BROCHURES

Ces graines qu’ils sèment

SOMMAIRE :
- Fragments d’une lutte
- De la résignation à la colère
- Les dames de la cantine
- Au nom du pair
- Violence(s)

À celles et ceux qui luttent, ici et là-bas,
ceux qui se lèvent, celles qui vivent debout.

À celles et ceux qui nous ont ouvert leurs portes,
et à ceux qui ont foutu le feu à celles du Palacio Nacional.



Ces histoires sont les nôtres.
Ce sont les témoignages de ce que nous avons vu, en stop, d’une frontière à l’autre du Mexique.
Ce sont des récits, des fictions, des reportages, des réflexions. Elles émanent d’un point de vue, le nôtre, de ce que nous avons été capables de voir et de comprendre. Nous sommes conscients de leurs limites.
Nous croyons qu’elles méritent d’être lues, partagées, débattues. Elles peuvent être photocopillées, modifiées, traduites, propagées. C’est chaudement conseillé.
Désormais, ces histoires sont les vôtres.


FRAGMENTS D’UNE LUTTE

Le Chiapas cumule les superlatifs.
C’est l’État le plus pauvre du Mexique. C’est aussi le plus vert, le plus pluvieux, le plus indigène, le moins développé et certainement l’un des plus corrompus. Depuis trente ans et les premiers soubresauts du zapatisme, les communautés indigènes y luttent (comme ailleurs sur ce continent) contre les spoliations organisées par les différents niveaux de gouvernement au profit du grand capital.

San Sebastián Bachajón est l’une des ces communautés. Le gouvernement entend y construire un complexe éco-touristique d’envergure internationale autour des cascades d’Agua Azul. Le 21 décembre 2014, les paysans ont récupéré une partie de leurs terres, expropriées quatre ans plus tôt. Ils ont occupé les lieux, jour et nuit, guettant le prochain mouvement de la partie adverse...

Les vacanciers sont passés une première fois sur le chemin de la cascade, ont jeté des regards interloqués et poursuivi leur route. Au retour, la curiosité l’ayant emporté, ils se garent et coupent le moteur.

À l’extérieur, le bruissement de la camaraderie s’étouffe soudain dans les passe-montagnes, signe que cette arrivée impromptue fait naître une légère tension. C’est l’expression silencieuse de la méfiance. Une règle commune à tous les terrains de lutte veut que personne ne soit jamais hors de tout soupçon. Personne et donc pas même ces trois touristes en claquettes, le short encore humide d’avoir barboté dans l’eau turquoise. Ils n’ont pas vraiment l’air de taupes, pourtant. Mais n’est-ce pas là le propre des taupes ? Ils sortent. Celui qui était assis à la place du mort a, en la quittant, un vague sourire en coin. Il prend les devants et tend aux trois compañeros les plus proches une main ferme. Une tape sur l’épaule et quelques paroles de circonstances lui suffisent à obtenir leur assentiment. Il fait signe à celui qui l’accompagne, se redresse et fixe l’objectif. C’est une superbe prise qu’il tient là ! Le cliché fera jaser ses collègues et frémir sa mère à l’autre bout du pays : son fils chéri, entouré de trois guérilléros encagoulés, leur paliacate rouge noué autour du cou. Au second plan, un paysan arbore une vieille machette en bandoulière. Le frisson garanti.

* * *

C’est un simple abri planté au bord de la route, pas même une cabane. Une plaque de tôle rouillée et quatre bouts de bois, voilà l’objet du litige, le catalyseur de toutes les colères. Depuis qu’ils ont récupéré les lieux, les gens d’ici ont monté leur propre péage. Ils tendent une corde en travers de la route, s’approchent du véhicule et délestent ses occupants d’une poignée de pesos. Plus de fonctionnaires ! Les rebelles sans visages les ont remplacés à l’entrée du site éco-touristique mort-né. Les salauds, les bolchéviks, ils ont osé toucher à la sacro-sainte redevance et s’attaquer aux caisses de l’État ! Ils ont semé l’autogestion et récoltent en retour les fruits pourris de la rumeur. La manne qu’ils empochent finance la grève ? Ce ne sont que des cossards avides d’argent répond la propagande. Ce terrain est glissant. La taxation – aveugle donc inégalitaire – n’est pas le moyen le plus sûr de s’attirer les sympathies mais il faut bien nourrir les troupes qui ne bêchent plus leurs parcelles. Ces femmes, ces hommes, qui pour défendre leurs terres doivent délaisser celle qu’ils cultivent.

* * *

Une autre règle suggère d’éviter de lyncher un mouvement de contestation sous l’œil des journalistes. Les forces de l’ordre mexicaines et leurs sbires paramilitaires s’efforcent de s’y plier. Alors quand les pressions augmentent, les indigènes en lutte font appel aux medios libres. Sites internets, collectifs, radios, bulletins, feuilles volantes, ce sont les enfants du soulèvement zapatiste et de sa « guerre contre l’oubli », sevrés à l’Internet et rodés aux méthodes d’intimidation de l’État. Ils diffusent la parole de ceux qui refusent de se soumettre. Ils la répercutent, hors des communautés et jusque dans les villes, pour éviter qu’un peuple ne meure en silence au fond d’une forêt tropicale ou d’un désert de rocailles, isolé de tout, ignoré de tous.

* * *

Les barricades sont un point d’orgue. La confrontation, crainte ou désirée, constitue l’acmé d’une lutte. De chaque côté de ce pic d’intensité s’étendent les plaines arides de la lassitude et de la prospective.

Cela ressemble à s’y méprendre à une guerre de positions, à ceci près que les militaires sont formés à l’attente, pas les paysans de Bachajón. Cela fait des semaines qu’ils perdent leurs journées à regarder passer les bagnoles. Des heures entières à errer dans le petit périmètre de leur petite victoire : la caserne de pompiers réquisitionnée, le grand préau qui la jouxte et les deux pièces de l’infirmerie, de l’autre côté de la route. Tous bâtiments vides, premières pierres du projet honni. Que faire ? Ils savent que cela ne durera pas mais il faut tenir. Attendre. Être là. Seule compte l’intensité du rapport de force. Assis sur une marche, un homme enchaîne les cigarettes. Et chacune d’elles est un rituel burlesque. Le menton rentré, il roule son passe-montagne au-dessus de sa lèvre supérieure et tire sur sa tige. Mais de peur de trop en dévoiler, il s’empresse de couvrir à nouveau son visage et souffle ses volutes à travers l’étoffe de laine noire. Le stratagème lui donne des airs de gamin craignant d’être pris la main dans le sac.

* * *

Les compañeros respectent les consignes. C’est l’un des avantages d’une lutte qui dure, elle instigue le sens de la discipline. Le harcèlement, les détentions arbitraires, les assassinats, ne laissent pas le choix. Les charges sont réparties selon les us et coutumes indigènes. Certaines responsabilités tournent quotidiennement. Il y a un temps pour discuter de l’organisation et de la hiérarchie. Après quoi, il faut marcher.

* * *

Les deux étudiants sont venus d’une des grandes villes de la région. Ils sont massifs et dépassent d’une tête ou deux la plupart des personnes présentes. Sur leur voiture, ils voulaient inscrire à la vue de tous Medios libres pour être sûrs d’arriver sans embûche. Après réflexion, ils se sont dit que c’était le meilleur moyen d’attirer les pandores. Et donc les embûches. Mieux vaut passer pour des flâneurs. La zone est quadrillée, les menaces d’expulsion récurrentes ces derniers jours. C’est la raison de cette visite en urgence, des tracts plein les sacs et de la peinture, rouge et noire, pour étaler en lettres capitales les mots de la résistance. En arrivant, ils ont scandé le texte imprimé sur les petits papiers pour qu’il soit approuvé par le plus grand nombre. Ici, le plus grand nombre ne lit pas, ou très peu et encore moins le castillan ou l’anglais. S’en sont suivies des délibérations auxquelles les étudiants ont assisté sans ciller. Il y eut un éclat de rire et l’un des passe-montagnes déclara que les tracts leur convenaient. Pas un mot au sujet de l’hilarité générale. Il faut croire que les blagues tzeltales supportent mal la traduction.

* * *

On ne défend pas sa terre comme on débraye à l’usine. Il y a, éparpillé au bord de la route, des jeunes, des vieux, des mômes, des plutôt en forme et d’autres un peu ramollis, déjà abîmés par le temps. Ces luttes ont ceci de vital qu’elles transcendent les barrières, les distances sociales. C’est un monde qu’ils veulent sauver. Un avenir commun. Il y a des hommes et des femmes. Enfin, il y a des hommes, ici, et des femmes, là-bas. Cette distance-ci à la vie dure. Autour du feu de bois, ces dames préparent le repas, surveillent les rejetons. L’une d’elles raconte du haut de ses quinze ans les deux années passées à travailler chez une famille en ville. Elle ne se plaint pas, surtout pas. Elle dit que c’est presque une faveur qu’on lui a fait, qu’elle était bien traitée, qu’elle suait bien entendu à s’occuper du ménage et des jumeaux mais qu’on lui fêtait son anniversaire et l’emmenait au cinéma. Quand la grande fille a quitté le nid et s’est envolée pour la capitale, elle l’a emportée dans son sillon. Comme un meuble familier, une belle commode, dont on aurait du mal à se séparer. Elle raconte tout cela sans une once de rancoeur, heureuse simplement d’être rentrée chez elle, de porter à nouveau la longue jupe noire et les tuniques de coton blanc brodées de fleurs. Ces costumes portent en eux la fierté des peuples indigènes. Le tissage est tout à la fois un savoir-faire, un art, une identité et le signe éclatant de leur insoumission. C’est aussi parfois un fardeau pour ces femmes au rôle si défini, invariablement vouées à la maternité, à la sauvegarde des traditions, à un monde immuable, hors du monde.

