, notre nature d’animaux sociaux reprend ses droits et son bon sens, tout se construit en commun sans trop de frustration, et nous avançons.

Et pourtant toutes les personnes présentes sur cette occupation n’avaient pas forcément l’habitude de fonctionner en collectif, toutes les personnes présentes n’avaient pas les mêmes appartenances politiques ; je me suis surpris à avoir une longue conversation très intéressante avec une personne, avant d’apprendre qu’elle était le seul élu présent de plus élu UMP (petit élu local ne mettant pas son rôle en avant, un des seuls à avoir lu le dossier Erscia).

Les journées sont ponctuées de travaux de construction, d’organisation, d’intendance, de promenades, de cueillettes de bois de chauffe, et surtout de discussions sur l’organisation de la lutte contre Erscia mais aussi plus globalement d’organisation des différents modes d’action pour défendre plus largement la forêt. Car la forêt qu’ils-elles souhaitent pour leur industrie du bois n’a de forêt que le nom et ça nous sommes tou-te-s d’accord, nous ne confondons pas une forêt et un champ d’arbres, les graines d’insoumission à leurs politiques sylvicoles germeront autour des braseros crépitant la nuit dans le bois du Tronçay, et grandiront bien au-delà de l’occupation et de la lutte contre Erscia. »


S’opposer à l’industrialisation - Quelques pistes d’ici et d’ailleurs

Le Carrouège

Suite à la victoire contre Erscia, l’association des opposant.e.s Adret Morvan crée un café associatif, « le Carrouège », au lieu-dit « Carrefour de Vauclaix » pour poursuivre une dynamique collective et faire connaître ce qui se trame dans les sous-bois. « Écolieu » de rencontres et de partage, s’y déroulent des concerts, conférences, discussions ... Des cafés forêt ont lieu régulièrement, un moyen de continuer à parler forêt, rester attentifs. Cette initiative pose la question de ce qui reste après une lutte. Comment entretenir les liens, rester ensemble et éveillé.es en dehors du contexte d’urgence ?

Le groupement forestier du « Chat Sauvage »

La démarche consiste à soustraire des parcelles de forêt à l’appétit vorace des industriels. Les groupements forestiers sont des sociétés civiles dont le fonctionnement est similaire à celui des SCI (Sociétés Civiles Immobilières). Ils peuvent servir à entretenir, gérer ou exploiter un ou plusieurs massifs forestiers, et aussi à acheter des forêts. Dans le groupement forestier morvandiau du Chat Sauvage [13], les sociétaires ne prennent pas de parts pour gagner de l’argent, les parcelles acquises ne le sont pas pour leur rentabilité, mais pour leur intérêt de protection du patrimoine forestier. On parle d’une technique de noyautage d’un massif. Comme la loi favorise l’achat de parcelles forestières aux propriétaires de celles voisines afin de faciliter des regroupements de surfaces plus pratiques pour la sylviculture industrielle, le Chat Sauvage achète les petites parcelles qu’il peut, même celles endommagées par des coupes rases, pour pouvoir se positionner sur l’achat d’autres, et ralentir de ce fait les tristes effets d’un remembrement sylvicole.

Dans ce groupement s’expérimente une sylviculture douce, souvent oubliée, et un lien direct avec la forêt. Ses membres cherchent à recréer l’intérêt de toutes et tous pour les forêts en renouant avec des usages traditionnels (affouage, prélèvement raisonné), mais également par des fêtes, des ateliers de grimpe, des balades naturalistes... Autant d’occasions pour passer du temps en forêt et la redécouvrir.

