BROCHURES

Le passé n’a pas disparu
Intégrer dans tous nos mouvements le combat contre l’antisémitisme

Le passé n’a pas disparu

April Rosenblum (première parution : 2007)

Mis en ligne le 18 décembre 2019

Thèmes : Antiracisme (25 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,3.4 Mo) (PDF,3.4 Mo)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

[Mot des traduct.rices]

Voici une traduction de la brochure “The past didn’t go anywhere...”, écrite en 2007 par April Rosenblum, une juive américaine. Deux informations importantes à garder en tête : ce texte n’est pas des plus récents et il est issu du contexte étasunien. Dans ce sens, il est possible que les lectr.ices européen.nes soient parfois déconcerté.es par les nombreuses références à des personnalités, à des mouvements ou à l’histoire spécifique des Etats-Unis.

Nous avons pourtant décidé de traduire cette brochure, considérant qu’elle aborde d’une façon accessible, claire et évocatrice différents aspects de l’antisémitisme, et que chacun.e peut facilement s’identifier à ce qui y est mentionné. Le texte soulève d’importantes questions, il apporte de nouvelles informations et propose des analyses intéressantes. Il contribue aussi à visibiliser des comportements opprimants sous-jacents, et représente ainsi une bonne base de réflexion et de discussion, ce que nous souhaitons déclencher.

L’auteure essaie de répondre à des questions telles que ce qu’est l’antisémitisme, d’où vient cette oppression et sous quels aspects on peut la percevoir. Elle relie les expériences historiques (bien au-delà de la Shoah) avec la situation actuelle (sans se focaliser exclusivement sur le conflit israélo-palestinien), en soulignant toujours les continuités.

April Rosenblum écrit d’une perspective juive (souvent à la 1ère personne) ; mais elle écrit aussi en tant que personne qui s’engage dans des mouvements sociaux, comme militante convaincue de l’importance des luttes à mener. Dans son discours, ces deux points de vue se renforcent l’un l’autre.

C’est là, à notre avis, un des aboutissements importants de son analyse : pas de changement social radical possible sans mettre fin à l’oppression des Juif.ves, pas de libération juive sans émancipation globale. Il s’agit donc d’une proposition intersectionnelle, pour comprendre et dépasser les différentes oppressions. L’auteure décrit d’ailleurs à plusieurs reprises de quelle façon l’antisémitisme est et a été imbriqué ou instrumentalisé dans d’autres types d’oppressions.

En discutant entre nous et autour de nous, nous nous sommes également rendu compte que notre perception de l’antisémitisme varie beaucoup selon nos expériences individuelles. Nous, traduct.rices de cette brochure, sommes deux personnes non-juives, issues de milieux politiques et d’espaces linguistiques différents. Nous traduisons ce texte dans un contexte germanophone, toujours avec un pied dans les luttes en France. Or, dans les sociétés d’origine du nazisme, si la question de l’antisémitisme est souvent laissée de côté, elle reste une des thématiques centrales autour desquelles s’articulent aujourd’hui les combats et les débats de la « gauche radicale ». Depuis une trentaine d’années maintenant a été amorcée une critique virulente des tendances antisémites dans les mouvements autonomes et anti-impérialistes. Il existe par exemple aujourd’hui de nombreux groupes, des positions politiques (voir par exemple Antideutsche), de gauche, autonomes, antifascistes, qui soutiennent ouvertement l’Etat israélien ou sa politique. Ce qui peut paraître invraisemblable à de nombreux.ses militant.es francophones.

On retrouve au contraire peu de traces de ces préoccupations critiques dans les sphères militantes francophones. Cela a certainement à voir avec des lectures différentes de la Seconde Guerre Mondiale, ainsi qu’avec l’importance historique des combats anticoloniaux en France comme en Belgique. Mais ça ne suffit pas à expliquer pourquoi l’oppression antijuive est si souvent occultée dans les milieux militants... L’histoire française aussi, celle des révolutionnaires y compris, regorge d’idées et d’actes antisémites. Et ce n’est vraiment pas exagérer que de parler d’une résurgence des violences contre les Juif.ves dans les pays francophones ces derniers temps. Ce qu’April Rosenblum pointait déjà il y a une dizaine d’années n’a fait qu’empirer : le spectre de l’antisémitisme en France s’étend aujourd’hui des attentats répétés visant les communautés juives à l’incroyable résonnance des discours complotistes et/ou néofascistes, en passant par les nombreux cas de harcèlement quotidien.

Pour traduire ce texte, nous sommes donc parti.es de ce constat : un manque certain dans la littérature militante francophone actuelle. Il semble qu’il existe un discours d’Etat sur l’antisémitisme, ou un discours académique, « républicain et laïque », qui occupe le devant de la scène. Mais il n’existe presque pas de discours émancipateur sur le problème, bien peu de choses concrètes sur cette question pourtant urgente et épineuse.

Malgré cette intention que nous partageons avec l’auteure, nous avons été irrité.es à plusieurs reprises, voire en contradiction avec certains points de vue qu’elle défend. Nous identifiant plutôt avec les idées et pratiques anarchistes, il nous a semblé que les raisonnements de l’auteure relevaient parfois d’une approche libérale, réformiste ou citoyenniste.

Nous souhaitons en outre que cette brochure soit lue de façon critique, surtout quant aux concepts d’ « ethnie » et de « peuple ». Pour parler d’antisémitisme, il est important d’aborder la question de qui sont les Juif.ves, au-delà d’une simple référence à la religion, ce que fait l’auteure. Mais l’identité est toujours une construction, le produit d’un rapport social, et il nous semble qu’April Rosenblum tend parfois à idéaliser ou simplifier cette notion. De manière générale, nous avons l’impression que l’auteure, dans son intention de livrer un texte qui soit le plus accessible et compréhensible possible, a parfois tendance à proposer des explications ou des solutions un peu trop réductrices.

Ce sont là différentes choses qui nous ont parfois dérangé.es dans notre laborieux processus de traduction, mais nous espérons que ces questionnements pourront aussi servir de base à de plus amples réflexions, toujours dans le sens d’intégrer une analyse de l’antisémitisme dans nos discours radicaux.

Nous vous souhaitons une bonne lecture.
Pour que l’antisémitisme soit combattu, comme toutes les autres oppressions !

nd’été 2018


Quelques notes...

Dans cette brochure, le mot « Gauche » est utilisé pour définir des mouvements sociaux, radicaux et progressifs, ainsi que les militant.es qui s’engagent dans les luttes pour la justice sociale. Il n’est pas nécessaire de s’identifier à ce terme spécifique – ce mot est surtout utile parce qu’il est court.

Le mot antisémitisme sera utilisé ici pour désigner l’oppression contre les Juif.ves (...). Cette définition ne doit pas servir à minimiser l’oppression des Arabes qui, comme les Juif.ves, ont été étiqueté.es Sémites. « Oppression antijuive » est une alternative plus précise. Pour les activistes, il est pratique de pouvoir employer les deux termes.

Un glossaire se trouve à la fin de la brochure [1].

Dédicacé à

Dr. Oscar Klier,
fondateur et ancien recteur de l’Universidad de Congreso en Argentine, mentor et ami ; dont le rêve fût détruit en 1998 par une campagne antisémite, et qui demande encore justice.

Ainsi que Cherie Brown,
dont les travaux d’analyse sur l’oppression antijuive ont été cités par beaucoup d’interviewé.es comme une source d’inspiration et de confiance, qu’illes aient été ses proches collègues ou qu’illes aient lu un de ses articles il y a longtemps.

Première édition en avril 2007, révision le 24 avril 2007 ;
traduction et mise en page française pendant l’été 2018.

Les recherches comme la rédaction de ce texte ont été entreprises par April Rosenblum et soutenues par plusieurs petits dons individuels. Remerciements particuliers à Judy Rosenblum, Joel Rosenblum, Josef Kardos, à toutes les personnes interviewées, aux lecteur.ices attentif.ves des premières ébauches ; à Kate Zaidan, dont je n’oublierai jamais la générosité qui a largement dépassé le sens de l’obligation ; à mes ami.es, à travers différentes frontières.


Deux Juifs, un empire décadent et un mouvement de résistance en lutte entrent dans un bar...

Pour les personnes qui s’engagent pour un changement social fondamental, la situation dans laquelle on se retrouve coincé.es avec l’antisémitisme ressemble à une mauvaise blague.

D’un côté, des campagnes organisées visent les militant.es et les universitaires progressistes et radical.es pour nous catégoriser comme antisémites. Il est notamment presque impossible de mentionner Israël de façon critique sans être accusé.e d’antisémitisme.

En même temps, nous faisons face à de véritables tendances d’oppression antijuive, dans nos mouvements et dans le monde, sans réelle opposition. Cela met les Juif.ves en danger, corrompt notre intégrité politique et nous empêche de créer la résistance efficace dont on a besoin aujourd’hui.

Longtemps la Gauche a hésité à s’attaquer à l’oppression antijuive. Nous avions notamment des difficultés parce qu’elle paraît différente des oppressions que nous comprenons, qui infériorisent les groupes opprimés pour les affaiblir. L’oppression antijuive peut au contraire faire paraître sa cible extrêmement puissante.

La tâche de l’antisémitisme, c’est d’invisibiliser les classes dirigeantes. Il protège les rapports de pouvoir de la classe dirigeante, en canalisant plutôt la colère de l’injustice contre les Juif.ves. Mais il n’est pas nécessairement orchestré depuis le haut. Il sert les mêmes buts, qu’il soit consacré par la loi ou seulement institutionnalisé dans nos esprits ; qu’il s’agisse de politique publique, de « sens commun » populaire ou de pratiques des mouvements sociaux comme les nôtres.

Pour la Gauche, c’est toujours un véritable combat de s’attaquer à l’oppression dans ses propres rangs. Mais chaque fois, lorsque nous le faisons, nos mouvements en ressortent grandis de par une compréhension plus approfondie qui en émerge. Pour initier ce processus, il nous faut des informations de base sur l’oppression antijuive et les manières de la contrer. Mais cela doit venir d’une perspective de justice pour tou.tes et non pas de tentatives opportunistes, diffamant ou censurant les efforts vers la justice sociale qui sont en train de se renforcer.

En écrivant ce texte, je ne souhaite pas que les militant.es mettent de côté les thèmes essentiels sur lesquels nous travaillons déjà pour se concentrer uniquement sur ce thème. Dans aucun de nos combats actuels pour les droits humains fondamentaux nous ne pouvons économiser notre énergie ni notre engagement. Ceci est un appel pour que nous intégrions une analyse radicale de l’oppression antijuive dans les luttes que nous menons déjà.

Que ces idées nous renforcent face à tout ce qui nous attend.

April Rosenblum


L’antisémitisme reste un problème mondial

Parfois les gens de Gauche pensent que l’oppression contre les Juif.ves ne représente plus un problème après la Shoah. Si on se concentre sur l’exception des Etats-Unis, où les Juif.ves étaient relativement en sécurité, c’est facile à penser. Pour vraiment évaluer la force de l’antisémitisme, il faut le considérer au niveau mondial. Voilà quelques faits :

Propagande antijuive en haut-lieu :

Russie, janvier 2005 : 20 parlementaires et 500 citoyen.nes connu.es demandent au procureur général d’interdire toutes les organisations juives en Russie. Le groupe qualifie le judaïsme d’antichrétien, d’extrémiste et d’inhumain et s’appuie sur le mythe médiéval selon lequel les Juif.ves assassinent rituellement des bébés chrétiens. Ils prétendent que « tout le monde démocratique est sous le contrôle financier et politique de la juiverie internationale. »

Malaisie, octobre 2003 : Le premier ministre Mahathir Mohamad s’adresse aux Musulman.es du monde et déclare que « les Juifs gouvernent le monde par procuration, qu’ils envoient d’autres combattre et mourir pour eux et qu’ils ont désormais pris le contrôle des pays les plus puissants. »

Iran, décembre 2005 : le président Mahmoud Ahmadinejad déclare que la Shoah est un mythe créé par les Juif.ves. Lorsqu’un journal danois de droite publie des caricatures qui dévalorisent l’Islam, des manifestant.es, soutenues par le gouvernement, affirment que ce sont les Sionistes qui en ont manipulé le Danemark. Hamshari, le journal (subventionné par l’Etat) le plus lu en Iran, finance un concours international de caricature pour favoriser le débat sur « de prétendus événements historiques comme l’Holocauste ». Dans un conflit auquel les Juif.ves ne prennent pas part, ce sont elleux qui trinquent.

Violence dans la rue, déni en haut-lieu :

France, janvier 2006 : Ilan Halimi, un jeune de 23 ans de la banlieue parisienne, est traqué et kidnappé par une bande qui présume qu’il est riche parce qu’il est juif. Halimi est ensuite torturé pendant trois semaines jusqu’à ce que mort s’en suive. Des résident.es de l’immeuble se joignent à la bande dans une atmosphère ludique de torture. Sa mère avait prévenu la police française de plusieurs tentatives récentes d’enlèvements sur les Juif.ves du quartier, mais on lui a demandé d’ignorer les menaces de morts quotidiennes sur son fils ainsi que les demandes de rançon reçues par les synagogues. Le gouvernement refuse de reconnaître le meurtre de Halimi comme un assassinat antijuif.

