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Extraits du papier CUL
Beautés de la Disconvenance
suivi de Splendeurs et misères des luttes étudiantes


par Le CUL



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Ce texte ne dit pas de vérité. Il ne s’oppose pas, ne propose pas, n’impose pas. Il ne cherche pas ceux qui le comprennent, mais parle à ceux qui lui conviennent. Ce texte n’a pas de sens a priori, il tâtonne. Ce texte exprime des énergies qui se rencontrent dans les auteurs et les tourmentent, au point d’exploser péniblement sous la forme de caractères alphabétiques. Ce texte cherche des rencontres, celles qui aideront par leurs conflits et leurs associations la poursuite des théories et des pratiques convenant aux volontés d’autonomie et d’interdépendance.

BEAUTES DE LA DISCONVENANCE.

« Chaque génération vit dans l’illusion de supériorité par rapport à la précédente. »
Inconnu.

« Chaque génération se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait qu’elle ne le refera pas. Sa tâche est bien plus grande, elle consiste à empêcher qu’il ne se défasse. »
Camus.

Valeur de la disconvenance...

Nous(A) ressentons une disconvenance. Nous ne l’interprétons pas comme grave, désespérante, négative...tout au plus négative comme révélateur de positivité. La sensation de la disconvenance exprime une beauté de vivre.

Chaque génération ressent ses disconvenances. Chaque génération provient d’une nouvelle donne sociale, familiale, économique, etc. , psychophysiologique. Ces nouvelles donnes signifient une originalité pulsionnelle irréductible aux configurations passées. Chaque génération exprime un quantum original de puissances intensives : dès lors, elle émerge avec son problème : comment exprimer cette nouvelle configuration de puissances dans des champs d’expression élaborés par et pour les énergies de la génération précédente ? Nos parents veulent nous apprendre comment nous débrouiller dans leurs mondes, mais nous ne retenons comme leçon que ce qu’ils font, ce qu’ils nous donnent et non ce qu’ils auraient aimé nous léguer ; et ne gardons en héritage que les mondes qu’ils ont bâtis, pas ceux qu’ils auraient aimé vivre... Comment nous exprimer dans les champs que nos parents ont construits ?

De ce décalage nécessaire entre nos types originaux d’énergies qui cherchent à s’exprimer et le terrain d’expression déjà-là, naît un malaise que nous nommons disconvenance. Chaque génération, dans ses modes de conflits et d’associations, cherche ses réponses et ses remèdes.

Donc nous ne situons pas le problème dans la disconvenance, mais dans le :

« Qu’en faisons-nous ? ».

Nous avons repéré notre disconvenance. Nous l’interprétons comme nôtre, dans le sens où nous n’en repérons dans l’histoire que la genèse et non la manifestation. Nous étudions la provenance et assumons la rupture, car nous exprimons les deux...et beaucoup plus.

Passer derrière le pot d’échappement d’une voiture : disconvenance de respiration.

Boire un verre d’eau chloré : disconvenance d’hydratation.

Manger un aliment sans forme, sans saveur, sans sensation : disconvenance de la nutrition.

Ne pas habiter nos logements, ne pas les aimer, les trouver laids et inhumains : disconvenance de nos lieux de vie.

Ne croire à rien et ne rien défendre, se complaire dans la matérialité, dans un imaginaire artificiel et impersonnel : disconvenance de sens.
[...]

Sentir ces disconvenances en deçà des discours écologiques.

Les produits de luxe ont toujours exprimé des privilèges, par définition. Mais on pouvait combattre pour acquérir ces privilèges. Les conditions d’existence ont aussi exprimé des privilèges, selon la définition économique. Le pain ou l’eau ne remplissaient pas les mêmes ventres, mais on pouvait combattre pour les acquérir. Aujourd’hui, la nourriture, l’eau, l’air, l’habitat, [...], sortent de la sphère des conflits.

Explication. Crever de faim ou de soif ne provoque pas de disconvenance. Cela implique seulement douleur et mort. Or nous aimons douleur et mort autant que plaisir et vie, nous ne les séparons pas. En revanche, nous n’aimons pas la destruction ou la privatisation des conditions de possibilité de l’alimentation, de l’hydratation, de la respiration, etc. . Comment aimer les directions qui détruisent le tout ?

