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Comment des êtres humains ont été transformés en hommes et en femmes
suivi de Ce qu’il y a de politique dans la contrainte à l’hétérosexualité


par Alice Schwarzer



Comment des êtres humains ont été métamorphosés en hommes et en femmes

Au XIXe siècle encore, le célèbre médecin anglais Acton écrivait : "Toute idée de plaisir sexuel chez la femme est une infâme calomnie." Esquisser ici l’histoire de la sexualité nous mènerait trop loin, mais il est évident que les derniers temps ont brillé par l’absence de toute sexualité féminine. Les fillettes, les épouses et les mères étaient censées n’avoir pas de sexualité. Seule exception à la règle, les putains, payées pour ce faire par les hommes qui en avaient les moyens. La possession de la femme par l’homme s’étant démocratisée, tout représentant du sexe masculin dispose aujourd’hui d’un personnel féminin comprenant en une seule personne une putain, une mère, une compagne et une servante. Le statut de femme-objet sévît tout particulièrement chez les gauchistes qui formulent des postulats repris des slogans de Mai 68 : "Baiser deux fois la même fille c’est faire déjà partie des nantis !" (Les ravages causés par ces nouvelles normes masculines ont été plus d’une fois évoqués dans les témoignages.)

Non seulement notre époque a trouvé de nouvelles normes, mais elle a aussi ses prophètes pour énoncer des commandements déjà établis. Autrefois nous avions les religions représentantes au moins identifiables d’une morale subjective. En dépit de la terreur qu’elles exerçaient, elles concédaient au moins une toute petite place à des versions individuelles de leur morale. Aujourd’hui nous avons la science qui, elle, se veut objective. La psychanalyse et la psychologie qui prêchent la "vérité" de la "nature" humaine ont créé une image quasi irréfutable de la "nature féminine". Au lieu d’employer les instruments qui leur sont propres pour démontrer comment des êtres humains ont été transformés en hommes et en femmes, elles sont devenues elles-mêmes des instruments de manipulation sexiste pour le patriarcat. La société des hommes a trouvé en ses sciences ses instruments les plus efficaces de dressage à la féminité.

Parmi les rares exceptions, on compte le psychologue professeur John Money et la psychiatre Anke A. Ehrhardt. Au lieu de manipuler leurs sujets d’observation, ils respectent plus ou moins la mission d’émancipation d’un service au service de l’humanité et dans leurs recherches et leurs observations cliniques posent avec rigueur le problème de l’identité sexuelle. Selon leurs thèses, l’identité sexuelle - la féminité et la virilité - n’est pas une identité biologique mais une identité psychique. Simone de Beauvoir : "On ne naît pas femme, on le devient."

Dans une vaste analyse intitulée "Masculin, féminin", les Américains citent entre autres choses ce cas impressionnant : lors d’une des circoncisions pratiquées habituellement aux U.S.A., l’un des deux jumeaux monozygotes âgés de sept mois a été blessé : son pénis a été complètement brûlé. Les parents, un jeune couple qui vit à la campagne, sont désespérés. Dix mois plus tard, un chirurgien leur conseille d’élever le garçon qui n’a plus de pénis comme une fille (jugeant sans doute avec réalisme que dans notre société, un homme sans pénis n’est pas un homme...) La mère suit ce conseil. Elle commence à habiller, à coiffer et à traiter l’enfant tout autrement que son jumeau. La mère informe régulièrement les médecins de son évolution et de leurs mesures éducatives. Elle encourage systématiquement la coquetterie de l’enfant, lui offre des bijoux et des rubans, lui apprend l’ordre et la propreté.

"A quatre ans et demi, rapporte la mère, elle était déjà beaucoup plus ordonnée que son frère. Elle tient aussi beaucoup à ce que je lui donne son bain. Je n’ai jamais vu une petite fille aussi ordonnée et coquette." Un jour, l’enfant déclaré petite fille fait pipi debout - comme le font d’ailleurs souvent les petites filles. On le gronde et lui fait comprendre qu’il doit s’accroupir : "Une petite fille ne fait pas ça !" - Dans le même temps, on encourage inversement ces attitudes chez son frère. Sa mère éclate de rire, quand elle le voit un jour faire pipi sur les fleurs du jardin.

Le garçon imite de plus en plus son père, la fille sa mère. Le frère claque les fesses de sa sœur, comme son père le fait avec sa mère, il veut devenir plus tard pompier ou policier et voudrait pour Noël un garage avec des autos. La sœur voudrait une poupée. La mère souhaite que tous deux fassent des études, "surtout le garçon, c’est un homme et il est important qu’il gagne sa vie".