Le réseau pour les alternatives forestières

Le RAF se donne pour mission d’élargir la connaissance et la compréhension des enjeux de la forêt en France. Depuis 2008, cette association réunit des acteurs de la forêt ou du travail du bois, professionnels ou non, intéressés par des formes de sylviculture plus écologiques et solidaires. Le RAF a développé tout un panel de moyens d’action, des rencontres nationales ou régionales aux formations, en passant par diverses formes d’actions thématiques et un important travail de communication. En ce moment, par exemple, une réflexion sur l’accès collectif au foncier forestier est menée au sein de l’association. En octobre 2013, le RAF co-organisait des rencontres dans le Morvan avec RELIER, Adret Morvan et Artisans Bois du Morvan. De vives discussions y ont émergé entre celles et ceux qui luttent contre des projets inutiles (projet Erscia) et ceux qui s’inscrivent dans une démarche de proposition d’un modèle écolo- économico-responsable. Le travail de convergence et de construction commune semble fécond, et se poursuit : en avril 2018, le RAF organise ses deuxièmes rencontres régionales à l’écolieu du Carrouège. Au programme : faire émerger les projets sur ce territoire et leur donner les moyens de se réaliser.

Mais Encore...

Sur le chemin du Morvan, nous avons eu également écho d’actions directes contre la sylviculture industrielle. Contrairement aux fauchages d’OGM, ces actions contre des parcelles de monoculture ne visent pas la destruction des arbres mais à les rendre inutilisables par l’industrie. Une fois les têtes coupées, l’arbre ne meurt pas mais repart en deux rameaux. Elles peuvent cibler des parcelles symboliques, comme cela a été le cas en avril 2015 lorsque 5 hectares ont été décimés dans la forêt communale d’Avallon où le maire, également président de l’ONF, implantait des monocultures de résineux. Des actions similaires ont eu lieu dans la Forêt Au Duc gérée par l’ONF.

Si ces initiatives fleurissent dans le Morvan en s’appuyant sur un réseau d’acteurs et de personnes qui se sont retrouvés une première fois autour de la lutte contre Erscia, un peu partout des voix se lèvent, souvent dans une forme d’effarement ou d’étonnement complet. Nous nous sommes éloigné.es de nos forêts, laissées à des experts qui les traversent seuls. Nous ne connaissons le plus souvent que le sentier balisé de la promenade du dimanche en famille. Si quelques pratiques ici et là subsistent, de la cueillette de champignons et de simples [14] aux affouages individuels, on ne vit plus beaucoup de la forêt, ni avec elle. Qui y dort, grimpe aux branches, qui y construit, qui l’habite et se laisse habiter... Quelle dépossession vivons-nous ? Que partageons-nous avec ces experts et élu.es qui décident sans nous pour ce qui nous entoure ? C’est pourquoi les riverain.e.s tombent des nues devant le massacre en cours. Ce qui se passe dans le Morvan se passe peut- être chez vous, dans la forêt de votre enfance. Ce qui se vit ici nous pousse à ouvrir l’œil, à scruter les paysages, à s’interroger sur les coupes rases…


Le contrat Bois Régional Bourgogne Franche-Comté - 2018-2028

Affiche de la marche pour la foret (2018) portée par l’intersyndicale de l’ONF, s’opposant entre autres aux nouveaux contrats bois régionaux.

L’histoire se poursuit. Une opposante morvandelle nous a transmis ses impressions sur les dernières tractations politiciennes concernant la filière bois. Précisons que les contrats bois régionaux prennent souvent les mêmes directions mortifères dans d’autres régions (Grand Est, Limousin,…)

Dans le cadre des travaux engagés sur le Contrat forêt-bois régional 2018-2028, la DRAAF [15], la Région et l’Interprofession ont piloté des discussions autour de la politique forestière et des orientations à retenir pour les dix prochaines années.

Il y avait une seule vraie question sur la table : comment augmenter la production de résineux - pour répondre à la demande des marchés - et comment augmenter la productivité - pour répondre à la demande de compétitivité des grandes unités de première transformation ?