* * *

Comme la guerre fait des enfants des hommes – avec leurs haines, leurs traumatismes et des médailles qui brillent au fond de leurs nuits noires – le combat ordinaire peut transformer des paysans en meneur. Ricardo en est devenu un. Trait pour trait, il a croqué le personnage et l’a fait sien. D’abord, il se fait attendre, prend la ponctualité pour un désaveu. Être disponible, c’est ne pas être en action et dans son cas, c’est ne pas être du tout. L’homme apparaît en temps voulu. Il ressemble à un patchwork, un fantasme de guérilléro latino-américain. La gâpette kaki de Castro, le passe-montagne enfumé de Marcos et la bedaine d’un Chavez repu par les années de pouvoir. Il salue les visiteurs comme on passe en revue ses effectifs, s’adosse au mur et entame le monologue en battant des mains. Plus les gestes sont amples, plus son verbe est vif. Il relate dans le détail la grande manœuvre ayant permis de récupérer les terres de la communauté. Trois cent culs-terreux sortant de la brume au petit jour pour mettre en déroute les soutiers de l’administration. Il s’insurge contre ce projet absurde, « l’autre Cancún » comme l’appellent les promoteurs, ses quatre hôtels de luxe et son terrain de golf. Il fustige le refus du dialogue, le mépris de classe à l’égard des paysans, les pressions exercées sur leurs familles, les billets glissés avec parcimonie et qui font basculer tel ou tel camarade finalement pas si convaincu de la justesse de la cause. Il vomit les promesses d’emplois. Il faudrait céder les terres aux bourgeois et devenir ensuite leurs larbins ? Faire leurs lits, vider leurs poubelles, laver leurs chiottes ? Bientôt, il se fait lyrique au nom des deux camarades tombés pour la lutte. Juan Vázquez Guzmán et Juan Carlos Gómez Silvano, leurs corps retrouvés criblés à quelques mois d’intervalle. Ricardo le sait, quand les menaces prennent corps, les hommes comme lui finissent parfois leur course aux quatre vents, troués comme des passoires. Qu’importe : ¡ La lucha sigue !, crâne-t-il en s’éloignant.

* * *

C’est à l’aube toujours, à l’aube que se dénouent les intrigues. À l’aube, que les positions bougent, que les assauts se lancent, que les flics tenus en laisse depuis des semaines jettent enfin leur violence légitime à la gueule des paysans ensommeillés.

Ces observations ont été faites à San Sebastián Bachajón le jeudi 8 janvier 2015. Le lendemain, aux premières heures du jour, les bruits de bottes recouvraient le tumulte des cascades et le piaillement des oiseaux. Et puis ce fut le claquement des tirs, les balles réelles comme ils disent, et les autres de caoutchouc, tout aussi réelles lorsqu’elles rencontrent un être humain. Les bleus ont repris les terres usurpées et les compañeros leur lutte, quelques kilomètres plus loin. Des arbres morts sont devenus des barricades au travers desquels les deux camps se jaugent et jurent de ne pas céder, aux pressions pour les uns, à l’envie d’en découdre dans un nouveau bain de sang pour les autres. Jusqu’au prochain mouvement de la partie adverse.


DE LA RÉSIGNATION À LA COLÈRE

[Sur Ayotzinapa, l’apprentissage des langues et les 43 disparitions qui ont mis le Mexique dans la rue.]

En serbe, « merci » se dit hvala. C’est tack à Stockholm et tesekkürler à Istanbul. Voyager permet d’étoffer son vocabulaire. On apprend à saluer, à demander son chemin, à négocier un prix. À chanter la sérénade parfois. Au Mexique, le baroudeur intègre rapidement deux petits vocables : tope et retèn.

Le premier désigne les ralentisseurs qui pullulent à travers le pays. Invisibles, démesurés, dangereux, ils sont l’angoisse des automobilistes en goguette et le symbole de l’avidité des dirigeants locaux. Si le tope se tapit si bien à la sortie d’un virage, ciment gris sur asphalte grise, c’est que l’argent prévu pour le peindre dort encore dans la poche de l’entrepreneur ou dans celle du maire.

Le retèn est à la fois plus subtil et plus vicieux. C’est avec la guerre contre la drogue du président Calderón que ces barrages de police ont commencé à germer sur tout le territoire. Ils sont désormais un passage obligé à l’entrée des villes, à la sortie d’un État ou tout bonnement au milieu d’une route peu fréquentée. D’un retèn à l’autre, les visages changent mais la même pièce se joue éternellement : comédie sécuritaire en trois actes. D’abord, le conducteur s’approche au pas. D’un regard il se soumet à l’autorité aléatoire de l’agent qui sue dans son gilet pare-balles, matraque, taser et munitions à la ceinture, fusil d’assaut en bandoulière. Le subordonné examine alors le véhicule d’un rapide coup d’oeil. Vient ensuite la délivrance ou le début de l’humiliation. Il suffit de peu pour basculer de l’un à l’autre. Une voiture trop neuve, une jeune femme trop seule, une peau trop blanche ou trop tannée et le képi indique immédiatement le bas-côté.

Un autre mot que les méxicains disent souvent, c’est la Ley, la Loi. Ils l’emploient entre autre pour qualifier les forces de l’ordre. ¡ Cuidado, ya viene la Ley ! peut-on entendre par exemple, la Loi arrive ! L’ironie est cinglante tant celle-ci semble bafouée, méprisée, détournée, par ceux-là même qui ont reçu mandat de la faire appliquer. Ou bien l’expression suggère-t-elle la prépondérance d’une autre loi, celle du plus fort, celle de la jungle.

Avant goût

Le touriste qui s’attarde sur ce sol brûlant en acquiert nécessairement les rudiments. Et son cœur de s’emballer, sa poitrine de tambouriner, à l’approche de l’énième retèn se dressant sur sa route.

Ici, il le sait, marcher avec un sac à dos dans les rues commerçantes d’une bourgade sans charme, c’est être suspect, devoir justifier ses intentions et voir toutes ses affaires étalées sur le trottoir.
Ici, des comprimés contre la diarrhée sont une pièce à conviction.
Ici, les policiers municipaux ont la main verte, qui font pousser des sachets d’herbe à l’ombre des campeurs.
Ici, une bière suffit a être officiellement en état d’ébriété et donc dans l’impossibilité de faire valoir ses droits, même après une agression.
Ici, appeler la police suite à un cambriolage c’est avertir les voleurs de ce qu’ils ont oublié.
Ici, l’innocence n’est pas une donnée. Elle se fait et se défait au gré des circonstances et des intérêts.
Ici, la culpabilité n’est pas un mal incurable. Elle se monnaye aisément. Elle se dissout dans l’argent.

Ces histoires vécues, ces réflexions entendues ne sont rien en comparaison de celles que l’on peut lire ces jours-ci dans les colonnes de la presse internationale [1]. Elles peuvent paraître anecdotiques voire irritantes. C’est vrai, à quoi bon s’attarder sur les désillusions de touristes en mal de laisser-passer colonialistes quand le pouvoir se vautre dans le sang des manifestants ? Parce que ce sont là les prémices et l’aboutissement d’une même logique politique. Les violations de grandes ampleurs ne sont rendues possibles que par cet incessant travail de sape, consciencieux et efficace. La corruption, les vexations, l’arbitraire quotidiens ont l’immense mérite de la discrétion. Ils trouvent rarement écho au-delà des frontières mais instillent lentement la crainte, la soumission dans l’esprit des citoyens, ce terreau propice aux exactions de masse.

Nos faltan 43 (y miles más)

Le drame survenu dans la ville d’Iguala en est un exemple tragique. L’arrestation et la séquestration suivies du probable meurtre de quarante-trois futurs enseignants a soulevé l’indignation. En sus de la cruauté des commanditaires, c’est leur sentiment d’impunité qui a révolté le pays. Des donneurs d’ordres politiques aux hommes de mains des cartels, personne n’a été dérangé par la démesure de cette réaction face à quelques centaines d’étudiants menaçant la tenue d’une réunion électorale. Les élites du narcoestado sont à ce point convaincues de leur toute-puissance qu’elles pensent pouvoir éliminer leurs opposants sans risquer leurs positions. Et de fait, elles le peuvent. Les recherches entreprises dans l’État de Guerrero ont exhumé plusieurs fosses communes n’ayant aucun rapport avec les affrontements de la fin septembre. Iguala n’est pas une exception, ce n’est que l’expression visible d’une pratique courante.

Il y a donc l’impunité. Totale, quasiment garantie par l’ordre des choses, elle décuple la marge de manœuvre des puissants. Ce n’est pas un sentiment diffus mais une réalité. Elle ne suffit cependant pas à tout expliquer. Un tel déchaînement de violence suggère également une autre conviction de la part de ses auteurs : celle d’agir au sein d’une société apathique, comme anesthésiée, mise à terre par près de deux décennies de terreur. Une société vaincue.

Cette réflexion est partiellement légitime. La peur comme seul mode de gouvernance a laissé des séquelles. Peur des cartels, peur du crime organisé sous toutes ses formes, peur des paramilitaires à la solde des caciques locaux, peur des autorités, des dénonciations, des féminicides jamais élucidés, des « disparitions forcées » selon l’euphémisme devenu familier. Peur également de perdre sa terre ou son emploi depuis la signature il y a vingt ans de l’accord de libre- échange désastreux qui a converti ce pays en laboratoire du néo- libéralisme.

La dictadura perfecta

Face à un tel constat, il ne peut y avoir d’excuses conjoncturelles, d’explications politiciennes. Les régimes successifs ont tous mené au Mexique une guerre de basse intensité. Leurs cibles témoignent d’une indéniable détermination. Qu’il s’agisse de pauvres, d’indigènes, de femmes, de migrants, d’étudiants, de militants voire d’individus ayant le malheur de cumuler plusieurs de ces tares, les victimes sont toujours de ces grains de sable qui perturbent la machine capitaliste. On a lu ou écrit que ce pays était gangréné par toutes sortes de calamités : la violence, la corruption, la collusion entre ses élites dirigeantes et les maîtres du trafic. Rien n’a été fait pour stopper cette nécrose. Les mots sont crus mais l’analogie nécessaire : une partie de la société mexicaine est aujourd’hui en état de putréfaction. L’individualisme y règne sans partage, le profit est sa seule boussole et elle n’admet de loisirs que sous les néons livides des centres commerciaux. Cette classe-là et ceux qui aspirent à en être regardent la solidarité ou la contestation comme des reliques obsolètes héritées du siècle passé. Ils ont l’arrogance de ceux qui profitent – ou espèrent profiter – du délitement du collectif.

La disparition des compañeros de l’école normale d’Ayotzinapa est le fruit gâté de ce contexte précis. Leurs bourreaux ont agi avec l’assurance que personne n’oserait se lever contre eux, ni la justice, ni le peuple. Le gouvernement les suit depuis avec le même aveuglement. Le Président, un temps muet sur le sujet, menace désormais d’employer la force contre les manifestants qu’il traite de vandales. Le feu est aux portes de son palais et il persiste à croire que le calme reviendra. L’attitude de son procureur général de la République est elle aussi édifiante. Ya me cansé, a récemment lancé l’équivalent local du ministre de la justice pour couper court aux questions des journalistes. Il n’en pouvait plus, il était épuisé. Marre de ce dossier qui refuse d’être classé ! Reste que ce n’était pas la manière la plus adroite de clore une conférence de presse où il venait d’assurer que les étudiants avaient été abattus à la chaîne dans une déchetterie, leurs dépouilles incinérées, démembrées, avant d’être jetées à l’eau ou aux ordures.

