BROCHURES

Féministes contre la transphobie
Déclaration pour un féminisme et un womanisme trans-inclusifs

Féministes contre la transphobie

FeministsFightingTransphobia (première parution : 16 septembre 2013)

Mis en ligne le 27 juillet 2015

Thèmes : Féminisme, (questions de) genre (100 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,4.6 Mo) (PDF,4.7 Mo) (web)

Version papier disponible chez : Les Farfadettes (Nancy)

DÉCLARATION POUR UN FÉMINISME ET UN WOMANISME TRANS-INCLUSIFS


INTRODUCTION

Nous sommes fières et fiers de présenter une déclaration collective qui est, à notre connaissance (et nous adorerions nous tromper sur ce point), la première du genre. Dans cet article, vous trouverez une déclaration de solidarité féministe pour les droits des trans*, signée par de nombreux-ses féministes et womanistes à travers le monde qui veulent affirmer que le féminisme et le womanisme peuvent et doivent accueillir aussi bien les personnes trans* que cis. Cette déclaration a été signée par des activistes, bloggeur-ses, universitaires, et artistes. Ce qui nous réunit est la conviction que le féminisme devrait accueillir les personnes trans* et que les personnes trans* sont essentielles à la mission féministe qu’est la défense des femmes et des autres personnes opprimées, exploitées et marginalisées par les systèmes et les gens misogynes et patriarcaux.

Si vous êtes bloggeur-euse, écrivain-e, universitaire, éducateur-rice, artiste, activiste ou simplement en position d’infléchir les actions et discours féministes et womanistes et que vous souhaitez signer cette déclaration, prévenez-nous ! Vous pouvez [vous rendre sur le site internet à l’adresse : https://feministsfightingtransphobi... , et suivre l’une des différentes procédures indiquées]. […]

Lire les noms de féministes de renom associés à de la transphobie nous brise le cœur, mais comme Joe Hill le disait : « Ne portez pas le deuil ; organisez-vous ! »

UNE DÉCLARATION POUR UN FÉMINISME ET UN WOMANISME TRANS*-INCLUSIFS

Nous, universitaires, écrivain-es, artistes et éducateur-rices trans* et cis qui signons ce texte, voulons affirmer publiquement et ouvertement notre engagement dans un féminisme et un womanism [1] qui incluent les personnes trans*.
Il y a eu une augmentation notoire de la transphobie dans la production féministe cet été [2013] : le livre à paraître de Sheila Jeffreys publié par Routledge ; la lettre de menaces anonyme envoyée à Dallas Denny après qu’elle et Jamison Green aient écrit à Routledge à propos de leurs réserves quant à ce livre ; et, enfin, la déclaration « Forbidden Discourse : The Silencing of Feminist Critique of ‘Gender’ » [Discours interdit : les critiques féministes du “genre” passées sous silence], qui a récemment beaucoup circulé et a été signée par nombre de féministes célèbres dont le fourvoiement, que nous regrettons, a été particulièrement noté. Et tout cela se passe dans un climat de virulente transphobie mainstream faisant suite à la fois à la couverture du procès de Chelsea Manning et de l’affirmation de son identité de genre qui a suivi, et aux meurtres récents de jeunes femmes trans racisées telles qu’Islan Nettles et Domonique Newburn ; ces meutres s’incluent dans une longue histoire de violences envers les femmes trans de couleur. Étant donnés ces événements, il est important que nous nous exprimions en faveur des féminismes et womanismes qui soutiennent les personnes trans*.
Nous sommes engagé-es à la reconnaissance et au respect de la construction complexe des identités de genre et de sexe ; à la reconnaissance des femmes trans* comme femmes et à leur inclusion dans tous les espaces pour femmes ; à la reconnaissance des hommes trans* comme hommes et au rejet des récits de masculinité qui les excluent ; à la reconnaissance des personnes non-binaires et genderqueer et à l’acceptation de leur humanité ; à l’exigence de recherches et d’analyses sur le genre, le sexe, et la sexualité qui soient rigoureuses, bienveillantes et nuancées, qui acceptent les personnes trans* comme expertes de leurs propres expériences et qui comprennent que la légitimité de leurs vies n’est pas ouverte au débat ; et, enfin, au combat contre les idéologies sœurs que sont la transphobie et le patriarcat et contre toutes les manifestations de ces idéologies.