Dès le départ, les pilotes du Contrat ont scindé cette question en deux groupes de réflexion : le premier sur les résineux de Franche-Comté, dont la pratique sylvicole vise la qualité et la transformation locale (futaies [16] mélangées jardinées, circuits courts) ; le second sur les résineux de Bourgogne-Morvan et annexes, où les pouvoirs publics soutiennent depuis quelques décennies le développement d’une ligniculture résineuse intensive, qui marge sur les volumes et l’export – sans considérer les impacts de ces cultures industrialisées, et sans évaluation des forêts de feuillus anciennes qu’elles remplacent. Deux réunions du groupe de travail sur les résineux de Bourgogne-Morvan ont eu lieu. La première s’est tenue sans les associations environnementales qui ont été « oubliées ». Elle a retenu, sans surprise, une priorité de production sur le résineux. La seconde a fi xé des objectifs de mobilisation du bois (récolte) irréalistes et déconnectés du terrain, car fondés sur les besoins des unités de première transformation et non sur la disponibilité réelle.

Les associations environnementales ont dénoncé la méthode et les orientations, qui n’en ont pas moins été votées par Sylvain Mathieu, représentant la Région, et par Patrice Joly, représentant le Parc naturel du Morvan.

Cette double orientation va entraîner une multiplication sans précédent des récoltes par coupes rases et l’augmentation des surfaces de culture résineuse en lieu et place des forêts de feuillus encore existantes.

Et les feuillus ?

Ce même Contrat régional envisage une augmentation très ambitieuse de la production de bois énergie, directement calquée sur la demande du programme national, elle-même calquée sur la multiplication des projets de production d’énergie (dite) verte, elle-même calquée sur l’opportunisme des grands groupes mondialisés. La moitié de cette production supplémentaire proviendrait de la mise en gestion de parcelles jusque là « oubliées » et d’une dynamisation sylvicole que personne ne définit clairement. L’autre moitié sortira sans doute du chapeau, car elle n’existe pas à ce jour.

Ce chiffrage de papier encourage une exploitation déraisonnée de la ressource en affirmant qu’elle est disponible et renouvelable. Par exemple, le projet de centrale électrique au bois à Tonnerre (89) n’est viable que grâce aux subventions par rachat à tarif préférentiel de l’énergie. Son rendement atteindrait péniblement 50% en se diversifiant pourtant avec le chauffage de serres de tomates industrielles.

Conséquence (in)attendue : les « mauvais feuillus du Morvan » trouvent enfin un débouché, en bois de chauffe. Les propriétaires peuvent alors envisager l’exploitation de leurs parcelles. Le tapis roulant se met en marche : coupe rase, export des grumes sciables vers les pays à main-d’œuvre low-cost, tout le reste en bois énergie, dont une grande part à destination de l’Italie, ou pourquoi pas de Gardanne [17] au passage, enfin reboisement subventionné en résineux.

On commence à comprendre que les paysages et les crapauds du Morvan ne pèsent pas très lourd dans la balance.

Concertation publique ?

Dans le même temps, d’autres réunions se sont tenues avec les mêmes institutionnels, les mêmes professionnels et les mêmes élus pour le renouvellement de la Charte du Parc naturel du Morvan, l’un des tout premiers parcs régionaux, créé en 1970 pour " l’excellence des ressources patrimoniales (nature, culture, paysages) ", et qui va fêter son cinquantenaire.

De fait, la DRAAF a fini par reconnaître (provisoirement) le Morvan comme" un territoire présentant de forts enjeux sociaux et environnementaux" : elle a commandé une étude sociologique du territoire morvandiau autour des enjeux liés à la forêt.

Les conclusions sont sans appel : un consensus vers une réorientation du modèle sylvicole, notamment avec le rejet de la monoculture des résineux et des coupes rases, et une forte demande de rééquilibrage entre le développement à marche forcée de l’industrie du bois et les activités économiques locales (agriculture paysanne, tourisme, etc.).

La restitution au public de cette étude a eu lieu le 9 octobre à Château Chinon. L’objet de cette réunion organisée par la DRAAF : débattre des propositions issues des ateliers participatifs, et voir comment les intégrer au Contrat régional. Nous nous sommes déplacés pour rien. Les conclusions ne seront pas intégrées au contrat régional : elles ne sont pas compatibles avec les choix actuels de politique sylvicole. Monsieur le vice-président de la Région en charge de la forêt et du bois nous l’a redit : « la France a besoin de résineux ».