Sa bévue est depuis devenue un mot d’ordre. Elle a fait sauter le couvercle et tomber les tabous. Ya me cansé del miedo, je suis fatigué de la peur, a peint un inconnu sur les murs du ministère de la justice. Ayotzinapa ne sera donc pas cette victoire finale de la résignation sur la colère. Pour beaucoup, au contraire, le moment est venu renverser la vapeur. Des dizaines de milliers de personnes ont repris possession de leurs rues. Et elles ne réclament plus seulement la vérité, la justice et le retour en vie des quarante-trois jeunes dont les visages fleurissent sur tous les murs. Elles refusent tout simplement d’être dupes, de vivre enfermées par crainte des malandros, les bandits, de s’accoutumer aux disparitions et aux fosses communes, de n’exister qu’à travers son pouvoir d’achat et de ne communier qu’autour d’une équipe de football. Ce que rejettent ces Mexicains, c’est le cortège funèbre que traîne derrière elle la société de consommation. Certes, ils sont loin d’être la majorité mais les racines de leur rage sont si profondes qu’ils ne rentreront pas chez eux les mains vides. « Ils ont voulu nous enterrer mais ils ne savaient pas que nous étions des graines », préviennent déjà les affiches.

Pendant ce temps, très loin de Vera Cruz

Un peuple du Sud qui se lève et tente de sortir de sa torpeur, cela inquiète les diplomaties occidentales. Elles regardent d’un œil suspect ce réveil tardif qui met en péril leurs implantations économiques. Peut-être regrette-t-on à Paris d’avoir épinglé au revers de la veste du président les plus hautes décorations de la République ? Ou alors est-ce la création d’une gendarmería sur le modèle français qui gêne maintenant aux entournures ? Comme au Qatar ou en Tunisie, la France sait faire profiter ses amis de son savoir-faire en la matière. C’est qu’il faut bien sécuriser les lieux de villégiatures ! Depuis quelques semaines, le quai d’Orsay déconseille formellement de mettre un pied au Guerrero à l’exception notable de ses stations balnéaires accessibles par avion. Rien de pire qu’une révolution pour vider les hôtels de luxe avec vue sur la mer qui ont fait le succès du Mexique et la fortune de ses élites.

Pour le baroudeur, en revanche, la révolte est une aubaine. Le temps s’accélère. Les marches s’enchaînent. Les barricades se dressent à l’entrée des universités. Les proches des victimes battent la campagne en de longues caravanes. Et chaque jour, ils sèment sur leurs routes des mots oubliés, ceux que l’on a voulu taire et qui se sont mués en armes face à la violence de l’Etat. Alors aux côtés des retén et autres topes aux couleurs blafardes, le voyageur curieux ajoute bientôt à son vocabulaire la rabia, la dignidad, la esperanza et des ribambelles d’autres mots lumineux qui se scandent enfin à pleine gorge et ne se chuchotent plus.

¡ Vivos se los llevaron,
vivos los queremos ! [2]


LES DAMES DE LA CANTINE

I

Julia touille lentement son café au lait, sans vraiment y prêter attention. Du bout de sa cuillère, la petite cuisinière dessine d’interminables cercles au fond de sa tasse. Le geste est répétitif, le regard fixé au loin. Ses lèvres légèrement entrouvertes témoignent de la tension qui l’étreint en ces minutes décisives. Il est 16h32 et l’inspecteur de police en redingote est formel, la jeune Sofia a pris la poudre d’escampette direction Acapulco avec un homme plus âgé qu’elle. Ses parents semblent dévastés derrière leurs nombreuses couches de maquillage. Zoom. Plan serré sur les yeux du père. Dézoom. La mère vient de se jeter à terre. Elle implore la Vierge de Guadalupe de lui venir en aide.

Au Mexique, la telenovela est un rituel quotidien auquel s’adonnent des millions de fidèles. Leur passion est aussi grande que les ficelles sont grosses. Dans la cuisine où Julia oublie consciencieusement de boire son café, seul le bruit de la pluie frappant le toit de tôle vient troubler le silence. Une demie douzaine de mères de familles ont les yeux rivés sur le téléviseur lorsqu’un chuintement strident se fait entendre au loin. Ya viene el tren ! s’écrit Lupe, le train arrive. Le charme est rompu et les voilà qui reviennent à la vie. Qu’importe désormais que l’imprudente Sofia ne finisse démembrée sur une plage de la côte Pacifique.

Elles sont passées du zéro au cent en une poignée de secondes et se précipitent déjà en direction de la voie ferrée, à une centaine de mètres derrière la maison. La plupart ont attrapé au vol une cagette pleine de grands sacs blancs, une autre se charge de la brouette aux bouteilles d’eau. Lorsque les retardataires déboulent à hauteur du passage à niveau, la locomotive vient de passer. Les pieds plantés dans une flaque d’eau, Lupe fait signe que « non » de la main. Fausse alerte. Il n’y a pas de migrants à bord, le machiniste le lui a dit. Et pour cause, deux fédéraux sont disséminés entre les dizaines de wagons siglés Cemex ou Pemex, du nom des compagnies nationales de ciment et de pétrole. Les agents saluent de la main en passant. Les patronas leur rendent la politesse puis tournent les talons.

II

Il y eut d’abord des mirages puis des rumeurs. C’était au début des années 90. Avant cela, le train n’était rien d’autre qu’un vacarme assourdissant qui faisait trembler les murs. Comme le soleil et le chant du coq, il rythmait la vie quotidienne de ces villages de l’État de Vera Cruz. Il était là, au bout du chemin et il fallait vivre avec. Et puis le bruit commença à courir. Une nuit, on avait vu des hommes allongés sur le toit. D’autres étaient passés ensuite, endormis sur les passerelles, harnachés aux grilles pour ne pas être happés dans leur sommeil. Ils étaient cinq. Dix. Des dizaines, assuraient certains. Les autres n’y croyaient pas, ne comprenaient pas. Qui pourrait être assez fou pour risquer sa peau de la sorte ? Les routes, les bus, les camions, ce n’est pas fait pour les chiens, pestaient les coupeurs de canne ! reprochaient aux voyageurs sans noms de profiter du système, de vouloir le beurre et l’argent du beurre. Et puis un matin, c’est du lait qu’ils voulurent. S’extirpant des wagons, ils s’époumonèrent à l’approche du hameau. Madre, madre, por favor, je meurs de faim ! Deux jeunes femmes attendaient, les bras chargés, que cesse le déluge métallique pour traverser. Ce matin là, Bernarda et Rosa revinrent les mains vides et il n’y eut ni lait ni pain sur la table du petit déjeuner. Le lendemain, elles beurraient des sandwichs en série.

Il faut dire que chez les Romero Vázquez, manger avait toujours été une chose sérieuse. Une source d’inquiétude. Durant de longues années, il fallut nourrir quinze bouches avec les produits de la ferme et des récoltes. Certains hivers furent plus longs que les autres mais Doña Leo trouva toujours des frijoles et des tortillas à mettre dans les assiettes. En la voyant marcher aujourd’hui, minuscule, toute fripée, les pommettes saillantes sous sa peau brûlée, on peine à croire qu’elle a enfanté seule cette tribu de grosses dames en tablier. Ses filles et les autres patronas ont des bras comme d’autres les cuisses et des sourires démesurés où scintillent des couronnes de plomb. Elles ont l’allure solide de celles qui ont trimé au champ plutôt que de s’attarder sur les bancs de l’école. L’assurance de ces femmes qui ont mouché des têtes brunes par dizaines et savent découper des noix de coco à la machette. En vingt ans, elles sont devenues les mères des enfants perdus de l’Amérique centrale. Les cantinières postées sur le chemin de croix qu’empruntent ces milliers d’âmes dans un pays coincé entre deux mondes. Au nom du Christ et de leur humanité, elles sont devenues les saintes patronnes des clandestins.

III

Ils sont partis quarante de la petite ville de Tierra Blanca mais aucun d’entre eux n’est encore arrivé. Dans la cour du Comedor de la esperanza, la gargote de l’espoir, ces dames formulent toutes sortes d’hypothèses. Tout juste ont-elles appris par téléphone que les migrants ont quitté ce midi le dernier asile situé en amont sur le trajet de la Bestia. Alors elles attendent. Les temps sont durs, certes, mais ils n’ont pas pu se dissoudre en route ! Elles les imaginent retardés par une panne ou un barrage de police. Certains ont sûrement préféré couper à travers champs pour éviter les mauvaises rencontres.

Hier déjà les convois ont circulé « à vide » et ce matin, il a fallu donner aux cochons une partie des repas. Le riz a pu être sauvé. Julia a soigneusement défait tous les sacs noués la veille pour le réchauffer et rajouter un peu de bouillon de poulet avant d’en remettre trois louches dans chaque ration. Pour les haricots, en revanche, il n’y a jamais de deuxième chance. Et si cela améliore le quotidien des pourceaux, le moral des bénévoles s’en ressent. À quoi bon suer sang et eau pour regarder passer les trains ? Dans le temps, c’étaient des centaines de déjeuners qu’elles distribuaient chaque jour à la volée. Il fallait être sur le pied de guerre bien avant que le soleil n’étire ses premiers rayons derrière les cerros où poussent les caféiers. Tendre la main aux illégaux était encore un délit et tout restait à inventer. Il fallait convaincre les grandes enseignes de donner leur surplus, découvrir le temps que l’on gagne en ficelant les bouteilles les unes aux autres, apprendre à concilier tout cela avec une vie de famille. Le sol était encore en terre. Il n’y avait ni évier, ni vaisselle. Et voilà que maintenant que tout est carrelé, qu’il y a une douche, des toilettes, des lits pour se reposer, maintenant qu’on les invite à donner des conférences à l’université et qu’on leur propose des subventions, les migrants sont renvoyés sur les chemins de traverse. Le gouverneur a décidé de serrer la vis. Ce que l’État fait miroiter d’une main, il le balaie déjà de l’autre. Le découragement germe bientôt sur le terreau des bonnes intentions. Si elles n’y voyaient que l’oeuvre de l’Homme, les patronas seraient tentées de baisser les bras. Mais face à cette épreuve de Dieu, comme elles disent, elles se doivent de persévérer. L’Éternel est taquin avec ses brebis les plus dévouées. Celles-ci s’en accommodent et patiemment, religieusement, elles continuent de manger leur pain noir.

