BROCHURES

La conscience de la mestiza
Vers une Nouvelle Conscience

Notes de la rédaction

Gloria Anzaldúa a délibérément écrit certains mots et certaines phrases en espagnol-chicano tout au long de cet article, choisissant pour des raisons politiques et esthétiques de produire un texte qui s’adresse à tout le monde mais peut être compris à des niveaux différents. Elle travaille ainsi aussi bien avec l’intelligibilité qu’avec la non-intelligibilité, liées au vécu et au positionnement social de chacun-e, au-delà de la langue elle-même.
Pour tenter de respecter ce travail sur l’intelligibilité, nous avons procédé de la manière suivante. Dans certains cas, Anzaldúa a écrit une expression en espagnol-chicano puis l’a traduite en anglais, nous avons alors procédé de la même manière. Dans les autres cas, nous avons laissé tel quel dans le corps du texte, ce qu’Anzaldúa a écrit en espagnol-chicano. […]
[Dans la version brochure .pdf de ce texte figurent également les traductions des passages en espagnol-chicano.]
Par ailleurs, deux termes sont particulièrement délicats à traduire : « raza » et « mestiza ».
Au Mexique, le mot « raza » est polysémique. Au sens strict, il signifie « race », cependant son emploi actuel et courant n’implique aucune connotation raciale, mais plutôt populaire et affective (ma bande, mon quartier, ma famille élargie, les gens avec qui je m’identifie...), ce qui conduirait à le traduire plutôt par « peuple ». Nous avons donc choisi des traductions contextualisées, utilisant « race » pour la pensée de Vasconcelos (prise dans les courants racialistes internationaux des années vingt), et « peuple » pour la pensée d’Anzaldúa elle-même (qui l’utilise dans un sens actuel et populaire). L’ensemble de son œuvre montre amplement le caractère non-essentialiste de sa pensée, ce qui nous conforte dans ce choix.
Enfin, le concept de « mestiza » (ou « mestizo ») possède au Mexique des connotations complexes et contradictoires. Il désigne une personne dominant-e par rapport à l’Indien-ne, mais aussi une personne dominé-e par rapport aux gens d’origine espagnole-européenne. Simultanément, il constitue l’archétype (positif) de la nouvelle « race » forgée dans l’ancienne colonie européenne transfigurée par l’indépendance puis la révolution. Pour Anzaldúa, le mot possède toutes ces connotations, mais signifie également la pluralité à l’intérieur de chaque être humain. Nous avons donc choisi de ne pas traduire le concept de « mestiza », qu’elle-même a décidé d’utiliser en espagnol, son article visant précisément à expliquer le sens nouveau qu’elle donne à la « nouvelle métisse ».



La conscience de la Mestiza

Vers une nouvelle conscience


par Gloria Anzaldúa


Por la mujer de mi raza
hablará el espíritu.
 [1]

José Vasconcelos, philosophe mexicain, a envisagé una raza mestiza, una mezcla de razas afines, una raza de colorla primera raza síntesis del globo. Il l’a appelée race cosmique, la raza cósmica , une cinquième race englobant les quatre principales races du monde. [2] Contrairement à la théorie de l’Aryen pur, et à la politique de pureté raciale que pratique l’Amérique blanche, sa théorie est inclusive. À la confluence d’au moins deux courants génétiques, là où les chromosomes se recombinent constamment, ce mélange de races, au lieu de produire un être inférieur, crée une descendance hybride, une espèce mutable et plus malléable, dotée d’un riche bassin génétique. De cette pollinisation croisée, raciale, idéologique, culturelle et biologique, une conscience venue d’ailleurs [alien] est en train de se former —une nouvelle conscience mestiza, una conciencia de mujer. C’est une conscience des Frontières.


Una lucha de fronteras / Une lutte de Frontières

Parce que moi, une mestiza,
je sors continuellement d’une culture,
et j’entre dans une autre,
parce que je suis dans toutes les cultures simultanément,
alma entre dos mundos, tres, cuarto,
me zumba la cabeza con lo contradictorio.
Estoy norteada por todas las voces que me hablan simultáneamente.

L’ambivalence causée par les voix qui se heurtent conduit à des états mentaux et émotionnels de perplexité. Le conflit interne débouche sur l’insécurité et l’indécision. La personnalité duelle ou multiple de la mestiza est tourmentée par l’agitation psychique.
Dans un état constant de nepantilismo mental —mot aztèque signifiant « déchirée entre plusieurs voies »— la mestiza est un produit du transfert des valeurs culturelles et spirituelles d’un groupe à un autre. Triculturelle, monolingue, bilingue ou multilingue, parlant un patois, et dans un état de perpétuelle transition, la mestiza fait face au dilemme des origines mélangées [mix-breed] : fille d’une mère à la peau foncée, quelle collectivité doit-elle écouter ?
El choque de un alma atrapado entre el mundo del espíritu y el mundo de la técnica a veces la deja entullada. Bercée dans une culture, prise en sandwich entre deux cultures, enjambant les trois cultures et leurs systèmes de valeurs, la mestiza subit une lutte de la chair, une lutte des frontières, une guerre intérieure. Comme tout le monde, nous percevons la version de la réalité que notre culture nous communique. Comme celles et ceux qui ont, ou qui vivent dans plus d’une culture, nous recevons des messages multiples et souvent contradictoires. Le rapprochement de deux cadres de référence qui ont leur propre cohérence mais qui sont habituellement incompatibles [3], provoque un choque, une collision culturelle. À l’intérieur de nous-mêmes comme au sein de lacultura chicana, les croyances communément partagées de la culture blanche attaquent les croyances ordinaires de la culture mexicaine, et les deux attaquent celles de la culture Indienne de l’Amérique latine. De manière subconsciente, nous percevons une attaque contre nous-mêmes et nos croyances, une menace que nous essayons de contrer par une position oppositionnelle.
Mais il ne suffit pas de se tenir debout sur l’autre rive du fleuve, en criant des questions et en défiant les conventions patriarcales et blanches. Une position oppositionnelle nous enferme dans un duel entre oppresseur et opprimé ; dans un combat à mort, comme le flic et le criminel, tous deux réduits au dénominateur commun de la violence. La position oppositionnelle réfute les points de vue et les croyances de la culture dominante, et en cela, elle est fièrement rebelle. Toute réaction est limitée par, et dépendante de, ce contre quoi elle réagit. La position oppositionnelle, partant d’un problème envers l’autorité —extérieure aussi bien qu’intérieure— constitue un pas vers la libération de la domination culturelle. Mais ce n’est pas un mode de vie. À un certain point de notre cheminement vers une nouvelle conscience, nous devrons quitter l’autre rive du fleuve, la déchirure entre les deux adversaires mortels étant en quelque sorte guérie, de manière à ce que nous puissions être des deux côtés à la fois, et voir à la fois avec les yeux du serpent et ceux de l’aigle. Ou peut-être déciderons-nous de nous désengager de la culture dominante, de la rayer carrément de la carte comme une cause perdue, et de traverser la frontière vers un territoire complètement nouveau et séparé. Nous pourrions aussi prendre un autre chemin. Les possibilités sont nombreuses, à partir du moment où nous décidons d’agir et non de réagir.