Ukraine, août 2005 : L’affaire Halimi est seulement la plus médiatisée des agressions publiques récurrentes visant les Juif.ves. Les Juif.ves reconnaissables sont les plus vulnérables, on dénombre de fréquentes attaques sur les rabbins à proximité de synagogues. Lorsque l’étudiant rabbinique Mordechai Molozhenov est tabassé, poignardé jusqu’au coma par des skinheads criant des insultes antijuives, des haut.es représentant.es de la police ukrainienne parlent d’« hooliganisme », et non pas d’antisémitisme. Trente rabbins appellent à l’action en déclarant : « Des appels à la violence contre le Judaïsme et les Juif.ves sont publiés dans la presse, librement diffusés et vendus. Des symboles antisémites apparaissent de plus en plus fréquemment sur les murs des synagogues, des immeubles, des arrêts de bus et le long des routes. »

Argentine, juillet 2005 : Dans ce pays où on trouve la plus grande communauté juive d’Amérique du Sud les seules attaques terroristes majeures du pays ont ciblé des sites juifs. En 1994 une attaque à la bombe du centre de la communauté juive a fait 86 mort.es et 300 blessé.es. En 2005 on apprend que le gouvernement a refusé de mener une enquête ; la police et les autorités sont largement suspectées d’avoir permis ou soutenu l’attaque. En juillet, le président admet que, depuis dix ans, les autorités ont détruit activement les preuves de l’affaire. Aujourd’hui, tout.es les suspect.es ont été libéré.es. Ce n’est pas surprenant dans un pays où, onze ans plus tôt, pendant la dictature militaire, on a tué 30 000 personnes et disproportionnément arrêté ou fait disparaître des Juif.ves, à qui on réservait par ailleurs des tortures particulières.

Qu’est ce que l’oppression antijuive aujourd’hui ?

Ce sont des siècles de doctrines antijuives institutionnalisées qui réémergent publiquement lors de situations tendues. C’est une forme perverse de « street credibility » : un consensus politique à travers les frontières, utilisé tant par les politicien.nes « mainstream » que par les mouvements contestataires, qui exposent « les Juifs » pour mettre en cause le pouvoir.

Même aux Etats-Unis, où les Juif.ves ont profité d’un exceptionnel respect de leur intégrité physique pendant 200 ans, c’est une rumeur de fond : que ce soient des bruits qui rendent les Juif.ves ou les Israëlien.nes responsables du 11 septembre, le blockbuster reprenant « La passion du Christ », analogue aux Passions médiévales européennes qui déclenchaient chaque année à Pâques des massacres de Juif.ves, ou encore les théories qui émergent du ras-le-bol général vis-à-vis de la Guerre en Irak, selon lesquelles la guerre a été menée pour des intérêts juifs ou israéliens.

Il ne s’agit pas de prétendre que le ciel nous tombe sur la tête ou que la Shoah est sur le point de revenir ; en fait, à l’heure où nous parlons, plusieurs autres groupes opprimés sont dans un danger plus urgent. Mais ce statu quo mondial, où les théories antijuives sont communément admises, est un problème sérieux. Ce n’est pas une question que la Gauche peut se permettre de remettre à plus tard.

Le passé n’a pas disparu. L’antisémitisme n’a pas simplement disparu suite aux pires de ses crimes. Nos vies de militant.es sont basées sur l’idée que l’oppression ne disparaît pas toute seule. Il faut agir. L’ensemble des mouvements sociaux doit agir pour produire un changement réel. Quand y a t’il eu un effort conséquent dans les mouvements radicaux afin de s’informer, nous comme le monde, et de renverser l’antisémitisme ? Oh.
Alors... C’est pour quand ?

Comment les Juif.ves peuvent être opprimé.es ?!

« Mais les Juif.ves sont parmi les plus privilégié.es dans ce pays ! »

Qu’est-ce qui te vient à l’esprit quand tu penses à l’oppression ? La pauvreté ? L’incarcération de masse ? L’exploitation du travail d’un groupe ? Le pillage des ressources d’un pays ? Si tu t’attends à ce que toutes les oppressions ressemblent à ça, il risque d’être difficile pour toi de cerner celle-ci. L’oppression contre les Juif.ves prend souvent des formes bien différentes. Mais en connaissant ses symptômes, on peut voir combien l’oppression contre les Juif.ves est encore vivante aujourd’hui et fonctionne de la même manière depuis plusieurs siècles.

Définition : L’antisémitisme, ou l’oppression antijuive, est un système d’idées qui s’est transmis à travers les institutions d’une société et rend possible l’utilisation les Juif.ves comme boucs-émissaires, ainsi que les attaques idéologiques et physiques qui en résultent.

L’oppression des Juif.ves a beaucoup des points en commun avec les oppressions que beaucoup de personnes combattent aujourd’hui. Le racisme, le classisme, le sexisme, l’homophobie et toutes les oppressions servent une double fonction : elles contrôlent, mettent en danger, affaiblissent le groupe ciblé, et en même temps elles permettent de maintenir un système large et bien huilé d’exploitation et d’inégalités. Avec l’antisémitisme, ça marche comme ça :
- Les Juif.ves sont isolé.es, particulièrement des autres groupes exploités – des personnes qui normalement pourraient les rejoindre et les défendre en cas de danger.
- D’autres groupes opprimés sont manipulés pour ne pas identifier et combattre les origines de leur exploitation, ils sont plutôt encouragés à canaliser leur colère contre les Juif.ves.
- Face à des violences ou à d’autres dangers les Juif.ves sont pris.es pour cible, tant intentionnellement par des gouvernements locaux que spontanément par la base de la société.
- Dans l’espoir d’être plus en sécurité, les Juif.ves sont poussé.es à coopérer avec les dirigeants, à se taire et à ne pas se révolter contre les puissant.es par peur d’être davantage pris.es pour cible.

Le fonctionnement basique de l’antisémitisme n’est pas si différent des façons dont de nombreuses diasporas à travers le monde sont stigmatisées.

Mais chaque oppression est aussi, d’une certaine façon, unique. Dans le cas de l’antisémitisme, il s’agit de l’origine de l’oppression : les chefs des Chrétien.nes primitif.ves représentaient les Juif.ves comme les assassins de Jésus ; une idée qui s’institutionnalise lorsque, dans tous les pays conquis et convertis par l’impérialisme Romain, se diffuse une conception des Juif.ves comme des « assassins de dieu », de mèche avec des forces secrètes et diaboliques. Plus tard, lorsque les sociétés européennes se modernisent et se sécularisent, les représentations des Juif.ves comme origine du mal absolu persistent.

L’antisémitisme que nous connaissons, avec ses représentations du pouvoir spécifique et diabolique des Juif.ves, a commencé comme un phénomène chrétien et européen ; même si les Juif.ves étaient maltraité.es dans les pays musulmans, il s’agissait plutôt d’un statut générique de seconde zone appliqué à tou.tes les non-musulman.es. Pourtant, avec la colonisation européenne et les incursions des Nazis, les théories antisémites à la sauce européenne ont gagné de plus en plus de terrain dans les sociétés arabes, asiatiques et d’autres.

Au cours de son histoire, l’oppression antijuive a pris différentes formes. La persécution était religieuse, raciale et/ou politique selon l’époque. Mais certaines croyances se sont durablement installées :
- Les Juif.ves sont mystérieu.ses, ou illes agissent en secret, en coulisse
- Les Juif.ves accumulent du pouvoir de façon anormale ou surnaturelle
- Les Juif.ves sont déloyal.es envers la société dans laquelle illes vivent et/ou en visent la destruction
- Les Juif.ves sont particulièrement responsables du mal dans le monde
- Les Juif.ves sont (au mieux) différent.es du reste de l’humanité ; ou (au pire) intrinsèquement mauvais.es voire lié.es au diable
- Les Juif.ves sont riches ou avides
- Les Juif.ves sont le « cerveau » derrière l’action.

Dans un monde difficile à changer, l’antisémitisme donne l’impression que les problèmes sont plus faciles à résoudre. Il attire notre regard sur un groupe fictif de Juif.ves avides et puissant.es, à la racine des problèmes du monde, pour détourner nos yeux des systèmes qui maintiennent effectivement l’injustice : le capitalisme, les marchands d’armes, les compagnies pétrolières ou ce que tu veux, tout comme de la classe dirigeante majoritairement non-juive qui en bénéficie.

Et en fait, c’est quoi exactement les Juif.ves ?

Les Juif.ves représentent une culture multiethnique dispersée à travers le monde, reliée par une histoire de diaspora partagée ainsi qu’une religion (le Judaïsme). Certain.es Juif.ves pratiquent cette religion, d’autres sont des Juif.ves ethniques ou séculier.es (non-religeu.ses).

Plusieurs groupes ethniques juifs existent dans cette culture : les Mizrahim (des communautés de Juif.ves qui n’ont jamais quitté le Proche-Orient après que l’Ancien Israël ait été détruit par les conquêtes, mais se sont installées dans des régions telles que l’Irak, l’Iran, la Syrie actuels, etc.), les Ashkénazes ( dont les ancêtres ont émigré en Europe et y ont fondé des communautés), les Séfarades (dont les ancêtres ont fondé des communautés sur la péninsule ibérique, avant que l’Inquisition ne les disperse partout dans le monde), les Juif.ves de Cochin en Inde, les Falashas en Éthiopie, les Juif.ves igbo au Nigéria et bien davantage. Dans chaque ethnie existent encore de nombreuses différences.

D’autres Juif.ves partagent la religion mais pas l’arbre généalogique, et sont devenu.es partie intégrante du peuple Juif par conversion. Bien que des lois religieuses orthodoxes définissent un.e Juif.ve comme une personne dont la mère est Juive, ou qui a effectué une conversion orthodoxe, de nombreu.ses Juif.ves refusent cette définition, considérant par exemple qu’une personne est Juif.ve si elle a des ancêtres Juif.ves, si elle s’identifie ou s’estime concernée par cette culture.

A cause de la persistance de la persécution à travers l’Histoire, les communautés juives ont souvent dû dissimuler leur identité ; des milliers de personnes dans le monde ont donc des ascendances juives cachées. Ces dernières années, les Juif.ves bénéficiant d’une sécurité relative, des discussions plus ouvertes sur les origines juives ont pu émerger, et un nombre croissant de communautés commencent à s’assumer comme juives.

Souvent les gens entendent le mot « antisémitisme » et se braquent. Illes disent : « Tu parles de l’antisémitisme comme si c’était juste les Juifs... »

« Mais les Arabes sont des Sémites ! »

C’est juste : le mot sémite a été utilisé tant pour les Arabes que pour les Juif.ves [2]. Et les Arabes et les Musulman.es (en incluant des groupes tels que les Palestinien.nes) sont victimes d’une violence et d’une oppression intenses.

- Après 60 ans de soutien aux dictateurs et de répression des mouvements démocratiques dans les pays Arabes, les Etats-Unis ont clairement signifié aux citoyen.nes Arabes du monde entier qu’illes peuvent arbitrairement devenir les cibles des occupations et bombardements américains. Des centaines de milliers de civils irakien.nes ont été tué.es sans aucun.e mort.e du côté américain ; des centaines des prisonnier.es ont été torturé.es ; et les Etats-Unis appellent ça un cadeau : la démocratie pour les Arabes arriéré.es.

- Depuis le 11 septembre 2001, les Arabes et musulman.es améri- cain.es sont contraint.es à des enregistrements forcés, à des milliers de détentions arbitraires, de déportations et à la violence populaire.

- Israël poursuit depuis 1967 l’occupation violente et illégale du territoire palestinien. Aujourd’hui Israël annexe toujours plus de territoires de la bande de Gaza, financé par le gouvernement des Etats-Unis, lui-même applaudi par la puissante Droite chrétienne. En même temps Israël répond au Hezbollah en transformant le Liban en champ de ruines avec des bombardements qui tuent plus d’un millier de personnes et poussent plus d’un millions de Libanais.es à l’exil.

- Cette tradition prend ses racines en Europe, avec les Croisades et les massacres de Juif.ves et Musulman.es, jusqu’au Proche Orient. L’Epoque Moderne amène 150 ans de colonialisme européen dans les pays arabes, et les migrant.es des anciennes colonies subissent en Europe des décennies de violences racistes et de mise au pilori. De nouvelles lois françaises visant prétendument à calmer les tensions ont interdit les vêtements musulmans à l’école.

Tout cela alourdit encore le fardeau porté par de nombreu.ses Arabes et Musulman.es, confronté.es par leur propre gouvernement à des inégalités et à une lourde répression.

C’est une époque particulièrement dangereuse pour les Arabes et les Musulman.es du monde entier. Qu’est-ce que cela implique lorsqu’on parle des menaces vis-à-vis des Juif.ves ?

Que deux oppressions peuvent se passer en même temps.

C’est peut-être évident. Mais c’est difficile à saisir et encore plus difficile à contrer. Chaque oppression est différente, et il nous faut consacrer du temps et de l’engagement pour comprendre le fonctionnement et l’expérience spécifique de chaque groupe opprimé, pour savoir comment soutenir au mieux leur combat pour la libération.

