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Matériaux pour une critique radicale de la civilisation capitaliste, Première partie : le Temps

Matériaux pour une critique radicale de la civilisation capitaliste, Première partie : le Temps

Anonyme (première parution : septembre 2006)

Mis en ligne le 25 juin 2012

Thèmes : Sciences et technologies (51 brochures)

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Version papier disponible chez : Apache éditions (Paris)

On ne peut plus faire « comme si de rien n’était », on ne peut plus considérer de manière neutre ce qu’on appelait auparavant « les forces productives », il n’y a plus d’autogestion de ce monde possible. Ce constat commence enfin à s’imposer, quoique très lentement dans les têtes les plus rétives. Il est en tout cas nécessaire de s’approprier et de développer une critique qui revienne aux sources de la domination capitaliste, qui n’occulte pas l’interaction décisive qu’il y a eu avec la technique d’hier, comme aujourd’hui avec la technologie. Abolir le capitalisme c’est aussi abolir la société industrielle.

Le primitivisme et les diverses idéologies de la « chute » de l’homme ou du péché originel (la sédentarisation, la raison, l’outil, le langage, etc.) sont des raccourcis caricaturaux, à moins de considérer l’histoire humaine comme un détour inutile et ne voir de perspectives émancipatrices que dans un retour au néolithique. Loin de ce type d’idéalisme fumeux, ce texte et le prochain (qui portera sur la guerre et les crises) donnent quelques éléments pour saisir le bouleversement radical qu’a été le déploiement de la civilisation capitaliste et donc pour comprendre « comment on en est arrivé la » [1]

Le temps d’avant

Nous ne partirons pas ici de la vie, souvent mythifiée quoique riche en enseignements, du chasseur-cueilleur. On trouve de nombreux éléments sur ce sujet dans un texte de John Zerzan [2], qui s’en sert pour étayer sa thèse principale : « une réification de cette ampleur –le commencement du temps- constitue la Chute, le début de l’aliénation, de l’Histoire ». A cet a-priori mystique nous préférons celui de Marx selon lequel le temps « est le champ du développement humain », l’enjeu réside dans son humanisation ou sa déshumanisation, non pas dans sa négation pure et simple. Le temps d’avant, c’est celui de la société féodale, c’est-à-dire une société majoritairement paysanne. La vie y est rythmée par les saisons, organisée par les traditions, unifiée par le mythe.

Divers rituels ponctuent la journée, les cloches et les fêtes sont les seules bornes qui délimitent l’existence. La perception du temps s’organise autour du passé ; il y a transmission entre les générations sous la forme de mythes exemplaires, mais aucune conception du futur en tant que tel. C’est le temps de la nature, le temps cyclique [3] ou domine « le retour du même ».

Le temps cyclique n’est pas une particularité de la société occidentale, on le retrouve sous des formes variées dans toutes les sociétés paysannes. Ainsi dans son article Images Anthropologiques du Temps, Emmanuel Kandem décrit la perception du temps dans la société Bamiléké, groupe ethnique originaire des hauts-plateaux de l’ouest du Cameroun qui pratique une agriculture vivrière et marginalement industrielle [4]. La représentation du temps y reste liée aux phénomènes naturels : « pour connaître le temps qu’il est un moment donné, on dit « A nam sù ? » ce qui signifie littéralement : « Combien de soleils ? » La réponse pourrait être « A nam nto », c’est-à-dire « il est cinq soleils », ce qui se traduit « il est cinq heures » en français courant. La aussi le rapport au passé est primordial « (…) des sociétés traditionnelles africaines, et particulièrement Bamiléké, fonctionnent suivant une dynamique qui s’articule principalement autour du passé et du présent. C’est ainsi que les Bamiléké utilisent le même mot « yo » pour désigner le passé et l’avenir comme si les deux phases temporelles pouvaient se confondre. »

Il s’agit dans les deux cas de sociétés statiques.

Au moyen âge en Europe, la production s’organisait selon des roulements où la terre était laissée au repos un an sur deux (roulement biennal) ou sur trois (roulement triennal). Comme le constate l’historien Duby les évolutions étaient très lentes : « Certains indices autorisent bien à parler d’un progrès du triennal depuis le IXéme, mais à condition de ne point évoquer une victoire décisive(…) il est sage de conclure que, pendant cette période de croissance agricole, l’extension de l’espace ensemencé, résultait beaucoup moins d’une réduction des temps de jachère que du défrichement. » [5] Le passage à un roulement quadriennal, préfiguration d’une agriculture intensive ne s’effectua que tardivement. Dés cette époque, l’opposition ville-campagne est bien accentuée puisque les villes, ce sont le commerce, l’instabilité. D’ailleurs les premiers gros marchands investissaient leurs gains dans la terre pour les « mettre à l’abri ». Ils tentèrent parfois de moderniser les pratiques de culture mais durent faire face à la résistance des seigneurs et du monde paysan.

Pour Braudel : « Les paysans partagent tous une misère assez continue, une patience à la hauteur de n’importe quel épreuve, une extraordinaire aptitude à résister en se pliant aux circonstances, une lenteur à agir malgré les soubresauts des révoltes, un art désespérant pour se refuser, où qu’ils soient, à toutes « nouvelletez », une persévérance sans pareille pour rééquilibrer une existence sans fin précaire. » [6]

De fait avant 1789, la seule véritable intervention des paysans dans l’histoire française sera leur grande jacquerie de 1358. Cette relative inertie bloque en tout cas toute évolution majeure : « A l’intérieure de chaque système donné, les historiens de la vie paysanne, aujourd’hui, ont tendance à imaginer des situations immobiles dans le temps, éminemment répétitives. Pour Elio Conti, l’historien de la campagne toscane, celle-ci n’est explicable qu’au travers d’un millénaire d’observations suivies. Pour les campagnes autour de Paris, un historien affirme que « les structures rurales n’ont guerre subi de transformation entre le temps de Philippe Le Bel et le XVIIIème siècle. » La continuité prime tout. Werner Sombart disait déjà il y a longtemps que « l’agriculture européenne n’avait pas changé de Charlemagne jusqu’à Napoléon. » [7] L’éclatement progressif ou abrupt de ces sociétés rurales a été le véritable acte de naissance de la civilisation capitaliste. Il s’est effectué plus ou moins tôt selon les pays. Le premier à s’être engagé sur cette voie fut l’Angleterre.