Une tolérance pour l’ambiguïté

Ces nombreuses possibilités plongent la mestiza dans des mers non-répertoriées où elle se débat. Percevant des informations et des points de vue en conflit, elle voit ses frontières psychologiques submergées. Elle a découvert qu’elle ne peut retenir les concepts ou les idées dans des limites rigides. Les frontières et les murs qui sont censées maintenir les idées indésirables à l’extérieur, sont des habitudes et des schémas de comportements bien ancrés ; ces habitudes et ces schémas sont l’ennemi intérieur. La rigidité signifie la mort. Ce n’est qu’en restant flexible qu’elle peut déployer la psyché horizontalement et verticalement. La mestiza doit constamment sortir des formations habituelles ; passer de la pensée convergente et du raisonnement analytique qui tendent à utiliser la rationalité pour atteindre un but unique (un mode occidental), à une pensée divergente [4], caractérisée par un mouvement qui s’éloigne des schémas et des buts préétablis pour aller vers une perspective plus entière, qui inclue au lieu d’exclure.
La nouvelle mestiza s’en sort en développant une tolérance pour les contradictions, une tolérance pour l’ambiguïté. Elle apprend à être une Indienne dans la culture mexicaine, à être Mexicaine d’un point de vue Anglo. [5]. Elle apprend à jongler avec les cultures. Elle a une personnalité plurielle, elle opère selon un mode pluraliste —rien n’est expulsé, le bon le mauvais et le laid, rien n’est rejeté, rien n’est abandonné. Non seulement elle nourrit des contradictions, mais elle transforme l’ambivalence en quelque chose d’autre.
Elle peut être expulsée de l’ambivalence par un événement émotionnel intense et souvent douloureux qui inverse ou résout celle-ci. Je ne sais pas exactement comment. Le travail a lieu souterrainement —de manière subconsciente. C’est un travail que réalise l’âme [it is a work that the soul performs]. Ce point focal ou ce pivot, ce point de jonction où se tient la mestiza, est l’endroit où les phénomènes tendent à entrer en collision. C’est l’endroit où se concrétise la possibilité d’unir tout ce qui est séparé. Cet assemblage n’est pas la simple réunion de morceaux coupés et sectionnés. Ce n’est pas non plus l’action d’équilibrer des pouvoirs opposés. Le soi, en essayant de construire une synthèse, a ajouté un troisième élément qui est supérieur à la somme des ses parties disjointes. Ce troisième élément est une nouvelle conscience —une conscience mestiza— et bien que source d’une intense douleur, son énergie émane d’un mouvement créatif continuel qui dissout sans cesse l’aspect unitaire de chaque nouveau paradigme.
En unas pocas centurias, l’avenir appartiendra à la mestiza. L’avenir, lié à la capacité à analyser et décomposer les paradigmes, dépend de la possibilité d’être à cheval sur deux ou plusieurs cultures. En créant une nouvelle mythos —c’est-à-dire un changement dans la manière dont nous percevons la réalité, dans la manière dont nous nous voyons et dont nous nous comportons— la mestiza crée une nouvelle conscience.
Le travail de la conscience mestiza est de défaire la dualité sujet-objet qui la tient prisonnière et de montrer charnellement et à travers les images, dans son travail, comment la dualité est transcendée. La réponse au problème entre le peuple blanc et les peuples de couleur, entre le genre masculin et le genre féminin, passe par guérir la déchirure qui est au fondement même de nos vies, de notre culture, de nos langues, de nos pensées. Déraciner massivement la pensée dualiste de la conscience individuelle et collective constitue le début d’une longue lutte, mais une lutte qui pourrait, c’est notre plus grand espoir, nous porter vers la fin du viol, de la violence, de la guerre.


La encrucijada / La croisée des chemins

Un poulet est sacrifié
à une croisée de chemins, un simple monticule de terre
un autel en terre pour Eshu,
dieu Yoruba de l’indétermination,
qui bénit le choix de chemin qu’elle a fait.
Elle commence son voyage.

Su cuerpo es una bocacalle. La mestiza qui était la chèvre sacrificielle, est devenue la prêtresse qui officie à la croisée des chemins.