Un terme que nous n’avons pas choisi :

Le mot « antisémitisme » a été popularisé en 1879 par Wilhelm Marr, qui n’était ni Arabe ni Juif. Au début il a été choisi comme un nouveau mot, chic et scientifique, pour signifier que les Juif.ves étaient une race inférieure (et non pas une religion dont on peut apostasier). Il servait aussi à remplacer l’expression « haine des Juif.ves » (Judenhass) et paraître ainsi plus sophistiqué.

Marr et ses collègues s’enorgueillissaient d’employer ce terme pour se définir elleux-mêmes. Illes fondèrent la Ligue des Antisémites, une organisation qui prônait la discrimination des Juif.ves. Lorsque Marr et son mouvement ont forgé ce terme pour discréditer tout un peuple, illes ne faisaient que peu de cas de leur erreur d’utilisation ce mot spécifiquement pour les Juif.ves.

Bien que les Juif.ves n’aient pas choisi la dénomination de leur oppression – les groupes opprimés en ont rarement le choix – ayant été attaqué.es avec ce terme des années durant, illes l’ont accepté afin de décrire cette expérience historique qui consiste à être stigmatisé.es en tant que Juif.ves.

Il n’existe pas d’oppression qui vise de la même manière toutes les personnes étiquetées « sémites » [3]. Mais il existe une oppression plus large dont les deux groupes font l’expérience : l’Orientalisme. De la loi d’exclusion des Chinois (USA, 1882), au Troisième Reich, en passant par la Peur Rouge ou encore à la Guerre contre le terrorisme, l’« Occident » a historiquement catalogué les Asiatiques, les Arabes et les Juif.ves comme des êtres mystérieux, malhonnêtes, manipulateurs futés, hypersensuels, guerriers barbares à la loyauté sans faille envers leur « tribu » plutôt qu’envers l’espèce humaine.

À la rencontre de l’extraordinaire oppression en voie d’extinction

Voilà longtemps que l’oppression antijuive existe – cela fait environ 1 700 ans qu’elle est devenue une pratique de gouvernement dans la société chrétienne, et c’est seulement depuis 1965 qu’elle n’est plus officiellement approuvée par le Vatican. Mais quand l’oppression antijuive n’atteint pas le paroxysme de sa brutalité, elle peut être très difficile à reconnaître. Comment cette oppression peut devenir à ce point invisible ?

En partie parce qu’elle permet aux Juif.ves de réussir. De nombreuses oppressions fonctionnent en assignant le groupe visé comme pauvre, mal-éduqué, désigné comme non-blanc ou bien juste « en bas ». L’oppression antijuive ne dépend pas de ça. Bien qu’à plusieurs reprises les Juif.ves aient été maintenu.es dans la pauvreté ou désigné.es non-blanc.hes, ce furent des « options supplémentaires ». Parce que le clou de l’oppression antijuive est de mettre en avant la figure du Juif, afin que les Juif.ves soient la cible de la rage populaire plutôt que les classes dominantes. Ça marche encore plus facilement si les Juif.ves peuvent réussir et être ainsi percu.es comme « responsables » par d’autres groupes opprimés.

En partie parce qu’elle est cyclique. Comme il permet aux Juif.ves de de monter l’échelle sociale, l’antisémitisme est cyclique : les attaques arrivent par vagues ; mais chaque fois que les choses se calment et que les Juif.ves peuvent à nouveau se fondre dans la masse ou parvenir dans la société, cela donne l’impression que l’antisémitisme est « terminé ». Dans certains des exemples les plus célèbres d’expulsions et de génocides (c’est-à-dire dans l’Espagne médiévale ou dans l’Allemagne moderne), juste avant les attaques, les Juif.ves semblaient être une des minorités les plus prospères, confortables et bien intégrées.

Une oppression intériorisée

L’oppression antijuive est aussi passée sous silence parce qu’elle est intériorisée : c’est-à-dire que les membres de groupes opprimés nourrissent des perceptions fausses ou négatives à propos d’elleux-mêmes et de leur peuple. Cette intériorisation consiste aussi dans nos façons d’interagir avec notre environnement, en s’arrangeant avec cette oppression pour la percevoir comme quelque chose de normal et d’acceptable plutôt que de la questionner.

L’intériorisation des oppressions concerne tous les groupes opprimés. Les formes qu’elle prend dépendent de l’histoire de chaque groupe. Par exemple, au niveau individuel, les personnes juives – surtout les hommes – se perçoivent souvent comme faibles physiquement. Sous les dominations chrétienne et musulmane, on nous a pendant de longues périodes légalement interdit de porter des armes. Dans la société européenne, nous avons été exclu.es de professions courantes qui renforcent le corps (paysannerie etc.). Nous avons été littéralement incapables de nous protéger, nous et nos familles, contre les viols et la violence de masse. Les personnes juives – surtout les femmes – ressentent souvent du dégoût pour leurs corps. La société européenne et la culture populaire ont forgé leurs représentations du laid et du dégoûtant à partir de nos visages juifs, et à partir de son idée fantasmée de ce à quoi ressemblaient nos corps, nous construisant comme l’« altérité raciale » principale.

Nos décisions politiques sont aussi affectées. Les attitudes historiques envers les Juif.ves nous ont appris à croire que nos luttes ne valent pas la peine. Des intellectuel.les goys européen.nes, notamment des penseurs comme Hegel qui ont profondément influencé la Gauche, professaient que les Juif.ves étaient un peuple « en dehors » de l’Histoire ; des théories influentes soutenaient que, parce que les Juif.ves n’avaient pas de territoire propre, nous étions un groupe informe, sans rôle à jouer dans l’Histoire ni dans la révolution.

Le « Juif utile »

Des siècles durant, les communautés juives pouvaient être expulsées des cités européennes et se retrouver à la rue à tout moment et pour n’importe quelle raison. Les autorisations de résidence duraient seulement pour la période durant laquelle les autorités locales considéraient les Juif.ves « utiles » sur leur territoire. Les classes dirigeantes ont développé et transmis des stratégies pour profiter au mieux de la vulnérabilité des Juif.ves. Il est important que nous comprenions comment ces stratégies sont encore utilisées aujourd’hui.

L’intermédiaire - Les dirigeant.es se sont servis des Juif.ves comme d’intermédiaires, directement en contact avec la paysannerie exploitée et mécontente, afin de se protéger des répercussions de leurs politiques injustes. Un.e paysan.ne pouvait passer sa vie sans jamais rencontrer le noble qui décidait de son sort ; les Juif.ves étaient le visage du pouvoir, collectant les impôts et les loyers. Les Juif.ves paraissaient être aux commandes, et illes en faisaient les frais lorsque les paysan.nes pauvres décidaient de résister.

La zone tampon - Comme il fallait aux Juif.ves une autorisation spéciale pour vivre sur les territoires européens, de nombreu.ses dirigeant.es en profitèrent pour les installer soit dans les zones les plus vulnérables à des attaques militaires, soit là où des sujet.tes agité.es risquaient de se rebeller. Pour bénéficier du privilège d’un foyer, les Juif.ves durent accepter ce rôle de population sacrifiable.

Le Juif de Cour - L’Histoire regorge de rois impopulaires, parvenus à sauver leurs fesses en retournant les foules contre un Juif de Cour fidèle (mais sacrifiable). En tant qu’agent du Roi, un Juif de Cour pouvait personnellement obtenir de grands privilèges, voire du pouvoir. Mais lorsque des problèmes émergeaient, les dirigeants savaient détourner les accusations et la violence des masses contre lui.

La soupape de sécurité - Seulement quelques Juif.ves furent membres de la Cour ou récolteurs d’impôts. Mais tou.tes les Juif.ves d’un territoire étaient une cible pratique pour le dirigeant : lorsque l’économie ou d’autres circonstances devenaient insupportables, les quartiers Juifs représentaient pour les masses goys une opportunité de se défouler et de s’insurger.

De plus, la théorie révolutionnaire en plein essor considérait les ouvrier.es ou les paysan.nes comme les groupes capables d’insuffler un changement social. Mais les Juif.ves europén.nes, exclu.es de nombreux métiers traditionnels, ne trouvaient souvent pas réellment leur place au sein de ces catégories.

Des deux côtés, les Juif.ves ont appris qu’illes n’importaient pas ; l’unique rôle sensé que nous pouvions jouer pour changer le monde était de soutenir les combats des autres, de nous rendre utiles. Tout cela constitue le gros de l’antisémitisme intériorisé : après des siècles d’expériences durant lesquels personne n’est venu nous défendre lorsque nous étions attaqué.es et persécuté.es, les Juif.ves ont intériorisé l’idée qu’il n’y a pas d’espoir que d’autres se soulèvent à nos côtés.

Pour les Juif.ves qui se battent pour la justice sociale, cela signifie que nous restons souvent silencieu.ses sur l’oppression antijuive : nous apprenons à combattre en soutien à d’autres groupes, sans exiger la solidarité dont nous avons besoin nous-mêmes.

Pour les communautés juives, cela signifie que nous per- dons de vue la construction d’une stratégie pour notre libération : trouver des allié.es dans d’autres communautés. Nous dépendons au contraire de personnes au pouvoir, en espérant qu’illes nous protégerons si nous leur sommes utiles. Parfois cela nous amène à coopérer à l’oppression d’autres.

Comment l’antisémitisme fonctionne : examinons un exemple

Dans les années 1980, alors que l’agrobusiness engrange de plus en plus de profit, des fermes familiales font faillite à travers le Midwest. Des groupes de suprématistes blancs rentrent en scène et volent au secours des paysan.nes, confronté.es à des situations désespérées. En plus de leur soutien matériel, ils fournissent aux fermier.es une information vitale : ce sont les « banquiers juifs » qui sont responsables de la crise des fermes, et ce sont elleux que devraient viser les américain.es pauvres et blanc.hes s’illes souhaitent en finir avec leurs problèmes.

Je ne pouvais m’empêcher de penser à cela en arpentant les rues d’Argentine, un pays qui s’est effondré, criblé de dettes par le FMI, où, en réponse à la crise, d’incroyables mouvements sociaux ont émergé. Mais aussi des graffitis partout dans Buenos Aires : « FMI=Juifs ». Parfois, on aimerait dire : « Eh, c’est pas les Juifs...c’est le capitalisme. »

Voilà aussi pourquoi on constate une résurgence de manifestations d’oppression antijuive lorsque les mouvements sociaux se renforcent, lorsque davantage de personnes commencent à croire en la nécessité d’un changement radical : les gens cherchent des moyens de se libérer et tentent d’identifier les responsables des injustices qui les entourent.

Et bien que ce soit douloureux de le reconnaître, l’antisémitisme est déjà là dans nos mouvements

L’article dans le magazine Adbuster qui dressait une liste des 50 néoconservateur.ices en vue, et exposait fièrement son investigation, marquant chacun.e des Juif.ves parmi elleux d’un symbole.

La Conférence Mondiale Contre le Racisme en 2001, où des militant.es, au nom de la solidarité avec les Palestien.nes, ont distribué des tracts viscéralement antijuifs ainsi que des caricatures de Juifs démoniaques et avides.

L’artiste étasunien radical dont les affiches inondent le mouvement anti-globalisation, qui a dessiné une contribution sur la Palestine pour le concours de caricatures négationnistes iranien.

Si tu as aimé COINTELRPO, tu vas adorer les Protocoles des Sages de Sion

Tu te souviens de COINTELPRO, la campagne secrète du gouvernement américain visant à liquider les mouvements les plus prometteurs des années 1950, 60 et 70 ? Elle faisait usage de rumeurs stratégiques, de fausses lettres et d’autres tactiques pour diviser et détruire avec succès des parties vitales des Black Power, American Indian Movement et d’autres mouvements.

Les Protocoles des Sages de Sion, c’était la même chose, 60 ans plus tôt. Un do- cument falsifié, les prétendus protocoles d’une réunion secrète de juifs puissants, est mis en circulation par des officiers de la police secrète tsariste, qui s’inquiétaient du mouvement révolutionnaire russe en expansion. Considérant combien les Juif.ves contribuaient à l’impulsion du mouvement social, et combien il serait aisé de diviser les masses en ravivant l’antisémitisme déjà présent, les policier.es plagièrent un texte fictif qu’illes réécrirent comme un compte-rendu imaginaire d’une réunion secrète de Juifs pour planifier la domination mondiale. Les protocoles, qui circulent depuis 1903, décrivent leur plan pour conquérir le pouvoir mondial par le communisme, le capitalisme, l’immoralité – tous les angles possibles. En fait, ce document est à l’origine de la version moderne du mythe de la domination juive mondiale.

Les militant.es expérimenté.es conviendront que les tactiques de COINTELPRO persistent encore. Pas même besoin de se poser la question en ce qui concerne les Protocoles. On les utilise partout autour du monde : enseignés dans certains pays comme une vérité validée par l’Etat, vendus dans le monde entier et achetés par un nombre record de personnes. Mais le pire affront fait aux militant.es est que cette fraude, créée dans l’intention spécifique de détruire les militant.es et les mouvements comme les nôtres, soit ressassée par certain.es de nos propres camarades dans nos propres espaces.

Note : Dans cette brochure, l’auteure a décidé, si possible, de ne pas montrer de visages ni d’utiliser des noms de militant.es ou d’organisations. D’abord parce que certain.es reproduisent involontairement des comportements antijuifs ; ensuite parce que le but ne devrait pas être d’accuser des individus, mais plutôt de considérer le problème dans son intégralité.