Le féminisme transphobe ignore que de nombreuses personnes trans* et genderqueer s’identifient comme féministes et que beaucoup de féministes cis s’identifient avec leur sœurs, frères, ami·es et amant·es trans* ; c’est le féminisme qui les a trop souvent rejeté·es, et pas l’inverse. Le féminisme transphobe ignore les pressions historiques exercées par les professions médicales sur les personnes trans* pour se conformer à des stéréotypes de genre rigides afin de se voir “offrir” l’aide médicale à laquelle ils et elles ont droit en tant qu’êtres humains. En posant « la femme » comme une identité cohérente et stable dont ils et elles s’autorisent à définir les limites, les féministes transphobes rejettent les apports des analyses intersectionnelles, subordonnant toutes les autres identités à celle de « la femme » et toutes les oppressions au patriarcat. Ils et elles refusent de reconnaître leur propre pouvoir et privilèges.
Nous reconnaissons que des féministes transphobes ont menacé, et usé de violences contre, des personnes trans* et leurs partenaires et nous condamnons de tels comportements. Nous reconnaissons que la rhétorique transphobe a des effets profondément néfastes sur les vies réelles des personnes trans ; en témoigne l’emprisonnement de Cece McDonald dans un établissement pour hommes. Nous reconnaissons de plus la violence particulière que la transphobie cause aux personnes trans* racisées lorsqu’elle se combine avec le racisme, et la violence qu’il encourage.
Quand des féministes excluent des femmes trans* de centres d’hébergement et d’accueil pour femmes, ces femmes trans* sont laissées vulnérables aux formes les plus extrêmes d’abus et de violences misogynes, que ce soit dans les refuges pour hommes, dans les rues, ou dans des foyers violents. Quand des féministes demandent à ce que les femmes trans* soient exclues de toilettes pour femmes et que les personnes genderqueer aient à choisir des toilettes binaires, elles et ils rendent la participation dans la sphère publique pratiquement impossible, collaborant avec une rigidité des identités de genre contre lequel le féminisme s’est historiquement battu, et érigent une autre barrière à l’emploi. Quand des féministes enseignent la transphobie, cela éloigne les étudiant-e-s trans* de l’éducation et des opportunités qu’elle fournit.
Nous rejetons également l’idée selon laquelle les critiques de la transphobie par les activistes trans* « fassent taire » qui que ce soit. « Critiquer » n’est pas la même chose que « faire taire ». Nous reconnaissons que l’accent mis récemment sur des soi-disant rhétoriques violentes et des menaces venant, selon les féministes transphobes, de femmes trans* sur internet ignore plus de quarante ans d’histoire de rhétoriques violentes et éliminationnistes dirigées par des féministes reconnues contre les femmes trans*, les hommes trans* et les personnes genderqueer. C’est faire l’impasse sur la stratégie assumée de certain-es féministes anti-trans* bien connues qui s’engagent dans un harcèlement et des provocations assumé-es et persistant-es envers les personnes trans* et plus particulièrement les femmes trans* dans l’espoir de provoquer des réponses pleines de colère qui sont ensuite utilisées pour présenter les femmes trans* comme oppressives et les féministes femmes cis comme des victimes. C’est faire l’impasse sur l’outing de femmes trans* dans lequel certain-es féministes transphobes se sont engagées, sans considération pour les dégâts que cela provoque dans la vie de ces femmes ni les risques que cela leur fait courir. Et cela repose sur la rhétorique pernicieuse de la culpabilité collective, utilisant n’importe quel exemple soit de rhétorique violente, quelle qu’en soit la source, soit de colère légitime de n’importe quelle femme trans*, afin de condamner l’ensemble des femmes trans* et de justifier le maintien de leurs exclusions et le refus de leurs droits.
Que l’on soit cis, trans*, binaires ou genderqueer, nous ne laisserons pas les discours féministes et womanistes régresser ou stagner ; nous allons approfondir notre compréhension du genre, du sexe, et de la sexualité à travers les disciplines universitaires, les activités militantes, les expressions artistiques, etc. Bien que nous respections les immenses accomplissements et les dures batailles menées par les activistes des années 60 et 70, nous savons qu’elles et ils ne sont pas infaillibles et que le progrès ne peut pas s’arrêter avec elles/eux si nous voulons garder notre honnêteté intellectuelle, notre éthique et notre efficacité politique. Plus important encore, nous reconnaissons que les théories ne sont pas plus importantes que les vraies vies des gens ; nous rejetons toute théorie du genre, du sexe, ou de la sexualité qui réclamerait de sacrifier les intérêts de n’importe quel groupe marginalisé ou opprimé.
Les personnes comptent plus que la théorie.
Nous nous engageons à inclure les vies des personnes trans* dans nos cours, nos écrits, et nos recherches.

*** La liste des 900 signataires (environ) de cette déclaration est consultable à l’adresse internet suivante :
https://feministsfightingtransphobi...

NOUS NE SOUHAITONS PAS DÉBATTRE, MAIS METTRE LA SOLIDARITÉ EN ACTION.