En tant que mestiza, je n’ai pas de pays, mon pays m’a expulsée ; pourtant tous les pays sont miens parce que je suis la sœur ou l’amante potentielle de chaque femme. (En tant que lesbienne, je n’ai pas de peuple, mon propre peuple m’a renié ; mais j’appartiens à tous les peuples car ce qu’il y a de queer en moi existe dans tous les peuples). [6] Je suis sans culture parce que, en tant que féministe, je défie les croyances collectives culturelles/religieuses d’inspiration masculine indigéno-hispaniques et anglos ; pourtant je suis inscrite dans une culture parce que je participe à la création d’une nouvelle culture, d’un nouveau récit pour expliquer le monde et notre participation à ce monde, un nouveau système de valeurs dont les images et les symboles nous lient les un·e·s aux autres et à la planète. Soy un amasamiento, je suis l’acte de pétrir, d’unir et de joindre, qui a produit tout ensemble une créature d’obscurité et une autre de lumière, mais aussi une créature qui interroge les définitions mêmes de la lumière et de l’obscurité et leur donne de nouvelles significations.
Nous sommes le peuple qui s’élance dans l’obscurité, nous sommes le peuple assis sur les genoux des divinités. Dans notre chair même, la (r)évolution résout le choc des cultures. Elle nous rend fous en permanence, mais si le centre tient bon, nous avons fait une sorte de pas en avant dans l’évolution. Nuestra alma el trabajo, l’œuvre, le grand travail alchimique, mestizaje spirituel, une « morphogénèse » [7], un inévitable déploiement. Nous sommes devenus le mouvement aiguillonnant du serpent.

Indigène comme le maïs, comme le maïs la mestiza est le produit de l’hybridité, conçue pour sa préservation sous une variété de conditions. Comme un épi de maïs —un organe féminin qui porte des graines— la mestiza est tenace, bien protégée dans les enveloppes de sa culture. Comme les grains du maïs, elle s’accroche solidement à l’épi, avec ses tiges épaisses et ses racines fortes elle se tient bien à la terre —elle survivra à la croisée des chemins.

Lavando y remojando el maíz en agua de cal, despojando elpellejo. Moliendo, mixteando, amasando, haciendo tortillas de masa [8]. Elle sature le maïs de citron vert, il gonfle, se ramollit. Avec le rouleau sur le metate, elle moud le maïs et le remoud à nouveau. Elle pétrit et elle donne forme à la pâte de maïs, tapote les boules rondes pour les transformer en tortillas.

Nous sommes la pierre poreuse sur le metate de pierre
posé à même la terre.
Nous sommes le rouleau, el maíz y agua,
la masa, harina. Somos el amasijo.
Somos lo molido en el metate.
Nous sommes le comal chaud qui grésille,
la tortilla chaude, la bouche qui a faim.
Nous sommes la pierre dense.
Nous sommes le mouvement de moudre,
la potion mélangée, somos el molcajete.
Nous sommes le pilon, le comino, ajo, pimienta,
nous sommes le chile colorado,
la pousse verte du maïs qui fissure la roche.
Nous ne bougerons pas.


El camino de la mestiza / Le chemin de la mestiza

Prise entre une contraction soudaine, la respiration aspirée vers l’intérieur et l’espace illimité, la femme à la peau foncée se tient debout et regarde le ciel. Elle décide de descendre, creusant son chemin entre les racines des arbres. Elle tamise les os, les secoue pour trouver de la moelle, ensuite en s’oignant de poussière le front et la langue, elle prend quelques os, laissant les autres là où ils étaient enterrés.
Elle fouille dans son sac à dos, garde son cahier et son carnet d’adresses, jette le plan de métro. Les pièces sont lourdes et elles prennent le même chemin, ensuite les billets verts s’envolent à leur tour. Elle garde son couteau, son ouvre-boîte, un crayon à sourcils. Elle met les os, des morceaux d’écorce, hierbas, une plume d’aigle, une peau de serpent, un magnétophone enregistreur, une crécelle et un tambour dans son sac à dos et elle se dispose à devenir une tolteca accomplie.

Son premier pas consiste à faire un inventaire. Despojando, desgranando, quitando paja. Qu’a-t-elle hérité au juste de ses ancêtres ? Ce poids sur son dos —quel est le bagage de la mère indienne, quel est le bagage du père espagnol, quel est le bagage de l’Anglo ?
Pero es difícil, de différencier entre lo heredado, lo adquirido, lo impuesto. Elle met l’histoire dans le tamis, elle trie et elle jette les mensonges, elle regarde les forces dont nous avons fait partie, en tant que peuple, en tant que femmes. Luego bota lo que no vale, los desmientos. Los desencuentos, el embrutecimiento. Aguarda el juicio, hondo y enraízado, de la gente antigua. Cette mesure est une rupture consciente avec toutes les traditions oppressives de toutes les cultures et religions. Elle fait connaître cette rupture, elle produit des traces de la lutte. Elle réinterprète l’histoire et, avec de nouveaux symboles, elle forme de nouveaux mythes. Elle adopte des perspectives nouvelles envers celles et ceux qui ont la peau foncée, envers toutes les femmes et les queers. Elle renforce sa tolérance (et son intolérance) envers l’ambiguïté. Elle est disposée à partager, à se rendre vulnérable à des manières étrangères de voir et de penser. Elle renonce à toute notion de sécurité, à ce qui est familier. Déconstruire, construire. Elle devient une nahual, capable de se transformer en arbre, en coyote, en une autre personne. Elle apprend à transformer le petit « moi » en Soi total. Se hace moldeadora de su alma. Según la concepción que tiene de si misma, así será.