Nous voilà en passe de perdre tout accès à nos conditions de vie : de nombreux processus nous ôtent la maîtrise de nous-mêmes :

- par une transformation insidieuse de la nourriture en produit manufacturé, plastique, chimique, purement nourricier,

- par la mutation de l’eau en composé chimique hygiénique et médicamenteux,

- par le remplacement de l’habitat par des casiers, des tiroirs classables et contrôlables,

- par l’échange de l’air contre un gaz lénitif et pathogène,
[...]

Selon le concept d’Ivan Ilich, nous nous dirigeons vers la constitution d’espaces humano-immunes. Les villes construites par l’homme entrent dans un rapport d’hostilité envers les caractéristiques de l’animal humain : les muscles s’atrophient, les odeurs disparaissent, l’eau ne se trouve pas hors des espaces payants comme les bars, les voitures mettent les piétons en danger, le bruit dévore les oreilles, [...], autant d’aspects qui tendent à faire penser que l’homme construit un espace anti-humain.

Manger fast-food, boire javel, respirer plus de monoxyde de carbone que d’oxygène, se loger dans des cages, [...], : nous pensons que l’entité qui agit ainsi exprime autre chose que l’humain-animal. Nous aimons notre animalité, notre irrationalité, nous interprétons les poils sous les bras comme la condition de possibilité de la littérature, des mathématiques ou de Mozart... Nous préférons la bêtise et l’idiotie(B) humaine plutôt que les ordinateurs stéréotypés et policés ou que l’intelligence artificielle.

Seuls demeurent humains ceux qui peuvent se battre ou non pour avoir de la bonne nourriture, de l’eau saine, etc. . Insistons : les conditions de possibilité des conflits se rarifient ; certains hommes(C) s’accaparent irréversiblement les conditions d’existence. Ce qu’ils laissent n’a plus rien d’humain : certains continuent l’évolution humaine en nous transformant en machine, en carburant. Des pressions discrètes et efficaces s’exercent sur nous et nous donnent forme machinale. On nous ôte consciences et luttes, nous pensons et combattons de plus belle.

Nous pensons que nos pratiques quotidiennes s’attaquent trop à la possibilité d’avoir des pratiques, à nos conditions de vie. Notre croissance détruit parfois nos racines. Nous cherchons un mouvement différent.

Les pratiques nihilistes de l’énergie atomique, pétrolière, celles des sciences génétiques,robotiques,nanotechnologiques, « nécrotechnologiques », les processus d’uniformisation, de machinisation, d’économisation, de fonctionalisation, etc., s’incorporent en nous et nous choquent et nous perturbent. Et pourtant... Au final nous laissent indifférents.

Notre expression commence par le refus de donner prise à ces cadres de pouvoir. Donc sentir ces disconvenances, cela veut dire sentir que nous ne pouvons pas nous exprimer avec l’automobile, le plastique, l’électricité, l’ordinateur, les hôpitaux, les « cages » d’escalier, le travail salarié, la mode de l’identique, tels que nous les pratiquons. Cela ne signifie pas changer le monde, ni changer les autres, mais nous changer nous-mêmes. Cependant, chercher des convenances ne veut pas dire nous conformer à « l’ordre des choses », à ce qui entrave notre expression : cela signifie expérimenter pour trouver des voies propices à notre expression.

Agir...

Nous ne comprenons pas le sens de cette devise d’Attac, organisation gouvernementale dont le logo représente un pourcentage : « Un autre monde est possible. ». Nous pensons avec gaieté que d’autres mondes ne « sont » pas possibles : de multiples autres mondes s’expriment déjà...et nous créons sans cesse d’autres mondes.

LE monde en tant qu’unité universelle exprime une construction fictive visant à disperser et épuiser les forces des hommes. Nous vivons en rapports plus ou moins intenses avec des multiplicités incalculables de mondes qui tournent autour des familles, des amis, des rues traversées, des pommes croquées, des fleurs humées, des rencontres charnelles ou discursives, [...], des espaces et des sentiments quotidiennement vécus. Ces mondes ne se calculent pas car ils expriment des puissances relationnelles, des intensités relatives et non des sommes algébriques. Nous n’appelons pas ces mondes « réels » par rapport au monde fictif, nous les nommerions plutôt les mondes vécus, sentis, partagés ou combattus...

Nous exprimons notre présence comme altérité et différence.

Prévert :

« J’ai vu des hommes s’entretuer,
Et c’est pas gai.
J’ai vu des hommes s’entrevivre,
Et je les rejoindrai. »

Même en refusant la démesure destructrice, nous vivons en rapport nécessaire avec ces destructeurs actifs et passifs. Cependant, nous ne réagissons plus par rapport à eux. Nous agissons par rapport à nos vies. Nos énergies ne combattent pas pour les renforcer, elles nous construisent avec joie.

