BROCHURES

Les "Cinq de Lucasville"
Des mutins dans le couloir de la mort

Les

Collectif (première parution : 2014)

Mis en ligne le 17 novembre 2014

Thèmes : Prison, justice, répression (87 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,5.9 Mo) (PDF,5.9 Mo)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

Sommaire :

- Vive les mutins !
- La mutinerie de Lucasville, un récit….
- Répression et condamnations
- George Katzes, 28 ans de prison, et ce n’est pas fini…
(par Jackie Bowers, soeur de George Katzes)
- Supermax (par Bomani Shakur)
- George, Bonami, Jason, Hasan et Namir, les « Cinq de Lucasville »
- Ressources & références
- Conseils pour écrire aux prisonnier.e.s
(par l’ABC Dijon et Soledad & associées)
- Lexique


Sources :

- « Supermax », de Bomani Shakur, est extrait de Voices of Lucasville Uprising, vol. 1, pp. 6-9.
- « George, 28 ans de prison, et ce n’est pas fini… », écrit par Jackie Bowers, la sœur de George Skatzes, est extrait de Voices of Lucasville Uprising, vol. 3, pp. 8-18.
- « Écrire aux prisonniers » a été rédigé par l’Anarchist Black Cross de Dijon.

Les traductions figurant dans cette brochure ont été réalisées par Soledad & associées. Les notes de bas de page signées « S. & a. » sont de… Soledad & associées.

Par commodité, les références des extraits d’ouvrages sont abrégées. Elles figurent en entier dans le chapitre « Ressources ».

Sauf mention contraire, les textes de cette brochure ont été rédigés par Soledad & associées. Ils s’appuient en grande partie sur les travaux de Staughton et Alice Lynd, un couple d’avocat.e.s défendant depuis plus de 30 ans les travailleur.se.s et les prisonnier.e.s. Staughton et Alice Lynd soutiennent les « Cinq de Lucasville » depuis une vingtaine d’années.


Vive les mutins !

L’histoire des prisons est ponctuée de mutineries. Alors pourquoi raconter celle de la prison de Lucasville plutôt qu’une autre ? Pourquoi raconter l’histoire de cinq condamnés à mort dans un pays, les États-Unis, où ils/elles sont plus de 3 100 ? Pourquoi appeler à la solidarité avec les « Cinq de Lucasville » plutôt qu’avec d’autres ?

Vue de France, l’histoire de la mutinerie de la prison de Lucasville peut susciter une certaine surprise. Le cadre, une prison de haute sécurité, ressemble pourtant fort aux maisons centrales et aux quartiers d’isolement qui existent en France. Par contre, comme partout ailleurs dans le système carcéral états-unien, la survie de chacun est assurée par l’appartenance à des gangs qui suivent, d’assez près, les divisions raciales. Parfois pour le meilleur, lorsqu’ils permettent à des membres des minorités raciales l’auto-défense face aux agressions racistes et qu’ils promeuvent des formes d’émancipation. Mais le pire existe en matière de gangs : l’Aryan Brotherhood [Fraternité aryenne], qui prône la suprématie de la « race blanche », en fait partie.

La mutinerie de Lucasville a une place toute particulière dans l’histoire des luttes menées par les prisonnier.e.s aux États-Unis en raison des déclarations des mutins affirmant appartenir, tous, à la « race de prisonniers ». Cette volonté de résolument dépasser les divisions raciales et les formes de hiérarchisation des délits et des crimes qui existent en prison fait la particularité de la mutinerie de Lucasville. Pendant la mutinerie, puis dans la répression qui s’en est ensuivie, on ne peut qu’admirer l’incroyable solidarité entre les détenus par-delà l’appartenance à des gangs différents et souvent antagonistes. Il est sans doute compliqué, de France, d’imaginer l’ampleur de l’effort que cela suppose dans le contexte racial des États-Unis, en particulier dans les prisons.

La mutinerie de Lucasville est la plus longue de l’histoire des États-Unis. Elle se déroule du 11 au 21 avril 1993, soit onze jours durant lesquels un peu plus de 400 détenus ont pris le contrôle du quartier L de la prison. Il y a un côté lumineux de la mutinerie : l’auto-organisation des prisonniers, la collectivisation de ressources (comme l’alimentation) ou le génie collectif qui permet de bricoler un haut-parleur pour diffuser la parole des mutins par-dessus les murs d’enceinte.

Mais la mutinerie de Lucasville n’échappe pas à l’ordinaire des mutineries : elles sont aussi l’occasion de terribles violences entre détenus. Il y a des querelles personnelles, des prisonniers soupçonnés, à tort ou à raison, d’être des balances, des personnes fragiles que les événements, angoissants, poussent à des passages à l’acte. Dans les ailes tenues respectivement par trois fractions (les musulmans, les noirs et les blancs), la plupart des détenus ont formé des petits groupes et ont simplement veillé à survivre aux événements.

Survivre. Car, tous les détenus le savent, les mutineries sont synonymes de bain de sang. Deux autres mutineries en particulier sont dans les mémoires : celle d’Attica (New York, 1971), au terme de laquelle 29 prisonniers et 10 otages ont été tués par les forces d’intervention, et celle de Santa Fe (Nouveau-Mexique, 1980), durant laquelle 33 prisonniers ont été tués par des codétenus. Autant dire qu’à Lucasville, chacun s’attend à un massacre. Ce sentiment est d’autant plus fort que se déroule, quasi simultanément, le siège de Waco (28 février – 19 avril) au Texas : l’assaut donné par les forces de l’ordre au bunker dans lequel sont retranchés des fanatiques religieux se solde par la mort de 82 personnes.

Pourtant, la mutinerie de Lucasville est l’une des moins sanglantes, si on rapporte le nombre de victimes (neuf prisonniers et un surveillant) au nombre de jours que dure la mutinerie. Et elle ne se termine pas par un assaut des forces de l’ordre, mais par la reddition pacifique de 407 prisonniers après un accord signé entre eux et l’État de l’Ohio.

Pourtant, la répression de la mutinerie de Lucasville a été très dure. Cinq condamnations à mort ont été prononcées contre George, Bomani, Jason, Hasan et Namir. Mais de très lourdes peines ont également été prononcées à l’encontre de dizaines d’autres détenus. Et il y a ce qui ne peut se quantifier : les brimades, les transferts, les mises à l’isolement… Par exemple, Mosi O. Paki, qui a été libéré en février 2014, a passé 13 années en isolement sans jamais avoir été jugé pour des faits liés à la mutinerie de Lucasville.

Nous n’avons aucune illusion sur les possibles effets concrets, dans la lutte des prisonnier.e.s aux USA, de notre récit, ici, de la mutinerie de Lucasville, de la formidable solidarité entre les « Cinq de Lucasville » et la plupart des détenus poursuivis. Si notre voix peut se mêler, de loin, à celles des soutiens, tant mieux. Mais il nous semble surtout important de parler des mutineries. De les renseigner. De les comprendre, y compris dans leurs aspects les plus sombres. Elles posent le débat de comment on lutte contre la prison et pour peu qu’on s’y intéresse, elles apparaissent nettement comme un démenti à tous les tenants des voies possibles d’amélioration des prisons. On ne peut dire « À bas les prisons ! » sans crier également « Vive les mutins ! »

La mutinerie de Lucasville, un récit…

Beaucoup de détenus ont des noms d’usage ou des surnoms, pour des raisons religieuses, politiques ou de convenance personnelle. Nous utilisons le nom qu’ils emploient le plus fréquemment, mais signalons les noms officiels lors de leur première apparition dans la brochure afin que ceux/celles qui liront d’autres documents relatifs à la mutinerie de Lucasville puissent s’y retrouver.

Le nom officiel de la prison de Lucasville est le « Southern Ohio Correctional Facility » (SOCF). Située dans le Nord-Est des États-Unis (État de l’Ohio), Lucasville est une prison de haute-sécurité, plutôt grande (1 820 prisonniers au moment de la mutinerie) et éloignée des grands centres urbains. À Lucasville, il y a d’un côté des surveillants quasi-exclusivement blancs et venant d’un milieu rural, de l’autre, des détenus issus de minorités raciales et venant des grandes villes. Voilà pour l’ambiance…

Perotti raconte que la plupart des violences à l’encontre de prisonniers avaient lieu dans le bloc J, là où se trouvent les secteurs « contrôle administratif » et « contrôle disciplinaire » (« mitard »). En 1983, continue Perotti, douze surveillants ont battu à mort Jimmy Haynes, un prisonnier africain américain mentalement perturbé. […] Deux autres prisonniers noirs, Lincoln Carter et John Ingram étaient soupçonnés d’avoir touché des infirmières blanches. Ils ont été battus par des surveillants et retrouvés morts dans leurs cellules du mitard le lendemain. Aucune enquête pénale n’a eu lieu.