Que no se nos olviden los hombres

« Tú no sirves pa’ nada
tu n’es bonne à rien.
Eres pura vieja. »

« Tu n’es qu’une femme » signifie que tu es défectueuse. C’est le contraire d’être un macho. Le sens moderne du mot machismo, ainsi que le concept, sont en fait une invention Anglo. Pour des hommes comme mon père, être un « macho » voulait dire être assez fort pour nous protéger et nous soutenir financièrement ma mère et nous, tout en étant capable de montrer de l’amour. Le macho d’aujourd’hui a des doutes sur sa capacité à nourrir et à protéger sa famille. Son « machisme » est une adaptation à l’oppression, à la pauvreté et la faible estime de soi. Il est l’effet des logiques masculines de dominance hiérarchique. L’Anglo, se sentant inadéquat, inférieur et sans pouvoir, déplace ou transfère ces sentiments sur le Chicano en déplaçant la honte sur lui. Dans le monde Gringo, le Chicano souffre d’une humilité et d’un effacement de soi excessifs, de honte de soi et d’auto-dépréciation. Dans le milieu Latino, il souffre de sentir une insuffisance linguistique et du malaise qui l’accompagne ; envers les Native americans, il souffre d’une amnésie raciale qui ignore notre sang commun, et de culpabilité, parce que la partie espagnole en lui a pris leur terre et les a opprimé-e-s. Il a une hubris compensatoire et excessive lorsqu’il se trouve avec des Mexicain-e-s venu-e-s de l’autre côté. Tout cela recouvre un profond sens de honte raciale.
La perte d’un sens de dignité et de respect chez le macho donne naissance à un faux machisme qui le conduit à rabaisser les femmes et même à les brutaliser. Coexistant avec son comportement sexiste, on trouve un amour pour la mère qui prend le pas sur tous les autres. Fils dévoué, porc macho. Pour laver la honte de ses actes, de son être même, et pour maîtriser la brute dans le miroir, il en appelle à la bouteille, à la paille, à la seringue, au poing.

Bien que nous « comprenions » les causes profondes de la haine et de la peur masculines, et les blessures infligées de ce fait aux femmes, nous ne les excusons pas, nous ne fermons pas les yeux et nous ne les supporterons plus. Nous exigeons de la part des hommes de notre peuple qu’ils admettent/reconnaissent/divulguent/témoignent qu’ils nous blessent, qu’ils nous font violence, qu’ils ont peur de nous et de notre pouvoir. Nous avons besoin qu’ils disent qu’ils vont commencer à renoncer à leurs manières blessantes et dégradantes. Mais plus que des mots, nous exigeons des actes. Nous leur disons : nous développerons un pouvoir égal au vôtre et au pouvoir de ceux qui nous ont fait ressentir de la honte.
Il est impératif que les mestizas se soutiennent les unes les autres pour changer les éléments sexistes de la culture mexicaine-indienne. Tant que la femme est dégradée, l’Indienne et la Noire en nous toutes et en nous tous sont dégradées. La lutte de la mestiza est d’abord et avant tout une lutte féministe. Tant que los hombres pensent qu’ils ont besoin de chingar mujeres et les autres hommes pour être des hommes, tant qu’on apprend aux hommes qu’ils sont supérieurs et donc favorisés culturellement par rapport à la mujer, tant qu’être une vieja est un motif de dérision, il ne peut y avoir de réelle guérison de nos psychées. Nous avons fait la moitié du chemin —nous avons un tel amour pour la Mère, la bonne mère. Le premier pas consiste à désapprendre la dichotomie puta/virgen et à voir Coatlalopeuh-Coatlicue dans la Mère, Guadalupe. [9]
La tendresse, signe de vulnérabilité, fait si peur aux hommes qu’ils l’expriment aux femmes par de la violence verbale et des coups. Les hommes, encore plus que les femmes, sont enchaînés aux rôles de genre. Les femmes, au moins, ont eu les tripes de s’enfuir de leur servage. Seuls les hommes gays ont eu le courage de s’exposer à la femme qui est en eux et de défier la masculinité communément admise. J’ai rencontré, dispersés et isolés, quelques hommes hétérosexuels doux, le commencement d’une nouvelle lignée, mais ils sont égarés par des comportements sexistes qu’ils n’ont pas pu éliminer et qui les entravent. Il nous faut une nouvelle masculinité, et le nouvel homme a besoin d’un mouvement.

Mettre dans la même catégorie les personnes de genre masculin qui dévient de la norme générale et l’homme, l’oppresseur, est une injustice énorme. Asombra pensar que nos hemos quedado en ese pozo oscuro donde el mundo encierra a las lesbianas. Asombra pensar que hemos, como feministas y lesbianas, cerrado nuestros corazónes a los hombres, a nuestros hermanos los jotos, desheredados y marginales como nosotros. Suprêmes franchisseur-e-s de cultures, les homosexuel-le-s ont des liens forts avec les queers blanc-he-s, Noir-e-s, Asiatiques, Native American, Latinas et Latinos, ainsi qu’avec les queers en Italie, en Australie et sur le reste de la planète. Nous sommes de toutes les couleurs, de toutes les classes, de tous les peuples et de toutes les époques. Notre rôle est de relier les personnes les unes avec les autres —les Noir-e-s avec les Juives et les Juifs avec les Indien-ne-s avec les Asiatiques avec les blanc-he-s avec les extraterrestres. Il s’agit de transférer des idées et des informations d’une culture à l’autre. Les homosexuel-le-s de couleur ont plus de connaissance des autres cultures ; ont toujours été en première ligne (bien que quelques fois dans le placard) de toutes les luttes de libération dans ce pays ; ont souffert plus d’injustices et leur ont survécu contre toute attente. Les Chicanas et Chicanos doivent reconnaître les contributions politiques et artistiques de leurs queers. Écoute, peuple, ce que dit ta jotería !
Il y a une raison pour laquelle le mestizo et le queer existent à ce moment de l’histoire et à cet endroit du continuum de l’évolution. Nous sommes un mélange qui prouve que le sang ne constitue qu’une seule et même trame, et que nous sommes la manifestation d’âmes similaires.