La "petite fille" suit un traitement hormonal. Après la puberté, on lui greffera un vagin artificiel. Elle sera une femme "normale" - à cette différence près, qu’elle sera stérile. Il est vrai que la faculté d’enfanter reste la seule différence entre homme et femme. Tout le reste n’est qu’artifice, une question d’identité psychique fabriquée.

Le problème de la transsexualité prouve d’ailleurs bien que c’est l’identité sexuelle psychique qui est déterminante et non l’identité biologique. Les transsexuels sont des êtres biologiquement femmes mais qui se sentent hommes - ou vice versa. Quelque chose s’est "mal" passé lors de leur dressage à l’identité sensuelle, c’est pourquoi une âme d’homme ou de femme habite un corps qui ne lui est pour ainsi dire pas approprié. La médecine progressiste professe aujourd’hui que dans un tel cas, la seule solution possible est d’adapter le corps à la conscience et non pas l’inverse. La psyché est donc plus déterminante que l’anatomie.

Le tragique de ce drame de l’identité sexuelle réside aussi dans le fait que notre société soi-disant égalitaire n’accorde aucune place à un comportement ambigu : On est soit complètement femme soit complètement homme. Etre tout bonnement humain, mais ça ne suffit pas ! Bien au contraire, ça peut mener un être humain à un conflit déchirant qui se terminera bien souvent par le suicide. Si l’on n’entre pas dans l’une ou l’autre des deux catégories, on n’a pas de place.

Rien, pas même l’appartenance à une race ou à une classe, ne nous marque autant que l’appartenance à un sexe. Rien ne détermine aussi profondément notre vie et les réactions de notre entourage que notre sexe biologique. Avec l’exclamation, "c’est une fille !" ou "c’est un garçon !", les dés sont jetés. Dès le premier jour, notre sexe sert de prétexte au dressage à la "féminité" ou à la "masculinité". Impossible d’y échapper. Les parents qui tentent de briser la contrainte de la distribution des rôles n’y parviennent qu’en partie.

L’habitude et l’inconscient leur jouent de mauvais tours. De nombreuses études l’attestent, telle celle de la psychologue allemande Ursula Scheu : "on ne naît pas petite fille, on le devient" (Fischer, 1977) et celle d’Elena Gianini Belotti dans "Du côté des petites filles" (des femmes, Paris, 1974). La psychologue au C.N.R.S., Irène Lézine a observé le développement psychologique au cours de la première enfance. Elles ont entre autres choses constaté que les mères allaitent systématiquement leur bébé trois mois de plus si c’est un garçon et qu’elles ne lui apprennent que trois mois plus tard à être propre. Au cours de l’allaitement, elles laissent aussi aux garçons de plus longues pauses qu’aux filles. Ce qui signifie que dès l’allaitement, le dressage est plus sévère pour une fille que pour un garçon. Les filles doivent se soumettre, on brise leur volonté. Brunet et Lézine concluent que le besoin d’apprivoiser l’enfant est plus fort lorsqu’il s’agit d’une fille. Si c’est un garçon, bien qu’il soit tout petit et sans défense, il représente déjà le symbole de l’autorité à laquelle se soumet la mère elle-même.

De telles observations remettent enfin en question des constatations de la psychologie progressiste telles que : toutes les petites filles sont plus passives, plus tournées vers les grandes personnes alors que les petits garçons sont plus actifs et plus tournés vers la réalité matérielle. C’est juste ! Mais ce n’est pas inné, c’est bel et bien inculqué. Dès le berceau !

Ursula Scheu analyse dans son livre l’essentiel des travaux effectués dans tous les pays sur le conditionnement du rôle sexuel de la petite fille. Elle écrit : "Il est frappant de constater que lorsqu’on aborde la plupart des aspects de la vie (développement de la fibre maternelle chez les petites filles, façon dont on leur apprend à se servir de leurs mains, à être adroites pour les intégrer et les exploiter plus tard dans les tâches ménagères ou professionnelles, un seul domaine reste totalement exclu celui de la sexualité). Nous savons, bien sûr, que là aussi les hommes et les femmes se comportent différemment, mais nous jugeons ça "naturel". Pourtant, c’est dans le processus même de socialisation des êtres que se lient la passivité et la soumission féminines, l’activité et la domination masculines. En omettant de soulever le problème de la formation d’un comportement spécifiquement sexuel, la science fait croire que le comportement sexuel, tel qu’on le rencontre aujourd’hui, est un comportement naturel."