L’« épisode déclencheur » fut la grande crise européenne du XIVème siècle marqué par la guerre de cent ans et les grandes jacqueries. La féodalité fut obligée d’évoluer et d’accepter l’intervention d’une autorité centrale, en l’occurrence l’état qui connut à partie de ce moment une montée en puissance ininterrompue. La mise en place des enclosures, c’est à dire la clôture des champs ouverts et la conversion des terres arables en pâturages dès le XVème siècle, permit l’expropriation de la population campagnarde et la poussa à migrer vers les villes.

Les enclosures eurent un effet si catastrophique sur la société anglaise, que les aristocrates furent obligés, pour empêcher la désertification totale des campagnes, de mettre en place la loi dites de Speenhamland. Celle-ci garantissait une sorte de revenu minimum indexé sur le prix du pain mais exigeait en contrepartie que l’allocataire ne quitte pas son lieu de résidence. Cette loi fut finalement abrogé au début du XIXème siècle (1834 Nde) car elle condamnait les « bénéficiaires » à une stagnation dans la misère.

Comme le décrit Marx dans le Capital : « la spoliation des biens d’église, l’aliénation frauduleuse des domaines de l’état, le pillage des terrains communaux, la transformation usurpatrice et terroriste de la propriété féodale et même patriarcale en propriété moderne privée, la guerre aux chaumières, voilà les procédés idylliques de l’accumulation primitive. Ils ont conquis la terre à l’agriculture capitaliste, incorporé le sol au capital et livré à l’industrie des villes les bras dociles du prolétariat sans feu ni lieu. » [8] Pour réaliser la « séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production » il fallait donc détruire cette société rurale statique et hostile à toute innovation et par-là jeter les bases de la seconde expropriation que subiront les populations campagnardes : celle de leur temps et de leur vie par l’incorporation dans le travail salarié.

L’Occident, le temps linéaire

Le problème du « pourquoi » de la domination occidentale sur le monde a été mille fois posé. Dans De l’inégalité parmi les sociétés Jared Diamond a donné quelques raisons de la domination de l’Eurasie (Climat tempéré, axe est-ouest qui facilite la circulation, nombreux végétaux et mammifères domesticables) qui paraissent décisives. Il explique la domination plus particulière de l’occident par le fait que son fractionnement en divers états lui aurait permit de garder l’initiative alors que la Chine est restée à l’écart à cause de son centralisme très poussé et de la victoire de la bureaucratie sur les eunuques, qui marqua le début d’une longue période de repli sur soi de l’empire du milieu.

Une autre particularité occidentale a aussi joué un rôle important : la conception linéaire du temps provenant de la culture judéo-chrétienne. Dès les origines, dès la bible, les premiers chrétiens, pour marquer leur opposition aux croyances païennes, ont renoncé à l’interprétation cyclique du temps. Le christ qui a tant souffert pour l’humanité ne peut pas être amené à revenir, il est mort sur la croix une seule foi et l’humanité est sauvé une fois pour toute. Dès lors, le temps apparaît comme une ligne sur laquelle sont marqués des événements : la genèse, la chute, la résurrection et enfin l’avènement de la cité de dieu. On part d’un point pour arriver à un autre, rien à voir donc avec la conception cyclique de l’« éternel retour ».

L’adoption de ce temps linéaire est la première poussée vers une dynamique du progrès historique. Désormais le temps est tendu vers l’avant, réorienté vers l’avenir. Pour les chrétiens, il correspond à l’urgence d’extirper le mal sur terre pour faire advenir le royaume de Dieu. Ce sentiment d’urgence va traverser divers courants « religieux » notamment le millénarisme qui, en voulant établir dès tout de suite le fameux royaume de dieu, faillit renverser tout l’ordre féodal. La conception linéaire du temps va mener l’église à se réformer, notamment lors de ce qu’on appelle la révolution(sic) papale du XI-XIIIème siècle. Cette révolution fut en fait une rationalisation de son activité avec la création du célibat des prêtres et la mise en place d’une nouvelle morale chrétienne qui avec l’expiation et le purgatoire remettait l’activité humaine au centre, de celle-ci dépendait désormais le fait d’aller au paradis ou pas.

On trouve là les prémices de l’autre grande réforme, qui jouera un rôle encore plus direct dans l’émergence du capitalisme. Le protestantisme comme rationalisation religieuse de la vie a été en effet un allié essentiel pour éliminer les vieux modes d’existence issus de la société féodale. Ainsi, Weber note « (...) l’homme ne cherche pas « par nature » à gagner de l’argent et toujours d’avantage d’argent, mais simplement à vivre, à vivre comme il a l’habitude de vivre et à gagner ce qui est nécessaire pour cela. Partout où le capitalisme moderne a entamé son oeuvre d’accroissement de la productivité du travail humain par l’augmentation de son intensité, il s’est heurté à la résistance infiniment opiniâtre de ce leitmotiv du travail pré-capitaliste. » [9] On retrouve la mauvaise volonté, la force d’inertie des paysans, évoquée précédemment. Or l’éthique protestante édictait « seule l’action et non l’oisiveté permettait d’augmenter la gloire de dieu (...) Dilapider son temps était le premier et le plus grave des péchés. » [10] Ou comme le constatait Marx dans le Capital « Le protestantisme joue déjà, par la transformation qu’il opère de presque tous les jours fériés en jours ouvrables, un rôle important dans la genèse du Capital. » De fait, c’est déjà une discipline extrêmement stricte qui caractérise la vie du protestant bon teint : « Dieu assiste celui qui s’assiste lui-même et le calvinisme crée lui-même son salut,en toute rigueur il faudrait dire : la certitude de son salut, mais cette création ne peut pas consister, comme pour le catholicisme, dans l’accumulation progressive d’actions méritoires isolées, mais seulement dans un contrôle de soi systématique qui place à chaque instant le croyant devant l’alternative de l’élection et de la damnation. » [11]

L’urgence d’extirper le mal qui résultait de l’adoption du temps linéaire est donc désormais intériorisée, « (Luther) a transformé les clercs en laïcs parce qu’il a transformé les laïcs en clercs. Il a libéré l’homme de la religiosité parce qu’il a fait de la religiosité l’homme intérieur. » [12] La bourgeoisie a repris à son compte la conception linéaire du temps sous la forme du progrès au moment des « lumières » notamment.