Somos una gente

Hay tantísimas fronteras
que dividen a la gente,
pero por cada frontera
existe también un puente
―Gina Valdés [10]

Des loyautés divisées. Beaucoup de femmes et d’hommes de couleur ne veulent absolument rien avoir à faire avec des personnes blanches. Cela prend trop de temps et d’énergie d’expliquer aux femmes blanches de classe moyenne en cours de déclassement social, qu’il est juste pour nous de vouloir « posséder » des choses en propre, n’ayant jamais possédé de beaux meubles sur le sol en terre battue de nos maisons, ni de « luxes » comme des machines à laver. Beaucoup d’entre nous pensent que d’abord et avant tout, les blanc-he-s devraient aider d’autres blanc-he-s à se débarrasser de leur peur et de leur haine raciste. En ce qui me concerne, très personnellement, je choisis d’utiliser une partie de mon énergie pour servir de médiatrice. Je pense qu’il est nécessaire de permettre à des blanc-he-s d’être nos allié-e-s. À travers notre littérature, notre art, nos corridos et nos contes, nous devons partager notre histoire avec elles et avec eux, de manière à ce que quand elles et ils établissent des comités pour aider des Navajos des Big Mountains ou bien les travailleur-e-s agricoles chicanos, ou los Nicaragüenses, leurs peurs et leur ignorance raciale n’éloignent pas les gens. Elles et ils finiront par comprendre qu’elles et ils ne sont pas en train de nous aider, mais de nous suivre.
Individuellement, mais aussi en tant qu’ensemble racial, nous devons formuler nos besoins à voix haute. Nous devons dire à la société blanche : nous avons besoin que vous acceptiez le fait que les Chican@s sont différents, reconnaissez que vous nous rejetez et que vous nous niez. Nous avons besoin que vous reconnaissiez nous avoir considérés comme moins qu’humain-e-s, nous avoir volé nos terres, notre personne, notre respect pour nous-mêmes. Nous avons besoin d’une restitution publique : que vous disiez que pour compenser le sentiment de votre propre défectuosité, vous essayez d’avoir du pouvoir sur nous, effaçant notre histoire et notre expérience qui vous font sentir coupables —vous préféreriez oublier vos actes brutaux. Dites que vous vous êtes séparé-e-s des groupes minoritaires, que vous nous reniez, que votre conscience duelle retranche des parties de vous-mêmes, transférant sur nous les parties « négatives ». (Là où existe la persécution des minorités, cette part d’ombre est projetée. Là où existent la violence et la guerre, elle est réprimée.) Dites que vous avez peur de nous, que pour mettre de la distance avec nous, vous portez le masque du mépris. Admettez que le Mexique est votre double, qu’il existe dans l’ombre des États-Unis, que nous sommes irrévocablement lié-e-s à lui. Gringo, accepte le double dans ta psyché. En assumant ton ombre collective, la division intraculturelle pourra guérir. Et finalement, dis-nous ce dont tu as besoin de notre part.


Nous te connaîtrons par tes véritables visages

Je suis visible —regardez ce visage indien— pourtant je suis invisible. Je les aveugle avec mon nez aquilin en même temps que je suis dans leur angle mort. Mais j’existe, nous existons. Ils aimeraient penser que je me suis fondue dans leur melting-pot. Mais je ne l’ai pas fait, nous ne l’avons pas fait.

La culture dominante blanche nous tue lentement avec son ignorance. En nous ôtant notre auto-détermination, elle nous a affaibli-e-s et vidé-e-s. En tant que peuple, nous avons résisté et nous nous sommes campé sur des positions de survie, mais nous n’avons jamais été autorisé-e-s à nous développer sans obstacle —nous n’avons jamais été autorisé-e-s à être pleinement nous-mêmes. Les blanc-he-s au pouvoir veulent que nous, gens de couleur, nous nous barricadions séparément derrière nos différents murs tribaux, de manière à pouvoir nous tuer un-e par un-e avec leurs armes cachées ; pour pouvoir blanchir et distordre l’histoire. L’ignorance divise les gens, crée des préjugés. Un peuple mal-informé est un peuple subjugué.
Avant que le Chicano et le travailleur sans-papiers et le Mexicain de l’autre côté puissent se rassembler, avant que le Chicano puisse s’unir avec les Native Americans et d’autre groupes, il nous faut connaître l’histoire de leur lutte et qu’ils et elles connaissent la nôtre. Nos mères, nos sœurs et nos frères, les types qui traînent aux coins des rues, les enfants dans les parcs à jeux : toutes et tous, nous devrions connaître notre lignage indien, notre afro-mestizaje, notre histoire de résistance.
Nous devons enseigner notre histoire à l’immigré mexicano et à celles et ceux qui viennent d’arriver. Les quatre-vingt millions de Mexicanos et les Latinos d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud doivent connaître nos luttes. Chacun-e d’entre nous doit connaître les faits fondamentaux concernant le Nicaragua, le Chili et le reste de l’Amérique latine. Le mouvement Latino (Chican@s, Portoricain-e-s, Cubain-e-s et autres peuples hispanophones qui travaillons ensemble pour combattre la discrimination raciale sur le marché), c’est bien, mais c’est insuffisant. Sauf une culture commune, rien ne nous tient ensemble. Nous devons nous rencontrer sur une base commune plus large.

La lutte est intérieure : Chicano, Indio, Indien de l’Amérique, mojado, Mexicano, Latino immigré, Anglo au pouvoir, Anglo prolétaire, Noir, Asiatique —nos psychés ressemblent aux villes de la frontière et sont peuplées des mêmes personnes. La lutte a toujours été à l’intérieur et elle est jouée sur des terrains extérieurs. La prise de conscience de notre situation doit avoir lieu avant les changements intérieurs, qui à leur tour précèdent les changements dans la société. Rien n’advient dans le monde « réel », qui ne s’est produit avant sous forme d’images mentales.


