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Désurbanisme #19
La prévention situationnelle - avril/mai 2005


par Désurbanisme



Un avant-goût du fanzine...



LA PREVENTION SITUATIONNELLE

La prévention situationnelle, comme sa définition, n’a pas de recoins, de fragilité, elle est bloc, évidence imposée : qu’on la retourne dans tous les sens ou qu’on prenne des éléments à droite à gauche toujours le même bloc se forme. La prévention situationnelle est le dispositif qui permet qu’une situation n’arrive pas, en l’occurrence, une situation d’insécurité. En fait, prévenir (voir venir et empêcher) toute situation d’arriver. Ceci simplement en agissant sur la structure même du bâti des villes, sur l’organisation sociale des espaces urbains, publics et privés. Elle est aussi appelée "sécurité passive" : c’est une "conception de la prévention" basée sur le "traitement de l’environnement", visant à "favoriser l’appropriation de l’espace" pour assurer son "contrôle social naturel". L’idéal fantasmatique d’une sociabilité lisse, sans accroche, dans laquelle on n’entretient que le minimum de rapport avec l’altérité incarnée dans "les autres", dans laquelle tout le monde peut se reconnaître puisque impersonnelle, et où on peut se perdre à force de ne pas trouver de sens à la marche de cette vie-là.

Concrètement, il s’agit de penser l’insécurité comme un tout, dont tout peut en être et en être facteur, chaque élément devenant ainsi, après avoir été une part du problème une part de la solution, aussi bien matériel qu’humain, technologique ou social ; il s’agit d’habiter dans des prisons, et de réveiller le maton justicier qui sommeille en chacun de nous. Ceci avec un sourire épanoui, comme dans la pub pour cette vie-là, celle du dentifrice blanchisseur et de la bonne ambiance pendant les soldes. Concrètement, il s’agit surtout de ne rien laisser au hasard. La prévention situationnelle porte sur les conditions matérielles et les circonstances dans lesquelles un délit pourrait être commis. Pourrait être. Mais ON dispose de chiffres, de tableaux de statistiques et de relevés comportementaux qui démontrent qu’on a jamais assez raison de se méfier de ce qui pourrait arriver. De tsunami point, mais de tags ; de tempêtes pas plus mais de crottes de chien et d’injures.

Une fois qu’on a eu dit que les grands ensembles pouvaient être facteurs d’insécurité, de par leur forme même, leur tristesse suintante, grise à leur horizon malade et leur ennui traîné dans les escaliers, ce qui permettait de charger la barque de leurs habitants, ON a répété à l’envi : "Vous voyez, ce n’est pas de votre faute ! C’est les cités !" Ainsi donc leur rébellion pouvait et devait être canalisée et évacuée en répondant mal à une question bien posée, elle. Cette société qui engendre les cités (mais aussi : exploite tout un chacun, ethnicise les luttes, médiatise les conflits qu’elle crée, rend justice en enfermant, relègue les femmes, finance l’armement total et ferme des écoles, courre d’échec en échec pour des politiques de toutes sortes, entre autres) a le ressorts de répondre : "Vos luttes sont justes, car avec l’urbanisme nous avons failli. Nous allons résoudre ce problème, et vos problèmes, avec, disparaîtront". Formidable. Comme si la ville était le seul terrain de faillite, celui seul où le conflit est manifeste, celui qui pourrait ébranler la société entière. Puisque les habitants ont, d’une certaine façon, prise sur la réalité grâce à leur façon d’être ensemble au quotidien et d’habiter et et d’occuper l’espace, et que c’est là, par des émeutes de quartier, des dégradations multiples, des messages écrits sur les murs, des drapeaux accrochés aux fenêtres, des lumières filtrant de dessous les portes, que la colère peut s’exprimer, alors simplement ON reprend ce terrain en en contrôlant la moindre parcelle, à la moindre échelle. Ainsi, les conflits qui trouvaient leur source dans l’agonie de ce monde, nous entraînant avec lui, se manifestaient sur et dans les murs des métropoles. ON a préféré y voir que les conflits trouvaient leur source dans et sur les murs des métropoles, entraînant avec eux l’agonie de ce monde.