Toutefois comme le remarque Debord « La société de la marchandise, découvrant alors qu’elle devait reconstruire la passivité qu’il lui avait fallu ébranler fondamentalement pour son propre règne pur, « trouve dans le christianisme, avec son culte de l’homme abstrait, le complément religieux le plus convenable » (le Capital) La bourgeoisie a conclu avec cette religion un compromis qui s’exprime aussi dans la présentation du temps : son propre calendrier abandonné, son temps irréversible est revenu se mouler dans l’ère chrétienne dont il continue la succession. » Le temps linéaire de l’église est devenu celui du capital. Le futur prend le pas sur le passé et, cette fois, bien plus radicalement. Désormais l’urgence « d’avancer » refaçonne toute la société.

L’horloge, le temps abstrait

L’apparition de l’horloge et l’immersion progressive dans le temps abstrait ont « accouché » la civilisation capitaliste. L’histoire de l’horloge est étroitement associée aux premières formes de vies rationalisés, c’est à dire l’organisation de certaines confréries de moines dès le Xème siècle. D’après Mumford « la conception mécanique du temps est venue en partie de la vie réglée du monastère. » et « Coultron est d’accord avec Sombart pour considérer le grand ordre actif des bénédictins comme le fondateur probable du capitalisme. » [13] Effectivement, la première horloge mécanique, dites horloge à foliot, était reliée à une cloche et sonnait l’heure dans les monastères. Dans ces monastères la journée était strictement découpée par la règle de St Benoît en sept périodes de prières, du milieu de la nuit où l’on sonne les matines, jusqu’aux vêpres et aux complies en fin de journée. L’horloge intervient donc comme première méthode de synchronisation des activités humaines. Elle commence à s’étendre dans les villes à partir du XIVème siècle. Vers 1657 l’horloge à foliot est remplacée par celle à pendule inventée par le mathématicien, physicien et astronome hollandais Christian Huygens. À la fin du siècle, l’indication des minutes et des heures apparaît, le cadran moderne étant mis au point par l’horloger londonien Daniel Quare. Mais c’est avec la révolution industrielle que l’horloge va connaître son vrai triomphe. Comme le dit Lewis Mumford : « la machine clé de l’âge industriel moderne n’est pas la machine à vapeur, c’est l’horloge ? Dans chaque phase de son développement l’horloge est le fait saillant, le symbole de la machine. Aujourd’hui aucune autre machine n’est aussi omniprésente. »

De fait, les horlogers ont joués un rôle essentiel dans la mise au point des premières machines de l’industrie textile. Ainsi, en 1768, John Dray, horloger anglais, construit le premier métier à filer en utilisant des engrenages, des roulettes, des ressorts adaptés de l’horlogerie. Le précurseur de la machine à vapeur, Denis Papin, avait été élève de Huygens, l’inventeur de l’horloge à pendule. Des horlogers ont également eu un rôle décisif dans la naissance de la grande industrie. Ainsi, vers 1770, Frédéric Japy produit 100.000 montres par an dans son usine de Beaucourt où travaillent 300 salariés. Il est l’un des premiers capitalistes à avoir consciemment cherché à rentabiliser les énormes capitaux investis en produisant un maximum d’objet par unité de temps. La division du travail dans l’horlogerie est alors en avance sur le reste de l’industrie. Introduite dans la production, l’horloge allait bien sur jouer un rôle primordial comme le constate Marx dans une lettre de 1863 :« les deux bases matérielles sur lesquelles, dans le cadre de la manufacture, se fonde le travail préparatoire à l’industrie mécanique sont la montre et le moulin. La montre est le premier automate employé dans un but pratique. Toute la théorie des mouvements uniformes s’est développé sur cette base. » [14] Mumford décrit bien le sens décisif de son introduction : « L’horloge est une pièce de mécanique dont les minutes et les secondes sont le produit. Elle a dissocié le temps des événements humain et contribué à la croyance en un monde indépendant, aux séquences mathématiques mesurables, le monde spécial de la science.(...) LE temps abstrait devint un nouveau « milieu », un nouveau cadre de l’existence. Il régla les fonctions organiques elles mêmes. On mangeait non par faim mais parce que la pendule le commandait. On dormait non par fatigue mais parce que la pendule l’exigeait. » [15] Ce temps abstrait c’est le temps quantitatif opposé au temps de la nature qui est par excellence un temps qualitatif. C’est un « temps homogène et vide » comme le disait Walter Benjamin, toutes les heures étant interchangeables et s’écoulant sans interruption possible. Il permet de diffuser dans toute la société la synchronisation des activités nés dans les monastères. D’ailleurs la montre, produit de luxe, ut aussi l’un des premiers bien de consommation de masse.

L’essor du capitalisme c’est le triomphe du temps abstrait mais aussi de l’homme abstrait (le citoyen), c’est aussi celui de la valeur d’échange « mais d’un autre coté il est évident que l’on fait abstraction de la valeur d’usage des marchandises quand on les échange et que tout rapport d’échange est caractérisé par cette abstraction. » [16] « Le pouvoir science et le pouvoir argent étaient en dernière analyse le même : celui de l’abstraction, de la mesure et du quantitatif. » (Mumford) à l’origine de la civilisation capitaliste il y a donc cette séparation radicale de l’homme d’avec son milieu, d’avec son temps. Toutefois cette expropriation ne s’est pas opéré si facilement et elle a toujours eu comme corollaire divers types de régimes disciplinaires chargés d’adapter les homme à ces nouvelles conditions.