El día de la Chicana

On ne me fera plus honte
Je ne me ferai pas honte non plus

Je suis possédée par une vision : nous, Chicanas et Chicanos, avons repris ou dévoilé nos vrais visages, notre dignité et notre respect de nous-mêmes. C’est une vision d’affirmation.
Voir la Chicana de manière nouvelle à la lumière de son histoire. Je cherche à m’alléger d’un poids, à déconstruire les fictions de la suprématie blanche, je cherche une vision de nous-mêmes sous notre véritable apparence et non pas sous la personnalité raciale fausse qui nous a été imposée et que nous nous sommes donnée. Je cherche notre visage de femme, nos véritables traits, le positif et le négatif vus clairement, sans les préjugés déformants de la domination masculine. Je cherche de nouvelles images de l’identité, de nouvelles croyances sur nous-mêmes, où notre humanité et notre valeur ne seraient plus mises en question.

Estamos viviendo en la noche de la Raza, un tiempo cuando el trabajo se hace a lo quieto, en lo oscuro. El día cuando aceptamos tal y como somos y para donde vamos y porque —ese día será el día de la Raza. Yo tengo el compromiso de expresar mi visión, mi sensibilidad, mipercepción de la revalidación de la gente mexicana, su mérito, estimación, honra, aprecio, y validez.

Le 2 décembre, lorsque le soleil entre dans ma première maison, je fête el día de la Chicana y el Chicano. Ce jour-là, je nettoie mes autels, j’allume ma bougie Coatlaopeuh, je brûle de la sauge et du copal, je prends el baño para espantar basura, je balaie ma maison [11]. Ce jour-là, je mets mon âme à nu, je me rends vulnérable à mes ami-e-s et ma famille en exprimant mes sentiments. Ce jour-là, j’affirme qui nous sommes.
Ce jour-là, je regarde à l’intérieur même de nos conflits et de notre tempérament collectif de base, introverti. J’identifie nos besoins, je les exprime à voix haute. Je constate que le soi individuel et collectif a été blessé. Je reconnais le besoin de prendre soin de notre être personnel et comme peuple. Ce jour-là, je rassemble les parties fractionnées et rejetées de la gente mexicana et je les prends dans mes bras. Todas las partes de nosotros valen.
Ce jour-là je dis : « Oui, vous tous, vous nous blessez en nous rejetant ainsi. Le rejet nous dépouille de notre valeur ; notre vulnérabilité nous expose à la honte. C’est notre identité innée que vous trouvez inadéquate. Nous avons honte d’avoir besoin de votre avis favorable, d’avoir besoin de votre acceptation. Nous ne pouvons pas camoufler nos besoins plus longtemps, nous ne pouvons plus laisser les défenses et les barrières se hérisser autour de nous. Nous ne pouvons plus rester en retrait. Enrager et vous regarder avec mépris, c’est enrager et être méprisant-e-s envers nous-mêmes. Nous ne pouvons plus continuer à vous faire des reproches ni désavouer les parties blanches, les parties masculines, les parties pathologiques, les parties queers, les parties vulnérables. Nous sommes là, sans armes, avec les bras ouverts, avec seulement notre magie. Essayons de faire les choses à notre manière, la manière mestiza, la manière Chicana, la manière de femme. »
Ce jour-là, je cherche notre dignité essentielle en tant que peuple, un peuple qui a le sentiment d’un but —appartenir et contribuer à quelque chose de plus vaste que notre pueblo. Ce jour-là, je cherche à retrouver et à refaçonner mon identité spirituelle. ¡ Anímate ! Raza, a celebrar el día de la Chicana.


El retorno

Tous les mouvements sont accomplis en six étapes,
et le septième amène le retour.
―I Ching [12]
Tanto tiempo sin verte casa mía,
Mi cuna, mi hondo nido de la huerta.
―« Soledad » [13]

Je suis debout devant la rivière, regardant le serpent qui ondule et qui se tord, un serpent cloué à la barrière là où le Rio Grande débouche dans le Golfe.
Je suis revenue. Tanto dolor me costó el alejamiento. Je protège mes yeux du soleil avec ma main et je regarde vers le haut. Le bec osseux du faucon qui tourne lentement au-dessus de moi, m’examinant comme une possible charogne. Dans son sillage, un petit oiseau fait palpiter ses ailes, nageant par moment comme un poisson. Au loin, l’autoroute et l’écho de la circulation font un bruit de truie irritée. L’élancement soudain dans mes tripes, la tierra, los aguaceros. Ma terre, el viento soplando la arena, el lagartijo debajo de un nopalito. Me acuerdo como era antes. Una región desértica de vasta llanuras, costeras de baja altura, de escasa lluvia, de chaparrales formados por mesquites y huizaches. Si je regarde en me concentrant vraiment, je peux presque voir les pères espagnols qui étaient appelés « la cavalerie du Christ » entrant dans cette vallée sur le dos de leurs burros, je peux presque voir le choc des cultures commencer.

Tierra natal. Ceci est chez moi, les petites villes dans la Valley, los pueblitos avec les poulaillers et les chèvres attachées aux arbustes de mesquites . En las colonias, de l’autre côté de la voie ferrée, des épaves de voiture s’alignent devant les maisons ornées de rose vif et de violet —l’architecture chicana, comme nous l’appelons avec une tendre ironie. J’ai la nostalgie des programmes à la télé où les animateurs parlent moitié-moitié et où on donne des prix dans la catégorie musicale Tex-Mex. J’ai la nostalgie des cimetières mexicains fleuris de fleurs en plastique, des champs d’aloe vera et de piment rouge, des rangées de canne à sucre, du maïs qui fait ployer les tiges, des nuages de polvareda au-dessus des chemins de terre, derrière un camion qui se hâte, el sabor de tamales de res y venado. J’ai la nostalgie de la yegua colorada qui mordille la barrière en bois de son étable, l’odeur physique du cheval du corral de Carito. Hecho menos las noches calientes sin aire, noches de linternas y lechuzas qui trouent la nuit.