La réalisatrice militante, invitée par la radio KPFA et le centre culturel La Peña pour ses travaux sur les droits des Palestinien.nes, vend des films qui prétendent démontrer comment les Juif.ves ont tout conçu, du marxisme au néo-conservatisme, pour servir en secret leurs propres intérêts. Elle publie aussi des articles sur l’exagération de la Shoah par les Juif.ves, et réclame des quotas pour limiter le nombre des Juif.ves dans le journalisme.

L’organisation pour la justice économique, qui diffuse un film prétendant expliquer l’inégalité dans la répartition des richesses, mais se concentre plutôt sur les Rothschild [4] et dépeint des nations entières et la plupart des financier.es (goys) comme les pions d’une famille juive sournoise.

La manifestation contre les violences policières, lors de laquelle un groupe invité représentant une communauté locale appelle au meurtre des Juif.ves et des queers, sans que personne n’intervienne - ni les organisateur.ices ni les manifestant.es.

Les déclarations faites lors d’assemblées publiques et sur Indymedia, sans presque aucune réponse critique, selon lesquelles les Sionistes sont responsables du génocide au Darfour et que la mobilisation contre le génocide est un stratagème des Sionistes pour détourner l’attention de la Palestine.

Les commentaires toujours ressassés : le manque de couverture médiatique à cause des Juif.ves, ou des Sionistes qui contrôlent les médias... ce procureur qui détruit cette communauté est, par ailleurs, Juif...et cætera.

Mais très peu de Gauchistes ont réellement des convictions antijuives. Ce qui a les conséquences les plus importantes, ce ne sont pas les individu.es de Gauche qui soutiennent des idées antijuives, mais plutôt la façon dont les personnes et les organisations de Gauche restent institutionnellement silencieuses, mal à l’aise, défensives, voire même accusatrices, lorsque quelqu’un.e soulève des questions concernant l’antisémitisme.

Ce sont les soupirs, les insultes ou les changements de sujet quand quelqu’un.e aborde l’antisémitisme lors d’une réunion ou d’un évènement... Le refus d’inscrire l’antisémitisme sur la liste des oppressions à combattre ... Notre lutte contre une guerre en Iran, mais notre silence d’enterrement à propos de l’antisémitisme que les dirigeant.es iranien.nes promeuvent à travers le monde...

Des critiques ont suggéré que ce genre d’incidents à Gauche signifie qu’un « nouvel antisémitisme » se prépare.

Tout ça, est-ce « le nouvel antisemitisme » dont certain.es observateur.ices ont tant parlé ?

Pas vraiment, parce que ce n’est pas si nouveau.

L’antisémitisme n’a malheureusement pas seulement été l’apanage des élites. A plusieurs reprises dans l’Histoire, des militant.es et des mouvements de résistance y ont participé. Voyons quelques exemples :

- Dans les années 1890 en Russie, des militant.es proéminent.es ainsi que des journaux socialistes encourageaient les paysan.nes russes à participer aux pogroms (des violences de masse contre des villes juives). Les intellectuel.les Narodniki ont écrit que les pogroms contre les Juif.ves représentaient un premier pas vers une conscience anticapitaliste, et qu’ils devaient être applaudis comme tels.

- Certaines des figures les plus importantes des débuts de la Gauche ont perpétué l’antisémitisme. Pierre-Joseph Proudhon, un des précurseurs de l’anarchisme, a employé dans ses traités sur le capitalisme une imagerie antisémite, qui rappelle plutôt les théories fascistes que l’anarchisme moderne. Lors d’un débat de jeunesse avec un collègue antisémite, Karl Marx a utilisé de façon virulente des stéréotypes racistes sur les Juif.ves, dressant un tableau détaillé des Juif.ves comme collectivement avides, dépourvu.es d’âmes, et seulement loyal.es envers l’argent [5]. Dans ses correspondances personnelles, il insultait ses opposant.es avec des sarcasmes racistes et antisémites.

- Durant la Seconde Guerre Mondiale, lorsque des résistant.es juif.ves armé.es combattaient les nazis et que les Européen.nes de l’Est résistaient à l’occupation allemande, de nombreu.ses combattant.es goys ont reproduit l’oppression antijuive sur les Juif.ves qui combattaient à leurs côtés – refusant de s’associer lors des batailles, voire assassinant des Juif.ves lorsqu’illes cherchaient refuge à leur côté.

- Au début du XXe siècle, les mouvements d’autodétermination arabes (y compris des Juif.ves arabes) se sont battus pour arracher leur indépendance aux occupant.es européen.nes. Mais avec l’ascension d’Hitler, des forces clé de l’anticolonialisme ont tenté de renforcer leur résistance contre les Britanniques en s’associant au régime nazi. Certaines personnes, tels l’Irakien Rashid Ali al-Gillani, intégrèrent la rhétorique antisémite, et de nombreuses communautés juives arabes furent victimes de massacres. Des gouvernements anticoloniaux s’installèrent au pouvoir, mais plutôt que d’établir l’égalité pan-arabique dont tant avaient rêvé, de nombreux gouvernements ont utilisé les actions d’Israël comme prétexte pour attaquer leur population juive indigène. Confronté.es à la violence et à la stigmatisation, des centaines de milliers de Juif.ves ont fui – souvent arraché.es à leurs biens et parfois expulsé.es de force.

La fuite, le rejet et le silence de la Gauche ne sont pas nouveaux non plus.

Durant des années, de fier.es miltant.es écartaient les accusations d’oppression antijuive en Union Soviétique. Les personnes qui soulevaient ces questions étaient ridiculisées comme bourgeoises, ou accusées de faire de la propagande anticommuniste. Lorsque dans les années 1950 des révélations officielles ont enfin émergé concernant les violences politiques et la répression culturelle qui ciblaient particulièrement les Juif.ves en URSS, cela a morcelé toute une génération de Juif.ves progressistes.

Ce qui est vraiment nouveau ne concerne pas la Gauche, mais bien plutôt la Droite. Depuis qu’Israël a gagné la guerre de 1967 et a soudainement paru être un allié pratique pour les Etats-Unis au Proche Orient, la Droite [6] a enfilé un nouveau costume : celui de défenseuse d’Israël et des Juif.ves.

Ce serait certainement un euphémisme de remarquer que, à travers une Histoire déjà longue, la libération des Juif.ves n’a jamais vraiment été une prédilection de la Droite. Pourquoi s’en sont illes donc tiré.es en transformant le combat contre l’antisémitisme en une noble cause de la Droite ?

Parce que la Gauche n’a jamais pris en compte l’oppression anti-juive. Dès que la Gauche reste muette quant à un thème qui importe, cela laisse un vide dans lequel la Droite s’engouffre. Illes l’exploitent à leur avantage pour embarquer des personnes que ce problème inquiète, et comme argument moral pour leurs croisades.

La révolution, les Juif.ves et « l’offre généreuse »

On observe que la Droite est consternée par l’antisémitisme et on imagine donc que c’est un thème de Droite. On ne réalise pas que c’est à cause du silence de la Gauche que la Droite s’en est emparée. On observe que la Gauche ne prend pas en compte l’oppression antijuive et on considère donc qu’il ne s’agit pas d’un thème important pour la justice sociale. On oublie que tous les groupes opprimés dont on parle aujourd’hui – personnes racisées, femmes, queers – sont seulement arrivés à l’ordre du jour après avoir combattu contre les discours traditionnels de la Gauche, pour montrer que leur oppression comptait. La perspective de la Old Left, qui considérait que tous les combats étaient secondaires par rapport à la lutte des classes, impliquait que toutes sortes de groupes étaient condamnés à se taire, écartés et méprisés... toujours au nom de l’unité révolutionnaire.

Cela a seulement commencé à changer grâce aux combats et aux contributions des personnes Noires (Black people), qui ont affirmé leur autonomie et construit des mouvements de libération indépendants, grâce aux féministes, aux « womanists », qui ont forcé le mouvement féministe, dominé par les blanch.es, à confronter son propre racisme, grâce à l’American Indian Movement, aux Chican@s, aux queers et tant d’autres de la New Left, qui, renforcé.es par leurs exemples, ont affirmé leur droit à de l’espace, au respect et au soutien des autres.

Si les groupes opprimés sont réduits au silence par la Gauche, cela vient notamment de la façon dont ils furent traités dans les mouvements révolutionnaires d’Europe de l’Ouest. Quand les révolutionnaires français.es considérèrent les Juif.ves, qui avaient enduré la violence, les expulsions, la pauvreté et l’enfermement dans des ghettos durant 14 siècles, et décidèrent de les libérer, illes engagèrent un siècle de débat en Europe de l’Ouest sur la garantie de droits égaux pour les Juif.ves.

Mais peu importe avec quelle passion les chrétien.nes européen.nes débâtèrent de la liberté, de l’égalité et des droits humains ; illes considéraient qu’être libre, égal.e et humain.e signifiait leur ressembler et agir comme elleux. Il pouvait être permis aux Juif.ves d’exercer leur religion, mais s’illes souhaitaient vraiment participer à la culture supérieure que constituait la civilisation européenne, on attendait d’elleux qu’illes n’échangent pas dans des langues juives, ni ne s’habillent ou perpétuent une culture communautaire.

Ce marché-là, aucun mouvement de libération qui se respecte ne le conclurait au- jourd’hui – mais ce fût la seule alternative offerte aux Juif.ves. Dans les 150 années qui suivirent, illes continuèrent à tenter de s’assimiler alors que leurs opportunités d’intégration leur échappaient toujours à nouveau. En même temps, illes ont cherché la liberté par d’autres moyens : en s’engageant constamment et profondément dans des mouvements pour la réforme et la révolution. De Thessalonique à Moscou, Bagdad, Buenos Aires ou New York, des Juif.ves ont aidé à la base des mouvements révolutionnaires. Là, il leur était possible de réussir et illes étaient bienvenu.es à occuper des positions importantes, comme cela ne s’était jamais produit sur le marché du travail ou dans le monde académique – mais on considérait qu’il leur fallait abandonner leurs racines juives dérangeantes. Dans les milieux radicaux comme parmi leurs émancipat.rices libéra.les, il était dit aux Juif.ves que leur identité juive devait rester un vestige du passé.

Années 1950 – Les Juif.ves américain.es dissimulent leur ethnicité

Dans les années 1930 et 1940, on pouvait voir et entendre la culture juive (qu’elle soit religieuse ou non) dans chaque ville américaine où des Juif.ves étaient présent.es. Cela allait changer à la suite de la Seconde Guerre Mondiale et de la Shoah.

Les Etats-Unis, désormais foyer de la plus importante population juive survivante, apparaissaient alors comme le pays le plus sûr. Les Juif.ves américain.es avaient conscience qu’il était mieux de ne pas faire de vagues. De plus, avec le G.I. Bill [7] de nombreus.es Juif.ves étaient enfin parvenu.es à la classe moyenne. Dans les nouvelles banlieues où, pour la première fois, les Juif.ves vivaient au sein de la société blanche, cela convenait d’être d’une confession différente, mais pas de paraître trop « exotique ». Même pour les athées, les synagogues étaient devenues des endroits où côtoyer d’autres Juif.ves. L’identité juive a adopté l’aspect d’une simple religion, perdant de vue l’ethnicité et la culture qui avaient nourri les Juif.ves.

Alors que les Juif.ves américain.es chancelaient encore des nouvelles du génocide européen, le maccarthysme explosa. Les Juif.ves progressistes devinrent une des cibles principales. A travers les Etats-Unis, les Juif.ves étaient suspecté.es au travail ; beaucoup perdirent leur emploi, voire même leur carrière. Dans l’un des procès les plus médiatisés de l’Histoire mondiale, des parent.es juif.ves communistes de Brooklyn, Ethel et Julius Rosenberg, furent accusé.es d’espionnage et exécuté.es.

En 1903, les Juifs représentaient une force radicale si menaçante qu’on publia les Protocoles pour les neutraliser. Cent ans plus tard, illes sont considéré.es par la Gauche, au mieux comme des privilégié.es apolitiques, au pire comme des oppresseurs de droite. Entre-temps, quelque chose s’est passé.

La Gauche Juive, auparavant large et active, fut durement touchée. Rifke Feinstein du Congress of Secular Jewish Organisations se rappelle que lorsque le maccarthisme a frappé, « des communautés juives entières [8] essayèrent de disparaître, de rentrer en clandestinité. Mais lorsque ce fut terminé et que nous relevâmes la tête, plus personne n’était là. » Malgré tout cela, la génération juive suivante s’engageait toujours disproportionnellement dans les mouvements pour la justice sociale. Etonnamment, on estime par exemple qu’une moitié, voire deux tiers, des militant.es blanc.hes pour les droits civiques qui partirent pour le Sud étaient juif.ves – alors que les Juif.ves représentaient 2 à 3% de la population américaine totale. Sauf que, désormais, illes avaient tendance à ne pas se considérer comme Juif.ves. Beaucoup disaient : « Les Juif.ves, c’est une religion ; moi, je ne suis pas religieu.se. »

Dans nombre de nos mouvements, ces militant.es juif.ves, ainsi que les Juif.ves qui ont commencé à militer à la fin des années 1960, sont désormais des figures importantes. S’illes ne se sentent plus en phase avec leur identité juive, ou ne comprennent pas la continuité de l’oppression antijuive, ça a un impact sur la façon dont on pense (ou dont on ne pense pas) cette oppression.