La discipline

La dislocation de la société féodale, effectuée notamment par le biais des enclosures, ’’a mis sur la route’’ des milliers de paysans pauvres condamnée au vagabondage. Des lois su type de Speenhamland act, évoquée plus haut, en instaurant l’obligation domiciliaire tentèrent pour un temps d’arrêter l’hémorragie des campagnes mais ne firent qu’aggraver la situation. Comme le retrace Marx : « La création d’un prolétariat sans feu ni lieu -licenciés des grands seigneurs féodaux et cultivateurs, victimes d’expropriations violentes et répétées- allait nécessairement plus vite que son absorption par les manufactures naissantes. D’autre part ces hommes brusquement arrachés à leurs conditions de vie habituelles ne pouvaient se faire aussi subitement à la discipline du nouvel ordre social. Il en sortit donc une masse de mendiants, de voleurs, de vagabonds. De là, vers la fin du XVème et pendant tout le XVIème, dans l’ouest de l’Europe une législation sanguinaire contre le vagabondage. » [17] il cite un peu plus loin la loi mise en place par Edouard VI en angleterre « un statut de la première année de son règne (1547) ordonne que tout individu réfractaire au travail sera adjugé comme esclave à la personne qui l’aura dénoncé comme truand. » « C’est ainsi que la population des campagnes, violemment exproprié et réduite au vagabondage a été rompue à la discipline qu’exige le système du salariat par des lois d’un terrorisme grotesque, par le fouet, la marque au fer rouge, la torture et l’esclavage. » [18] Et si « dans le progrès de la production capitaliste, il se forme une classe de plus en plus nombreuse de travailleurs qui, grâce à l’éducation, la tradition, l’habitude, subissent les exigences du régime aussi spontanément que les changements de saison (...) il en est autrement pendant la genèse historique de la production capitaliste. La bourgeoisie naissante ne saurait se passer de l’intervention constante de l’état. »

Pas de salariat sans que le prolétariat sans feu ni lieu ne soit discipliné, c’est à dire dressé pour vendre son temps comme temps de travail. Dans une conférence donnée au Brésil, La vérité et les formes juridiques, Michel Foucault décrit succinctement les nouvelles institutions disciplinaires apparues pour domestiquer ces masses encore rétives.

« Nous pouvons caractériser la fonction de ces institutions de la manière suivante. Premièrement, ces institutions -pédagogiques, médicales, pénales, industrielles- ont la propriété très curieuse d’entraîner le contrôle, la responsabilité de la totalité ou la quasi-totalité du temps des individus ; ce sont donc des institutions qui, d’une certaine façon, prennent en charge toute la dimension temporelle des individus.(...) Le pouvoir féodal s’exerce sur les hommes dans la mesure ou ils appartiennent à une certaine terre. L’inscription géographique locale est un moyen d’exercice du pouvoir(...) En revanche, la société moderne qui se forme au début du XIXème est au fond indifférente ou relativement indifférente à l’appartenance spatiale des individus ; elle ne s’intéresse aux individus que dans la mesure où elle a besoin que les hommes mettent leur temps à disposition. Il faut que le temps des hommes soit offert à l’appareil de production(...) C’est pour cela et sous cette forme que le contrôle s’exerce. Deux choses sont nécessaires pour que la société industrielle se forme. D’une part, il faut que le temps des hommes soit mis sur le marché, offert à ceux qui veulent l’acheter ; et il faut d’autre part que le temps des hommes soit transformé en temps de travail. C’est pour cela que, dans toute une série d’institutions, nous trouvons le problème et les techniques de l’extraction maximale du temps. Il y a quelque chose de très curieux dans ces institutions. C’est que si elles sont toutes apparemment spécialisées -usines faites pour produire, hôpitaux pour guérir, écoles pour enseigner, prisons pour punir- leur fonctionnement implique une discipline générale de l’existence qui dépasse largement leur finalités apparemment précises. » [19]

Cette émergence de la discipline était le complément nécessaire de la révolution industrielle ; « Si la pensée mécanisée et l’expérimentation habile produisent la machine, l’enrégimentation fournit le terrain sur lequelle elle pouvait se développer. »et de fait « l’enrégimentation du temps qui avait été sporadique et irrégulière, commença à exercer son influence sur tout le monde occidental. » [20] Transformer le temps des hommes en temps de travail et les soumettre à la machine furent donc les deux premières grandes étapes de l’oeuvre civilisatrice du Capital.

Le salariat

« La société capitaliste achète le loisir d’une seule classe par la transformation de la vie entière des masses en temps de travail. » [21] Là réside une différence radicale avec la société féodale : « Le serf ne vend qu’une partie de son travail. Loin de recevoir un salaire du propriétaire de la terre, c’est à lui de fournir une redevance. Le serf appartient à la terre et il rapporte des fruits au maître. Le travailleur libre en revanche, se vend lui même et se vend au détail. Il met aux enchères 8,10,12,15 heures de sa vie, c’est à dire une journée que rien ne distingue d’une autre. » (Marx Travail salarié et capital) Comme on l’a vu avec Foucault, la domination se fait par rapport à l’appartenance spatiale dans la société féodale alors qu’elle s’opère sur le temps dans la modernité capitaliste. La pure équivalence à laquelle ramène la mesure par le temps est fondatrice, elle préfigure la fin du métier, la subordination à la machine, la transformation de la majeur partie des activités humaines en travail salarié. Dans un passage connu de Misère de la philosophie Marx décrit bien cette corrélation : « La concurrence d’après un économiste américain, détermine combien de journées de travail simple sont contenus dans une journée de travail compliqué. Cette réduction de journées de travail compliqué à des journées de travail simple ne suppose-t-elle pas qu’on prend le travail simple comme mesure de la valeur ? La seule quantité de travail servant de mesure à la valeur sans égard à la qualité suppose à son tour que le travail simple est devenu le pivot de l’industrie. Elle suppose que les travaux se sont égalisés par la subordination de l’homme à la machine ou par la division extrême du travail ; que les hommes s’effacent devant le travail ; que le balancier de la pendule est devenu la mesure exacte de l’activité relative de deux ouvriers, comme il l’est de la célérité de deux locomotives. Alors, il ne faut pas dire qu’une heure d’un homme vaut une heure d’un autre homme, mais plutôt qu’un homme d’une heure vaut un autre homme d’une heure. Le temps est tout, l’homme n’est plus rien ; il est tout au plus la carcasse du temps. Il n’y est plus question de qualité. La quantité seule décide de tout : heure pour heure, journée pour journée ; mais cette égalisation du travail n’est pas l’oeuvre de l’éternelle justice de M. Proudhon ; elle est tout bonnement le fait de l’industrie moderne. »