Un groupe de prisonniers connus comme les « Quatorze de Lucasville » voulaient abandonner leur nationalité états-unienne et émigrer vers d’autres pays. Trois de ces prisonniers se sont coupés un ou plusieurs doigts et les ont envoyés aux Nations Unies et au Département de la Justice pour montrer leur sérieux. Des prisonniers ont organisé une branche du [syndicat] Industrial Workers of the World pour demander un salaire minimum pour le travail en prison, raconte Perotti. […]

[The Untold Story…, p. 17.]

C’est dans ce contexte qu’une jeune enseignante qui travaille à la prison, Beverly Taylor, est assassinée en 1990. Cette tragédie entraine des manifestations hostiles aux prisonniers qui ressemblent beaucoup à celles qui se produiront lors de la mutinerie de 1993. Après l’assassinat de Beverly Taylor, un nouveau directeur, Arthur Tate, surnommé « King Arthur », est nommé. A son arrivé, il décide que tous les prisonniers seront confinés et il organise des fouilles régulières qui dégénèrent souvent. Les programmes socio-éducatifs sont arrêtés, et le régime général de la détention se durcit. Les détenus sont régulièrement transférés d’un bâtiment à un autre et des règles absurdes sont mises en place, comme l’obligation de se déplacer en rang de deux et de suivre un marquage au sol. Autre fait remarquable avec l’arrivée de Tate : il favorise, par un système de récompenses, la délation entre les prisonniers. Que certains soient devenus des « balances » auprès de l’Administration pèsera lourd dans le bilan de la mutinerie.

La prison de Lucasville était prévue pour 1 540 prisonniers. En avril 1993, la prison en comptait 1 820, avec 804 prisonniers dans des cellules doublement occupées, ce qui rend l’atmosphère explosive, d’autant que les prisonniers n’ont souvent pas d’autres perspectives que de purger toute leur peine dans cette prison.

Être transféré [en dehors] du SOCF devenait difficile. […] Entre janvier 1992 et avril 1993, 75% des demandes d’un passage à un niveau de sécurité moyen (impliquant de partir du SOCF) et soutenues par le personnel du SOCF ont été refusées. […] Georges Skatzes a été pris en possession d’un joint et de 40$ en 1985 ou 1986 au SOCF et il lui a été dit qu’il lui faudrait tirer cinq ans de plus au SOCF. À la fin des cinq ans, il a rencontré le comité de classification de Lucasville. Le président lui a dit : « Vous êtes éligible pour un transfert. Où voulez-vous aller ? » Puisque sa sœur et d’autres de ses proches vivaient à Marion (Ohio), Georges a répondu : « Marion ». Mais sa demande a été refusée.

[The Untold Story…, pp. 23-24.]

Mais l’élément déclencheur de la mutinerie d’avril 1993 a été la volonté de Tate de faire passer à tous les prisonniers un test de dépistage de la tuberculose qui impliquait l’injection d’un produit contenant de l’alcool, et de ce fait contraire aux préceptes religieux suivis par certains prisonniers musulmans.

Le 5 avril, alors que 159 détenus, la plupart musulmans, ont déclaré refuser effectuer le test, Tate et son équipe rencontrent trois prisonniers musulmans : Hasan (Carlos Sanders), Taymullah Abdul Hakim (Leroy Elmore) et Namir (James Were). Ce jour-là, puis de nouveau quelques jours plus tard, les détenus demandent à ce que des méthodes alternatives de dépistage de la tuberculose soient utilisées, comme cela se fait d’ailleurs dans d’autres prisons. La direction reste sourde aux demandes des détenus et Tate menace de confiner tous les prisonniers et de faire injecter le produit aux récalcitrants dans leur cellule à partir du lundi suivant, le 12 avril. La tension est de plus en plus vive, mais le vendredi 9, Tate part en week-end…

La prise du quartier l

Tate, le directeur de la prison, n’est toujours pas revenu de son week-end lorsque le dimanche 11 avril, en début d’après-midi, des prisonniers qui reviennent de la cour de promenade s’emparent de l’aile 6 du quartier L (L-6) et prennent une dizaine de surveillants en otage.

Les mutins pensent occuper quelques heures la salle commune du L-6 et ainsi faire entendre à Colombus, la capitale de l’État de l’Ohio, leurs revendications. Mais rapidement, certains prisonniers s’en prennent aux surveillants, ainsi qu’à des détenus réputés être des « balances ». Ces bagarres font plusieurs blessés… Quelques détenus, dont George Skatzes, s’occupent d’emmener un détenu (John Fryman) et trois surveillants (Harold Fraley, John Kemper et Robert Schroeder) dans la cour de promenade où ils sont ensuite évacués par les autorités.

Après ces premières échauffourées, il reste huit surveillants en otage et les détenus s’emparent du reste du quartier L. Au fur et à mesure que les détenus prennent le pouvoir dans le quartier, des détenus réputés être des « balances » subissent des violences : six, tous des blancs, sont tués. Nous reviendrons plus loin sur les circonstances de ces meurtres.

Dès les premières heures de la mutinerie, les trois organisations de détenus prennent possession des différentes ailes : les musulmans s’installent dans le L-6, l’Aryan Brotherhood au L-2 et les Black Gangster Disciples (BGD) au L-1. Chaque organisation travaille à des formes d’auto-organisation : mise en place d’une infirmerie, centralisation de la nourriture disponible et organisation de la sécurité avec désignation de prisonniers chargés du maintien de l’ordre. Des représentants des trois organisations se rencontrent et se mettent d’accord pour s’unir dans la mutinerie.

Ce que les témoins ont entendu, c’est « Y a ni blancs, ni noirs », « On prend le pouvoir », « On fait notre propre police, mort aux balances ». […] À un moment, y a eu une toute petite pause et puis : « Lucasville est à nous ! C’est pas racial, je le répète, c’est pas racial. C’est nous contre l’administration ! On en a marre de se faire avoir par ces gens. Est-ce que tout le monde est d’accord ? Je veux entendre votre “oui’’ ». Et y a eu une « clameur d’approbation ».

[The Untold Story…, pp. 48-49.]

Le système d’écoute mis en place par la Police dès les premières heures de la mutinerie permet de connaître assez précisément le contenu des discussions lors des réunions entre les différentes organisations. Pêle-mêle, les détenus veulent négocier avec quelqu’un d’autre que Tate, le directeur de la prison ; ils veulent qu’il soit remplacé ; ils se plaignent de l’indigence des soins médicaux, de la double occupation des cellules, de la présence dans la population générale de détenus affectés par le VIH et la tuberculose ou souffrants de problèmes mentaux… Ils se plaignent de la répression de supposées activités liées aux gangs sur la base de la simple apparence physique (dreadlocks, tatouages…). Ils se plaignent du manque de ressources disponibles à la bibliothèque et ils veulent que l’administration tienne sa promesse de permettre un appel de 5 minutes (sic) au moment des fêtes de fin d’année. Ils veulent aussi pouvoir se laisser pousser les cheveux ou la barbe. Et bien sûr, ils reparlent de ce foutu test de dépistage de la tuberculose…

Le lundi matin, les détenus utilisent un haut-parleur pour diffuser auprès des medias, présents de l’autre côté des murs, leurs griefs. En représailles, un hélicoptère est envoyé faire des rondes au-dessus de la prison afin de couvrir le son du haut-parleur. Peu après, l’électricité et l’eau sont coupées. Les quelques 400 prisonniers présents dans le quartier L vivront ainsi, sans eau ni électricité, jusqu’à la fin de la mutinerie.

À la mi-journée, a lieu la première tentative de négociation. George Skatzes, un blanc, et Cecil Allen, un noir, se rendent dans la cour de promenade : le premier est muni d’un mégaphone, le second d’un drapeau blanc. Ils tentent en vain de discuter avec les surveillants présents dans le mirador.

Comme le haut-parleur ne peut plus fonctionner depuis que l’électricité a été coupée, les détenus disposent aux fenêtres des draps où est par exemple écrit : « L’État ne négocie pas », « L’administration nous empêche de parler à la presse », « Pas de représailles contre les prisonniers », « Pas de désignation de supposés leaders », « Des appels téléphoniques… pour parler aux familles plus de 5 minutes à Noël », « Des traitements médicaux conformes aux recommandations médicales, ici plein de gens reçoivent de l’aspirine pour des problèmes médicaux sérieux »…

Malgré l’électricité coupée, les mutins réussissent à écouter la radio et ils entendent la représentante de l’État, Tessa Unwin, dénigrer leurs revendications et prendre à la légère leurs menaces de tuer des otages si leurs demandes ne sont pas satisfaites. Les propos de Tessa Unwin sont reçus comme une provocation par les mutins : la tension monte.