IV

Le conducteur écoute ronronner sa machine.
Elle hurle à réveiller les morts mais cela sonne à ses oreilles comme une douce musique.
Ce virage, il le connaît depuis des années.

À sa sortie, lorsque la locomotive de tête s’aligne à nouveau sur l’axe tracé par les rails,
il pousse progressivement ses moteurs.
Avec un attelage pareil il n’y a pas de temps à perdre,
les wagons le suivent sur près de cinq cent mètres.

L’homme se sent puissant aux commandes d’un tel engin.
Il vit pleinement son rêve de môme.
La vitesse le grise dans la lumière du crépuscule.
De sa cabine, les passants ne sont que de vagues silhouettes qui disparaissent en quelques secondes.

Il aime à se les figurer comme des spectateurs l’encourageant dans son intrépide contre-la-montre.

V

Cabrón ! J’espère qu’un jour il aura faim, enrage Nelson en ramassant les sacs en plastique qui jonchent le sol. Lui qui a quitté ses montagnes du Nicaragua il y a un mois, connaît cette crispation qui remonte des entrailles, la gorge sèche et les spasmes qui courbent le dos en un éclair de douleur. Lorsqu’il est arrivé ici, il n’avait rien avalé depuis des jours alors quand les mécaniciens refusent de lever le pied, il a les tempes qui bourdonnent. À vive allure, les petits plats des patronas ne font que filer entre les doigts de la plupart des migrants. Ils frôlent le réconfort d’un repas chaud qui termine sa course sur le basalte de la voie, faute d’avoir pu s’en emparer. Un mirage d’autant plus insupportable que les soutiens se font rares au cours d’un tel pèlerinage. Pour échapper aux gardes, aux autorités et aux trafiquants, Nelson, lui, s’est trouvé un hermano, un frère de galère. Hipólito est Hondurien. Ensemble, ils ont appris à se terrer comme des bêtes dans les gares de triage. Ils ont guetté des nuits entières le sifflet d’un convoi en partance. Durant ces longues heures où la faim comme la peur les tiraillaient, ils n’ont jamais osé sortir de l’ombre. Dans les États du sud du Mexique, les pauvres mènent la chasse aux pauvres. Beaucoup savent combien coûte le passage, là-haut, dans les grandes villes du nord. Cinq mille, peut-être sept mille dollars selon la saison. En montrant les dents ou bien l’éclat d’une lame, ils se proposent d’en délester les clandestins de passage. Et ce sang-là marque les destins. Norma, l’une des filles de Doña Leo, n’a jamais effacé de sa rétine le noir teinté de rouge qui lui coula sur les mains il y a presque vingt ans. Ils étaient trois à s’être laissé tomber du train dans la nuit avancée. La femme, suppliant, le visage déformé par la honte et les sanglots. Son mari, la main posée sur la plaie béante qui lui ouvrait le ventre. Et puis cette enfant qui ne comprenait pas comment la misère s’était soudainement transformée en enfer. Ce fardeau, c’est le vôtre mesdames, semblaient dire les portes qui se refermaient dans le voisinage. Cette nuit-là, en empoignant un médecin qui refusait de risquer sa réputation, Norma épousa la cause. Elle veilla le malade et au petit jour celle qui n’aidait ses soeurs qu’en traînant des pieds aurait pu construire un asile de ses mains. Elle serait la patronne des patronas.

VI

La dernière locomotive de la journée disparaît au loin. Elle passera bientôt Cordoba, Orizaba, Puebla. De là, d’autres trains prendront le relais jusqu’à la frontière. Sur plus de huit mille kilomètres ils charrieront sur leur dos des centaines de migrants dont une poignée seulement verra la terre promise : le Texas ou le Nouveau- Mexique. Quand parfois, cette pensée l’effleure, Norma entrevoit l’absurdité de la situation. Le vide sous ses pieds, la solitude immense de celle qui se bat contre des moulins soufflant le vent de l’hypocrisie. L’espace d’un instant se dévoile devant ses yeux ce canevas où se nouent des intérêts trop grands pour elle. Rien n’est le fruit du hasard. De part et d’autres des lignes imaginaires qui divisent les hommes et les territoires, ceux qui tirent les ficelles jonglent entre répression et inaction. Au Sud comme au Nord, ils cultivent la peur de l’autre avant de signer ensemble des traités de libre-échange. Ils créent des machines institutionnelles à dévorer et recracher les travailleurs sur le bord de la route : mendiants, migrants, brigands. Car si la guerre économique rapporte, elle a aussi un prix. Ce sont ces sommes astronomiques dépensées pour contrôler les hommes, les traquer, les parquer, les déporter. Ce sont aussi ces jambes broyées par des essieux, ces milliers d’ombres semées le long d’une voie ferrée.

Heureusement, dans ces cimetières du libéralisme, il y a régulièrement des femmes qui frappent du poing, écœurées. Elles se lèvent et bousculent des montagnes dans l’indifférence générale jusqu’à ce qu’on les félicite d’une tape sur l’épaule un soir de gala en faveur des droits de l’Homme.

Tout cela Norma le sait. Elle le ressasse depuis vingt ans et ne se laisse plus berner par le miroir aux alouettes, pas même lorsqu’il brille des milles feux des palais républicains. Quand en décembre, le président lui-même lui cira les sandales à l’occasion d’une remise de prix, elle ne prît pas soin d’écrêter son sermon. Du bout des doigts, comme pour se donner du courage, elle tira d’abord légèrement sur sa blouse rose qui dépareillait tant au milieu des costumes sombres et des sourires de circonstances. La cuisinière du village d’Amatlán de los Reyes eut alors l’impression d’être passée de l’autre côté de l’écran. Ils avaient l’air d’acteurs de telenovelas. Avec sa cravate violette, ses joues creuses et ses petits yeux d’épervier, le jeune premier la toisait avec assurance. Il était fier de son discours sur la condition des migrants. Il l’ avait récité avec tant d’ entrain qu’elle se demanda même s’il n’était pas le seul ici à croire sincèrement aux promesses qu’il venait de faire. Et puis d’un souffle, sans jamais se départir de sa bonne humeur apparente, elle leur jeta au visage des mots comme fracture, reculade, impunité, apathie, violations. Des mots pleins de colère et de dignité. Ils vinrent se fracasser contre leurs visages de cire. Ce fut la salve qu’adresse aux étoiles le tireur en embuscade, sans espoir d’atteindre la cible mais simplement pour rappeler qu’il existe, qu’il est là et qu’il n’entend pas abandonner sa position.


NOTE D’INTENTION PERDUE

Pour un texte jamais écrit qui devait dire que « les migrants » ne sont pas une masse indifférenciée mais un groupe d’humains avec des gens bien et aussi des salauds et que ce qu’il y a à défendre ce n’est justement pas leur bonté mais le droit de chacun à exister dignement.

Ils se sont rencontrés dans une auberge de migrants. La scène se passe, un mois plus tard, dans un bar quelconque de San Cristóbal de las Casas. Les nuits sont fraîches en cette saison dans la jolie ville coloniale nichée au coeur des montagnes du Chiapas. Ils se réchauffent en buvant du mauvais vin.

Elle dit :
Tu ne peux pas faire ça, tu ne sais pas entre quelles mains ça va tomber !
Il rétorque :
Évidemment que c’est risqué, il faut prendre des pincettes, mais il faut le dire.
Il ne dit pas exactement prendre des pincettes parce qu’il ne connaît pas d’équivalent en espagnol et que tenter un hypothétique tomar pinzetinas ne lui semble pas opportun.
Elle :
Oui mais ils sont déjà hyper stigmatisés, si on écrit c’est pour dénoncer ça, pas pour les enfoncer !
Lui :
Si on écrit c’est pour dire ce qu’on a vu et même si ça va à l’encontre de nos idées, de nos luttes,
il faut savoir le dire aussi.
Elle le regarde, sceptique. Elle a envie de crier au monde entier que c’est dégueulasse de faire la chasse aux Hommes. Elle a envie de les aider, tous, en bloc, pas de les accabler à son tour. Il a envie de lui parler de tous ces pleutres qui ont vu des révolutions mourir et se sont tus de peur de briser l’utopie, de fâcher leurs frères d’armes. Il a envie de lui dire que c’est fini de peindre le monde en noir et blanc. Ce monde est gris putain - et gris foncé avec ça !
Elle dit, avec son accent catalan :
Si tu milites, tu ne peux pas te permettre de faire le jeu de l’adversaire...
Surtout par les temps qui courent.
Elle ne dit pas exactement les temps qui courent, les temps ne courent peut- être pas en Catalogne. Il regarde le dépôt dans son verre. En s’asseyant, il hésitait encore mais elle l’a convaincu. Il faudra écrire.


AU NOM DU PAIR

Anticlérical fanatique,
gros mangeur d’ecclésiastiques,
cet aveu me coûte beaucoup...
Georges Brassens, La Messe au Pendu

Oscar lève la tête.

Il détache un court instant son regard des fidèles massés à ses pieds. Il a le sentiment qu’on l’observe. Évidemment qu’ils l’observent, ils ont parcouru des dizaines de kilomètres rien que pour cela, apercevoir, écouter le vieil homme dont la voix porte leurs maux. Le Christ cloué derrière l’autel aurait-il l’idée saugrenue de descendre de sa croix qu’ils ne lui prêteraient guère plus d’attention. C’est lui qu’ils scrutent dans un mélange d’espoir et d’admiration. Leurs milliers d’yeux l’enveloppent d’une même chape d’amour sans parvenir à étouffer ce pressentiment qui le trouble.

Oscar hausse de nouveau le menton. Là- bas la poussière s’est soudain mise à voler. Infime, à peine visible, elle danse dans le halo jaune qui vient mourir sur le carrelage froid de la chapelle. La lourde porte s’entrouvre. Ses gonds gémissent dans un grincement que lui seul semble remarquer. Il voit maintenant l’ombre se glisser dans la lumière. Il ne voit pas le visage mais il voit les bras se tendre, la silhouette se figer. Ils ont envoyé un professionnel. La poudre siffle sous la charpente de bois. Il ferme les yeux et sent son cœur exploser. Il y a des cris, des larmes, des ripostes déjà, mais tout cela ne peut plus que l’effleurer. Le pain béni est piétiné par la foule. Sur la chasuble cousue de fils d’or, le vin du calice se mêle lentement au sang du curé.