L’égalisation du travail c’est à dire sa standardisation et sa parcellisation aiguë, la pure domination du quantitatif et la déshumanisation du temps sont trois facettes d’une même médaille (sic). Rappelons que la valeur est elle même déterminée par le temps de travail (« En tant que valeurs d’échange, toutes les marchandises ne sont que des mesures déterminés de temps de travail coagulé » Critique de l’économie politique) et que la plus value est obtenue grâce à une extraction de sur-travail c’est à dire du temps de travail gratuit. Marx distingue deux types de plus value : la plus value absolue qui provient de l’allongement de la journée de travail et la plus value relative qui provient de l’intensification de celui-ci. Il consacre de nombreuses pages dans le Capital à décrire les diverses crapuleries utilisés par les patrons de fabrique pour prolonger indéfiniment la journée de travail (ainsi « les petits filoutages de minutes » lorsqu’ils rognent sur l’heure des repas). Toutefois, il note que si « La tendance immanente de la production capitaliste est de s’approprier le travail pendant les 24 heures du jour » cela peut devenir contre-productif, du fait de l’épuisement prématuré des ouvriers et qu’a moyen terme « il semblerait que l’interet même du capital réclame de lui une journée de travail normal » [22] La réduction de la journée de travail a été le principal axe de lutte du mouvement ouvrier pendant le XIXème siècle. Le mot d’ordre d’une journée de 8 heures lancé par l’A.I.T. En 1866, a donné lieu à une lutte de longue haleine qui n’obtint de résultats, en France, qu’en 1919. Nous reviendrons plus loin sur les effets du machinisme et de l’intensification du travail, on voit en tout cas déjà que le salariat est immédiatement effacement de l’homme derrière le temps abstrait « qui permet de concevoir le mouvement comme quantité », sa réduction à « un homme d’une heure ». « Rien n’est plus caractéristique que la distinction entre les full-timers (les ouvriers qui travaillent la journée entière) et les half-timers (les enfants en dessous de 13 ans, qui ne doivent travailler que 6 heures). Le travailleur n’est plus ici que du temps de travail personnifié. Toutes les différences individuelles se résolvent en une seule, il n’y a plus que des temps entiers et des demis-temps. » constatait Marx.

L’accélération

C’est encore une fois à Marx qu’on va faire appel pour évoquer le phénomène d’accélération généralisé qui caractérise la civilisation capitaliste. Dans un passage du Manifeste, Engels et lui décrivent le bouleversement auquel ils assistent à l’époque : « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, donc les rapports de production, donc l’ensemble des conditions sociales. La conservation immobile de l’ancien mode de production était au contraire, pour toutes les classes dominantes antérieures, la condition première de l’existence. Ce qui distingue l’époque bourgeoise de toutes les précédentes, c’est le bouleversement incessant de la production, l’ébranlement continuel de toutes les institutions sociales, bref la permanence de l’instabilité et du mouvement. Tous les rapports sociaux immobilisés dans la rouille, avec leur cortège d’idées et d’opinions admises et vénérées, se dissolvent : ceux qui les remplacent vieillissent avant même de se scléroser. Tout ce qui était solide, bien établi, se volatilise, tout ce qui était sacré se trouve profané, et à la fin les hommes sont forcés de considérer d’un oeil détrompé la place qu’ils tiennent dans la vie, et leurs rapports mutuels. » C’est la même frénésie, instabilité qui domine encore les métropoles, la seule différence étant que nous faisons désormais face aux conséquences d’un siècle et demi d’accélération ininterrompue. Comme on l’a vu plus haut, les sociétés rurales étaient d’une immobilité à tout épreuve, ne connaissant des évolutions importantes qu’a l’échelle de centaines d’années, elles restaient beaucoup plus préoccupés par le passé que par l’avenir. La civilisation capitaliste, ne connaît ni frontières, ni temps mort, si elle s’arrête dans sa course en avant ce n’est pas la léthargie qui la saisie mais une barbarie destructrice, la bourgeoisie elle-même ayant été marginalisé dans ce mouvement incessant. C’est bien sur la dynamique même du capital qui est à l’oeuvre : « Nous voyons ainsi comment le mode de production et les moyens de production se trouvent constamment bouleversés, révolutionnés : la division du travail entraîne nécessairement une division du travail plus poussée, le machinisme un machinisme développé (...). Telle est la loi qui arrache constamment la production bourgeoise de son ornière et, parce qu’il les a une fois tendues, force le capital à tendre toujours plus les forces productives du travail. La loi qui ne laisse point de trêve et qui l’obsède : marche ! Marche ! » [23] Si le mouvement du capital n’a pas de limites puisque la valeur continue a se faire valoir indéfiniment, ce qui l’anime c’est le développement des forces productives. Dès lors que la science est mise au service de la production, l’accélération, c’est principalement celle du développement technique. Comme le constatait Mumford après la seconde guerre mondiale : « En fait, la nécessité de promouvoir sans cesse des changements et des améliorations, ce qui est la caractéristique du capitalisme, a introduit un élément d’instabilité dans la technique et empêché la société d’assimiler ces perfectionnements et de les intégrer dans des schémas sociaux appropriés. » [24] Il donne dans son livre un relevé des diverses inventions le long de l’histoire humaine : au XIème siècle il en compte trois : les caractères d’imprimerie mobiles inventés par un chinois, les premières lentilles d’optique et le système décimal inventés par des arabes ; au XVème siècle il en compte une vingtaine dont l’imprimerie ou le scaphandre et au XIXème il en recense deux cents onze dont, pour la seule année 1867, le béton armé, la machine à gaz et la bicyclette...

Qu’on ne se méprenne pas , il ne s’agit pas ici de critiquer la technique en tant que telle (qui peut être contre les bicyclettes ?) mais de bien percevoir que tout son développement ne peut pas être considéré comme quelque chose de « neutre », qui serait apparu naturellement et que le capitalisme se serait approprié. Cette révolution permanente de la technique a empêché son humanisation, son utilisation à des fins effectivement émancipatrices. C’est un des grands mérites de Walter Benjamin, d’avoir assez tôt, c’est à dire avant 1945, considéré de manière désabusée le rôle que celle ci joue et l’ambiguïté profonde que comporte son développement. Ainsi, il remarque dans son article sur Edward Fuchs [25] : « C’est la que là positivisme social-démocrate échoue. Dans le développement de la technique, il n’a pu voir que les progrès des sciences de la nature, non les régressions de la société. Il n’a pas vu que ce développement a été conditionné, de manière déterminante, par le capitalisme. De même, les positivistes parmi les théoriciens sociaux-démocrates n’ont pas vu que ce même développement rendait toujours plus précaire l’acte par lequel le prolétariat devait, de façon toujours plus urgente, s’approprier cette technique. Ils méconnurent l’aspect destructeur de ce développement, parce qu’ils ignoraient l’aspect destructeur de la dialectique.