Ils devront agir ou réagir par rapport à nous, ils devront nous aider, nous imiter ou nous tuer pour vivre et mourir encore.

Nous entendons des réponses : détruire les destructeurs, la révolution, une révolution, des réformes, des violences rétroactives, un départ, une fuite, une attente, rien, etc. . Nous ne nous positionnons pas contre. Nous les aimons toutes si elles vous permettent de vous exprimer. Mais elles ne conviennent pas à nos expressions, à nos disconvenances, on reste sur notre faim. Nous cherchons d’autres types d’expression : ceux que vous nous proposez nous semblent trop réactifs, pas assez risqués, voire bien machiavéliques comme il faut. Nous pensons aux militants qui ne luttent contre le pouvoir qu’en imposant eux mêmes des pouvoirs(D).

Nous nous sentons forts et vigoureux. Nous voulons par nécessité risque et action.

Nous réagissons aussi. A des disconvenances comme celle provenant du viol d’espace-temps de nos consciences par la publicité, nous ne pouvons que réagir.

Nous agissons plus que nous ne réagissons. Nous créons plus que nous ne détruisons.

Nous voulons par nécessité risque et action. L’action crée sa morale à mesure de sa pratique. La réaction exprime une morale toute faite, bigote en pleine laïcité, en attendant que des guerres se déclenchent pour faire la guerre à la guerre, elle regarde se monter des « sommets » pour monter des « collines » encerclées de zones rouges.

Créations des pratiques sociales et individuelles nouvelles ou minoritaires, propices à notre type d’expression.

Expérimentations.
[...]

Nous ne retournons pas dans le passé et ne renions pas notre héritage. Nous ne conservons pas et n’oublions pas, nous sublimons.

Nous n’avançons pas ni ne progressons, nous croissons.

Nous nous rapprochons d’abord de nos conditions amicales de vie : eaux, feux, terres, airs, animaux, herbes, roches, humains, etc.

L’autonomie ne commence-t-elle pas par là ?

Nous ne renions pas les techniques passées ni présentes et refusons sereinement celles qui détruisent plus qu’elles ne créent, quantitativement, mais surtout qualitativement. Nous voulons nécessairement ce qui favorise les vies, les expressions et les consciences, les affects et les conflits, les amours, les amitiés, les gaietés et les incompréhensions, [...].

Valeurs friables en discussions...

Nous avons la chance de pouvoir prendre des risques et d’instaurer des relations autres que celles de pouvoir et de frontières(E). Nous discutons, expérimentons, apprenons, etc. mais pas seul.

Nous commençons par quelques valeurs friables : nous aimons l’autonomie, la convivialité, les arts, les corps, les imperfections...

Nous ne donnons pas de sens à « LE monde », l’universalité signifie peu : une illusion imposée pour établir un pouvoir grâce à des satellites : regardez ceux qui ont du pouvoir sur vous, ils ne croient pas à l’universalité et en font propagande. Nous ne rentrons pas dans leur jeu.

Nous ne donnons pas de sens à « L’individu », l’ego n’exprime qu’un raccourci théorique commode et dangereux : regardez ceux qui détruisent plus qu’ils ne créent, ils ont foi en l’ego. Ils ignorent leur dépendance envers ce qu’ils détruisent.

Nous ne donnons pas de sens à « L’être », l’affirmation du stable indique une faiblesse qui a peur et qui cherche à dominer : pour imposer un pouvoir, il faut définir.

Nous aimons la localité, car nous aimons méditer ce que nous faisons. Nous refusons la volonté de tout savoir, de tout connaître et de tout contrôler. Mais nous recherchons un brin de maîtrise : nous agissons en pensant, et nous rions de cette science qui produit d’abord et donne sens ensuite. Avoir conscience de nos actes et de leurs liens avec l’autre. Nous aimons la joie qui vient avec : nous exprimons nos nuances des joie avec le discours, la rencontre, le rire, l’entraide, le sentiment d’amitié et de convenance, la création, la maîtrise, la sauvagerie, [...]. Nous refusons la pseudo-joie qui vient dans l’oubli de nous-mêmes, le fonctionnement.

Nous aimons vivre et mourir, et tout ce qui va avec...

Polynonyme.