[...]
L’engouement suscité par cette déclaration a été surprenant ! 890 féministes et womanistes, individu-es et groupes, ont fait savoir qu’elles et ils ne toléreraient pas de transphobie dans leur féminisme et leur womanisme (même si nous souhaitons préciser que le womanisme n’a pas un passé aussi lourdement chargé sur ce point, pour autant qu’on sache), et ont prouvé que contrairement à ce qui a souvent été répété, les féministes transphobes ne parlent qu’au nom d’une petite minorité de féministes. Les réactions ont été si massives que les féministes transphobes ont dû prendre acte et réagir à leur façon, via une diatribe signée Elizabeth Hungerford réprouvant la déclaration. Depuis, nous avons eu vent d’une certaine curiosité sur la façon dont nous allions y répondre.
Eh bien, à dire vrai, nous n’allons tout simplement pas y répondre.
Nous ne sommes pas interessé-es par un débat avec les féministes transphobes. Nous ne sommes pas intéressé-es à ouvrir un dialogue avec elles et eux. En dehors du fait que ça ne serait rien d’autre qu’une perte de temps, ce n’est ni le moment ni l’endroit pour ça. Et voici pourquoi :
1) Pour autant que nous […] sachions, rien dans cette déclaration n’est sujet à débat. Il n’y a pas de débat à avoir. Nous ne débattrons pas plus avec quelqu’un-e qui clamerait que les identités des personnes trans ne sont pas légitimes ou qu’elles n’ont pas droit au respect de leurs vies [...] qu’avec quelqu’un-e qui clamerait que les orientations sexuelles lesbiennes et gaies « ne sont pas naturelles ».
2) Les féministes transphobes n’ont pas pu démontré qu’elles et ils représentent (ou tout du moins qu’elles et ils représentent encore) un segment suffisamment significatif du féminisme pour qu’il y ait nécessité à débat. Leur diatribe a été signée par 37 théoriciennes et écrivaines féministes, dont certaines ont été à la tête du mouvement. Mais malgré leur tentative […] de se forger une authenticité et une autorité politiques en invoquant leur statut de militantes des années 60 et 70, elles n’ont pas cette autorité. Nous ne considérons pas que leur texte soit significatif. [...]
3) Les féministes transphobes ont parlé de manières si viles et ignobles des personnes trans*, et des femmes trans en particulier, et ont été si condescendantes à l’égard des femmes cis qui les soutiennent, que nous n’avons aucune intention de nous engager dans une discussion avec qui que ce soit ayant parlé ainsi, à moins qu’elle ou il ne réfute et désavoue publiquement ce type de rhétorique et les personnes qui l’emploie. Celle d’entre nous qui est une femme cis ne discutera pas avec qui que ce soit cherchant à la discréditer en la qualifiant de « servante du patriarcat » ou en lui disant qu’elle « souffre du syndrome de Stockholm ». [...]
4) Enfin, et c’est le plus important : CETTE DÉCLARATION NE LEUR EST PAS ADRESSÉE. Elle ne leur est pas destinée. Nous ne sommes pas interessé-es par leurs réactions à son propos. Cette déclaration est rédigée pour nous. Elle est destinée aux personnes trans* afin d’affirmer leur droit à être féministes et womanistes, si elles et ils leur veulent ; elle est destinée aux féministes cis, afin de présenter des excuses pour ce que des féministes ont pu faire aux personnes trans au nom du mouvement ; elle est destinée aux féministes trans* et cis, pour dire que nous sommes fermement et totalement en désaccord avec les féministes transphobes , et pour dire que les personnes trans* peuvent trouver refuge et accueil au sein de ce mouvement, si elles le veulent ; elle est destinée aux féministes qui ne veulent pas laisser parler les transphobes en leur nom. À la vue de l’engouement suscité par cette déclaration, il semblerait que nous ayons atteint le lectorat que nous visions.
Honnêtement, on ne pourrait pas se préoccuper moins de ce que les féministes transphobes ont à dire sur cette déclaration.
Si nous voulons que le féminisme soutienne les personnes/combats trans, chacun-e de nous peut agir individuellement à sa façon pour transformer ce souhait en réalité […]. Mais au moins une d’entre nous a été élevée en croyant que les problèmes systémiques nécessitent des solutions collectives. Alors la question est : et maintenant ? Quel aspect de la transphobie systémique —que ce soit au sein du féminisme ou dans le monde en général— devrait être notre priorité ? Et pour ça, nous avons besoin d’entendre nos lectrices-eurs désiré-es. Où est-ce que vous pensez que nous, cis et trans*, pourrions faire le plus de bien et être les plus efficaces ? Comment pouvons-nous utiliser la solidarité fantastique que cette déclaration a suscité, et la transformer en une campagne coordonnée ?

FeministsFightingTransphobia

P.S.

Ces textes, publiés en 2013, sont disponibles en V.O. sur le site internet : https://feministsfightingtransphobi...
La déclaration y figure en anglais, en français, en hongrois, en norvégien, en portugais, en russe et en serbo-croate.
Couverture : artwork DIY à partir de dessins de Shia Chama & Suzy X.


[1] Le womanism est un mouvement par et pour les femmes racisées qui refusent d’être associées au mot “féminisme” en raison du racisme que l’on y retrouve bien trop souvent.