Je ressens toujours ce désespoir ancien quand je regarde les maisons en planches récupérées, sans peinture, délabrées, en tôle ondulée surtout. Une partie des gens les plus pauvres aux États-Unis vivent dans la Lower Rio Grande Valley, une terre aride et semi-aride où l’on pratique l’agriculture irriguée, d’une lumière et d’une chaleur intenses, avec ses vergers d’agrumes à côté des buissons secs et des cactus. Je traverse l’école élémentaire où j’ai étudié il y a si longtemps, qui est restée ségréguée jusqu’à récemment. Je me souviens comment les professeur-e-s blanc-he-s nous punissaient d’être Mexicain-e-s.
Comme j’aime cette vallée tragique du Sud du Texas, comme Ricardo Sánchez l’appelle ; cette terre frontalière entre Nueces et le Rio Grande. Cette terre a survécu à l’appropriation et au mésusage de cinq pays : l’Espagne, le Mexique, la République du Texas, les États-Unis, la Confédération et les États-Unis de nouveau. Elle a survécu aux vendettas, aux lynchages, aux incendies, aux viols, au pillage Anglo-Mexicain.
Aujourd’hui, je vois que la Valley lutte toujours pour survivre. Qu’elle survive ou non, elle ne sera jamais telle que je m’en souviens. La dépression dans les terres frontalières, provoquée par la dévaluation du peso en 1982 au Mexique, a causé la fermeture de centaines de commerces dans la Valley. Beaucoup de gens ont perdu leur maison, leur voiture, leur terre. Avant 1982, les propriétaires des magasins prospéraient grâce à la vente au détail à des Mexicain-e-s qui traversaient la frontière pour acheter des produits alimentaires, des vêtements et des appareils électroménagers. Lorsque les produits du côté des États-Unis sont devenus dix fois, cent fois, mille fois plus chers pour les acheteur-e-s mexicain-e-s, du côté mexicain les produits sont devenus dix fois, cent fois, mille fois moins chers pour les Américain-e-s. Comme la Valley dépend étroitement de l’agriculture et du commerce de détail mexicain, elle connaît le plus fort taux de chômage de toute la région frontalière ; c’est la Valley qui a été touchée le plus durement [14].

« Ça a été une mauvaise année pour le maïs », dit mon frère Nune. Pendant qu’il parle, je me souviens de mon père scrutant le ciel à la recherche de la pluie qui mettrait fin à la sécheresse, levant le regard vers le ciel, jour après jour, pendant que le maïs se dessèche sur sa tige. Mon père est mort depuis vingt-neuf ans, mort d’avoir tant travaillé. L’espérance de vie d’un travailleur mexicain est de cinquante-six ans —il a vécu jusqu’à l’âge de trente-huit. Ça me choque d’être plus vieille que lui. Moi aussi, je cherche la pluie dans le ciel. Comme les ancien-ne-s, je révère le dieu de la pluie et la déesse du maïs, mais à la différence de mon père, j’ai retrouvé leur nom. Aujourd’hui pour la pluie (l’irrigation), on offre non pas le sacrifice du sang, mais de l’argent.
« Le travail agricole va mal » dit mon frère. « L’année dernière, entre deux et trois mille fermes, petites et grandes, ont fait faillite dans ce pays. Il y a six ans, le prix du maïs était de huit dollars pour cent livres », continue-t-il. « Cette année, c’est trois dollars quatre-vingt dix cents pour cent livres ». Et je pense en moi-même, après avoir calculé l’inflation, qu’il vaut mieux ne rien planter.

Je sors dans la cour derrière la maison, je regarde fixement los rosales de mamá. Elle veut que je l’aide à tailler les rosiers, à enlever l’herbe qui les étouffe. Mamá grande Ramona también tenía rosales. Ici, tou-te-s les Mexicain-e-s plantent des fleurs. S’ils n’ont pas un bout de terrain, ils prennent des pneus, des pots, des boîtes de conserve, des boîtes à chaussure. Les roses sont leurs fleurs préférées. Je pense : quel symbole —les épines et tout.
Oui, le Chicano et la Chicana ont toujours pris soin de ce qui pousse et de la terre. À nouveau, je nous vois, nous les quatre enfants descendant du bus de l’école, mettant nos vêtements de travail, rejoignant le champ avec Papí et Mamí, nous six, courbé-e-s vers la terre. Sous nos pieds, dans la terre, les graines de pastèque attendent. Nous les couvrons avec des assiettes en papier, en plaçant des terremotes dessus pour que le vent ne les emporte pas. Les assiettes en papier les protègent du gel. Demain ou après-demain, nous enlèverons les assiettes, nous exposerons les petites pousses vertes aux éléments. Elles survivent et poussent, donnent des fruits mille fois plus gros que les graines. Nous les arrosons et nous les sarclons. Nous les récoltons. Les vrilles sèches pourrissent, on les enfouit. Croissance, mort, décomposition, naissance. Le sol préparé encore et encore, imprégné, travaillé. Un constant changement de forme, renacimientos de la tierra madre.

Cette terre a été Mexicaine un jour
a été Indienne toujours
elle est Indienne.
Et elle le sera de nouveau.


Gloria Anzaldúa

P.S.

La version originale de ce texte a été publiée en 1987 sous le titre « La conciencia de la mestiza. Towards a New Consciousness » dans le livre de Gloria Anzaldúa : « Borderlands/La Frontera : The New Mestiza » (1987, San Francisco, Aunt Lute Books).