Il suffisait donc de trouver un nouveau concept, qui fasse mouche, un concept englobant et attirant : ON l’a formalisé en premier en Angleterre dans les années 80, sur la base de principes "testés" depuis les années 70 aux Etats-Unis et au Canada. Sa diffusion ne fut pas difficile en France. Son application légale n’est pas si facile, mais quel besoin de la loi quand on est face à un mouvement inévitable, appelé de ses voeux par la société toute entière (7 personnes sur 10 se déclarent favorable à l’augmentation de la lutte contre l’insécurité, dans un sondage de 164 personnes à la sortie d’un commissariat ; et puis Le Pen a failli être président, ça veut bien dire quelque chose. A failli...).

LES GENS/LES MATONS

Organisation des habitants pour relever systématiquement les dysfonctionnements (pannes d’ascenseur, pannes de courant, absence du gardien, nettoyage mal fait...) et les dégradations (boîtes aux lettres et portes cassées, graffitis, affiches et affichettes, poubelles retournées ou brûlées...) ; présence de chiens de garde dans l’équipe de gardiennage ; organisation des flux humains pour que la fréquentation de l’espace joue un rôle de dissuasion (s’arranger pour que les riches croisent des riches, ce qui les rassurera) ; favoriser des espaces utilisables par les gens, y développer des activités (festival dans un jardin public, pelouse sur laquelle on peut marcher, théâtre de rue conventionné...). On peut même lire : "en augmentant le confort, l’accueil, la convivialité, on améliore l’ambiance urbaine et réduit le sentiment d’insécurité". La convivialité créée par l’urbanisme n’a d’autre fin que réduire le sentiment d’insécurité. On dit ainsi aux gens : "vivez en-deçà, toujours en deçà de ce que vous pouvez. L’épanouissement non, la réduction du sentiment d’insécurité oui" ; délation entre voisins facilitée et favorisée par le contact soutenu avec la police de proximité, par les dispositions des contrats locaux de sécurité, et par la récompense sociale permanente de n’importe quelle action en tant que citoyen/citoyenne...

LEURS OUTILS/LES CLES

Mise en place de gardiennage, allant le plus souvent de paire avec des dispositifs de vidéosurveillance (filmant les entrées, cours, parkings, halls, avec des caméras étanches et motorisées permettant de suivre les individus, effectuer des zooms, filmer de nuit...), ainsi que l’installation de clôtures, grilles et portes adaptées contre l’intrusion d’individus quels qu’ils soient, étrangers à la copropriété ou à la résidence ; installation de grilles autour des terrains de sport et de jeux, fermés au moins la nuit ; systèmes de fermeture de plus en plus sophistiqués, allant de la simple serrure à la clef magnétique, du digicode lumineux à l’interphone numérique, actionnables à distance s’il le faut ; mise en place d’horodateurs à carte à puce, contenant toutes les informations sur la voiture et sa propriétaire, ses allées et venues, facilitant le stationnement payant et évitant surtout aux pauvres de récupérer les pièces dans les horodateurs ; systèmes antivol et dispositifs d’alertes des véhicules automobiles, des locaux à poubelles, des locaux à vélo, des loges de gardien, du central de gardiennage, émettant un signal sonore sur place et relayé au commissariat le plus proche éventuellement...

LEURS MAISONS/LES PRISONS

Architecture des nouveaux bâtis pensée en amont du projet de construction dans le sens de la prévention situationnelle : une bonne visibilité pour l’ensemble des habitants ou usagers, sans angles morts ni endroits cachés, avec un grand dégagement visuel ; la notion de territorialité permet de décrire un sentiment d’appartenance à un espace, ceci étant rendu possible par une "lisibilité" de cet espace, intérieur et extérieur définis, entrée et sortie canalisées, public et privé délimités... un éclairage adapté (sans pénombre et sans discontinuité entre le jour et la nuit), un aménagement paysager adapté (des buissons trop petits pour s’y cacher), une signalétique donnant une identité particulière à un espace, de la végétation pour son caractère apaisant, un mobilier urbain moderne ne favorisant pas le squattage par des étrangers ; équipements matériels fixes (caméras, grilles, etc.) intégrés à l’aménagement architectural et équipements matériels fixés (dans le sens de très bien fixés) au sol ou aux murs pour ne pas pouvoir servir de projectile ou de barricade, tels que les bancs, poubelles, jeux pour enfants, tables de ping-pong en ciment, etc...