NOTES :

(A) : Sens du « nous » : je considère que moi-même et ce texte expriment aujourd’hui les rapports spontanés de mes diverses rencontres. Ces rencontres ont créé et créent les rapports de puissances et d’énergies qui s’expriment dans ce texte, si cette interprétation vous convient à peu près. Je m’exprime librement et irresponsablement, par nécessité. Je ne parle « au nom » de personne.

(B) : En grec, Idiôtès : simple, particulier, unique.

(C) : Déterminer ces hommes a peu de sens ici. Nous parlons du processus, pas des acteurs. D’ailleurs, nous ne leur ferons l’honneur de penser qu’ils puissent avoir pleine conscience de leurs actes... pas plus que nous en tout cas. Disons simplement qu’il s’agirait des politiques partisans, des scientifiques robotisés, des militaires esclaves, des économistes obsédés, des industriels colonisateurs, [...], bref de ceux qui n’ont pas le temps. Et nous n’oublions pas que nous participons souvent à leurs machinisations des mondes.

(D) : Une puissance s’exprime par pouvoir quand elle exerce un contrôle non consenti sur une autre puissance. Par exemple, nous interprétons le surfeur et la vague comme deux ensembles de puissances qui s’expriment en convenance ; le porte avions s’exprime par l’exercice d’un pouvoir sur la mer.

(E) : Rappel : ce discours implique d’interpréter le pouvoir comme devant nécessairement s’exprimer. La négation signifie seulement une tendance, une faiblesse de sens ou d’importance. La négation signifie une sélection de pratiques.

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Splendeurs et misères des luttes étudiantes
La Disconvenance contre l’entrepreunariat mouvementiste

Chaque année, à la même période, le traditionnel “ mouvement étudiant ” tombe comme les feuilles mortes. A plusieurs reprises déjà, nous avons vécu la remise en cause de la réforme LMD-ECTS. Cette rentrée encore, un “ mouvement ” aura sûrement lieu, comme par tradition. Nous verrons encore : AG, piquets de grève, discours alarmiste sur la-nouvelle-mesure-qui-est-un-nouveau-pas-dans-la-marchandisation-de-l’université. L’éternelle pièce retrouvera ses acteurs principaux, entre le spécialiste ès réforme, le syndicaliste qui pousse au calme, la masse passive des étudiants qui votent n’importe quoi, pourvu qu’ils justifient leur désir de ne pas aller en cours, et de ne pas trop s’engager. Une fois de plus, quoiqu’il arrive autour de ce motif, ce sera un échec. Même si le gouvernement recule, nous resterons dans un système universitaire qui n’a d’autre sens que de nous résigner à ce monde, qui n’a d’autre sens que de produire dans le flux - ou de reproduire, avec notre consentement d’unité travaillant à se faire reconnaître, la séparation, la vie déliée et absurde à laquelle les générations précédentes se sont déjà condamnées. La lutte étudiante, sous un certain angle, reflète bien ce monde dans tout ce qu’il peut avoir de plus sordide. La bureaucratie qu’elle occasionne, avec ces différentes commissions, l’ennui mortel qui gagne chacun des participants aux AG, les revendications collectives bidons sans rapports avec les aspirations subjectives, le jeux des rivalités mesquines, la volonté de faire-masse, la pensée-slogan sont dans la continuation du désert et du vide propre à la société spectaculaire. Le “ mouvement ” fait presque figure de passage obligé dans l’acceptation du “ principe de réalité de Monoprix ” que les psys rabâchent.

Mais la lutte étudiante exprime aussi d’autres choses, qui, quoique toujours inhibées, sont en opposition véritable avec cet enfer devenu destin. Le refus de la “ privatisation de l’université ” n’est que l’avatar modéré et syndical d’un puissant refus du travail salarié avec ses petits chefs, ses tâches inutiles et la vie pourrie qu’il engendre - destin de travailleur auquel les grévistes se sentent tous confusément condamnés pour le pire. Une réforme quelconque, seule, ne pourrait provoquer une telle rage dans les discours d’AG ou une telle présence quotidienne sur les piquets de grève matinaux. Le gréviste ne sacrifie pas ses cours, son sommeil, ses habitudes pour maintenir la session de septembre ou par amour du système antérieur, il le fait tout simplement pour participer à la création commune d’un événement qui pourrait changer l’ordre du monde, pour qu’enfin il se sente pouvoir faire quelque chose dans ce monde conformément à ses désirs. Les grévistes n’ont pas encore pris parti pour ce monde ; et le mouvement qu’ils engendrent, avec ses vides et ses liens en construction, leur montre à la fois leur impuissance et le fait que l’atomisation n’est pas inéluctable. Néanmoins, s’ils n’ont pas encore pris parti pour ce monde, ils se placent à l’intérieur de celui-ci, et c’est dans des formes rituelles que les grévistes vont agir. C’est finalement dans la lutte qu’ils finissent, à la suite des syndicalistes, par accepter ce monde qui, pour solide qu’il soit, leur offre un terrain de jeu molletonné à leurs désirs de changements démocratiques. Dans la lutte étudiante s’expérimente l’espoir d’aménagements possibles du système, espoir qui soutient l’ambition affichée du gréviste d’être, dans le futur, le diamant pur dans le tas de merde du monde du travail. Quand on prend goût au réformisme, par les grèves à revendications ou autres, on se résigne à ce monde.