La mort du surveillant Vallandingham

Le jeudi matin (le 15 avril) – cela fait quasiment quatre jours que la mutinerie a éclaté – les représentations des différents gangs se se retrouvent. C’est alors que, selon les accusations ultérieures, Jason Robb, Namir, George Skatzes et Hasan auraient décidé de tuer un des otages. Pourtant, on le verra, les retranscriptions ont été mal interprétées et les témoignages disent plutôt que la question a certes été abordée, mais que la décision a été reportée à une réunion qui devait se tenir l’après-midi même. Un surveillant, Robert Vallandingham, est pourtant tué peu après la réunion, très probablement par un groupe de détenus qui désapprouve la décision prise lors de cette réunion.

Après la réunion – et simultanément au meurtre de Robert Vallandingham –, George Skatzes se rend au téléphone pour continuer les négociations. En effet, depuis le lundi 12 avril, les mutins discutent régulièrement avec les autorités par téléphone. Au début, leur porte-parole a été le musulman James Bell. En raison de difficultés à se faire comprendre, il a été remplacé dans l’après-midi du mardi 13 avril par George Skatzes.

George propose la libération de deux otages en échange de : 1. Le rétablissement de l’eau et de l’électricité dans l’aile occupée ; 2. La possibilité pour les prisonniers de diffuser leurs demandes à la radio et à la télévision. Il déclarait chercher une solution afin qu’aucun surveillant ne soit tué. « J’aimerais que les surveillants soient sortis d’ici » a dit George le 14, et David Burchett, qui négociait pour l’État, lui a répondu : « Je sais que vous aimeriez qu’ils soient sortis, parce que vous vous préoccupez d’eux. Je le sais. Donc, vous et moi, on peut travailler ensemble là-dessus. »

[The Untold Story…, p. 58.]

Après cinq heures de discussion, la veille au soir (le mercredi 14 avril), George Skatzes et David Burchett sont arrivés à un accord : deux surveillants seront libérés et les détenus pourront se faire entendre à la radio et à la télévision. Mais le jeudi 15 au matin, lorsque les chefs des organisations de prisonniers se réunissent, ils critiquent l’accord auquel Georges Skatzes est arrivé : le rétablissement de l’eau et de l’électricité a été passé à la trappe dans les discussions. Il est demandé à Georges Skatzes de reprendre les négociations, ce qu’il fait donc après la fin de la réunion du matin.

Pendant ce temps (où Georges Skatzes est au téléphone), Anthony Lavelle, le chef des Black Gangster Disciples, qui considère que les musulmans et l’Aryan Brotherhood sont trop mous, décide qu’il faut tuer un des otages. Depuis la veille, il cherche à recruter des hommes de main et en a trouvé deux. Vers 10h, il se rend – à la vue de nombreux témoins des différents gangs – du L-1 au L-6 avec ces deux hommes qui se présentent masqués. Puis il réussit à convaincre Stacey Gordon, un musulman chargé de la sécurité au L-6, de le laisser entrer avec ses deux hommes de main. C’est ainsi qu’est tué le surveillant Robert Vallandingham.

Dans l’après-midi (toujours le 15 avril), George Skatzes et un codétenu, qui ont continué à négocier, commencent la mise en œuvre de l’accord qui a finalement été passé : un surveillant, Darrold Clarck, est libéré et George Skatzes peut s’exprimer sur une radio qui diffuse dans tout l’Ohio. George Skatzes fait part des revendications des prisonniers. Mais il transmet aussi un message d’un otage, le surveillant Jeff Ratcliff, à ses parents – un message en apparence anodin : « Il dit à sa famille et à ses proches qu’il les aime… » Quand George Skatzes revient dans l’aile, certains prisonniers sont fâchés contre lui : à la radio, il a montré trop d’égards pour Robert Vallandingham, le surveillant tué, et pour son collègue, Jeff Ratcliff dont les tatouages de l’Aryan Brotherhood font de lui un ennemi juré des prisonniers noirs. Pour éviter que la situation ne s’envenime, George Skatzes est remplacé par Jason Robb, un autre blanc également membre de l’Aryan Brotherhood, comme négociateur et porte-parole des prisonniers.

Les 21 points et la reddition

Le vendredi 16 avril au matin, la seconde partie de l’accord est réalisée. Le musulman Stanley Cummings procède à la libération d’un otage, Anthony Demons (un africain américain, qui apparait en djellaba et se présente comme converti à l’islam), et il s’exprime ensuite à la télé.

Les prisonniers désignent une équipe de négociateurs : Hasan (pour les musulmans), Jason Robb (pour l’Aryan Brotherhood) et Anthony Lavelle (pour les Black Gangster Disciples). Ils présentent une liste de revendications auxquelles l’État répond par sa propre liste composée de 21 points dans lesquels il promet d’« améliorer », de « considérer », d’« essayer » , de « revoir »… les demandes des prisonniers. Signé par Tate, le directeur de la prison, le document est passé aux détenus pour qu’ils le signent à leur tour.

Plutôt que de le signer, les prisonniers demandent, le 18 avril, l’assistance d’un avocat, Niki Z. Schwartz. Celui-ci reçoit l’assurance qu’une fois les otages libérés, l’État honorera ses promesses et ne prétendra pas que les 21 points ont été négociés sous contrainte. Mais les autorités exigent que trois otages soient libérés avant que Schwartz ne soit autorisé à rencontrer personnellement les prisonniers. Les détenus refusent et ce n’est que le 20 avril que les négociations sont finalisées.

Le 21 avril, entre 16h et 23h30, les prisonniers se rendent par groupes de 20 et les cinq derniers otages sont libérés.

Tous unis contre les bleus !

À la prison de Lucasville, lorsque la mutinerie éclate, 57% des prisonniers sont africains américains. Par contre, 85% des surveillants sont blancs et, dans la ville de Lucasville, il n’y a aucun habitant africain américain recensé. Dans la prison, les africains américains sont régulièrement victimes de violences racistes, voire d’assassinats. Un des problèmes soulevés par les prisonniers lors de la mutinerie était l’intégration forcée (des détenus appartenant à des gangs/groupes ethniques antagonistes obligés de partager une cellule) mise en place par le nouveau directeur.

De nombreux jeunes blancs qui sont emprisonnés avaient auparavant eu que très peu de contacts avec des noirs.

En prison, le jeune homme blanc se trouve dans une situation où les blancs ne sont pas huit fois plus nombreux que les noirs (comme dans le reste des États-Unis), mais (dans les prisons de l’État de l’Ohio), les noirs et les blancs sont en nombre égal. De plus, dans le système carcéral, il arrive davantage que dehors que les noirs occupent des fonctions administratives importantes.

Du point du prisonnier noir, par contre, l’oppression blanche qui existait avant qu’il aille en prison se poursuit de l’autre côté des murs.

[The Untold Story…, p. 148.]

Dans ce contexte, la mutinerie aurait pu prendre la tournure d’une guerre raciale. Mais assez vite, les mutins affirment être unis contre l’Administration et appartenir tous à la « race des condamnés » (« convict race »).

Tous les prisonniers tués dans les premières heures de la mutinerie de Lucasville étaient blancs, et tous les surveillants (sauf un) pris en otage étaient blancs. Une guerre raciale dans le quartier L aurait très bien pu arriver. À la fin de la première après-midi, beaucoup de mutins se sont assemblés dans la salle de sport du quartier L, les blancs dans les gradins, les noirs de l’autre côté. L’atmosphère était tendue. […] Little Willie, un autre africain américain que Skatzes ne connaissait pas, a dit à ce dernier : « George, viens au gymnase. Tous les blancs sont d’un côté, les noirs de l’autre. » Selon les souvenirs de Skatzes, il est allé au gymnase et il s’est tenu face à ses compagnons blancs assis sur les gradins. […] George a mis son bras sur l’épaule de Little Willie et leur a dit : « C’est contre l’administration. Nous sommes tous ensemble. Ils sont contre tout ce qui porte du bleu… […] S’ils arrivent ici, ils vont tous nous tuer. Ils vont tuer ce gars et moi, peu importe notre couleur. »

[The Untold Story…, pp. 137-138.]

La solidarité entre les différents groupes de prisonniers qui s’est établie pendant la mutinerie a soudé à jamais certains de ceux poursuivis, puis condamnés par la Justice états-unienne. Cette solidarité est illustrée par le récit que Keith, un africain-américain, fait de son arrivée dans le couloir de la mort et de son accueil par Jason Robb, un membre de l’Aryan Brotherhood, qui l’y a précédé.