Ce qu’il y a de politique dans la contrainte à l’hétérosexualité

L’hétérosexualité et l’homosexualité sont des catégories culturelles, injustifiables avec des arguments biologiques. L’hétérosexualité dominante est un fait de culture, une hétérosexualité forcée. Dans Le comportement sexuel de la femme, Kinsey nous dit déjà à quel point elle ne savait se justifier par nature.

"On n’insiste jamais assez sur le fait que le comportement de tout être vivant dépend des stimuli qu’il rencontre, de ses possibilités anatomiques et physiologiques, de ses premières expériences. Sans avoir été marqué par des expériences antérieures, un animal devrait réagir de façon identique à des stimuli identiques, que ces stimuli proviennent de son propre corps, d’un autre individu du même sexe ou d’un individu du sexe opposé.
Il est aberrant de classifier le comportement sexuel en onanisme, hétérosexualité et homosexualité, pour établir par là trois types de réactions ou que des individus visent ou pratiquent une activité sexuelle à l’exclusion des autres. L’anatomie ou la physiologie des réactions sexuelles et de l’orgasme ne nous apprennent pas en quoi diffèrent les réactions propres à l’onanisme, l’hétérosexualité et l’homosexualité.
La seule valeur de ces termes, c’est qu’ils nous renseignent sur l’origine du stimulus sexuel ; toutefois, ils ne devraient pas servir à caractériser les personnes réagissant à ces différents stimuli. Nous aurions les idées plus nettes si nous les faisions complètement disparaître de notre vocabulaire. Nous pourrions nous contenter de dire que des relations sexuelles entre êtres humains ont lieu soit entre un homme et une femme, soit entre deux femmes, soit entre deux hommes, ce qui reviendrait à exposer les faits de façon bien plus objective
. ”

Dans une société où la procréation n’est plus le but premier des rapports sexuels, l’homosexualité devrait être aussi naturelle à l’épanouissement des êtres que l’hétérosexualité ou l’auto-érotisme. Et s’il n’en est pas ainsi, c’est pour des raisons politiques. Car enfin, seule une hétérosexualité promue au rang de dogme peut assurer aux hommes le monopole sexuel - sous prétexte de la "petite différence"  : ainsi se gouverne le monde des hommes où les femmes se retrouvent entièrement dépendantes, exploitées sans merci, dans leur vie privée, comme partout ailleurs.

L’amour est la clef de cette dépendance.

C’est au nom de l’amour que les femmes lavent les chemises des hommes, qu’elles élèvent seules leurs enfants, qu’elles consolent et encouragent leur mari dans ses problèmes professionnels. Leur abnégation finit par les rendre schizophrènes (comme Rita L., devenue schizophrène une fois que son mari l’a quittée, sa seule raison d’être. A la question, mais pourquoi s’est-elle tant dévouée pour lui, elle répond : "Par amour").

C’est au nom de l’amour que les femmes sont exploitées. Dans ces conditions, la sexualité n’est pas une affaire privée mais politique. Quant à l’hétérosexualité exclusive, c’est l’instrument décisif du pouvoir des hommes dans la lutte des sexes
. Contre cette situation, on peut et on doit affirmer qu’il y a une alternative. Quand l’amour des femmes ne sera plus un privilège naturel des hommes, il faudra qu’ils fassent un effort. Et pour tenir le coup, il faudrait qu’ils révisent leur position. Mais "jouer les simples bouche-trous" (Christa), ça ne marche plus. C’est pour cette seule et unique raison qu’ils se cramponnent tant à leur petite différence.

Ecoutons deux féministes américaines :

Dans son analyse les rapports de pouvoir entre les sexes "Réflexion sur la libération de la femme", publiée dans Les temps modernes en 1972, Susan Sonntag écrit : "Si nous ne voulons pas que la libération sexuelle se révèle vouée à l’échec, nous devons nous-mêmes redéfinir la sexualité. Car ni les rapports sexuels en soi ni les aventures à la chaîne ne nous satisfont. En ce domaine, une éthique vraiment libératrice doit rejeter le dogme du moment de l’hétérosexualité. Une société non répressive, une société où les femmes et les hommes sont subjectivement et objectivement égaux sera obligatoirement une société bisexuée, androgyne."

Et Shulamith Firestone, dans son livre Libération de la femme et révolution sexuelle, relie le problème de la sexualité à la lutte des classes, et déclare : "De même que la révolution socialiste vise non seulement à abolir les privilèges des classes, mais aussi à supprimer les différences qui les fondent, la révolution féministe, elle, ne doit pas seulement viser à supprimer les privilèges des hommes, mais à supprimer la différence des sexes elle-même : les différences proprement sexuelles n’auraient alors plus la moindre conséquence sociale. (Ce serait le retour à une pansexualité spontanée - la "perversion polymorphe" de Freud - qui remplacerait alors l’homo-, l’hétéro- et la bisexualité.)"