Le texte présenté ici est une version très légèrement retouchée de la traduction de Paola Bacchetta et Jules Falquet qui a été publiée en 2011 dans le Cahiers du CEDREF n°18.

Gloria Anzaldúa, est autrice du livre « Borderlands/La Frontera : The New Mestiza » (1987). Elle a aussi co-dirigé les ouvrages suivants : « This Bridge Called My Back : Writings by Radical Women of Color » (1981), « Making Face, Making Soul / Haciendo Caras : Creative and Critical Perspectives by Feminists of Color » (1990) et « This Bridge We Call Home : Radical Visions for Transformation » (2002). Un recueil d’entretiens avec Gloria Anzaldúa, collectés par Analouise Keating, a aussi été publié en 2000, sous le titre « Interviews/Entrevistas ».


[1] L’idée de José Vasconcelos est un point de départ pour ma propre interprétation. José Vasconcelos, La Raza Cósmica : Misión de la Raza Ibero-Americana (México : Aguilar S. A. de Ediciones, 1961).

[2] Vasconcelos.

[3] Arthur Koestler désigne ceci comme « bisociation ». Albert Rothenberg, The Creative Process in Art, Science and Other Fields (Chicago, IL : University of Chicago Press, 1979), 12.

[4] Je tire en partie mes définitions de la pensée « convergente » et « divergente » de Rothenberg, 12-13.

[5] NDT : Dans les théories féministes, lesbiennes et queers chicanas et latinas, on utilise le terme « anglo » pour faire référence au groupe dominant aux États-Unis (WASP Blanc, anglo-saxon et protestant), d’un point de vue plus culturel que « chromatique », alors que dans les théories féministes, lesbiennes et queers Noires et Africaine-Américaines, le terme « White » (qui est plus large) est davantage utilisé.

[6] NDT : Gloria Anzaldua a utilisé le terme queer dans ce texte de 1987 pour signifier un sujet en dehors de la normativité de genre et de la sexualité. Sa théorie précède l’utilisation du terme queer dans la Queer Theory dont on situe habituellement le commencement en 1991 avec Teresa de Lauretis (« Queer Theory : Lesbian and Gay Sexualities : An Introduction », Differences : A Journal of Feminist Cultural Studies, 3, 2, III-XVII). On reconnaît aujourd’hui que les théories d’Anzaldúa constituent un élément généalogique important de la théorie Queer of Color Critique.

[7] Pour emprunter à la théorie des « structures dissipatives » du chimiste Ilya Prigogine. Ensuite, Prigogine a découvert que les substances n’interagissent pas de manière prévisible comme on l’enseignait en sciences, mais de manières différentes et fluctuantes, pour produire des structures nouvelles et plus complexes, une sorte de naissance qu’il a appelée « morphogénèse », qui crée des innovations imprévisibles. Harold Gilliam, « Searching for a New World View », This World (Janvier, 1981), 23.

[8] Tortillas de masa harina [NDT : galettes de pâte de farine] : les tortillas de maïs sont de deux types, celles qui sont lisses, uniformes, faites dans un appareil et généralement achetées dans une tortillería [NDT : magasin où l’on fabrique et vend les tortillas] ou au supermarché, et les gorditas [NDT : nom d’une autre variété de tortillas qui fait allusion au fait qu’elles sont plus épaisses], faites en mélangeant la masa [NDT : la pâte] avec du saindoux ou de la margarine ou du beurre (ma mère y met parfois des morceaux de bacon ou chicharrones [NDT : sorte d’équivalent du bacon fait avec la peau du porc, très apprécié]).

[9] NDT : Coatlicue (dont le nom signifie : « celle à la jupe de serpents ») est la déesse mère chez les Aztèques, sa principale représentation connue consistant en deux serpents affrontés, une jupe en serpents et en épis de maïs et un collier de mains coupées et de cœurs arrachés, en train de donner le jour à son dernier enfant, Huichilopoztli, le dieu de la guerre, représenté par une tête de mort (et qui est le frère cadet de Coyolcháutli, la déesse de la lune et de ses quatre cents sœurs, les étoiles). Coatlalopeuh est la prononciation « aztéquisée » de Guadalupe (qui évoque fortement le nom de Coatlicue), la vierge apparue en 1531 à un jeune indien sur la montagne de Tepeyac, à l’endroit où s’élevait un temple dédié à Tonantzin (déesse dont le nom signifie « notre mère très révérée »). La Vierge de Guadalupe est l’expression maximale du syncrétisme entre les religions indiennes et chrétienne, elle est devenue la principale patronne des Mexicain·e·s, très unanimement révérée et partout représentée.

[10] Gina Valdés, Puentes y Fronteras : Coplas Chicanas (Los Angeles, CA : Castle Lithograph, 1982), 2.

[11] La sauge est une puissante plante spirituelle, le copal, l’encens préhispanique par excellence, très utilisé au Mexique. Le bain de vapeur est un rite indien central de purification physique et spirituelle, de même que balayer les temples est une tâche importante, réalisée par exemple quotidiennement par Coatlicue.

[12] Richard Wilhelm, The I Ching or Book of Changes, Trad. Cary F. Baynes (Princeton, NJ : Princeton University Press, 1950), 98.

[13] « Soledad » est chantée par le groupe Haciendo Punto en Otro Son.

[14] Parmi le vingt-deux comtés frontaliers des quatre États de la frontière, le comté d’Hidalgo (baptisé d’après le Père Hidalgo, abattu en 1810 après avoir été l’instigateur de la révolte du Mexique contre le régime espagnol sous la bannière de la Virgen de Guadalupe) est le comté avec le taux de pauvreté le plus élevé de la nation aussi bien que la principale base de résidence (comme Imperial en Californie) pour les travailleur-e-s agricoles migrant-e-s. C’est là que je suis née et que j’ai été élevée. Je suis très surprise que nous ayons survécu, aussi bien lui que moi.