Nous ne nous connaissions pas, nous n’avions jamais échangé un mot, et pourtant nous nous retrouvions unis dans cette étrange fraternité et nous comprenions instinctivement que nous devions compter l’un sur l’autre. Des années plus tard, lorsque nous avons été connus sous le nom des « Cinq de Lucasville », les gens nous demandaient comment nous avions pu forger des liens aussi forts étant donné nos différences si évidentes. La réponse est simple : quand vous êtes dans un bâtiment en feu, les facteurs comme la race, la religion, et le parcours personnel sont des considérations secondaires dès que l’esprit de survie se met en place.

Jason et moi avons bien parlé la première nuit où j’étais ici et le fait qu’il appartienne à l’Aryan Brotherhood n’est jamais venu sur le tapis. Au lieu de ça, nous avons parlé de ce qui avait à voir avec nos difficultés actuelles. […]

Il m’a dit : « Ces salopards vont nous torturer, Keith », et il m’a peint en noir notre avenir. […]

Quelques jours plus tard, un administratif du Bureau central est venu me voir et il a confirmé tout ce que Jason m’avait dit. C’était une rencontre démoralisante.

« Et, d’ailleurs, vous préférez l’injection létale ou la chaise électrique ? » m’a-t-il demandé.

« Quoi ! »

« Oui, je dois vous informer que vous avez le choix de la méthode d’exécution », l’administratif m’a dit, poussant vers moi un bout de papier avec une case à cocher, chaise électrique ou injection létale.

« Si vous refusez de choisir », l’administratif a continué, « on sera obligé de choisir pour vous, et malheureusement, si nous devons décider, ce sera la chaise électrique. »

[Condemned, pp. 67-66.]

[Condemned, pp. 66-67.]

Répression et condamnations

Lorsque la mutinerie s’achève, plus de 400 détenus sont susceptibles d’être interrogés et poursuivis. Schwartz organise une équipe d’avocats qui rencontrent chaque détenu pour l’informer de ses droits. Pendant ce temps, des manifestations anti-détenus ont lieu et une pétition qui se termine par les mots « USE the death penalty ! » est signée par plus de 26 000 personnes.

Les faits qui sont poursuivis sont les dix homicides (et non la mutinerie en elle-même), pour lesquels une cinquantaine de personnes seront inculpées, jugées et pour beaucoup, condamnées.

Sans entrer dans les détails des procédures (qui sont encore, pour certaines, en cours), on peut néanmoins souligner que les procès ont été particulièrement injustes. Les prisonniers ont été assistés d’avocat.e.s commis d’office peu motivé.e.s à les défendre (par exemple, l’une était mariée avec un procureur local). Les procès ont eu lieux dans des villes comme Cincinnati, considérée comme la plus raciste de l’État et avec le taux de prononcé de peine de mort le plus élevé du pays. Un prisonnier a, par exemple, eu un jury dans lequel il y avait un seul noir, alors que, dans le comté dans lequel il était jugé, les noirs composent un cinquième de la population.

Surtout, il apparait que les bases matérielles (l’ADN, les armes des crimes, etc.) des faits n’ont quasiment pas été discutées et que les condamnations reposent sur les témoignages de témoins (qui ont la particularité d’avoir été aussi poursuivis, puis d’avoir bénéficié d’aménagements de peine une fois qu’ils sont devenus des témoins de l’accusation – c’est-à-dire des balances).

Il est difficile de résumer les arguments qui ont été débattus pour chacun des dix homicides poursuivis. Par contre, il apparait clairement que les condamnés ont, au pire, été témoins des faits, et que dans beaucoup de cas, il était matériellement impossible pour eux d’avoir commis les faits (par exemple : expertises indiquant qu’un seul coup mortel avait été porté à une victime et condamnation de plusieurs personnes pour ce même coup). De plus, dans le droit états-unien, la complicité permet de condamner à mort une personne en raison de sa simple présence lors d’un fait criminel ou de toute autre forme de participation (cas de Hasan).

Autre difficulté à laquelle ont été confrontés les prisonniers : il n’y a pas eu un seul procès pour l’ensemble des faits commis durant la mutinerie, mais une multitude de procès individuels, rendant parfois risqué pour un prisonnier de témoigner si ses propos pouvaient être utilisés contre lui ultérieurement.

Les accusés étaient face à un dilemme atroce. S’ils étaient coupables, ils pouvaient plaider coupable et voir des charges être abandonnées et même leurs peines réduites. S’ils n’avaient tué personne durant ces onze jours, ils ne voulaient pas plaider coupables pour quelque chose qu’ils n’avaient pas fait ! Ils sont allés au procès et ils ont essayé de convaincre le jury de leur innocence. Mais les jurys étaient composés d’hommes et de femmes qui étaient disposés à recommander la peine de mort ; leurs procès ont été dirigés par la doctrine de la complicité ; et les juges ne pouvaient en aucune manière assurer les accusés de la bonne foi et de la crédibilité des témoins de l’accusation.

[Layers of…, p. 56.]

Une implacable répression

Si on regarde les peines qui ont été prononcées, il apparaît nettement que les plus lourdes d’entre elles visent des prisonniers ayant pris part aux négociations et qui ont été attentifs à ce que les otages (détenus ou surveillants) ne soient pas assassinés, y compris en prenant des risques vis-à-vis de leurs codétenus (comme par exemple George). Ils étaient connus, et non pas cachés dans la masse des 400 mutins. Les biographies des « Cinq de Lucasville » montrent qu’ils avaient plutôt tout à perdre. Ils étaient issus de milieux défavorisés (à part, dans une certaine mesure, Robb), avaient eu des parcours de vie extrêmement difficile et avaient quasiment pas d’éducation – qui plus est, James Were a été reconnu à la limite du retard mental.

Les prisonniers qui ont pris les plus lourdes peines ont plusieurs points communs. D’abord, la solidarité entre codétenus, qu’elle se soit manifestée durant la mutinerie ou ensuite. Par exemple, Namir a choisi de témoigner, avant son propre procès, en faveur de Derrek Cannon, qui était soupçonné de participation à l’« escadron de la mort » (voir plus bas). Présent dans le L-6 au moment des meurtres, il a témoigné de l’absence de Derrek Cannon sur les lieux des meurtres. Namir a lourdement payé pour sa solidarité avec son camarade détenu : son témoignage a ensuite été utilisé contre lui.

Il est également remarquable que ces détenus sont aussi ceux qui se sont montrés solidaires des autres mouvements de prisonniers, notamment contre les supermax. Ils ont activement participé à plusieurs grèves de la faim, par exemple en soutien à la grève de la faim des prisonniers du quartier d’isolement de Pelican Bay en 2011.

Nous prions et espérons pour que notre soutien à nos frères de Pelican Bay ait un effet domino à travers la nation – qu’avec les prisonniers d’autres États, ainsi qu’avec les soutiens de l’extérieur, nous soyons unis contre les oppresseurs de Pelican Bay. […]

Peu importe les difficultés que nous pourrons rencontrer. Comme le camarade George L. Jackson l’a écrit : « La conscience révolutionnaire est le seul vrai espoir de celui qui est opprimé ».

Imam Siddique Abdullah Hasan, 2011 [Voices of the Lucasville Uprising, vol. 2, p. 5]

***************

Nous indiquons les peines prononcées (mais pas de manière exhaustive, l’information étant parfois difficile à trouver). Nous indiquons également ainsi (ø) les individus qui sont devenus des témoins de l’accusation (donc au service de l’État).

Meurtre d’Earl Elder

Condamnations : George (peine de mort), Eric Girdy (perpétuité), Rodger Snodgrass ø (5-25 ans, libéré en conditionnelle en 2006), Tim Williams (libéré en 1998).

Le meurtre a lieu la première nuit de la mutinerie. La théorie de l’accusation est que George aurait ordonné à Rodger Snodgrass d’assassiner Earl Elder. Pourtant, quelques années après la condamnation à mort de George, Eric Girdy, qui a reconnu avoir pris part à cet assassinat, a été condamné à perpétuité. Il a toujours innocenté George qui, le premier soir de la mutinerie, était occupé à assurer la sortie de prisonniers et de surveillants grièvement blessés.

Meurtre de Bruce Harris

Poursuites : contre Hasan et Namir, finalement innocentés.

Le 21 avril, dans les dernières heures de la mutinerie, les musulmans font une prière collective dans l’allée du L-6. Bruce Harris, qui était réputé avoir des problèmes psychiques, avait été enfermé par les mutins dans une cellule du L-6. Ayant interrompu à plusieurs reprises leurs prières en raison des obscénités proférées par Bruce Harris, plusieurs détenus ouvrent sa cellule et le tue.