Trente-cinq ans ont passé depuis l’assassinat d’Oscar Romero, archevêque de San Salvador. Le sang a séché, la guerre civile a pris fin, les charrettes de cadavres ont cessé de verser leurs occupants au fond des charniers. Le pitoyable spectacle de la réconciliation nationale a encore été donné. On a serré des mains, invité des dignitaires étrangers à s’extasier sur le processus électoral. La paix s’est soldée en hautes sphères, renvoyant au fond de leurs jungles des paysans désarmés, éternelle chair à révolution prête à se voiler de crêpe noir pour ceux qui finissent invariablement par la cocufier. Mais la farce n’aurait été complète sans que n’émane la Vérité. Officielle, définitive, incontestable, elle est ce marchepied sur lequel se hisse l’Histoire dans sa fuite en avant. Une commission fut donc chargée d’enquêter sur les atrocités commises. L’exécution du porteur de mitre fut son fardeau, sa couronne d’épines sur le chemin de croix du consensus politique. Les juges conclurent à la culpabilité de l’armée aux ordres d’un idéologue d’extrême droite. Le major Roberto d’Aubuisson avait fait ses armes à l’École militaire des Amériques, sorte d’incubateur yankee de l’anticommunisme et berceau de bien des fascismes latino-américains. L’ancien sergent caché derrière la gâchette ne fut lui jamais inquiété. L’homme de main, habile sicaire n’ayant usé que d’une balle, aurait empoché cent quatorze dollars pour accomplir sa sale besogne. De quoi lui dénier jusqu’au qualificatif de mercenaire.

* * *

Il est un domaine de la doctrine militaire appelé la contre-insurrection. Selon la géographie et la nature du conflit, on le connaît également sous les termes d’opération de stabilisation, guerre de basse intensité voire guerre sale - contrepoint à la fameuse guerre propre avec ses batailles, ses hécatombes, ses sièges et ses tranchées sur lesquelles il est aisé de fonder un récit national. La contre-insurrection était très en vogue dans la seconde moitié du siècle dernier. Certains ont cru qu’elle deviendrait obsolète après l’effondrement du rideau de fer et le triomphe capitaliste. Les Américains ont pourtant eu tout le loisir de la redécouvrir, embourbés dans leurs multiples guerres contre l’Axe du mal, face à un ennemi mobile ayant une excellente connaissance du terrain et pas grand chose à perdre. C’est ainsi que le jihadisme international a sauvé de l’oubli l’officier français David Galula. Le stratège, ancien de l’Indochine et de l’Algérie, est devenu une lecture obligatoire pour les cadres du Pentagone en partance pour l’Irak ou l’Afghanistan. Il théorise dans ses ouvrages une version plus psychologique, souterraine, sournoise - plus moderne en somme - de la traditionnelle répression. La population doit être l’enjeu prioritaire pour le gouvernement comme elle l’est pour les insurgés. Porter le discrédit sur le camp adverse devient alors aussi important que de le combattre par les armes. Il faut gagner les esprits et les cœurs, comme dit l’adage. L’une des clés est de ne jamais faire de martyr et Oscar Romero est en cela un contre-exemple parfait. Un cas d’école. Ils voulaient éliminer l’homme, ils en ont fait un Saint.

* * *

Aujourd’hui au Salvador, et dans toute l’Amérique centrale, les États-Unis sont guidés par la vision de l’archevêque Romero.
Barack Obama, 23 mai 2015

* * *

Le Padre referme son journal et le tapote du bout des doigts. Il vide d’un trait la dernière gorgée de ce café insipide et trop sucré qu’il a appris à apprécier et se lève. Derrière son sourire bienveillant, il rumine. S’il connaissait Audiard, il se dirait que vraiment, ils osent tout et c’est même à ça qu’on les reconnaît. Les charognards ! Ils ont d’abord semé la mort autour de la dépouille de Romero et maintenant ils reviennent se disputer les restes idéologiques du cadavre. Comme il fait bien son affaire, le temps ! Dissipés les désaccords, les soupçons, la défiance, la haine. Même les camps ont fait long feu. Chacun peut désormais jouer la marche funèbre à son propre tempo et élever au pinacle telle ou telle vertu du défunt. C’est de la pensée revendue au prix de gros ! Vidée de sa substance, lavée de ses contradictions, de ses aspérités, elle peut toute entière être consacrée. Les survivants n’ont plus qu’à défiler pour s’octroyer un peu de postérité au rabais et se l’accrocher au revers de la veste. Tous romeristas ! Sans exception..., marmonne le religieux en survêtement. À en croire la feuille de chou qu’il vient de glisser dans sa poche, même le parti des assassins - devenus depuis d’honorables parlementaires - s’est fendu d’un hommage à l’ancien archevêque quelques heures avant sa béatification. Il sort du réfectoire. Son garde du corps lui emboîte le pas.

Quand il déambule dans la cour de l’auberge, Alejandro tente de se rappeler les noms, les histoires, les blessures, dissimulés derrière chaque visage. Il anticipe. Il déteste par dessus tout ne pas avoir un mot à souffler à l’oreille de celui qu’il croise. Une tape sur l’épaule ne suffit pas. Il veut montrer l’intérêt qu’il porte à chacun mais la tâche est rude. Les migrants migrent, c’est même leur fonction première. Et lui aussi est en déplacement une grande partie de l’année. Trois jours ici, quatre là-bas, de séminaires en conférences. Partout il plaide leur cause et porte leurs voix. Partout son nom est acclamé ou conspué mais il n’ en retire ni gloire ni rancoeur. On le traite d’ambitieux, lui se sent redevable. Il fait partie de ces hommes qu’une foi nue n’aurait pu sustenter. Il n’a jamais eu l’âme d’un copiste ni celle d’un sacristain. Si cette cause n’était venue réclamer et ses bras et son cœur peut-être aurait-il sombré dans la déréliction. C’est pour cela qu’il veut rendre à chacun un peu de cette attention qu’il reçoit. Mais comment se rendre disponible avec un emploi du temps de ministre ? Et ces flics en civil qui lui collent aux semelles depuis des années ! C’est comme le café infecte, il a fallu apprendre à vivre avec.

Dans son bureau, entre un hamac et une pile de dossiers, le vieux curé déplie sa soutane blanche. C’est dimanche - il ne la sort que les dimanches ou alors pour les grandes occasions dont il arrive, c’est vrai, qu’elles ne coïncident pas avec le jour du Seigneur. Il n’a rien écrit de son sermon mais il sait qu’il parlera d’Oscar. C’est leur Saint après tout, San Romero de las Américas. Les Salvadoriens qui échouent ici n’ont pas attendu l’aval du Saint-Siège pour lui accorder ce titre et lui adresser leurs prières.

La journée d’hier a eu pour eux des allures de fête nationale. Dès l’aube, ils ont branché la télévision sous le Christ en croix du temple de fortune, balayé par ce vent brûlant. Ils ont chanté, crié, dansé comme pour communier avec les centaines de milliers de leurs compatriotes massés là-bas, de l’autre côté des frontières auxquelles ils ont tourné le dos. Ils ont aussi écouté religieusement les pontes du Vatican louer l’engagement auprès des pauvres. Alejandro a souri face à cette ironie de l’Histoire. Un sourire aigre qu’il a préféré dissimuler de sa paume. Les intrigants de la Cour se retrouvent à nager avec le courant, a-t-il pensé. Hier encore, ils conspiraient contre la reconnaissance du martyr. Ils accusaient les théologiens de la libération de dérives marxistes, de perversion de la foi, d’incompatibilité avec la doctrine de l’Église. Aimer les miséreux ? Soit. Mais avec la compassion distante de ceux qui soignent les symptômes et refusent de voir d’où vient le mal. Ils parlaient de la charité comme d’un fond de commerce ! Et aujourd’hui les mêmes se pâment devant les caméras du monde entier. Les temps ont changé, le discours aussi. Rome a toujours su adapter son récit aux besoins de l’époque.

À travers sa moustiquaire, le Padre observe deux gamins qui balaient les débris de la veille. Un bénévole est venu leur demander de prêter main forte. Ils ont acquiescé en traînant des pieds et maintenant qu’il a le dos tourné, ils se jettent au visage de pleines poignées de confettis. Entre les branches du chêne flottent encore des fanions et des guirlandes de papier azur et blanc. Alejandro soupire. Non, vraiment, il n’a pas le cœur à jouer les trouble-fêtes ! Il n’ira pas crier à la face de ces vagabonds plein d’espoir qu’on s’est moqué d’eux. D’eux et de lui, bien entendu. Il n’ira pas rugir que le visage de l’ exploiteur est multiple, que les desseins des oligarques sont les mêmes, qu’ils se vêtent de robes pourpres ou bien de sombres costumes. Il ne le fera pas car cela ne lui ressemble pas. Alors sa messe sera joyeuse ! Il y aura des rires et des embrassades. Il n’y aura pas de ces morales et de ces leçons qui résonnent comme des glas dans le vide des consciences. Il leur racontera par bribes ce que fut le chemin de Romero. Son éveil tardif, sa lutte aux côtés des paysans sans terre, sa révolte pacifique et ses doutes. Il leur parlera de l’homme pour qu’il dépasse à nouveau le mythe. Et peut-être verront-ils en creux l’indignation et l’amertume qui l’animent.

En contrebas de sa fenêtre les gamins ont fini de s’amuser. Les confettis jonchent toujours allègrement le sol bétonné de la cour de l’auberge. Quelques Cubains particulièrement dévots rassemblent des chaises en plastique sous le préau. Alejandro ajuste sa soutane, passe la main sur son crâne dégarni et se signe. Il est rassuré.

* * *

La subversion ne semble jamais aussi dangereuse que lorsque ses belles fleurs rouges éclosent dans le sein du système. Les dissensions internes et les guerres fratricides font trembler les colosses. Elles sont les fissures qui lézardent l’argile à leurs pieds. Malheureusement, s’il est simple de terrasser un rival fragilisant l’unité dogmatique, celui-ci se limite rarement à un corps physique. Toutes ses têtes doivent alors être tranchées. Ses ramifications brisées, ses soutiens dispersés, leurs réseaux engloutis. Mais c’est encore sur le terrain de la mémoire que se joue la plus laborieuse des parties. Le souvenir même de l’ennemi doit être aboli. Il faut éteindre son étoile.

Ce modèle répressif fut de tout temps l’apanage des tyrans. C’est Antigone crevant d’offrir une sépulture à son frère Polynice. C’est le peuple de Paris contraint de bannir le mot commune de son vocabulaire. C’est Léon Trotsky disparaissant des photographies après les Grandes Purges staliniennes. 1984 fournit probablement l’expression la plus aboutie de ce fantasme bureaucratique. Dans le roman d’Orwell, les fonctionnaires du Ministère de la Vérité n’ont de cesse de réécrire l’Histoire à l’aune du présent. Le passé n’existe plus. Il devient une preuve infiniment modulable de la cohérence gouvernementale.