Une demande ouverte d’une Juive de gauche

La plupart des historien.nes s’accordent sur le fait que les Juif.ves ont participé de façon disproportionnée à la plupart des grands mouvements pour la justice sociale à leur portée. Alors pourquoi les Juif.ves sont aujourd’hui en périphérie, semblant toujours plus conservateur.ices ? A Gauche, on répond souvent que c’est à cause des « privilèges ». Les Juif.es sont devenu.es blanc.hes, sont parvenu.es à la classe moyenne et voilà, n’étant plus immédiatement concerné.es, illes ont perdu leur passion morale et abandonné leurs anciennes velléités progressistes. L’histoire complète nous en apprend davantage.

Lors des quelques derniers siècles, des centaines de milliers de Juif.ves ont combattu pour la justice sociale à travers le monde. Nous nous sommes battu.es non seulement parce que nous aspirions à un monde meilleur, mais aussi avec la conviction profonde que la liberté de tous les peuples apporterait finalement la liberté et la sécurité aux Juif.ves.

Non seulement les Juif.ves radica.les ont dû payer le prix de ces activités révolutionnaires, mais les Juif.ves tranquilles aussi, celleux qui cherchaient à ne pas faire de vagues. Nous avons été persécuté.es à travers le monde, accusé.es d’être des subversif.ves détruisant la société dans laquelle nous vivions. A cause d’activités radicales, réelles ou supposées, nous avons été emprisonné.es, torturé.es et assassiné.es à travers le monde par les gouvernements et des mouvements plus ou moins antisémites.

Aujourd’hui, les communautés juives sont remplies de personnes qui autrefois étaient de Gauche, mais qui, suite à des confrontations récurrentes avec l’antisémitisme, s’en sont éloingnées. Il y a maintenant trois générations de Juif.ves militant.es qui ont laissé tomber la Gauche pour cette raison : d’abord dans les années 1950, tournant la page avec l’antisémitisme soviétique ; ensuite celleux découragé.es par l’ignorance de la « New Left » en ce qui concerne l’oppression antijuive ; et maintenant les jeunes activistes, qui commencent à désespérer de la tolérance à la rhétorique antijuive dans les mouvements contre la globalisation et contre la guerre, comme dans les mouvements de soutien à la Palestine.

Il y a toujours beaucoup de Juif.ves à Gauche. Mais il est bien plus facile d’y être sans se sentir tellement juif.ve (ou si on ajuste son identité juive en critiquant les mauvaises actions de Juif.ves) ; bien plus difficile si ton identité juive te fait remarquer la récurrence de l’oppression antijuive autour de toi. Parce que nous ne disposons plus de ce que de nombreu.ses Juif.ves disposaient en 1903 : la conviction que notre libération arriverait avec toutes les autres. Nous avons essuyé trop d’épreuves ; lorsque l’époque devient confuse, nous devons rester sur nos gardes.

Si la Gauche laisse tomber la libération des Juif.ves, les Juif.ves se retrouvent isolé.es de la seule réelle stratégie pouvant nous protéger des attaques antijuives : la solidarité de base à travers le monde. Sans cela, nous nous concentrons sur des tactiques à court terme, avec lesquelles nous pouvons nous débrouiller nous-mêmes. C’est une des raisons pour lesquelles on voit des Juif.ves investir autant d’énergie dans la construction d’un Israël militarisé, avec des droits réservés pour les Juif.ves. C’est la protection foireuse d’avoir quelque part où aller – de pouvoir fuir à chaque fois qu’il le faut. Mais la Gauche perd aussi beaucoup.

Par erreur, la Gauche écarte l’oppression actuelle contre les Juif.ves, comme fausse ou mineure, parce que non basée sur la pauvreté, la couleur de peau ou le statut colonisé. Mais c’est justement cette différence dans notre oppression qui fait des Juif.ves une force révolutionnaire.

Les groupes opprimés (nous compris.es) peuvent souvent être poussés à croire que s’ils obtiennent seulement des réformes superficielles, ils progressent vers la liberté : sortir leur groupe de la pauvreté, choisir des chef.fes qui leur ressemblent, et même obtenir un pays. Mais dans le cas des Juif.ves, le danger persistera clairement tant qu’il y aura au monde des possédant.es et des dépossédé.es. Parce que nous ne sommes pas seulement opprimé.es par les dirgeant.es, mais que nous sommes constamment rendu.es vulnérables à la violence, et instrumentalisé.es comme « soupape de sécurité » lorsque l’oppression contre d’autres groupes se renforce. Tant que le monde sera dirigé par des systèmes d’inégalité, nous ne pourrons échapper à ce cycle d’oppression.

L’oppression des Juif.ves concerne tou.tes les Juif.ves, de toutes les classes économiques, et notre oppression ne se terminera pas sans combattre l’injustice sociale et transformer le monde entier. Qu’est-ce que cela signifie ? Que nous représentons une réserve de potentiel révolutionnaire – dans toutes les classes et à tout moment. Si cela n’est pas une raison des classes dirigeantes pour réprimer les Juif.ves, ce devrait en devenir une.

Chaque Juif.ve qui comprend la nature de son oppression - et qui réalise que la libération de son peuple le concerne bien davantage que n’importe quel attachement au statu quo – n’a pas d’autre option que la radicalisation. De nombreu.ses Juif.ves n’ont pas encore eu ce « déclic », cette prise de conscience. Mais beaucoup d’entre nous comprennent déjà cette réalité. Une chose importante nous empêchant de nous mobiliser comme peuple, c’est qu’il nous manque la sécurité et le soutien d’une Gauche qui pourrait nous défendre si des attaques antijuives resurgissent dans le monde. Voilà pourquoi la Gauche doit encore aiguiser sa conscience.

Si la Gauche inclut la libération des Juif.ves, ce sera un bénéfice pour le changement social partout dans le monde. Si les Juif.ves avaient une perspective dans laquelle il ne serait plus nécessaire d’assurer nos arrières, alors nombre d’entre nous pourraient arrêter de s’accrocher à des mesures intermédiaires et puiser dans le potentiel révolutionnaire de notre communauté. Pour cela, il faudra que les Juif.ves comme la Gauche décident que nous sommes dignes de solidarité, et agissent dans cette direction. Il faudra aussi que les goys confrontent leur responsabilité historique afin de mettre un terme à l’oppression antijuive.

Temps mort !

Quelques mots pour les Juif.ves :

Pour celleux d’entre nous qui sont fatigué.es de s’occuper de l’ignorance de la Gauche envers les Juif.ves, ce serait un grand soulagement de voir nos inquiétudes prises en compte. Mais en tant que Juif.ves, nous avons nos propres problèmes à régler. Les institutions communautaires des Juif.ves sont supposées nous servir – pour nous aider à conserver notre identité dans une culture qui force à l’assimilation, soutenir nos familles en temps de crise, nous permettre d’exprimer ensemble notre éthique. Mais nous sommes représenté.es par un mélange de leaders juif.ves officiel.les que nous n’avons pas élu.es, ainsi que par des dirigeant.es financièr.es et des philanthropes, des leaders informel.les dont les désirs fixent l’ordre du jour de notre communauté, parce qu’illes peuvent faire et défaire les associations juives qui dépendent de leur soutien financier.

Il reste beaucoup à corriger – tant dans les communautés juives américaines qu’en Israël, la patrie de près de la moitié des Juif.ves du monde. Il nous faut parler de l’occupation de la Palestine, de la suppression des dissensions à ce propos au sein des communautés juives organisées et du déni dans beaucoup de nos familles, du fait qu’on refuse d’accepter que ce soit vraiment grave. Il nous faut démasquer ces leaders juif.ves qui copinent avec la droite chrétienne.

Nous devons nous engager dans les combats actuels contre le racisme aux Etats-Unis – ne pas nous contenter d’être fièr.es du rôle actif que de nombreu.ses Juif.ves ont joué à l’époque du mouvement des droits civiques. (Une façon de commencer serait d’aider à ouvrir un débat sur la responsabilité des Etats-Unis dans l’esclavage et sur la réparation des torts. Nous pourrions être un exemple pour d’autres Américain.es et montrer ce que ça signifie que d’accorder de l’importance à cette question, en reconnaissent que des Juif.ves ont participé au commerce triangulaire.) [9] Il nous faut prendre conscience de notre propre diversité et mettre les Juif.ves racisé.es, ouvrièr.es, queers ainsi que les Juif.ves séculièr.es au cœur de nos communautés, là où se trouve leur place.

Se confronter à l’occupation des territoires palestiniens représente le plus grand défi ; surtout parce que les Juif.ves font effectivement face à un danger, et qu’Israël est supposé être le seul rempart de notre sécurité. Nombre d’entre nous ont été habitué.es à penser que la meilleure façon de nous protéger est d’éviter de critiquer la politique israélienne et de canaliser notre énergie pour mettre fin à toute critique dans ce sens. Commençons donc à faire face à l’antisémitisme – et à nommer les politiques injustes pour ce qu’elles sont, tout en cherchant des solutions qui nous mettraient vraiment en sécurité. Nous avons le droit et le devoir de nous insurger en ce sens.

Quelques mots pour les personnes blanches :
(y compris les Juif.ves blanc.hes)

Jusqu’ici cette brochure supposait que nous nous soucions tout.es de combattre le racisme. Mais en réalité, la plupart de nos organisations à Gauche ne témoignent pas de ça. Nos organisations se trouvent dans un plus large système de suprématie blanche institutionnalisée et l’ego, la peur, le mécontentement et la confusion empêchent les militant.es blanc.hes de se confronter à cette nécessité de considérer le racisme comme un problème politique prioritaire et quotidien.

Aujourd’hui les cibles les plus importantes du gouvernement américain sont les personnes et les nations Arabes ou Musulmanes. Néanmoins, toutes les personnes racisées restent particulièrement ciblées, en passant de l’abandon délibéré par le gouvernement, voire de son agression flagrante envers la communauté noire de la Nouvelle Orléans, jusqu’aux plans toujours plus imminents du gouvernement pour exécuter le prisonnier politique Mumia Abu-Jamal, ou à la militarisation de la frontière mexicaine, à la violence policière ou au recrutement ciblé de jeunes racisé.es pour servir de chair à canon lors des guerres menées par les Etats-Unis.

Si les blanc.hes goys ou juif.ves ne parviennent pas à remettre en question les privilèges blancs, il peut sembler plus facile et confortable de se reporter sur l’antisémitisme. Désolée, mais il n’est pas possible de faire un choix entre les deux ! On ne pourra pas en finir avec l’oppression antijuive dans un mouvement qui ne s’est pas totalement dévoué au combat contre l’oppression des personnes racisées, tant dans nos milieux que dans le monde entier.

Quelques mots pour tout le monde :

Pour la plupart des militant.es, c’est déjà un sens commun que les critiques de la politique israélienne ou de l’idéologie sioniste ne sont pas intrinsèquement antisémites. Mais souvent, en dehors de la Gauche, ce n’est pas une évidence. Il est essentiel que les militant.es – surtout celleux préoccupé.es par l’oppression antijuive – prennent position lorsque des organisations progressistes ou des académicien.nes sont la cible d’accusations calomnieuses d’antisémitisme. Cela nécessite un travail difficile et sur le long terme d’éducation et de communication avec des militant.es injustement attaqué.es, mais à qui il reste à corriger certains comportements antisémites (un job pour des allié.es goys).

« Tu n’es pas propalestinien.ne... tu es antisémite ! » Si tu soutiens l’autodétermination des Palestinien.nes, tu as dû entendre ça un nombre incalculable de fois. Parfois venant d’idéologues de droite qui visent à étouffer le débat sur les droits des Palestinien.nes. D’autres fois venant de Juif.ves qui ont tellement peur du vrai antisémitisme qu’illes ne parviennent pas à déceler une critique d’Israël qui n’est pas motivée par la haine des Juif.ves. Dans tous les cas, c’est insultant pour les militant.es et surtout pour les Palestinien.nes.

Pourtant, dans les luttes palestiniennes plus que dans d’autres combats de la Gauche, des cas de comportements antijuifs émergent : et pourquoi donc ? Ce n’est pas que les militant.es palestinien.nes ou arabes soient plus antisémites que d’autres. En fait, illes sont souvent plus clairvoyant.es lorsqu’il s’agit de déceler ou de mettre fin à des arguments antisémites.

Une des raisons est simple : chaque fois que les Juif.ves sont visibilisé.es, l’antisémitisme qui existe déjà dans le monde remonte à la surface. Une autre raison est plus complexe : dans le cas où certain.es Juif.ves détiennent vraiment du pouvoir, ça peut être difficile de faire la différence entre une observation précise sur des actions injustes d’une part, et des réflexions antisémites d’autre part. Par exemple, si on permet à Israël d’ignorer continuellement les règles internationales ; comme les militant.es pro-palestinien.nes sont censuré.es ou exclu.es de financement ou du marché du travail à cause de controverses soulevées par ce problème, certain.es militant.es commencent à considérer les Juif.ves comme un réseau vaste et puissant, ou comme une conspiration qui tirerait les ficelles.