Circulez, Citoyens…


Histoire d’une coupe rase

Le peuplement d’arbres d’une parcelle vient d’être abattu dans la même journée. Le sol garde encore les traces laissées par les lourds engins d’exploitation forestière : de profondes ornières pleines d’eau stagnante et de branches cassées. Toute la faune qui vivait là doit trouver à se reloger. Les pics verts qui nichaient dans des arbres creux, leurs voisins les loirs, les chiroptères, les chouettes, ... Les blaireaux et renards qui dormaient sous terre ...

Et puis ceux qui traversaient cet espace comme les chevreuils, les laies, sangliers et marcassins, les cerfs, les chats sauvages, ...

La faune du sol comme les macroarthropodes peine à se maintenir. Le vent s’engouffre dans l’espace brutalement libéré, les températures s’affolent sans la canopée protectrice qui gardait le lieu un peu plus frais en été et un peu plus chaud en hiver...

C’est tout un monde qui disparaît. Sans le réseau racinaire des arbres et celui du mycélium des champignons qui jusqu’alors jouaient avec l’eau et tenaient le sol en place, ce dernier s’érode et le ruissellement d’eau se perturbe. S’il y a pente, le sol peut s’affaisser et provoquer des désastres pour les rivières, routes et villages en contrebas. Plus vulnérable, le terrain est exposé aux attaques d’insectes, de champignons et maladies. La richesse d’une forêt tient aussi dans son sol, cet humus très riche qui contient en lui la possibilité de la régénération des forêts. Tassé par les machines, privé d’apport minéraux (feuilles, petites branches), il perd ses qualités. La régénération - sauf plantation artificielle – va être longue.

Mais le plus souvent la question ne se pose pas, la coupe rase est suivie d’une plantation, généralement régulière (du même âge) et monospécifique (de la même essence), avec éventuellement des intrants chimiques pour compenser la faiblesse du sol (quasi obligatoire dans le cas de l’utilisation pour la coupe et le débardage de lourds engins qui tassent le sol de manière irréversible). Bien sûr, pour l’ensemble des milieux environnants cela signifie aussi moins de carbone stocké …

Humus : Couche supérieure du sol. Elle peut se former par la simple oxydation de la matière organique morte, mais le processus est grandement accéléré par l’activité des animaux, bactéries et champignons du sol. L’humus se trouve dans différents milieux, sur une épaisseur de 30- 40 cm en moyenne, parfois davantage dans les vallées et les creux. Son rôle est essentiel dans la vie de nombreux écosystèmes, ainsi que pour l’agriculture. Les biocides, pesticides et engrais, ainsi que le labour, le surpâturage et la déforestation sont les principales causes de la dégradation voire de la disparition de l’humus, et donc d’un appauvrissement considérable des sols.


Pour aller plus loin :

Face à Erscia adretmorvan.org : L’association des oposant.e.s poursuit son combat pour rêver d’autres avenirs aux forêts.

L’émission radiophonique « Le Morvan se lève » disponible sur le site de Radio Canut, dans l’émission Les paysan-ne-s dans la lutte des classes.

La belle introduction de la brochure « Histoire des peuples des forêts » qui revient sur ce qui se passe en nous, pour nous durant ces moment de brèche que sont les occupations de forêts... Téléchargeable sur le site de la revue Bogues.

Face à l’industrialisation www.forets-chatsauvage.org

Le groupement forestier du Chat Sauvage www.foret-tonnerroise.fr

L’association A.R.P.E.N.T lutte contre l’installation d’une centrale biomasse dans le Tonnerois. Des infos / réflexions sur la biomascarade.