Mais que d’énergie gâchée. Que de forces déployées à faire vivre des mensonges ! Ce que les régimes totalitaires n’ont jamais pu achever, les démocraties modernes l’ont sublimé. Elles n’ont plus cours ces damnatio memoriae de l’antiquité romaine. Il n’est guère besoin d’anéantir un ennemi quand on peut en faire un demi-dieu, prisonnier inoffensif de sa propre stature. Les héros perdent leur humanité dès lors qu’on fige leurs traits dans la pierre. Étaient-ils des êtres épris de révolte ? Ils ne sont plus que des ectoplasmes luisants à la gloire de l’ordre établi. Des statues si hautes que l’on ne peut jamais en voir la tête, en lire le regard, mais simplement paître dans leur ombre. Et les Panthéons se remplissent de ces idoles du peuple.

* * *

Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits.
Jean 12:24

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La parabole du grain de blé fut la dernière qu’employa Oscar Romero. Il structura autour de cette image son homélie en la chapelle de l’hôpital de la Divine- Providence de San Salvador. Funeste intuition. On croit y déceler cette dignité de la bête traquée qui, se sachant acculée, se retourne pour fixer ses assaillants. Quelques minutes plus tard, l’archevêque était abattu au milieu des siens. Et le grain de blé germa, donnant ses fruits dans toute la région.

Au Mexique aujourd’hui, l’action sociale semble dominée par les religieux. Frères franciscains, dominicains, prêtres ou simples croyants, la plupart de ceux qui suppléent au désengagement de l’État ou s’opposent à ses logiques mortifères le font au nom de leur foi. C’est la double conséquence du pourrissement des structures partisanes et de la criminalisation des mouvements militants. C’est aussi la poursuite d’une tradition historique forte.

Quand en 1994, des dizaines de milliers de zapatistes sortirent de la clandestinité pour occuper les chefs-lieux du Chiapas, les conservateurs mexicains accusèrent l’évêque de San Cristobal de las Casas d’être responsable du soulèvement. Comment imaginer que des paysans indigènes aient pu s’organiser seuls ? Ces rebelles cachés derrière la laine noire de leurs passe-montagnes ne pouvaient qu’ être manipulés. Et l’on connaissait les convictions de l’homme à la tête du diocèse depuis des décennies. Au contact de populations maintenues dans des conditions d’existence misérables, Don Samuel était devenu un fervent défenseur de l’autonomie des peuples autochtones. Son rôle fut certainement celui d’un défricheur. Il contribua à donner confiance aux opprimés qui finirent par se lever en armes. L’ évêque devint alors le médiateur privilégié entre l’E.Z.L.N. et le gouvernement dans des négociations qui aboutirent à un accord jamais appliqué.

Ses héritiers ont poursuivi cette oeuvre. De Oaxaca à Tijuana, des forêts tropicales aux déserts du nord, ils activent les consciences et diversifient les fronts. Ils reçoivent en retour les mises en garde de leur hiérarchie, les invectives des politiques et les menaces de mort des cartels de la drogue. L’un des apôtres de la théologie de la libération, l’archevêque brésilien Hélder Câmara, aimait à répondre à ses détracteurs : Si je fais l’aumône à un pauvre, on dit que je suis saint, si je demande pourquoi il est pauvre, on me traite de communiste. Il faut croire que c’est cette question du pourquoi qui dérange toujours autant l’Église catholique. Elle est pourtant cruciale. Comment tendre la main aux démunis et taire la violence, l’impunité, la corruption, le népotisme, le racisme dont ils sont les victimes ? Comment dénoncer ces maux sans crier qu’un autre monde est possible ? En février, une centaine d’activistes mexicains, laïcs ou non, a lancé les travaux préparatoires à la rédaction d’une nouvelle constitution. Ils estiment que l’État a failli. L’un des meneurs de la fronde est l’évêque de Saltillo. Il appelle à une prise de pouvoir de la société civile face à une classe dirigeante esclave des intérêts financiers. Dans les années 90, Raul Vera était le bras droit de Don Samuel au Chiapas. Il aurait du lui succéder mais le Vatican s’y était opposé. À la place, on l’envoya calmer ses élans dans cette ville sèche du Nord du pays, battue par les vents des déserts alentour. En vain.

* * *

N’ont-elles donc ni torts ni reproches ces grenouilles tombées du bénitier ? Au contraire. Même descendues de leur tour d’ivoire pour vivre parmi les hommes, elles n’en portent pas moins les stigmates de leurs croyances. Ces culs-bénis restent résolument non-violents. Ce sont des réformistes acceptant de jouer avec les règles du jeu voire, au mieux, de rebattre les cartes. Le Mexique regorge de forces vives nettement plus radicales. Ce ne sont pas les moines qui tiennent les torches lorsque la foule s’approchent des portes du palais présidentiel. Ce ne sont pas eux qui lancent à l’aveugle des autobus en flammes sur les petits soldats. Eux seront toujours postés entre les bataillons et les barricades au nom d’une Paix dont ils savent déjà qu’elle n’est qu’une lente agonie.

Et s’ils font tout ce qu’ils font, n’est-ce pas dans le seul but de dispenser partout leur Bonne Nouvelle ? L’ existence de leur Dieu de pacotille qui promet aux lépreux d’ici-bas les clés du Royaume des Cieux ? Dieu, cette figure littéraire à peine concevable dans la toute-puissance de son orgueil, qui divise pour régner et déchaîne des fureurs cosmiques contre quiconque froisse son gros ego de Créateur ? Ce Dieu phallocrate qui porte en lui les vices de la société qu’il suscite, créant la Femme d’un bout de l’Homme comme pour divertir son personnage principal ? C’est probable. Leur colère n’en est pas moins saine, elle n’en est pas moins juste [3]. Et c’est une gifle que l’on reçoit lorsque l’on ne sait des curés que ces larves libidineuses éternellement prostrées dans le formol de leurs idées. Ici, l’Église sociale est morte, les prêtres ouvriers ne sont plus que d’intrigants objets de sociologie. Le clergé a depuis longtemps retrouvé ses esprits et sa place historique : à l’avant-garde de la réaction. C’est bien. Cela rend les choses plus simples. Le sabre et le goupillon, comme toujours réunis. Mais comme dit le poète, cela laisse à penser que pour eux, l’Evangile c’est de l’hébreu.


Il est dangereux d’enlever leur part de soleil aux innocents.
Jean-Jacques Pauvert

VIOLENCE(S)

[Une nouvelle de Luce F.]

« El tren ! El tren ! » la voix traînante, sirène plaintive, résonne à travers l’auberge. L’appel flotte dans l’air tel un mirage, l’espace d’une seconde d’hésitation, puis c’est la débandade. Le sac greffé au dos pour seul bagage et les poches vides, ils courent jusqu’à la grille. Une vingtaine de migrants dévale, en un troupeau désordonné, le chemin qui mène aux voies. Les premiers augmentent l’allure, emportant tous les autres et d’un léger glissement, l’excitation devance la panique. Aucun d’eux ne pense aux cinq ou six nuits de voyage, à vaciller sur les toits des wagons de marchandises, les muscles endoloris, agrippés des heures durant à une échelle rouillée, à lutter contre le sommeil, le soleil, la soif et les cahots du train ; tout ça ils ne le savent pas, ne veulent pas le savoir. Ils ne peuvent pas puisqu’il faut partir.

Le groupe arrive plein d’allégresse derrière la gare ; une bâtisse en ruines dont les murs arborent quelques dieciocho peints à la bombe. Au bout de la ruelle quelqu’un croit voir la Migra. Monica fait de grands gestes en soufflant « A la casa ! A la casa ! » et ils détalent comme des lapins. Fausse alerte : ce n’est que la police municipale. Les garçons reviennent sur leurs pas et s’approchent des voies. Ils regardent au loin, la cherchent des yeux. Il faut qu’elle vienne. Déjà trois faux départs cette semaine et impossible de prendre le bus à cause des retenes qui pullulent sur les routes du sud. Je me demande bien comment un train peut-il passer sur des rails aussi pourris, infestés de mauvaises herbes, jonchés de merdes et de détritus.

Mais après trois minutes incertaines, la voilà enfin. Celle qui à travers le Mexique traîne sur son dos le rêve américain de milliers de migrants, ce monstre de fer qu’ils nomment au féminin pour ce qu’il charrie de malheurs, celle qui engloutit les espoirs et mutile les corps : redoutable monture qu’il va falloir apprivoiser, la Bestia est là et ils ne la laisseront pas filer.

À ma gauche, deux gamins arrivés la veille se félicitent de leur chance. Les premiers wagons défilent. Tous se jaugent pour deviner qui s’y risquera le premier. Ça semble être un jeu d’enfant : saisir l’échelle, prendre trois pas d’élan et se hisser sur le train. Diego, qui fait chaque fois le même numéro, ne tarde pas à s’élancer. Il est agile. Il grimpe sur le toit, lève les bras en signe de victoire, puis remonte le train en sens inverse, sautant de wagon en wagon à grandes enjambées. Les autres l’imitent en poussant des cris de guerre. Il mime des adieux pour narguer les plus timorés. Comment peuvent-ils en rire ? me dis-je, déconcertée par tant d’euphorie. Oh, ferme- là ! Heureusement qu’ils en rient.

Je repense à ce que Diego m’a raconté. Un homme saute après lui sur l’échelle. Diego se retourne pour lui tendre la main mais le type s’est loupé. Il a glissé. Les jambes sectionnées. Il revoit son visage, les yeux écarquillés. Pas de hurlement, juste un « Oh ! » de surprise. Happé par le train. Fin du voyage.

Un petit groupe de migrants revient vers moi en traînant les pieds. L’attraction est terminée. Nous repassons devant les flics qui ont filmé la scène, sans bouger. Ils ne sont plus que quelques-uns à remonter vers la monotonie de l’auberge, rythmée par les « A formarse ! » du curé, la queue à chaque repas, la queue pour prendre la douche. Attendre pour manger, pour se laver, attendre le bon moment ou des papiers.