Une troisième raison provient des tactiques habituelles des militant.es. Souvent, nous menons des campagnes en montrant nos opposant.es sous leur pire jour. La Gauche n’a pas énormément d’argent ni de poids parlementaire. Une de nos forces, c’est la capacité à dépeindre moralement nos ennemi.es de façon à leur faire tellement honte qu’illes modifient leur politique. Dans les campagnes de financement contre le SIDA, pour des logements équitables, pour les droits des prisonnier.es, ou ce que vous voulez, une des tactiques les plus récurrentes est de mettre en scène nos opposant.es comme des personnes froides, cruelles et inhumaines.

Mais si ces tactiques sont utilisées contre un groupe qui a historiquement été re- présenté comme diabolique et inhumain, alors que cette image a été utilisée durant des siècles afin de provoquer des violences de masse contre elleux, on exploite une puissance historique bien plus large. Une puissance avec son propre élan, qui dépasse la Gauche.

L’antisémitisme se trouve à l’origine même de la catastrophe palestinienne, ce fût la force qui provoqua la recherche par des Juif.ves d’un Etat moderne. Construire un monde qui combat l’oppression des Juif.ves et de tous les êtres humains est la solution définitive à la situation actuelle, dans laquelle les Juif.ves s’accrochent tellement à un petit espace pour leur propre sécurité, au prix de l’oppression des Palestinien.nes. Néanmoins, les Palestinien.nes n’ont pas le luxe d’attendre l’éradication de l’antisémitisme pour se battre pour leur propre liberté. Alors, essayons de faire en sorte que les combats à court terme soutiennent les buts à long terme, en garantissant une protection pour les Juif.ves dans les tactiques de libération des Palestinien.es.

Evidemment, il est possible de critiquer Israël sans être antisémite, mais ce n’est pas automatique. On peut être clair en décrivant spécifiquement et précisément ce à quoi on s’oppose ; en critiquant des actions et des politiques comme injustes, non pas des personnes ou des nations comme diaboliques. Et lorsqu’on te fait remarquer la présence d’oppression antijuive dans ce que tu dis ou fais, ne repousse pas ces commentaires ; cherche dans ce qu’on te dit des informations qui pourraient être utiles pour clarifier et renforcer ton message.

Effectivement, tout ce qui est dans la 1ère colonne est plus long et moins accrocheur. Mais si tu choisis de faire des critiques précises et spécifiques de la politique israélienne, tu participes un peu à diminuer la probabilité que je sois assassinée dans une synagogue par quelqu’un.e qui, trompé.e par l’oppression antijuive, pense aider la Palestine.

Bel essai, mais à revoir - Stigmatiser le « sionisme »

De nombreuses militant.es essaient d’éliminer l’oppression antijuive et de faire une distinction entre les personnes juif.ves et les méfaits israéliens en visant les sionistes plutôt que les Juif.ves dans leur remarques, ou le sionisme plutôt que le Judaïsme ou la culture juive. Ce raccourci ne marche malheureusement pas.

D’abord, parce que cette stratégie est récupérée, par d’importants mouvements antisémites organisés qui emploient également ce terme avec des intentions opposées : pour diffuser l’idéologie antijuive sans paraître trop mauvais. La conférence internationale de 2005 « Zionism As the Biggest Threat to Human Civilisation » (le sionisme comme pire menace pour la civilisation humaine) a par exemple été coprésidée par le politicien néonazi David Duke. Pour plusieurs groupes antisémites, les « sionistes » sont les Juifs diaboliques qui contrôlent le monde, comme décrit dans les protocoles ; et le « sionisme » est la matrice des actions maléfiques des Juif.ves. Parce que nous, les militant.es, nous méfions seulement des attaques contre les Juif.ves et pas contre les « sionistes », leurs représentations antisémites s’immiscent dans nos milieux. Ensuite, parce qu’on remplace l’image unidimensionnelle d’un « sale type » avec une autre. On néglige ainsi la tâche réelle qui consiste à éviter l’oppression antijuive : redéfinir la façon de penser et parler des Juif.ves et Israélien.nes, pour les considérer comme des êtres humains multidimensionnels, capables de se tromper comme tout le monde. Finalement, l’emploi du terme « sionistes » ne protège pas les Juif.ves. Le résultat, c’est que celleux qui attaquent les écoles juives ou les synagogues, etc. appellent leurs victimes des sionistes.

L’antisionisme de principe a peu à voir avec le faux « sionisme », que les antisémites comme Duke attaquent. Il existe de nombreuses raisons sensées pour lesquelles des personnes s’opposent à l’idée qu’il faudrait un Etat juif, autant qu’il existe de raisons sensées qui poussent certain.es à penser qu’un Etat Juif est nécessaire [10].

« Sionisme » n’est pas une insulte. Ce n’est pas une expression fourre-tout, un code pour le racisme ou l’impérialisme, ou le mot pour les choses désagréables que font les Juif.ves. C’est un nationalisme et, comme c’est souvent le cas avec les nationalismes, il n’a pas totalement libéré son peuple, et en a opprimé d’autres en chemin. Il représente un éventail extrêmement large de croyances et d’adhésions : du/de la raciste de droite qui veut « transférer » (expulser de force) tou.tes les Palestinien.nes à la personne qui souhaite que les Juif.ves disposent d’un Etat autodéterminé, sur le seul territoire qui a une forte signification culturelle pour les diasporas juives à travers le monde, en passant par la personne qui veut rester comme Juif.ve sur le « Territoire d’Israël », mais est prête à vivre dans un état binational palestino-juif.

Il n’y a pas de honte à être critique envers le sionisme. Mais dans ce monde où l’antisémitisme pose toujours problème, on ne peut échapper à combattre de front cette oppression.

Vaccine ton engagement pour la Palestine contre l’antisémitisme

- Si tu es blanc.he, comprends : si tu n’agis pas pour arrêter les habitudes antijuives dans nos mouvements, ce sont les Palestinien.nes, les Arabes et les musulman.es qui en paient le prix. Historiquement, le mauvais traitement infligé par la Gauche aux Juif.ves est un héritage blanc des mouvements européens/américains. Pourtant, lors d’attaques antisémites de la Gauche aujourd’hui, ce sont les Arabes et les Musulman.es qui sont publiquement pris.es pour cible. Ne leur en fais pas payer le prix. Engage-toi dans le combat.
- Prends garde quand tu dis qu’Israël est le seul pays à faire telle chose ou le pire cas pour telle injustice ; souvent c’est faux, et c’est utilisé pour légitimer la violence contre les Juif.ves à travers le monde. Informe-toi et parle d’autres pays coupables de pareilles injustices. Ça ne protège pas uniquement les Juif.ves du danger ; cela permet de développer une perspective mondiale qui renforce les combats de tous les peuples, même si on se concentre sur les Palestinien.nes.
- Sois précis.e quand tu mentionnes une injustice. Par exemple, ne te permets pas de généralisations telles que « les Israëlien.nes sont comme les nazi.es ». Concentre-toi sur la réflexion d’origine ; p.ex. « les politiques d’Israël telles que X traitent les Palestinien.nes de façon inhumaine ».
- Souviens-toi que, comme dans chaque oppression, on peut reproduire des idées antisémites sans arborer aucune malveillance envers les Juif.ves. Sois prêt.e à reconsidérer tes tactiques, même si tu sais que tes intentions sont positives et justes.
- N’utilise pas négligemment des représentations unidimensionnelles et caricaturales d’Israélien.nes cruel.les. Au lieu de surfaire les Israélien.nes et d’aggraver l’oppression anti-juive dans un monde qui représente déjà les Juif.ves comme maléfiques, aide plutôt les gens à comprendre les Palestinien.nes : de réelles personnes, victimes d’injustices quotidiennes, autant banales qu’extrêmes, et qui méritent une attention mondiale.
- Le droit au retour à leur terre, tant humain que légal, se trouve au cœur du combat palestinien pour la liberté et la dignité. Mais il y a des raisons concrètes pour lesquelles les Juif.ves à travers le monde ont peur de perdre le contrôle majoritaire d’Israël. Si tu te bats pour le droit au retour, comprends quelles implications ça peut avoir pour les Juif.ves dans un monde où l’oppression antijuive n’est toujours pas résolue. Réfléchis au rôle que tu peux jouer dans le développement d’une sécurité mondiale pour les Juif.ves.
- Quand des gens se braquent vis-à-vis du terme « antisémitisme » et évitent le débat, parle alors plutôt d’oppression antijuive. Mais parles-en. Ne laisse pas tes camarades passer sous silence une conversation sur l’antisémitisme, en se plaignant que le mot est faux et attribuer la responsabilité de ce problème aux Juif.ves.

Rappelle-toi surtout :

Prendre en charge la résistance contre l’antisémitisme, ce n’est pas marcher sur des œufs ou accepter les pressions. C’est plutôt prendre une responsabilité plus importante dans le refus de participer à l’oppression – et construire des mouvements qui puissent vaincre.

Un dernier mot sur ce sujet compliqué...

La fondation d’Israël et les politiques israéliennes actuelles ont causé des souffrances massives chez les Palestinien.nes. Et les actions de ce pays, comme ses alliances avec les Etats-Unis, attisent la colère contre Israël à travers le monde.

Mais Israël n’a pas causé et ne cause toujours pas l’antisémitisme

Etre énervé.e ou critique envers les actions d’un pays est différent d’adhérer à des mythes racistes sur un peuple. S’il existe des personnes qui ne pensent pas uniquement que la politique israélienne est injuste, mais croient aussi que les Juif.ves contrôlent le monde ou que la Shoah n’a jamais eu lieu, nous sommes en présence d’influences antijuives plus profondes. Israël n’endoctrine personne à Kiev, Denver ou Paris pour faire croire que les Juif.ves sont riches, associé.es au diable ou qu’illes cuisinent avec du sang d’enfant. Ce n’est pas Israël qui force à vendre les protocoles à New York, Damas ou Mexico, ni qui finance les industries cinématographiques locales pour les médiatiser. Ce n’est pas Israël qui rend les Américain.es (y compris les militant.es) aussi inconscient.es de ce qui se passe à l’extérieur, que nous croyons que ce soit le seul pays à commettre de telles injustices. Ce n’est pas nécessaire : la persécution des Juif.ves était déjà bien ancrée dans ces pays, longtemps même avant qu’Israël ou le sionisme n’existent.

Une occurrence de ce problème dans la Gauche consiste dans les assertions de certain.es militant.es, selon lesquelles, avant qu’Israël ne soit fondé, tout allait bien pour les Juif.ves dans les pays Arabes. Les Juif.ves vivaient davantage en harmonie dans les pays Arabes qu’en Europe. Mais, en tant que minorité religieuse, illes ont souffert d’oppression, dans un éventail allant des légères humiliations de routine aux agressions violentes et groupées. Cet héritage provient des régimes colonisateurs, qui importèrent les théories antisémites européennes dans cette région. Mais l’histoire diffère selon le pays et la période. De nombreux Juif.ves qui y ont vécu se sentent viscéralement chez elleux dans la culture arabe.

Lorsque, suite au 11 septembre, des Américain.es tabassèrent des Arabes et des Sikhs, ce n’était pas « à cause » de ce qu’avaient fait des pirates de l’air Saoudiens ; c’était plutôt à cause des tendances fanatiques déjà présentes dans notre société et de notre besoin de bouc émissaire. De même, lorsque les gouvernements arabes profitèrent du conflit grandissant avec Israël et le sionisme pour saisir les logements ainsi que les biens des Juif.ves et les expulser ; ou lorsque des Juif.ves furent tabassé.es dans les rues de Syrie et d’Aden en 1947, en Lybie en 1967 et ailleurs, ce n’était pas « à cause » d’Israël. Alors ne nous racontez pas que les attaques contre les Juif.ves à travers le monde prendront fin lorsqu’Israël aura arrêté ce qu’il est en train de faire. Il faut qu’Israël arrête d’opprimer les Paletinien.nes parce que ce n’est pas juste – pas besoin d’autres raisons. Mais si Israël le fait, l’oppression antijuive sera toujours là, car elle n’a pas commencé en 1948. Et il faudra aider à ce que cette oppression se termine.

Pourquoi autant de Juif.ves combattent si énergiquement le droit au retour ?

Le fait qu’autant de Juif.ves s’opposent avec acharnement au droit au retour des Palestinien.nes ainsi qu’à la perspective d’un Etat binational pacifique embrouille beaucoup de militant.es. Illes considèrent qu’une démocratie respectant tant les Juif.ves que les Palestinien.nes est l’une des solutions les plus justes et porteuses d’espoir qu’on puisse imaginer. Mais en considérant l’ignorance d’Israël quant à ses responsabilités dans la crise des refugié.es, il y a un problème plus profond : à plusieurs reprises, les Juif.ves ont fait l’expérience marquante que le manque d’un lieu où fuir peut avoir des conséquences de vie ou de mort.