La lettre « Forêt vivante » donne des actualités sur les forêts du monde entier. Elle peut se lire ou se commander sur le site de yonnelautre

UN PEU PARTOUT & PEUT-ÊTRE À CÔTÉ DE CHEZ VOUS www.alternativesforestieres.org : Le Réseau pour les Alternatives Forestières www.sosforet.org : L’association SOS Forêt dénonce l’industrialisation de la la sylviculture et l’absurdité des centrales à bois tout en proposant une sylviculture dite « douce ».


Populariser ce qui se trame dans les sous-bois, entretenir la fronde…

La centrale biomasse de Gardanne, le biodiesel expérimental de Syndièse près de Bure, les sapins de Noël industriels du Morvan, le tourisme « vert » des Center Parcs ou la mise en circulation des forêts sur le marché carbone… Autant d’exemples d’une même logique prédatrice, vorace. Sous gouverne de les « valoriser », les forêts sont réduites à de simples biens que l’on peut dépouiller jusqu’à la dernière branche pour quelques profits à court terme.

L’industrialisation en cours des usages forestiers nous mène à des dégâts comparables à ceux constatés en agriculture. Ce processus, allant de pair avec une absurde sanctuarisation de certaines zones boisées, signifie également notre dépossession : nous perdons un bien commun aux usages multiples et des dimensions de nous-mêmes dont nous avons à peine conscience.

Quelques-un.es sont en lutte pour permettre d’autres possibles. Et la forêt donne les moyens de se défendre. On peut s’y cacher, y construire des cabanes en haut des cimes, courir dans ses sous-bois… Et chemin faisant, y trouver d’autres façons de s’organiser et de penser notre relation à ce qui nous entoure. Développer des savoir-faire et reprendre prise sur nos vies…

Foret en lutte

P.S.

Contact : foretenlutte@@@riseup.net


[1] Une stère représente un m3 de bois. Son poids varie, selon les essences de bois, de 500 à 800 kg.

[2] Se dit du charbon issu des mines, par opposition au charbon de bois.

[3] Arbres à résine et à épines. Les pins et les sapins, grosso modo.

[4] Se dit d’un matériau qui ne pourrit pas facilement, qui résiste au temps et aux intempéries (le chêne et le douglas par exemple). Idéal pour le bois de construction.

[5] Intégralité du discours : www.perspectivesecologiques.com

[6] Projet Syndièse : expérimentation de production de carburant à partir du bois, à Saudron, en Haute-Marne. Piloté par le Commissariat à l’Énergie Atomique et aux énergies alternatives (CEA). Projet interrompu en 2017, mais d’autres expérimentations à partir de biomasse sont en cours (ex : le projet Bio T fueL).

[7] Electrabel fournit de l’éléctricité et du gaz naturel à 6 millions d’habitants dans le Bénélux. ENGIE est son actionnaire à 100%.

[8] Principe similaire à la centrale de Gardanne. Infos sur le site de SOS Forêt.

[9] Les rémanents en forêt sont les restes de branches ou de troncs mal conformés abandonnés en forêt par les bûcherons. Ce bois mort est nécessaire pour la production de l’humus forestier, pour le cycle du carbone, et les équilibres écologiques.

[10] Comme le parc aux 1000 éoliennes en sud Aveyron. Cf douze.noblogs.org

[11] Procédure juridique rapide qui permet d’obtenir la suspension d’une décision administrative en attendant un jugement sur le fond du litige.

[12] Être trempé, mouillé ..

[13] Autre groupement similaire : celui d’Autun Morvan.

[14] Nom donné aux plantes médicinales au Moyen Âge.

[15] DRAAF : Direction Régionale de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt.

[16] Peuplement forestier issu de graines. Est dite irrégulière lorsque les arbres sont d’âges différents ou régulière lorsqu’ils ont tous le même âge, mélangée lorsqu’il y a des arbres d’essences différentes ou monospécifique (monoculture). Traditionnellement, la futaie sert à produire du bois d’œuvre.

[17] Projet de reconversion de centrale électrique à charbon en centrale à biomasse, près de Marseille.