“Les étudiants”, c’est aussi cette entité que le mouvement étudiant doit toucher. C’est l’éternelle figure qui revient, cette masse dont on se demande si elle va suivre... “ Les étudiants ”, pour le mouvement et les syndicats, c’est la matière qu’il s’agit d’informer, l’objet informe qui, dès qu’il sera au courant, s’érigera fièrement contre l’injustice. “ Les étudiants ”, c’est “ l’homme de la rue ” universitaire, l’inconnu qui se méfie de la manipulation, de la politique, celui qu’il faut ménager, apprivoiser, au risque de voir le mouvement échouer. “ L’étudiant ” incarne l’Autre du gréviste fiérot de son analyse critique. “ L’étudiant ” est la figure de l’humanité haïe par le gréviste : cette humanité télévisée, manipulée, consommatrice, dépolitisée dont le gréviste se plaît à se distinguer. “ Les étudiants ” est cet objet-masse auquel il suffirait d’un déclic, d’une étincelle ou d’un électrochoc (au choix selon la profondeur de son aliénation supposée) pour qu’il devienne sujet politique. Il est la figure de la passivité, de l’éternel mineur. “ Faire de l’information ”, sensibiliser pour faire que certains parmi ces Autres se lèvent. Comme si les informations avaient fait naître mécaniquement le mouvement, comme si être gréviste était le signe sûr d’une intelligence critique... Les discours épurés, sordidement soft des divers mouvements - car il faut bien plaire à “ l’étudiant ” - sont tels car ils visent exclusivement un inconnu, une entité qui n’existe pas, et qui réagirait rationnellement à des messages. Les discours de “ sensibilisation ”, stéréotypés par tradition syndicale, manquent toujours ce qui fait véritablement se mouvoir les grévistes eux-mêmes, ce qui les fait sensiblement agir et qui relève peu d’une rationalité ou d’informations. Si chacun doit apprendre par cœur son discours de combat, c’est bien parce que ce discours est bel et bien inhabitable sauf pour ces rhéteurs spécialistes qui sauront toujours parler à vide.

Il nous semble qu’à force de se focaliser sur “ les étudiants ”, les grévistes tendent toujours à nier ce qui les prend intensément, ce qui les pousse avec force - il est vrai aussi que nous faisons d’ordinaire preuve d’une certaine pudeur avec les inconnus. Et peut-être est-ce bien dans ce refoulement que se trouve la racine des échecs successifs. Car les grévistes ne parlent jamais avec des inconnus, ils parlent toujours avec des personnes dont ils sont éminemment proches en terme de vécu sensible : ne partagent-ils pas avec eux, pourtant, l’angoisse d’un travail pourri, le sentiment d’isolement, l’arrivée prochaine d’un petit quotidien mesquin ? C’est toujours la disconvenance qui pousse le gréviste à agir. C’est cette disconvenance qui, par-delà les revendications du jour, le relie aux autres, qu’ils soient grévistes ou non - anti-grévistes mis à part. La disconvenance est toujours lisible sous sa forme positive dans les mouvements, quand se montrent des engagements intenses, presque vitaux, quand affleurent des discours qui prennent véritablement aux tripes, quand on sent que quelque chose d’important se passe. Quand, contre le vernis rationnel et informatif des discours, perce le rejet de ce monde (et non simplement de ce qui fournit un prétexte au mouvement) et le désir de le modifier radicalement. C’est un souci d’en finir avec la disconvenance qui pousse à la constitution de ces moments qui, sans rapports directs (et le professionnel de la grève le soulignera toujours) avec la lutte, sont l’expression de désirs de partages et de rencontres, comme ces petits “ ateliers ” de réflexion et d’action en marge des “ comités de grève ” ou les repas collectifs.