* * *

Diego non plus n’est pas parti, il est descendu 500 mètres plus loin. Lui s’est juré de ne jamais refaire le voyage en train. La première fois, il était arrivé jusqu’à San Luis Potosí. La seconde, ils l’ont attrapé à la frontière nord. Deux fois déporté, il n’y en aura pas une de plus. Il ne veut pas revoir le Salvador et la Mara qui l’a choisi à dix-sept ans. Ils avaient menacé de s’en prendre à sa grand-mère s’il refusait d’entrer dans le gang alors il a participé à quelques petits trafics, transporté de la drogue et fait le guet. Puis, pour se faire la main, ils lui ont ordonné d’assassiner un vendeur ambulant qui n’avait pas payé son « loyer ». Une mort sans conséquence, parfaite pour un débutant, mais pas pour lui. Depuis il fuit.

À l’auberge, Diego retrouve Katarina. Elle l’attend devant l’infirmerie, son sourire mièvre accroché aux lèvres. Il a envie de lui labourer le ventre à coups de poings quand elle lui susurre des mots doux, avec son accent polonais. Amorsito, je t’en foutrais moi ! Mais cette fille est une aubaine ; bénévole dans une auberge de migrants, pour être utile et soulager sa conscience des privilèges accordés par un père député ; elle s’est jetée à corps perdu dans cette histoire d’amour avec un sans-papiers. Sa peau rose et granuleuse est du papier de verre sous les doigts de Diego mais elle lui épargne les nuits dans le dortoir des hommes. Plus besoin de se ruer chaque soir sur les meilleures places, celles où l’on est à l’abri des pulsions des autres, de la tentation de quelques-uns de se glisser sous le drap, pour vous coller leur sexe gonflé de frustration dans le dos. Ici, on croise la même misère sexuelle que dans les asiles de vagabonds. Les trans et les pédés le savent bien, c’est pour ça qu’ils préfèrent dormir sous le préau, à mi-chemin entre le dortoir des femmes et celui des hommes, dans la lumière des néons où ils ne risquent rien.

Pour s’éviter les mains baladeuses, Diego donne le change. Le soir étendu sur un matelas à même le sol de l’infirmerie, il caresse comme un espoir les cheveux blonds et rêches de Katarina. Il lui rend ses baisers du bout des lèvres et s’efforce de rassembler en lui son désir. Ne pas faillir, évincer ses doutes. Des papiers contre un mariage et quelques promesses. Elle dira oui, elle ne le laissera pas partir. Il aura ses papiers. Il la renverse sur le dos et presse son corps contre le sien. Elle gémit. Tout ce qu’elle veut mais qu’elle se taise. Il pense à ces filles blanches et aux cuisses lisses qui l’attendent aux États-Unis, et il enfouit son visage dans son cou, étouffant ses couinements d’animal satisfait.

* * *

C’est l’après dîner et je range le dernier sac de vêtements reçu cette semaine : des chemisiers fleuris et des pantalons à pinces, généreusement offerts par des fidèles et familles respectables lors du nettoyage de printemps, que les nouveaux venus acceptent en pinçant les lèvres. Pas d’autre choix que d’enfiler ce que je leur tends en attendant de sécher leurs nippes pleines de boue, après des jours de marche sous les pluies tropicales.

— Ça ?
Non de la tête.
— Ça ?
— C’est un pantalon de femme.
— Non c’est la coupe, c’est fait exprès.
— Y a des strass sur les poches.
— Désolée, j’ai que ça. Y a plus de vêtement d’homme.
Il pourrait s’estimer heureux qu’on lui file des habits secs. Un maillot d’enfant ou un jean de femme, peu importe pourvu qu’ils soient propres. Comme si ce qui est humiliant pour nous ne l’était pas pour les pauvres. Tu devrais avoir honte de penser ça.
Soudain, Monica passe la tête dans l’entrebâillement de la porte :
— Elle vient d’arriver, dit-elle en désignant quelqu’un dans son dos, tu peux voir si elle a besoin de fringues et l’enregistrer ? Je dois m’occuper des dortoirs.
Et Monica laisse entrer une jeune fille un peu grasse et aux sourcils trop épilés, qui donnent un air triste à son visage poupin. Elle s’approche à petits pas, embarrassée d’avoir quelque chose à demander. Elle est propre sur elle, de quoi peut-elle avoir besoin ?
— De sous-vêtements.

On n’a plus qu’un slip d’homme à l’élastique détendu et un haut de maillot de bain. Elle les fourre dans son sac à dos sans rechigner. Un sac à dos avec des personnages de dessin-animé brodés sur les côtés. La voilà qui file vers la sortie. Je la rattrape, je dois l’enregistrer, a-t-elle oublié ? Il y en a pour cinq minutes. Là, en face de la chapelle. La petite salle d’entretien, avec des vitres, comme une cabine téléphonique. L’ ordinateur qui surchauffe et le ventilateur en panne, il fait une chaleur à crever ici. J’ai pas envie de faire ça. Elle non plus d’ailleurs. Je m’éponge nerveusement la nuque. Son front brille et la sueur perle au-dessus de sa lèvre. Ça doit sentir le fauve là-dedans. Elle est assise face à moi, l’air désolé d’être là, les mains posées à plat sur ses cuisses dodues. Elle a des fossettes au-dessus des doigts, comme les bébés. Je commence les questions. Sarina Jennifer Fernández Márquez, dix-sept ans, Hondurienne, va aux États-Unis. Elle se plie docilement à l’interrogatoire. Toujours la même attitude humble du hors-la-loi qui appelle à la clémence. Tiens, son nom est déjà dans le fichier. Oui, finalement elle est revenue. Elle est partie vers dix-huit heures avec une autre fille rencontrée à l’auberge. Elles ont entendu dire que le train passerait ce soir alors elles ont quitté l’auberge ensemble. Elles ont coupé par la friche pour être sûres de ne pas croiser la Migra. Dans les herbes hautes, trois hommes les ont encerclées. Ils les avaient vues arriver au loin, depuis le puesto du vieux Jaime où ils passent leurs après-midis à boire, pour tuer le temps.Truander un peu aussi. D’abord ils ont eu l’air de rigoler : ils blaguaient, prenaient des poses obscènes. Puis l’un d’eux a voulu danser avec elle. Elle pensait qu’en se montrant aimable, il la laisserait passer. Elle a essayé de se dégager poliment pour ne pas le vexer. Elle sait que les hommes sont très susceptibles quand ils sont soûls. Cette insolence a marqué la fin de la blague. Il l’a giflée et jetée au sol. Elle ne sait plus bien comment mais l’autre fille s’est enfuie. Deux des hommes l’ ont poursuivie un moment en poussant des cris d’ivrognes, ravis par cette chasse à l’homme. Au loin, le train sifflait déjà.

Il l’a regardée de haut et, sans rien dire, a déboutonné son pantalon. Il s’est allongé sur elle, cherchant son chemin entre ses jambes. Elle a résisté, serré les genoux sans se débattre, sans appeler à l’aide. Il lui écrasait le visage avec son coude. Elle priait pour qu’il ne la tue pas. Puis il s’est relevé maladroitement, étourdi par la jouissance et l’alcool. Un sourire gêné, non de ce qu’il avait fait mais de la voir ainsi, lui crispait le visage. Il lui a dit « À plus » et est reparti vers la cahute de Jaime.

Des mots dérisoires. Vides de sens ici. Je lui dis qu’elle peut porter plainte. Elle ne s’est pas lavée, ce sera facile de prouver qu’il y a eu viol. Il l’a violée et moi je lui dis d’aller le raconter au bureau d’un flic parce que c’est son droit. Il s’est engouffré en elle comme une brute, dans le sang et la honte mais elle a des droits, je lui dis. Je l’insulte avec mes grands principes. Elle, ce qu’elle connaît ce sont ses torts : femme, migrante et violée. À quoi bon la police ? Il lui faudra plus d’acharnement à prouver qu’elle est victime, qu’à lui son innocence. C’est son témoignage à elle qu’ils vont tailler en pièces. Elle dit qu’elle ne veut pas faire d’histoire, elle veut juste aller aux États-Unis. Elle peut aller voir Katarina à l’infirmerie pour des soins et un soutien psychologique mais avant de terminer son dossier je dois prendre une photo. Il faut regarder la caméra, là, au-dessus de l’écran. Des deux mains, elle lisse ses cheveux noirs relevés en chignon et fixe l’objectif. Pas de larmes dans ses yeux, seulement ce mélange de résignation et de détermination.

* * *

Ils lui ont ri au nez, au bureau de la migration, quand il leur a dit qu’il serait bientôt marié avec une Polonaise et que plus rien ne pourra l’empêcher d’aller aux États-Unis. Un passeport polonais, la belle affaire ! Il s’imaginait qu’étant marié à une Blanche, il aurait de fait les mêmes droits qu’ elle. Ça les a fait marrer de lui expliquer qu’il ne serait ni riche, ni américain pour autant. À quoi ça lui servirait d’aller en Europe ? Il ne sait même pas bien où c’est et paraît que tout est vieux et étriqué là-bas. Lui rêve d’une ville à perte de vue, avec des kilomètres de routes qui s’entremêlent, des ponts, des tunnels et la foule. Il s’achètera une voiture spacieuse et confortable comme un penthouse. Un 4x4 d’un noir métallisé qui impose le respect et il roulera sans que rien ne puisse l’arrêter.

Diego rumine son entretien du matin quand Alonso et Israël entrent dans la cuisine, tenant chacun un gros iguane à la main.

— Vous êtes encore allés chasser ?
— Fais pas ta princesse, t’adores ça aussi, rétorque Alonso. Dis rien au curé porfa, fait-il en glissant vingt pesos dans le tablier de Diego.
— Faut évoluer les mecs.

Les deux intrus se faufilent par la porte de derrière et vont faire griller leur gibier à côté de l’énorme marmite de frijoles, qui mijote continuellement sur le feu de bois. Diego chasse les mouches avec son torchon en attendant l’heure du repas. Depuis des mois qu’il est à l’auberge, on lui a confié des responsabilités. Il n’est pas mécontent de son petit pouvoir : il mange tant qu’il veut et les autres le ménagent pour avoir les meilleurs morceaux le jour du poulet frit. Mais cela a assez duré. Il faut foutre le camp, se débarrasser de Katarina. Il est clair qu’elle ne lui servira à rien maintenant. Elle ne mérite pas ça mais ce qu’elle peut être irritante de bienveillance ! Il n’y a donc jamais rien qui la révolte ? Elle n’a pas besoin de lutter, elle veut juste aider. Il la hait pour être ici de bon gré, à soigner des pieds écorchés et les plaies purulentes des migrants, en bouffant des lentilles matin, midi et soir. Son sens bourgeois du sacrifice, un pansement sur une jambe de bois. Elle est libre et elle choisit d’être là, là où lui croupit de colère et d’ennui. Finalement, elle ne doit l’aimer que par charité. Elle s’ en remettra.