Un pronostic s’imposait, mais se fit attendre. Un phénomène caractéristique du siècle passé fut ainsi scellé : la réception avortée de la technique. Elle se définit par une série d’élans constamment renouvelés, qui, sans exception, tentent de faire l’impasse sur le fait que, dans cette société, la technique sert uniquement à produire des marchandises.(...) Le siècle suivant verra la vitesse des moyens de transport, la capacité des appareils qui reproduisent la parole et l’écriture dépasser les besoins. Les énergies déployées par la technique au delà de ce seuil sont destructrices. » Il perçoit déjà que l’accélération mène tout droit vers la guerre et comme il l’écrivait quelques années plus tôt : « Si le renversement de la bourgeoisie par le prolétariat n’est pas accompli avant un moment presque calculable de l’évolution technique et scientifique, tout est perdu. Il faut couper la mèche qui brûle avant que l’étincelle n’atteigne la dynamite. »

il est un des premiers à avoir critiqué l’erreur fondamentale que faisait le mouvement ouvrier en pensant qu’il « nageait dans le sens du courant », qu’il était l’incarnation du progrès au moment même ou celui-ci allait se « ressourcer » dans la barbarie de la seconde guerre mondiale. Benjamin constatait enfin, « Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale. Mais peut-être les choses se présentent-elles tout autrement. Il se peut que les révolutions soient l’acte, par l’humanité qui voyage dans ce train de tirer les freins d’urgence. » [26] Mettre fin à l’accélération permanente que constitue la civilisation capitaliste avant qu’il ne reste plus que de la terre brûlée, voilà bien encore l’urgence.

Domestication et socialisation

Comme on l’a vu, l’expropriation du temps a eu comme corollaire les formes modernes de discipline. Ces deux mouvements se sont approfondi durant tout le XXème siècle. La première étape de cet approfondissement de la domestication de l’homme a été réalisée dans le travail, avec la subordination de l’ouvrier à la machine. L’extraction de la plus value relative, c’est à dire l’intensification du travail, n’était possible que dans de grandes structures très mécanisées, là où domine l’automate. Dans la fabrique « Le mouvement et l’activité du moyen de travail devenu machine se dressent indépendants devant le travailleur. Le moyen de travail est dès lors un perpetuum mobile industriel qui produirait indéfiniment, s’il ne rencontrait une barrière naturelle dans ses auxiliaires humains, dans la faiblesse de leurs corps et la force de leur volonté. L’automate en sa qualité de capital est fait homme dans la personne du capitaliste. Une passion l’anime : il veut tendre l’élasticité humaine et briser toute résistance. » [27] Ce problème de la « limite naturelle » qu’incarnait l’humain s’est effectivement tout de suite posé comme le constatait l’économiste Ure : « La principale difficulté ne consistait pas autant dans l’invention d’un mécanisme automatique... La difficulté consistait surtout dans la discipline nécessaire, pour faire renoncer les hommes à leurs habitudes irrégulières dans le travail et les identifier avec la régularité invariable du grand automate. » [28] Toutefois, l’artisanat ayant été balayé, des populations entières étant dressés par la force pour le salariat, Marx put écrire dans le capital : « La grande industrie mécanique achève enfin la séparation entre le travail manuel et les puissances intellectuelles de la production qu’elle transforme en pouvoirs du capital sur le travail. L’habileté de l’ouvrier apparaît chétive devant la science prodigieuse, les énormes forces naturelles, la grandeur du travail social, incorporés au système mécanique, qui constituent la puissance du maître.(...) La subordination technique de l’ouvrier à la marche uniforme à la marche uniforme du moyen de travail(...) créent une discipline de caserne, parfaitement élaborée dans le régime de fabrique. Là, le soi-disant travail de surveillance, et la division des ouvriers en simples soldats et sous officiers industriels sont poussés à leur dernier degré de développement. » [29] La proximité avec les machines, l’adaptation à leurs rythmes modifient en profondeur toute la sensibilité, en un mot tout l’être générique. Benjamin, dans un texte où il commente un poème en prose de Poe sur la foule, décrit bien cette interaction : « Le confort isole. D’un autre coté, il rapproche ses bénéficiaires du mécanisme. Avec l’invention des allumettes vers le milieu du XIXème, a commencé toute une série de découvertes qui ont pour caractère commun de déclencher un mécanisme complexe au moyen d’un seul mouvement brusque de la main. (...) A des expériences tactiles de ce genre se sont ajoutées des expériences optiques, comme celles qu’entraînent la partie publicitaire d’un journal, mais aussi la circulation dans une grande ville. Le déplacement de l’individu s’y trouve conditionné par une série de chocs et de heurts (...) Ainsi la technique a soumis le sensorium humain à un entrainement complexe. L’heure était mûre pour le cinéma, qui correspond à un besoin nouveau et pressant de stimuli. Avec lui la perception sous forme de choc s’affirme comme principe formel. Le processus qui détermine, sur la chaîne d’usine, le rythme de production est à la base même du mode de réception conditionné par le cinéma. (...) Par la fréquentation de la machine, les ouvriers apprennent à adapter « leurs mouvements au mouvement continu de la machine » (Marx) (...) Ce que le parc d’attractions réalise avec ses auto-tamponneuses et autres distractions de ce genre n’est qu’un échantillon du dressage auquel on soumet à l’usine l’ouvrier non-qualifié(...) Le texte de Poe met en lumière le vrai rapport qui lie sauvagerie et discipline. Les passants qu’il décrit se conduisent comme des êtres qui, adaptés aux automatismes, n’ont plus pour s’exprimer que des gestes d’automates. Leur conduite n’est qu’une série de réactions à des chocs. » [30] A l’usine puis dans la vie quotidienne, l’homme est d’abord domestiqué par les machines. Le complément de cette domestication, c’est la socialisation, c’est à dire l’enregimentation du temps étendu à toute la société, des gamins aux vieillards. Comme le remarque Canetti : « L’organisation du temps est l’attribut le plus éminent de toute domination. Une puissance qui vient de naître et veut s’affirmer doit procéder à une réorganisation du temps. » [31]

La socialisation du temps dans la civilisation capitaliste a été un processus de longue haleine, il a fallu de nombreux tâtonnements pour en arriver au modèle que nous connaissons.