La disconvenance est systématiquement refoulée du mouvement pour son manque de sérieux et d’objectivité, pour son côté “ petit-bourgeois individualiste ” - l’éternelle rengaine des leaders syndicaux en mal de domination. On préférera toujours parler de “ l’étudiant ” et de “ la Réforme ”, de la “ nécessité d’élargir la lutte ”, de la “ précarité ” et du “ contexte global de casse des droits sociaux ”, bref, user de la novlangue de ceux qui refusent la dimension subjective de leur engagement. Cela n’empêche pourtant pas la disconvenance de jouer de manière implicite, d’offrir, par la force engagée pour s’en arracher, tout ce qui fait la joie de la lutte collective.

Reconnaître la disconvenance constitue un premier pas dans la nécessaire réappropriation de notre vécu commun. Car c’est bien à cause de cette absence que des mouvements creux commencent et échouent : fondés sur des problèmes spectaculaires - ces “ problèmes ” qui, en définitive, ne nous touchent que superficiellement, les diverses réformes, nos “ droits en danger ” - les mouvements étudiants ordinaires deviennent vite vides de sens, et l’énergie collective se tarie, s’évapore. On s’épuise vite lorsque la ressource qui nous meut révèle sa stérilité, son incapacité à nous faire persévérer dans notre mouvement ; une lutte ordinaire "en réaction à" retombe bien souvent faute de ne pas avoir su changer de ressource, faute de ne pas avoir reconnu ce qui constituait le ressort central de l’action de chacun. Les mouvements, et leurs porte-parole, s’engagent dans une problématique de la survie dont ils ne parviennent pas à se dépêtrer. Comme s’ils étaient seulement pris par une peur de la dimension matérielle de leur vie future. Et pourtant. Parler de “ précarité étudiante ” en termes économiques est bien faible à côté de la réalité hiérarchique, bureaucratique et merdique des “ jobs ” de serviteur. Evoquer les “ problèmes de logement ” en termes économiques est bien réducteur quand la réalité subjective est plus proche d’un sentiment d’enfermement, de désert affectif, de séparation. Et les solutions à ces problèmes ne sont pas économiques : personne ne veut d’un Crous aseptisé moins cher, de chambres individuelles à loyers modérés ni d’un emploi à vie chez McDo. Vouloir une "autre réforme universitaire" confine même à l’absurde quand ce qui est intimement souhaité tient plus de l’expression non-entravée d’une forme-de-vie propre que d’un simple changement de structure. Dans la focalisation obsessionnelle sur les modalités de survie s’oublie la puissance contenue dans la rage liée à une vie morbide et le désir intime d’une vie intense.

La disconvenance, prise sous un angle positif, est ce qui, collectivement partagé, est toujours en excès par rapport aux revendications du mouvement, tout en constituant sa force, sa puissance, sa véritable ressource. C’est ce qui ne cesse de le déborder, ce qui le pousse toujours à avoir une dimension transversale, c’est-à-dire commune, bien au-delà d’une simple volonté affichée d’ “unité de la lutte” se limitant fréquemment à une simple agglomération de souhaits parcellaires. La disconvenance s’exprime toujours de manière incontrôlable : à l’intérieur de la lutte, ce sera elle qui en poussera certains à s’écarter ou à saboter ce qui se donne comme simulacre de mouvement ; c’est également elle qui, traversant chacun, va toujours produire des actes isolés, réactions subjectives aux vides et aux manquements de la lutte contre ce monde. Le phénomène de la disconvenance est en tout premier lieu un constat. Les luttes récentes ont systématiquement été marquées par les forces centrifuges qui y sont liées.

A l’écart des AG, nous avons pu vivre des débats intenses, des repas collectifs, voir des tags apparaître, des murs se briser : une violence et une joie qui, pour une fois, n’étaient pas entravées par l’atmosphère tristement citoyenne des luttes étudiantes. Nous avons senti qu’à ce niveau se jouait tout autre chose qu’une simple contestation ponctuelle, qu’à cet endroit s’élaborait puissamment un refus de ce monde et de ces règles du jeu. Nous avons vu que, la disconvenance aidant, la lutte étudiante pouvait devenir, dans ses marges, un moment de communisation, un moment où le partage des pratiques et des expériences s’exprime telle une nécessité sensible pour abattre ce qui nous réduit. Peut-être nous appartient-il, à présent, de jouer avec cette disconvenance, d’utiliser ce mal-être que nous avons en partage avec bon nombre de ceux qui nous entourent, dans notre pratique politique quotidienne. Ce qui signifie, pour ceux qui luttent déjà, de cesser de recourir à des prétextes vaseux de type “réforme” ou “répression”, qui font toujours courir le risque de retomber dans de vaines perspectives syndicales et des contre-propositions foireuses.