En 1938, 32 pays se rencontrent en France, à Evian-les-Bains, pour discuter de l’accueil des Juif.ves dans leur pays, désespéré.es dans leur fuite du nazisme. 31 d’entre eux refusent – tous à part la République Dominicaine. Evian a représenté l’affreux paroxysme de plusieurs siècles de tentatives des Juif.ves de fuir la conversion forcée, la violence et les expulsions, auxquelles illes étaient notamment vulnérables parce que, en tant que petite diaspora, illes étaient minoritaires partout, et à la merci des élites. Beaucoup ont peur que si les Palestinien.nes parviennent à retourner dans les frontières de 1948, s’illes obtiennent des droits démocratiques et deviennent une majorité, cela puisse signifier la fin du contrôle juif sur l’immigration, que nombre de Juif.ves considèrent comme une protection dans le cas d’une résurgence de l’antisémitisme.

Peu importe combien illes peuvent craindre les répercussions physiques du retour, les Juif.ves doivent faire le pas fondamental de reconnaître le droit humain des Palestinien.nes au retour.

Déconstruire les mythes courants

Il est utile de se familiariser avec les mythes antijuifs de base. Lorsqu’on voit des images de Sharon qui mange des bébés, de vampires israéliens, ou des banderoles représentant « de la viande de bébés palestiniens, abattus avec des dollars américains selon les rituels juifs », combien de militant.es y perçoivent un mythe antisémite, « l’accusation de sang », qui existe depuis l’époque médiévale ? Voilà quelques mythes courants.

Contrôler le monde / le gouvernement

L’idée selon laquelle les Juif.ves contrôlent le monde ou le gouvernement a débuté avec les autorités de l’Eglise traditionnelle, qui représentaient les Juif.ves comme un groupe allié au Malin, avec des pouvoirs maléfiques spéciaux, et leur octroyaient un pouvoir démoniaque sur les événements terrestres. Les dirigeant.es chrétien.nes ont promu le mythe selon lequel les Juif.ves étaient aux commandes, en collant les Juif.ves à des rôles de représentant.es du pouvoir dans lesquels illes interagissaient quotidiennement avec la paysannerie (c.à.d. collecteurs d’impôts).

Lorsque la culture européenne s’est sécularisée, cette idée a été modernisée et rendue célèbre à travers le monde sous la forme du faux document des protocoles des sages de Sion de 1903. Pendant la période nazie, cette propagande européenne a été importée dans les cultures non-européennes, telles que les pays arabes, où l’oppression des Juif.ves n’était jusque-là pas basée sur les mythes du pouvoir mondial des Juif.ves, mais plus simplement sur l’idée que les Juif.ves devaient rester à leur place de citoyen.nes de seconde zone.

Exemples à Gauche : Les critiques de plus en plus importantes des militant.es envers le lobby israélien, qui décrivent Israël contrôlant la politique américaine, ou « la marionnette contrôlant le marionnettiste ». Les sites d’information ainsi que des banderoles de protestations qui ont diffusé une fausse rumeur d’Internet selon laquelle Ariel Sharon aurait prétendu à la radio israélienne : « Nous, les Juifs, nous contrôlons l’Amérique, et les Américains le savent. »

Responsables de la guerre / de la défaite

On devrait juste écrire une brochure pour les miltant.es sur comment répondre lorsque les Juif.ves sont rendu.es responsables des guerres – cela arrive si régulièrement qu’on pourrait régler sa montre là-dessus. Dans de nombreuses sociétés, les Juif.ves étaient le groupe marginalisé par défaut ; une cible toujours pratique quand ça tournait mal. De plus, dans plusieurs de ces sociétés, les Juif.ves étaient traité.es si mal que pour les gens, il était simple d’imaginer que les Juif.ves espéraient qu’un autre pays prenne le contrôle et change leur situation. On remarque ça dès 711, lorsque les Maures musulman.es ont conquis l’Espagne. Les espagnol.es chrétien.nes ont prétendu que les Juif.ves avaient invité les Maures.

Encore au XIXe siècle, en 1894, il y a eu l’affaire Dreyfus (des officiers ont accusé de trahison un capitaine juif, et la France a croulé sous l’antisémitisme) ; en 1918, les Juif.ves allemand.es étaient accusées de « coup de poignard dans le dos » : l’Allemagne aurait perdu la Guerre Mondiale à cause de leur conspiration ; avant la Seconde Guerre Mondiale aux Etats-Unis et après en Europe, les agitations populistes accusaient les Juif.ves d’avoir entraîné le reste du monde dans « la Guerre Juive » (en Pologne, par exemple, des survivant.es de l’Holocauste furent assassiné.es à leur sortie des camps par des Polonais.es qui les tenaient responsables de la Guerre) ; dans les années 1950, l’anticommunisme pointait du doigt les Juif.ves progressistes comme une supposée « cinquième colonne » , visant la chute de l’Amérique dans les bras des Rouges, et les Rosenberg furent exécuté.es, accusé.es d’avoir livré « la bombe » aux Soviétiques ; les Juif.ves arabes étaient traité.es par leur gouvernement comme des ennemi.es de l’intérieur ; et partout, on suspectait les Juif.ves de « double allégeance ». Les Juif.ves ont si souvent été accusé.es de se dérober au devoir militaire que, dans de nombreux pays, illes entretiennent des comités pour défendre les vétéran.es Juif.ves et conserver les archives des noms et du nombre de Juif.ves qui ont servi et sont décédé.es sous les drapeaux, sachant qu’illes leur faudra prouver leur sacrifice lors de la pro- chaine accusation.

Exemple à Gauche : On affirme que, sans une infâme influence des Juif.ves, les USA ne seraient pas allés en Irak (l’Etat d’Israël et ses lobbys nous contrôlent, une bande de Juifs néoconservateurs sont responsables de la déroute complète d’une nation, etc.). N’importe qui ayant suivi les visées de Bush ou la politique étrangère des Etats-Unis depuis 1898 peut facilement deviner que nous jouons pour l’Empire – avec ou sans ces néoconservateur.ices. Comme toujours, le grand gagnant de ces accusations, c’est le gouvernement corrompu, responsable de la guerre.

Contrôler les banques

De nombreux mythes, tels que le contrôle des Juif.ves sur les médias, les banques ou Hollywood, viennent du grand nombre de Juif.ves dans certains secteurs, causé par une discrimination institutionnelle. Pendant des siècles les Juif.ves n’étaient légalement pas autorisé.es à exercer les métiers traditionnels dans les empires chrétiens. Souvent, illes survivaient en exerçant des activités interdites ou considérées indigne des Chrétien.nes – comme faire du théâtre, récolter les impôts ou les loyers. Un de ces boulots était prêteur.se. Bien que certain.es Juif.ves étaient prêteur.se et disposaient de privilèges économiques, la plupart restaient pauvre et la dynamique classique de l’oppression antijuive continuait : les Juif.ves allaient au travail au prix d’une exposition quotidienne à la violence et à la colère des paysan.nes pauvres et endetté.es ; les dirigeants s’en servaient comme de boucs émissaires dans les périodes d’instabilité économique. Les attaques dirigées contre les Juif.ves touchaient tant les quelques prêteur.ses que la majorité frappée par la pauvreté.

Apprends-en davantage : Il est plus simple d’identifier et de refuser l’antisémitisme si tu reconnais les mythes classiques ainsi que leur histoire. Prends du temps pour t’instruire sur les mythes tels que : les Juif.ves contrôlent Hollywood ou les médias, les Juif.ves ont tué Jésus, les Juif.ves tuent et/ou mangent les enfants goys (meurtre rituel), les Juif.ves sont responsables de la création du racisme (la malédiction de Canaan), etc.

Des conseils pour chaque militant.e

- Que tu sois militant.e pour la Palestine ou pas,
1) Aide les militant.es qui t’entourent à suivre les conseils donnés précédemment.
2) N’imagine pas éviter l’antisémitisme en employant le mot « sioniste » plutôt que « juif ».
3) Quand des discussions sur l’antisémitisme émergent, entraîne-toi à ne pas automatiquement passer au sujet du conflit israélo-palestinien ; considère ce thème comme un sujet à part entière. Ce sont deux problèmes séparés et vitaux qui demandent notre implication.

- Combattre l’oppression antijuive, ce n’est pas équivalent à s’organiser contre les mauvaises actions des Juif.ves et dire que ça contribue à réduire la haine contre les Juif.ves. Cela veut dire combattre activement tant les actions que les croyances antijuives, qu’elles viennent de mouvements ouvertement antisémites ou de groupes politiques que tu trouves cool et avec qui tu souhaiterais t’associer.

- La plupart des Juif.ves se sentent souvent plus légitimes qu’illes devraient à accuser ton travail d’antisémitisme. Mais beaucoup de Juif.ves radical.es ont le problème contraire : nous avons tendance à douter et à nous effacer lorsque nous remarquons des schémas antijuifs. Cela ralentit tous nos mouvements. Aide-nous donc : accorde-nous l’espace dont tous les groupes opprimés devraient bénéficier, en nous laissant « trop » remarquer l’antisémitisme.

- Comprends que l’identité juive est culturelle, ethnique et religieuse (ou non-reli- gieuse). Comprends que le racisme joue un rôle clé dans l’oppression antijuive, même si tu emploies le terme racisme pour désigner l’oppression des « personnes de couleur ».

- Informe-toi sur les Juif.ves racisé.es et soutiens-les. Instruis-toi sur les communautés et les histoires juives à travers le monde, et prends position dans ta vie militante afin de t’assurer que les Juif.ves racisé.es soient entendu.es – y compris les Juif.ves racisé.es assis.es en face, qui te demandent d’écouter. Ne pars pas du principe que la Juif.ve avec qui tu parles est ashkénaze ou que la personne racisée avec qui tu parles n’est pas juive.

- Dans les formations antiracistes, reconnais que l’antisémitisme a historiquement été une forme majeure de racisme et qu’il peut toujours prendre cette forme, comme lorsqu’on caractérise les Juif.ves comme sous-humains ou démoniaques. Ne pense pas que si quelqu’un.e soulève de l’antisémitisme, ille veut éviter de se concentrer sur le racisme. Prendre un moment pour affirmer l’importance d’une organisation radicale contre l’antisémitisme renforce ton analyse et te permet toujours de mettre l’accent sur le racisme contre les « personnes racisées ».

- Dans tes organisations, aie une idée de comment intervenir s’il semble que quelque chose d’antisémite (ou de raciste, d’homophobe, etc.) a été dit ou fait. Qu’est-ce qui sera dit et par qui ? Comment soutenir par la suite les Juif.ves présent.es et/ou corriger le mal qui a été fait ? Fais-le sérieusement à chaque fois.

- L’oppression intériorisée par les Juif.ves est intense ; elle est souvent invisible pour celleux d’entre nous qui en sont le plus affecté.es, ou dont les ancêtres ont été profondément touché.es. N’instrumentalise pas les Juif.ves en choisissant un.e Juif.ve qui estime que l’antisémitisme n’est pas important pour représenter le point de vue juif dans tes événements.

- Admets que, soit l’antisémitisme sera combattu et défait par la Gauche, par nos mouvements de base pour la justice et la libération, soit il ne terminera jamais. Peu importent les prétentions de la droite, ce n’est pas dans ses intérêts d’en finir avec l’antisémitisme. Arrête d’attendre quelqu’un.e d’autre pour le faire.

Si nous restons passif.ves quant aux actions anti-juives dans nos rangs et dans le monde, nous mettons toujours plus les Juif.ves en danger. Voilà pourquoi nous devons changer.

Dans le monde en général, notre passivité renforce aussi la suprématie blanche – ces mouvements organisés, ainsi que toute la culture qui considère les blanc.hes comme bon.nes et pur.es, les Autres (comme les personnes juives ou racisées) comme celleux qui gâchent tout. Nous permettrons à l’Europe d’échapper à ses responsabilités dans la colonisation, puisque les Européen.nes rendent Israël responsable du ressentiment contre l’Occident et de l’instabilité à travers le monde. Nous soutiendrons les mouvements et les régimes réactionnaires qui visent, partout dans le monde, à se renforcer en reportant la faute de leurs propres actions sur Israël, comme le fait le président du Soudan lorsqu’il proclame que le génocide du Darfour est un canular d’Israël.

Dans nos propres mouvements, ignorer les attaques sur les Juif.ves nous poussera à des alliances avec les mouvements et idéologies d’extrême droite. Nous perdrons notre efficacité à mettre en cause les systèmes globaux contre lesquels nous nous battons, car notre perception du progrès social est brouillée par nos erreurs de jugements à propos de nos ennemis et de nos alliés. De nouv.elles militant.es et les personnes à la marge de nos mouvements pourront entretenir des analyses erronées sur qui a le pouvoir et d’où proviennent les problèmes.

Nous perdrons de précieu.ses miltant.es qui ne se sentent pas en confiance avec les attaques antijuives qu’illes remarquent autour d’elleux. Et sur le plan quotidien, nous continuerons à permettre la domination de nos mouvements par des conard.sses, sorte de leaders qui prenaient autrefois du plaisir à faire des commentaires dégradants sur les personnes racisées, et apprécient désormais choquer tout le monde à coup de déclarations antijuives, sans être « attrapé.es » pour autant.

A très court terme, nous priverons les Juif.ves de tout espoir de solidarité, ou d’autres possibilités d’autodéfense. Alors que les Juif.ves galèrent pour se protéger, nous continuerons à les pousser dans les bras grands ouverts de la Droite, avec ses mythes d’empire et d’apocalypse. C’est dangereux pour les Palestininen.nes, les Juif.ves et le monde entier.