Stacey Gordon a admis avoir pris part à ce meurtre, mais il n’a pas été inculpé.

Meurtre de David Sommers

Condamnations : Jason (peine de mort), George (peine de mort), Robert Brookover ø (5-25 ans compressible avec peine précédente, libéré), Aaron Jefferson (perpétuité).

Le meurtre a lieu durant la reddition. George a été condamné sur la base du témoignage de Stacey Gordon, alors que de nombreux autres ont indiqué qu’il n’avait jamais été en présence de David Sommers et qu’il n’avait aucune raisons de le tuer. Quelques semaines après la condamnation de George, Aaron Jefferson a été condamné à perpétuité pour avoir commis le meurtre. Pourtant, selon les expertises médicales, David Sommers a été tué d’un seul coup (donné par un instrument type batte de baseball) et George a été condamné pour avoir donné ce coup mortel.

Jason a été condamné pour avoir, selon la théorie de l’accusation, attiré David Sommers hors du L-7 et avoir permis son meurtre. Or de nombreux témoignages réfutent cette version des faits.

Robert Brookover a admis avoir participé au meurtre, il a été condamné à une peine compressible avec celle qu’il purgeait et il a été libéré depuis. Rodger Snodgrass, qui a admis avoir participé au meurtre et a été un témoin de l’État dans un autre procès, n’a jamais été poursuivi.

Meurtre de Robert Vallandingham

Condamnations : Hasan (peine de mort), Namir (peine de mort), Jason (peine de mort), George (perpétuité), Anthony Lavelle ø (7-25 ans compressible avec peine précédente, libérable à partir de 1999).

Une accusation qui a pris forme après des mois d’enquête, non pas sur des faits concrets (reconstitution de la matinée du 15 avril), mais plutôt du rôle des leaders.

Namir. Il a reconnu avoir été présent dans le L-6 lors de l’assassinat de Robert Vallandingham par Anthony Lavelle. Mais il dit ne pas avoir été en mesure de s’y opposer. Il raconte qu’il est ensuite aller parler à ses supérieurs parmi l’organisation des musulmans et quand il a appris que celle-ci n’avait pas approuvé l’assassinat, il est allé s’en prendre physiquement à Lavelle, ce qui est rapporté dans de nombreux témoignages.

Hasan. Dans les premières heures de la mutinerie, il a fait enfermer dans le L-6, pour leur propre protection, les surveillants otages et les détenus réputés être des « balances ». Par ailleurs, selon les retranscriptions et plusieurs témoignages, Hasan n’a pas prononcé un mot lors de la réunion du jeudi 15 avril où le sort du surveillant est réputé avoir été scellée.

Robb. On a vu qu’il faisait parti des négociateurs. C’est lui qui était en contact permanent par téléphone avec Schwartz avant que celui-ci ne soit autorisé à voir les prisonniers.

Assassinats commis par l’« escadron de la mort »

Condamnation : Keith LaMar (peine de mort).

Le L-6 était sous le contrôle des musulmans. Dès le début de la mutinerie, c’est là qu’ont été gardés les otages, mais aussi, pour leur propre protection, des prisonniers qui étaient réputés être des balances. Durant les premières heures de la mutinerie, un groupe d’hommes, surnommé par la suite l’« escadron de la mort » [death squad] est allé de cellule en cellule dans le L-6, s’est attaqué à certains détenus, les blessant et en tuant cinq : Darell Depina, Franklin Farrell, Albert Staiano, William Svette et Bruce Vitale.

Keith LaMar a été accusé d’avoir coordonné l’escadron de la mort. Le 11 avril après-midi, il fait son jogging dans la cour de promenade lorsque des prisonniers masqués surgissent et annoncent avoir pris le contrôle du bloc. Comme beaucoup de détenus, LaMar rentre dans le bloc car il s’inquiète pour ses affaires. Il découvre que sa cellule est utilisée pour y garder des otages.

« J’ai couru jusqu’au tableau de bord avec l’intention de libérer ces individus de ma cellule, mais ne comprenant pas vraiment comme faire marcher le tableau de bord, j’ai sans faire exprès ouvert plusieurs cellules voisines qui étaient aussi utilisées pour garder des gens. En voyant cela, les personnes qui géraient le tableau de bord ont crié et ils m’ont dit de sortir du secteur. On m’a escorté jusqu’à un chef qui m’a expliqué ce qui se passait. On m’a donné le choix entre partir ou alors rester et rejoindre la mutinerie. J’ai choisi de partir et à 15h30, j’étais déjà de retour dans la cour. »

[Layers of…, p. 73.]

Avec beaucoup d’autres détenus, Bomani reste ensuite dans la cour de promenade, d’où il voit des corps être sortis du bâtiment L. Des groupes de détenus se forment et, lorsque la nuit tombe, pour se protéger du froid, des feux sont allumés. Vers deux heures du matin, des forces d’intervention arrivent et transfèrent les prisonniers restés dans la cour de promenade vers le quartier K de la prison.

Pourquoi LaMar a-t-il été poursuivi et condamné ? Son dossier est malheureusement classique pour la justice américaine où les peines se négocient. Un autre détenu, Stacey Gordon ø, qui a reconnu certains faits, a été le principal témoin de l’accusation dans plusieurs procès, ce qui lui a permis de sortir de prison en 2007. L’acharnement contre LaMar est du à son refus de parler avec la police et la justice, aggravée par son incitation de ses codétenus à faire de même. Par ailleurs, LaMar reconnait avoir été témoin d’un des meurtres, mais qu’une mutinerie est un moment extrêmement dangereux pour chaque détenu, où chacun ne peut penser qu’à sa survie, et qu’il n’était donc pas en position d’intervenir.

George Skatzes : 28 ans de prison et ce n’est pas fini…

par Jackie Bowers (sœur de George)

Il y a 28 ans, [George], mon frère, a été inculpé pour meurtre aggravé dans le comté de Logan, Ohio. Bien sûr, il a été condamné à perpétuité (de 15 ans à perpétuité [1]).

La condamnation de mon frère repose sur les mensonges proférés par un homme qui effectuait une peine de 37 à 130 années de prison pour attaque à main armée et kidnapping. Il est clair qu’il voulait sortir de prison et qu’il aurait fait n’importe quoi pour ça.

Quand George a été condamné, vraiment tout le monde pensait que l’appel allait lui rendre justice. Comme nous étions naïfs ! Il semble bien que les juges de ce pays n’ont rien à voir avec la justice ! La seule chose qui les intéresse est de prouver qu’ils n’ont jamais tort ! Jamais ! Le système protège le système.

Parlons maintenant du 11 avril 1993. George m’a dit de nombreuses fois que ce jour était le pire de sa vie. C’était le premier jour de la mutinerie de la prison de Lucasville. Neuf détenus et un surveillant ont été assassinés.

George a agi comme porte-paroles des détenus. Il a sauvé des vies lors de la mutinerie et de nombreuses personnes en auraient témoigné si on les avait convoqués pour le faire. Mais vue la tournure du procès, vous n’avez pas pu entendre lors du procès tout le bien que George a fait lors de la mutinerie.

Après que la mutinerie se soit terminée, trois groupes ont été transférés à la prison de Mansfield : les Musulmans, l’Aryan Brotherhood et les Black Gangster Disciples. [Là], ils ont commencé à leur mettre la pression ! Ils voulaient que des gens, n’importe qui, payent pour l’assassinat du surveillant. […]

Trois parmi les leaders supposés de la mutinerie ont été transféré à la Chillicothe Correctional Institution. Ils ont été placés dans le mitard Nord. Le mitard Nord est isolé à 100% du reste du monde !

George faisait partie des trois supposés leaders qui ont été transférés à Chillicothe, il ne pouvait pas avoir de visites, de cantine, rien ! C’était rien de moins qu’une sacrée pression pour casser ces personnes !