Comme ce raisonnement provoque encore bien des angoisses de castration et bien des réactions hystériques chez les hommes, et comme il n’est pas encore très répandu, je tiens à préciser :

Cela signifierait que les individus se définiraient d’abord comme des êtres humains et ensuite seulement comme hommes ou femmes. L’anatomie ne serait plus un destin.
Les femmes et les hommes ne seraient plus forcés de jouer un rôle, l’obsession de la virilité serait aussi dénuée de sens que le complexe de féminité. La division du travail et l’exploitation propre à chaque sexe prendraient fin. Seule la maternité biologique resterait l’affaire des femmes, mais la maternité sociale (c’est-à-dire l’éducation des enfants) serait aussi bien l’affaire des hommes que des femmes. La vie des hommes et des femmes ne se réglerait plus sur la contrainte des rôles, mais sur les besoins et les goûts de chacune et de chacun (chacun pourrait se montrer passif ou actif, à son gré). Les individus communiqueraient entre eux, aussi librement qu’ils le voudraient et suivant leurs besoins et leurs désirs (sexuels compris), - sans qu’il soit tenu compte de l’âge, de la race et du sexe (il n’y aurait plus de classes dans cette société libérée). Utopie qui ne se réalisera qu’après-demain sans doute, mais buts et perspectives qu’ici et maintenant nous ne devons pas perdre de vue, car ils sont appelés à déterminer nos actes.

Je résume ma thèse sur l’importance de la sexualité dans l’oppression et la libération des femmes (et des hommes) :

1. Les relations hommes/femmes sont - indépendamment de la volonté dé l’individu isolé - fonction des rapports de domination qui caractérisent cette société. Les femmes y sont des êtres inférieurs, les hommes des êtres supérieurs. Ces structures de pouvoir se reflètent dans la sexualité.

2. Les normes sexuelles dominantes, et donc les pratiques sexuelles représentent l’instrument privilégié pour établir ces rapports de force entre hommes et femmes. Les femmes n’auront de chance de devenir plus autonomes et plus indépendantes des hommes que dans la mesure ou elles ne seront plus à leur merci dans leur vie privée, dans la mesure où le dogme du primat de l’hétérosexualité pourra être remis en question. Alors et alors seulement, les femmes pourront choisir en toute liberté entre hétéro et homosexualité, mais surtout, les femmes ne doivent pas se croire obligées de mettre immédiatement en pratique de telles idées.

La simple possibilité d’une alternative, la naissance d’amitiés nouvelles entre femmes nous apportent déjà quelque liberté, et nous ouvrent d’autres horizons. Je précise qu’il ne peut et ne doit pas s’agir d’imposer de nouvelles normes. Il ne s’agit pas de forcer les femmes à devenir bisexuelles ou homosexuelles. Mais toutes doivent avoir une chance de remettre en question ce qui allait de soi jusqu’à présent.

Les femmes - c’est ce qui me semble le plus important - doivent pouvoir dire enfin leur vérité. Elles ne devraient plus se laisser intimider ni terroriser par les normes dominantes mais comprendre que leurs problèmes sont ceux de la plupart des femmes. Les femmes doivent enfin pouvoir parler de leurs angoisses, de leur dépendance, de leurs contradictions et de leurs espoirs.

Aujourd’hui, nous sommes encore loin de l’égalité des droits, les relations entre hommes et femmes sont toujours des rapports de force basés sur "la puissance" et "l’impuissance" respectives des sexes. Et aujourd’hui encore, les hommes qui sont pour la plupart les premiers à profiter de la situation actuelle, n’ont aucun intérêt à en changer (ils ne semblent d’ailleurs guère convaincus d’y gagner à long terme - notamment en tant qu’êtres humains).

Dans ces conditions toute lutte de libération des femmes devra s’attaquer directement aux privilèges des hommes, à leurs privilèges individuels comme à leurs privilèges collectifs, et cela sans épargner les maris, amants, etc. Les témoignages montrent bien dans quelle mesure la lutte des sexes est pour toute femme une lutte quotidienne.

Mais aux yeux des femmes, dans le doute et l’isolement cette lutte semble encore bien individuelle et parfois sans espoir.

Alice Schwarzer

P.S.

Ces deux textes sont extraits de la deuxième partie, "La fonction de la sexualité dans l’oppression des femmes", du livre d’Alice Schwarzer La petite différence et ses grandes conséquences, paru en 1977 aux éditions des femmes.