* * *

Le prêtre entonne un air, accompagné par une sœur à la guitare. « Seigneur, je suis un pécheur, je suis un pécheur ».

Je les regarde et je me dis qu’ils ne baisent pas. Peut-être même qu’ils n’ont jamais baisé et qu’ils ne baiseront jamais. Ni orgue, ni dorure, la chapelle n’est qu’un vulgaire préau servant de campement de fortune, salle de jeu pour les enfants, atelier et lieu d’office. Malgré le dépouillement du décor, ils n’en ont pas l’air moins illuminé. Tout le monde reprend en cœur « Je suis un pécheur, je suis un pécheur ». Assis sur des chaises en plastique Corona, ils se frappent la poitrine, enfonçant dans leur chair la soumission et la culpabilité. Je les regarde et je les juge. T’auras qu’à prier quand t’auras plus rien à bouffer, verra s’il est si fort ton Bon Dieu. Quoique heureusement qu’ils sont là ces curetons et ces femmes de foi. Personne d’autre pour faire ce boulot dans ce pays et au moins, là ils servent à quelque chose. Pas comme les parasites qui rackettent les fidèles à chaque office. Je le trouve même sympathique le Padre. Mais non, je déraille, faire ça au nom du Seigneur n’est qu’une maigre compensation de la servilité et du mépris de soi prêchés par l’Église, depuis qu’elle a débarqué sur ce continent. Ce pouvoir qui enracine dans le cœur des pauvres un fatalisme anesthésiant toute velléité de révolte et d’indépendance. Tout est perdu d’avance. Attendez le Ciel pour un dédommagement des infamies subies sur Terre !

Deux rangs devant moi, Sarina se lève précipitamment. Personne n’est perturbé par sa sortie. Ils continuent d’hocher la tête aux paroles du Père. Elle fonce sur Diego qui s’apprête à entrer dans la cuisine. Elle se tord les mains ; elle semble lui demander une faveur. Diego abrège mais elle le rattrape par le bras. Elle lui donne quelque chose et serre un instant sa main entre les siennes. Il réfléchit brièvement puis se dégage d’elle, exaspéré, en prononçant des mots que je n’entends pas. Soudain, tout le monde se lève pour s’embrasser. Ma voisine se tourne vers moi. « Paix du Christ, paix du Christ ». La messe est dite.

* * *

Sarina a étalé ses affaires sur le matelas en mousse. Elle fait l’inventaire de son sac à dos avant de se coucher. Deux T-shirts, un pantalon, une jupe, les sous-vêtements qu’on lui a donnés et une minuscule serviette de bain, de la taille d’un essuie-main. Elle range le tout dans son sac, avec sa boîte de maquillage et sa Bible illustrée. Elle porte un grand maillot des Chicago Bulls pour dormir. Elle a pris le minimum, le passeur l’avait mise en garde. D’abord enfermée dans le coffre d’une camionnette, puis quatre jours de marche à travers la forêt qui s’étend du Guatemala au Mexique. Elle a donné le reste de l’argent et il l’a laissée à la frontière. Il lui restait plus de cinquante kilomètres à pieds pour rejoindre la première auberge. Là-bas, on lui donnerait à boire et à manger. Elle pourrait se reposer avant de monter sur la Bestia.

Sarina presse le chapelet de sa grand-mère contre son cœur, en se couchant dans les draps mités. Elle imagine ses grands-parents fous de colère et de chagrin. D’abord la fille, puis la petite-fille. Mais à quoi ça aurait-il servi de les prévenir ? Ils l’en auraient empêchée. Cela fait tant d’années que ta mère a refait sa vie aux États-Unis. Si elle avait voulu donner des nouvelles, elle l’aurait fait. Une lettre, un coup de téléphone, ce n’est pas bien compliqué à la fin ! Elle nous a oubliés, tu n’existes plus pour elle. Chaque fois, c’est un coup de poing en pleine face. Pourtant elle les connaît ces mots, toujours les mêmes et elle n’y croit pas. Elle doit avoir une excuse. Peut- être qu’elle n’a pas réussi à arriver jusqu’aux États-Unis ou qu’elle n’a plus d’argent et qu’elle a eu honte d’appeler pour en demander. Deux ans auparavant, Sarina a vu passer une caravane de mères de migrants, qui part du Honduras jusqu’au nord du Mexique, à la recherche de disparus. Sur leurs traces jusque dans les prisons et les zonas rojas. Tu ne comprends pas, elle n’est pas disparue, elle est partie. Une fois, elles en ont retrouvé un emprisonné depuis dix ans à la ville de Mexico. Elles ont lu son nom sur un registre, c’était bien lui. Il n’ est pas sorti mais il est en vie. Dix ans sans pouvoir téléphoner, ni que le consul ne lève le petit doigt. Sarina le sent, sa mère prie tous les jours pour qu’on vienne la retrouver. Depuis qu’elle a entendu parler de cette caravane, la jeune fille a mis de côté chaque sou de son salaire de femme de ménage dans le lycée privé de sa ville, pour financer son voyage. Les coyotes ne sont pas bon marché, elle le sait.

La tête sur sa veste roulée en boule, elle fixe au-dessus d’elle l’image de la Vierge de Guadalupe, qu’elle a coincée entre les barreaux du lit superposé. Demain, elle partira au lever du jour et il lui faudra à nouveau traverser le terrain vague...

Elle aurait voulu lui lacérer le visage, se débattre et hurler jusqu’à s’évanouir. Rien de tout ça. Elle était paralysée par son haleine chargée d’un alcool de contrebande qui pue la misère. Elle voulait juste s’en tirer vivante. Elle se croyait pleine de courage et de bon sens lorsqu’il lui arrivait de penser à ce genre d’épreuve. La réalité est d’une banalité sordide. Elle était incapable de s’extirper d’un homme pourtant pas si grand et pas si fort, persuadée de son infériorité. Hagarde, elle a regagné l’auberge. Elle s’est regardée longuement dans le miroir des toilettes. Alors ça ressemble à ça une femme violée ? Aucun vêtement déchiré, à peine décoiffée, pas de marque extérieure de cette violence. Ça s’était passé comme ça, sans bruit, sans pleurs. Il n’y a rien à voir et pourtant si ça se sait, elle sera, aux yeux de tous, marquée du sceau des femmes souillées. Elle s’en veut férocement d’avoir été si vulnérable. Elle tourne dans son lit pour chasser cette idée. Si tout va bien, il se sera laissé convaincre par l’argent.

Sarina ferme les yeux en récitant sa prière « Mon Père, ici au pied du lit mon âme s’élève vers Toi pour te dire : Gloire à toi Seigneur. Je dépose entre tes mains la fatigue et la lutte, les joies et les déceptions de ce jour... »

* * *

Il est adossé à une vieille remorque quand elle déboule. Elle avance à grands pas, les mains au fond des poches de sa veste en jean trop grande pour elle. Il est souvent dans les parages les matins où passe le train. Les occasions de taxer quelques billets à ceux qui arrivent et qui partent ne sont pas si nombreuses ces dernières semaines. Il l’observe un moment dans la lueur rose de l’aube. Pourquoi repasse-t-elle par ici, celle- là ? Le regard fixe, elle ne semble pas le voir, posté à trente mètres, contre le tas de ferraille. Il la suit des yeux, elle ne tourne pas la tête, rien, pas un geste en sa direction. Soudain, ça lui fout une rage pas possible de la voir passer ainsi en l’ignorant. Cette petite pute qui vient se pavaner sous mon nez pour me provoquer ! Pour qui elle se prend ? À mesure qu’elle s’ éloigne, la fureur grandit dans son ventre. Si elle est revenue c’est bien que ça lui a plu ! Il lui emboîte le pas et marche dans son sillage, à une certaine distance. Elle ne se retourne pas, elle hausse l’allure. Il accélère aussi. Peut-être qu’elle l’a senti... Oui, elle a dû le sentir puisqu’ elle se met à courir. Il lui donne un coup de pied dans les jambes, pas un coup de pied franc, juste un petit coup sadique pour commencer. Elle pousse un cri. « Tu vois que tu sais crier ! ». Elle se reprend, court de plus belle. Deuxième coup de pied. Elle chancelle, à bout de souffle mais elle continue sans se retourner. « Tu vas m’regarder bordel ! » Elle n’obéit pas et ça ne l’amuse plus. Alors il prend son élan et la frappe de toutes ses forces, dans le dos. Elle est propulsée face contre terre, tenant toujours fermement sa main droite dans sa poche. Il s’avance au-dessus d’ elle et profère plein de hargne « T’en voulais encore ? ». Elle ne répond pas, elle lui refuse jusqu’à son visage ; pour ça, il lui crache dans les cheveux. Il veut déverser sur elle les litres d’amertume qui lui rongent le bide ; il crache encore et encore. Enfin, elle se redresse sur sa main libre et fébrile. Il n’ en peut plus de ses simagrées, il la saisit par le sac pour lui faire faire volte-face.

Une vague de chaleur lui traverse la jambe. Une épine dans sa chair brûlante. Il ne comprend que lorsqu’il voit le manche en plastique rouge, dressé sur le haut de sa cuisse, un brasier dans le creux de l’aine. Il tire doucement le petit couteau de cuisine. La lame lui ravage le corps. Maintenant, la douleur. Elle l’envahit comme un demi-sommeil et l’enveloppe d’un voile glacé. Le sang s’épanche aussi vite que l’air s’échappe de ses poumons. Il glisse tel une caresse, chaud et épais le long de son corps. Les forces retenues dans son bas-ventre l’ont abandonné. Le nez dans l’herbe humide, le visage déjà en terre, il a conscience qu’il est en train de crever, comme une bête. Il ne sera bientôt qu’une épave de plus sur cette terre inculte. Au fond de lui quelque chose se révolte mais il n’a plus la force de lutter. Elle est déjà partie.


Beni, Luce F.

P.S.

CES GRAINES QU’ILS SÈMENT
Edition originale : mai 2016
Tous les textes sont de Beni, sauf Violence(s) qui est de Luce F.
Contact / codex43@@@riseup.net
Pour lire d’autres textes / codex43.wordpress.com


[1] Ce texte a été rédigé en novembre 2014.

[2] "Vivants ils les ont pris, vivants nous les voulons", slogan des manifestations depuis l’automne 2014.

[3] Marcos écrit dans son hommage à Don Samuel : « Ces chrétien.ne.s croient fermement que la justice doit régner aussi dans ce monde (...) Salut à elles et eux, car c’est de leurs insomnies aussi que naîtra demain. »