Mais de quoi avons nous peur ? De quoi devons-nous nous protéger ? Je ne vois que le déplacement dans un ailleurs qui existera toujours des échanges de toutes sortes (deals et amourettes), les incivilités se modifiant comme les insectes face à de nouveaux insecticides. Il y aura toujours cette intelligence de frapper là où ça fait mal, l’urbanisme n’y pourra rien. La prévention situationnelle veut dire : pas d’amour, pas de secrets, pas de cabanes. Elle veut aussi dire : tuer la vie où elle existe encore ; en un mot, les conditions de l’insurrection.


L’infra-ordinaire

Par Georges Pérec

« Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire : cinq colonnes à la une, grosses manchettes (...) Il faut qu’il y ait derrière l’événement un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie ne devait se révéler qu’à travers le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif, était toujours anormal (...) Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est notre vie. Où est notre corps ? Où est notre espace ? »


Dernier avertissement au parti imaginaire

concernant l’espace public

Article Premier

La destination de l’espace public est l’échange et la circulation des marchandises. Comme toutes les autres marchandises, les hommes s’y déplacent librement.

Article 2

L’espace public est l’espace qui n’appartient à personne. Ce qui n’appartient à personne appartient à l’Etat. L’Etat concède à la sémiocratie marchande l’occupation de l’espace susdit.

Article 3

Les bureaux sont faits pour travailler. La plage est faite pour bronzer. Ceux qui veulent s’amuser vont de leur plein gré dans les espaces de loisir, discothèques et autres luna-parks aménagés à cet effet. Dans la bibliothèque, il y a les livres. Dans les hospices, il y a les vieux. Dans les pavillons, il y a les familles. La vie est faite de moments détachables. Chaque moment a sa place. Tout est en ordre. Nul ne s’en plaint.

Article 3 bis

Le désordre aussi a sa fonction spéciale. Il rentre dans l’Intégrale, à l’emplacement prévu pour les évènements imprévus. Pour le bien-être de tous, les citoyens sont invités à se trouver sur la voie publique lors des fêtes organisées à leur attention, à intervalles réguliers, par les services du Ministère de l’Intérieur et de la Culture. Nos agents d’ambiance sont là pour vous servir. Il n’est pas interdit d’être aimable avec eux, même si vous êtes en règle.

Article 4

A chaque enfant est assigné un adulte-référent. Cet adulte est responsable devant la Loi du comportement de l’enfant qui lui est attribué. En raison de leur formation psycho-sociale encore incomplète, et dans l’intérêt même de leur développement, les enfants n’ont pas lieu de jouer dans l’espace public hors de la surveillance de leurs adultes-référents. En tout état de cause, les enfants se classent en deux groupes : les hypercinétiques, qui reçoivent de la Ritaline, et les hypocinétiques, qu’il convient de placer sous Prozac.

Article 5

Dans un souci de préservation du paysage et de respect de l’ambiance sociale, il paraît souhaitable que les corps non conformes aux normes esthético-sanitaires en vigueur, publiées quotidiennement dans la presse nationale, s’abstiennent de circuler dans les lieux publics entre neuf heures et vingt heures trente. Durant cette tranche horaire, les mendiants eront en revanche tolérés aux heures de plus forte affluence, où ils participent à l’édification de tous, par l’exemple repoussant qu’ils constituent.

Article 6

Le but de la vie est le bonheur. Le bonheur est une donnée objective qui se mesure en quantités exactes. Or chacun le sait de nos jours : là où règne la transparence, règne le bonheur ; ce qui ne cherche pas à se montrer cherche seulement, par là, à se cacher ; et tout ce qui cherche à se cacher doit être tenu pour suspect. Il est par conséquent du devoir d’ingérence du Biopouvoir de faire disparaître toute opacité de votre vie. Le Biopouvoir veut votre bonheur. S’il le faut, il le voudra contre vous.