Il faut désormais nous battre pour nous-mêmes, pour les formes de vie, les mondes, qui sont les nôtres. Nous avons des pratiques communes de vies partagées, d’organisations collectives, des stratégies de récup’, de débrouille, de vol (ou comment manger sans recourir à papa-maman et en limitant nos sacrifices au monde du travail). Nos envies de temps pour nous reposer, nous balader, écrire, parler, fabriquer, faire l’amour qui sont bien plus nuisibles à ce monde si nous essayons de les faire exister jusqu’au bout que les minces revendications des mouvements traditionnels. Une de nos premières armes devient alors les modes de vie qui nous conviennent, nos modes de partage et d’expression collective, qu’il nous appartient de montrer et de mettre en oeuvre à l’intérieur des espaces auxquels on nous assigne - et donc, pour ce qui nous concerne ici, les couloirs, les amphis, les hall : ces lieux pacifiés dans lesquels se construit quotidiennement la séparation. Car la disconvenance, comme sentiment d’inadéquation à ce monde, ne s’expérimente jamais aussi bien qu’à partir d’un vécu convenant, à partir duquel il est possible de porter un regard réflexif sur ce qui a lieu : on n’en prend pas conscience, on l’expérimente par corps. Dès lors, d’ailleurs, il est possible d’envisager des actions offensives qui tenteraient de la rendre sensible à un haut degré d’intensité ; intervenir au coeur des rapports de domination prof-élève, des laboratoires universitaires de l’ennui, de ces rapports et de ces espaces dans lesquels la disconvenance a toutes les chances de se construire, et mettre à nu en acte la possibilité de s’en arracher, de s’en sortir.

Il est évident que les tactiques quotidiennes qui s’inspireraient explicitement de la stratégie de la disconvenance sont toujours en discussion, ce qui n’empêche pas d’agir, de faire des tentatives en ce sens : les sabotages des cours pénibles et stériles dans lesquels se répand silencieusement le mandarinat, la réappropriation conviviale des espaces pacifiés, l’ouverture de lieux dans lesquels nous pouvons à la fois exprimer nos formes de vie et construire les bases durables de l’enrayement de l’extension du Spectacle, du Contrôle, du désert... Il y a une sécession à mettre en place, une sortie consistante de l’Université à construire, une désertion du salariat épuisant à organiser, des sensibilités qui doivent s’exprimer.

Monsieur Chameau

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Le Goutey autonome

Le Pik Nik Otonome est mort : nous en portons le deuil. Faire chaque semaine la même chose, à la même heure, essayer de ramener du « conséquent » à bouffer et le partager... Une pratique peut-être trop lourde à mettre en place. Peut-être l’hiver nous a-t-il rompu ? Peu importe finalement. Nous avons fini par hiberner, nous avons pris notre temps.

Nous voulons toujours nous retrouver, prendre du bon temps ensemble. Ouvrir un espace de convivialité dans lequel peuvent s’élaborer des débats, des discussions intimes, des engagements communs et collectifs. Nous le faisons d’abord parce que cela nous fait plaisir. Aussi parce que nous avons pu rencontrer des gens formidables et partager d’exaltantes discussions. Ensuite parce que cela démontre qu’au-delà des cours, autre chose nous relie.

Nous l’avons fait, et nous le ferons autrement, parce que nous continuons de souhaiter un foyer autogéré dans notre fac. Un espace organisé par des étudiants à l’intérieur de la fac avec une cuisine collective (pouvoir faire sa bouffe sur place), du café (du thé, etc.), la possibilité de fumer dans une salle de travail commune, des canapés... Nous pourrions y envisager un grand panneau d’annonces étudiantes (pas de pubs), la mise en place de session de troc (bouquins, recettes, ustensiles de cuisine, etc.), un espace pour le covoiturage et l’échange de petits services (cours contre lessive, par exemple). La liste reste ouverte et souhaite le demeurer.