La gendarmerie voulait que George balance. Il n’a pas voulu et il a été inculpé de trois meurtres. […]

Pour résumer toutes ces inculpations, vous avez donc un homme inculpé et condamné à mort sur les paroles, et seulement les paroles, de « balances de prison ». Seulement leurs paroles, sans qu’elles soient corroborées par des preuves indépendantes et objectives. Ce n’est pas pensable que les témoignages des balances soient considérées comme fiables ! Ils disent que la plus haute fiabilité est requise lorsque la peine encourue est la mort ! Ne le croyez pas ! Ce cas montre que l’on peut condamner, même à mort, avec très peu de preuves, et même avec aucune preuve ! Les témoignages des détenus dans les deux cas de meurtre, Elder et Sommers, sont tous contredits par les expertises du médecin légiste ! Si les juges étaient justes, ils auraient jeté à la poubelle ces inculpations ! […]

L’avocat général a déclaré : […] « l’État lui a dit [à Lavelle], vous allez me servir de témoin, ou alors je vais revenir et je vais essayer de vous tuer [faire condamner à mort] ». Voilà qui s’appelle mettre la pression pour avoir une bonne balance, un détenu qui ment et qui raconte ce que vous voulez qu’il raconte ! […]

Maintenant que je sais comment le système marche, je réalise que c’est possible que le système fasse encore trainer ce dossier pendant des années et des années ! George a 65 ans maintenant. Ce n’est pas facile de lui rendre visite et de voir sa condition physique se dégrader. Je n’ai jamais considéré George comme quelqu’un de faible, mais jusqu’où peut-il tenir ? Dans quel état sera-t-il dans 5 ou 10 ans ? Comment nous réagirions si nous avions passé les 28 dernières années de notre vie enfermés pour des crimes que nous n’avions pas commis ? George sort rarement de sa cellule. Il sort environ une fois par mois pour utiliser le téléphone. Passer 24h sur 24 et 7 jours sur 7 dans une cellule ne peut pas faire de bien ! Mais d’une certaine façon, je peux comprendre ce qu’il ressent. Il ne se sent tellement pas dans son élément là-dedans. Et ça je peux totalement le comprendre. Faut que cet enfer sur terre se termine pour lui, et le plus tôt possible !

Quand je rends visite à George, c’est évident qu’il fait tout pour avoir l’air bien et tout, mais je vois au-delà de ça ! Au fond, je sais qu’il est en train de mourir de l’intérieur ! Il n’a jamais récupéré depuis son passage à Lucasville et toutes les juridictions de ce pays l’ont mis K-O. Il a vraiment perdu toute volonté et je crois que, dans son cœur, il veut mourir.

George m’a dit plein de fois qu’il pense qu’il va mourir seul dans ce trou à rats ! Il croit vraiment que les juridictions vont faire trainer son dossier pendant au moins 10 ans. C’est comme ça qu’ils font ! Ils ne vont jamais reconnaitre qu’ils étaient en tort ! Car pour dire vrai, le système a détruit sa vie ! Ils l’ont tué sans tirer un seul coup de feu !

Lors de nos visites et dans nos courriers, on essaie toujours de rester positifs, de lui donner de l’espoir. George m’a souvent demandé « Qu’est-ce que je vais faire en sortant d’ici à au moins 70 ans » ? « Dans quelle forme je serais après 30 ans et quelque en prison ? » Voilà les questions qu’il se pose ! Essayez de vous mettre cinq minutes à sa place.

Supermax

par Bomani Shakur

Si être le pays le plus riche du monde signifie que 50% de la richesse et des ressources ont été accumulées par 1% des plus riches, alors que 30 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, alors cette accumulation a quelque chose de criminel. Si les États-Unis étaient le plus libre et le plus riche pays du monde, il ne devrait pas y avoir 2,5 millions de personnes derrière les barreaux (sans parler ceux en probation et en conditionnelle), et il ne devrait pas y avoir besoin de prison supermax.

Dans son essai « Capitalism and incarceration » [2], Richard D. Vogel souligne que la « pratique répandue de l’incarcération de masse est le résultat de la désindustrialisation de la nation durant les 25 dernières années et de la dislocation sociale et économique que cela a induit, en particulier au sein des minorités ». En réfléchissant à cela, on peut commencer à comprendre pourquoi tant de personnes ont été laissées pour mortes dans une sorte de désert économique où, pour survivre, les « économies alternatives » (pour reprendre l’expression d’Angela Davis) ont du être crées. Dans la structure sociale actuelle, les prisons sont devenues là où on jette les pauvres et ceux qui sont devenus inutiles. En fait, ce ne serait pas exagéré de comparer ce qui se passe aujourd’hui avec ce qui s’est passé en Allemagne (dans les années 1940) lorsqu’Hitler a regroupé tous les juifs et les a envoyés dans les camps de concentration. La seule vraie différence (et je dois dire que c’est une différence très intelligente) est que ceux qui sont jetés ici sont considérés comme criminels, ce qui, reconnaissons-le, rend l’ensemble du processus plus facile à accepter. Mais de la même façon qu’Hitler a créé une justification de l’incarcération de masse des juifs, le gouvernement états-unien, en spoliant systématiquement [les minorités] de leurs ressources, a créé la justification pour l’incarcération de masse des pauvres. La comparaison est parfaite.

C’est durant l’ère Reagan (les années 1980) qu’on a commencé à voir la désindustrialisation du pays et subséquemment la prolifération des prisons dans le paysage américain. Et pour remplir ces prisons, le gouvernement états-unien a autorisé à ce que d’énormes quantités de cocaïne soient envoyées dans les villes (voir : Dark Alliance, de Gary Webb). Ça semble fou, non ? Le gouvernement états-unien ne ferait jamais quelque chose d’aussi funeste ; nous ne pouvons le croire même si nous savons ce qui s’est passé avec l’esclavage et pour les africains américains dans ce pays ; nous ne pouvons le croire, même si nous savons pour l’internement des Japonais [américains] [3], et la quasi-annihilation des Natifs américains. Mais voilà, selon Noam Chomsky : « Si vous avez été “bien éduqué“, vous ne pouvez pas comprendre des faits comme ceux-là : même si l’information est juste en face de vos yeux, vous n’allez pas être capables de la comprendre ». Et pourtant, les faits sont là.

La population adulte sous contrôle pénitentiaire est de plus de 6.6 millions. Entre 1982 et 1997, les dépenses pénitentiaires ont fait un bon incroyable de 381%, les dépenses de police ont augmenté de 204% et les dépenses pour le fonctionnement de la justice de 267%. Les dépenses directes liées au système pénal états-unien (durant l’ère Reagan-Bush-Clinton) ont augmenté de 262%. Le total des frais pour la justice pénale en 1997 a approché 130 milliards de dollars (selon Richard D. Vogel).

Ces chiffres reflètent l’utilisation maximale qui est faite du système judiciaire comme une arme dans la guerre de classe, puisque les fonds qui ont été retirés aux services sociaux et à l’enseignement ont été utilisés pour soutenir l’expansion du complexe carcéral-industriel. En d’autres termes, nous sommes arrivés à la croisée des chemins, à un point dans l’histoire de l’humanité où en tant qu’individus nous devons décider si nous continuons ainsi ou si nous nous levons et nous disons nos quatre vérités au pouvoir. Howard Zinn a dit : « Vous ne pouvez pas être neutre lorsque ça bouge autour de vous ». Et bien, mes amis, c’est en train de bouger, et les prisons supermax sont comme des signaux routiers qui indiquent dans quelle direction la Nation est en train d’aller. C’est une préparation, un test moral (si vous voulez) pour voir si les citoyens états-uniens sont prêts à renoncer et à accepter que certains d’entre eux soient enterrés vivants. Et jusqu’à maintenant, ça sent pas bon.

Plutôt que de s’en prendre aux problèmes qui ont créé les conditions d’émergence de la pauvreté et de la violence, ceux qui sont en position de parler ont conspiré avec ceux au pouvoir et ont décidé d’attribuer aux victimes la responsabilité de leur propre victimisation. Pendant ce temps, les États-Unis ont le taux d’incarcération le plus élevé du monde, et l’un des plus hauts de toute l’histoire. Lorsque les générations se pencheront sur cette période de l’histoire de l’humanité, ils se demanderont comment cela a-t-il bien se produire, pourquoi autant de « gens bien » se sont tus et ont permis que ceux qui sont attirés par l’argent et le pouvoir répètent une histoire qu’on sait funeste. Et nous allons devoir leur dire que nous avions peur, que nous avons permis à nos peurs et à notre lâcheté de décider à notre place.

[…] Pendant que je vous écris, je suis dans une cellule du Pénitencier de l’État de l’Ohio, écoutant les bruits étranges de ceux qui, comme moi, ont été jetés hors de l’humanité. La majorité d’entre eux regardent le foot, inconscients que leurs jours, comme les miens, sont comptés. De temps en temps, j’entends un cri, mais comme le match est en cours, c’est difficile de savoir d’où cela vient : le jeu, la douleur, ou la pression constante qu’ils subissent. J’espère que c’est le match, mais je le sais bien… Je sais ce que cette épreuve leur a fait ; certains ne seront jamais comme avant. Et tous ne sont pas ici pour toujours : certains rentreront bientôt à la maison, reviendrons dans votre voisinage, cassés et usés… et prêts à être violents !