Les premières tentatives paternalistes, type ville ouvrière à coté de l’usine, ayant plus ou moins fait long feu et l’église voyant son influence s’effriter, c’est l’Etat qui s’est chargé du boulot. L’instruction gratuite et obligatoire instauré vers la fin du XIXème en a été l’étape principale. Cette mesure réclamé par le mouvement ouvrier eu pour effet que, dès lors, de 6 ans à 12 puis 16, le temps des enfants et der adolescents a été mis en coupe réglé, la multiplication des matières enseignées cachant mal la priorité d’adapter dès le plus jeune âge à la dépossession du temps. Le 8h/16h est effectivement la meilleure école de docilisation, les études puis le salariat en coulent de source [32]. D’un autre coté, avec l’apparition du service militaire, une homogénéisation par critère d’âge s’est imposé et n’a cessé de prendre de l’importance jusqu’à nos jours. Désormais on retrouve ce critère à peu près partout (l’âge du RMI, de la retraite etc...). Toutefois ces premières bases n’étaient pas suffisantes, la socialisation du temps se devait de ne rien laisser échapper, de garantir une passivité à toute épreuve. On peut notamment voir durant toute la période de turbulence qu’a connu la civilisation capitaliste entre 1918 et 1945 diverses tentatives d’approfondissement de cette socialisation.

Les régimes fascistes et nazi étaient caractérisés par une mobilisation permanente des populations, des vieux jusqu’aux enfants chacun était intégré dans une organisation propre, qui gérait les loisirs. L’organisme Kraft durch Freude (la force par la joie), chargé d’emmener les plus méritants en vacances, fut une des mesures les plus innovantes du régime hitlérien. Comme l’écrit David Schoenbaum dans La révolution brune : « L’existence d’une telle organisation reflète l’exigence totale de l’état totalitaire de disposer de toutes les ressources de ses citoyens, y compris leur temps. « Seul le sommeil est une affaire individuelle » écrivait Ley, le chef du front du travail. »

Ces méthodes primitives furent évidemment surclassés par le modèle fordiste qui s’imposait aux Etats-unis à la même période. La massification de la consommation et des loisirs a réalisé, bien mieux que n’importe quelle méthode autoritaire, la socialisation totalitaire du temps des individus. Ainsi, le vieux projet d’abolir la séparation entre travail et loisir y a été, d’une certaine manière, réalisé négativement. Günter Anders, évoquant la pièce En attendant godot de Samuel Beckett, remarque : « Bref, c’est seulement parce que, dans la vie actuelle, le temps de travail et les moments de loisir, l’activité et l’inactivité, les choses sérieuses et les distractions sont si désespérément imbriqués les uns dans les autres que la gravité stupide avec laquelle Vladimir et Estragon créent une apparence d’activité est si effroyablement sérieuse et si fantastiquement actuelle. » [33]

Dans le questionnaire publié dans le n°9 d’Internationale Situationniste, à la question Les situationnistes sont-ils à l’avant garde de la société de loisirs ? Ceux-ci répondent : « La société des loisirs est une apparence qui recouvre un certains type de production-consommation de l’espace-temps social. Si le temps du travail productif proprement dit se réduit, l’armée de réserve de la vie industrielle va travailler dans la consommation. Tout le monde est successivement ouvrier de la matière première dans l’industrie des vacances, des loisirs, du spectacle. Le travail existant est l’alpha et l’oméga de la vie existante. L’organisation de la consommation, plus l’organisation des loisirs, doit équilibrer exactement l’organisation du travail. Le temps « libre » est une mesure ironique dans le cours d’un temps préfabriqué. Rigoureusement, ce travail ne pourra donner que ce loisir, tant pour l’élite oisive -en fait de plutôt semi-oisive- que pour les masses qui accèdent aux loisirs momentanés.

Aucune barrière de plomb ne peut isoler, ni un morceau du temps, ni le temps complet d’un morceau de la société, de la radioactivité que diffuse le travail aliéné ; ne serait-ce qu’en ce sens que c’est lui qui façonne la totalité des produits, et de la vie sociale, ainsi et pas autrement. » Quarante ans après, la multiplication des prothèses technologiques est venue parachever le conditionnement totalitaire de tout le temps vécu. »

Capital, vitesse, pétrification

Si dans sa jeunesse fougueuse, le Capital tentait en permanence d’allonger la journée de travail il fut bientôt obligé par de nombreuses luttes ouvrières d’accepter une limitation légale. Dans ces conditions, l’intensification de la production devenait le seul mode viable d’extraction de sur-travail, comme l’observe Marx « Cela change avec le raccourcissement légal de la journée de travail. L’énorme impulsion qu’il donne au développement du système mécanique et à l’économie des frais contraint l’ouvrier aussi à dépenser, au moyen d’une tension supérieure, plus d’activité dans le même temps, à ressérer les pores de sa journée et à condenser ainsi le travail à un degré qu’il ne saurait jamais atteindre sans ce raccourcissement. » Il fallut attendre l’ingénieur Tayloe pour que l’intensification du travail trouve son modèle.

Si l’horloge fut la machine clé de la révolution industrielle, la « révolution » taylorienne de la production eu le chronomètre comme emblème. « En brisant la maitrise ouvrière sur les modes opératoires, en substituant aux « secrets » de métier un travail réduit à la répétition de gestes parcellaires, bref en assurant l’expropriation du savoir ouvrier et sa confiscation par les directions d’entreprises, le chronomètre est d’abord instrument de domination politique sur le travail. » [34] Taylor avait fondé son programme sur la devise « guerre à la flânerie », il s’agissait donc de briser toute résistance à l’intensification du travail, c’est à dire détruire le « métier » pour détruire la maîtrise ouvrière sur les temps de production. Adapté par Ford, avec le mouvement perpétuel de la chaîne il permit aussi de faire la guerre à « la flânerie » des matériaux. La production de masse était née. En mettant sur le marché des quantités faramineuses de produits standardisés à bon marché, elle acheva la ruine de l’économie domestique (la production agricole et artisanale non-marchande) entamée au XIXème : « En effet cet anéantissement de l’industrie domestique du paysan peut seul donner au marché intérieur d’un pays l’étendue et la constitution qu’exige les besoin de la production capitaliste » (Marx). Et pour mieux tenir les salariés, la mise en place de l’assurance sociale, de la retraite, des « hauts salaires » et des institutions de crédit (« En acquérant à crédit -sans argent- l’ouvrier vend sa force de travail du futur, comme s’il vendait sa vie et se faisait esclave. » Bordiga) jetèrent les bases de la consommation de masse et du welfare state.