Article 7

Pour la sécurité de tous, il convient que l’espace public soit intégralement surveillé. Là où le contrôle demeure imparfait, la foule est invitée à réprimer en son sein tout comportement contraire à la dignité humaine. Tout rassemblement anonyme, toute conduite anormale devront donc être signalés aux patrouilles de l’Action Préventive de Proximité (A.P.P.). Dénoncer les agents du Parti Imaginaire parmi nous, c’est un devoir citoyen, c’est agir pour leur bien, et pour le bien de tous.

Article 8

L’espace public est un espace neutre, c’est-à-dire que toute manifestation d’existence singulière y représente une atteinte à l’intégrité d’autrui. Tout sera désormais mis en oeuvre, mobilier urbain, décors adéquats, Contrôle Continu (C.C.), pour rendre impossibles de telles manifestations, dont on sait quelles intolérables nuisances elles occasionnent à nos concitoyens.

Article 9

Nous remercions l’ensemble de ceux qui, par leur comportement, ont contribué à ce que l’énoncé de ces principes aille de soi.

Article 10

RIEN NE DOIT PLUS ARRIVER.


BIBLIOGRAPHIE

Les bouquins

  • Mike Davis, City of quartz - Los Angeles, capitale du futur, La Découverte, 1997.
  • Jean-Pierre Garnier, Des barbares dans la cité, Flammarion, 1996 et La bourse ou la ville, Paris-Méditerrannée, 1997.
  • Sophie Body-Gendrot, Ville et Violence - L’Irruption de nouveaux acteurs, Presses Universitaires de France, Recherches Politiques, 1993.

Les revues

  • Les Cahiers de la Sécurité Intérieure
    • Les technologies de sécurité, n°21, 1995 Plusieurs articles sur l’utilisation de la vidéosurveillance, des éléments de définition et d’explication, et une analyse critique sur les fondements et les pratiques de la prévention situationnelle en Angleterre.
    • Urbanisme et Sécurité, n°43, 2001 Le rôle de l’urbanisme dans la prévention policière des "situations à risque" de la délinquance (étant entendu qu’à peu près tout peut en être), les dispositifs de "sécurisation" de l’habitat et l’exploration des nouvelles formes de contrôle de l’espace en "impliquant" les habitants et les "acteurs de la sécurité".
    • n°54, 2003 Article : De “what works” en “bonnes pratiques” - Y a-t-il un bon usage du pragmatisme anglo-saxon ?
  • Les annales de la recherche urbaine
    • Au risque des espaces publics, n°82-83, septembre 1999 Articles : La résidentialisation du logement social à Paris, Mutation dans le paysage français de la sécurité publique, De la coveillance à la ville sure...
  • Particule
    • Dossier : Rennes, vivre en vidéosurveillance ?, n°17, mars 2004 Analyse de la "politique de sécurisation, organisée autour du triptyque prévention, médiation, dissuasion" mise en place par la STUR (Transports urbains rennais) et état des lieux à Rennes. (www.rennet.org/particule)
  • Courant alternatif
    • Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, hors-série n°3, 2000 Le contrôle social dans plusieurs de ses aspects (fichage, vidéosurveillance, école, action sociale...). (mensuel de l’OCL)
  • Urbanisme
    • Dossier : Villes privées, n°312, juin 2000 Une approche économique du phénomène des villes privées (privatisées) et une analyse de la ségrégation qu’il produit, en France, aux US, en Afrique et au Japon.
  • Manière de voir
    • Sociétés sous contrôle, n°56, mars-avril 2001 Les outils du contrôle et le contexte idéologique de leur déploiement.
    • Obsessions sécuritaires, n°71, octobre-novembre 2003 Des articles qui permettent de faire le lien entre villes et prisons, entre société fondamentalement répressive et dispositifs de répression possibles dans un contexte urbain.

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