George, Bomani, Jason, Hasan et Namir : les « Cinq de Lucasville »

George Skatzes, « Big George »

George Skatzes a grandi dans une famille recomposée avec cinq autres frères et sœurs. Il arrête très tôt l’école et, à l’adolescence, commencent ses problèmes avec la Justice.

Après une première peine, il est libéré en conditionnelle en 1970, mais il est de nouveau incarcéré en 1973 et libéré en 1975. Il décide alors de se tenir loin de la prison : il change de style de vie, se marie et a un fils. Mais après sept ans de vie tranquille, il commet avec un certain James Rogers plusieurs vols à main armée. Quelques mois après ces braquages, un commerçant, Arthur Smith, est assassiné.

En échange de l’immunité pour 15 vols à main armée et d’une recommandation pour la commission des libérations conditionnelles, Rogers incrimine George pour le meurtre d’Arthur Smith. George, dont les moyens de défense sont très réduits, est condamné à la perpétuité. Il est maintenant assez clair que cette première condamnation était fondée sur des témoignages truqués.

Quand la mutinerie éclate, George est en train d’écrire aux jurés qui l’ont condamné à la perpétuité. Lorsque les mutins ouvrent les cellules du quartier L, George, comme beaucoup d’autres, sort dans la cour de promenade. Puis, comme d’autres (notamment Jason Robb et Keith Lamar), il rentre dans le bloc, préoccupé de sauvegarder son dossier. De plus, dans son aile, se trouvaient des détenus à qui il devait beaucoup : lorsqu’il avait fait appel de sa condamnation à perpétuité, il se trouvait au mitard et des codétenus s’étaient chargés de cet appel qu’il ne pouvait pas effectuer lui-même.

Membre de l’Aryan Brotherhood lors de la mutinerie, George a participé aux négociations avec les autorités, notamment au moment précis où le surveillant Robert Vallandingham était assassiné. Il a été condamné à mort pour le meurtre de celui-ci.

George W. Skatzes
#173 501
Chillicothe C.I.
P. O. Box 5500
15802 State Route 104 North
Chillicothe, OH 45601 – États-Unis

Bomani Shakur (nom officiel : Keith Lamar)

Keith a grandi dans un quartier pauvre, avec un beau-père violent et une famille confrontée à de grosses difficultés matérielles. Adolescent, Keith commence à consommer des produits stupéfiants (notamment du crack), arrête l’école et part du domicile familial pour vivre avec des amis dans un des quartiers ayant la pire réputation de Cleveland. C’est là, qu’avec son beau-père, il s’initie au trafic de stupéfiants.

En 1989, il est arrêté après avoir tué un ami d’enfance dans une situation d’auto-défense alors qu’il vendait des stupéfiants. En prison, il lit l’autobiographie de Malcolm X, étudie l’histoire africaine américaine, le mouvement révolutionnaire noir, et il se convertit à l’Islam.

Lorsque la mutinerie éclate, Bomani est dans la cour de promenade. Il découvre ensuite que sa cellule a été utilisée pour y garder des détenus ayant la réputation d’être des « balances ». Bomani quitte alors le bâtiment et fait partie des détenus qui se rendent spontanément aux autorités dans les premières heures de la mutinerie. Il a été condamné à mort pour avoir organisé un « escadron de la mort » qui aurait tué, au début de la mutinerie, cinq « balances », puis un détenu avec lequel il se trouvait (avec huit autres codétenus) la première nuit après sa reddition.

Donc, si on croit l’État, j’ai tué parce que j’étais bloqué à l’intérieur et que je ne voulais pas être mêlé à la mutinerie. Ainsi, afin de ne pas être mêlé à cette histoire, j’ai fait la chose qui allait forcément m’y mêler. Et après, quand j’ai réussi à sortir de là et que le danger était écarté, j’ai soi-disant de nouveau tué, m’enfonçant moi-même davantage. Ça fait sens ?

[Condemned…, p. 23.]

Keith LaMar
#317 117
Ohio State Penitentiary
Postbox 1436,
Youngstown, OH 44501 – États-Unis

Jason Robb

À 14 ou 15 ans, Jason devient un consommateur régulier d’alcool et de produits stupéfiants. À 17 ans, alors qu’il est sous l’emprise de divers produits, Jason tue un homme. Il est condamné à une peine de 7 à 25 ans de prison. Il rentre à l’Aryan Brotherhood qui l’encourage à reprendre ses études et lui permet d’accéder à la salle de sport et d’avoir du travail. Jason est transféré à la prison de Lucasville en 1991.

En 1993, il a 25 ans. Il représente l’Aryan Brotherhood durant la mutinerie et il prend le relais de George dans les négociations avec les autorités. Il a été condamné à mort pour le meurtre du surveillant Robert Vallandingham. Il fait toujours partie de l’Aryan Brotherhood, mais il ne se considère pas comme un suprématiste blanc. Il écrit rarement à l’extérieur, mais il fait des dessins (...).

Jason Robb
#308 919
Ohio State Penitentiary
878 Coitsville-Hubbard Road,
Youngstown, OH 44505 – États-Unis

Siddique Abdullah Hasan (nom officiel : Carlos Sanders), « Hasan »

La mère d’Hasan a eu son premier enfant à 13 ans. Lorsqu’il est encore très jeune, elle se retrouve seule avec quatre enfants et elle est confrontée à de graves difficultés financières. Elle décède quand Hasan a 7 ans. Repris par son père, Hasan subit des violences de celui-ci et doit même se se protéger de lui avec une arme à l’âge de 8 ans. A 10 ans, il est placé dans une famille d’accueil, puis il retourne dans sa famille. A 12 ans, il est arrêté avec son frère pour le casse d’une armurerie. Jusqu’à ses 20 ans, il est incarcéré dans différentes institutions. Lorsqu’il sort de prison en 1983, sa seule source de revenus est le trafic de stupéfiants. Il est de nouveau arrêté l’année suivante pour un vol de voiture à main armée.

En prison, il entreprend des études. Il devient musulman pratiquant et, à partir de 1991, il occupe les fonctions d’Imam auprès de ses codétenus.

Lorsque la mutinerie éclate, il a 30 ans. Il occupe une cellule dans une partie de l’aile réservée aux détenus « de confiance » (ce qui n’est pas synonyme de « balance ») et il allait être transféré dans une autre prison. Il lui restait dix mois avant de comparaître devant la commission des libérations conditionnelles. Il a été condamné à mort pour le meurtre du surveillant Robert Vallandingham.

Carlos Sanders
#130 559
Ohio State Penitentiary
878 Coitsville-Hubbard Road
Youngstown, OH 44505 – États-Unis

Namir Abdul Mateen (nom officiel : James Were), « Namir »

Incarcéré très jeune, il est libéré en conditionnelle en 1980. Il se marie, a deux enfants (une fille et un garçon), mais il est de nouveau arrêté et il est condamné pour vol à main armé. En prison, il devient musulman et il occupe les fonctions d’Imam auprès de ses codétenus. Lors de la mutinerie, il lui restait quatre ans avant de pouvoir passer devant la commission de libération conditionnelle, mais il avait obtenu de quitter la prison de Lucasville pour celle de Mansfield, un établissement d’un niveau de sécurité inférieur.

Il a été condamné à mort pour le meurtre du surveillant Robert Vallandingham.

James Were #173 245 Ohio State Penitentiary 878 Coitsville-Hubbard Rd Youngstown, OH 44505 – États-Unis

Ressources & références

Il n’y a, à notre connaissance, aucun texte en français à propos de la mutinerie de Lucasville et de la lutte pour les prisonniers poursuivis et condamnés ensuite. Toutes les ressources indiquées sont donc en anglais.

- Livres et brochures

 Staughton Lynd, Lucasville. The Untold Story of a Prison Uprising. Postface de Mumia Abu-Jamal. PM Press (USA), 2004 & 2011 (20$).
 Staughton Lynd, avec Alice Lynd, Layers of injustice. Re-examining the Lucasville Uprising. CICJ Books (USA).
 Voices of the Lucasville Uprising, vol. 1, 2, 3, 4.
 Keith LaMar (aka Bomani Shakur), Condemned. 2014.

- Sites Internet

 Justice for Lucasville prisoners
Site d’information et de soutien pour tous les prisonniers réprimés après la mutinerie.
 Lucasville Amnesty
Le site relaye l’appel à l’amnistie qui peut être signé en ligne.
 Sites de George Skatzes [ 1 | 2 ]
 Site de Bomani Shakur (aka Keith LaMar)
Contact : info@@@keithlamar.org
 Site de Greg Curry

- « In the Shadow of Lucasville »
Un documentaire de D. Jones, 2013.