Ce passage de l’horloge au chronomètre inaugure la recherche permanente de « contraction des temps », de gains de vitesse qui est la principale dynamique de la production capitaliste depuis. Si l’organisation scientifique du travail de Taylor fut perfectionné après-guerre avec l’introduction de tables standardisées de mesures de temps et de mouvements, qui attribuaient à chaque opération un temps de réalisation minuté ; le passage au flux tendu qui s’opère progressivement (voir texte Flux tendu dans Asymétrie N°3) cherche à supprimer les temps morts qui caractérisent encore trop ce système. Plus généralement, cette obsession de la vitesse a saisie toute la civilisation capitaliste : vitesse des capitaux, des divers moyens de transport, de la « communication » et de l’information, etc. Dans ce mouvement incessant, le spéculateur boursier, l’internaute ou le touriste communient dans la passion de l’instantanéité et du tout-tout-de-suite passant du coq factice à l’âne virtuel. [35]

Cette vitesse est pourtant aussi pétrification de la civilisation capitaliste. Elle sape tout équilibre, multiplie les causes et les effets, culbute tous les « garde-fous ». Au moment ou la catastrophe s’installe, elle conjure l’effroi par l’affolement, la paralysie par l’épilepsie, la peur par l’hystérie. Cette fuite en avant c’est la méthode coué du condamné à mort qui est aussi le plus sur moyen d’avancer la date de l’execution. Nous ne parlons pas ici du déclin inévitable du capitalisme, cher à quelques momies, mais bien de ce qui se déroule sous nos yeux : On ne traverse pas une « zone de turbulence », on ne reviendra pas à un équi libre du type de celui des « trentes glorieuses ». La pétrification de la civilisation capitaliste c’est son impuissance face à son propre emballement.

Conclusion

Comme on vient de le voir, la civilisation capitaliste se caractérise par l’abstraction-quantification du temps, préliminaire de la synchronisation-standardisation de toute activité humaine. Dans le même mouvement, elle est l’expropriation du temps de la grande majorité de l’humanité dans le salariat et par le biais de divers régimes disciplinaires puis de la socialisation totalitaire. L’accélération permanente qu’elle incarne se transforme en emballement, elle est désormais dépassé par sa propre vitesse.

Elle est fondamentalement une déshumanisation du temps.

« La base naturelle du temps, la donnée sensible de l’écoulement du temps, devient humaine et sociale en existant pour l’homme. C’est l’Etat borné de la pratique humaine, le travail à différents stades, qui a jusqu’ici humanisé, et aussi déshumanisé le temps, comme temps cyclique et temps séparé irréversible de la production économique. Le projet révolutionnaire d’une société sans classes, d’une vie historique généralisée, est le projet d’un dépérissement de la mesure sociale du temps, au profit d’un modèle ludique de temps irréversible des individus et des groupes, modèle dans lequel sont simultanément présents des temps indépendants fédérés. C’est le programme d’une réalisation totale, dans le milieu du temps, du communisme qui supprime tout ce qui existe indépendamment des individus » écrivait Debord en 1967 [36].

On peut effectivement se laisser aller à rêver à ce qui serait la perception du temps dans une société libérée... N’oublions pas, en tout cas, que c’est par la force et par la ruse, avec patience et passion, en sachant prendre son temps et saisir l’occasion qu’on pourra renverser les horloges.

Mail : antimonde(at)no-log.org

Anonyme


[1] Histoire de devancer tout de suite les critiques, précisons qu’il s’agit bien ici de « matériaux », nous avons donc eu (trop ?) recours à de nombreuses citations. Vu le sujet, mille fois rebattus, ça nous a évité de faire de la paraphrase poussive…

[2] Commencement du temps, fin du temps, in Aux sources de l’aliénation

[3] Le chapitre Temps et histoire de La Société du Spectacle donne une analyse concise quoique furieusement hégélienne de ce temps cyclique.

[4] On peut trouver cet article sur le site : http://www.sociologics.org/temporalistes

[5] Georges Duby l’économie rurale et la vie des campagnes dans l’occident médiéval

[6] Fernand Braudel Civilisation matérielle, économie et capitalisme Tome 2 Les jeux de l’échange

[7] Fernand Braudel ibid

[8] Marx le Capital chap. XXVII L’expropriation de la population campagnarde

[9] Max Weber L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme

[10] Max Weber ibid

[11] Max Weber ibid

[12] Marx critique de la philosophie du droit de Hegel

[13] Lewis Mumford Technique et civilisation

[14] Lettre cité dans Aux sources de l’aliénation

[15] Lewis Mumford Techniques et civilisation

[16] Marx le Capital chap. I

[17] Marx le Capital chap. XXVIII

[18] Marx le Capital

[19] Michel Foucault La vérité et les formes juridiques in Dits et écrits Tome 1

[20] Lewis Mumford Technique et civilisation

[21] Marx Le Capital chap.XVI

[22] Marx le Capital chap. X

[23] Marx Travail salarié et capital

[24] Mumford Technique et civilisation

[25] Walter Benjamin Eduard Fuchs, Tome III de ses oeuvres (Foliot)

[26] Benjamin Notes préparatoires pour les thèses sur l’histoire

[27] Marx Le capital chap. XV

[28] Cité par Marx dans Le capital

[29] Marx Le capital chap. XV

[30] Benjamin Sur quelques thèmes baudelairiens in Oeuvres tome III

[31] Alias Canetti Masse et puissance

[32] Lire à ce sujet Ils veulent nous apprendre à marcher en nous coupant les pieds, paru dans Asymétrie n°1 et Vidange n°1, dispo ici : http://infokiosques.net/spip.php?ar...

[33] Günter Anders Êtres sans temps in l’obsolescence de l’homme

[34] Benjamin Coriat L’atelier et le chronomètre

[35] Sur le sujet lire Relevé provisoire de nos griefs contre le despotisme de la vitesse, édité par l’Encyclopédie des Nuisances, disponible ici ; http://apache-editions.blogspot.fr/...

[36] La société du spectacle chap. VI