Mais il y a un autre futur à notre portée. Dans le sillon des nombreu.ses radical.es qui se sont opposé.es à l’antisémitisme, comme le socialiste français Jean Jaurès ou la féministe radicale noire et lesbienne Barbara Smith.

Depuis des générations, des militant.es perspicaces ont compris le bénéfice de prendre en compte ce combat : l’antisémitisme est un signal d’alarme, qui nous montre qu’on ne propose pas d’explication claire sur l’origine des injustices et leur solution. Le combattre nous permet d’affiner nos analyses et nous pousse à mieux communiquer nos convictions aux masses. Si on dit : « Les problèmes du monde ne viennent pas des Juif.ves. », cela nous force à nous demander : d’où viennent-ils ? Si la Gauche prend en compte l’antisémitisme, ce serait un entraînement pour nous permettre de développer les capacités nécessaires à changer le monde.

Une refonte du monde réellement radicale doit inclure la libération des Juif.ves : une situation dans laquelle, partout dans le monde, les Juif.ves vivront libéré.es de la peur et de la menace d’être attaqués comme Juif.ves ; une situation dans laquelle faire plaisir ou être utiles à un « camp », que ce soient les élites puissantes ou les mouvements populaires, ne sera plus la condition de notre sécurité. Dans laquelle nous vivrons libres de toute pression (de notre part ou d’autres) à nous intégrer ou nous assimiler ; sans honte d’afficher nos apparences, langues et rites juifs ainsi que nos comportements particuliers ; et la culture juive dans toute sa diversité sera entretenue. Dans laquelle les Juif.ves qui le souhaiteraient pourraient participer en tant que peuple à l’autodétermination collective, et/ou vivre dans des espaces juifs autonomes. Dans laquelle les Juif.ves seront à la fois capables de se défendre, mais seront aussi défendu.es et soutenu.es par les autres groupes à travers le monde.

Pour la véritable libération des Juif.ves, il faut l’engagement tant des Juif.ves que des non-Juif.ves dans le monde entier, et cette libération n’est compatible avec l’oppression d’aucun autre groupe : parce qu’aucun groupe humain n’est remplaçable dans le changement révolutionnaire.

Si la Gauche le comprend finalement – pas seulement en ce qui concerne les Juif.ves, mais la libération elle-même – alors nos efforts pourront réellement rendre un autre monde possible. Parce que la Gauche n’est pas une armée mercenaire : on n’est pas juste là pour gagner, choisir son camp et se battre aveuglément pour lui. On est là pour faire changer le monde. Et considérer l’oppression antijuive est un pas pour construire des mouvements qui ne se contentent pas de réagir, mais avancent sous l’impulsion profonde d’un monde dans lequel on voudrait vraiment vivre.

On se retrouve là-bas !

Glossaire

Accusation de sang (en hébreu : alilat dam ; en anglais : « Blood Libel ») : Le mythe antijuif dont on peut fixer l’origine au XIIe siècle, selon lequel les Juif.ves enlèvent et tuent des enfants non-juifs. Dans sa forme classique, c’est une accusation envers les communautés juives de verser le sang des goys et de l’utiliser lors de rites religieux, par exemple comme ingrédient dans la matza pour Pessa’h (pain non-levé consommé lors de cette célébration).

Antisémitisme : Le système d’idées qui s’est transmis à travers les institutions sociales et rend possible d’utiliser les Juif.ves comme boucs émissaires, c’est-à-dire de les attaquer sur les plans idéologique et physique. Le terme a été popularisé en 1879 par des racistes antijuifs allemand.es cherchant à construire des mouvements spécifiquement contre les Juif.ves comme une race inférieure et menaçante (plutôt que comme une religion dont on peut apostasier).

Ashkénaze : Se réfère aux descendant.es des Juif.ves qui se sont installé.es en Europe (Russie, Pologne, Allemagne, Hongrie, ainsi que d’autres pays) et partageaient des caractéristiques culturelles communes, telles que la langue Yiddish. Les Juif.ves ashkénazes représentent actuellement la majorité des Juif.ves en Amérique du Sud et du Nord [11].

Diaspora : Se réfère à la séparation et au morcellement des membres d’une communauté, ainsi qu’aux communautés, dispersées géographiquement, qu’illes fondent durant leurs déplacements.

La/de Gauche / gauchiste : Le large spectre des mouvements pour un changement social, des organisations et militant.es individuel.les cherchant à transformer la société en direction d’une distribution équitable des richesses et d’un effacement des hiérarchies de race, de genre, de religion, etc. [12]

Goy (nom) : Une personne non-juive ; (adjectif) non-juif.ve [de l’hébreu, « peuple » - goujat]. Dans le texte original, l’auteure emploie le terme anglais gentile.

Juif.ves : Une culture multiethnique dispersée à travers le monde, reliée par une religion, le Judaïsme. Certain.es Juif.ve.s pratiquent cette religion, d’autres sont des Juif.ves ethniques ou séculier.es.

Juif.ves racisé.es (Jews of color) : Les Juif.ves et les communautés juives exclu.es en général du privilège blanc, et/ou du privilège ashkénaze dans la communauté juive. Cela comprend les Juif.ves Mizrahim, Séfarades ou d’autres communautés non-européennes à travers le monde, les personnes racisées s’étant converties et les descendant.es de Juif.ves racisé.es. Les Juif.ves racisé.es représentent actuellement la majorité des Juif.ves sur le territoire israélien.

Libération juive : Une situation dans laquelle, partout au monde, les Juif.ves vivront libéré.es de la peur et de la menace d’être attaqué.es comme Juif.ves ; une situation dans laquelle faire plaisir ou être utiles à un « camp », que ce soient les élites puissantes ou les mouvements populaires, ne sera plus la condition de notre sécurité. Dans laquelle nous vivrons libres de toute pression (de notre part ou d’autres) à nous intégrer ou nous assimiler ; sans honte d’afficher nos apparences, langues et rites juifs ainsi que nos comportements particuliers ; où la culture juive, dans toute sa diversité, sera entretenue. Dans laquelle les Juif.ves qui le souhaiteraient pourraient participer en tant que peuple à l’autodétermination collective, et/ou vivre dans des espaces juifs autonomes. Dans laquelle les Juif.ves seront capables de nous défendre, mais seront défendu.es et soutenu.es par d’autres groupes à travers le monde. Pour la véritable libération des Juif.ves, il faut l’engagement tant des Juifs que des non-Juif.ves dans le monde entier, et cette libération n’est compatible avec l’oppression d’aucun autre groupe.

Mizrahim : Se réfère aux Juif.ves descendant.es de la communauté juive la plus permanente du monde, fondée après que l’Ancien Israël ait été détruit sur des territoires tels que l’Irak, l’Iran, le Yémen, la Syrie et le Liban actuels, et qui parlaient des langues telles que le judéo-arabe ou le judéo-persan.

Old Left : Se réfère aux mouvements de masse et aux organisations de parti qui prospéraient dans les Etats-Unis des années 1930 et 1940 et furent profondément touchés par le maccarthysme. Les groupes de la « Old Left » se définissaient largement en référence aux théories et mouvements d’Europe, au contraire de la « New Left » qui a émergé après le maccarthysme et les mouvements des Droits Civiques et s’inspirait surtout des combats anticoloniaux à travers le monde.

Oppression intériorisée : Les effets de l’oppression et de la déshumanisation d’un groupe, manifestés à l’intérieur-même dudit groupe, chez ses individus ou dans ses communautés. Des Juif.ves ayant intériorisé l’oppression peuvent croire aux stéréotypes sur les Juif.ves, accuser injustement d’autres Juif.ves, avoir honte ou être dégoûté.es de certaines de leurs apparences ou comportements considérés comme juifs, manquer de confiance-en-soi, difficilement s’opposer à l’antisémitisme ou vouloir toujours souligner vers l’extérieur combien illes sont différent.es des autres Juif.ves et en sont séparé.es.

Orientalisme : Un discours qui décrit les personnes et les cultures de « l’Est » (les Arabes et les Juif.ves, les Asiatiques de l’Est et du Sud, etc.) comme essentiellement différentes des Européen.nes. On les décrit fréquemment comme des êtres mystérieux, malhonnêtes, intelligemment manipulateurs, hypersensuel.les, guerriers et barbarement loyal.es envers leur « tribu », etc. C’est aussi le terme désignant les études occidentales classiques des cultures « orientales ».

Pogrom : Une action de violence et de pillage de masse, planifiée ou spontanée, dirigée contre une communauté marginalisée. Le terme a d’abord été utilisé pour décrire les attaques de masse approuvées par le gouvernement sur les villes juives d’Europe de l’Est.

Protocoles (des Sages) de Sion : Un faux rédigé en 1897, publié en 1903, utilisé durant des années par la police secrète tsariste afin d’inspirer méfiance aux masses vis-à-vis du mouvement révolutionnaire grandissant ainsi que de la modernisation. Le texte se présente comme le procès verbal d’une réunion secrète des leaders juifs mondiaux, établissant leurs plans pour utiliser tant le capitalisme que la révolution anticapitaliste afin de prendre contrôle sur le monde. Un best-seller de tous les temps, souvent repris ou cité par des leaders politiques antisémites et les mouvements sociaux.

Les Rosenberg : Ethel et Julius z’’l. Un couple communiste exécuté en 1953 sur la base de preuves trafiquées, selon lesquelles illes auraient transmis des secrets nucléaires à l’URSS. Le procès, qui visait leur engagement politique, fut largement médiatisé afin d’inspirer la peur et l’hystérie contre les gauchistes.

Séculier.e : non-religieu.se.

Séfarades : Se réfère aux descendant.es des Juif.ves portugais.es et espagnoles à travers le monde qui fuirent l’Inquisition et fondèrent des communautés en Afrique du Nord, en Turquie, dans les Amériques ou sur des territoires européens. Le judéo-espagnol ou ladino et la haketia sont des exemples de langues séfarades.

Sémite/sémitique  : Concept linguistique créé par des orientalistes européen.nes pour décrire une famille de langues qui comprend l’arabe, l’amharique, l’hébreu, le tigrinya, le maltais, l’araméen et d’autres, ensuite imposé à des groupes comme les Arabes ou les Juif.ves pour les cataloguer comme race différente.

Sionisme : Une forme de nationalisme juif basé sur l’idée qu’un Etat (ou, dans certaines variantes du Sionisme, un centre culturel) juif doit exister comme refuge pour les Juif.ves et/ou pour normaliser leur existence. Il devrait exister sur ou à l’intérieur du territoire de l’Ancien Israël.

Z’’l : abbréviation de zichrono (ou sichrona) l’bracha : « de mémoire bénie ». Proverbe utilisé dans les traditions juives pour commémorer les vies des personnes chères décédées.

April Rosenblum


[1] Ndt : On y retrouve les mots ou expressions soulignés avec des pointillés.

[2] Il est quelque peu trompeur de faire une distinction entre les Arabes et les Juif.ves. Des millions de Juif.ves sont d’ascendance arabe (et perse), et font donc l’expérience des mêmes préjugés que les autres Arabes, tout en étant victimes de racisme au sein de la communauté juive.

[3] Le mot « Sémite » lui-même étant une invention des Orientalistes européen.nes apposée sur les Juif.ves et les Arabes.

[4] Une famille juive particulièrement importante dans le milieu bancaire, notamment au XIXe siècle.

[5] Les mots de Marx contrastaient totalement avec la réalité des Juif.ves. Dans la Prusse de Marx, illes vivaient dans une grande pauvreté depuis le début du XIXe siècle. Marx lui-même avait été baptisé chrétien par ses parents juifs, afin d’éviter la discrimination des Juif.ves qui représentait si souvent un obstacle à l’embauche.

[6] Ndt : La Droite américaine.

[7] Ndt : loi américaine de 1944 pour le soutien financier des militaires revenu.es de la Seconde Guerre Mondiale.

[8] Les Gauchistes, les yiddishophones, les organisations et écoles séculières juives,...

[9] Une partie des Juif.ves, surtout d’origines espagnole ou portugaise, ont participé à la traite négrière au côté de goys blanc.hes. Le malaise des Juif.ves pour reconnaître cela nous a empêché de former des alliances avec les militant.es afroaméricain.es, et certaines personnes dans ces communautés ont canalisé leur déception dans l’antisémitisme, en attribuant aux Juif.ves toute la responsabilité de l’esclavage.

[10] Par exemple : un.e antisioniste peut s’opposer rationnellement au fait que les sionistes aient fondé un Etat sur un territoire où illes étaient pourtant conscient.es que cela mènerait à la dépossession du peuple palestinien. Un.e sioniste peut remarquer que la vulnérabilité des Juif.ves était liée au fait d’être en permanence une petite minorité, et donc soutenir un territoire pour les Juif.ves, où illes puissent gouverner majoritairement.

[11] Ndt : et à travers le monde.

[12] Ndt : En français, le mot « Gauche » a une connotation essentiellement parlementaire, ce qui n’est pas forcément le cas aux Etats-Unis. Il nous semble assez ambigu et peut-être réducteur de l’employer pour décrire les différents mouvements radicaux. La plupart du temps, nous avons tout de même traduit par « Gauche », avec une majuscule pour indiquer qu’on ne parle pas du PS par exemple.