- Mutins et mutineries, en français

- Des films :
Cellule 211 [Celda 211], Daniel Monzón, 2009.
Carandiru, Hector Babenco, 2003.
Les révoltés de la cellule 11 [Revolt in cell block 11], Don Siegel, 1954.

- Des livres :
Serge Livrozet, De la prison à la révolte, 1973.
Y a du baston dans la taule !, L’Insomniaque, 2001.
Daniel Koehl, Révolte à Perpétuité, La découverte, 2002.
Laurent Jacqua, J’ai mis le feu à la prison, éd. Jean-Claude Gawsewitch, 2010.
Anne Guérin, Prisonniers en révolte, Agone, 2013.

- Des liens internet :
Y a du baston dans la taule ! (vol. 1 : Récits de mutins et d’une mutine ; vol. 2 : Chronologie des mutineries dans les lieux de détention français, 1820-1987 ; vol. 3 : Chronologie des mutineries dans les lieux de détention français, 1988-2010)
Centres de rétention : récits de révoltes et de solidarité - été 2009

Écrire aux prisonnier.e.s

par l’Anarchist Black Cross de Dijon

Écrire à des prisonnier-e-s peut paraître très difficile, surtout lorsque l’on écrit pour la première fois à quelqu’un qu’on ne connaît pas. On a souvent l’impression de ne pas savoir quoi dire, ou le sentiment que ce que l’on va écrire ne va pas intéresser les personnes incarcérées. La plupart d’entre nous y ont déjà été confronté-e-s et ont dû surmonter cet obstacle. Voici donc quelques suggestions pour vous aider. Chacun-e a sa propre manière d’écrire et rien ne vous oblige à suivre ce petit guide à la lettre, mais vous pourrez probablement y trouver des informations utiles.

Certaines prisons limitent le nombre de lettres qu’un-e prisonnier-e peut envoyer ou recevoir. L’achat de timbres et d’enveloppes peut également représenter un problème étant donné que les détenus sont souvent pauvres. Ne vous attendez donc pas forcément à recevoir une réponse. Certaines prisons autorisent l’envoi de coupon-réponses internationaux ou de timbres, mais il vaut mieux vérifier auprès de l’administration pénitentiaire ou avec le prisonnier. Le courrier est souvent intercepté, ouvert, lu, retardé, « égaré »… Si vous pensez qu’une lettre a été ou sera interceptée, vous pouvez envoyer le courrier en recommandé, ce qui garantit au moins que la lettre sera ouverte en présence de la/du détenu-e. Nous vous conseillons également de dater vos lettres, de noter tout ce que contient votre enveloppe, et d’écrire une lettre auprès du directeur de la prison en cas de « confiscation » de quelque chose. N’oubliez pas d’écrire l’adresse de l’expéditeur, car c’est obligatoire dans certaines prisons. Vous pouvez utiliser une fausse adresse, mais dans ce cas la/le prisonnier-e ne pourra pas vous répondre. Attention, certaines prisons n’acceptent pas les boîtes postales !

Si vous écrivez pour la première fois :
- Présentez-vous.
- Précisez éventuellement de quelle façon vous avez entendu parler de son incarcération.
- Si vous écrivez à un-e prisonnier-e politique que vous croyez innocent-e, faites-le lui savoir. Cela peut mettre la/le détenu-e en confiance.
- En ce qui concerne les personnes emprisonnées des suites de luttes radicales, il est primordial de les informer sur la poursuite des mouvements à l’extérieur, de leur parler des actions/campagnes en cours, de leur envoyer des publications qui pourraient les intéresser, de parler avec elles/eux de théorie ou de stratégie. Cependant réfléchissez bien à ce que vous direz : certain-e-s prisonnier-e-s ne demandent qu’à oublier tout cela et à purger leur peine.
- Si vous voulez le soutenir ou si vous lui proposez d’entamer une campagne de libération, soyez très clair sur ce que vous pouvez faire. N’exagérez pas ! Vous pouvez apparaître comme une immense lueur d’espoir à un-e prisonnier-e incarcéré-e pour de nombreuses années. L’espoir est important mais n’en faîtes surtout pas trop car à l’inverse vous pourriez sérieusement décevoir et déprimer la personne.

Certaines personnes, lorsqu’elle écrivent à des prisonnier-e-s, craignent de parler de leur propre vie, de ce qu’elles font, en pensant que cela pourrait déprimer ou tout simplement ne pas intéresser ces détenu-e-s incarcéré-e-s pour une longue période. Cela pourrait peut-être s’avérer vrai dans certains cas, mais la plupart du temps, l’arrivée d’une lettre est le meilleur moment de la journée. La vie en prison est caractérisée par l’ennui et la routine, et des nouvelles de l’extérieur, provenant de gens que le prisonnier connaît ou non, sont généralement les bienvenues. Attention au contenu des lettres qui pourrait attirer des ennuis aux détenu-e-s ou à vous-mêmes. L’arrivée d’une réponse de la part de la/du prisonnier-e vous réchauffera sûrement le cœur, donc écrivez !

Quelques mots en plus…

par Soledad

Il est possible d’envoyer aux personnes incarcérées aux USA un courrier par le système « jpay » (qui permet aussi des vidéoconférences – si la personne y est autorisée – ou d’envoyer de l’argent). Le courrier arrive à la prison le jour même et maximum le surlendemain (mais le contrôle du courrier peut prendre plusieurs semaines dans certains cas).

Il faut s’enregistrer (ce qui est gratuit, ne prend que quelques minutes et nécessite seulement une adresse mail) sur le site jpay.com. Il faut ensuite entrer le nom de l’État dans lequel la personne est détenue (pour les « Cinq de Lucasville », c’est l’Ohio) et le numéro d’écrou (à six chiffres, sans espace ou autre signe). Apparaît alors une page classique d’envoi de mail.

Le service coûte à peu près 0.60€ (mais il faut payer autour de 0.60€ pour chaque photo ajoutée au courrier) et il permet également d’envoyer des timbres à la personne incarcérée. On peut également recevoir des courriers de prisonniers par ce système. Le paiement doit se faire par carte bancaire.

Même si le service est plus rapide que la traditionnelle Poste et que, dans certains cas, il permet de gagner un temps précieux, on trouve que le courrier est plus sympa – et qu’il vaut mieux éviter de faire prospérer l’« industrie de la punition ». Pour les États-Unis, le timbre est à 0.98€ pour une lettre simple.

Les lettres de soutien aux « Cinq de Lucasville » sont les bienvenues. Certains ne répondent quasiment jamais. On peut être solidaire des « Cinq de Lucasville » sans approuver toutes leurs opinions politiques, passées ou actuelles, ou le choix qu’ils ont fait d’appartenir à tel ou tel gang. Écrire à des prisonniers est simplement un geste de solidarité avec des victimes de la répression, ni plus, ni moins.

Les prisonniers privés de contacts humains pendant de longues périodes demandent souvent à recevoir des photos de leurs correspondant.e.s. Cela les aide à réaliser qu’ils échangent avec de « vraies » personnes.

Lexique

Voici quelques termes et abréviations parfois utilisés dans la brochure qui sont ici brièvement expliquées.

Aryan Brotherhood, AB
« Fraternité aryenne ». Gang de prisonniers, créé au milieu des années 1960, qui regroupe des prisonniers blancs et promeut le suprémacisme blanc (la supériorité de la « race blanche »). Actif sur tout le territoire des USA.

Black Gangster Disciples, BGD
Gang de rue africain-américain de la région de Chicago, créé dans les années 1960. Il compterait plus de 10 000 membres.

Complexe industrialo-carcéral
Terme souvent utilisé aux USA pour désigner les prisons et tout le secteur économique qui prospère grâce à « l’industrie de la punition ».

Confinement (Lockdown)
Punition (individuelle ou collective) qui interdit au.x prisonnier.e.s de sortir de cellule pour un temps donné.

Peines élastiques
Aux USA, la peine prononcée peut simplement comporter sa durée minimale (par exemple : « 10 ans à perpétuité ») ou indiquer sa durée minimale et maximale (« entre 2 et 5 ans »).

SOCF
Nom officiel de la prison de Lucasville (Southern Ohio Correctional Facility).

Supermax
Nom donné aux prisons de sécurité maximale aux USA.

Collectif

P.S.

Contact : soledadetassociees@@@ymail.com


[1] Voir dans le Lexique : « Peines élastiques » (note de S. & a.).

[2] Publié en 1983 par le Monthly review. Une version révisée 20 ans après est disponible ici (note de S. & a.).

[3] Plus de 110 000 personnes, de nationalité japonaise ou ayant des origines japonaises, ont été internées dans des camps aux États-Unis pendant la Deuxième guerre mondiale (note de S. & a).