Nous n’envisageons pas cet espace commun sur notre fac comme une fin en soi. La faculté est symptomatique de ce qui a lieu partout. Règne du repli sur soi, de l’incommunication et de la peur. Relations de fonctions : à propos des cours, du temps qu’il fait, d’« une baguette s’il vous plaît ? ». Pas d’horizons, pas de dépassement des thèmes ou des relations que l’on nous assigne. (Re)Trouver ce qui nous lie profondément, ce qui ne devrait pas nous séparer. Construire ce que nous désirons tous, et savoir ce qui se fait déjà. Le Pik-Nik a commencé autour du constat que, sans foyer, sans espace ouvert et organisé hors-CROUS (ambiance aseptisée, bouffe insipide et anomie assurée pour un prix en perpétuelle augmentation), la fac restera un lieu de passage, d’indifférence et de construction des fausses différences. Un de ces endroits où l’on finit de nous dresser à la neutralité.

Un lieu où l’on ne peut pas s’arrêter.

La question ne se réduit pas à celle de l’urbanisme, nous le savons. Ce problème a une dimension anthropologique. Il y a un problème au-delà de la structure des cours, du manque d’espace. Nous avons peur. Peur d’aller vers des inconnus, peur de se confronter à la différence, peur d’introduire de la rupture. Peur surtout de trouver un projet qui nous convienne, mais qui dévie du Grand Programme Général du Bonheur pour Tous. Peur surtout de bouleverser notre propre vie. Cette peur se solde par l’attentisme et la perpétuation de relations fictives : en cessant d’attendre, nous avons cessé de vivre avec cette fausse peur.

Nous voyons dans le foyer un espace d’expérimentations collectives. Pour l’instant, l’université nous rassemble sur un mode télévisuel, où nous nous regroupons devant un prof - méprisant - sans tenir compte de ceux qui nous entourent... autant dire que l’on nous rassemble pour mieux nous atomiser.

On souhaite nous faire travailler comme des bourrins, histoire de pouvoir faire bouffer les enfants et d’accéder à un joli appartement. Nous faisons semblant de croire que la fac nous donnera un emploi, un poste... et dans cette illusion résiderait le sens de notre présence à l’Université. La fac peut et doit pourtant signifier autre chose. Nous l’envisageons comme un espace qui, de fait, permet la construction d’autres stratégies de vie pour nous et pour les autres.

Le Goutey otonome prend le relais du Pik-Nik. Il a lieu tous les mercredis, dans l’après-midi, dans la Sorbonne (sûrement dans la cour d’honneur ou devant la BU). Il peut aussi s’improviser à tout moment. Il s’agit de partager du thé, du café, des gâteaux, des biscuits, mais aussi des bons plans, des textes, des journaux, des expériences, des perspectives d’actions...

Chacun peut y venir, y amener un truc à bouffer ou à boire, des textes(A), ou juste sa bonne humeur, des envies de discuter, ... Chacun peut y venir en groupe ou seul... chacun peut se pointer sans forcément vouloir rencontrer le CUL, mais seulement pour participer à la création d’un moment de rassemblement étudiant joyeux et convivial... on ne cherche pas à forcer les rencontres mais à les rendre possibles.

Dans cette histoire, le CUL n’a rien à « gagner ». Il ne s’agit pas ici d’un quelconque recrutement, ou de prosélytisme. D’ailleurs le CUL reste une entité fictive, dont les non-membres se comptent déjà par millions all over the world. « Ce qui se joue dans ce goûter, c’est l’avenir du monde. »(B)

Le Goutey s’engage aussi résolument dans un rapport de force afin d’ouvrir le foyer que nous voulons. Il est déjà, en plus précaire, ce foyer autogéré. Nous disposons déjà de mini locaux, d’un frigo, de bouilloires, de plaques chauffantes, d’un canapé, d’un ordinateur, de tapis super grands, d’ustensiles et de meubles divers...

Autrement dit, « il ne manque qu’une grande salle : à nous de la prendre »(C) .

NOTES :

(A) : Tout ce qui peut avoir un coût financier s’échange ou se propose à prix libre, c’est-à-dire que celui qui prend décide de la valeur de ce qu’il prend : 0, 20centimes, 1 ou 2 euros, selon ses moyens et ce qu’il estime correct...

(B) : Bernadette Chirac, lors de sa conférence au meeting « La France dans le monde : le Goûter du CUL » du 1er mars 2004 à Johannesburg. On notera malgré tout l’inculture cuisante de Madame Chirac, qui ne sait toujours pas écrire Goutey.

(C) : Jean-Robert Pitte, président de Paris IV, lors d’un appel à l’émeute, suite au refus du recteur de budgeter le foyer otogéré de la Sorbonne, au cours de l’occupation d’un amphi, le 18 mars 2003.

Le CUL